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Comment Devient-On Dreyfusard ?

136 pages
(Textes recueillis)
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Couverture Photographie d'Alfred Dreyfus dédicacée par lui-même à Bernard Lazare. Aimablement prêtée par Madame Carol Sandrel, petite nièce de Bernard Lazare, secrétaire générale de la Société des Amis de Bernard Lazare.

Comment devient-on dreyfusard?

Collection La Philosophie en commun dirigée par S. Douailler, J. Poulain, P. Vermeren
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@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-6016-X

Collection « La Philosophie en commun» dirigée par Stéphane Douaillet; Jacques Poulain et Patrice Vermeren

Textes recueillis par Janine Chêne, Edith & Daniel Aberdam

COInInent devient-on dreyfusard?

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan lnc 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Actes du Colloque tenu à l'Université Pierre Mendès France

Grenoble

à l'initiative du Cercle Bernard Lazare et de l'Université Pierre Mendès France

Préface
par François Suchod Lorsque nous proposions à l'université Pierre Mendès France le thème de ce colloque: « Comment devient-on dreyfusard? », nous voulions assurément faire œuvre d'historien. En cette année 1994, année du centenaire de l'affaire Dreyfus, et presque quinze ans après le livre-somme de Jean-Denis Bredin, nous pensions qu'il était de notre rôle, au Cercle Bernard Lazare, de promouvoir une telle réflexion, à propos de cet événement historique central, au tournant du siècle, qui n'en finit pas de nous interpeller au cœur de notre identité juive, mais tout autant, et au delà, au sein même de nos débats contemporains. En faisant le point sur les recherches historiques récentes, auxquelles prennent éminemment part nos participants, il s'agissait tout d'abord, comme l'annonce François Petit dans son introduction, de comprendre davantage comment se réalise la jonction entre les attitudes individuelles, les mouvements d'opinion, et les mouvements sociaux qui créent les acteurs collectifs. En s'interrogeant ainsi sur «la construction de l'acteur collectif », par le truchement même des acteurs individuels, scrutés dans un réseau complexe de déterminations sociales, idéologiques, mais aussi psychologiques et existentielles, la méthode historique traditionnelle éclate et s'enrichit à foison des apports pertinents des autres rivages des sciences humaines. Cette synthèse féconde, et qu'on peut schématiquement appeler « micro-histoire », va nous éclairer, lors de cette journée, et nous aider à mieux comprendre ce que furent exactement, en ces temps pas si lointains, la montée historique des extrémismes, la xénophobie, l'antisémitisme, le droit des minorités, la Raison d'Etat; et quels échos nous en avons aujour-d'hui, dans nos confrontations politiques actuelles. Quels rapports pouvons nous enfin établir entre hier et aujourd'hui, et ce qu'ils nous enseignent. Dès lors, il n'y a pas 7

grand risque à affirmer d'entrée de jeu, et avant même de proposer de savantes analyses, que ces thèmes trouvent en chacun de nous d'étranges résonances. En fixant leurs projecteurs sur les trois acteurs principaux du camp dreyfusard, à savoir Emile Zola, Jean Jaurès et Bernard Lazare, - en y joignant le cas spécifique de Georges Sorel - , tout en analysant avec une même rigueur l'évolution de la communauté juive de France, ainsi que la mouvance catholique, à travers la figure emblématique du pape Léon XIII, l'ensemble des contributions a manifesté au plus haut point cette tension entre l'individuel et le collectif, précédemment évoquée. D'une manière plus précise, nos historiens ont mis l'accent, me semble-t-il, sur une question aux multiples prolongements: qu'est-ce qui est à l'œuvre, lorsqu'on se situe dans le camp « républicain », et que l'on s'engage aux côtés de Mathieu Dreyfus, le tout premier initiateur de l'Affaire? Plus précisément, derrière l'engagement spécifique de chacun, ne se « fabriquerait »-il pas, comme à l'insu de nos héros, des concepts politiques ou des pôles idéologiques qui fonctionneraient, suivant les circonstances, comme des schémas intellectuels de résistance, ou, au contraire, comme des machines de guerre contre « l'autre », le camp ennemi, fonctionnant parfois à front renversé, avec une redoutable et meurtrière efficacité? Qu'il brosse à grands traits, afin de ne pas trop se perdre dans le dédale des démarches individuelles, les types d'engagement que selon lui, l'Affaire suscita: politiques, intellectuels, moraux, voire mystiques avec Péguy, ou qu'il mette en avant le milieu social, professionnel et religieux duquel ne peuvent complètement s'échapper ses protagonistes, Maître Bredin insiste en introduction sur la distinction établie par Christophe Charle qui démontrerait que l'engagement dreyfusard était surdéterminé par l'appartenance à un pôle dominé, c'est-à-dire à une situation sociale du sujet décrit non reconnue ou inférieure. Certes, cette grille d'analyse ne se révèle pas toujours pertinente, et si l'on prend les figures de proue du dreyfusisme que sont l'écrivain Emile Zola, et le colonel Picquart, ce modèle théorique s'avère franchement problématique: Zola, à la veille de son engagement, est un écrivain adulé, aux portes de l'Académie; quant à Picquart, avant sa révolte devant l'infamie perpétrée par l'armée, c'est 8

un modèle de réussite militaire. Néanmoins, et en dépit de ces invalidations, on ne peut s'empêcher de reconnaître une certaine véracité dans cette vision des choses, dans la simple mesure où ces deux individus sont, l'un (Zola) en symbiose avec le modèle dominé à travers le thème de l'exil familial, et l'autre (Picquart) en rupture existentielle (athéisme) avec la société dominante dont il est issu. Ainsi, quels que soient les mille et un détours que peuvent prendre les ruptures individuelles, les continuités politiques retrouvent leurs droits. Dans le même esprit, lorsque dans son commentaire historiographique exemplaire, Nicolas Weil discute sur la postérité des idées défendues par Hannah Arendt dans Les origines du totalitarisme, où elle explique la filiation directe qu'elle croit déceler entre l'extrême droite anti-dreyfusarde et celle du régime de Vichy, notre publiciste n'invalide en rien cette thèse, prise dans sa globalité, même si on devrait, comme il le démontre, la nuancer de nombreuses réserves historiques. Nous serions tentés d'aller plus avant avec lui, et nous souscrirons volontiers à une autre continuité d'analyse, celle avec l'historien israélien Zeev Sternhell, pour qui tous les plumitifs enragés anti-dreyfusards de l'époque, comme Drumont, Barrès, Mauras, Toussenel et d'autres ont forgé une théorie politique réactionnaire, encore valide aujourd'hui. A contrario, la figure d'Emile Zola, dont Jean-Denis Bredin décrit le parcours dreyfusard remarquable, restera comme la quintessence de l'aspiration humaniste et républicaine. Non seulement dans ses écrits, où il deviendra le porte drapeau de la Cause, mais surtout par ses actes; ainsi, quand, au soir de l'acquittement d'Esterhazi, le vrai coupable, Emile Zola publie son fameux J'accuse, véritable brûlot contre le pouvoir de l'armée et la compromission des élites républicaines. Il maintiendra, jusqu'à la réhabilitation de Dreyfus, les exigences de justice. Aussi, au delà de la tentation hagiographique, on ne peut contester que l'auteur de Germinal incarne, pour toutes les générations de ce siècle, l'artiste engagé. Il ouvre le champ du politique, et laisse à penser que devant toute forme d'arbitraire, des individus sont prêts à se lever. Reste, il est vrai, que de ce magistère grandiose est né le pouvoir de la presse et des intellectuels; et nous connaissons aujourd'hui les redoutables périls que ce pouvoir, s'il dépend des puissances d'argent, peut représenter face à une démocratie anesthésiée ou vacillante. 9

Parallèlement à Zola, l'autre grande figure exemplaire de l'Affaire, Jaurès, a su imposer un des grands débats politique~ que l'Affaire a précipité: le ralliement, ou non, des socialistes à la République. A cet égard, Jaurès a joué, comme on le sait, un rôle décisif. Daniel Lindenberg a finement analysé les raisons de l'improbabilité d'un tel ralliement. En persuadant les socialistes de le suivre, alors qu'ils étaient encore éparpillés et divisés en plusieurs groupes rivaux et cultivaient une certaine radicalité, d'où il ressortait que l'injuste condamnation du capitaine Dreyfus se révélait comme une querelle intérieure à la bourgeoisie, Jaurès transforma le sens même de l'Affaire. De l'injustice commise à l'encontre d'un homme, l'Affaire devint le sursaut d'une élite politique qui, face aux menaces d'une réaction, trouve, en s'alliant avec les forces neuves du socialisme, les moyens nécessaires à une rénovation républicaine. La classe ouvrière rentrait enfin dans le champ politique national. Surtout, l'antisémitisme, dans sa formation idéologique moderne en plein essor, se voyait cantonné à sa famille d'origine, la réaction. Et Sorel passa du dreyfusisme à l'anti-dreyfusisme. Christophe Prochasson a raison de dire que cette défection ne fut pas due à un antisémitisme diffus qui aurait gagné l'un des plus féconds intellectuels de ce temps. Sa réflexion sur les différentes formes d'antisémitisme est intéressante. Elle permet de dissocier ce que Prochasson appelle « l'hostilité au juif », sentiment diffus alors dans de larges secteurs de la population, et l'antisémitisme comme théorie raciale et xénophobe, fixé dans le corpus haineux des écrits réactionnaires, et qu'on peut dès lors mieux stigmatiser. On comprend alors davantage comment Sorel réagit après la conclusion de l'Affaire, comme nombre de grandes figures du dreyfusisme, tels Péguy, Picquart, Lazare, Clémenceau. Ils sont déçus. Dreyfus fut gracié, les vrais coupables amnistiés par la République. La justice ne s'est pas exercée jusqu'à son terme, tandis que les partis qui avaient soutenu la révision du procès règnent et contrôlent le régime. A l'évidence, aucun des deux camps qui se faisaient face n'était unanime. En explicitant les divergences entre le pape Léon XIII, acquis au compromis politique avec le régime républicain, et la hiérarchie catholique française, ouvertement et farouchement anti-dreyfusarde, Jean-Dominique Durand 10

nuance certes les positions de l'institution chrétienne, mais il n'affaiblit pas, au contraire, l'intransigeance et l'aveuglement idéologique dont, dans son ensemble, celle-ci a fait preuve. L'angoisse de l'Eglise de France devant le monde industriel en développement qui peu à peu lui échappe, la perte de son influence au sein de l'Etat et dans les consciences, ne suffit pas à notre sens à expliquer la collusion de sa hiérarchie avec les discours les plus violemment xénophobes et antisémites, comme ceux d'un Drumont dans La libre parole. Il y a bel et bien là une tentative implicite ou explicite de rallier à sa cause une petite bourgeoisie en perte de vitesse et une classe ouvrière conquérante, par un «montage» idéologique où un nouvel antisémitisme, plus radical, jouerait le rôle de ciment avec les élites conservatrices et religieuses, prêtes, pour conserver leur hégémonie, à tomber dans la réaction. Dans l'autre famille religieuse, celle du judaïsme, plus directement interpellée, les choses, nous explique ,abondamment Danielle Delmaire, n'allèrent pas de soi. Certes, comme chacun sait ici, la citoyenneté accordée aux juifs de France par la Constituante en 1791 a rendu les juifs français «fous de la République », comme le dit un historien. Ils ne pouvaient s'opposer en masse à la justice de cette République à qui ils devaient leur liberté. Pour cette seule raison, si légitime, la communauté juive, que ce soit au sein de la bourgeoisie, des élites religieuses ou intellectuelles, ou encore dans sa propre classe ouvrière naissante, n'adhéra que très parcimonieusement et lentement à la cause du capitaine Dreyfus. Il ne fallait pas faire de vagues: c'était aussi cela, l'émancipation, ce contre quoi, après le premier cercle des juifs ralliés à la cause, comme Mathieu Dreyfus, Joseph Reinach, Léon Blum, Marcel Proust, se révolta Bernard Lazare, celui qui deviendra la première figure emblématique de l'Affaire. Et Claude Sahel montre avec force comment, au delà de son combat personnel prométhéen, Bernard Lazare saura situer l'Affaire au cœur de quelques combats décisifs de notre siècle, c'est-à-dire du socialisme, de la haine raciale et de l'oppression qu'elle engendre, ainsi que du SlOlllsme. Au terme de cette rencontre, il ne s'agit pas de dire comme Zola le fit lors d'une conversation fortuite avec Julien Benda, virulent dreyfusard, quelques temps après que Dreyfus eût obtenu la grâce présidentielle: «C'est pourtant vrai, c'est un 11

conflit de tempéraments qui est au fond de cette affaire! » 1. Une même ironie légèrement désabusée qui imprègne certaine littérature historique d'aujourd'hui, afin de marquer un consensus républicain obsédant, ne renvoie pas, pour notre part, à des sortes de mythologies historiques brumeuses, réversibles. Non, cette Affaire a bel et bien été un moment crucial pour la République, où deux camps politiques nettement distincts se sont affrontés. Une affaire aux multiples facettes, où des individus se sont corps et âme immergés, dans un apport individuel décisif, tels Jaurès, Zola, Lazare, et d'autres qui ont marqué l'évolution de notre histoire. De cette «coupe géologique» que fut l'Affaire, selon Madeleine Rebérioux, nous savons que, grâce à son dénouement, et notamment par le ralliement des socialistes au camp dreyfusard, la République se trouva pour longtemps stabilisée. Mais la postérité de l'Affaire eut des côtés plus noirs. En relisant les contributions historiques de cette journée, l'ombre menaçante d'un Drumont et ses fulminations antisémites planent encore d'une façon ou d'une autre sur nos débats actuels. Il n'est pas si difficile, il est vrai, de déceler là le premier corpus grossier et immonde d'une filiation idéologique contemporaine réactionnaire, populiste et xénophobe, toujours à l'œuvre. Et, pour revenir à notre question initiale, à savoir ce qui se tramait derrière notre Affaire, nous pouvons affirmer que derrière ces cris de haine, se « fabriquaient» les fantasmes de peur dont toute l'Europe expurgera bientôt les maléfices par des crimes de masse. De cette tragédie qui nous hante toujours, et dont les juifs ont été les victimes expiatoires, il n'est plus possible de nier le caractère majeur pour tenter de comprendre notre siècle. En empruntant une métaphore extrême, nous ne pourrions plus dire comme le dreyfusard Joseph Reinach, qui, après le dénouement de l'Affaire, s'exclamait ironiquement: « quelle pitié que de ne pas comprendre le rôle de la poésie dans la politique! » 2. A l'aube de ce second millénaire, nous pouvons simplement proclamer, avec Emile Zola, notre volonté de ne plus retourner à « la barbarie des forêts ».
1 Pierre Vidal-Naquet, Les juifs, la mémoire et le présent, La découverte, 1991. 2 Idem. 12

« Comment devient-on Dreyfusard? »
Allocution d'ouverture par François Petit
Représentant le président de l'Université Pierre Mendès France, je souhaiterais tout d'abord excuser l'absence de Guy Romier qui a été appelé à Paris de façon impromptue. En son nom et au nom de notre Université, je suis très heureux de vous accueillir pour ce colloque: « Comment devient-on Dreyfusard? » Notre communauté universitaire avait trois raisons et, je crois, trois bonnes raisons d'organiser ce colloque en partenariat avec le Cercle Bernard Lazare de Grenoble. Tout d'abord, notre université, qui est une université de Sciences Sociales, tient à être une université citoyenne. Certes, toutes les universités remplissent leur mission de service public, de formation initiale, de formation continue, de recherche. Mais notre Université a la chance de représenter une configuration scientifique originale dans le paysage universitaire français en regroupant pratiquement l'ensemble des disciplines de Sciences Sociales, Droit, Economie, Gestion, Sciences Politiques, Philosophie, Histoire, Histoire de l'Art, Psychologie, Sociologie, Sciences de l'Education, Urbanisme, Musicologie, Mathématiques appliquées aux Sciences Sociales, sans parler de la présence dans notre université de quelques spécialistes de Géographie Sociale et Humaine. Avec une telle richesse disciplinaire, notre établissement se doit d'être un lieu de débat scientifique sur la Société, un lieu de veille, comme les entreprises mettent sur pied des dispositifs de veille stratégique. Nous devons être un lieu de vigie et j'ajouterai aussi, de vigilance, en interrogeant le passé, en

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