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Charles Gide (vol. XII) Propos d'actualité et d'inactualité 1887-1931

De
383 pages
Ce dernier volume de la collection des "Oeuvres de Charles Gide" présente un ensemble de textes intéressants laissés de côté par le plan de publication des volumes précédents : les réactions de l'auteur face à l'actualité de son époque ; ses réflexions approfondies sur l'économie, le virage protectionniste de la France à la fin du XIXe siècle et les débuts de l'Union soviétique ; ou encore des textes plus personnels.
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CHARLES GIDE

PROPOS D'ACTUALITÉ D'INACTUALITÉ 1887-1931

ET

LES ŒUVRES DE CHARLES GIDE

-VOLUME XII

Collection dirigée par Marc Pénin

Charles Gide 1847-1932 - L'esprit critique (biographie, par Marc Pénin) Volume Volume Volume Volume Volume Volume Volume Volume Volume Volume Volume I II III IV V VI VII VIII IX-X XI XII Écrits 1869-1886 Principes d'économie politique (26e édition, 1931) L'Émancipation Coopération et économie sociale 1886-1904 Contributions à la Revue d'économie politique Les Institutions du progrès social Coopération et économie sociale 1904-1926 Revues protestantes Histoire des doctrines économiques (avec Charles Rist) Solidarité Propos d'actualité et d'inactualité 1887-1931

LES ŒUVRES

DE CHARLES

GIDE

- VOLUME

XII

CHARLES GIDE
PROPOS D'ACTUALITÉ D'lN ACTUALITÉ 1887-1931 ET

Textes présentés et annotés par Marc Pénin

Comité pour l'édition des œuvres de Charles Gide

L'HARMA 1T AN

@ L'HARMATTAN, 2008 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-06752-3 E~:9782296067523

Présentation du volume

par Marc Pénin 1

Ce dernier volume des Œuvres de Char/es Gide présente, comme le premier mais pour de toutes autres raisons, des textes divers de notre auteur qu'on ne peut rattacher à une problématique unique. Les Ecrits 1869-1886 rassemblaient les textes d'un Gide jeune, qui n'avait pas encore pleinement trouvé sa voie; les écrits du présent volume, qui vont de 1887 à 1931 n'ont évidemment plus cette caractéristique. Le contenu varié de ce volume a en fait une double explication. D'une part, le plan de publication retenu pour cette collection risquait de laisser de coté un certain nombre de textes intéressants. D'autre part, il nous semblait souhaitable de montrer que Charles Gide n'était pas seulement un esprit généreux, animé de nobles sentiments, suggérant de très larges mais aussi très vagues perspectives pour l'avenir (la solidarité, l'association, la paix entre les nations. ..) et des actions éminemment concrètes via la coopération de consommation, mais finalement peu susceptibles d'aboutir aux vastes objectifs qu'il leur avait fixés (la «république coopérative », le «juste prix »...). Il fut également un remarquable observateur de nombreux problèmes politiques, économiques et sociaux; l'analyse qu'il en donne peut encore nous aider à penser certains de ces problèmes qui, pour être apparus au tournant des XIXe et XXe siècles, sont restés ouverts pendant tout le XXe siècle et restent encore parfois d'actualité. L'« apôtre de la coopération» dont le « verbe généreux» a parfois été d'autant plus célébré qu'il suggérait aussi une pensée un peu fumeuse a été en fait un observateur très lucide de son époque, un esprit d'une curiosité infinie et un publiciste à la plume parfois acérée.
1. Maitre de Conférences de Sciences économiques à l'Université de Montpellier I, LAMETA (UMR 5474 DMl CNRS INRA)

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CHARLES

GIDE

Les « Propos d'actualité» rassemblés ici doivent s'entendre dans un double sens qui structurera les deux premières parties de l'ouvrage: propos sur l'actualité de l'époque, où Charles Gide livre, en de très courts textes, ses réflexions et ses réactions immédiates à des nouvelles, ou à des évènements

graves ou légers (10 Partie « Miettesd'actualité») ; mais aussi des débats à partir
de questions d'actualité, où Charles Gide traite plus longuement de divers thèmes sur lesquels il est souvent revenu et qui, pour nombre d'entre eux, nous interrogent encore (20 Partie « Débats»). Ces deux premières parties seront complétées par une troisième, nettement plus courte, intitulée « Charles Gide par lui-même », et qui ne constitue nullement des propos d'actualité: des «propos d' inactualité» en quelque sorte. Il aurait été dommage de ne pas rééditer les quelques textes, très peu connus même à son époque, où ce personnage secret et paradoxal se dévoile un petit peu, révélant un homme du XIXe siècle qui, par certaines attitudes, opinions et convictions, est plus proche de nous que de ses contemporains. Le dernier volume de la collection était tout indiqué pour accueillir ces textes, d'autant plus qu'il avait été prévu à l'origine pour boucler l'édition des Œuvres de Charles Gide et remédier, même très partiellement, aux inévitables biais de sélection induits par la manière d'organiser cette publication. Et nous avons conservé cet objectif, malgré le changement de titre: ce volume qui, dans le plan de publication initial de la collection devait être intitulé d'une façon symétrique au premier « Ecrits divers 1887-1931 », a finalement reçu le titre moins plat de « Propos d'actualité et d'inactualité 1887-1931 ». L'expression « propos d' inactualité » doit aussi nous servir de rappel au sujet des textes des deux premières parties. Nous en soulignons l'actualité et parfois la modernité. Mais ils ont aussi une dimension d'inactualité qui en fait d'ailleurs en partie le charme: ils nous parlent d'une époque maintenant lointaine, avec un contexte historique, intellectuel et politique qui nous est devenu très largement étranger, et proviennent d'un homme dont la pensée était complexe et parfois paradoxale. Le premier paragraphe de cette Introduction sera consacré à présenter « l'organisation de la collection: principes, pratique et conséquences ». Il n'est pas sans intérêt que l'introduction du dernier volume d'une collection, écrit de plus par le responsable de cette collection, en rappelle le schéma général: et ce d'autant plus qu'il nous permettra de comprendre les raisons du choix de textes proposé dans le présent volume. Les trois paragraphes suivants présenteront plus classiquement les trois parties du volume et leur contenu. Enfin, en conclusion, nous évoquerons le prolongement que nous comptons donner sur internet à cette aventure qu'a été la publication de ces onze volumes des Œuvres de Charles Gide.

PROPOS D'ACTUALITÉ

ET D'INACTUALITÉ

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I: L'organisation de la collection: principes, pratique et conséquences
La bibliographie complète de Charles Gide compte environ 4 000 écrits. Même s'il y a beaucoup de redites et, inévitablement, bon nombre de textes dont l'intérêt a maintenant disparu, il n'était pas envisageable de publier des « œuvres complètes» ni même quasi-complètes. Editer une douzaine de volumes paraissait déjà un objectif ambitieux mais obligeait à une sélection drastique, d'autant plus que 3 volumes (dont un double) étaient réservés pour la réédition de trois ouvrages majeurs de notre auteurl. Dès lors, comment sélectionner et organiser les écrits à publier dans les huit volumes restants? Le plan de publication a privilégié la dimension thématique. Les trois ouvrages de Gide reproduits portent respectivement sur l'économie politique, l'histoire de la pensée économique et l'histoire sociale. Trois autres volumes regroupent des écrits portant sur ce qui est au cœur de la pensée de Charles Gide
-

l'économie sociale, la coopérationet la solidarité2.Et trois volumes également

ont été consacrés aux trois principales revues auxquelles il collaborait, deux d'entre elles ayant un caractère thématique marqué3. Pour ordonner un peu cette douzaine de volumes, on a ensuite fait appel à un ordre plus ou moins chronologique, allant des écrits les plus anciens aux plus récents4. Aucun ordre lexicographique ne peut correspondre à deux critères différents et simultanés. Et n'yen t-il eût qu'un seul, il n'aurait jamais pu donner un classement univoque. Charles Gide n'était pas un adepte de I'hyper spécialisation et beaucoup de ses écrits participent à plusieurs des thématiques évoquées - sans compter celles que nous n'avons pas privilégiées dans notre plan de publication bien qu'elles aient été importantes dans la pensée de notre auteur. La question de la chronologie des publications n'est pas plus facile. A partir du moment où l'on crée des volumes thématiques ou correspondant à des revues, ils contiennent nécessairement des écrits de périodes différentes5. Et
1. Principes d'économie politique (volume II), Histoire des doctrines économiques (avec Charles Rist) Volume IX-X, Les institutions du progrès social (volume VI) 2. Volume IV Coopération et économie sociale 1886-1904, volume VII Coopération et économie sociale 1904-1926, Volume XI La solidarité 3. L'économie politique pour le volume V Contributions à la Revue d'économie politique, le protestantisme pour le Volume VIn Revues protestantes et le Volume III consacré à L'Emancipation, cette dernière revue ayant toutefois un caractère généraliste. Comme son nom l'indique, le volume Revues protestantes ne contient pas uniquement des écrits en provenance d'une seule revue mais la plupart d'entre eux sont issus de la Revue du Christianisme social (ou de ses appellations antérieures) et toutes ces revues protestantes ont bien entendu une forte identité commune. 4. Le premier volume Écrits 1869-1886 regroupe ainsi des écrits de jeunesse de Charles Gide qui ne rentrent pas nécessairement dans les thématiques des autres volumes. 5. Seul le premier volume Écrits 1869-1886 est construit sur une base purement chronologique. Les six autres, qui ne sont pas des rééditions d'ouvrages, contiennent donc

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comment faire avec les ouvrages que Gide a réédités, parfois sur près de 50 ans, en les modifiantl ? Dans ce dernier cas, la solution adoptée a consisté à placer ces volumes dans la collection en fonction de leur date de première parution, mais à reproduire les dernières éditions pour en fournir les versions les plus récentes et tenir compte de l'évolution de la pensée de l'auteur, les introductions et les notes des éditeurs des volumes permettant de l'expliciter. Ajoutons à tout cela que la plus grande liberté a été laissée aux éditeurs des différents volumes d'articles quant à leur sélection dans la liste générale que fournissait le responsable de la collection, et l'on comprendra que, nécessairement, un certain nombre d'articles intéressants de Charles Gide risquaient d'être laissés de côté: d'une part faire rentrer plusieurs milliers de textes - certains fort longs - dans douze volumes obligeait à une rigoureuse sélection; d'autre part, ce qui a été écarté par un éditeur ne l'aurait peut-être pas été par un autre, tout choix en la matière étant en partie subjectif. Enfin, les principes et la pratique de construction de la collection que nous venons d'évoquer conduisaient inévitablement à faire l'impasse sur les textes publiés dans des revues non recensées et ne correspondant pas aux thèmes privilégiés dans les volumes thématiques. Par ailleurs, les cours au Collège de France que Charles Gide professe de 1921 à 1930 et qui ont été publiés d'abord sous forme de fascicules, puis rassemblés en volumes, dont certains seront ultérieurement réédités2, posent un problème particulier: de par leur nature de cours sur la coopération, ils reprennent et développent souvent des thèmes que Charles Gide avait déjà traités auparavant et qui, dans l'ordre chronologique devaient être présentés dans des volumes antérieurs. Certes on aurait pu décider de ne pas les inclure et publier des volumes spécifiquement consacrés aux cours du Collège de France au motif que l'on y trouve le dernier état de la pensée de notre auteur - et sous une forme qu'il a particulièrement soignée. Ce n'est pas le choix qui a été fait. Procéder ainsi aurait en effet vidé d'une bonne part de leur substance les volumes thématiques consacrés à l'économie sociale, la coopération et la solidarité pour éviter les redites; or, si les derniers écrits donnent bien le dernier état des idées
des textes de différentes années postérieures à 1886. Le présent volume est bien dans ce cas, mais sa situation en fin de collection fait qu'il recueille aussi les derniers textes de Charles Gide. 1. Ainsi, les Principes d'économie politique ont été publiés la première fois en 1884 alors que la dernière édition du vivant de Gide date de 1931. Les dates correspondantes pour l' Histoire des doctrines économiques sont 1909-1926, et (avec quelques problèmes supplémentaires liés aux changements de titre) 1902-1920 pour Les Institutions du progrès social. 2. Les cours des premières années ont d'abord été publiés sous forme d'une série de brochures (entre 5 et 7 par année), puis sous forme de deux volumes par an, système qui a également été utilisé pour la réédition des cours du début. Certains de ces volumes ont ensuite été réédités après la mort de Charles Gide: Le juste prix, correspondant aux cours de 1921-1922 et d'abord publié en 7 brochures en 1922, sera réédité par les PUF en 1941 ; L'Ecole ne Nîmes, publié pour la première fois en 1926, et correspondant aux cours 19251926, sera réédité aux PUF en 1947.

PROPOS D'ACTUALITÉ

ET D'INACTUALITÉ

Il

d'un auteur, leur première formulation, même si elle est moins précise, n'en est pas nécessairement moins intéressante et a pu avoir plus d'impact au moment où elle a été formulée, que vingt ou trente ans plus tard quand l'auteur en fait une récapitulation générale. Les cours au Collège de France ne sont toutefois pas totalement absents de la présente collection: une partie leur a été consacrée dans le volume VII Coopération et économie sociale 1904-19261 mais il en manque évidemment beaucoup et aucun n'est complet2. Même les volumes consacrés aux différentes revues ne pouvaient suffire à héberger tous les textes intéressants que Gide y a publiés. Il a donné, selon notre compte, 835 articles à L'Émancipation: le volume correspondant n'a pu en accueillir que 132, au terme d.'une sélection dont on imagine la difficulté et les hésitations qu'elle a entrainées. Et la même chose peut être dite, même si c'est à un moindre degré, pour le volume consacré à la Revue d'économie politique, cette revue que Charles Gide fonde en 1887 et dont il sera le rédacteur en chef jusqu'à sa mort en 1932. Bref, il est inévitable que, organisée ainsi, la présente collection fasse l'impasse sur des textes de Gide que d'aucuns auraient souhaité, pour une raison ou une autre, y trouver. Toute autre organisation de la collection, d'ailleurs, aurait abouti au même résultat, bien qu'elle n'eût sans doute pas laissé de côté les mêmes textes. Aussi, afin d'atténuer cet inconvénient, - mais sans aucun espoir d'y remédier totalement -, avait-il été décidé dès le départ que le dernier volume de la collection serait consacré au repêchage de textes intéressants que les mailles du filet des dix premiers volumes auraient laissé passé. Il eût été souhaitable que le choix des textes figurant dans ce dernier volume fût fait par une académie de fins connaisseurs de l' œuvre gidienne, chacun suggérant ce qui lui paraissait manquer mais les choses étant ce qu'elles sont, c'est le responsable de la collection qui a dû s'y atteler. Même en tenant compte du fait qu'il n'y avait pas vraiment d'autres candidats, il faut reconnaitre qu'il était assez bien placé pour cela car il remplissait deux conditions indispensables: d'une part, ayant supervisé la publication des précédents volumes, il en connaissait le contenu; et, d'autre part, sa fréquentation de l' œuvre de Gide depuis une vingtaine d'années lui avait permis d'en explorer (presque tous) les coins et les recoins. Il était donc à même de repérer des textes jusque là absents des différents volumes et qui, à son avis, méritaient considération. Il devait être guidé par les considérations exposées ci-dessus quant aux failles à combler dans la collection et, pour le reste, pouvait se voir reconnaître la même liberté dans le choix des textes que celle qui avait été laissée aux différents éditeurs des volumes thématiques.

1. pp. 205-332. 2. La sélection effectuée à cette occasion n'a toutefois rien d'artificielle car sont reproduits des ensembles de leçons que Charles Gide concevait comme traitement autonome d'une question particulière, et qui ont parfois été publiés isolément - comme nous venons de le voir.

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Le résultat de ces contraintes et de cette liberté a conduit au choix des textes présentés dans ce volume. On vérifiera, je pense, que s'ils résultent d'un second choix, ce ne sont pas des textes de second choix.

II - Première partie: « Miettes d'actualités»
Nous empruntons, pour partie, ce titre à Charles Gide lui-même qui avait commencé à préparer vers la fm de sa vie une sélection de courts textes et d'extraits de ses écrits dont il envisageait la publication sous le titre de « Miettes d'économie politique ». L'emprunt est purement terminologique et, même à ce niveau, partiel: l'économie politique n'est pas le thème dominant de cette partie qui est en effet composée de brefs articles de Gide réagissant à chaud à l'actualité de son époque, et qui n'ont pas été retenus dans les volumes antérieurs. Cette dernière précision est importante: bien des évènements non évoqués ici le sont dans les précédents volumes. et celui-ci n'est donc nullement exhaustif en la matière. L'appellation de « miettes» convient d'ailleurs bien à la taille restreinte de ces écrits, à leur caractère hétérogène et au fait qu'ils sont des restes des volumes précédents Cette première partie est constituée de 26 textes, présentés dans l'ordre chronologique. Le premier date de 1887, le dernier de 1931 mais l'on sait que les publications de Gide antérieures à 1887 doivent être recherchées dans le premier volume de cette collection, Ecrits 1869-1886, qui leur a été explicitement consacré. Un peu plus des deux tiers des textes (exactement 18 sur 26) proviennent de L'Emancipation - le plus important réservoir, comme nous venons de le voir, de textes non réédités2. Le petit journal protestant Le

Huguenot fournit ensuite quatre articles - tous situés entre 1889 et 1900 -, les
quatre derniers provenant de publications diverses3. Tous ces textes sont très courts, très généralement entre une et trois pages4. Des miettes effectivement, mais qui ne sont pas sans saveur et sont plus nourrissantes qu'il n'y parait. Charles Gide excelle en effet, à partir d'un fait d'actualité, grand ou petit, à présenter rapidement et de façon percutante des idées originales et intéressantes pour faire réfléchir le lecteur. Considérons par exemple le premier texte qui ouvre ce volume « La révolution et la question sociale» (p. 37). Publié dans un petit journal protestant à l'occasion du centenaire de la Révolution française, il ne fait qu'une page et

]. En particulier dans le volume III consacré à L'Emancipation qui était un peu la revue d'actualité de l'Ecole de Nîmes. 2. Le volume III de cette collection fournit, dans son « Avant propos» (pp. 7-] 3) et son «Introduction» (pp. 19-33) des précisions sur I'histoire et le contenu de L'Emancipation. 3. La Revue du Christianisme social, Foi et Vie, La semaine littéraire (de Genève), Le coopérateur de France, le Revue d'économie politique.. 4. Il n'yen a que 5 qui dépassent 3 pages, et parfois de peu.

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demi mais débute par une phrase-choc: «La Révolution n'a pas résolu la question sociale: elle l'a fait naître ». Puis il avance (entre autres) les idées suivantes: la Révolution a libéré les hommes et fait du peuple un protagoniste majeur de l'histoire mais elle a aussi détruit les institutions et les liens traditionnels qui, dans une certaine mesure, les protégeaient et, en tout cas, structuraient leur vie sociale en même temps qu'ils entravaient leur liberté. Or « l'homme a besoin [...] d'être comme enveloppé par un réseau d'associations, depuis la plus petite qui est la famille, jusqu'à la plus grande qui est l'Etat, et qui toutes, comme autant de couches superposées, servent à protéger sa personne, son foyer, ses intérêts, son bonheur. » La Révolution a cru mieux « assurer les Droits de I'Homme, c'est-à-dire la liberté et l'égalité des individus» en transformant« chaque individu à l'état d'atome libre, si l'on veut, mais isolé, et la société tout entière à l'état de masse désagrégée»: sur ce point elle a fait fausse route et « la voie dans laquelle se poursuit aujourd'hui la solution du problème social est orientée précisément en sens inverse, c'est-à-dire dans le sens des groupes corporatifs et de la solidarité plutôt que dans le sens de l'individualisme et de la liberté. » L'idée de solidarité est donc introduite ainsi que quelques autres sur lesquelles Charles Gide va réfléchir pendant les quarante années suivantes: la question sociale, l'individualisme, la nécessité des associations pour faire société, l'Etat comme type d'association particulière, les relations entre le bonheur et les institutions etc. .. Et tout cela en une page et demi! Bien entendu, on ne peut pas attendre de textes aussi brefs qu'ils explorent en profondeur les idées qu'ils convoquent - et dont beaucoup sont traitées plus longuement dans des écrits déjà publiés dans cette collection: aussi, afin de faciliter la tâche du lecteur qui souhaiterait en savoir plus sur un des thèmes trop rapidement abordés dans ces «miettes d'actualité », avons-nous essayé d'indiquer en notes d'autres textes publiés dans cette collection et qui évoquent, et souvent développent, la même thématique, suggérant en quelque sorte à chacun de reconstituer le gâteau qui l'intéresse à partir des miettes de ce volume - pour continuer à filer la métaphore pâtissière. Les thèmes abordés sont très divers, parfois explicités par le titre de l'article mais parfois difficiles à deviner à partir de ce seul titre 1. Les grandes

1. Voici quelques thèmes récurrents chez Charles Gide qui apparaissent ici dans des articles aux titres non explicites. Progrès: « Changement de siècle» (p. 57); « La houille blanche» (p. 59) Pacifisme: « Le coût des guerres modernes» (p. 69) Antisémitisme: « Leçons de choses» (p.45); « Soloweitschik: Un prolétariat méconnu» (p. 51) Démographie: « La France jugée par les Allemands» (p. 73) Immigration: « Une poussée de la xénophobie» (p. 77) Collectivisme: « La mobilisation civile en Allemagne» (p. 87) Sionisme: « La Jérusalem nouvelle» (p.89) Colonialisme, impérialisme: « Les affaires de Chine» (p. 53).; « Le maréchal Lyautey» (p. 113)

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grèves de 1920 et le débat sur la stabilisation du franc dans les années 19251927 sont les seuls évènements pour lesquels on trouvera deux articles 1.

II - Deuxième partie: Débats
La majorité des textes qui figurent dans la deuxième partie portent aussi sur des questions d'actualité de l'époque et, de ce point de vue, ne se distinguent pas de ceux de la première partie. Mais ici, il ne s'agit plus de « miettes» mais d'écrits conséquents -le plus long fait 33 pages - qui permettent à Charles Gide d'aller plus en profondeur sur les questions abordées et qui se rattachent à des thèmes qui l'ont intéressé en permanence, d'où le titre de cette partie. Le fait que ce volume ait été construit à partir de textes qui n'ont pas trouvé place dans les précédents a ici deux conséquences. D'une part les thèmes abordés ne sont pas nécessairement les plus importants pour notre auteur car ceux-ci, bien entendu, ont pu être traités antérieurement; en particulier, il y a peu de choses sur la coopération, la solidarité et l'économie sociale car quatre volumes leur ont été déjà été consacrés2. D'autre part, il serait bien surprenant que les thèmes traités ici n'aient jamais été évoqués dans les précédents volumes: pour avoir une vue plus complète des idées de notre auteur sur ces questions, il faudra donc consulter d'autres écrits déjà publiés dont nous nous efforcerons de donner les références. Cette seconde partie a été structurée en trois chapitres: le premier regroupe un certains nombre d'écrits autour de l'économie; le second présente un ensemble de textes beaucoup plus homogènes et qui portent sur un moment précis de notre histoire, la conversion de la France au protectionnisme à la fin du XIXe siècle; Le dernier sur les interrogations que soulève la jeune Union soviétique, et à partir de là le socialisme marxiste, dans les années 1920. 1) Autour de l'économie On trouvera dans ce chapitre des textes qui participent à des thématiques économiques récurrentes chez notre auteur: « Les illusions du progrès» (p. 129) illustre un thème de réflexion permanent, mais on ne peut le considérer comme un échantillon représentatif car il a beaucoup hésité sur cette question du progrès technique. Ce texte, qui date de sa première période (1888), est clairement dubitatif sur ces effets du progrès.
1. « Les grèves» et « Encore les grèves» (pp. 105 et 109); « Pauvre franc, pauvre France! » et « Revalorisation ou Stabilisation? » (pp. 113 et 119). 2. Volume IV Coopération et économie sociale 1886-1904; Volume VI Les Institutions du progrès social; Volume VII Coopération et économie sociale 1904-1926; Volume XI La solidarité.

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Mais on peut trouver un texte encore antérieur qui l'envisageait plus favorablementl et d'autres, ultérieurs, qui l'envisagent tantôt positivement2, tantôt négativement. Yves Breton, qui a présenté une communication sur « Cinquante ans de réflexions de Charles Gide sur le progrès économique» au colloque « Charles Gide, économie sociale et libéralisme, du XIXe au XXIe siècle» conclut, sur ce point, que c'est la méfiance qui l'a finalement emporté3. Le long texte sur « les écoles économiques et l'enseignement de l'économie politique en France» est la traduction d'un article en anglais que Charles Gide publie dans la revue américaine The Political Science Quaterly en 1890. On peut le rattacher à la riche veine gidienne des travaux d'Histoire de la pensée économique puisqu'il présente l'évolution de l'économie politique en France pendant le XIXe, mais on voit qu'il précède de 19 années la publication de la grande Histoire des doctrines économiques. Celle-ci ne reprend d'ailleurs rien de ce texte, sauf les idées d'organiser la réflexion à partir des « écoles économiques» et d'insister sur le caractère exagérément optimiste d'un certain libéralisme, essentiellement français. Il y a d'ailleurs un petit mystère dans le fait que Gide n'ait pas republié ce texte ailleurs et en français. Informer le public américain du détail de l'évolution de la pensée économique en France était certes un objectif louable, d'autant plus que cela permettait de nuancer le jugement très sévère que venait de porter un important économiste américain, Richard T. Ely, sur l'état déplorable de la science économique française4, et surtout de contredire l'explication avancée dans un article également publié aux Etats-Unis par un membre de l'école libérale française, M. de Foville, pour expliquer ce recul des idées libérales en France5. Mais enfin, on aurait pu penser que cette analyse très fine et très travaillée de l'économie politique française intéresserait d'abord les français et devait pour cela leur être présentée dans leur langue. Peut-être pourrait-on formuler 1'hypothèse que Charles Gide ne tenait pas trop alors à voir ce texte diffusé en France dans la crainte des vagues qu'il pourrait provoquer? Pas seulement en raison des méchancetés qu'il disait sur les économistes libéraux français avec lesquels il était déjà en conflit ouvert, et alors qu'il s'efforce de maintenir en vie sa toute nouvelle Revue d'économie politique que ces derniers essayent de couler, mais surtout en raison de quelques critiques et moqueries que certains des soutiens qu'il avait réussi à mobiliser dans sa croisade anti-libérale auraient pu prendre pour eux.

1. « Les machines et la division du travail» (1879), reproduit dans le volume I, Ecrits 1869-1886 p. 233. 2. Par exemple, dans ce volume, « La houille blanche» (1902) infra, p. 59. 3. Ce colloque s'est déroulé à Paris le 7 novembre 2008. Cette communication doit paraître sous forme d'article dans la Revue internationale de l'économie sociale (RECMA). 4. Cf. infra, p. 134. 5. Cf. infra, p. 156.

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Même s'il tient à atténuer la sévérité du jugement de R.T. Ely sur la science économique française en rappelant son glorieux passé et l'existence en France d'au moins deux innovateurs majeurs au XIXe, Dupuit et Coumoe, il en admet en effet l'essentiel, l'absence de toute avancée significative de l'économie politique dans notre pays au cours de la seconde moitié du siècle. Mais il diverge sur l'explication et l'attribue principalement, à l'étouffement de toute pensée originale par une école libérale française, bien peu libérale en l'occurrence, qui s'est complètement fossilisée au plan théorique et n'accepte, pour des raisons politiques, aucune idée nouvelle susceptible de remettre en cause son «optimisme complaisant» envers l'ordre social (p. 141). L'école libérale a organisé pour cela tout un réseau institutionnel, avec en son centre l'Institut, qui formate les esprits et ostracise tous ceux qui résistent à son endoctrinement: le lecteur qui ne serait pas intéressé par l'histoire de la pensée économique et qui risque de trouver parfois un peu trop nombreuses les indications biographiques et bibliographiques ne devrait pas se priver du reste, par exemple la savoureuse description (pp. 144-146) de l'itinéraire du jeune homme qui veut devenir économiste: il commence par se présenter aux concours organisés par l'Académie des sciences morales et politiques, autant pour la récompense monétaire qu'ils permettent d'obtenir que pour le titre de Lauréat de l'Institut; il tente ensuite de se faire connaître, et de se faire une place dans les institutions qui gravitent autour de l'Institut ou dans les journaux influencés par l'école libérale. Celle-ci a aussi un quasi-monopole en matière d'édition économique. A toutes les étapes, la réussite est conditionnée par le respect des bonnes doctrines et l'abstention de tout propos ou tout sujet qui les interrogerait. Une fois installé dans le réseau institutionnel de l'école libérale, il reste encore le graal à conquérir, l'élection à un des huit fauteuils de la section économique de l'Académie des sciences morales et politiques. Cela prend du temps - il faut attendre les décès d'académiciens pour que des fauteuils se libèrent, et l'élection n'est jamais acquise les premières fois où l'on se présente - et pendant tout ce temps il ne faut surtout pas déplaire aux académiciens en place qui sont vos électeurs. .. La charge est un peu sévère mais cette explication de la faiblesse de l'économie politique française en termes de sociologie des connaissances a certainement une part de vérité2 et est assez largement admise. Charles Gide la complète d'ailleurs par d'autres considérations, un certain renouveau de la pensée socialiste, le succès de l'école de Le Play qui n'est que partiellement
1. Il mentionne également par deux fois Walras, mais celui-ci, quoique français, ne relève pas stricto sensu de l'économie politique en France parce qu'il a dû partir enseigner en Suisse, à Lausanne. 2. Charles Gide avait une bonne connaissance du fonctionnement de l'école libérale française. Il a été membre de 1877 à 1886 de la Société d'économie politique de Paris qui en était un des piliers; et les démêlés qu'il a avec l'école libérale à partir du moment où il fait montre de quelque hétérodoxie, tout comme les contacts qu'il prend alors avec des économistes susceptibles de le soutenir dans le lancement d'une revue qui ne serait pas inféodée à l'école, lui ont bien fait sentir tout le poids du lobby libéral.

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libérale, l'hostilité d'une partie croissante de la bourgeoisie et de la paysannerie envers le libre échange qui lui a été imposée par Napoléon 111... Il insiste enfin sur une autre explication, qui relève également de la sociologie des sciences et qui met en cause les faibles compétences et capacités des économistes universitaires de l'époque. Lorsque des chaires d'économie sont créées dans l'université à partir de 1877, elles le sont au sein des facultés de droit. Ceux qui les occupent sont obligatoirement des agrégés de droit (ou, au minimum, mais très exceptionnellement, des docteurs en droit) qui, nous dit Gide, n'ont au départ aucune connaissance en économie et qui, par leur formation de juriste, comprennent plus facilement les méthodes de raisonnement de l'école historique allemande que l'analyse économique classique, ont tendance « à magnifier le rôle du législateur» et « font naturellement appel à des considérations de justice pour traiter de toutes les questions, économiques ou autres»: « Un juriste est peu apte à goûter la doctrine du laisser-faire. C'est exactement à l'opposé de sa façon de penser» (p. 153). Et l'école libérale qui, depuis des décennies, faisait campagne pour l'institutionnalisation de l'enseignement de l'économie se trouve très dépitée quand elle voit ses efforts couronnés de succès par la création de ces enseignements dans l'université, mais ces enseignements lui échapper et fournir des tribunes à des agnostiques ou des opposants en matière de libéralisme économique; à des incompétents en matière économique suggèrent-ils aussi, et non sans quelque raison si l'on lit bien Charles Gide, expert en la matière puisqu'il est lui-même un de ces tout premiers économistes universitaires. On n'est pas complètement obligé de le suivre par contre lorsqu'il souligne que les libéraux eux-mêmes firent leur malheur en ne se rendant pas compte qu'ils ne pourraient prendre le contrôle de ces nouveaux enseignements puisqu'ils n'avaient pas les titres universitaires requis. L'organisation universitaire permettait en effet la création de « cours libres» et quelques années après on créait des « Chargés de cours» qui pouvaient enseigner une matière sans être agrégés! : et si le gouvernement, au lieu d'utiliser ces possibilités pour nommer des libéraux aux enseignements d'économie, décide de créer des chaires qui ne peuvent être occupées que par des agrégés de droit, c'est peut-être au début pour satisfaire la puissante corporation des professeurs de droit qui obtient ainsi de nouveaux débouchés, mais c'est surement aussi pour une raison politique: les républicains qui viennent de gagner les élections de 1876 et au sein desquels le libre-échange est déjà discuté (d'autant plus qu'il avait été imposé par le second Empire) et le sera de plus en plus, ne tenaient pas à offrir aux libéraux, qui constituaient déjà un lobby puissant, des tribunes et des moyens d'influence supplémentaires; la désignation, pour enseigner l'économie, de juristes, qui ont toujours été en France des « défenseurs naturels du gouvernement» comme le remarque Gide (p. 153), offrait une solution élégante à ce problème politique.

1.

Comme ill' indique lui-même dans son article p. 142.

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Cet article permet de comprendre le projet de la Revue d'économie politique que Charles Gide crée à ce moment-là: fournir à tous les économistes et à toutes les écoles économiques (notamment étrangères) sur lesquels l'école libérale française impose le silence, un moyen d'expression et de diffusion de leurs thèses 1; un espace de débat également, ce qui nous introduit à sa conception du progrès scientifique comme résultant de la confrontation et de la discussion de thèses différentes. Et son contenu permet de mettre en doute l'idée selon laquelle il aurait été un partisan de la méthode historique en économie2, un tenant de 1'historicisme allemand, voire même le diffuseur principal de cette pensée en France: il est clair dans ce texte, pourtant publié au moment où l'école historique allemande est à son apogée, qu'il ne reconnait aucun mérite spécial à celle-ci et qu' ilIa met sur le même pied que les autres écoles novatrices de l'époque: il cite d'ailleurs l'école anglaise, l'école autrichienne et l'école américaine. Charles Gide termine son article en exprimant l'espoir que les choses changeront et qu'apparaîtront bientôt en France de grands économistes qui renoueront avec la glorieuse tradition de l'économie politique française des débuts. Dix-sept ans après, il reprendra la plume pour indiquer qu'il ne s'est rien passé de tel, en publiant « Economic litterature in France at the beginning of the twentieth century» 3. Dans cet article, dont nous n'avons malheureusement pas eu la place de reproduire la traduction, il détaille la littérature économique française des quinze dernières années, qui contient des choses intéressantes mais rien de vraiment remarquable. Il attribue toujours cette relative stérilité de la pensée économique française à la capacité de nuisance de l'école libérale, malgré l'évident épuisement intellectuel de ses principaux représentants, et aussi aux
1. C'est ce qu'il exprime d'ailleurs clairement dans le court manifeste, qu'il publie dans le premier numéro de la Revue d'économie politique en 1887 et où il insiste sur la pluralité d'opinions qui s'exprimeront dans la revue et sur la neutralité de celle-ci «( Notre programme », reproduit dans le volume V de cette collection, Contributions à la Revue d'économie politique p. 45.) 2. La méthode historique en économie (que ses partisans préféraient appeler « méthode réaliste» mais qui est plus connue désormais sous le nom de « historicisme ») a été développée par l' « école historique allemande» (B. Hildebrand (1812-1878), K. Knies (1821-1898), W. Roscher (1817-1894), G. Schmoller (1838-1917), G. Knapp (18421926)...) qui a dominé les universités allemandes pendant la seconde moitié du XIXe et une partie du XXe siècle. Très critique envers la démarche déductive de l'école classique anglaise à partir de Ricardo, elle lui reproche également son caractère abusivement simplificateur (l' « homo economicus»), l'isolement des faits économiques de leur dimension historique, politique, éthique etc... et promeut une démarche inverse, inductive, rendant compte de la complexité du réel, récusant la séparation du positif et du normatif, envisageant les faits économiques dans leur contexte historique, politique, social, moral... et mettant même en question l'existence de lois économiques. Partisan d'une méthodologie pluridisciplinaire, I'historicisme allemand multiplia les études historiques et monographiques, empilant des montagnes d'observations et de données dans une démarche de recherche qui se révéla finalement stérile. 3. « Economic litterature in France at the beginning of the twentieth century », Economic Journal, juin 1907 pp. 192-212.

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limites des écoles concurrentes. Mais il insiste désormais autant sur la responsabilité des économistes universitaires (dont il est alors le chef incontesté) en mettant en cause la localisation de l'économie dans les facultés de droit, le rôle des programmes et des examens et les procédures de recrutement. Le concours d'agrégation, qui donne le droit d'occuper une chaire, est trop juridique; il valorise les capacités d'expression orale au détriment de la profondeur analytique qui se juge plutôt à partir des écrits; les idées nouvelles et originales ne sont pas facilement admises par les membres du jury qui auront tendance à rejeter leurs défenseursl. Sur toutes ces questions, Charles Gide peut parler en expert car il en a une connaissance directe: il est professeur à la faculté de droit de Paris et a été systématiquement membre des premiers jurys d'agrégation. Mais ce qu'il en dit n'est pas très favorable à ses collègues et aux économistes fiançais en général (lui compris!) : et ce n'est certainement pas un hasard si, là aussi, cet article n'a jamais été publié en français. L'article « Les sans-travail» (p. 159) reproduit un rapport présenté en 1904 devant une assemblée protestante. Le thème en est évidemment le problème du chômage. S'il est vrai, comme nous l'ont appris Robert Salais, Bénédicte Reynaud et Nicolas Baverez, que notre concept de chômage est une construction d'invention récente et qui n'est définitivement mise au point que dans les années 19302, on peut lire cet article, avec sa façon de poser le problème, ses interrogations, ses tentatives de réponse incertaines et parfois naïves, comme une étape très précoce de cette construction. Le très court article « Prenons garde! A l'arrêt de la natalité correspond l'arrêt de la richesse française» (p. 51), publié en 1911 est une bonne introduction aux préoccupations démographiques permanentes de notre auteur, que l'on voit apparaître dès ses premières interventions, par exemple dans la conférence de 1885, « La lutte des langues à la surface du globe », rééditée dans le volume I de cette collection3. La préoccupation nataliste n'est pas propre à Charles Gide; elle est au contraire très commune au sein des élites fiançaises au début du XXe siècle. La spécificité de Charles Gide est d'avoir beaucoup attiré l'attention sur les relations entre la démographie et l'économie, et d'avoir martelé l'idée que la dénatalité que connaît alors notre pays, loin d'améliorer sa situation économique et politique, fait que d'autres pays (l'Allemagne en l'occurrence!) tendent à nous dépasser; une idée qui sera finalement très largement acceptée - et qui l'est encore. Ce petit texte, publié dans un quotidien à grand tirage (ce qui est exceptionnel), avec son titre précédé en gros caractères, de «Avertissement» est bien représentatif de cette conviction.
1. Il aurait pu ajouter que les membres du jury d'agrégation ont une forte tendance à promouvoir des candidats avec lesquels ils ont des affinités idéologiques, politiques ou méthodologiques. 2. L'invention du chômage, Paris, PUF 1986. 3. Ecrits 1869-1886, p. 67.

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« De la nécessité pour la France d'accroître sa production» (p. 177), publié en 1916, en pleine guerre, devrait en fait s'intituler« De la nécessité pour la France d'accroître sa productivité! », et ne parle pas seulement de la France alors en guerre mais aussi de l'après-guerre. Les deux premières années du conflit ont révélé les énormes marges d'accroissement de la productivité qui existent dans l'économie française: avec la partie la plus productive de son territoire occupée par l'ennemi ou ruinée, et une grande partie de sa maind'œuvre mobilisée, la France réussit à faire vivre sa population et à pourvoir aux énormes besoins de l'armée. Après la guerre, il faudra continuer à faire appel à l'accroissement de la productivité pour financer la reconstruction sans revenir sur les améliorations de la condition ouvrière (durée du travail, salaires...), résultats involontaires mais finalement heureux de la guerre, largement provoqués par la pénurie de main-d'œuvre. Ce thème de l'accroissement de la productivité n'était pas inconnu chez Gide: mais à partir de la guerre, il va prendre une importance primordiale. C'est certainement ce qui l'amène à soutenir la C.G.T. réformiste de Léon Jouhaux (<< minimum de présence à l'usine pour le maximum de le production ») au début des années vingt (cf. infra p. 110), qui le conduit ensuite à s'intéresser au système Taylor et aux efforts d'une partie du patronat en matière de rationalisation, qui lui fait critiquer les comportements que l'on qualifierait maintenant de malthusiens de certaines corporations ouvrières et d'une partie des patrons et lui fait constamment lancer des appels pour que l'intérêt national - qui est d' accroitre la production - prévale sur les intérêts particuliers ou corporatifs qui travaillent à la limiter. C'est également l'accroissement de la productivité qu'il proposera finalement comme critère à appliquer pour décider si le système économique soviétique est viable ou non: « Ce qui est le plus important ce serait de savoir quel est le rendement de ces ouvriers et ce qu'on peut attendre de ce régime pour la production nationale? » (infra p. 299). Cet article de 1916 présente par ailleurs la particularité d'avoir été caviardé par la censure. Charles Gide dira à la fin de la guerre sa détestation de cette dernière, soulignant sa stupidité par la publication d'un petit sottisier: mais, remarquant aussi qu'elle n'a guère soulevé de protestations, il exprime la crainte qu'elle ne soit réutilisée par le pouvoir en d'autres occasions2. Deux textes abordent ensuite un de ses autres thèmes de prédilection: le profit. Il s'agit d'extraits de ses cours au Collège de France de 1922-1923 que nous n'avons malheureusement pas eu la place de reproduire en entier. Ils ont été publiés d'abord sous forme de 5 fascicules correspondant aux 5 parties du cours, et nous avons choisi de présenter le premier où il évoque le thème en général et
1. Le terme «productivité» apparaît d'ailleurs dans le texte et la notion de productivité du travail y est correctement explicitée (p. 20). 2. « Enfin! », novembre 1919, reproduit dans le volume III, L'Emancipation.

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explique comment il va le traiter (( la lutte pour le profit », p. 189) et le quatrième où il développe la question de « l'Entrepreneur et le Profit» (p. 203). Le premier texte, outre le résumé qu'il fournit sur les idées de Gide en la matière, permet de comprendre la très grande efficacité de sa méthode pédagogique. En partant des catégories usuelles de revenus de l'économie politique mais en les illustrant constamment par des exemples concrets, il montre que celui dont l'appropriation va être la plus disputée est le profit. Il présente

ensuite les différents prétendants au profit - entrepreneurs, ouvriers, Etat, rentiers - et discute des titres qu'ils peuvent faire valoir à l'appui de leur
revendication. Finalement, il expose son choix: c'est évidemment le consommateur, c'est-à-dire tout le monde, qui doit bénéficier du profit, et ceci passera par la généralisation de la coopérative de consommation qui réalise ainsi ce « principe fondamental [...] du programme coopératif, qui est l'abolition du profit» 1. Cette démarche d'exposé rappelle que Charles Gide était à l'origine un juriste, mais elle n'en est pas moins efficace. Le second texte, qui développe la discussion annoncée dans le précédent sur les droits de l'entrepreneur au profit, montre que notre auteur ne se paye pas de mots lorsqu'il répète qu'avant de critiquer une thèse et de proposer la sienne propre, il convient d'avoir présenté la première honnêtement et de la façon la plus favorable: les deux tiers du texte expose de façon très vivante et très convaincante les titres que peut faire valoir l'entrepreneur au profit: un seul tiers les critique, et encore la plus grande partie de cette critique ne porte pas sur ces titres eux-mêmes mais sur l'affirmation que, de toute façon, la concurrence élimine le profit. Considéré isolément et détaché des autres parties du cours, ce texte constitue une véritable apologie de l'entrepreneur et une justification de sa captation du profit! L'article sur « la propriété foncière dans les colonies sionistes» (p. 219) qui date de 1926 peut être rangé dans la catégorie des écrits sionistes de notre auteur, dont un autre exemple figure dans ce volume (p. 89) et plusieurs autres dans les volumes précédents2 Mais son classement dans ce chapitre s'explique par le fait qu'il y aborde en détails la question du régime d'appropriation des terres dans les différents pays et dans les différentes époques, question qui l'a souvent retenu et où il voit beaucoup plus un problème économique et politique qu'un problème juridique. « Homo economicus » (p. 229) est la traduction d'un article homonyme de l'Encyclopedia Britannica de 1929. Ce texte apporte des arguments
1. Infra p. 189. 2. Dans le volume III L'Emancipation: « Jérusalem» et « L'inauguration de l'université de Jérusalem », mai 1925, pp. 300 et 303 ; « L'avenir de la Palestine », septembre 1929 p. 336. Dans le volume VIII Revues protestantes, « La colonisation sioniste» (1923), p. 311 ; « Le sionisme et la Bible» (1925), p. 321.

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supplémentaires pour étayer notre conviction, déjà exprimée lors de la présentation de l'article « Les écoles économiques et l'enseignement de l'économie politique en France », que Charles Gide ne doit pas être considéré comme un tenant de l'historicisme allemandl. Contre celui-ci, il défend en effet la parfaite validité de la méthode déductive et son droit (qui est aussi une nécessité) à partir d'hypothèses simplificatrices, telles que celle d'un « homo economicus », individu tout théorique mû uniquement par des mobiles économiques élémentaires. Par contre, lorsqu'on sort du domaine de la théorie pure pour entrer dans celui de l'analyse des problèmes économiques concrets, cette démarche n'est plus suffisante et il faut ré introduire la complexité du réel2 : « En conclusion, nous pouvons dire que l'homo economicus a parfaitement droit à l'existence et peut former l'objet de la science abstraite de l'économique pure, mais que l'objet de l'économie politique est l'homme social - un fait qui est d'ailleurs suffisamment souligné par le qualificatif même de politique» (p. 233). On notera que l'Encyclopedia a reproduit cet article dans toutes ses éditions entre 1929 et 1960 : c'est au moins la preuve qu'elle y voyait quelque pertinence.

1. Infra p. 18. Dans un article de 1881 « La théorie de l' économi,e politique de M. Stanley Jevons» (reproduit dans le volume I de cette collection, Ecrits 1869-1886), Charles Gide critiquait déjà directement l'école historique en écrivant qu'elle se « berce de chimères» en imaginant que sa méthode inductive va lui permettre de fonder une « science nouvelle» (p. 247). 2. Au passage, il indique que pour les problèmes économiques ayant une dimension sociale importante, l'économie politique elle-même n'est pas suffisante: « L'étude des questions économiques modernes - ce que l'on appelle les questions sociales - montre que l'on arrive presque toujours à une impasse où l'économie politique se trouve prise en défaut et seule l'éthique peut alors offrir une solution. » (p. 232)

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2) Le virage protectionniste de la France à la fin du XIXe siècle. Nous avons choisi de faire figurer dans ce chapitre les 19 « Chroniques d'actualité» que Charles Gide consacre entre 1887 et 1899 au protectionnisme dans la Revue d'économie politique. Cette revue, créée précisément en 1887 comme une machine de guerre contre l'Ecole libérale ftançaise, eut des débuts difficiles, un des problèmes étant le manque d'articles publiablesl: des « Chroniques d'actualité », écrites par le rédacteur en chef et commentant à chaud des évènements récents constituaient donc un moyen facile de compléter rapidement les sommaires: c'est sans doute la raison pour laquelle certains textes apparaissent très travaillés et d'autres beaucoup moins. En retenant l'ensemble des chroniques 1887-1899 ayant trait au protectionnisme, on évite tout biais de sélection mais on reproduit aussi des textes qui n'intéresseront que le spécialiste de la question. Le lecteur plus généraliste pourra se contenter de consulter trois de ces chroniques, qui sont aussi les plus élaborées et les plus longues: la première de la série, sorte de pamphlet antiprotectionniste assez drôle2, la seconde qui expose plus sérieusement le problème politique et celle de 1892 consacrée à « La question des vins au point de vue des traités de commerce» 3, qui ne traite en fait qu'incidemment du protectionnisme, mais plus généralement de l'histoire et des problèmes du secteur viticole en France4, annonçant au passage une crise inévitable de surproduction dans l'avenir, perspective qui se concrétisera une quinzaine d'années plus tard5. Ajoutons que les débats autour du tarif Méline peuvent évidemment être rattachés à la question générale du protectionnisme et des traités de commerce sur laquelle Charles Gide aura l'occasion de revenir jusqu'en 1930; et que la réflexion sur le protectionnisme fait elle-même partie d'une réflexion plus générale sur le libéralisme qui parcourt toute son œuvre. Ces « Chroniques d'actualité» le sont indiscutablement: aucune question économique n'était plus discutée autour des années 1880 que celle du protectionnisme, le débat se déplaçant ensuite sur les modalités d'instauration de ce protectionnisme - la décision ayant été rendue inévitable par l'apparition d'une majorité clairement protectionniste aux élections de 1884 et surtout de
1. Voir l'introduction au volume V de la présente collection, Contributions à la Revue d'économie politique pp. 14-15. 2. « La discussion des droits sur les blés à la Chambre des députés », p. 235. 3. Infra p. 251.

4.

pour cet éminent membre des Ligues antialcooliques, car c'était sans doute le seul secteur économique dont il avait une connaissance concrète: moins en raison de ses postes de professeur à Bordeaux puis à Montpellier, bien que cela eût pu jouer aussi, que par le fait que sa femme possédait, aux environs de Nîmes, un vaste domaine viticole dont il assura la gestion jusque dans les années 1890 et dont il suivit l'évolution jusqu'à la fin de sa vie. 5. Les excellentes récoltes des années 1904 à 1907, combinées avec la concurrence des vins espagnols, italiens et algériens, déboucheront sur la révolte du midi viticole en 1907.

La viticulture - et le vin - constitueront d'ailleurs toujours un sujet de prédilection

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1889. Le tarif Méline entrant en vigueur en 1892, le débat porta enfin sur les conséquences de celui-ci et surtout sur ses résultats économiques: validaient-ils les espoirs des uns ou les craintes des autres? Du point de vue de l'évolution de la pensée de Charles Gide, la série de chroniques reproduites ici présente un double intérêt: d'une part, elles permettent de comprendre que notre auteur, confronté à la réalité, est amené à modifier quelque peu son point de vue sur le protectionnisme; d'autre part, elles témoignent également de son évolution sur la question de la méthodologie de la science économique qui l'éloigne définitivement de I'historicisme. Et le double enseignement qu'il retire de cette histoire n'a probablement pas compté seulement pour lui mais certainement aussi pour d'autres lecteurs de la Revue d'économie politique. Lorsque Charles Gide commence ses « Chroniques économiques », en 1887, il est un libre-échangiste de la plus belle eau. Bien qu'il soit en conflit avec l'école libérale française et qu'il crée précisément à ce moment la Revue pour combattre son hégémonie intellectuelle, il fait officiellement et publiquement campagne avec elle contre le protectionnisme. Les arguments habituels de l'économie classique en faveur du libre échange lui paraissent imparables et, en tant que coopérateur (de consommation), il condamne un régime qui se donne souvent pour but - et en tout cas lui semble avoir pour résultat principal d'augmenter le prix des biens ou du moins de les empêcher de baisserl ; à cela s'ajoutent les apories et palinodies des protectionnistes, faisant flèche de tout argument, aussi stupide et illogique soit-il, du moment qu'il va dans leur sens et s'efforçant de dissimuler les intérêts personnels ou corporatifs qu'ils défendent derrière une rhétorique de l'intérêt général - voire patriotique - parfaitement creuse et souvent comique; pour ne rien dire des pantalonnades des parlementaires obligés, pour être élus ou réélus, de faire allégeance au protectionnisme, désormais très majoritaire dans l'opinion publique. Les premières chroniques publiées rendent bien compte, par leur ton persifleur, de cette phase où les libre-échangistes se consolent d'avoir perdu politiquement la partie en soulignant le ridicule de la rhétorique protectionniste à l'assemblée et dans la presse, et les difficultés de la mise en œuvre de cette politique. Mais le tarif une fois voté et appliqué, les choses changent et la question devient: qui a eu raison? Charles Gide, écrivant dans une revue qu'il veut scientifique et politiquement neutre, se propose de compter objectivement les points, tout en étant convaincu que les mauvais s'accumuleront chez les protectionnistes. Mais ce n'est pas exactement ce qui se passe. L'évolution des échanges extérieurs ne valide nullement les sombres pronostics des libreéchangistes, et il le reconnaît sans ambages: dès la parution des premières données trimestrielles sur le commerce extérieur de l'année 1892, il écrit: « Les protectionnistes triomphent. Les résultats publiés jusqu'à ce jour leur sont en
1. « Pourquoi un coopérateur ne peut pas être protectionniste », L'Emancipation avril 1891.

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effet favorables» (p. 259). Sans doute - ajoute-il - est-il trop tôt pour en tirer une conclusion définitive mais les chifffes du commerce extérieur des années suivantes allant souvent dans le même sens, il doit reconnaître qu'ils donnent plus raison aux protectionnistes qu'à leurs adversaires 1. L'observation de l'évolution des prix lui paraît moins clairement favorable aux thèses protectionnistes mais elle est compliquée à interpréter2: sur cette question, comme sur celle du commerce extérieur d'ailleurs, ce qu'il découvre et fait découvrir à ses lecteurs, c'est la complexité et l'interaction des facteurs explicatifs qui ne permettent pas d'attribuer au seul régime douanier la responsabilité des évolutions constatées. Et il tire de cela une autre conclusion, sur le plan de la méthodologie économique cette fois. Au départ, il espère que l'instauration du tarif protectionniste va réaliser une de ces expérimentations cruciales permettant de décider de la validité ou de l'erreur d'une théorie. Sa chronique de janvier 1892 est intitulée « Commencement de l'expérimentation protectionniste» et il en explicite ainsi l'enjeu méthodologique dans sa chronique précédente: « Maintenant, il ne reste plus qu'à suivre l'expérimentation. Si, quand elle sera terminée, dans douze ans, les économistes ne sont pas fixés sur la valeur respective du libre-échange et de la protection, il faudra décidément décliner l'autorité de la méthode expérimentale en matière de science sociale» (p. 248). Or les résultats sont, de ce point de vue, parfaitement décevants. En 1895, il écrit: « Dans un temps où tout porte au scepticisme et où les dogmes de la science économique sont ébranlés, on pourrait croire du moins que la statistique va nous fournir un point d'appui et que les chiffres, à défaut des principes, nous donneront quelques lumières. Il semble bien qu'il faille abandonner même cet espoir. Voici en effet la question du protectionnisme. [..] deux ou trois années sont passées et nous constatons ce résultat aussi incroyable qu 'humiliant, c'est que la révolution des tarifs n'a pas amené grande modification dans le commerce extérieur de la France ni même dans aucune des grandes catégories qui le composent» (p. 264). Deux ans plus tard, il est obligé de généraliser et indique qu'on attend toujours le verdict de l'expérience protectionniste mais que, « malheureusement les faits économiques ne mettent pas toujours beaucoup de bonne volonté à répondre à qui les interroge et, dans ce cas particulier, ils sont si incertains que chaque parti peut les interpréter en sa faveur» (p. 272). Pour
1. En 1898, il va même jusqu'à mettre en doute l'idée que le protectionnisme soit nécessairement un frein à la modernisation économique: « Il aurait paru absolument paradoxal il y a quelques années de soutenir que le régime protectionniste pût être un stitnulant ~c'était au contraire l'argument classique que l'on faisait valoir en faveur du libre-échange. Nous ne croyons pas que ce reproche puisse lui être adressé aujourd 'hui. » (p. 273) 2. Et sans doute même à apprécier. C'est peut-être la raison pour laquelle, alors qu'il écrit en ] 892 « La seule statistique qui pourra être considérée comme décisive sera la comparaison du prix des denrées et du taux des salaires» (p. 249), il n'utilise pas ce critère par la suite et se contente, plus platement, de suivre l'évolution de la balance commerciale.

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lui, la cause est entendue: la science économique doit renoncer à la validation (ou la réfutation) empirique de ses théories par l'observation historique et statistique, et cette découverte a certainement contribué à lui faire prendre encore plus de distances par rapport aux méthodologies inductivistes et historicistes que l'école allemande prônait alors contre l'économie classique et qu'il avait déjà commencé à critiquer comme nous l'avons vu l, mais pour lesquelles il avait encore un certain penchant. Le débat l'a également amené à évoluer sur la question du protectionnisme. Le libre échange n'a pas que des avantages. Le protectionnisme

pennette une organisation des échanges internationaux qui ne repose pas sur la recherche du profit mais sur les besoins des consommateurs, les traités de commerce pennettent d'améliorer les choses et plus encore les unions douanières multinationales. Et il plaide d'autant plus en faveur de leur développement qu'il voit là, par la multiplication des liens et la solidarité économique qu'elles créent entre les nations, un facteur favorable à la paix, qui habitue les peuples à vivre ensemble et prépare l'avènement de véritables associations de pays, formant des ensembles supra-nationaux, et d'abord de l'union européenne qu'il appelle de ses vœux. Dès 1893, il écrit: « Des unions douanières entre nations fondées par des sacrifices réciproques consentis en vue d'un intérêt général - l'intérêt européen, pour commencer, en face de la concurrence américaine ou japonaise répondraient le mieux à [notre] programme3.» Dans le présent volume, on trouvera deux textes, l'un de 1892 et l'autre de 19314 où il se prononce en faveur de telles unions douanières5. Sans succès évidemment, et sur cette question aussi il passera pour un idéaliste naïf: mais le succès à notre époque de la Communauté puis de l'Union Européenne n' a-t-il pas emprunté cette voie? Ni libre-échangiste, ni protectionniste, Charles Gide plaide concrètement pour une ouverture négociée et régulée des échanges internationaux, position qui ne lui vaut les faveurs ni d'un camp, ni de l'autre. Au sein d'une Alliance coopérative internationale où les libre-échangistes orthodoxes sont très présents, il demande - et obtient en 1921 - que l'on prenne en compte la nécessité d'organiser le libre-échange. Mais à partir de la fin des
1. Cf. supra p. 18 et note p. 22. 2. Dans le cours de 1924 au Collège de France sur « Le programme coopératiste et le commerce international », un des paragraphes s'intitule « Les arguments des protectionnistes» et un autre « Les déceptions causées par le libre échange. » 3. « L'idée de solidarité en tant que programme économique », in Coopération et économie sociale 1886-1904, volume IV de la présente collection, p. 181. 4. « Le Zollverein européen », p. 247 ; « Un mariage mal accueilli », p. 123. 5 Sur Gide et le libre échange en général, cf. la communication d'Albert Broder au Colloque « Charles Gide, économie sociale et libéralisme du XIXe au XXIe siècle» (Paris, novembre 2008) : « Charles Gide entre protectionnisme et libre échange 1880-1930. Un économiste humaniste au temps de la première mondialisation» (à paraître dans la Revue internationale de l'économie sociale RECMA.)

n'a pas nécessairementde conséquencesaussi néfastes que les libéraux - et luimême - le pensaient2. En attendant qu'un monde entièrement coopératisé

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années vingt, il dénonce la montée des protectionnismes: une des ses dernières interventions, en 1931, signale que la course à l'élévation des barrières douanières à laquelle se livrent les différents pays va aggraver la crise de 1929 au lieu de la résoudre - ce qui sera effectivement le cas 1. La position nuancée qu'il adopte en matière de commerce international reste d'ailleurs compatible avec une condamnation du protectionnisme, entendu comme l'imposition unilatérale et discrétionnaire de droits de douane, qu'il continue à condamner comme cause d'élévation des prix pour les consommateurs et facteur d'isolement et de discorde entre les nations. Dès 1891, il avait d'ailleurs proposé un système permettant d'assurer la protection des productions nationales sans recourir aux droits de douane2. 3) Les débuts de la Russie soviétique Le troisième chapitre de cette partie est constitué essentiellement par le compte rendu du voyage qu'il fait à Moscou en 1923 et qui lui permet de se faire une idée une peu plus précise de la nature et de la situation de la toute jeune Union Soviétique. Texte tardif donc dans l'œuvre de Charles Gide, mais qui prend place dans son questionnement récurrent sur le marxisme, le socialisme, le collectivisme et finalement le bolchevisme. Depuis la fin du XIXe, il a clairement établi son désaccord avec le marxisme, tout en soulignant avec constance la grandeur du système de Marx: au plan philosophique, il ne peut évidemment pas admettre le matérialisme historique, et au plan économique, la théorie marxiste lui semble viciée à la base par l'adoption d'une théorie de la valeur basée sur le travail qui est tout simplement fausse. La lutte des classes, qui existe effectivement, n'est pas le seul moteur de l'histoire mais bien plutôt une conjoncture politique dont il faut sortir: il faut viser à créer un monde où tout le monde sera heureux, « même les riches» dit-il en citant Fourier3. Il accepterait de situer ses idées dans la tradition du vieux socialisme associationniste français, auquel appartient d'ailleurs Fourier, son «premier maître ». Mais il est conséquent en affirmant son désaccord avec le socialisme français de son époque, désormais fortement imprégné de marxisme, bien qu'il partage la préoccupation des socialistes de donner le pouvoir au peuple et d'améliorer les conditions de vie la classe ouvrière, et qu'il les trouve souvent plus généreux, altruistes et conscients de l'intérêt général que les bourgeois. Il se retrouve d'ailleurs souvent d'accord avec eux sur diverses questions politiques et
1. Sur les positions de Gide face à la montée des protectionnismes à l'extrême fin de sa vie, cf. la biographie Charles Gide 1847-1932 - L'esprit critique dans la présente collection (pp. 287-288). 2. «La protection sans droits protecteurs », Revue d'économie politique 1891, reproduit dans le volume V de la présente collection, p. 65. Il s'agit en fait d'un système de subventions directes aux producteurs, remplaçant les droits de douane. 3. « Les prophéties de Fourier », 1886 (reproduit dans le volume I de cette collection Ecrits 1869-1886, p. 350.)

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économiques concrètes et doit reconnaitre au bout du compte que la partie la plus importante et la plus dynamique du mouvement coopératif est socialiste. Le collectivisme, prôné par les socialistes, n'a pas non plus ses faveurs et il défend clairement la propriété privée 1 mais, là encore, son combat pour un régime économique qui éliminerait le profit et qui serait dirigé finalement par les consommateurs assemblés en coopératives a certains relents de collectivisme et Jean Jaurès écrira de lui en 1903 qu'il est peut-être finalement « un collectiviste sans le vouloir »2. Quand au bolchevisme - terme beaucoup plus usité à l'époque que communisme -, cet objet politique mal identifié qui émerge avec la Révolution d'Octobre et va s'incarner dans la jeune Union soviétique, il fait l'objet au départ d'une incompréhension complète et ne soulève dans le monde que critiques, craintes et répulsion, sauf dans une très mince frange d'extrême gauche. Charles Gide partage d'abord ces sentiments: dès la réédition de 1920 de l' Histoire des doctrines économiques, il introduit un développement sur le bolchevisme entièrement critique, qu'il place d'ailleurs dans le chapitre consacré à l'anarchie et non au marxisme3. Et dans un article de L'Emancipation de cette même année, reproduit dans ce volume, Les Soviets (p.283), où il essaie d'expliquer ce qu'ils sont réellement, il conclut sur une nette condamnation du régime pour les atteintes aux droits de l'Homme et les atrocités commises - non sans toutefois faire paraître la fameuse touche critique gidienne : les atrocités des armées blanches ne sont pas moindres et « nous savons la part qu'il faut faire à l'exagération et au préjugé dans le tableau qu'on nous présente du régime bolcheviste. » Mais ce qui se passe dans cet immense pays l'intrigue évidemment: dès 1917, il avait publié un article sur la question agraire en Russie4 où il indiquait que l'annonce d'une réforme agraire en Russie constituait un des évènements historique les plus lourds de conséquence, même s'il était présentement couvert par le fracas des canons; et constatant que ce régime soviétique dont on assure depuis de début qu'il n'a pas six mois à vivre, s'installe dans la durée et semble construire un système économique que tous les économistes considèrent comme impossible, il décide d'y regarder de plus près, bien que, indique t-il, ce soit une « tâche ingrate» que d'écrire sur le bolchevisme: on n'a aucune information fiable et « si l'article contient autre chose que ce simple énoncé: « les bolchevistes sont un tas de brigands », l'auteur devra s'attendre à être lui-même

1. Cf. « Débat sur le collectivisme: Contre-rapport de M. le professeur Gide» (1908), reproduit dans le volume VII de cette collection (Coopération et économie sociale 19041926, p. 39.) 2. « Economie sociale », La Petite République, 24 février 1903. 3 Nous avons examiné plus en détail ce que Gide dit du bolchevisme au départ dans la biographie que nous avons publié en prologue à cette édition, Charles Gide 1847-1932 L'esprit critique p. 214-216. 4. Reproduit dans ce volume, p. 279.

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qualifié de bolcheviste» 1. Et lorsque l'occasion se présente - une invitation transmise par la FNCC2 pour assister à Moscou au 2Se anniversaire de la fédération coopérative russe (Centrosoyouz) -, il n'hésite pas et part en novembre 1923 voir ce qui se passe là-bas. L 'histoire du voyage (5 jours de train de Paris à Moscou !) dans ce qui est alors une véritable terra incognita, de ce vieux monsieur (il a alors 76 ans), qui ne s'est jamais beaucoup éloigné de la France, mène une vie des plus réglées, est d'une grande timidité et manifeste une complète inaptitude dans tous les aspects de la vie pratique, est en elle-même assez savoureuse et j'en ai donné quelques échos ailleurs3. A Moscou, où il est pris en charge par le Centrosoyouz, il observe tout, ce qu'on tient à lui montrer mais aussi le spectacle de la rue, les prix des biens, les réactions des gens... Il transmet immédiatement à L'Emancipation quelques notes de voyage4 sur la vie dans la capitale soviétique et, rentré en France, publie à la demande de d' Estournelles de Constant5, dans la « Bibliothèque de la Conciliation Internationale» que celui-ci dirige, un mince volume sur La Russie soviétique que nous reproduisons ici (p. 287). Il Yreprend les articles qu'il a donnés à L'Emancipation et y ajoute des chapitres sur la société, l'économie et la coopération russes, telles qu'il a pu les voir. Concernant cette dernière, il est impressionné par l'importance et le rôle qu'elle joue dans le système économique. S'il se rend bien compte qu'elle est entièrement soviétisée et ne respecte aucun des deux principes de base de la

coopération qu'il a toujours défendus

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la neutralité politique et la porte

ouverte -, il ne peut s'empêcher d'y voir un début de réalisation de cette « République coopérative» qu'il appelle de ses vœux depuis 30 ans. C'est évidemment prendre ses désirs pour des réalités mais il a à ce moment là quelques excuses: la Russie est alors en pleine NEP, cette « nouvelle économie politique» qui semble admettre une certaine libéralisation en matière économique et accroit le rôle de la coopération6. La société soviétique ne l'enthousiasme pas et il remarque que souvent la vieille Russie affleure sous la nouvelle: mais il relève également les efforts du régime soviétique en matière de culture et en direction de la jeunesse. La viabilité du régime économique lui parait incertaine, tout dépendant de sa capacité à accroitre la production et la
1. « Le Bolchevisme », Revue du Christianisme Social, 1922 (reproduit dans le volume VIII de cette collection, Revues protestantes, p. 138.) 2. Fédération Nationale des Coopératives de Consommation 3. Charles Gide 1847-1932 L'esprit critique, L'Harmattan 1989 pp. 221-222. Il est à noter que Charles Gide a dû finalement apprécier ce long voyage puisque trois ans plus tard, à 79 ans, il ira en Palestine pour l'inauguration de l'université sioniste de Jérusalem. 4. « Petites scènes de la vie russe », « Au Musée national », « À l'Opéra », « Au restaurant» (décembre 1923), textes reproduits dans le volume III, L'Emancipation, pp. 291-294. 5. Paul-Henri-Benjamin Balluet d'Estoumelles de Constant de Rebecque, dit d'Estoumelles de Constant (1852-1924). Diplomate français, dreyfusard, pacifiste, prix Nobel de la paix en 1909, il est élu député en 1895 puis sénateur en 1904. 6. La NEP fut lancée par Lénine en 1921 et dura jusqu'aux années 1927-1928.

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productivité. Mais, dit-il, il ne faut pas se tromper: le régime politique est appelé à durer. Et la NEP n'est pas un retour au capitalisme: « ce n'est que la surface et en dessous se trouve une organisation collectiviste ou communiste qui est encore solide» (p. 296). Quant à la question, brulante à l'époque, des relations qui doivent s'établir entre la Russie soviétique et les pays occidentaux, Charles Gide dédramatise quelque peu la crainte d'une exportation de la Révolution et se prononce contre toute intervention militaire. Il conclut en espérant que « la (p. 320). A son retour d'URSS, Charles Gide va être critiqué dans les milieux coopératifs et protestants pour être trop favorable au régime soviétique - ce dont il se défend - et pour n'avoir pas été assez critique envers les statistiques soviétiques et ce qu'on lui a montré, ce qu'il n'est pas loin d'admettre. Les débats seront vifs, particulièrement en 1924-1925 : nous en avons donné une vue d'ensemble dans notre biographiel et les pièces les plus importantes figurent dans la présente collection2: mais il en est d'autres qui restent encore à redécouvrir. Au total, les positions de Charles Gide sur l'URSS des débuts, compte tenu des informations limitées dont il disposait, nous semble très honorables. Il est intéressant de comparer l'oncle et le neveu, André, qui fera lui aussi son voyage à Moscou treize ans plus tard, en 1936. Le caractère pondéré des analyses de Charles fait contraste avec l'enthousiasme, bientôt suivi d'une profonde désillusion du neveu; et leur cheminement est inverse, comme souvent, l'un partant d'un point de vue entièrement négatif au départ pour l'atténuer au contact de la réalité du pays, l'autre voyant sa vision idyllique du départ fracassée par sa rencontre du pays réel.

Russie soviétique laissera le monde en paix - et qu'on lui laissera aussi la paix»

II - Troisième partie: Charles Gide par lui-même
Tous ceux qui ont approché Charles Gide ont souligné la complexité du personnage, ses aspects paradoxaux et la difficulté de saisir l'unité de sa pensée. De Tommy Fallot, l'inspirateur du protestantisme social, qui décrit en 1891 un « homme étrange, nature complexe, un savant doublé d'un artiste, un croyant auquel est enchainé un sceptique3 » à Charles Rist, son jeune collègue et co-auteur de l'Histoire des Doctrines, qui évoque en 1955, dans sa « notice biographique» la grande difficulté qu'il y avait à communiquer avec lui du fait
1. Op. cit. 1989 p. 221-225. 2. «Si le bolchevisme a fait faillite?» (1924), volume VIII Revues protestantes p. 301, et les cinq importants paragraphes du cours au Collège de France de 1924 « Le programme coopératiste » qui traitent des rapports entre la coopération et le socialisme marxiste (volume VII Coopération et économie sociale 1904-1926, pp. 286-304.) 3. Congrès de l'Association Protestante pour l'Etude des Questions Sociales, Marseille, 1891.

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de son « extrême réserve» et de son « mélange d'étonnante humilité et de grand

orgueil », tous - séduits ou agacés - ont dit leur difficultéà cerner le personnage.
D'autant plus qu'il ne se laisse pas facilement analyser: « Philosophe mais sans métaphysique », dit de lui Charles Teissier du Cros, « il semblait vouloir effacer la trace de ses pas» 1. Sa modestie et sa réserve ont eu pour effet qu'il ne s'est guère étendu sur l'intime de ses convictions. Celles-ci se manifestent avec force dans ses écrits et dans son action mais il ne s'est jamais exprimé sur leur contenu précis et leurs articulations: ses croyances religieuses profondes, le contenu de sa philosophie spiritualiste et même sa morale ne sont explicitées nulle part. Et il ne s'est jamais exprimé non plus sur les évènements qui ont affecté sa vie personnelle d'adulte et qui, comme pour chacun d'entre nous d'ailleurs, ont dû influencer sa pensée. Il existe toutefois quelques textes où ses convictions apparaissent plus clairement et nous les avons regroupé dans cette troisième partie avec les quelques articles de souvenirs de jeunesse qu'il publie au soir de sa vie. Mais que l'on ne s'attende pas à des exposés systématiques et approfondis sur ses convictions: seules quelques-unes, relativement mineures, sont évoquées et les plus importantes et les plus profondes restent hors-champ. Ceci étant, on découvrira peut-être avec surprise un Charles Gide

végétarien(<< végétariens» p. 323) et défenseurdes animaux - à une époque Les
où ces positions étaient peu fréquentes et suscitaient plus souvent l'ironie qu'autre chose. L'article « Nos devoirs envers les animaux» (p. 325) rejoint d'ailleurs des débats actuels sur cette question: les animaux n'ont pas de droits, conclut-il, mais nous avons des devoirs envers eux. On lira dans ce même texte une description parfaitement horrifiante d'une corrida. L'opposition aux corridas a été un des nombreux combats « moraux» menés avec constance (et souvent perdus) de Charles Gide2 et il est d'autant plus honorable que ce n'était sans doute pas le plus facile à mener pour le chef de 1'« école de Nîmes ». «Le travail et la beauté» (p. 335) exprime sa conviction que l'esthétique ne concerne pas seulement l'art, mais bien d'autres aspects de la vie des hommes. Cette même conviction affleure dans le texte suivant « Certains aspects haïssables de la propriété» (p. 339) mais cet article renvoie également à ce qui est sans doute la seule passion avouée de Charles Gide, l'amour de la nature. Et celui-ci s'exprime encore plus ouvertement dans l'article « Les gorges du Gardon» (p. 353) qui nous révèle aussi un Charles Gide grand randonneur devant l'éternel, et qui contient aussi la seule mention de toute son œuvre à celle de son neveu André. Cet article, comme les trois suivants dont nous allons parler, a été publié dans La cigale uzégeoise, «Revue scientifique et littéraire» d'Uzès, extrêmement modeste par sa diffusion mais éditée avec un évident souci
1. ln A. Lavondès Charles Gide, La Capitelle, Uzès 1953 p. 244. 2. Il a écrit de nombreux articles et billets sur ce sujet. L'un d'entre eux est reproduit dans le volume III de cette collection L'Emancipation « Mise à mort populaire! » (p. 220).

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esthétique, sur du beau papier, avec une mise en page soignée et une jolie typographie. Charles Gide lui donnera, entre 1926 et 1931, six articles qui traitent de sujets locaux mais lui permettent surtout d'évoquer sa jeunesse, demi. Les « Souvenirs du tour de ville» (p. 361) lui permettent d'évoquer ses amitiés de jeunesse et de raconter ce que pouvait être la vie d'un jeune bourgeois protestant dans une petite ville de province. « Racine à Uzès» (p. 359) et surtout « Souvenirs de l'école et du Collège» (p. 347) décrivent de façon très vivante une école primaire protestante avant les lois Ferry et surtout le fonctionnement du collège d'Uzès dans les années 1860: on verra qu'il y avait de sérieuses lacunes dans la formation dispensée et que la violence dans les collèges ne date pas du XXIe siècle! L' « Allocution pour l'inauguration du cours au Collège de France» (p. 343), très courte allocution de Gide publiée dans L'Emancipation cette même année 1921, résume, de son côté, en quelques mots désabusés, ses 46 années passées dans les facultés de droit et « Le dernier cours de M. Gide au Collège de France» qui date de 1930 et clôt ce volume le montre également désenchanté sur son enseignement dans cette dernière institution. Enfin le texte « Pourquoi je suis devenu coopérateur» (p. 365) mérite une place à part, d'abord parce que ce n'est pas à proprement parler un écrit de Gide mais un compte-rendu résumé d'une de ses conférences; mais surtout parce qu'il s'agit d'une de ses dernières conf~rences publiques, manifestement assez improvisée et en tout cas non destinée à la publication, prononcée devant un très petit cercle de boursiers de la coopération, et où il laisse quelque peu tomber sa posture habituelle d' « apôtre de la coopération ». Malgré la brièveté du compterendu, il comporte deux aspects très intéressants. D'une part, sont évoquées les raisons qui ont amené Charles Gide, jeune homme, à s'investir dans la coopération. D'autre part, et très vraisemblablement à la demande de ses auditeurs car cela ne correspond pas au titre de la conférence, il donne son avis sur les succès et l'avenir de la coopération. En nombre de sociétaires, la réussite est éclatante. Mais « elle ne représente toujours qu'une faible force économique» dans le domaine commercial et est complètement négligeable dans les autres. Faut-il alors « renoncer à voir se réaliser dans son entier le programme coopératif 1 ». Non, répond-t-il, « parce qu'il peut se réaliser par d'autres que les coopérateurs» ; nous laissons au lecteur le soin de découvrir quels sont ces autres qui peuvent fmalement réaliser le programme coopératif. * * * C'est donc sur une note quelque peu mélancolique que se ferme cette édition des œuvres de Charles Gide, bien dans le ton d'ailleurs des écrits de vieillesse de celui que C. Bouglé avait qualifié dès 1921 de « mélancolique apôtre» (infra p. 343). Le pessimisme de Gide (mais ne devrait-on pas plutôt parler de lucidité 1) était en tout cas un pessimisme actif - il avait fait sienne la

convoquantun passé qui a alors 70 ou 80 ans - et désormaispresque un siècle et

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devise de Guillaume d'Orange « Il n'est point besoin d'espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer» - et toujours éclairé par un rayon d'espoir. Nombre de textes reproduits dans cette collection en témoignent et il en est encore d'autres à redécouvrir, comme nous l'avons souvent signalé au fil de cette introduction. C'est dire que l'entreprise de redécouverte de Gide n'est pas complètement terminée avec la publication de ce dernier volume. Si les progrès de l'édition moderne, combinée avec le soutien des organisations de l'économie sociale et l'engagement d'un petit groupe de personnes, ont permis une opération de réédition qui n'aurait pas été imaginable il y a une trentaine d'années, l'internet ofue maintenant la possibilité de compléter et de prolonger cette opération sans avoir à mobiliser des moyens importants. Nous avons déjà créé un site « Charles Gide », hébergé sur les serveurs de l'Université de Montpellier Il, qui fournit une présentation de l'homme et de son œuvre, des repères biographiques, une galerie d'images, les tables des matières et les quatrièmes de couverture des 12 volumes publiés, ainsi que certains textes non réédités de notre auteur. Nous comptons continuer cette édition électronique, rendant ainsi accessibles divers textes non reproduits dans cette collection mais dont nous avons souligné l'intérêt - et notamment tous les cours au Collège de France qui ont été laissés de côté. La mise en ligne d'une bibliographie vérifiée et aussi complète que possib le serait aussi utile, ainsi que des index généraux, thématique et nominatif, pour l'ensemble des volumes. Des pages pourraient également être ajoutées concernant les écrits ou les réunions sur Charles Gide. C'est une tâche qui, assurée par une seule personne, va demander du temps: à vrai dire, tant qu'il y aura une actualité « charlesgidienne » dont il faudra rendre compte, il n'y a pas de raison qu'elle se termine et nous espérons donc que d'autres prendront la relève quand le temps sera venu. Mais d'ici là, nous espérons pouvoir ofuir aux historiens et aux chercheurs un outil qui facilite l'accès à des textes qui peuvent les intéresser; fournir, à ceux qui aiment à se promener dans le passé comme on se promène dans le présent, un guide pour mettre leur pas dans ceux d'un personnage qui a traversé, en observateur attentif et lucide, un des siècles les plus mouvementés de notre histoire; et inviter ceux qui ne se résignent au monde tel qu'il est et placent leurs espoirs dans la solidarité et l'association, à s'inspirer de cet homme qui, récusant les grands systèmes intellectuels totalitaires du XXe siècle, proposait non seulement de « se diriger du côté où l'on aperçoit la lumière »2 mais aussi de faire quelques pas concrets dans cette direction.
1. http://www.1ameta.univ-montpl.fr/CG/ 2. « Il ne faut pas discuter sur les réalisations à venir: il faut se diriger du côté où l'on aperçoit la lumière, qe fût-ce qu'une lueur, et pour le reste s'en remettre soit à la providence, comme l'Ecole de Nîmes, soit à la marche des choses si l'on est déterministe. Fata viam inveniant: les destins trouveront leur voie ». L'école de Nîmes, PUF 1947 p. 204 (réédition des cours 1925-1926 au Collège de France.)

Première partie

MIETTES D'ACTUALITÉ

La révolution et la question socialeI

La Révolution n'a pas résolu la question sociale: elle l'a fait naître. Avant elle, les hommes étaient liés les uns aux autres par des liens serrés, souvent gênants et qui parfois même les empêchaient de marcher: mais il y a des liens qui sont aussi des soutiens. Entre le seigneur et les paysans, entre le maitre et les compagnons ouvriers, entre l'église et les pauvres, il existait mille rapports de dépendance d'une part, de protection d'autre part. La liberté, l'égalité, le progrès qui est le mouvement, ne s'accommodaient guère de ce

régime,

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mais la paix de la vie, la modération des désirs, la sécurité du

lendemain y trouvaient leur compte. Ce que nous appelons la question sociale n'existait pas, parce que les classes sociales les unes au dessus des autres, ou les groupes sociaux les uns à coté des autres, étant séparés par des barrières à peu près infranchissables, nul ne se tourmentait pour passer de l'une à l'autre: et chacun, heureux ou malheureux de son sort, sachant qu'il devait vivre et mourir dans l'état ou Dieu l'avait fait naitre, tachait de s'y résigner et d'accommoder ses désirs à sa condition. La Révolution est venue: elle a frappé sur cette organisation à coups redoublés. Elle a, à coups de hache, tranché tous les liens qui reliaient les hommes entre eux, comme le batteur qui tranche les liens des gerbes avant de les battre sur l'aire. Elle a aboli toutes les associations ou corporations politiques, religieuses, industrielles, et s'est même efforcée d'interdire, pour jamais, toute reconstitution de groupes semblables, en décrétant « qu'il ne serait plus permis aux citoyens de s'assembler pour leurs prétendus intérêts communs.» - En dégageant ainsi l'individu de tout lien extérieur, autre que celui de la loi, la Révolution pensait mieux assurer les Droits de l'Homme, c'est-à-dire la liberté et l'égalité des individus: elle n'avait pas compris qu'en détruisant tous ces groupes humains qu'avaient formé dans la masse, comme autant de cristaux, le lent travail des siècles, elle allait réduire chaque individu à l'état d'atome libre, si l'on veut, mais isolé, et la société tout entière à l'état de masse désagrégée, véritable poussière humaine en effet que chaque souffle qui passe promène ça et 1. Le Huguenot
Journal mensuel des Églises réformées des Cévennes et du Sud-Est,

mai 1889.

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là et que chaque vent d'orage soulève en tourbillons menaçants mais avec lesquels on ne peut rien fonder car on bâtit avec du ciment et non avec du sable. Ainsi, même les sectateurs les plus fanatiques de la Révolution reconnaissent-ils que, sur ce point tout au moins, elle a fait fausse route. La voie dans laquelle se poursuit aujourd'hui la solution du problème social est orientée précisément en sens inverse, c'est-à-dire dans le sens des groupes corporatifs et de la solidarité plutôt que dans le sens de l'individualisme et de la liberté. Toutes les écoles économiques de notre temps marchent dans ce sens, quoique par des chemins différents, et l'école chrétienne plus que tout autre. « Il n'est pas bon que l'homme soit seul », a dit Dieu lorsqu'il a créé l'homme; parole divine! L'homme a besoin en effet d'être comme enveloppé par un réseau d'associations, depuis la plus petite qui est la famille, jusqu'à la plus grande qui est l'Etat, et qui toutes, comme, comme autant de couches superposées, servent à protéger sa personne, son foyer, ses intérêts, son bonheur. Est-ce à dire, comme le proclame en ce moment l'école catholique dans des programmes retentissants, que la Révolution n'ait rien fait pour le peuple et que ces principes de 89, qu'il est de bon ton de railler aujourd'hui avec une ironie mesquine, ne soient que de vaines formules? Assurément la Déclaration des Droits de l'Homme n'a pas suffi pour assurer à ce peuple, qu'on appelait autrefois par dérision Jacques Bonhomme, le bien-être: peut-être même a-t-elle eu pour effet d'aggraver sa misère en lui mettant au cœur des ambitions et des inquiétudes qu'il ne connaissait pas; - mais du moins, elle lui a donné la volonté de se faire respecter et les moyens de se faire craindre. Mieux vaudrait qu'il se fit aimer, mais on ne rit plus de Jacques Bonhomme, et nul gouvernement de nos jours - même les empires qui s'appuient sur des milliers de soldats - ne sauraient subsister s'il ne travaille d'abord pour le peuple. C'est déjà quelque chose: c'est même assez pour que nous ayons le devoir de saluer les anniversaires que le cours de cette année va rappeler à la mémoire, comme des dates véritablement mémorables dans les annales de 1'humanité.

1er février 18931

Le titre de cet article, seulement à l'habitude par la date de parution,

publié

dans

la petite

Eglises réformées des Cévennes et du Sud-Est

revue protestante Le Huguenot - Journal n'a pas de rapport exact avec son contenu:

mensuel

des

il correspond
numéro

de cette revue de chapeauter systématiquement le premier article de chaque sans indiquer d'autre titre à cet article qui sert en quelque sorte d'éditorial.

L'année qui vient de finir a rappelé le souvenir du plus grand jour de l'histoire de notre planète - le jour où deux mondes qui s'ignoraient et qui pendant des milliers d'années avaient évolué séparément, ont été tout surpris de se rencontrer à travers l'immensité de l'Océan. C'est le vendredi 12 octobre 1492, que Christophe Colomb débarquait sur la première terre américaine et déjà le 3 janvier 1493, il mettait à la voile pour revenir en Europe. Jamais un événement aussi considérable ne s'était vu dans le passé; jamais il ne se reverra dans l'avenir, par l'excellente raison qu'il ne reste plus d'Amérique à découvrir. Si vous demandiez, ami lecteur; quelles ont bien pu être les conséquences de cet évènement pour vous-même; et si vous pensez qu'il vous est assez indifférent, vous montreriez beaucoup d'ignorance et encore plus d'ingratitude. C'est à lui que vous devez, en effet, le chocolat que vous prenez le matin, la pomme de terre dont votre ménagère ne se passerait pas aisément, le tabac dont, peut-être vous ne vous passeriez pas mieux, le bois d'acajou avec lequel on fait votre lit ou votre bureau, le coton avec lequel sont faits la moitié de vos vêtements, la tasse de café qui vous donnera de l'esprit, la quinine qui vous sauvera la vie, et tant d'autres richesses dont l'énumération serait trop longue et qui sont devenues aujourd'hui des éléments indispensables de notre bien-être. C'est vrai que l'Amérique nous a envoyé le phy lloxera2, mais elle se l'est fait pardonner en nous envoyant, tout de suite après l'insecte vorace, le plant de vigne qui brave sa morsure. - Que d'inventions aussi nous lui devons depuis le paratonnerre de Franklin jusqu'au téléphone d'Edison et aux innombrables machines agricoles, batteuses, semeuses, faucheuses, moissonneuses! Et ce ne
1. Le Huguenot 1893, p. 15.
2. [Maladie

- Journal mensuel des Eglises réformées des Cévennes et du Sud-Est, février
qui ravagea le vignoble européen à partir de 1863.]

de la vigne

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sont pas seulement de biens matériels que l'Amérique a doté l'espèce humaine, mais aussi de biens moraux qui ont plus de prix encore: la liberté religieuse que les puritains d'Angleterre ont été y porter, la liberté politique et la pratique des institutions républicaines qui ont devancé la Révolution française, quelques types admirables de vertus civiques, un Penn l, un Washington2, un Lincoln3. Toutefois, ce grand évènement est fait pour nous inspirer encore plus de modestie que d'orgueil. Il suffit en effet de remarquer: Que cette découverte a été le résultat du hasard; Christophe 10) Colomb cherchait non l'Amérique qu'il ne soupçonnait pas, mais le Japon et la Chine. S'il l'a rencontrée sur sa route vers l'Asie, c'est tout simplement parce que la Providence l'ayant étendue de l'un à l'autre pôle, il était bien impossible qu'il la manquât; mais il est mort quatorze ans après son premier voyage sans s'être douté qu'il avait trouvé l'Amérique! 2°) Qu'elle a eu pour première conséquence l'extermination de la race indigène c'est-à-dire de vingt peuples, dont quelques-uns comme ceux du Mexique et du Pérou avaient une civilisation des plus avancées. 3°) Qu'elle a eu pour seconde conséquence la traite des nègres, quatre siècles de souffrances et d'infamies inénarrables, et la dévastation de l'Afrique après la dépopulation de l'Amérique. Quand dans quelques mois, à l'exposition de Chicago 4, la race AngloSaxonne, cette fille orgueilleuse de Japhet5, étalera ses merveilles, peut-être une voix lui criera-t-elle: «Caïn, qu'as-tu fait de ton frère?» 6 Et elle répondra: « Quel frère? J'en avais deux: le frère rouge? Je l'ai tué et il ne figure plus cette fête qu'à l'état de fossile; le frère noir? Je l'ai fouetté pendant quatre cents ans, mais il vit encore: le voilà ». Cela ne l'empêchera pas d'avoir la médaille d'honneur.

1. [William Penn (1644-1718), fondateur de la Pennsylvanie et de la ville de Philadelphie est en fait un anglais, né et mort en Angleterre. Quaker, partisan de la liberté religieuse, pacifiste, il donna une constitution presque démocratique à la colonie de Pennsylvanie dont il était le propriétaire, et est également célèbre pour avoir signé un traité avec les indiens. Il fut nommé citoyen d'honneur des Etats-Unis par le Congrès américain

en 1984.]
2. [Georges Washington (1732- 1799) dirigea l'armée américaine pendant la guerre d'indépendance le premier Président des Etats-Unis d'Amérique de 1789 à 1797.] et fut

3 . [Abraham Lincoln (1809-1865). Avocat, anti-esclavagiste, il fut élu en 1860 16ème Président des EtatsUnis (mais premier président républicain) et dû faire face immédiatement à la sécession des Etats confédérés. Il dirigea l'Union pendant la guerre de Sécession et proclama l'émancipation des esclaves en 1862 et fut assassiné avant la fin de son second mandat.] 4. [L'Exposition universelle de Chicago se tint dans cette ville du 1° mai au 3 octobre 1893 pour célébrer le 400è anniversaire de la découverte des Amériques par Christophe Colomb.] 5. [Un des quatre fils de Noé (Genèse 5 : 32), souvent considéré dans la tradition chrétienne comme l'ancêtre des peuples européens.]

6.

[Genèse4 : 9]