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Dans les îles du vent, la Martinique, XVIIè-XIXè s

De
312 pages
La Martinique sous l'Ancien Régime en France (administration, société, histoire); la Martinique au moment de la Révolution française, son passage sous Régime britannique et son retour sous un Régime français; le 19e siècle (société, économie).
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Dans les îles du vent la Martinique

Du même auteur:

- La société à la Martinique au XVII' siècle, Thèse, Ecole des Chartes, Caen, 1966. - La Martinique et la Guadeloupe du XV/l' au XIX' siècle, Paris, Fort-de-France, Pointe-à-Pitre, Désormeaux, 1973, réimpression en 1976. - La vie quotidienne aux Antilles françaises au temps de Victor Schoelcher, XIX' siècle, Paris, Hachette, 1979 (Prix Piccard de l'Académie française).
- en collaboration avec J. Adelal'de-Merlande, Ed. Schoelcher: la vérité aux ouvriers et cultivateurs de la Martinique, Lausanne, Ed. du Ponant, 1985. - en collaboration avec J. Cauna et L. Abenon, Antilles 1789, la Révolution aux Caraïbes, Paris, Nathan, 1989. - Case-Pilote, le Prêcheur, Basse-Pointe, étude démographique surie nord de la Martinique (XV/I" siècle), préface de Jean Ganiage, Paris, L'Harmattan, 1990.

Liliane CHAULEAU

Dans les îles du vent la Martinique
(XVIIe - XIxe siècle)

Editions L'Harmattan
5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Photographies, intérieur et couverture: Collection Archives départementales de la Martinique. Photographies effectuées par T. Larcher, atelier des Archives départementales. Reproduction interdite.

@ L'Hannattan, 1993 ISBN: 2-7384-2176-8

DANS LA CARAIBE

Une île dans l'archipel La Martinique se situe dans l'archipel des Antilles, dans cet arc, semé d'îles entre la Roride et le Vénézuela. On la trouve dans les Petites Antilles, parmi les lIes du Vent, sur la bordure orientale de l'archipel dont le nord est occupé par les Grandes Antilles (Cuba, Haïti, la Jamaïque notamment) tandis qu'au sud, le long des côtes du Vénézuela, des bouches de l'Orénoque au golfe de Maracaibo, s'alignent les I1es sous le Vent. Si l'on excepte ces dernières, ce qui frappe d'abord «c'est l'unité première de ce milieu Antilles» (1). A 7000 km de la France continentale, la Martinique est, comme ses voisines «aux avant-portes de l'Amérique centrale». Baignée par l'océan Atlantique à l'est, par la mer des Antilles à l'ouest, à 14° de latitude et 63° de longitude, elle est distante de la Guadeloupe de 120 km et séparée des deux îles les plus proches, la Dominique au nord, Sainte-Lucie au sud, par d'étroits canaux d'une vingtaine de milles de largeur. En forme de fuseau allongé, la Martinique n'a guère que 70 km de long sur une trentaine de km de large, une superficie de 1080 km environ. Cependant l'étonnante diversité ne manque pas de frapper. «Il est peu de pays au monde, observe le géographe Revert... où l'on rencontre sur de si faibles distances, des oppositions aussi tranchées» . Diversité du relief: si l'ensemble du relief est accidenté (il n'y a qu'une plaine, celle du Lamentin), il est plus accentué dans le Nord où culmine la Montagne Pelée (1430 m.) que dans le Sud où la «Montagne» du Vauclin n'atteint guère que 500 m. Diversité de la végétation aussi: très luxuriante dans le Nord, elle se parsème dans le Sud. Au coeur du Nord, c'est la forêt dense, aux énormes fougères arborescentes, semée d'orchi(1) Joüon des Longrais, Nos Antilles et leurs voisines, p. 5. 5

dées où se fraie la route dite de la Trace, en lacets. Dans le Sud, c'est au contraire une végétation de zone sèche: cactus, raquettes cierges. Le sol, dans son ensemble, est fertile, les formations volcaniques l'emportant sur les zones sédimentaires. Le paysage initial a été enrichi par l'acclimatation d'arbres nouveaux parmi lesquels le cocotier, l'arbre à pain sont devenus indissociables de notre nature antillaise. Le climat, tropical, est caractérisé par des moyennes de température de 23 à 26°. Les pluies abondantes ou d'une grande rareté selon les années varient encore d'un point de l'île à l'autre. Deux grandes saisons se partagent cependant, en principe, l'année: une saison sèche, le «Carême» de janvier à mai, une saison humide, l'hivernage, de juin à décembre. Pendant l'hivernage, peuvent, de juillet à octobre, sévir les cyclones, ces vents violents, dévastateurs, souvent accompagnés d'abondantes pluies qui ravagent les îles de l'archipel (ceux de 1672, de 1766, de 1891 par exemple). Mais d'habitude les vents alizés, fort agréables, soufflant de l'est, rafraîchissent les Antilles, créant une impression de bien-être. Comme ses voisines, la Martinique est aussi sujette, de temps en temps, aux tremblements de terre dont le plus impressionnant fut sans doute celui de 1839. Mais malgré ces handicaps que partage l'ensemble de l'archipel caraibe, la Martinique bénéficie, parmi les Antilles françaises, d'incontestables avantages dus à sa situation géographique (c'est là en premier lieu que, du XVIIe au XIXe siècle, abordent en premier lieu les navires) qui à travers notre période contribuent à son développement. «Elle a, constate l'abbé Raynal dans son Histoire philosophique et politique, la plus heureuse situation par rapport aux vents qui règnent dans ces mers. Les ports ont l'inestimable commodité d'offrir un asile sûr contre les ouragans qui désolent ces parages. Sa position l'ayant rendue le siège du gouvernement, elle a reçu plus de faveurs». Les premiers caraibes habitants: Indiens arawaks et

Les Antilles étaient d'abord peuplées d'Indiens. Les premiers à s' y installer, avant le début de l'ère chrétienne, pense-t -on, sont les Arawaks; ils pratiquent, confectionnent une poterie remarquable par sa finesse: volumineux vases ovales, marmites, 6

bols, coupes, jarres, cylindres à l'usage encore mystérieux. Ils peignent ces céramiques aux moulures variées de fines figurines humaines ou animales (lézards, lamentins, grenouilles, tortues), de beaux motifs géométriques, de couleurs diverses (blanc, bistre, rouge, violet et noir). La technique du tour leur est inconnue mais pour parvenir à fabriquer ces beaux vases d'argile, ils font puis accolent trois pans, l'un pour le fond, l'autre pour le corps du vase, le troisième pour le bord. Ils travaillent aussi l'os et la pierre. Ils se livrent par ailleurs à la pêche. Leurs villages, ils les installent non loin de la mer sur des éminences qui surplombent, à la Martinique, la cÔte atlantique. Les paisibles Arawaks voient surgir, vers l'an mille, des flots impétueux de l'Atlantique d'autres Indiens, farouches ceuxlà, les Caraïbes: ces robustes guerriers, à grande stature, «aux pommettes saillantes», «aux yeux bridés», «au front court et plat» les réduisirent à leur merci, massacrant les hommes tandis qu'ils gardaient leurs femmes. Les Caraibes installent leurs villages à l'orée de la forêt, ils construisent leurs ajoupas, cases de bois qu'étayent des poteaux en bois dur, au toit de tuiles, réparties en deux pièces et un réduit où ils placent leurs bijoux, leurs armes et leurs outils. Des matoutous dont le dessus est confectionné de roseaux tressés, les pieds sculptés et peints, servent à la fois de tables et de plats, des hamacs à beaux dessins géométriques, des tabourets reposant sur trois pieds, constituent l'ameublement. Dans la cuisine, on trouve des ustensiles qui servent encore de nos jours: le coui, moitié du fruit du calebassier, à l'écorce dure, le canari, poterie où se préparent encore aujourd'hui de succulents repas. Leurs carbets, édifices où ils tiennent leurs assemblées, ils les bâtissent généralement le long des cÔtes. Une grande pièce sombre de 150 m2 ouvrant sur une porte basse occupe l'ensemble de l'édifice: c'est là que se retrouvent les hommes pour fumer le tabac (ou youli), boire le maby ou le ouicou, alcool agrémenté de fruits fermentés. Le corps nu, peint de roucou qui leur prête cette apparence cuivrée qui les fait appeler «Peaux-Rouges», ils tiennent de longs «palabres». Pour les cérémonies, les départs en guerre, ils se teignent le corps et le visage de raies noires, issues du jus de génipa. Comme les Arawaks, ils se parent aussi volontiers de ce bijou qui vient d'Amérique du Sud, le Karacoli, qu'ils s'accrochent à l'oreille, à la cloison du nez, à la lèvre inférieure ou à la poitrine.

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La femme caraibe Elle est munie, pour dissimuler sa nudité, d'une camisa,
simple bande de coton liée sur les reins, elle porte par ailleurs une sorte de jambière entre la cheville et le genou. Mais elle se pare habituellement de bijoux: colliers, bracelets faits d'une sorte d'émail, la rassade, pendants d'oreilles à pierres bleues, bijoux divers faits de conque de lambis travaillée. Les jours de fête, ces femmes mettent des ceintures de coton multicolores où sont accrochés des grelots, destinés à rythmer leurs danses. Ce sont elles qui assurent, pour l'essentiel, les travaux agricoles, l'homme défriche, mais c'est la femme qui fouille le sol, avec des instruments d'ailleurs rudimentaires, et qui fait la récolte. C'est elle aussi qui transforme le manioc pour en obtenir la farine ou la moussache, elle en fait une sorte de galette, la cassave. Car, bien sûr, elle s'acquitte aussi des travaux domestiques, s'occupe des enfants, prépare le repas, viande, poisson ou crabe assaisonnés de pimentade et gâteau de manioc. Manifestant une grande dévotion à l'égard de leurs maris, les Caraïbesses les servent d'abord à table et ne mangent, elles, que lorsqu'ils ont fini. «Cette coutume, observe le P. Labat, tout extraordinaire qu'elle paraisse d'abord, n'est pas trop sauvage; après quelque réflexion, elle m'a paru remplie de bon sens et fort propre pour contenir ce sexe superbe dans les bornes du devoir et du respect qu'il doit aux hommes. Les Caraïbes, ajoute-t-il, ne sont pas les seuls qui en usent ainsi; je rapporterai... quelques exemples sur lesquels les Européens devraient se régler pour éviter bien des chagrins. ..» Ce sont elles aussi qui tissent les hamacs, qui préparent huiles et remèdes pour panser les blessés et traiter les malades car elles ont, dit Du Tertre, «une connaissance merveilleuse des simples avec lesquels elles guérissent une infinité de maux». Cependant les Caraïbes se voient disputer, au XVIe siècle, par les Européens les territoires qu'ils habitaient. C'est la venue, nous le verrons de Christophe Colomb et l'installation des Espagnols d'abord dans le «Nouveau Monde». A la Martinique, ils ne désarmeront d'abord pas. «La crainte des surprises de la part des Sauvages (c'est-à-dire des Indiens, du latin si/vestris) est presque continuelle» note le P. Bouton, en 1640. En effet, ils font de fréquentes incursions contre les Français, alors installés dans l'île. En 1658, un violent affrontement aboutit à leur éviction de la Martinique: beaucoup sont tués, certains parviennent à s'enfuir, en se jetant des falaises à la mer. Par la suite, ils s'allient 8

tantÔt aux Français, tantÔt à leurs ennemis dans les guerres qui mettent aux prises les nations européennes. Ces nations ne laissent aux Caraibes que certaines îles dites «neutres» : la Dominique, Saint-Vincent où malgré le manque d'affinités qu'on leur prête, ils s'unissent aux esclaves noirs, formant le groupe de ceux que l'on appelle «les Caraibes noirs».

La venue de Christophe Colomb et la rencontre des deux mondes
De nombreux écrits sont, en cette année 1992 de célébration du cinquième centenaire de la découverte de l'Amérique, parus, notamment l'ouvrage de M. Jean Favier, Les grandes découvertes, d'Alexandre à Magellan. Les renseignements que nous donnons en sont extraits. Nous ne ferons qu'évoquer, à grands traits, la personnalité de ce fils d'un tisserand gênois, né en 1451, doué de l'esprit d'aventure qui l'amène à effectuer des voyages, sur la CÔtede Guinée notamment. Christophe Colomb est préparé à ce périple qu'il effectuera pour le compte des souverains d'Espagne, Ferdinand et Isabelle, par les notions qu'il avait acquises en cosmographie et de solides connaissances en cartographie. Les trois caravelles qu'il a réunies pour ce voyage, la Pinta, la Nina et la Santa Maria quittent l'Espagne le 3 août 1492. Après une traversée où difficultés et incertitudes s'accumulent, Christophe Colomb abordera aux Bahamas le 12 octobre 1492. On sait qu'il effectuera 4 voyages vers le Nouveau Monde. C'est au cours du 2e voyage, en 1493, qu'il descendra dans l'île voisine qu'il nommera Guadeloupe, et apercevra la Martinique. A son 4e voyage, en 1502, il longera de nouveau notre île et l'appellera «L'lIe aux femmes» (du nom utilisé par les Caraibes). Les Espagnols avaient d'abord seuls obtenu, en 1493, du Pape Alexandre VI la bulle «inter coetera» qui leur conférait le pouvoir de naviguer à l'ouest d'une ligne située à 100 lieues des Açores et du Cap Vert. Cette ligne fut déportée vers l'ouest de 170 lieues en faveur des Portugais, au traité de Tordesillas (7 juin 1494). Les autres nations européennes commençaient à contester cette exclusivité: «Je voudrais bien, disait François 1er, voir le testament du Père Adam, pour savoir s'il ne m'a rien laissé dans les terres du Nouveau Monde». A la fin du XVIe siècle, les corsaires de ces nations 9

écumaient la mer des Antilles, inquiétant les navires espagnols. Ils s'emparaient des membres de leur équipage, faisaient main basse sur un butin qui était alors très recherché, comprenant les Noirs amenés en Amérique pour le compte de l'Espagne. Les Espagnols répliquaient par des représailles: s'en prenant à plusieurs reprises à la petite ne de la Tortue, ils massacraient les aventuriers hollandais, anglais et français qui s'y trouvaient. Ils avaient cependant, ces Espagnols, délaissé les Petites Antilles pour occuper les Grandes, Saint-Domingue, Cuba, Porto-Rico, la Jamaïque et se tourner vers le continent. Dans l'archipel des Antilles, les autres nations les harcelaient : les Hollandais les attaquaient et avaient réussi à s'installer à Saint-Eustache et à Saint-Martin. L' ne de Curaçao était devenue un centre commercial, l'entrepôt de leurs marchandises. Les Anglais avaient pris la Barbade, Nevis, Montserrat, Antigua, s'étaient établis dans une partie de Saint-Christophe (act. St Kitts). L'autre partie était aux mains des Français qui, en 1635, s'installent à la Guadeloupe et la Martinique.

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La Martinique sous l'Ancien Régime
(XVIIe - XVIIIe siècle)

L'ADMINISTRA TION (XVIIe.. XVIIIe siècle)

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La Martinique sera, nous. le verrons, gérée par des compagnies, des «seigneurs propriétaires», puis par l'administration royale à partir de Louis XIV. Au début, chacun de ces différents statuts se superposera, en fait, au précédent avant même qu'il ne

soit aboli en droit.
On peut distinguer à travers ce siècle, deux périodes: 1635 - 1674. La première période s'étend des origines à 1674 : l'administration des Antilles fut d'abord confiée à la Compagnie de Saint-Christophe, créée en 1626, remplacée par la Compagnie des Iles d'Amérique (1635 - 1650).Cette compagnie,

endettée, accepte de vendre les Antilles à leurs anciens gouverneurs qui en deviennent les seigneurs propriétaires (1650 - 1664). Mais en 1664, le roi rétablit le régime des compagnies, celle des Indes occidentales (1664 - 1674) rachète les îles à leurs seigneurs. Cette période est marquée par l'initiative individuelle, la personnalité de tel ou tel administrateur qui se trouve à la tête de l'île. 1674 -1713. Si la personnalité des administrateurs se révèle encore déterminante, l'initiative personnelle est, après la réunion au domaine royal, subordonnée aux instructions du roi : l'augmentation de la population, considérée comme un facteur de développement et l'interdiction du commerce étranger en sont les principes fondamentaux. Dès 1669, le siège de l'administration des Antilles tend à se déplacer de Saint-Christophe à la Martinique où il se fixera. Mais en 1714, le gouvernement général sera réparti: un lieutenant général des Iles sous le Vent siègera à Saint-Domingue, et à la Martinique, un lieutenant général des lIes du Vent (Martinique, Guadeloupe et autres Petites Antilles). 13

Le XVIIIe siècle A partir du traité d'Utrecht (1713) et jusqu'à la fin de la guerre d'Indépendance d'Amérique (1783) on peut distinguer plusieurs périodes: 1713 1740 La première période qui va de 1713 à 1740 environ est marquée par la paix, sur le plan extérieur, et par une certaine prospérité économique. A la suite cependant des tentatives faites, dans les premières années du règne de Louis XV, pour revenir à une observation stricte du régime de l'Exclusif, des mouvements séditieux éclateront à la Martinique surtout (<<Le Gaoulé» en 1717) mais aussi à la Guadeloupe. Ces mouvements demeureront cependant sans portée, sans incidence sur la politique qui va suivre. Et la relative liberté commerciale qui se fait jour plusieurs années après, à partir de 1726, puis de 1731 (elle avait dans l'intervalle été supprimée en 1727), n'est pas l'un de leurs effets immédiats. 1740 - 1763 Cependant à compter de 1740, la rupture semble imminente entre l'Angleterre et la France. Dès 1739, la guerre avait éclaté entre Anglais et Espagnols et en 1740, la flotte française est invitée à passer à l'attaque si elle se sent menacée. Louis XV déclare, en 1744, la guerre au roi George II : et c'est surtout aux Antilles et en Amérique du Nord que se déroule la guerre du roi George, phase maritime de la guerre de la Succession d'Autriche (1744 - 1748). Toute cette période jusqu'à la signature du traité de Paris (1763) sera marquée par des hostilités, sourdes après la signature, en 1748, du traité d'Aix-LaChapelle et jusqu'en 1756, hostilités de nouveau ouvertes à partir de cette date: c'est le début de la guerre de Sept ans qui verra, en 1759, la prise de la Guadeloupe par les Anglais. 1763 - 1783 Cette période qui s'ouvre sur le traité de Paris et s'achève avec la fin de la guerre d'Indépendance d'Amérique - le traité de Versailles est signé le 3 novembre 1783 - est marquée, en matière économique par les idées nouvelles de l'intendant Le Mercier de la Rivière, disciple des physiocrates. Sur le plan extérieur, les Antilles, sous l'intluence du gouverneur général Bouillé, prennent une part très active à la guerre d'Indépendance d'Amérique. Dès 1777, elles y participent, abritant les corsaires américains, fournissant des renforts et même des secours aux Insurgents. Jusqu'au traité de Versailles 14

-

(1783) les opérations auxquelles elles prêtent leur concours créeront dans les ports antillais une grande animation. Au lendemain de ce traité de 1783 et jusqu'à la veille de la Révolution, nous verrons comment évolue alors l'administration.

L'ADMINISTRATION
1635

-1674

AU XVIIe SIECLE

Les premiers administrateurs
Pierre Belain d'Esnambuc, gentilhomme normand qui devait en 1635 prendre possession de la Martinique, né en 1585 à Allouville, était fils de Nicolas Belain, sieur de Quénonville et d'Esnambuc. Il arrive en 1624 ou 1625 à Saint-Christophe où il est accueilli avec joie par un petit groupe de Français. Cadet d'une famille au patrimoine compromis par une dette dont les intérêts s'amoncelaient, D'Esnambuc voulait tenter fortune sur mer. Il avait quitté Dieppe pour l'Amérique vers 1624 - 25. Ce n'était certainement pas son premier voyage. Dès l'âge de dixhuit ans, il s'était embarqué pour les îles Caraibes. Capitaine vers 1610, il forme le dessein de s'établir à Saint-Christophe, aux Antilles. Il obtient de Richelieu qui venait d'être nommé surintendant général de la Navigation et du Commerce de France, la création, le 31 octobre 1626, de la Compagnie de Saint-Christophe. La Compagnie de Saint-Christophe. Par leur acte d'association, les membres de cette compagnie confient à d'Esnambuc et à son fidèle compagnon Du Rossey, la charge de transporter des hommes «pour faire habiter et peupler les Isles de Saint-Christophe et la Barbade et autres situées à l'entrée du Pérou, depuis le onzième jusqu'au dix-huitième degré de la ligne Equinoctiale qui ne sont point possédées par des Princes Chrétiens». Le projet d'occuper les autres Antilles sera repris par la compagnie rétablie en 1635, sous le nom de Compagnie des Iles de l'Amérique. La Compagnie des lies de l' Amérique (1635 -1650). C'est au nom de cette nouvelle compagnie qu'en juillet 1635, D'Esnambuc se rend à la Martinique. Il quitte Saint-Christophe, 15

probablement à la fin du mois d'août 1635, et parvient à la Martinique le 1er septembre. II débarque en un lieu qu'il fait fortifier et nomme Fort-Saint-Pierre. Une centaine de vieux habitants de Saint-Christophe l'accompagnent «tous gens de main, accoustumez à l'air, au travail, et à la fatigue du pays... très habiles à défricher la terre, à la cultiver et y planter des vivres et fort adroits pour y dresser des habitations». Ces habitants avaient emporté avec eux des outils, des armes, quelques plantes et graines que l'on mit en terre. D'Esnarnbuc établit, en effet, une grande habitation, puis il retourne à Saint-Christophe. Il laisse à Du Pont qu'il nomme son lieutenant, le pouvoir de commander la Martinique. Mais les Caralbes installés dans le pays ne tardent pas à attaquer les Français et dans le dessein de les chasser, font appel à leurs voisins des îles de la Dominique, Saint-Vincent, la Guadeloupe. Cependant, les Caraibes sont repoussés et acceptent un accord: laissant aux Français la partie ouest de l'île, «les plus beaux quartiers» nous dit Du Tertre, ils se retirent dans l'Est. Du Pont va à Saint-Christophe apprendre à D'Esnambuc la nouvelle de cette paix quand il est fait prisonnier par les Espagnols qui le retinrent 3 ans. D'Esnambu;; le crut mort et il envoya à la Martinique pour le remplacer son neveu Jacques Du Parquet. Du Parquet. Fils de Pierre Dyel, sieur de Vaudroques et d'Adrienne Belain, soeur de d'Esnambuc, Du Parquet avait été capitaine au régiment de Picardie puis major de Calais en 1633. La Compagnie des lIes d'Amérique le confirme dans les fonctions de lieutenant général de la Martinique pour 3 ans à partir du 1er janvier 1639. Pour ses services, Du Parquet percevra sur les
habitants - du moins sur ceux qui ne bénéficient pas d'exemption

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un droit de 30 livres de tabac et,les années où l'on n'en fera pas, le trentième des marchandises de traite. La charge de sénéchal lui est aussi confiée, à partir du 1er janvier 1644 : il assistera à tous les jugements sans toutefois avoir voix délibérative. Des pouvoirs militaires lui sont en outre attribués: il commandera aux officiers de guerre. Les droits qu'il lèvera sont augmentés: 50 livres de tabac (auquel s'ajoutera le vingtième des marchandises de traite). Du Parquet épouse le 21 novembre 1645 Marie Bonnard, originaire de Paris et femme d'un commis de la Compagnie des lIes d'Amérique, le sieur de Saint-André. Ce mariage se fit dans des circonstances particulières: le sieur Saint-André dut confesser «avoir été quatre ans et 16

plus sans consommer le mariage». Les publications de bans n'eurent pas lieu: la bénédiction qui aurait été omise lors de la célébration par le P. Hampteau ne fut donnée que plus d'un an après, le 30 avril 1647. Satisfaite des services de Du Parquet, la Compagnie des Iles d'Amérique lui remet des pouvoirs plus étendus, l'élève à la dignité de «gouverneur et sénéchal». Fait prisonnier à SaintChristophe quand il intervint en faveur de Thoisy nommé gouverneur de cette ne contre Poincy qui ne voulait pas céder la place, il est libéré lorsque les habitants de la Martinique livrent Thoisy à Poincy. Et le 16 septembre 1647, il est confirmé par la Compagnie dans ses fonctions de gouverneur et sénéchal. Les seigneurs-propriétaires (1650 - 1664)

La Compagnie endettée décide de vendre les Antilles: l'Ordre de Malte acquiert Saint-Christophe, HoueI devient seigneur-propriétaire de la Guadeloupe et Du Parquet achète la Martinique, la Grenade et Sainte-Lucie au prix de 60.000 1. (La Martinique avait coûté 41500 1.).Pour ces trois Antilles, Du Parquet doit hommage-lige au roi. L'investiture de son nouveau fief donne lieu à la rédaction d'un contrat: au nom du roi, Antoine Montillet, notaire à Saint-Pierre, met Du Parquet en possession de la Martinique. Il a désormais la propriété des nes acquises, pour lui et ses hoirs «à la charge... de relever lesdites isles nûment de sa dite Majesté et en faire hommage à tous les changements de Roys...» Cette prise de possession se manifeste par des actes symboliques et par le serment des officiers et soldats au roi et à Du Parquet. «A... ledit seigneur Du Parquet pris et appréhendé la réelle et actuelle possession de ladite isle place, faire rompre. arbres par pied, arracher herbes, bêcher la terre et tirer le canon et puis est entré au corps de garde et a fait jurer aux officiers susnommés et aux soldats de servir fidèlement le Roy et ledit seigneur Du Parquet comme légitime seigneur propriétaire de ladite isle et de là, est entré au poids d'icelle, a fait démonter les balances d'iceluy et icelles fait rétablir et ensuite serions allé à l'église dudit fort Saint-Pierre où il a fait sonner les cloches d'icelle et nous avons après retourné au Fort où nous avons bu et mangé et fait tous autres actes possessoires pOUfbonne et valable possession audit seigneur Du Parquet ses hoirs et aiant cause». 17

Le roi confirme, en août 1651, la vente faite à Du Parquet et lui donne, le 22 octobre, la qualité de «gouverneur et lieutenant général des fies de la Martinique, de Sainte-Lucie, la Grenade, les Grenadines». Désormais, Du Parquet est seigneur propriétaire de la Martinique où cependant les habitants «traitaient de pair avec luy». Il prend des mesures pour le développement de l'fie. L'une de ses activités principales consistait à rendre la justice sous son calebassier. Favorisant le peuplement, il accordait des concessions à ceux qui voulaient s'y installer: c'est ainsi qu'il accueille, en 1654, des protestants hollandais et des juifs chassés du Brésil sur les terres qu'il fait défricher. Il encourage l'élevage: entre le Carbet et la Case-Pilote, une grande «savane» servait à faire pat"tre les bestiaux: le nom de Morne-aux-Boeufs lui est resté. Il réside d'abord au Fort-Royal où il fait bâtir un fort en palissades mais comme le lieu, alors inondé de marécages, était malsain, il le quitte pour s'installer sur le côté nord-ouest, d'abord au Carbet où il se fait construire une belle maison en briques. Puis faisant don de sa maison aux jésuites, il va résider à Saint-Pierre, établit sur les flancs de la Pelée l'habitation de la Montagne - qui subsiste encore -, y fait bâtir une maison en pierres de taille. Mais l'installation des Français dans les fies de MarieGalante, Sainte-Lucie et la Grenade déchaîne l'hostilité des Caraibes. A la suite des violences exercées contre eux par un maître de bateau en 1654, les Caraibes attaquent les Français de la Martinique; des esclaves fugitifs viennent leur prêter main forte. Les Français durent leur salut à l'aide que leur apportèrent des navires hollandais. Pour les besoins de la guerre contre les Caraibes, Du Parquet voulut lever des droits sur les habitants: il les en avait, jusque là, exemptés. Aussi les habitants éleverontils de véhémentes protestations. Du Parquet dut les contraindre. Eprouvé par cette affaire, il meurt peu après, le 3 janvier 1658. Madame Du Parquet. En raison des services rendus par Du Parquet, le roi conserva à son fils aîné Dyel d'Esnambuc la seigneurie et propriété de la Martinique et de Sainte-Lucie (la Grenade n'était plus propriété de la famille car un an avant sa mort, Du Parquet l'avait vendue au comte de Cérillac) : le 15 septembre 1658, le roi accorde la lieutenance générale de ces 2 fies à Dyel d'Esnambuc. En cas de décès, son frère cadet lui succéderait. Madame Du Parquet aurait la garde des enfants et le frère de Du Parquet, Vaudroques, assurerait le gouvernement 18

jusqu'à ce que ses neveux aient atteint l'âge de 20 ans. Mais Vaudroques tardait à arriver à la Martinique, et les habitants se coalisaient contre «Madame la Générale». Les Normands reprochaient à Madame Du Parquet - originaire de Paris - de favoriser les Parisiens à leur détriment. L'ensemble des habitants s'irritait de la voir suivre les conseils d'un étranger (un Anglais), le sieur de Maubray. Ce gentilhomme était venu à la Martinique offrir ses services, Madame Du Parquet l'avait accueilli et écoutait ses avis en matière d'administration. Maubray est expulsé mais les habitants, avertis qu'il continue par ses lettres à exercer une influence sur le gouvernement de Madame Du Parquet, se soulèvent contre elle, la font emprisonner. Elle est libérée peu après, en août 1659. Partie pour rétablir sa santé en France, elle meurt au cours du voyage. Pendant son gouvernement, les habitants avaient résolu d'exterminer les Caralbes de la Capesterre qui, malgré les accords consentis, tuaient les Français qui se hasardaient dans l'est de l'Ile. Presque tous les Caralbes furent massacrés. Seuls quelques-uns purent se sauver à SaintVincent et à la Dominique. Vaudroques. Apprenant la mort de Madame Du Parquet, Vaudroques se détermine enfin à s'embarquer pour la Martinique, en octobre 1659. Il est accueilli avec joie mais l'enthousiasme tombe bientôt car son peu de goût pour l'administration, sa vie débauchée, son attachement au vin font scandale. Comme Du Parquet, il accorde aux habitants des exemptions de droits. Mais la justice est bafouée: Vaudroques laissait, disait -on, lacérer en sa présence les sentences des juges. Il se désintéresse de la défense des îles qu'il fait assurer par certains de ses officiers. C'est sous son gouvernement qu'on décide de la neutralité - un peu illusoire - de certaines îles: le traité conclu en 1660 entre la France et l'Angleterre déclare que les îles de SaintVincent et la Dominique ne pourront appartenir ni aux Anglais ni aux Français et demeureront aux Caralbes. C'est également sous son administration que se produit en France l'arrestation du surintendant des Finances, Fouquet. Celui-ci possédait une terre à la Martinique, l'habitation de Trois-Rivières: le marquis de Feuquières, Issac de Pas, vice-roi de l'Amérique, l'avait acquise sous son nom mais il existait une contre-lettre dans laquelle le marquis de Feuquières reconnaissait l'avoir achetée des deniers de Fouquet et s'engageait à la lui remettre. Cette habitation, Fouquet l'avait fait fortifier: ses agents Beaujeu et Descasseaux 19

«se tenoient, nous dit Dessalles, si fort assurés du crédit de M. Fouquet que.u ils ne craig noient pas de semer des discours pour séduire les habitants, les dégoûter de leurs Seigneurs et leur faire désirer un changement, en quoi ils avoient en partie réussi...» Cependant, avant même l'arrestation de Fouquet, Vaudroques reçoit l'ordre de remettre cette habitation à un agent du roi, La Peyre, qui devait en faire l'inventaire. Mais Vaudroques meurt bientôt le 24 octobre 1662 «fort peu regretté» des habitants. Clermont. Les habitants de la Martinique adressèrent alors une requête au roi pour le supplier de conserver le gouvernement au fils aîné de Du Parquet, D'Esnambuc. Pendant la minorité de celui-ci, le roi confie à Clermont, proche parent des Du Parquet, l'administration de la Martinique. Malgré le traité de neutralité conclu en 1660, les Anglais de la Barbade tentent de s'emparer de Sainte-Lucie. Pour empêcher leur installation, Clermont fait construire dans cette île un fort considérable et en confie la garde à un capitaine de la Martinique. Cependant le Conseil supérieur envoie l'un de ses membres présenter au gouverneur de la Barbade les titres de possession de d'Esnambuc et Du Parquet, enfants mineurs du seigneur de la Martinique. La Compagnie des Indes occidentales (1664 - 1674). Cependant le roi trouve l' administration des seigneurs propriétaires trop favorable au commerce étranger. L'établissement, en 1664, de la Compagnie des Indes occidentales qui assure désormais la gestion des lIes va bientôt mettre un terme au gouvernement de Clermont. Cette compagnie venait d'être créée par un intendant du Bourbonnais, La Barre, et l'édit de mai 1664 la lie par un véritable contrat de vassalité envers le roi. Elle obtient des pouvoirs sur le plan judiciaire, financier, commercial, et militaire. Le roi s'oblige en contrepartie à la défendre si elle est troublée dans la possession de ses terres et à fournir pendant 4 ans le dixième des fonds nécessaires aux dépenses. Dès le 19 novembre 1663. Tracy, conseiller aux conseils d'Etat et privé, lieutenant des armées du roi, commissaire général de l'armée d'Allemagne, est nommé lieutenant général de toutes les terres françaises d'Amérique. Canada, Acadie, Terre-Neuve, Antilles. II devra faire prêter serment de fidélité aux gouverneurs, Conseils souverains et aux trois ordres des Iles, et aura pouvoir de commander à tous les sujets, ecclésiastiques, nobles et gens de guerre. A son arrivée à la Martinique, le lieutenant général Tracy 20

réduit les pouvoirs de Clermont. Le roi lui ordonne bientôt de cesser de les exercer. Le 14 août 1665, Clermont cède contre 240.000 livres «la seigneurie, sols et propriété de ladite isle Martinique et droits seigneuriaux concistans en capitation et droits de poids acquis par ledit feu seigneur Du Parquet» à la Compagnie qui acquiert également Sainte-Lucie, possession de la famille Du Parquet. Clodo ré. L'administration de la Martinique est alors confiée à un gouverneur désigné par la compagnie, Robert Le Fichot des Friches, sieur de Clodoré. «Esprit vif, actif», Oodoré servait depuis 26 ans le roi : il avait été capitaine du régiment de marine, major de Calais, lieutenant du roi et gouverneur de la ville de Cardonne en Catalogne. Les 3 ordres (noblesse, clergé, tiers-état) après avoir demandé la garantie de leurs privilèges et exemptions lui prêtent serment le 19 février 1665. Mais les habitants s'élèvent bientôt contre l'interdiction du commerce avec la Hollande. Et aux cris de «Aux armes, vive Monsieur Du Parquet» ils se révoltent. Clodoré marche contre eux, Tracy qui se trouvait à la Guadeloupe vient lui prêter main forte: il renvoie en France le jeune Du Parquet pour qu'il ne serve plus de prétexte aux soulèvements, laisse cependant dans l'île son tuteur Clermont, chargé de veiller à la gestion des biens de ses pupilles. Et en avril 1665, Tracy part pour assurer le gouvernement du Canada. Cependant la révolte momentanément apaisée éclate à nouveau. Les navires de la Compagnie n'étaient pas fréquents. Ceux qui arrivaient à la Martinique n'apportaient pas tout ce que demandaient les habitants. En vain les femmes réclamaient-elles souliers, coiffes, dentelles... Les habitants se plaignaient surtout que la Compagnie leur vendait les denrées plus cher que les Hollandais. Des révoltes éclatèrent à la Capesterre, à la Basse-Terre. La plus importante de ces séditions prit naissance au quartier de Case-Pilote. L'émeute menaçait de gagner toute l'île. Le gouverneur de la Guadeloupe, Du Lion, vient aider Clodoré à ramener le calme. Les meneurs furent pendus, plusieurs habitants condamnés aux fers. Pour se protéger contre ces fréquentes révoltes, Clodoré envjsage la construction d'un fort. Clodoré vint à bout d'un autre problème préoccupant, celui des esclaves fugitifs, en promettant des récompenses à ceux qui en ramèneraient. A l'extérieur, c'est à partir de 1665 la guerre entre l'Angleterre et la Hollande. En 1666, la France se range aux côtés 21

de la Hollande. C'est le début d'une guerre dont les Antilles furent aussi le théâtre. La Martinique est, à diverses reprises attaquée, Saint-Pierre en particulier. Mais dès 1666, une escadre française venue de Rochefort et commandée par La Barre, grossie de quelques vaisseaux de la Martinique, s'empare des colonies anglaises d'Antigues, Saint-Eustache, Montserrat, Saint-Christophe qui est entièrement ruinée, Tobago est aussi enlevée. La France devait rendre ses conquêtes à la paix de Breda qui est signée le 31 juillet 1667 mais on fit traîner les choses et ce n'est qu'en 1670 que Louis XIV donna enfin l'ordre de restituer aux Anglais leur colonie de Saint-Christophe.

LIEUTENANTS GENERAUX ET INTENDANTS DES ILES

Le lieutenant général dirige l'ensemble de l'administration des Antilles. Mais en particulier, les fonctions militaires lui sont dévolues, fonctions importantes dans cette période de guerres où les lIes qui constituent parfois un enjeu sont souvent menacées. Il commandera à l'armée de terre et de mer, sera chargé de fortifier les places qui appartiennent au roi. Les fonctions de lieutenant général seront confiées à des nobles qui pour la plupart ont auparavant servi dans l'armée, généralement dans l'armée navale. Ce sont des personnalités marquantes, des hommes énergiques, pénétrés de leurs responsabilités et dévoués aux intérêts des lIes. Neuf lieutenants généraux se sont succédé pendant cette période. Baas (1667 - 1677). Jean-Charles de Baas - qu'on a souvent confondu avec Jean de Batz-Castelmore, frère du célèbre mousquetaire, Charles, chevalier d' Artagnan (Ie héros de Dumas) appartenait à une famille modeste de la petite ville de Nay (Basses-Pyrénées). Major au régiment du marquis de Persan, il joua, avec son frère aîné Isaac, un certain rôle dans la Fronde. Il avait projeté d'enlever Mazarin, à Saint -Jean de Losne ou au siège de Bellegarde. Gouverneur de Mortara en 1658, il reçut du duc de Modène le commandement de son artillerie et de toutes les places de son état. Il fut lieutenant général des armées du roi et 22

devint en 1667 lieutenant général des lIes d'Amérique. Baas commence à exercer ses fonctions le 4 février 1669. Cette même année, Colbert est nommé secrétaire de la Marine et rattache à son département l'administration des colonies qui, depuis 1628, dépendait du ministère des Affaires étrangères. Dans les premières années d'exercice de sa charge, sa résidence officielle était à Saint-Christophe mais il aimait s'attarder à la Martinique: «le suis content de demeurer en cette isle», écrivaitil, en 1672, à Colbert. Baas fait preuve d'une intense activité. Le lieutenantgénéral s'efforce de faire appliquer l'interdiction du commerce étranger renouvelée en 1669 et 1670 par des ordonnances et règlements royaux. En matière administrative, il édicte plusieurs règlements auxquels on ne cessera de se réferer par la suite. Il organise les rapports entre marchands et habitants des îles, défendant quelquefois les habitants contre les profits excessifs des marchands; mais il prend aussi des mesures draconiennes contre les débiteurs récalcitrants. Ses ordonnances sur le sucre (3 février 1671), sur le tabac (7 février 1671), visent à réprimer la fraude dans les procédés de fabrication (elles serviront de base à tous les textes ultérieurs). Il s'efforce de favoriser, par des exemptions accordées aux habitants, la culture de l'indigo (7 février 1671). Mais il s'attache surtout à prévenir querelles et procès. Il jugeait sur le champ les différends. Dans les cas plus compliqués, il convoquait le juge, le procureur du roi et les habitants les plus avisés pour recueillir leur avis. Il fixa la composition du Conseil souverain, établit un tarif pour les vacations des officiers de justice, se soucia de limiter les exemptions. Il s'efforça de faire assurer aux esclaves une nourriture suffisante, appropriée au travail qu'ils devaient fournir. En matière d'urbanisme, il prenait aussi des mesures, notamment pour le centre de Saint-Pierre, le bourg naissant du Fort-Royal où il souhaitait une concentration administrati ve. Il montrait de la tolérance à l'égard des protestants, des juifs, fixait le tarif des droits curiaux et casuels (tO septembre 1671). Mais en 1672 éclate la guerre entre la France et la Hollande pour des raisons commerciales surtout. Baas conduit, en 1673, une expédition contre le principal entrepôt hollandais aux Antilles, l'île de Curaçao, mais ne réussit pas à enlever cette place. Les Hollandais ripostent en envoyant, le 20 juillet 1674, devant le Fort-Royal à la Martinique, une escadre commandée par le célèbre amiral Ruyter. Cette escadre comptait 48 vaisseaux 23

montés par 8000 hommes auxquels la Martinique ne pouvait opposer que 161 hommes, la plupart soldats improvisés, recrutés parmi les habitants. Grâce à l'action intelligente du gouverneur particulier de la Martinique, le chevalier de Sainte-Marthe, grâce aussi à l'intervention de deux vaisseaux de la marine royale, les Hollandais rembarquèrent. La petite histoire ajoute que le rhum qui ne portait pas encore ce nom mais qui était appelé alors eau-de-vie de cannes, tafia ou guildi ve, joua aussi un certain rôle, que les Hollandais qui avaient vidé les fûts de tafia entreposés dans les magasins du roi n'étaient pas en état de soutenir le combat. Ce fut, quoi qu'il en soit, un succès retentissant: Louis XIV fit, pour célébrer l'événement, graver une médaille avec la devise Colonia Francorum Americana victrix (la colonie des Français d'Amérique victorieuse) et à l'exergue Batavis ad Martinicam caesis et fugatis (les Hollandais écrasés et mis en fuite devant la Martinique).

Le régime monarchique,

1674

- 1713

L'entretien des îles, la guerre surtout, avait entraîné la Compagnie dans des dépenses plus considérables qu'elle n'avait prévu. Ses membres craignaient d'avoir à soutenir dans l'avenir un accroissement de frais et souhaitaient récupérer les sommes qu'ils avaient avancées. Le roi décida donc de leur rembourser les fonds qu'ils avaient engagés et d'administrer directement les îles et terres d'Amérique, Canada, Acadie, Terre-Neuve. Il estimait que les droits et revenus levés jusqu'alors par la Compagnie «conviennent mieux à la première puissance de l'Etat». En décembre 1674, il révoqua, par un édit, la Compagnie des Indes occidentales créée pour 40 ans, elle n'avait duré que 10ans - et rattacha à son domaine les terres d'Amérique et les droits qui s'y levaient (capitation, poids, etc...). L'administration des lIes dépendit donc désormais directement du roi. Mais en fait, il n'opéra pas de grands changements. Déjà sous le régime de la Compagnie, le roi contrôlait l'administration des terres de l'Amérique et la Compagnie n'en avait pour ainsi dire que la gestion financière. Dès 24

le 13juin 1669, il manifestait la surprise de n'avoir reçu de Baas «qu'une lettre de peu de lignes» et se plaignait d'avoir été forcé de recourir à la lettre envoyée à Béchameil, l'un des directeurs de la Compagnie. Comme auparavant, Louis XIV manifeste pour les îles d'Amérique une curiosité qui se prolongera jusqu'à la fin de son règne; il souhaite en voir les graines, fruits, fleurs, herbages et arbrisseaux; il demande qu'on lui envoie des coquilles et animaux rares et, d'une façon générale, tout ce qui peut servir à la décoration des maisons royales. «Je désire, écrit en 1670 Colbert à Pélissier, que vous examiniez bien toutes les fleurs, les fruicts et mesmes des bestiaux, s'il yen a de naturels du païs et que nous ne voyons point en Europe et que vous m'en envoyiez des plantes et des semences avec un mémoire exact de tout ce qu'il faut observer pour les faire venir. Il faudra m'en envoyer par tous les vaisseaux qui viendront, affin que si l'un manque, l'autre puisse réussir et surtout, envoyez-moy de l' anana (sic) affin que je puisse tenter si l'on en pourra faire venir ici». Comment expliquer ce goût de Louis XIV pour l'exotisme? Il faut sans doute y voir l'influence de Madame de Maintenon: elle avait passé son enfance au Prêcheur et «avait dû garder, dit M. Joüon des Longrais, un souvenir prestigieux de ce voyage et décrire au roi la Martinique et ses fruits sous les plus flatteuses couleurs» . Le roi porte aussi un intérêt particulier à l'administration des lIes. Pourtant, nous l'avons noté, Louis XIV n'instaura pas dans cette matière d'importantes modifications. Le lieutenant général, les gouverneurs particuliers des îles furent maintenus avec les mêmes fonctions. En 1679 cependant, le roi place dans les rouages administratifs des Antilles un élémeJ1t nouveau, l'intendant: l'institution qui existait en France fut iJ1troduite au Canada dès 1665. Le lieutenant général et l'intendant qui résident à la Martinique seront assistés, dans chacune des îles, par un gouverneur particulier. Mais alors qu'à la Martinique les pouvoirs de ce dernier sont limités par la présence du lieutenant général et de l'intendant, les gouverneurs particuliers auront, dans les autres îles, plus d'initiative. Le premier lieutenant général des lIes, Baas, reste en place en 1674. La guerre se poursuit alors contre les Hollandais. En 1675, on prépare en Zélande une escadre de 8 vaisseaux pour se rendre aux lIes. Des corsaires hollandais s'emparent du fort de la Grenade que Baas réussit à reprendre. En 1676, Louis XIV met 25

sur pied une expédition contre la Hollande: le maréchal d'Estrées doit reprendre Cayenne et attaquer Tabago et Curaçao. Cependant Baas sent décroître ses forces et souhaite obtenir son congé. Louis XIV l'incite à rester encore quelque temps aux Antilles. Mais il est emporté par la maladie, «une humeur gouteuse» selon les pronostics du temps, le 15janvier 1677, et enterré sur l'habitation que le roi lui avait donnée au Fond-Capot. Cependant le fait d'avoir été inhumé sur son habitation ne signifie pascomme l'ont avancé certains auteurs -qu'il fût demeuré protestant. Il l'avait été à l'origine mais les pièces, en particulier son testament, que nous possédons semblent irréfutables. (Il y fait un don aux chapelains de Betharram). Et dans ce siècle d'intolérance religieuse, si Louis XIV avait confié des fonctions qu'il jugeait importantes à un protestant, il semblerait que le roi ait été à l'encontre de la politique qu'il prônait. Baas fut regretté des habitants des Antilles. A sa mort, le gouvernement général passa par intérim au gouverneur particulier de la Martinique, SainteMarthe (dont, à proximité du fort, l'actuel Fort Saint-Louis qu'il défendit, un boulevard porte le nom). Blénac (1677 - 1690). A Baas succédait à la tête des Iles du Vent le lieutenant général Blénac. Charles de Courbon, comte de Blénac, avait été sénéchal de Saintonge, maître de camp puis capitaine de vaisseau à Rochefort en 1670 : il venait de participer, le 13 mai 1677, à l'attaque de l'île hollandaise de Tabago, faite sous le commandement du maréchal d'Estrées. Actif et d'un dévouement entier au service du roi, Blénac prenait souvent le parti des faibles. Mais de tempérament emporté, d'humeur «chagrine», il faisait souvent preuve d'une «jalousie inquiète de son autorité». On le disait misogyne. Il manifeste néanmoins un grand attachement pour les Iles où après un premier séjour de 13 ans, de 1677 à 1690, il souhaite revenir et demeure à nouveau à partir de 1691. A son arrivée aux Antilles, en 1677, il devait préparer la nouvelle campagne du comte d'Estrées, l'expédition contre les Hollandais: le comte d'Estrées attaque l'île hollandaise de Curaçao. Mais le 10 août 1679, la France et la Hollande signent la Paix de Nimègue: aux Antilles, Tabago est cédée à la France. La paix est aussi faite avec les Caraibes : le 13 février 1678 un traité est conclu avec ceux de Saint-Vincent: ils ne pourront s'établir à la Grenade mais pourront commercer avec les Français: le lieu des transactions commerciales est fixé à la Martinique, non à 26

Saint- Vincent. Mais les Caraibes rompent bientôt ce traité, entraînant la colère du lieutenant général Blénac et de l'intendant qui auraient souhaité les exterminer. Mais comme ils ne disposaient pas de forces suffisantes, il fallut de nouveau négocier en 1679. Cependant une trève interrompt, en 1684, les hostilités avec l'Espagne et en 1686, un traité de neutralité est conclu avec l'Angleterre au sujet des possessions des Antilles. Mais en 1688, éclate la guerre de la Ligue d'Augsbourg dont les répercussions devaient se faire sentir aux Antilles. L'année suivante, les Carai'bes qui se rassemblent à la Dominique prennent parti pour les Français contre les Anglais. Blénac enlève alors, en 1689, la partie anglaise de Saint-Christophe et l'île de Saint-Eustache. Mais les Anglais parviennent dès 1690 à reprendre leurs possessions. «La destruction des lIes anglaises, mentionne un mémoire de 1691, est le plus sûr moyen de tirer les îles françaises du danger... et de les mettre dans la sûreté qui convient à la gloire du Roy et à l'utilité de ses sujets». Dans l'intervalle, Blénac avait fixé sa résidence au FortRoyal où il s'attache à la construction du fort. II s'efforce de développer ce bourg dont il souhaite faire, au détriment de SaintPierre, le siège de son administration: il voulait même y transporter les maisons de Saint-Pierre et celles de la Guadeloupe. Le roi avait conféré à Blénac un pouvoir général de commandement sur tous ses sujets des Antilles, ecclésiastiques, nobles, gens de guerre. Blénac fit prêter serment aux 3 ordres (noblesse, clergé, tiers état) en 1679 puis en 1680. Son activité s'exerça dans de nombreux domaines. II rétablit une stricte discipline dans les troupes entretenues par le roi dans les îles. (Il se plaignait qu'à son arrivée les soldats étaient «une troupe de voleurs» qui s'introduisaient, pour dérober, jusque dans sa chambre»). Le nombre des troupes locales, les compagnies de milice, fut également augmenté. Blénac tenta de favoriser l'établissement des engagés mais sans y parvenir. Il s'efforça de réduire le nombre des esclaves fugitifs, prit des mesures contre le marronnage. Il se soucia de la mise en valeur des terres, du développement de l'élevage, de l'ouverture de nouveaux chemins. Il procéda à la délimitation des différentes paroisses de la Martinique et de la Guadeloupe, les répartit entre les différents ordres religieux. Peu tolérant à l'égard des juifs, il se montrait un peu plus favorable aux protestants. Mais son administration souffrit du désaccord avec l'inten27

dant. Ce sera une constante au XVIIe siècle que la mésentente entre le lieutenant général et l'intendant. Le premier intendant nommé, Jean-Baptiste Patoulet, conseiller du roi en ses conseils, avait été, en 1671, commissaire de marine à Penlagouët en Acadie, puis en 1673, contrÔleur de la marine à Rochefort, en 1676, commissaire général de ce port puis du port de Brest. Il recevait en 1679, aux Antilles des pouvoirs étendus en matière judiciaire et financière surtout. Patoulet prit des mesures pour le commerce avec le Canada, conseillait, comme moyen d'accroître la population, l'érection en fief: elle serait accordée à ceux qui posséderaient une main-d'oeuvre de 60 engagés qu'ils feraient venir de France et de 80 esclaves. Il rédigea un mémoire sur les dispositions à prendre à l'égard des esclaves: certaines d'entre elles furent retenues dans l'ordonnance de 1685 : le Code noir. Mais son séjour aux Antilles fut de brève durée: il est rappelé le 15 juillet 1682 et remplacé aux Iles par Michel Bégon. Cousin de Marie Charron, la femme de Colbert, Bégon avait été garde des sceaux du présidial de Blois en 1662, commis du trésorier de la marine à Toulon en 1677 puis commissaire à Brest en 1680 et au Havre en 1681. Il est désigné, le 1er mai 1682, comme intendant des Iles. «C'étoit, nous dit le P. Labat, un homme d'un esprit éclairé, plein de douceur et de politesse, qui sçavoit se faire rendre ce qui lui étoit dû, mais qui le faisoit d'une manière que personne n'y pouvoit trouver à redire, pas même le Comte de Blénac». Bégon entretient, en effet, de bons rapports avec Blénac, avec le Conseil souverain aussi. Il s'occupe avec le lieutenant général des concessions des terres, s'oppose avec lui à l'installation à la Martinique des religieuses hospitalières qui n'avaient pas apporté les fonds qu'elles s'étaient engagées à fournir pour la fondation d'un hÔpital. Comme l'intendant Patoulet, il propose, dans un mémoire adressé à Colbert, les mesures à prendre à l'égard des esclaves. Ce mémoire servit de base à l'élaboration du Code noir et l'ensemble des dispositions qu'il préconisait, inspirées de sentiments humanitaires, fut retenu, en 1685, dans cette ordonnance. C'est pendant le séjour de Bégon aux Iles que meurt Colbert en 1683. Dès l'année suivante, le roi appelle Bégon à l'intendance des galères à Marseille. Son départ est unanimement regretté. Et pour garder le souvenir de celui qui l'avait protégé, le P. Plumier, nommé botaniste aux lIes, attache son nom à une fleur grosse et charnue qu'il rapporte en France, le bégonia. Bégon est remplacé aux Iles par l'intendant du Maitz. Mais la mésentente avec le lieutenant général reprend car Du 28

Maitz ne cache pas, souligne un rapport de 1693, dans les mesures qu'il prend, sa volonté de «chagriner» M. de Blénac. Mais pour des raisons de politique extérieure, parce que, de l'avis du roi, Blénac n'avait pas tiré assez parti de la victoire de 1689 à Saint-Christophe et empêché la riposte anglaise, le roi accepte, en 1690, d'accorder au lieutenant général le congé que depuis 1686, il sollicitait. D'Eragny (1690-1691). Le poste de lieutenant général fut, en 1690, confié à François d'Alesso, marquis d'Eragny. D'une famille originaire d'Italie mais fixée en France où elle détenait les fiefs d'Eragny-sur-Oise (dans le Vexin français), il servait le roi depuis 28 ans, avait été capitaine des gardes françaises. A la fin de cette même année, le secrétariat de la Marine et des Colonies est confié à Phélipeaux de Pontchartrain. Lorsque le nouveau lieutenant général arrive aux lIes, la guerre sévissait; les Espagnols avaient envahi, à Saint-Domingue le quartier du Cap-Français: d'Eragny les repoussa mais ils menaçaient les autres quartiers. D'Eragny cherche à améliorer la formation des officiers de milice, édicte en 1691 une ordonnance sur le cours, aux Antilles, des espèces d'or et d'argent. A l'élaboration de cette ordonnance participe l'intendant Du Maitz. Mais la mésintelligence continua entre cet intendant et le lieutenant général. Cependant le gouvernement de d'Eragny devait se terminer prématurément: au retour de son expédition victorieuse contre les Anglais qui avaient attaqué la Guadeloupe, il meurt, victimede la fièvre jaune, le 18 août 1691. Madame d'Eragny eut des difficultés à entrer en possession des biens de son mari qui se trouvaient à la Martinique et dut solliciter, à ce sujet, l'intervention du roi. Son fils qui, dira plus tard le lieutenant général Phélypeaux, «n'a de bonne (qualité) que celle d'être fils de Madame d'Eragnp) se fixa à la Martinique où il épousa, en l'église de Basse-Pointe en 1711, Catherine Pocquet, fille d'un capitaine de milice et conseiller au Conseil souverain. Blénac (1691-1696). Apprenant la mort de d'Eragny, Blénac qui regrettait d'avoir quitté les Antilles, fit des démarches pour y revenir. «Le comte de Blénac, nous dit Labat, ne fut pas plus tôt en France qu'il se repentit d'avoir demandé si instamment son rappel... Heureusement pour lui, on apprit la mort du marquis de Ragny. Il fit agir ses amis, et comme la Cour étoit contente de .ses services, elle lui rendit son poste avec beaucoup d'agrément. Il 29

ne fallut le presser pour s'y rendre, il partit en diligence». Blénac disposait, en effet, d'appuis dus à ses relations familiales. Il avait épousé Angélique de La Rochefoucauld, veuve de Louis de La Rochefoucauld, son cousin. Sa soeur, Marie était l'épouse d' André de Talleyrand, comte de Grignols. Les terres de Blénac, de l'Isleau, et Bréneau, en Saintonge, avaient été érigées en comté en 1649. Blénac reprend donc le chemin des lIes et arrive à la Martinique en février 1692. La guerre de la ligue d'Augsbourg continuait alors aux Antilles, les Anglais font en 1693 une incursion dans le sud de la Martinique, puis ils attaquent Saint-Pierre. Mais ils doivent rembarquer après avoir perdu 600 hommes. Dans le domaine économique, le commerce avec l'étranger, maintes fois interdit, demeurait cependant actif. En 1694, on trouve sur un navire venant de Saint-Thomas une lettre de Blénac qui semblerait prouver la participation du lieutenant général à ce commerce de contrebande. Le roi prie Blénac de s'expliquer sur ce point. Mais le lieutenant général reste en place, alors que nombre de ses successeurs seront rappelés pour ce motif: s'il n'était pas au-dessus de tout soupçon, sa culpabilité ne devait pas être bien grande. Il est même peu après - la Gazette de France du 6 février 1694 le mentionne - élevé à la dignité de chevalier de l'Ordre de Saint-Louis. C'est à lui qu'on doit d'avoir, en 1692, érigé Fort-Royal (act. Fort-de-France) en capitale administrative (jusqu'à cette date, la capitale c'était Saint-Pierre). A partir de 1692, le siège de l'administration de la justice sera le Fort -Royal: le Conseil souverain s' y transporte. SeuIl' intendant demeurera réfractaire aux injonctions qui lui seront faites de regagner le FortRoyal: il continuera, lui, de résider à Saint-Pierre. L'intendant en poste demeurait Du Maitz et la mésentente qui s'était déjà manifestée antérieurement persista. En 1691 cependant, Du Maitz demande son rappel. Resté 6 ans aux îles, il s'était préoccupé des questions de justice et il rédigea en 1692 un long mémoire sur «la manière dont la justice est rendue dans les isles de la domination du roi» : il jugeait peu rentable le commerce avec le Canada qu'il ne souhaitait pas encourager. Il favorisa le développement des cultures, celle du cacao en particulier, fit procéder à l'entretien de la rade du Fort-Royal qui se comblait, prit des dispositions pour combattre le fléau des épidémies de fièvre jaune. Il inclinait pour le maintien des juifs aux Antilles. Le roi ne lui accorde son congé qu'en 1695. Ancien commissaire de la marine à Toulon, Robert est alors nommé pour le remplacer. Les instructions du roi au nouvel intendant men30

tionnent que l'un des points essentiels à observer pour lui est «la correspondance avec le sieur de Blénac, gouverneur et lieutenant général auxdites Isles». Une fois qu'il se sera accoutumé à «l'air du pays», à Saint-Pierre, plus épargné que le Fort-Royal par les épidémies de fièvre jaune, il devra regagner le Fort-Royal. Cependant au début de l'année 1696, Blénac est atteint de dysenterie et doit s'aliter. Mais il ne veut pas se décharger du soin de gouverner car, dira l'intendant Robert, «il n'a personne sur qui il se repose et en qui il ait confiance». Il meurt en juin 1696 et est enterré au Fort-Royal sous le chevet de l'église dont il avait entrepris la construction. Le registre de cette paroisse que nous conservons pour cette période porte la mention: «le dixième juin 1693 a été enterré dans le choeur de l'Eglise du Fort-Royal, proche l'autel, le corps de Monsieur le comte de Blénac, général pour le roy dans les isles de la Martinique et Terre-Ferme - Signé: P. Gabriel, capucin». Pour remplacer Blénac le roi nomma alors au gouvernement général des lIes, le marquis d' Amblimont. D'Amblimont (1696-1700). Né en 1642 à Mouzon, Thomas Claude Renard de Fuschamberg, marquis d'Amblimont, avait été lieutenant puis capitaine en 1669 ; en 1674, son bâtiment «les Jeux», se trouvant alors en rade du Fort-Royal, il était intervenu dans le combat contre le célèbre amiral Ruyter et avait contribué à repousser les Hollandais. Chef d'escadre en 1692, il avait, en 1693, reçu la dignité de commandeur de l'Ordre de Saint-Louis. Cependant peu après son arrivée aux Antilles, la paix est signée avec l'Espagne, l'Angleterre et la Hollande (20 septembre 1697). Les Anglais restituent la partie française de Saint-Christophe. La Dominique et Sainte-Lucie, selon le traité signé par la France et l'Angleterre le 1er mars 1660, demeurent «neutres». Mais malgré cet accord, 3 ans plus tard, les Anglais tenteront de s'installer à Sainte-Lucie et d'Amblimont devra s'y opposer. Il est rappelé à d'Amblimont qu'il ne doit pas favoriser la Martinique où il réside mais observer une certaine égalité entre les lIes en particulier pour la distribution des vivres et des munitions. «Je vous observeray, dit le Ministre, qu'étant également gouverneur de toutes les Isles, vous devez pourvoir aussi avec égalité à tous leurs besoins, sans considérer la Martinique avec telle préférence que les autres manquent, lorsque les magasins de celle-là sont abondamment pourvus». 31