Considérations sur le système colonial et plan d

Considérations sur le système colonial et plan d'abolition de l'esclavage

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Français
101 pages

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DEPUIS plusieurs années, le sort de la race noire a été l’objet de vives préoccupations. La question d’émancipation des esclaves, si vaste, si compliquée, a été envisagée sous toutes ses faces. On a même examiné si les nègres, considérés en corps social, étaient susceptibles d’arriver à la civilisation. Mais la raison publique, sans se préoccuper de cet élément physiologique de controverse, a vu dans le nègre l’homme ayant une destinée commune à la race blanche, et dans l’esclavage une institution violatrice des droits de la nature humaine.Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.

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EAN13 9782346112579
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Considérations sur le système
colonial et plan d'abolition de
l'esclavage*
* *
AVANT-PROPOS
Tout le régime colonial est menacé.
En particulier, la cause des nègres est jugée, l’esclavage s’en va. Il faut travailler à
conduire à bonne fin cette grave question.
A cet effet, divers systèmes sont produits :
Celui qui consiste à entrer dans les voies émancipatrices par des mesures
détachées prises au gré des nécessités de chaque jour, est un système fatal, en ce
qu’il livre le présent au provisoire et l’avenir aux hasards.
Celui contraire qui s’appuie sur la liberté simultanée, me paraît devoir être le
principe d’une désorganisation de l’ordre social, et de perturbation dans le régime
économique.
L’indemnité actuelle, que ce second mode d’émancipation imposerait à l’état,
deviendrait un sacrifice sans dédommagement.
D’un autre côté, vouloir laisser au temps le soin de résoudre heureusement ce
problème, ce serait se créer d’étranges illusions. Désormais, le temps ne se résoudrait
qu’en malheurs, car la situation me paraît forcée.
Les exigences métropolitaines sont devenues d’autant plus vives que la résistance
des conseils coloniaux a été plus grande. Il en résulte que la froide raison a moins
d’empire sur l’action des hommes politiques qui s’occupent des affaires coloniales.
Dans le conflit, d’ailleurs, le nègre ne se serait-il pas accoutumé à l’idée que la
France veille pour lui ?
Il est temps, je crois, de mettre un terme à cette fâcheuse situation ; et l’on ne
pourra y parvenir qu’en adoptant une organisation complète.
Dans cette législation, il me paraît convenable de poser pour bases principales :
Un délai fixe polir la cessation de l’esclavage ;
Le droit du colon à être indemnise ;
Des conditions de liberté progressive, sérieuses et graduées, pour le temps
intermédiaire,
La participation légale du colon à la transformation de la société ;
Enfin l’emploi des deniers de l’état, d’abord comme élément accidentel, et, au terme
définitif ; pour complément de l’indemnité.
Un plan combiné dans ces conditions me semble offrir plus de chances de succès
que celui qui consisterait : à détruire entièrement le lien entre les deux races, à abolir
l’esclavage brusquement et sans préparation, et à n’accorder de liberté réelle que
lorsque le nègre aurait remboursé à l’état le montant de l’indemnité.
Mon œuvre est pleine de détails fatigants, je l’avoue ; cependant ceux qui
s’occupent sérieusement de la cause noirs me liront, car ils pourront, peut-être, trouver
quelques données utiles dans un travail fruit de l’expérience.CONSIDÉRATIONS SUR LE SYSTÈME COLONIAL
ET PLAN D’ABOLITION DE L’ESCLAVAGE
DEPUIS plusieurs années, le sort de la race noire a été l’objet de vives
préoccupations. La question d’émancipation des esclaves, si vaste, si compliquée, a
été envisagée sous toutes ses faces. On a même examiné si les nègres, considérés
en corps social, étaient susceptibles d’arriver à la civilisation. Mais la raison publique,
sans se préoccuper de cet élément physiologique de controverse, a vu dans le nègre
l’homme ayant une destinée commune à la race blanche, et dans l’esclavage une
institution violatrice des droits de la nature humaine.
Si le colon comprend bien la position, il ne fera pas d’efforts pour chercher à faire
reculer l’opinion ; et il n’espérera pas la voir dominer par certaines éventualités
politiques : toutes les commotions que la France pourrait éprouver ne feraient que
hâter le terme final de l’émancipation, et multiplier les embarras. Il faut subir les
nécessités de l’époque : il s’agit de réhabiliter l’homme noir ; c’est une pensée
philosophique qui est le produit de ces maximes d’égalité qui agissent sur notre siècle.
De plus, cette sourde fermentation, qui se manifeste au sein des populations
coloniales, annonce que l’équilibre de leur édifice n’existe plus.
Enfin, la faiblesse relative de la race blanche, et son aggrégation à la grande famille
ne lui permettent pas d’avoir une volonté à elle. Elle devrait comprendre que ce n’est
qu’à l’aide d’un esprit de sagesse et d’un concours sincère aux vues de la métropole,
qu’elle peut espérer de conjurer les dangers qui la menacent.
D’un autre côté, l’esclavage est l’œuvre d’un passé que nous avons adopté. Dire
qu’il est le produit d’un crime, c’est flétrir l’histoire de tous les peuples. Prétendre que
les générations qui nous ont précédés n’ont pas eu le droit de régler, comme elles
l’ont voulu, les conditions de leur association, c’est méconnaître la souveraineté des
nations, et ôter aux générations présentes le droit de réforme.
N’incriminons donc point l’héritage de nos pères ; prenons les faits comme ils sont ;
modifions les institutions qui ne sont plus en harmonie avec nos moeurs ; détruisons
le droit de propriété sur l’homme ; mais, en proclamant notre loi d’amour, restons
justes envers tous ceux qui ont vu, dans la loi, la volonté du pays, et qui s’y sont livrés
avec confiance.
La métropole, agissant envers ses provinces faibles et sans défense, se doit de ne
rien faire qui ressemble à un abus de la force.
Dans une circonstance analogue à celle où nous nous trouvons, une illustre
assemblée, par son décret du 28 mars 1791, déclarait sa pensée et ses vues en ces
termes : « L’assemblée nationale ne connaît point le langage et les détours d’une
politique artificieuse. Elle ignore, elle méprise surtout les moyens de captiver les
peuples autrement que par la justice : attachement réciproque, avantages communs,
inaltérable fidélité, voilà, peuples des colonies, ce qu’elle vous promet, ce qu’elle vous
demande. »
La métropole en se plaçant, aujourd’hui encore, sur ce terrain, pourra compter sur le
concours des colons.
L’esclavage colonial ! personne ne peut plus raisonnablement le vouloir ; mais il a
donné naissance à un état de choses que la légalité couvre de son égide : établi par la
métropole, dans son intérêt, avec son appui, au moyen de ses encouragements, il a,
depuis deux siècles, constitué dans des pays soumis à son autorité, « une société
complète, civilisée, ancienne, qui a des mœurs, des souvenirs, une histoire. (M. de
Rémusat, Rapport à la chambre des députés du 12 juin 1858.) »Il s’agit aujourd’hui de résoudre le grand problème de l’émancipation ; et, pour y
parvenir, il convient de se fixer sur le caractère de l’esclavage colonial, et d’examiner
les phases qu’il a parcourues.
89 a proclamé des doctrines tendant à la régénération de l’humanité ; 1850 les a
adoptées.
Lorsque, sous la restauration, dans ce temps de prospérité et de calme pour les
colonies, ces pays croyaient ressaisir leurs anciennes coutumes, renversées le 16
pluviose an II, réédifiées le 20 mai 1802, ils s’abusaient sur leur situation : l’influence
des idées nouvelles s’était manifestée chez eux ; et par suite, le colon, de lui-même,
préparait cette révolution dont il combat actuellement l’imminence. Ce travail des
idées, quoique s’opérant dans une sphère supérieure à l’esclave, n’en devait pas
moins miner la vieille organisation coloniale.
D’où vient donc cette vive résistance que l’émancipation rencontre chez les colons ?
D’abord, ils n’ont trouvé dans le gouvernement ni force, ni volonté. En second lieu, ils
croyaient apercevoir dans le langage de quelques philantropes ardents la pensée de
tous. Enfin, ils sont effrayés du précédent qui, dans St-Domingue, s’offre à eux comme
le résultat obligé de la libération des nègres.
Comment, d’ailleurs, ne pas excuser les appréhensions du colon, lorsqu’à l’autorité
des faits vient se joindre l’opinion d’hommes sérieux ?
M. de Tocqueville, qui a étudié l’Amérique, s’exprime ainsi :
Ceux qui espèrent que les Européens se confondront un » jour avec les nègres me
paraissent caresser une chimère. Ma raison ne me porte point à le croire, et je ne vois
rien qui me l’indique. Partout où les blancs ont été les plus puissans, ils ont tenu les
nègres dans l’avilissement ou l’esclavage ; partout où les nègres ont été les plus forts,
ils ont détruit les blancs ; c’est le seul compte qui se soit jamais ouvert entre les deux
races. »
M. Gaillardet, dans ses lettres sur la Louisiane, fait le portrait du nègre en ces
termes :
« On voit chaque jour des nègres payer de la plus grande ingratitude les bontés et la
douceur qu’on a pour eux. Cette insensibilité au bienfait est-elle inhérente à leur
nature ou dérive-t-elle de leur condition ? Le fait est que bien des perversités ou
natives ou occasionnelles entachent la race. noire, dont la couleur est déjà si
répugnante à notre œil. L’âme aurait-elle des affinités avec la face ? On le croirait en
voyant les nègres généralement faux, lâches, paresseux, voleurs ; ils ne respectent,
ils n’aiment que l’homme fort et impitoyable qui les châtie et les ploie sous un joug de
fer. A quelques exceptions près, la douceur n’encourage jamais en eux que la révolte
et le mépris. Ils la regardent comme un signe d’impuissance. N’ayant pas le sentiment
de la reconnaissance, ils n’ont pas l’idée de la bonté. Aussi, pour eux il n’y a pas de
plus terribles maîtres que leurs semblables, libres. Personne ne méprise le nègre et ne
le traite comme le fait un nègre. »
Je ne partage pas l’opinion de M. de Tocqueville ; et j’attribue les perversités que M.
Gaillardet a observées, en partie à un reste de la nature sauvage, et plus
particulièrement à des influences occasionnelles, telles que l’esclavage lui-même.
Je suis heureux qu’une longue pratique du caractère et du naturel du nègre m’ait
mis à même d’en donner un meilleur témoignage ; car si les deux autorités que je
viens de citer pouvaient avoir raison, il faudrait conclure à l’impossibilité de la
réforme ; et s’attendre à voir, dans un avenir peu éloigné, l’extermination de l’une des
deux races par l’autre.
Le désastre de Saint-Domingue doit éclairer sans servir de point de comparaison : iln’a été qu’un épisode des convulsions sanglantes que la France éprouvait alors.
Les égorgements du comté de Madisson et les effroyables exécutions de
Charlestown n’expriment pas davantage un effet logique de la suprématie de la race
blanche.
Il faut cependant le constater, une grande barrière sépare les deux races ; de là des
préjugés de caste, mais non des impossibilités absolues de fusion.
Dans le système colonial, le travail de la terre a été attribué au nègre ; il était par
conséquent devenu le symbole de l’esclavage ; c’est là ce qui fait naître la crainte de
le voir aboli par l’émancipation. Cette manière d’envisager la situation coloniale me
paraît trop absolue ; il faut tenir compte des modifications que cet état de choses
primitif a subies.
Ainsi, dans ma manière de voir, le travail des grandes cultures s’éteindrait
incessamment, si l’on adoptait une mesure actuelle, complète et simultanée ; et
l’indemnité entière, même avec l’obligation du travail forcé, ne préviendrait pas cette
funeste conséquence.
Lorsqu’on organise à priori, on est maître du terrain ; toutes les institutions ont leur
certitude de succès, parce que les hommes se façonnent à leur empire. Mais un
nouvel ordre de choses imposé à un pays qui a ses lois, son gouvernement, ses
conditions d’existence, ne s’établit pas par la simple proclamation de doctrines
contraires. On ne fait rien de haute lutte, qui ait force et durée ; il faut que les besoins
et les mœurs des populations appellent les réformes.
L’argent alloué aux colons pourra calmer les irritations, affaiblir les résistances ;
mais ce moyen ne saurait changer la nature de la question.
L’indemnité actuelle me paraît devoir être une perte pour l’état, qui n’en pourra
retirer les avantages qu’il s’en promet ; et un leurre fatal pour les colons.
Le travail forcé, au profit de l’état, n’arriverait qu’à un résultat fort incomplet, et ne
donnerait pas à la cause libérale une satisfaction réelle, puisque l’esclavage n’aurait
été que déplacé.
Je crois donc que le problême ne peut être convenablement résolu que par la liberté
progressive, au moyen de mesures efficaces qui conduiraient à une complète
libération dans une période d’environ 19 ans, et qui fixerait ce terme comme
complément de la mesure d’émancipation.
C’est à justifier ces diverses propositions que je vais m’attacher ; toutefois, je n’ai
pas la prétention de publier un traité complet ; je veux seulement apporter dans le
litige le fruit de quelques études, de pratiques consciencieuses ; et cette expérience
acquise par la comparaison des choses que j’ai vues dans diverses contrées, sous
des lois différentes.
Quelques considérations succinctes précéderont un projet d’institution dont les
dispositions principales trouveront leurs développements dans les motifs dont
j’accompagnerai certains articles.
J’ai du rédiger ce projet pour faire comprendre le but que je veux atteindre.
Jusqu’ici j’ai vu divers systèmes proposés, préconisés même, mais toujours il leur a
manqué d’être formulés de manière à en faire comprendre la possibilité d’application.
Là, en effet, git la difficulté ; aussi ai-je essayé d’allier les doctrines du métropolitain
aux expériences pratiques du coton.
Je pourrai ne pas satisfaire les libérales exigences du premier, ni contenter les
ombrageuses susceptibilités du second ; mais en me plaçant entre les deux, avec la
seule volonté d’être vrai, j’ai eu en vue de servir la cause de l’humanité, de l’ordre et
de la justice, abstraction faite de l’éloge ou du blâme qui pourraient m’en revenir.Les colonies, étant convaincues qu’elles devaient subir l’abolition de l’esclavage,
auraient du prendre l’initiative de la réforme : leur intérêt l’exigeait, la raison le
prescrivait. Loin de là, leurs assemblées délibérantes se sont renfermées dans un
système d’immobilité qui a précipité les événements, en irritant leurs adversaires. Le
refus de concours, aux vues des hommes d’état qui dominaient la question
d’émancipation, a fini par mettre la chambre des députés dans le cas d’user de son
initiative ; c’est un mal : un projet de loi tel que celui qui doit servir à résoudre de si
graves questions, ne s’improvise pas à la tribune, ni dans les débats d’une
commission de la chambre.
Dans le rapport de M. de Rémusat, on lit ce qui suit : « On peut différer d’avis encore
sur les moyens, sur l’époque, sur l’utilité de l’extinction de l’esclavage, mais tout le
monde sent qu’il ne peut durer..... Maintenir ou tolérer ce qui est, en le modifiant, en
l’adoucissant autant que possible, semble un parti plus sûr qu’une réforme
hasardeuse, et ce parti là suffit à la morale, en satisfaisant la prudence. Tout autre
offre au moins des incertitudes, des périls, peut-être même des chances de
désastres. »
J’avoue que loin de trouver dans ce rapport un moyen de résoudre avec sagesse la
question d’émancipation, je n’y aperçois que les doutes et les appréhensions d’un
homme éclairé et consciencieux, que deux influences, en ce cas opposées, dominent
à la fois : la raison et le cœur.
Aussi la commission n’a émis aucun plan ; elle s’est bornée à formuler des
dispositions utiles, mais qui avaient le mauvais côté de n’être ni un dernier mot, ni
suffisantes pour amener assez sûrement un résultat.
Il faut mettre un terme aux incertitudes ; car si, d’une part, le colon a besoin de
savoir son avenir pour se livrer avec courage au labeur d’une vie remplie d’écueils ; de
l’autre, l’opinion métropolitaine demande une satisfaction qu’on ne peut plus lui
refuser.
L’émancipation des esclaves créera une ère nouvelle pour nos établissements
d’outre-mer : agriculture, commerce, industrie, relations politiques et vie domestique,
toute l’économie de leur existence doit subir une entière métamorphose ; car toutes
les libertés marchent de front contre l’arbitraire et le régime exclusif.
Le gouvernement devrait donc, je crois, s’occuper de la réforme de tout le régime
colonial, au lieu de marcher à la suite des événements, par une vie uniquement
quotidienne qui livre le lendemain à toutes les éventualités des hasards ou de la
violence.
Il faut pour les colonies plus de libéralité dans les institutions qui régissent leur ordre
politique et administratif ; abolition des monopoles pour faire place à un système de
protection modérée.
L’état vrai d’une colonie, dans son intérêt abstrait, c’est la liberté commerciale ; la
métropole a préféré le régime exclusif ; c’est pour notre époque un contre-sens qui fait
de nos établissements d’oure-mer des pays exploités avec injustice et sans profit réel
pour elle. Mais cette situation a donné naissance à des droits, créé des habitudes et
des relations : je conçois, par conséquent, qu’il ne faut entrer dans les voies de
réforme économique qu’avec mesure et étude, et cela dans l’intérêt de la France ; car,
quant aux colonies, leur émancipation commerciale immédiate leur ouvrirait des
chances de prospérité ; et constituerait l’élément le plus efficace pour amener la liberté
des nègres.
Notre commerce métropolitain a besoin qu’on n’étreigne pas encore ses faibles
ressources de trafic nautique. J’ai vu sur les marchés étrangers notre inférioritéproduite par des traités inhabiles ou par une législation douanière vicieuse. Tout aussi
long-temps que notre politique sera déférente pour l’Angleterre et insouciante sur nos
intérêts maritimes, il ne nous faudra pas compromettre le petit lot qui nous reste.
Il serait trop long d’examiner ici la situation économique, quoiqu’elle se lie
essentiellement à l’ordre politique. Néanmoins, il n’était pas hors de propos d’indiquer
que le principe de liberté qu’il s’agit d’appliquer à l’état social de ces possessions
éloignées devrait envelopper leur régime dans son ensemble.
Je rentre dans la spécialité que j’ai en vue de traiter :
L’émancipation générale des noirs n’a pas encore de précédent éprouvé ; et celle
que l’Angleterre vient de faire brusquement aurait pu, je crois, recevoir des conditions
plus propres au succès. Toutefois, cette mesure offre d’utiles enseignements ; et, pour
la bien apprécier, il convient d’en connaître le caractère, la cause, la moralité, et
d’essayer d’en faire pressentir les conséquences.
Des hommes graves ont cru voir dans l’application du fait de l’émancipation une
conception de haute politique, ayant pour but d’assurer la prépondérance anglaise sur
l’Amérique de ruiner notre commerce maritime et d’affaiblir notre marine militaire.
Billaud-Varenne attribue le décret du 16 pluviôse an II, qui prononçait la liberté des
noirs, à une concession faite par Robespierre à Pitt.
L’appui donné par l’Angleterre à la révolte de St-Domingue, appui avoué par le duc
de Clarence (Guillaume IV) en plein parlement, justifierait au besoin la déclaration de
Billaud-Varenne. D’ailleurs, la France, par une longue et désastreuse expérience, sait
l’esprit de la politique anglaise à son égard ; mais elle oublie sans cesse le mal qu’on
lui fait, dans l’espoir de conquérir une sympathie qu’on ne lui accordera jamais que
1sous condition .
Le bill d’émancipation du 28 août 1833 de saurait cependant être considéré comme
un acte purement politique. Dans le moment où il fut proclamé, c’était évidemment une
concession faite à l’opinion démocratique et puritaine qui, elle-même voyait dans la
destruction dès chaînes des nègres, un ressort à faire agir pour aider au succès de sa
cause.
Clarkson, en 1780, fonda la société africaine pour l’abolition de la traite. Le
gouvernement résista ; mais, dès 1786, il octroya à l’esclave le droit de posséder un
pécule.
On sait les efforts de Wilberforce, les progrès qu’il fit faire au négrophilisme. Il trouva
des soutiens dans Fox et Pitt.
En 1792, avec le concours de ce dernier, il fit adopter par les communes la
résolution d’abolir la traite. La chambre des lords repoussa la motion.
La catastrophe dé St-Domingue arrêta le mouvement ; ce n’est plus qu’en 1806 que
là cause dès nègres put enregistrer un notable succès par l’abolition de la traite fixée
erau 1 janvier 1808.
Cette disposition devait d’autant mieux porter ses fruits contre nos colonies que
celles-ci furent occupées par les Anglais de 1809 à 1815, après avoir subi un blocus
effectif depuis 1803.
La traite ayant été abolie, en principe, au premier traité de Vienne, et définitivement
proscrite au deuxième, ce fut la pierre de voûte Ôtée à l’édifice colonial. Alors c’était
une loi imposée par l’Angleterre, qui déjà mûrissait son plan d’émancipation générale.
Dans cette prévision, cette nation s’occupait d’y préparer ses nègres par des moyens
efficaces d’amélioration préalable : ainsi l’action religieuse, la constitution du pécule,
le rachat individuel, les encouragements aux unions légitimes.
De notre côté, loin de marcher dans la même voie ; après avoir violemmentproclamé la liberté le 16 pluviose an II, une loi du 20 mai 1802 rétablit l’esclavage
dans sa primitive rigueur.
Lors de cette dernière loi, la liberté avait déjà ruiné les deux colonies de la
Guadeloupe et de la Guyane, les seules où l’acte de la convention avait reçu
exécution.
La Martinique y fut soustraite par l’occupation anglaise.
Bourbon et l’Ile-de-France le repoussèrent. Ces îles organisèrent alors un
gouvernement, indépendant de l’autorité métropolitaine, qui maintint l’ordre et
conserva lé pavillon national. La paix d’Amiens mit un terme à cet état exceptionnel.
Le décret consulaire du 7 décembre 1803, ratifiant la loi du 20 mai 1802, était donc
loin de tendre vers le même but que le négrophilisme anglais.
Le congrès de Vienne, en nous restituant quelques colonies dépeuplées de nègres,
ne le fit que sous le bon plaisir de la politique anglaise, dont la pensée était d’entraver
toute impulsion agricole, tout élan commercial dans nos possessions, alors qu’elle
avait abondamment pourvu ses plantations de travailleurs africains.
Lorsque je dis que l’abolition immédiate dé la traite nous fut imposée au deuxième
congrès de Vienne, j’avance un fait de toute notoriété.
Mon observation n’a pas pour objet d’improuver la mesure qui a fait cesser la plus
hideuse des spéculations ; elle sert uniquement à constater que la France a subi la
volonté de l’Angleterre.
L’empereur, à son retour de l’île d’Elbe, avait bien, par un décret, aboli la traite.
Dans ses vues, c’était alors un acte purement politique, la neutralité anglaise souriait à
ses combinaisons.
Malgré les traités et les lois contre la traite, le gouvernement de la restauration,
prenant de l’indépendance, toléra ouvertement le trafic des nègres pour faire revivre
l’industrie coloniale qui, alors, se développa d’une manière sensible.
L’esclavage, ainsi recruté, ne put recevoir d’amélioration morale. On peut même dire
que l’enivrement de la spéculation avait fait négliger le soin des ateliers.
Ainsi, nous marchions dans une route opposée à celle où nos voisins étaient
largement entrés, lorsque 1830, avec un esprit de réaction, surexcité par les
précédents de la restauration, fit éclater les plus violentes accusations contre les
colons. Les doctrines d’alors durent, par conséquent, surprendre ceux-ci sans
préparation. De là, cette résistance que le ministère a d’ailleurs entretenue par ses
manvais actes et une fâcheuse direction dans ses services aux colonies.
La commotion de ce grand événement ne fut pas sans influence sur le cabinet
anglais, qui profita de la circonstance pour modifier le système colonial. Il y travailla
d’autant plus volontiers qu’il savait entraîner à son exemple la France, dont le
gouvernement recherchait l’alliance britannique. Ainsi, le 2 novembre 1831, un ordre
royal, en conseil, apporta de notables changements au régime de l’esclavage : la
discipline domestique, enlevée au maître, fut attribuée à des officiers spéciaux ; le
protectorat, se plaçant entre le colon et l’esclave, excita celui-ci à l’insubordination.
Aussi, cet acte, qui brisait violemment tous les liens entre les populations, rencontra
une violente opposition. Cette manifestation énergique coïncida avec les embarras
occasionés au cabinet par la discussion sur la réforme parlementaire. Dans cette lutte,
la cause coloniale devint une sorte de part au feu accordée pour affaiblir les exigences
des radicaux.
Il est évident que le bill du 28 août 1855 est le produit de cette situation difficile.
Cette loi si incomplète, si inattendue, en fournirait elle-même la preuve, que
viendraient, au besoin, confirmer la déclaration de lord Wellington au nom de son