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Dachau soleils noirs

De
203 pages
A l'origine du livre, il y a un dossier vert d'une trentaine de feuillets couverts d'une écriture rapide et nerveuse qui traduit fébrilement, dés le retour des camps des impressions, des pensées, des péripéties. Soucieux de ne rien oublier, l'auteur reprend le dossier vert et entreprend quelques décennies plus tard la rédaction du manuscrit.
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DACHAU SOLEILS NOIRS

2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris

@ L'Harmattan,

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-06390-7 EAN : 9782296063907

Jean BRUNATI

DACHAU

SOLEILS NOIRS
de Max Gallo

Préface

L'HARMATTAN

A Edmonde

...« Jusqu'au moment où j'écris, et malgré l'horreur de Hiroshima et de Nagasaki, la honte des goulags, l'inutile et sanglante campagne du Viêt-Nam, l'auto génocide cambodgien, les disparus d'Argentine, et toutes les guerres atroces et stupides auxquelles nous avons assisté ensuite, le système concentrationnaire nazi demeure une chose unique tant par la dimension que par la qualité. Dans aucun autre lieu ni temps on n'a assisté à un phénomène aussi soudain et aussi complexe: jamais autant de vies humaines n'ont été éteintes en si peu de temps, et avec une combinaison pareillement lucide d'intelligence technique, de fanatisme et de cruauté. »
Primo Levi. Les naufragés et les rescapés.

Préface

On imagine tout savoir, trop savoir: les camps de travail forcé] et d'extermination. Dachau. Buchenwald la tentation est grande d'écrire etc. et puis un réflexe retient la

plume: jamais d'etc.,pour « Ça » - et lisant Dachau, soleils
noirs de Jean Brunati on mesure à nouveau que l'on ne savait rien ou plutôt qu'on n'en finira jamais de savoir, à propos de ce qu'ont vécu les déportés, à propos de la cruauté qu'ils ont subie heure après heure. J'ai donc lu le texte de Jean Brunati, comme une découverte, fasciné par ce que des hommes ont fait à d'autres hommes et comment, au cœur de ce désespoir, l'espoir cependant, l'obstination à vivre, la volonté de rester digne demeuraient parfois comme un réflexe, par exemple un refus de chanter en allemand, ou bien une tranche de pain mordue par un détenu qui est mort d'épuisement et qu'on laisse là, sur la table, comme un souvenir, durant quatre jours de deuil. Puis elle disparaît. Si la lecture de Jean Brunati m'a à ce point « tenu », ému, contraint à penser, c'est parce qu'il a évité et comment pouvait-il sy laisser aller puisqu'il a été l'un de

ces déportés? - de surchargerson récit. Et c'est ce qui le
rend insoutenable. Ce n'est pas un film d'horreur grandiloquent qui vous fait détourner la tête ou fermer les yeux aux moments forts et ensuite on se repose. L'horreur c'est ici cette pluie fine, têtue, quotidienne et continue qui
I Notre situation d'esclavage fut reconnue et indemnisée par l'Etat allemand en 2003.

vous glace les os à chaque instant, à chaque ligne, tellement insupportable, bien tenace. Et dont on ne peut cependant s'abriter. On comprend -

et souvent le récitfait penser à Primo Levi - qu'il s'agissait
bien là d'un monde humain, c'est-à-dire dans lequel la vie continuait, dont l'inhumanité était fabriquée par des hommes, qui donnaient des coups de goummi (matraque, voir p.36, NDLR) comme d'autres donnent des coups de tampon sur un imprimé, qu'en somme tout était exceptionnel dans cet univers concentrationnaire et cependant que rien ne l'était. Je sais bien que Jean Brunati cite en exergue de son livre une phrase de Primo Levi qui dit: « le système concentrationnaire nazi demeure une chose unique tant par la dimension que par la qualité. » Mais, à mon sens, il ny a pas de contradiction entre ce diagnostic sur le phénomène historique et d'autre part ce que je ressens à la lecture de Brunati. Les camps qu'il traverse sont de notre monde humain. Et les kapos, les S.S. et les déportés appartiennent à l'humanité. Et c'est bien là que résident l'horreur et la menace. Les S.S. ne sortent pas de l'enfer, les triangles verts qui leur servent de kapos ne sont pas des créatures du diable, mais sont... hommes! Et donc tout peut recommencer aujourd'hui, demain. L'un des

déportés - un Allemand,Franz - parlera de la tropfameuse
« bande des 10 000 » qui a organisé 1'horreur et l'atrocité du système nazi. Il avait bien raison. Mais parmi nous, aujourd'hui, ne sont-ils pas déjà plus de dix mille qui rêvent de reconstituer cet univers-là? Si Brunati réussit à nous faire saisir cette quotidienneté banale (au sens d'humain) et terrifiante, c'est parce que, dans son récit, il nous restitue les « orgies du rêve », ce travail de la mémoire, qui, dans le camp, puis hors du camp - un demi-siècle plus tard - mêle les images, les désirs, les
souvenirs et, pendant la détention, sous l'uniforme rayé et le dur labeur de douze heures, dès l'aube.

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Alors qu'on manie la pelle, le témoin - l'auteur - fait revivre un visage, un quartier de Tunis - d'où vient Brunati - une jeune fille, bref la vie « normale », qui ne l'est plus,
qui n'est qu'un songe rendant plus cruel le camp, et en même temps donnant l'énergie nécessaire pour survivre. Cette alternance entre les scènes que Marc - le héros,

au double sens du mot: personnage majeur du récit et héros combattant - revit, se raconte et ce qu'il subit est une des originalités de ce récit, qui est à la fois témoignage scrupuleux, et « reconstitution» romanesque de l'univers mental du déporté. Ainsi l'humanité de cette situation est-elle rendue évidente, et la cruauté subie, encore plus horrible. Ces jeux de la mémoire ce sont les nôtres,. ce déporté c'est donc

nous, et c'est lui qu'on « sélectionne », auquel on dit «
komme » parce qu'il est affaibli et qu'on dirige vers une fosse commune. Mais ce « lui », c'est nous. Jean Brunati nous a donc plongés dans ce « temps de glu» (du 26 juin 1943 au 29 avril 1945 I), cet univers concentrationnaire, comme on dit, mais la formule est trop abstraite, même si l'histoire l'a retenue. C'est de « l'Espèce

humaine» qu'il s'agit - Robert Antelme titrait ainsi son
livre sur la déportation. Ce sont « Les naufragés et les

rescapés»

Primo Levi - que nous côtoyons,et nous nous

interrogeons. Et « Si c'est un homme» (Primo Levi, encore)... Oui il s'agit des hommes, de nous, d'eux, de

l'enchaînement de circonstances- une trahison, une évasion que l'on ne tentepas, un kapo que l'onfrappe - qui
décident du sort d'une vie. Oui, il s'agit d'un système, ici décrit dans sa réalité quotidienne - avec l'argent qu'il rapporte aux S.s., car bien sûr l'argent est là, tout au cœur de l'horreur, comme un ressort incontournable -, sa mécanique de travail, sa violence bureaucratique. 13

Oui, il s'agit de l'héroïsme que des hommes sont capables de trouver en eux, pour tenir tête. C'est vrai comme le dit l'Allemand Franz, citant Brecht et l'Opéra de quat' sous: « d'abord il faut manger, puis après vient la morale ». Mais voilà, vivre, survivre, face à des bourreaux qui donnent la mort et qui ouvrent la tentation de la mort en chaque âme, c'est déjà une morale, et la plus exigeante. Merci à Jean Brunati et à ses camarades. Nous nous souvenons grâce à lui, à eux. Sa mémoire partagée est aussi précieuse, aussi nécessaire qu'une tranche de pain, là-bas d'où il est revenu. Max Gallo

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I. Juillet 1943

Le soleil se couchait sur le lac de Constance. Le dimanche en fin d'après-midi, ils disposaient de quelques heures, là, sur un plateau au-dessus de la ville, une sorte d'Elseneur au bord du Bodensee. Le soleil se couchait - le soleil bientôt disparaîtrait là-bas derrière quelque sommet de la Suisse, en face, de l'autre côté du lac, derrière, loin dans les nuages où se voyaient des vibrations et des lueurs fauves. Côté Suisse, il éclairait encore des flancs de collines ainsi que les grandes prairies de la plaine vers le sud, et des villages aussi. Le lac était là d'un bleu d'ardoise clair. Le soleil se couchait laissant traîner sur l'eau une bande de lumière. Sur la droite, au nord, les eaux déjà sombres recevaient seulement quelques reflets, tels des mOIres. Marc restait là, attentif à ces jeux de lumière, à la beauté du site, à la sérénité et au calme du soir. Il éprouvait une sensation d'apaisement, presque un bien-être, à regarder le paysage. C'était comme un besoin, un appel et un indispensable viatique dans sa situation. D'ailleurs, il se l'était promis, surtout depuis le 9 juillet. Il regardait intensément cette traînée de soleil sur l'eau, il retrouvait

cette image - une image de l'enfance,la même... La même?
Non, mais qu'importe! Et il avait eu alors la nette vision de l'autre tableau avec le ruban d'or de l'enfance sur la mer, à Carthage. Et puis là-bas, c'était le matin sur la colline où ils attendaient le lever du soleil: d'abord une barre d'argent au fond, à l'horizon. Et tout à coup, le long de la ligne du cap Bon qui s'étendait comme une sierra posée

sur la mer, tout au long de la ligne, un filet couleur d'éclair irradiait l'arête vive, un instant en suspens avant, juste avant que l'éclat, la profusion jusque-là contenus, ne passent et débordent, puis se déversent pour éblouir le ciel et la mer, donnant même une lueur à l'indigo du Bou Kornine. Très vite, le soleil se montrait; il éclairait les plages d'en face, celles où il irait souvent avec Piera. Et la lumière surgie déroulait sur la mer une bande miroir, la pointe à l'origine là-bas sur la première plage, s'évasant ensuite et venant au bas de la colline dans le frémissement des eaux, les mouettes criant au soleil. Alors il descendait avec ses copains. Ils entraient dans l'eau qui semblait tiède et nageaient dans le miroitement du soleil. Marc eut alors un léger sursaut puis quelques vifs mouvements de tête comme s'il s'ébrouait en sortant de l'eau. Il lui fallait se ressaisir. Les yeux embués, il eut un regard éperdu vers le sud, les paupières mi-closes sous la barre des sourcils. Tout lui paraissait si lointain, si loin aussi dans le temps depuis ces sombres journées de novembre l'an dernier, et davantage depuis avril. Il maintenait son regard vers le sud, tendu comme s'il voulait forcer l'espace, forcer le sort vers elle. Elle, telle qu'il la voyait encore dans son léger ensemble beige à courte veste en tweed, la jupe juste au-dessus du genou; Piera, sa belle Piera! Les derniers jours, il faisait très beau; elle ne portait pas encore le manteau bordeaux qu'il aimait beaucoup -le beau manteau de la première rencontre, aux raies colorées de rouge et de paille croisées en carrés - avec ses cheveux dessus, la souplesse des boucles brunes sur l'épaule. Le dernier jour avant le départ, sur le banc de l'Esplanade, elle portait son chemisier de fine batiste dont la douceur sur les seins...Marc est désemparé. Ils sont arrivés depuis quelques jours seulement, dans la nuit du jeudi peut-être. Est-ce lié à la vision du paysage ou bien aux soucis et à l'angoisse? Toujours est-il qu'il ressent davantage le 16

besoin de méditer, de se laisser aller à la rêverie. Les images affluent, viennent d'elle-même: il évoque ces journées de novembre 1942, les péripéties qui ont précédé son départ, les tourments éprouvés, partagé qu'il était, dans cette phase d'indécision, entre des exigences antagonistes. Il s'en étonne le soir même: cette vie du passé me revient à l'esprit telle quelle, avec les scènes, les voix, et ces images d'Elle qui s'interposent toujours. Vraiment, y'a pas besoin de la madeleine comme dans le bouquin de Proust... * Il revoit en effet ces journées de novembre. Les orages ne cessaient pas d'inonder la ville; il aimait bien la pluie mais il était toujours sur les nerfs; parfois il paraissait égaré, en proie au trouble, au tracassin, et ressentait en lui les muscles comme noués. Il ne la voyait pas tous les jours depuis quelque temps. Et c'était de sa faute à lui, à cause de ses contacts et de son boulot d'agent de liaison. Et puis ce bon Georges, pion au pair au lycée comme lui, il fallait bien s'en occuper, pour les soins à l'hôpital! Mais il y avait surtout cet ordre de se préparer au plus tôt un baluchon et de se tenir prêt à toute éventualité. Un événement important devait survenir; c'était imminent. Il avait dit qu'il serait prêt! Il lui fallait plus! Il serait dans le vrai combat contre les barbares, et une vraie peur le serrait alors dans les tripes. Mais il en avait marre des messages, des affiches, des cocardes, des tracts, des boîtes aux lettres et de cette résistance de pacotille. Puis, à la radio de Londres, il avait connu la fameuse nouvelle du débarquement en Algérie, au Maroc, le 8 novembre par la répétition: « Attention! Robert arrive. » TROIS FOIS... C'était donc ça ! Marc savait qu'il aurait à décider comme on dit: rester près de Piera en continuant le travail de liaison avec son aide, puisqu'elle était d'accord, ou 17

bien rejoindre les Alliés et préparer le départ, dès ce jour du 8 novembre. Il devait en rentrant du lycée travailler sur un texte avec ses amis Bouaziz et Georges en vue d'un commentaire à présenter ensemble pendant le cours de philo. Illes rejoignit dans la chambre de Georges sans grande motivation. Bouaziz commença la lecture d'un passage, extrait des Voyages de Scarmentado de Voltaire; Marc, l'esprit occupé à d'autres pensées, n'entendait que des bribes de phrases: « le grand inquisiteur... une armée de moines... des juifs, des chrétiens... on brûla à petit feu tous ces coupables... » Marc les quitta sur ces mots. Il traversa la cour du lycée. Le ciel était encore couvert et il pensait à la dure journée du lendemain. Il avait pas mal de types à prévenir; il devait grimper de nombreux étages, rouler toute la journée dans Tunis et sa banlieue. Il était nerveux. Il retrouva sa chambre de pion avec plaisir. Il s'installa à sa table de travail mais ne parvint à écrire que quelques mots confus, l'esprit ailleurs: peut-être serait-il bien loin (Où ?.. Il ne savait pas du tout !) à la date prévue pour le commentaire. Il verrait plus tard! Il s'allongea sur le lit; les idées, les impressions, les hypothèses se bousculaient, l'esprit troublé, saisi par le jeu de forces obscures et par des pressions plus secrètes encore, liées à d'anciennes empreintes, figures de Gavroche, Hoche, Marceau, « Héros imberbes», traces de récits de guerre. Et l'insupportable impression du bombardement de Guernica, la vision aux Actualités de ces hordes nazies, de leurs crimes. Aversion-Révulsion-Répulsion... En même temps, il subissait la douloureuse sensation d'un piège redoutable pour son amour. Il ne voyait pas se dérouler en lui le débat

mental - et ses étapes dans le temps - du bouquin de philo.
Il était dans la confusion d'une pensée perturbée, perdue dans des propos inconciliables, des conjectures vaines.

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Quelques jours plus tard, au bord du Bodensee, le lac de Constance, ils rejoignent la chambrée après avoir lavé leur gamelle en tôle émaillée. Certains parlent du chantier, du boulot très dur ; ils vont et viennent. Jules, la quarantaine et l'air bonasse, vient taquiner Marc en lui tapant sur l'épaule: « Toujours à rêver à ta poulette, hein! vieux! ». Après un geste amical, Marc revient à son attitude pensive les coudes sur la table, le visage entre les mains. Son regard dérive sur les choses et les gens, il ne les voit plus, perdu dans ses pensées. Jusque-là il n'avait pas eu de réel retour sur lui-même, de ces moments d'introspection dont parlait le Prof... A présent, il éprouve le besoin de faire le point et de trouver les vrais motifs de son départ; jouer au héros ou bien. .. Il se retrouva dans sa petite chambre de pion, il était très fatigué et alla rapidement au lit après un brin de toilette. Il s'accorda quelques pensées avec Piera, puis prépara mentalement sa longue tournée du lendemain... Dès le matin il partit prévenir les autres et donner les consignes; la pluie n'arrêtait pas; il lui fallait traverser d'immenses flaques et des ruisseaux boueux qui dévalaient de la ville haute sur son vélo à travers Tunis et sa banlieue... Il passa deux fois devant chez elle, les dents serrées, ne pouvant s'arrêter, stoppant pourtant une fois et mettant pied à terre les yeux levés vers le quatrième étage... Elle était là-haut, elle était seule, je le savais... Et il repartait sur son vélo à parcourir la ville, retrouvant à ce même croisement de rues le même chien-loup noir dans les roues, aboyant sans cesse après lui, crocs aux mollets.. .Marc roulait,. ilfilait et l'eau des flaques giclait. n repassait devant chez elle, visage crispé. En roulant, il pensait à elle surtout. Des moments de l'enfance se présentaient à son esprit, se répétant parfois, se croisant, toujours intenses et marqués de leur particularité,

de leurs voix. n revoyait dans un éclair ce jour de la
terrible bourrasque de vent chaud et de sable, avec sa nuée

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de sauterelles. n retrouvait l'impression de panique éprouvée, au milieu des bestioles bruyantes. Oui, ils étaient arrivés depuis peu à Carthage; même qu'il y avait encore à la maison un bon morceau de jambon corse; Grand-Père l'avait donné à Papa avant le départ du village avec un gros fromage et du vin de sa vigne; j'étais descendu à la cave avec lui; il faisait sombre, et c'était frais, y 'avait cette bonne odeur !... Mais il roulait, roulait, roulait si vite dans la très longue descente, et glissante, depuis le Parc Belvédère, longeant parfois les rails du tramway, frôlant les passants. .. Et en tournant dans le virage pour rentrer, patatras... il tomba dans l'eau et la boue! Il remontait

ensuitevers le lycée - il était de surveillanceau dortoir pour la nuit - et décida de passer au café, chez Franzoni, un des
points de rencontre des résistants. Il tomba en sortant sur Noël qui avait un rôle plus important que lui dans l'organisation. Il était très pressé et lui dit en vitesse: « Moi, je fous le camp demain, en bagnole. Non, y'a plus de Place, mais y'aura un dernier car le treize, vendredi. Le rendezvous est ici à 6 heures du soir. Si tu pars, tu m'attendras vers Souk EI-Arba,. c'est pas loin de la frontière algérienne. » Cette rencontre de Noël - l'ami d'enfancevenait comme un coup du destin: il y avait une date, une heure! Sur le chemin du lycée, la résolution s'ébaucha dans son esprit. «Il y a toujours quelqu'un qui parle pour le destin, disait le Prof, mais le destin parle seulement pour celui qui attend un signe; les autres restent sourds à tout appel. Moi, j'avais cette attente au fond du corps, dans le coffre, comme on dit, pas comme les autres, les attentistes, les Janus. »Dès lors, Marc fonça au lycée, parla de son départ au Proviseur: « Bon, tu as choisi! Je ne peux rien te dire, mais je te réserve le poste de pion au pair pour cette année. Bonne chance! » Puis il passa voir Montalier, le prof de physique, l'ami de son père qui lui donna des conseils, et ajouta: «Tu fais bien, mais sois prudent, ne 20

prends pas trop de risques.» Il ne fit qu'entrevoir les copains. En classe, ils répondraient à l'appel de son nom: « Passé à l'ennemi! » Et tout le monde rirait avec des regards entendus! Ensuite il alla voir son frère aîné, qui était à son bureau, pour qu'il continue bien à s'occuper de la famille à la suite de son imminent départ. Antoine accepta: « Je te promets de rester. Dis-moi tout de même l'heure et le lieu de rendez-vous, on saitjamais ! - Ce sera chez Franzoni, à 6 heures et quart ». (Marc
lui donnait avec malice une heure inexacte.)

Il partirait, il ne serait plus limité à des actions dérisoires. Il s'était lié par des affirmations, qui prenaient à ses yeux valeur de promesse. Ce vendredi 13, il pleuvait encore sur Tunis. Marc était au rendez-vous, retrouva les autres. Ils partirent vers un point tenu secret... Le car sortit de la ville sans problème, en direction de l'ouest. Il roulait dans la campagne, ralentissant dans les creux, passant lentement ses roues dans l'eau. Marc entendait parler les vieux. July, son ancien professeur de gym, était là, ainsi que Louis, le père de Piera, un journaliste et le poète Philippe Soupault qui joua un rôle important dans l'histoire du Surréalisme. Marc était parti. Il ne savait pas, il ne pouvait pas savoir ce qui au fond l'avait poussé, avait sous-tendu et préfiguré l'acte de départ. Il ignorait tout des traces profondes laissées en lui depuis des temps lointains. Il avait encore quelques images fugaces et précipitées de l'enfance. « Alors oui! Les jeux tranquilles! » se disait-il. Mais, trop occupé à ses pensées du moment, il ne pouvait s'y attarder... Rejoindre les Alliés: c'était à peu près la consigne. Il l'avait dit à Piera et répété le mercredi chez elle: - Je partirai pour quinze jours, trois semaines, un mois au plus! Ne t'en fais pas, je serai bientôt là. 21

- Mais je ne veux pas! Nous séparer! Ne pars pas! Il

demeura indécis, balançant à nouveau... Sa voix, son appel, ce jour-là, seul avec elle... Puis il avait passé tout le reste de la soirée dans sa famille, avait dormi chez lui, s'était levé tôt. C'était un matin calme et sans pluie. Le ciel était clair et le soleil éclairait à peine les eaux. Il regardait vers le fond du lac un envol de flamants roses. Il y avait aussi plus loin quelques déflagrations, et des lueurs là-bas vers EI-Aouina et le terrain d'aviation, « des bombes anglaises à coup sûr, pour gêner une arrivée possible des Boches », se disait-il. C'est alors que, traversant l'avenue et regardant toujours dans la même direction, il aperçut tout à coup, à cinquante mètres peut-être, des silhouettes sombres de soldats. Puis il distingua les uniformes, les casques! Les Allemands! Des soldats allemands avançaient en effet en file indienne, le long des murs blancs de l'entrepôt de bois de la succursale d'Esswick. Les Allemands! Qui allaient nombreux vers le port. Il y avait en lui comme l'impression d'un écho de l'enfance: «Les Allemands! Les Allemands! » Marc marqua alors un léger arrêt, les yeux braqués, sourcils froncés, avec un retrait du torse, et, comme saisi d'une subite impulsion, il se disait: « Non, je peux pas, pas supporter, faut que j'aille au rendez-vous chez Franzoni! » Il serait dans le coup. Là-bas, au-delà du lac, c'étaient bien des avions, qui remontaient rapides, vers le haut du ciel. Et les bombes tombaient. Le car roulait au bas des collines... « Fallait foutre le camp, fallait fuir. » disait un vieux. Et l'autre qui répliquait: « On fuit toujours quelque chose! » Marc poursuivait cette pensée: « On fuit. Mais moi? Oui, les vieux là, c'est sûr; ils ne pouvaient pas rester, ils risquaient trop. Mais ils ne peuvent plus rien faire! ». July, toujours aussi ironique,

reprit de sa voix forte et lâcha en riant - rire jaune:
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« Le