//img.uscri.be/pth/4be22129cd24909e3e871c0bee0c4220ba885ff6
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 16,01 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

De l'exode à l'exil

De
264 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1994
Lecture(s) : 184
EAN13 : 9782296285217
Signaler un abus

DE L'EXODE

A L'EXIL

Rapatriés et Pieds-Noirs en France

En couverture:

Débarquement des rapatriés d'Algérie,juin (photo coll. Le Provençal)

1962

@ L'HARMATTAN,

1993 ISBN: 2-7384-2305-1

Jean-Jacques

JORDI

DE L'EXODE A L'EXIL Rapatriés et Pieds-Noirs en France L'Exemple marseillais 1954-1992

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Collection "Histoire et perspectives méditerranéennes" dirigée par Jean-Paul Chagnollaud
Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions L'Hannattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours.

Derniers ouvrages parus:
Paul Sebag, Tunis au XVIIe s. : une cité barbaresque au temps de la course. Antigone Mouchtouris, La culture populaire en Grèce pendant les années 40-45. Abderrahim Lamchichi, Islam et contestation au Maghreb. Yvelise Bernard, L'Orient au XVIe siècle. Salem Chaker, Berbères aujourd'hui. Dahbia Abrous, L'honneur face au travail des femmes en Algérie. Daniel Jemma-Gouzon, Villages de l'Aurès - archives de pierres. Vincent Lagardère, Le vendredi de Zallâga, 23 octobre 1086. Fouad Benseddik, Syndicalisme et politique au Maroc. Abellah Ben Mlih, Structures politiques du Maroc colonial. Yvette Katan, Oujda, une ville frontière du Maroc. Musulmans, Juifs et Chrétiens en milieu colonial. Alain Quella Villeger, La politique méditerranéenne de la France, un témoin Pierre Loti, 1870-1923. Paul Sebag, Histoire des Juifs de Tunisie, des origines à nos jours. Jean-Claude Zeltner, Tripoli carrefour de l'Europe et des pays du Tchad. Rachid Tridi, L'Algérie en quelques maux, autopsie d'une anomie. Samya El Mechat, Tunisie, les chemins vers l'indépendance (19451956). Abderrahim Lamchichi, L'islamisme en Algérie. Jacques Canteau, Le feu et la pluie de l'Atlas, vie quotidienne d'une famille de colons français. Roland Mattera, Retour en Tunisie après trente ans d'absence. Marc Baroli, Algérie terre d'espérances, colons et immigrants (18301914). Andrée Ghillet, Dieu aime celui qui aime les dattes, dialogue judéoislamo-chrétien. Jean-François Martin, Histoire de la Tunisie contemporaine, de Ferry à Bourguiba (1881-1956). Serge Pauthe, Lettres aux parents, correspondance d'un appelé en Algérie. Nicolas Béranger, Introduction et notes de Paul Sebag, La régence de Tunis à la fin du XVII" siècle. Joseph Katz, L'honneur d'un général, Oran 1962.

INTRODUCTION
Parmi les mouvements de population que Marseille a connus au cours du XXème siècle, il en est un qui marquera fortement la ville, plus qu'aucun autre jusque-là. Nous voulons parler des rapatriements dus à la décolonisation, et parmi eux, l'arrivé~ des Pieds-Noirs durant l'année 1962. Plus qu'un simple rapatriement, ce mouvement peut être considéré comme une véritable migration tant il porte en lui les sentiments d'exode et d'exil éprouvés par tous. Trente ans plus tard, pouvons-nous en dresser l'histoire et, enfin, faire entrer les rapatriements dans l'histoire de la France contemporaine? L'événement dans sa brutalité est devenu, pour un faisceau de raisons, complètement incompréhensible, orphelin, à part dans l'Histoire de la France. Le rôle de l'historien est de redonner du sens à de tels événements et doit se donner les moyens de penser l'événement dans le contexte historique et politique, ce qui n'était pas possible dans la fureur de l'histoire immédiate. L'ampleur du phénomène n'a pas manqué de susciter un intérêt sans que l'on s'attache réellement à discerner les Pieds-Noirs par rapport à la population "autochtone", ni à déterminer la part tenue par eux dans le processus de croissance économique et sociale de la France. Le problème se pose avec plus d'acuité encore à Marseille. Comment la ville, débouché naturel de toute migration méditerranéenne, a t-elle vécu le choc colonial et ses corollaires, en particulier les rapatriements? La ville phocéenne s'est toujours identifiée à la notion de l'Empire et de l'expansion coloniale. Sa prospérité est le reflet de celle de l'Empire et son port le principal acteur. La relance de l'idée impériale au lendemain de la seconde guerre mondiale semble être 7

le seul moyen de renouer avec une prospérité que la guerre a provisoirement interrompue. Dans l'immédiat, les faits confortent cet état d'esprit: on constate une reprise de l'activité portuaire et une remise en marche des entreprises marseillaises. Enfin, on se dit qu'il faut bien reconstruire la ville. Cependant, la guerre a largement modifié les "réalités" de ridée impériale dans les territoires même de l'empire et contribue à accélérer les mouvements de décolonisation. Que les signes avant-coureurs du grand mouvement de la décolonisation se multiplient à Marseille plus que partout ailleurs, cela n'a rien d'extraordinaire. Ils expriment malgré tout deux tendances: le renforcement du déclin de l'économie traditionnelle marseillaise initié durant l'entre-deux-guerres et l'inadéquation de l'idée impériale. Le conflit indochinois, les agitations nationalistes au Maroc et en Tunisie, l'insurrection algérienne connaissent un retentissement considérable à Marseille. Il faut certainement y ajouter des faits plus conjoncturels, mais éminemment liés aux phénomènes de décolonisation, comme la crise de Suez ou les événements de Bizerte. La première conséquence de ces troubles est qu'ils provoquent une migration d'un type déjà connu par le passé: les rapatriements. La grande nouveauté vient sans doute du caractère massif dans un laps de temps bref des rapatriements dont le point culminant est représenté par l'arrivée des Pieds-Noirs en 1962. Ce vaste mouvement, globalement méditerranéen, amène un million et demi de personnes en une dizaine d'années. Elles passent majoritairement par la ville phocéenne. Des dizaines de milliers d'hommes et de femmes vont choisir de s'y fixer et vont contribuer à modifier la ville plus qu'aucune autre migration jusque-là. Il ne s'agit pas toutefois d'une infiltration lente et régulière. Ce flux reste avant tout inégal et multiforme. Les contextes historiques peuvent aisément expliquer cela. Il n'y a pas une colonisation, mais des colonisations et le phénomène se conjugue au pluriel. On ne peut comparer les rapatriés d'Indochine avec ceux du Maroc, et ces derniers avec ceux d'Algérie! Les marques imposées par la puissance tUtélaire sont très différentes. Différentes aussi les données numériques des rapatriés installés: 2000 Français d'Indochine se sont établis à Marseille, un peu plus pour les réfugiés d'Egypte en 1957, mais déjà près de 40 000 rapatriés du Maroc et de Tunisie, et plus de 100000 Pieds-Noirs d'Algérie! Et, si pour tous, l'exode est présent, l' exil lui est parfois préparé. Ce ne sont pas les mêmes 8

populations qui se fixent. Certaines pressentent une évolution politique qui leur sera défavorable et préparent une retraite, ou tout au moins un point de chute: ce sera le cas pour les "Marocains", pour quelques "Algériens". Les autres fuient précipitamment une situation devenue intenable comme en Egypte ou sans plus d'espoir; ainsi pour la très grande majorité des rapatriés d'Algérie. Le caractère soudain du départ explique la non-préparation d'un retour dont on ne sait ce qu'il signifie. Cette étude des rapatriements montre, à rebours, que la France n'a jamais eu de politique coloniale d'ensemble mais des compromis difficilement trouvés entre le discours officiel et la réalité des décisions prises ponctuellement. Cette attitude se retrouve dans les rapatriements et dans ce cadre, l'Algérie est, une nouvelle fois, à part. Le pays n'est pas que l'archétype quasi parfait de la colonisation et du colonialisme. L'emploi que nous faisons des deux mots montre que l'Algérie est à la fois l'avatar, le dernier-né des mouvements de colonisation "de peuplement" des XVIIème et XVIIIème siècles et le précurseur du colonialisme de l'époque contemporaine. Charnière entre deux idées, la colonisation de peuplement et l'idée impériale qui vise à asseoir la puissance d'un pays, l'Algérie sous domination française sera "tiraillée" entre la "tropicalisation" et l'anti-colonialisme. On peut donc mieux comprendre les conditions du rapatriement de 1962 et ces sentiments d'exil qui perdurent. Disons-le d'emblée pour ne pas y revenir et pour éviter un des nombreux lieux communs: la population "française" d'Algérie (et dans une grande mesure d'Afrique du Nord) est la résultante d'apports très divers; Français certes mais aussi, et en plus grand nombre, des Espagnols, Italiens, Allemands, Maltais ... naturalisés pour la plupart à partir de 1889, et des populations "indigènes" juive et musulmane. Quelle est donc la valeur donnée à ces rapatriements-Ià? Disons-le clairement le terme "Pied-Noir" ne se confond pas avec celui de rapatriés, ni d'ailleurs avec celui des Français originaire d'Afrique du nord. Les "Harkis" sont tout autant des rapatriés non pied-noir et ne dit-on pas juif pied-noir comme pour évoquer une double appartenance? Il serait alors vain d'essayer de regrouper sous le vocable pied-noir l'ensemble des exilés qui forment une "société" très hétéroclite et hétérogène. 9

Multiforme, l'accueil l'est aussi. Les dispositions ne sont pas les mêmes selon que l'on s'adresse à quelques centaines de réfugiés ou à des centaines de milliers. Deux constantes toutefois dans la prise en charge officielle des rapatriements et qui se retrouvent dans le discours politique: la minoration du nombre des rapatriements et empêcher une concentration de rapatriés dans les régions parisienne et marseillaise! De fait, l'Etat se trouve toujours en deçà de ses responsabilités et sur Marseille, seules les initiatives privées permettent d'atténuer les tensions provoquées par le rapatriement de 1962. En revanche, l'Etat va prendre en charge le rapatriement des "Harkis", terme sans doute impropre pour parler de population musulmane. Aux conditions catastrophiques du rapatriement succède un accueil particulier dominé par la notion d'invisibilité. Placés sous les ordres du Préfet des Bouches-du-Rhône, des officiers spécialisés vont accompagner, encadrer, diriger les familles vers les camps et les centres situés en grande partie dans la "campagne". Cette notion d'invisibilité est issue de la volonté d'assurer à ceux qui ont choisi le camp de la France une plus grande sécurité mais elle comporte de fait une exclusion quasi totale du milieu ambiant et n'autorise que peu de contacts avec la population autochtone. Et cela, y compris dans le cas d'initiatives privées comme celle du Bachaga Boualem au Mas Thibert. En cette période, Marseille est en pleine transformation, tiraillée entre l'idée impériale et l'espérance d'une "révolution sociale", entre le nord de l'Europe et la Méditerranée. Cette transformation, grandement voulue, aboutit à une modification radicale de la ville et à l'émergence d'un nouveau paysage urbain. La ville joue sur les deux espaces mais en a t-elle les moyens? Marseille n'est pas en effet maîtresse de son destin européen comme d'ailleurs de la décolonisation. La tentation européenne semble contrebalancer par une vie rythmée par les chocs de la décolonisation. Les mêmes dates charnières apparaissent - 1954, 1962 - marquant les mêmes obsessions. Cependant, la Méditerranée semble chaque fois l'emporter: 1962 est plus l'indépendance de l'Algérie et l'arrivée des Pieds-Noirs que l'oléoduc Lavéra-Karslruhe ou la création d'un syndicat mixte d'aménagement et d'équipement du golfe de Fos-sur-Mer ! L'enjeu colonial dans la ville phocéenne dépasse de beaucoup les seules considérations économiques. Les affrontements 10

politiques y sont plus virulents que violents, plus dichotomiques aussi. Mais ils sont le fait de quelques personnes, et la population marseillaise n'en fait pas grand état jusqu'au grand exode de 1962. Si la guerre d'Algérie a ravivé les passions et catalysé les prises de positions extrémistes, le rapatriement de 1962, par son caractère massif, devait renforcer les uns et les autres dans une incompréhension réciproque. Les problèmes latents éclatent au grand jour. Dans l'immédiat, il s'agit d'assurer un hébergement, d'apporter un réconfort, puis, la vague passée, pour ceux qui décident de rester dans la ville, il faut prévoir des logements et des postes d'emploi au-delà de la résolution des manifestations psychologiques. La présence nouvelle des rapatriés dans la ville a une conséquence directe: une profonde transformation démographique. La population marseillaise passe de 650 000 à 890 000 personnes entre 1954 et 1968 et le rôle tenu par les rapatriés, de quelque origine qu'ils soient, est primordial. Nous savons que le département des Bouches-du-Rhône accueille 155 000 rapatriés en 1964 dont près de 120 000 pour la seule ville phocéenne (et sans que nous puissions y rajouter le croît naturel) ! L'absorption de ces nouveaux Marseillais aggrave les problèmes de logement que la ville connaît. La construction de nouvelles cités en logement social et d'ensembles immobiliers "privés" vise d'abord à résorber les bidonvilles et les taudis accumulés par la ville aux lendemains de la seconde guerre mondiale. De fait, pour les Marseillais, les rapatriés deviennent des concurrents "privilégiés" auxquels l'Etat accorde, de droit, 30 % des logements H.L.M. et que l'on dote d'un programme spécial de constructions! La cohabitation n'est pas toujours facile. Presque naturellement, et alors que cela ne correspond pas du tout à leurs attentes, les Pieds-Noirs se retrouvent dans les grandes cités de l'est et du nord de la ville. Ils arrivent à représenter plus de 20 % de la population totaJe de certains quartiers comme la Rose, la Pan ouse ou Sainte- Marguerite! Le corollaire au logement est bien évidemment J'emploi. L'arrivée des rapatriés pouvait faire craindre une forte augmentation du chômage dans une ville en lent déclin économique. Il n'en est rien. La création de nouvelles affaires, le développement et la modernisation de secteurs économiques, ainsi que Je gonflement notable de la masse monétaire expliquent la rapide intégration des Pieds-Noirs dans le tissu économique de la ville. Marseille retrouve Il

la prospérité économique. Le déplacement des activités portuaires vers l'ouest, l'importance prise par le trafic pétrolier, la volonté d'y créer un grand pôle industriel aboutissent à une multiplication d'espaces pourvoyeurs d'emplois. Pour la ville, d'abord, les marchés avec les ex-colonies ou territoires français ne sont pas perdus du jour au lendemain. Ensuite, le développement d'une construction immobilière importante donne du travail et permet d'être, enfin, convenablement logé, certes sans plus. Ainsi, malgré l'arrivée des Pieds-Noirs, le chômage baisse dès le début de l'année 1964 et tous semblent connaître une amélioration de leurs conditions de vie. Est-ce à dire que la croissance économique de la ville phocéenne et de ses environs reste une affaire pied-noir? Evidemment pas. Les Pieds-Noirs ne sont qu'un des éléments de cette croissance. D'ailleurs, certains signes montrent que la prospérité n'est peut-être pas aussi durable qu'on le pense. Les grandes tendances du siècle ne sont pas inversées: la fin des activités industrielles traditionnelles de la ville se précise sans que nous assistions à un autre développement par ailleurs. Peu à peu, les marchés méditerranéens sont perdus alors que l'ouverture sur l'Europe du nord n'en est qu'aux atermoiements. La tertiarisation s'accentue dans la ville au détriment d'activités "de pointe" demandant un personnel très qualifié qu'on ne trouve pas sur place... Dans ce cadre, les Pieds-Noirs n'auraient masqué qu'un lent déclin économique et n'auraient apporté qu'une bouffée d'oxygène salutaire certes mais insuffisante à l'inversion des tendances économiques quasi séculaires. Les rapatriés ont surpris par leur audace. Dans un monde où il faut tout reconstruire, le sentiment d'insécurité peut aussi avoir des effets bénéfiques. En début d'année 1971, la ville leur érige un monument comme gage d'une intégration réussie et de leur apport à la ville. La démarche, généreuse, étonne à quelques semaines des élections municipales. Il va de soi que le comportement des PiedsNoirs est très différent de celui des Marseillais dans beaucoup de domaines. Le jeu politique par exemple ne fonctionne plus comme avant dans la ville et les mécanismes de solidarité ne sont pas davantage marqués par le clientélisme dans lequel la ville continue à vivre. Sans doute, entre 1964 et 1974, constatons-nous un certain rejet de la politique chez les Pieds-Noirs. De fait, entre "ceux qui accueillent" et "ceux qui arrivent" naissent des incompréhensions et des malentendus qui auront du mal à s'effacer. De même, la présen12

ce d'une forte minorité maghrébine rappelle une histoire proche, douloureuse, et dans le même temps, devient un enjeu plus politique qu'économique. Toutefois, les rapports entre "communautés" ne sont pas forcément conflictuels. En tout cas, moins manichéens que ne le laisse entrevoir la presse marseillaise. Que des PiedsNoirs aient participé à l'explosion de violences racistes de 1973, cela est indéniable. Mais d'autres se retrouvent dans les manifestations qui suivent condamnant ces actes xénophobes. C'est d'ailleurs dans les premières années soixante-dix que nous constatons la fin de l'exil. Le "monde extérieur" ne remet plus en cause l'arrivée des rapatriés d'Algérie et désormais ceux-ci commencent à revendiquer l'appellation "pied-noir". La "visibilité" s'affirme à travers de nouvelles formes de sociabilité. Dans ce cadre, la présence de milliers de juifs pieds-noirs transforme radicalement la petite communauté juive, très intégrée, de la ville phocéenne. Comment la ville allait-elle "résoudre" les problèmes d'au moins quatre "communautés" qui s'interpénétraient, communautés aux contours mal définis. A vrai dire, le terme -communauté- est sans doute impropre et ne permet pas de se rendre compte des réalités. D'ailleurs, l'imprécision du terme a une première conséquence: la faiblesse du réseau de sociabilité! Remarquons que les PiedsNoirs n'ont pas eu, jusqu'à une date très récente, d'associations avec le vocable pied-noir! Naturellement, une grande partie des rapatriés se retrouve dans les associations de défense à caractère revendicatif dès 1957 (date de la création de l'A.F.A.N.O.M.A., regroupant déjà des rapatriés du Maroc, de Tunisie et des "repliés d'Algérie"). Ces associations font souvent l'unanimité autour de l'indemnisation dans un cadre national. Leur audience décline petit à petit à la fin des années soixante-dix. Parallèlement à cette perte d'influence, d'autres associations, amicales à caractère cette fois géographique ou thématique, voient le jour. Elles sont parfois importantes mais de fait exclusives. Il faut attendre le milieu des années quatre-vingt pour que des associations, d'un "nouveau style", affichant un caractère nettement culturel se créent. Ce n'est pas un hasard si elles se créent alors: nous sommes au tournant de la réalité et de l'existence de la "communauté" pied-noir. En effet, la "fin du deuil" se précise. Est-ce à dire que les rapatriés et les Pieds-noirs sont entrés dans l'Histoire, et plus particulièrement dans l'histoire de Marseille? Certainement. Pourtant, ces associa13

tions, si elles "mordent" sur une deuxième génération de piedsnoirs, semblent connaître des difficultés à s'implanter dans la ville. Ou alors, doivent-elles se trouver à la périphérie; c'est le cas de Carnoux-Racines. La difficulté d'appréhender une identité pied-noir vient sans doute qu'il Y a là des groupes identitaires avec le même élément fondateur. Ce n'est pas 1830 qui crée le Pied-Noir mais 1962. Le rapatriement massif, le déracinement et l'éparpillement sur le sol français, les incertitudes dues à l'exil contribuent au renforcement d'une conscience commune au-delà d'une unité religieuse, ethnique ou linguistique qui lui fait défaut. Pour que la communauté piednoir existe, il lui faut une histoire-référence. Or, celle-ci ne peut pas être l'histoire de France. C'est sans doute par un retour à sa propre histoire que la communauté pied-noir trouvera les éléments d'une réflexion identitaire. Sinon, ses membres se fondront sans problème dans un ensemble français déjà très hétérogène. La question de l'existence et de l'unité des Pieds-Noirs se pose désormais avec une acuité bien réelle.

14

PREMIERE

PARTIE

DES MIGRATIONS ORIGINALES

Chapitre 1

UN FLUX INEGAL ET MULTIFORME
Toute décolonisation, quelle que soit la nation tutélaire ou le pays colonisé, a donné lieu à des rapatriements. La période d'après la Deuxième guerre mondiale reste grandement marquée par les migrations de type "politique" dont l'Europe occidentale, par la force de l'histoire coloniale, subit les contrecoups. La GrandeBretagne, les Pays-Bas, la Belgique, la France et en d'autres circonstances l'Allemagne de l'Ouest, ont dû faire face aux rapatriements, aux exodes, aux expulsions. Là aussi, les mots sont à redéfimr. Dans ce cadre marqué par les problèmes de l'accueil, de la réinstallation, voire de l'indemnisation, l'année 1962 sera un épisode particulier tant par le nombre des rapatriés que par le laps de temps dans lequel le "retour" se déroule. Les différences entre les rapatriements sont sensibles d'un pays à l'autre: aux Pays-Bas, par exemple, le rapatriement a touché quelques 265 000 personnes venant principalement d'Indonésie et s'est étalé sur près d'une quinzaine d'années, et en Grande-Bretagne, les mouvements de population n'ont jamais été très importants. En France, cela s'affirme avec plus de force, touchant un million et demi de personnes sur une dizaine d'années. Encore qu'il faille ici établir de sérieuses distinctions et revenir sur l'année 1962 et le problème soulevé par l'indépendance de l'Algérie. La crise indochinoise, la fin des protectorats sur le Maroc et la Tunisie, l'affaire de Suez puis celle de Bizerte et l'indépendance de l'Algérie donnent lieu à des mouvements de population peu comparables entre-eux. D'un autre côté, l'Etat français est pour la première fois confronté à ce type de problème et les analyses auxquelles il se livre restent imprécises et incertaines. Toutefois, toutes souli17

gnent le rôle primordial de Marseille dans les rapatriements. La position géographique de la ville phocéenne, débouché "naturel" de l'Empire, devient une idée majeure pour les rapatriements, entre transit -idée techno-diplomatique de l'Etat- et installation -idée affective- pour un grand nombre de rapatriés. Marseille voit donc débarquer un flux inégal en nombre, hétéroclite en composition sociologique et multiforme dans les dispositions prises à l'arrivée (accueil, reclassement, réinstallation...). C'est cela qu'il nous faut saisir avant tout.

Les rapatriés d'Indochine
Malgré la défaite du Japon en 1945, la restauration de la puissance tutélaire française en Indochine est compromise autant par les sympathies affichées par le président Roosevelt pour l'indépendance des pays colonisés que par la constitution par Ho Chi Minh d'une République démocratique au Viêt-nam. Les accords de mars 1946 reconnaissent certes l'indépendance du Vietnam dans le cadre de l'Union française mais ne satisfont personne. Le bombardement à la fin 1946 d'Haiphong et l'insurrection viêt-minh à Hanoi annoncent un affrontement militaire qui durera huit ans. On n'assiste pas alors à un mouvement de population venant d'Indochine. Ce serait même le contraire. A Marseille, on s'occupe du rapatriement des travailleurs issus de la Main d'Oeuvre Indochinoise et des "tirailleurs" ainsi que de l'embarquement du corps expéditionnaire français. Pour l'heure, les Marseillais restent indifférents à cette guerre lointaine. Dans la ville, elle se joue entre associations dont les noms et les buts avoués situent bien leur position: l'Amicale des Indochinois de Marseille, créée en février 1944, et l'Association nationale pour l'Indochine française, créée en août 19431 ont toutes deux comme objectif "l'affection et l'attachement de l'Indochine à la mère patrie2". En revanche, l'amicale Aï-Huu amicale mutuelle annamite, créée en 1945, se transformera en Association mutuelle des Vietnamiens et sera favorable aux thèses indépendantistes. Il faut attendre l'année 1953 pour voir un premier flux de rapatriés d'Indochine débarquer à Marseille. Soulignons que les conditions de vie des Français en Indochine sont de plus en plus difficiles à l'instar de l'effritement de l'espace colonial qui ne représente plus qu'une mince bande territoriale. La première étape 18

du rapatriement consiste en un repli sur Hanoi puis, dès octobre 1954, un second repli vers Haiphong qui se termine en décembre de la même année comme le prévoient les accords de Genève. Une certaine désinvolture accompagne, et caractérise, le désengagement de la France en Indochine. Le maintien de la présence française reste un point qui n'a jamais été réellement abordé entre le ministre des Affaires Etrangères de la République démocratique vietnamienne, Pham Van Dong, et Pierre Mendès-France. Aucune garantie particulière n'est accordée aux Français désirant rester au Viêt-nam, ni même à Hanoi, ou alors à leurs risques et périls comme le soulignent de concert l'adjoint du Gouverneur Sainteny, Billecocq, et le commissaire général adjoint Bordaz, stipulant que"...que la France déclinait en conséquence toute responsabilité du fait de la décision qu'ils (entendons les Français) devront prendre ainsi en toute liberté et connaissance de cause!" 3. Au défaut de protection des biens et des personnes civiles, le gouvernement français ne se soucie pas davantage d'une prise en charge du rapatriement. S'il pourvoit aux frais de repliement et de rapatriement des fonctionnaires et s'il assure dans d'assez bonnes conditions l'évacuation au dessous du 20ème parallèle d'un grand nombre de Vietnamiens, il se désintéresse, comme le déclare le Président de la Chambre de Commerce de Hanoi devant l'Assemblée des Présidents des Chambres de Commerce de l'Union française le 15 décembre 1954, quasi complètement "des conditions dans lesquelles les civils français, non fonctionnaires, ont dû assumer une évacuation et un rapatriement dans lequel, pour beaucoup, ontfondu des avoirs difficilement réalisés à la hâte"4. Dès 1955, le chiffre des rapatriés d'Indochine s'élève déjà à 2 845 et double l'année suivante avec plus de 5 200 rapatriés! L'année 1956 va regrouper près de la moitié du total des rapatriements. En 1957, encore 1 330 rapatriés, puis de 5 à 700 les années suivantes. Au total, entre 1955 et 1961, on comptabilisera plus de 12000 rapatriés d'Indochine. Marseille reste le lieu d'arrivée pour la plus grande partie d'entre eux. Le Préfet des Bouches-du-Rhône, LG.A.M.E. (Inspecteur Général de l'Administration en Mission Extraordinaire) de la IXème région, écrit en septembre 1955 au Maire de la ville Gaston Defferre pour l'avertir de la soudaine augmentation des rapatriements: "j'ai l'honneur de vous faire connaître que d'ici la fin de l'année, 2 500 réfugiés d'Indochine doivent débarquer à Marseille à la cadence de 500 toutes les trois 19

semaines". Ceux qui débarquent sont tous de nationalité française et viennent de passer près d'un an dans des campements à Saigon. L'accueil est peu chaleureux et surtout déficient! Si l'Association des Anciens du C.E.F.E.O. et le Comité d'aide aux rapatriés d'Indochine présidé par le colonel Danjaume assurent la défense des biens des rapatriés et accordent quelques aides, l'Etat n'arrive pas à prévoir un hébergement convenable et suffisant. On minore systématiquement le nombre des réfugiés: quand le SIS Fair Sea arrive à Marseille avec 753 personnes (dont 102 hommes,177 femmes et 474 enfants), on s'aperçoit que l'on a prévu un hébergement pour 502 personnes! Il faut à la hâte trouver des lieux d'accueil; le Centre d'accueil de Sainte-Marguerite et l'hôtel Bompard hébergeront respectivement 75 et 150 personnes, le Centre du Lacydon de l' Entr' aide des Bouches-du-Rhône une centaine de personnes, et diverses associations d'aides se mobiliseront, jusqu'aux Petites soeurs des Pauvres d'Avignon, pour assurer un toit aux rapatriés... Sept familles malgré tout resteront en gare Saint-Charles! Quelques mois plus tard, l'arrivée du Skaubryn reposera le même problème. Sur les 12 000 rapatriés, 2 000 resteront sur Marseille ou dans les environs non sans connaître les difficultés liées au logement. La ville se lance à peine dans une construction immobilière qui va bouleverser le paysage urbain et mettre fin aux grands bidonvilles et taudis d'après-guerre. Partiel sans doute mais révélateur d'une pénurie de logement, en juin 1956, le cas de 3 familles rapatriées d'Indochine avec 5, 6 et 8 enfants, hébergées au centre de Sainte-Marguerite, dont les chefs de famille travaillent, et qui doivent se diriger vers le camp du Grand Arenas, leurs demandes d'H.L.M. ayant été rejetées car la liste d'attente était de plusieurs années! Deux ans plus tard, pour favoriser une plus grande insertion des rapatriés d'Indochine, on envisage la création en Camargue, et pour la riziculture, d'un village composé exclusivement de rapatriés d'origine asiatiques. Cela ne se fera pas, l'idée venant peut-être trop tard et promettait de durer encore quelque temps! La dispersion des rapatriés sur le sol métropolitain avait commencé dès novembre 1955 avec les camps de Luc-sur-Argens et de Villeneuve-sur-Lot et après que la Commission interministérielle pour les rapatriés d'Indochine, créée depuis peu, ait poussé à 20

l'installation en province ou dans les campagnes6. Le rapatriement d'Indochine n'est pas un rapatriement massif, mais a pourtant soulevé des interrogations quant à l'accueil et à l'installation en France. Si l'on reste encore pour une relative liberté d'implantation, cette liberté exclut tout de même les régions parisienne et marseillaise. Le second point concerne le dysfonctionnement entre l'évaluation des rapatriés et la réalité, dont Marseille accusera, souvent esseulée, les contrecoups parfois violents.

Suez et les rapatriés d'Egypte
Parallèlement à cette première vague de rapatriés, Marseille voit débarquer des réfugiés "différents" venant d'Egypte. Dans ce cas, l'explication n'est pas à chercher dans une accession à l'indépendance, mais dans la volonté du gouvernement égyptien de recouvrer ses droits sur la totalité de son territoire en nationalisant le canal de Suez et l'échec de deux puissances coloniales, la Grande-Bretagne et la France, voulant s'y opposer. Le débarquement des Français et des Britanniques à Port-Saïd en novembre 1956 est d'emblée rejeté par la quasi totalité de la communauté internationale qui impose, peu après, un retrait des troupes. Fort d'une victoire plus politique que militaire, le gouvernement égyptien fait procéder à de nombreuses arrestations et expulsions dont certaines manu militari. La désorganisation de la représentation consulaire française oblige le gouvernement français à solliciter l'aide du consul de la Confédération helvétique afin d'assurer un soutien aux Français expulsés dans les dix jours à compter du 22 novembre 1956. Cet exode précipité n'a pourtant rien de massif, ni de spectaculaire. A la vérité, il a débuté dès l'été 1956 avec l'arrivée dans le port phocéen du SIS Samsun le 3 septembre ayant à son bord 464 rapatriés. A Marseille, le Comité d' Entr' aide aux Français de l'Etranger (dépendant de l'Entr'aide des Bouches-du-Rhône) se charge généralement de l'accueil, épaulé par la Croix-Rouge française. Comme nous l'avions vu pour les rapatriés d'Indochine, la préfecture n'a pas obtenu les moyens nécessaires à un accueil satisfaisant et a dû, une nouvelle fois, se tourner vers des initiatives privées. Pour les 464 rapatriés du Samsun, le Centre d'hébergement de la Chaumière (quartier les Olives) et le Centre d'accueil colonial de Sainte- Marguerite (rouvert entre-temps) n'offrent que 63 places! 21

Le flux migratoire reste heureusement modéré. Entre septembre et octobre 1956, sur les quelques centaines de réfugiés débarquant à Marseille, 287 sont orientés vers la villa "les Vagues" à Saint-Cyr-Ies-Lecques qui sert alors de premier centre d'hébergement? Le relatif petit nombre pennet une orientation et un reclassement somme toute rapides. A la mi-novembre, à quelques jours de l'ultimatum d'expulsion des Français d' Egypte, 74 personnes étaient encore présentes à Saint-Cyr-1es-Lecques. L'accélération du mouvement migratoire en fin novembredébut décembre pose moins le problème de l'accueil que celui de la réinsertion. Ceux qui arrivent sont, en effet, de conditions modestes, Français ou non -nous avons recensé près d'un millier de juifs apatrides du Maroc et de Tunisie dans ce rapatriement!- qu'il faut bien aider. Le Préfet des Bouches-du-Rhône, qui a toujours montré une réelle sollicitude pour les rapatriés, organise en janvier 1957 une réunion regroupant l'ensemble des directeurs des grands services régionaux et départementaux ayant pour objet l'amélioration de l'accueil, de l'hébergement et l'attribution de premiers secours. A cette date, Paris et Marseille se partagent les dossiers des rapatriés d'Egypte soit, respectivement 3 480 et 2 029 personnes, mais, seuls 20% des chefs de famille sont reclassés. Il faut bien, pour les autres, accorder une indemnité de dépannage qui se monte à 1 800 francs par jour et par personne sur Paris et 1 000 francs à Marseille. Preuve, s'il en est, de l'impécuniosité des rapatriés d'Egypte, sur les 2 029 personnes inscrites à la Préfecture des Bouches-du-Rhône, 1 734 bénéficient de l'indemnité!8 Le caractère temporaire de l'aide financière et le souci de voir cette migration se fondre dans le territoire français obligent le secrétariat d'Etat à l'Industrie et au Commerce à demander l'appui des Chambres de Commerce. "Les ressortissants français, contraints de quitter l'Egypte dans de délais extrêmement brefs, et en abandonnant tous leurs biens, se trouvent dans la majorité des cas à leur arrivée en France dans une situation si difficile que le Ministère des Affaires étrangères a dû organiser leur accueil et les premiers secours. Mais cette situation ne saurait être que provisoire et il importe d'envisager le reclassement dans des délais aussi brefs que possible de tous les rapatriés susceptibles de travailler. Ils seraient environ 2 500 à 3 OOO...etil y aurait intérêt à ne pas
maintenir les rapatriés dans la région parisienne. Malgré les injonctions gouvernementales, 22
" 9

la grande majori-

té des rapatriés d'Egypte va s'installer à Marseille et dans la région parisienne. Ils seront même plus nombreux à s'inscrire dans la ville phocéenne en juin 1957 (3 595 personnes) qu'ils ne l'étaient en février (2 029) !10 Au total, ce flot concernera quelque 10 000 personnes, y compris les apatrides et le personnel du canal de Suez évacué entre décembre 1956 et janvier 1957. Ce flux soudain certes mais relativement modéré ne posa que peu de problèmes d'insertion, du moins en ce qui concerne les rapatriés de nationalité française. Beaucoup possédaient un atout non négligeable maniant outre le français, les langues anglaise et italienne et l'industrie touristique de la ville phocéenne pouvait dès lors compter sur un personnel qualifié. Le rapatriement d'Egypte est, en bien des points, comparable à celui d'Indochine. Il a cependant le mérite d'interpeller le gouvernement sur un point qui ne cesse depuis d'envenimer les relations entre les milieux rapatriés et les gouvernements: l'indemnisation. Lors de la session ordinaire 1956-1957 du Parlement, le gouvernement propose, le 7 février 1957, une loi visant à l'indemnisation des fonctionnaires et des agents français expulsés d'Egypte. Or, peu de temps après, le gouvernement estime à 400 000 francs le montant minimum de la réinstallation par famille rapatriée! Le principe de la réinstallation avait primé sur celui de l'indemnisation, principe appliqué pour tous les rapatriements dont on pressentait l'inéluctabilité, et qui sera de mise jusqu'en 1970 !

La fin des protectorats
Lorsque l'on parle des rapatriements, on a tendance, par une typologie jamais explicitée, d'associer le Maroc et la Tunisie. Il est vrai que le système politique du protectorat s'appliquant aux deux pays et le temps relativement court qui sépare les deux pays dans l'accession à l'indépendance semblent être les facteurs d'une histoire sinon commune, au moins parallèle11. Le nombre même de leurs "rapatriés" incite à les rassembler. Au 1er janvier 1962, la France compte 160 000 rapatriés de Tunisie et 154 000 du Maroc. Tant et si bien que le gouvernement aborde ces rapatriements avec un même objectif, un même accueil, un même Bureau d'orientation. Les rapatriements sont donc associés comme pour mieux les opposer à celui qu'on prévoit venant 23

d'Algérie. Pourtant, au-delà des ressemblances, l'histoire vécue par chaque personne reste singulière. Ensuite, à partir justement de 1962, les données des rapatriements se modifieront sensiblement atteignant 265 000 personnes pour le Maroc et 190 000 pour la Tunisie! Enfin, ceux qui débarquent à Marseille sont sociologiquement très différents et les traces laissées par les uns et les autres seront diverses; nous pensons particulièrement à la création de Carnoux -en-Provence, création "marocaine". Les rapatriements issus de la fin des protectorats n'ont rien de comparable avec les mouvements étudiés jusque-là. C'est dire aussi que les situations dans les pays "colonisés" sont très diverses. A la veille de la seconde guerre mondiale, la population européenne du Maroc a rattrapé puis sensiblement distancé celle de Tunisie (325 000 et 250 000 respectivement). Outre le nombre, la composition de la population européenne est différente. Au Maroc, les Français représentent 85% de la population européenne, les Espagnols 10% et les Italiens 5%. Les groupes ethniques et sociaux semblent plus tranchés et l'esprit "colon" y est sans doute plus affirmé. En revanche, en Tunisie les Français en représentent 64% et les Italiens 36%. Ils sont plus anciennement installés et généralement de condition plus modeste que ceux du Maroc. Tous traits que nous allons retrouver dans les rapatriements. Paradoxalement, les départs les plus nombreux ont lieu en Tunisie les toutes premières années de l'indépendance avec une décroissance nette chaque année entre 1957 et 1964, si ce n'est l'affaire de Bizerte en 196112, événement purement conjoncturel, qui fait brusquement remonter une courbe déclinante. Si les départs se constatent dès 1954, la "grande" année des rapatriements reste 1957 où près d' 1/3 des Européens quittent le sol tunisien! En 5 ans, de 1957 à 1961, plus de 60% des Européens du pays partent dont 80% de la communauté française. Au Maroc, si l'année 1957 est aussi celle du plus grand nombre de départs vers la France, la courbe s'inverse par rapport à celle de Tunisie, s'affirmant chaque année davantage et cela jusqu'en 1964! L'étalement des départs de 1954 à 1964, malgré quelques événements déplorables (ceux de Meknès en novembre 1956 par exemple), fait que de 1957 à 1961 les départs ne touchent que 55% des Français du Maroc. Si en 1962, le rapatriement du Maroc ne concerne que 10 000 personnes, les années 1963 et 1964 24

verront près de 90 000 personnes partir vers la Francel3. Une courbe des départs relativement régulière permet, une fois passé le déchirement des premiers rapatriements, d'envisager à terme un repli ou, tout au moins, un point de chute en métropole. Le cas semble net pour les rapatriés du Maroc. L'évolution de la situation incite un nombre chaque fois plus important de Français à envisager de quitter le pays. L'espace prospecté reste, pour la plupart, le territoire métropolitain, mais peu sont en mesure de se lancer dans l'aventure. Certains se groupent en société ou en coopérative comme la Coopérative immobilière française qui se crée en mars 1957 à Casablanca et qui sera à l'origine de la création de Carnoux. D'autres sont aidés par les milieux économiques comme la Chambre française de Commerce et d'Industrie d'Oudjda. Son président, M.A. Amsellem, décide de déléguer entre décembre 1956 et janvier 1957 quelques uns de ses membres auprès des grandes chambres de commerce de la métropole en vue d'établir un fichier des régions et des activités vers lesquelles Hil y aurait avantage d'aiguiller des entrepreneurs français du Maroc" 14. Rien de tel en revanche, à notre connaissance, en Tunisie où l'ambassade de France prend en charge la totalité des frais de transport vers la métropole ainsi que l'octroi de secours compris entre 25 et 40 000 francs par membre de la famillel5. La crise de Bizerte qui bouleversera ce système d'aides nous apportera la preuve d'une plus grande indigence des rapatriés de Tunisie. Devant l'importance des rapatriements de 1956 et anticipant celui de 1957, le gouvernement crée à Marseille en janvier 1957 le Bureau d'Orientation pour les Affaires marocaine et tunisienne dépendant du ministère des Affaires étrangères. Cette création, 2, rue Beauveau, ne l'est pas à proprement parler ex-nihilo mais il s'agit de la transformation des Représentations dans la ville phocéenne des Offices de Tunisie et du Maroc. L'objectif du nouvel organisme est d'accueillir, de secourir et d'orienter les rapatriés du Maroc et de Tunisie. Le but est louable mais comment faire face à des milliers de rapatriés. En quelques mois, d'avril à septembre 1957, plus de 28 000 personnes se présentent rue Beauveau. Près de 5 800 chefs de famille sont secourus financièrement (représentant 17 000 personnes), 5 909 passent par le service social et 1 500 par le service du placement! 16. Devant l'ampleur du mouvement, le 6 juin, le gouverne25

ment prévoit même l'ouverture du camp de Saint-Maurice l'Ardoise aux rapatriés du Maroc et Tunisie et cela pour 3 ans en vue de soulager la ville de Marseille. Au 30 avril 1961, les 27 fonctionnaires du Bureau d'Orientation auront constitué plus de 28 000 dossiers du Maroc, de Tunisie et de Guinée, indépendante depuis octobre 1958 (2000 rapatriés à cette date). Cadence des rapatriements de Tunisie et de Maroc: Novembre 1956 Décembre 1956 Janvier 1957 Février 1957 Au 15 mars 1957 Thnisie 1904 1423 704 753 700 5484 Maroc 450 1164 1 100 1 195 1 700 5609 Total 2354 2587 1804 1948 2400 Il 093

Le Bureau, ayant une "vocation" régionale, cherche à répartir les rapatriés dans l'ensemble de la France. En septembre 1958, le Préfet attire l'attention du Directeur général de l'Assistance publique à Marseille sur la nécessité de "désengorger" la ville. Rien, dans les mécanismes de l'accueil et des indemnités, ne saurait être en mesure de maintenir à Marseille les rapatriés "qui entendraient initialement se rendre dans un autre point de France" 17. L'incitation n'a rien ici de coercitif et le principe admis reste celui de la libre implantation du rapatrié. Sur l'ensemble des rapatriés débarquant à Marseille, nous avons pu déterminer une liste des directions prises préférentiellement. La IXème région (regroupant les départements méditerranéens) arrive très largement en tête pour 48% des rapatriés, et 32% pour le seul département des Bouches-du-Rhône! La région parisienne est demandée par 22%, le Sud-Ouest 9%, Nord-Alsace-Lorraine-Jura 5%, Alpes-Lyon-Dijon 7%, les 9% restant se répartissant dans le reste de la France. La réponse gouvernementale sera une multiplication des Bureaux d'Orientation. A ceux créés initialement, c'est à dire Marseille, Bordeaux, Toulouse, Lyon et Paris, on ajoute en juin 1957 Metz et Lille se devant être "attractifs" et des "annexes", soit, Nice, la Corse, Digne, Grenoble, Tours et Montpellier. Les résultats ne sont pas 26