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De la mobilisation à la victoire (1939-1946)

De
402 pages
L'auteur livre ici l'histoire de son père, Marcel Autant. Appelé au service militaire à la fin de l'été 1939, il combat à Stonne en mai 1940, s'engage dans l'armée d'armistice jusqu'à sa dissolution, est déporté au STO puis membre de la Résistance après son évasion. Son engagement lui permettra d'approcher d'éminents personnages tels de Lattre, Salan ou Béthouart.
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DE LA MOBILISATION
À LA VICTOIRE
1939-1946
Un singulier parcours sous l’uniforme
durant le second conflit mondial

Collection ‘Historiques’
Dirigée par Bruno Péquignot et Denis Rolland

La collection « Historiques » a pour vocation de présenter les recherches les
plus récentes en sciences historiques. La collection est ouverte à la diversité des
thèmes d'étude et des périodes historiques.
Elle comprend trois séries: la première s’intitulant «travaux »est ouverte
aux études respectant une démarche scientifique (l’accent est particulièrement
mis sur la recherche universitaire) tandis que la deuxième intitulée « sources » a
pour objectif d’éditer des témoignages de contemporains relatifs à des
événements d’ampleur historique ou de publier tout texte dont la diffusion
enrichira le corpus documentaire de l’historien; enfin, la troisième, «essais »,
accueille des textes ayant une forte dimension historique sans pour autant
relever d’une démarche académique.

Série Travaux
Dernières parutions

Christian FEUCHER,Ali Bey, un voyageur espagnol en terre d’islam, 2012.
Mélanie GABE,Accoucher en France. De la libération aux années 1960, 2012.
Jean-Marc SERME,Andrew Jackson, l’homme privé. Émotions et sentiments
d’un homme de l’Ouest, 1767-1845, 2012.
Gilles GÉRARD,FamiyMaron ou la famille esclave àBourbon (île de la
Réunion), 2012.
Bernard CAILLOT,L’Angleterre face auxBourbons dans laGuerre
d’IndépendanceAméricaine. Paradoxe dans l’Europe des Lumières, 2012.
Alain COHEN,Le Comité des Inspecteurs de la salle, 2011.
Franck LAFAGE,Le théâtre de la Mort, 2011.
Clément LEIBOVITZ,L’entente Chamberlain-Hitler, 2011.
Peter HOSKINS,Dans les pas du PrinceNoir. Le chemin vers Poitiers
13551356,2011.
Janine OLMI,Longwy 1979, Pour que demeure la vie, 2011.
Fabrice MOUTHON,L’homme et la montagne,2011.
Fernando MONROY-AVELLA,Le timbre-poste espagnol et la représentation
du territoire, 2011.
François VALÉRIAN,Un prêtre anglais contreHenriIV, archéologie d’une
haine religieuse,2011.
Manuel DURAND-BARTHEZ,De Sedan à Sarajevo. 1870-1914 :
mésalliances cordiales, 2011.
Pascal MEYER,Hippocrate et le sacré, 2011.
Sébastien EVRARD,Les campagnes du général Lecourbe, 1794-1799, 2011.

Jean-Paul Autant

DE LA MOBILISATION
À LA VICTOIRE
1939-1946
Un singulier parcours sous luniforme
durant le second conflit mondial

Du même auteur

La bataille de Stonne, mai 1940, un choc frontal
durant la campagne deFrance,France-Europe-Editions, 2010.
Cet ouvrage a été présélectionné pour le prix littéraireHonneur et Patrie2011
deLa société d’entraide des membres de la Légion d’Honneur,
et couronné par le prixJacques-Chabannes2011
deL’association des écrivains combattants.

© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-96731-1
EAN : 9782296967311

Combattre, survivre, résister et vaincre.

Marcel AUTANT à Singen (Allemagne, mai1945)

1919-2003

« Ne te laisse pas prendre au tourbillon ;
mais, dans tout élan, propose-toi le juste.»

« Accommode-toi aux choses que t’assigne le sort ;
et les hommes que le destin te donne pour compagnons,
aime-les, mais du fond du cœur. »

1
Marc-Aurèle

1
121-180 ap. JC,Pensées pour moi-même, Livre IV, XXII (Flammarion, 1964, p. 63) et
Livre VI, XXXIX(ibidem, p. 94).

A CŒUR OUVERT

AVIS AU LECTEUR

Pour le petit garçon que je fus, né dans les premières années de
l’aprèsguerre, mon père, MarcelAutant -- j’en prends davantage conscience
aujourd’hui --, représenta au travers de sa propre aventure un véritable
symbole : celui, bien sûr, du héros mythique protecteur, mais aussi celui du
temps passé.
Ecolier, je buvais littéralement les leçons d’Histoire, de la même manière
que je me nourrissais des récits de mon père.Des faits héroïques ou banals,
extraordinaires ou quotidiensexpliquaient nos origines,nosancêtresetdonc,
unepartdenous-mêmesetdenotre époque.Leurs vies,toutcomme celles
demon grand-père etdemon père,meparaissaient lointaines,mais
j’éprouvais unfort sentiment mêlé de distance etdeproximité,mesentant
intimementconcerné.Leur histoire devenait un peu lamienne.La
perspectiveseraccourcissant singulièrementdans monesprit,j’appartenais
véritablementàlamême aventure,telleune continuation moderne
d’euxmêmes.J’enétais partieprenantepourenêtreleprolongement immédiat.Au
fond,jesentaiscombien toutcelame concernait personnellementet
n’accomplissait qu’uneseule et même destinéehumaine.
Plus tard,l’adolescence et l’âge adultemepoussèrent vivement versd’autres
lieuxet versdes préoccupations nouvelles.Lamémoires’enfouitdans
l’actiondu moment. Indépendant, je suivis ma propre voie et découvris
d’autres horizons, comme il convient à chaque homme. La vie m’entraîna
sur ses chemins. Mais aujourd’hui, je me prends à feuilleter mes souvenirs ;
et pour dire vrai, en cet instant de mon existence, ce sont plutôt eux qui me
convoquent et viennent me questionner.Ceux-là mêmes qui édifièrent, pour
une large part, ma personnalité, mes premiers acquis affectifs et cognitifs,
m’insérant dans un courant familial, social et historique. Le passé, mon
passé, frappe désormais à ma porte.

UNERECHERCHE HISTORIQUE ET UNE ENQUETE

Alors,jemesuis misendevoird’écrire.Préalablement,il m’a fallu
rassembler mes souvenirset meplongerdans lesdocumentsd’époque et les
ouvrages spécialisés.Prenantdela distance avecmes souvenirsd’enfantet
affectivement intenses sansen rejeteraucunement lasensibilité,j’aidû
approfondir objectivement monétude de cettepériode commeun réel sujet
d’observationetd’analysehistorique.

9

Or, sans l’avoir prévu, je me suis alors trouvé embarqué pour un véritable
voyage :souvent découverte, parfois pèlerinage, quelquefois surprise,
toujours recherche attentive, il se révéla finalement comme une fabuleuse
exploration.Cepériplemeparait,une fois lepassageparcouru,s’apparenter
àunchemin quasi initiatique,puisqu’il me découvrit nombre d’explications
etd’épisodesdelavie demon pèrequej’avais jusque-làpeuconnus,parfois
mêmeignorés.Apparutalors unéclairagenouveauet pluscomplet.Et par
là-même,j’ai senti qu’une forcemepoussait.Ellevenaitdelui,mon père, et
d’eux,les témoins rencontrés,souventacteursen prise avec cesévènements
historiques.Ceparcours initiatiquem’a donnéune clarténouvelle, fruit
d’unemeilleure compréhensionet pénétrationdesfaitsétudiés.Uneplus
grandeproximité avec ces témoinsetcette époque ena découlé
naturellement.

Ainsi,j’aidû ouvrir la boîte des souvenirsetdes vieilles photos, enveloppes
et papiers jaunisetconsulter lesécritsconservés par mon père.J’aiaussi
compulsé etcomparé desarchives militaires,rapportsetdocumentsdivers,
recherché et interrogé des témoinsdirects,visité certainsdes lieuxdont je
parle danscet ouvrage et qui,parfois,sont restés intacts.J’aiexaminéles
élémentsdel’époque,lesarticlesdepresse, étudié etconfrontélesarchives,
lesanalyses des spécialistes, les rapports des observateurs et des témoins.Au
fil des jours, ce travail d’investigation s’amplifia ; la matière s’étoffa au-delà
de ce que j’avais prévu.Fondamentalement, j’ai souhaité pétrir mon écrit de
réalité, non de fictif ou d’idéal.Il s’agitd’un récit historique, exposant des
faits non romancés.En outre, voulant me préserver du pathos, j’ai rejeté
volontairement cette pente naturelle qu’un fils éprouve envers son père. Y
suis-je parvenu ?Dans une grande mesure, je l’espère. Le lecteur en jugera.

J’exprimemaprofondegratitude aux nombreux témoins rencontrésaufilde
mes recherches. Ils m’ont ouvert très volontiers leurs souvenirs et leurs
archives personnelles, poussant souvent la générosité jusqu’à partager leur
table et leur couvert et, j’aime à le penser, pour certains, leur amitié. Ils
m’ont permis de pénétrer, voire de visiter leur humble maison comme leur
vaste demeureou leur domaine, lieux où se sont déroulés quelques
événements marquants de ce récit. L’humanité est une.

Quelle passionnanteaventure ! Un moment enthousiasmant et fort de ce
travail, complètement imprévu au début de ma démarche.Ce fut, pour moi,
un profond enrichissement personnel, inoubliable et irremplaçable.
Combien de gentillesse, d’attention, de bienveillance! Mais aussi combien
de dignité dans la mémoire de la souffrance, de noblesse de caractère et de
grandeur d’âme !De retenue et de modestie aussi devant le sacrifice parfois
terrible et l’épopée qu’ils ont vécus!J’entendsencoreleurs voix:«Nous
n’avions pasconscience de fairequelque chose d’exceptionnel. »[…]

10

«Nousétions là, c’est tombésur nous,ilfallaitbien quequelqu’un le
fasse !»[…]«On s’estdébrouillé commeonapu,làoù onétait!»Une
modestievoilant une constanceprofonde,unevolonté,un réelcourage et,
parfois, del’héroïsme au quotidien.
Le comblce :ombiende fois n’ai-jepasétégratifié deremerciementsalors
quejevenais solliciter un témoignage. «C’estbien, cequevousfaites »,
m’encouragèrentcertains ; lemonde àl’envers.
Comment nepas rester marquépar une expériencepersonnelle aussiforte et
par laqualitémorale de ces témoins ?Cette expérience a étépour moi un
choc depremièreimportance.Paradoxe : enquêtant sur lepassé,j’ai reçuau
présentdes leçonsdevie etd’espérance.Que de courage, desimplicité etde
hauteurdevues! J’ai notéque ces traits lesdistinguaientducommun:
commesi les rudescombatset lesépreuvescruelles qu’ilsdurent surmonter
pourfairevaloir leur noble cause avaientélevé etanobli sesdéfenseurs.Nul
doute,laliberté, commelesoleil,reflètesalumièresur levisage deses
contemplateurs.

Fait importantdemon travail,monenquête et larédactiondu présent
ouvragesont postérieuresdeplusieursannéesàlamortdemon père.Dans
ce cadre,que de foisai-je déplorésonabsence. Il aurait pu me fournir
nombre de détails et d’informations personnelles; avançant dans ma
compréhension du sujet, de nouvelles interrogations survenant, il aurait pu
m’éclairer davantage, me narrer d’autres épisodes inconnus et compléter, à
de nombreuses reprises, le présent écrit.

Cependant, en rédigeant ces lignes, c’est mon père que je présente et laisse
parler, mais, dans une moindre mesure, inconsciemment, malgré mes
préventions, je livre aussi une part de mon âme ; certainement une des plus
sensibles.Ce faisant, je sens que j’obéis à un devoir intime que je m’impose
à moi-même, me libère peut-être d’une dette morale, et dévoile de ce fait
quelque chose de profond, un recoin de mon être que je ne saurais
complètement expliquer.

LERELAIS

Ejen une formule saisissante, le poète s’exclame : « si le soleil me quittait,
2
garderais les étoiles. »Alors moi, ici, j’ai gardé les étoiles… Non pour
mettre en avant une vie d’exception, celle de mon père et de ses proches,
d’autres ont déjà exposé des vies héroïques et des hauts faits bien
remarquables. Les ouvrages d’auteurs illustres portant sur des personnages

2
Che Lan Vien (poète vietnamien)Chant d’amour au matin, cité dans101 poèmes contre la
guerre, éditions Temps des cerises, 2003, p. 44.

11

des plus glorieux sont pléthore,mêmesibiendes viesdegrand courageou
desbatailles héroïques ontété encorepassées sous silence, demeurantdans
l’ombre desdouleursetdes souvenirs personnels oudans l’obscurité des
greniersfamiliaux.

Loinde ces prestigieusesentreprises,j’ai tenté delimiter l’ignorance denos
enfantsetdenos semblablesenvers levécudeleurs proches, etdeles
éclairer sur un passé encorerécent mais qui sombrepeuàpeudans l’oubli.
Modeste acteurdans uneimmensetragédiequidépassaitdes millions
d’hommes,mon père futemporté au gré de cettetourmente.Toutefois le
souvenirdelavie des petits, dont ilfit partie,ne doit pasdisparaître.
Ces viesde Français ont souventétéloindel’anecdotique etdu secondaire,
maisfréquemmentaucœurdudestindenotrepays. Comme le dénonçait
l’historien et martyr de la Résistance MarcBloch, certaines élites ont pu
sombrer dans l’erreur, parant leur attitude de discours précieux, articulésde
forcesubtilités oratoiresetautresarguties,professant:«[…]quelepeuple
ne connaît pas sonbien,qu’ilfaut lerameneràl’obéissance et le conduire
d’aprèsdes lumières supérieures quibrillent pour lesauguresacadémiques,
mais qui sont invisiblesàvous, àmoi, au paysan, à l’ouvrier, à tous les
3
petits. »Et nous savons combien ces« petits »furent indispensablesàla
survie etàl’honneurdelaFrance etcomment ilscontribuèrentau
redressementetàlavictoire finale.
Ainsi, dansces pages,j’ai vouluconserver puis transmettrel’aventurerude
et tourmentée demon pèrepour lui rendrehommage, àluietàtous ses
semblables, anonymes, qui, dans leur humble quotidienneté ont participé,
avec leurs moyens limités, souvent dérisoires, à l’honneur de laFrance et à
l’honneur de l’Homme Libre.Ils ontétéun peu, à desdegrésdivers,selon le
motd’un héros, PierreBrossolette,lesFrançaisdel’ombre, « les soutiers de
la gloire. »

Tout au long de ce récit, j’ai souhaité « planter le décor, » dépeindre à grands
traits le contexte général, familial et national pour situer l’histoire de mon
père, en montrer les aspects matériels et humains afin de révéler sa
signification concrète.J’aiévoquéschématiquement, enarrière-plan,le
grandmouvement historique delaFrance deson tempsetdesévènements
internationaux marquants,maisaussi lesdrames,les joieset lesanecdotes
familiales,quandlanécessité du récit l’exigeait.Ceci permetdemieux
appréhender la concrèteréalitéhumaine du récit, avecles tensions,les
tragédies,parfois l’humour,les perspectiveset lesenjeuxdu moment.

Jemesuisefforcé aussi,malgrémaproximiténaturelle aveclepersonnage
central, et sansdoutemême à cause de celle-ci, deme conformer leplus

3
L’étrange défaite,Folio histoire,1990,p. 245.

12

exactement possible aux récitsdemon père. Ils furent presque toujours
corroborés par mes recherches minutieuses ultérieures. On trouvera donc
dans ces pages beaucoup de dates, de chiffres, de précisions sur les lieux, les
noms.Des jalons ponctuels et déterminés pour délimiter le plus justement
possible la réalité. Le lecteur ne trouvera ici ni fiction, ni construction de
l’imaginaire, mais l’Histoiresans parureniarrangement, au plus prèsdela
réalitéquej’ai pu percevoir.

Cettehistoireporte, enelle-même,unevéritablerichessequej’ai tenté de
recueilliretdetransmettre.Jelalaisse en partage àquiconqueouvreson
intelligence etaussi soncœur.

13

PROLOGUE

« Turêvais d’être libre et je te continue. »

LE DESTINET LAVOLONTE

4
PaulEluard

Né peu après la tourmente de la SecondeGuerre mondiale, mon enfance fut
tout entière imprégnée de l’histoire que je vais ici rapporter, celle de mon
père. Il a participé durant six longues années à ce terrible conflit qui ébranla
le monde de manière durable. Nourrie de ses récits, ma prime jeunesse porta
à jamais l’empreinte du sceau paternel. Ma douce mère la marqua tout
autant, mais d’une autre manière, son amour profond, attentionné, discret
mais sans faille, nous assurant à mon frère, ma sœur et moi-même, les bases
d’un équilibre affectif, moral et matériel.

Cinquante ans plus tard, un de mes petits-enfants déjà curieux d’Histoire, du
5
hautdeses sixans,interrogea candidement mon père :«Grand-père, as-tu
connuJeanne d’Arc? »Sûrementdéçu par laréponse,mais nondécouragé,
ilécouta attentivement lesexplications.Sansdérogeràlavérité,mon père
6
aurait pu répondrepar l’affirmative :unerésistante deson régiment, connue
pour sa bravoure et tuée àl’ennemi le26 novembre1944àl’Oberwald en
Alsace, avaitété baptisée de cenoblesurnom par sescompagnonsd’armes.

Nul ne choisit ses parents ni sesancêtres.Nul n’est responsable deleurs
options, deleurschoixetdeleursdestins.Aplusforteraison,l’hérédité
naturelle dela distinction oudela déchéanceneselègue àpersonne, ellene
setransmet pascarellen’existepas.Mais l’illusion peuten persister par
imagination ou parcroyance, par affection filiale aussi.
Sénèque le déclare clairement dans son antique philosophie:«Platon
affirmequ’il n’y a aucun roi qui ne soit descendant d’esclaves, ni aucun
esclave qui ne soit descendant de rois. »[…]«Quiest noble?Celui quiest
par nature disposé àlavertu. »[…]«Aucunancêtren’avécu pour notre
gloire ànousetcequi s’est passé avant nous nenousappartient pas.C’est
l’âmequi nousanoblit.Quellequesoit la condition sociale, ellepeut s’élever
7
au-dessusdelaFortune. »

4
«Ditdela force del’amour »,13avril 1947,Après, poèmes politiques,1948, éditions
Gallimard.Aussi:Le PaulEluard, éditionsMangoJeunesse,2002,p. 13.
5
En réalité :sonarrière-grand-père.
6
ColetteGinette Nirouet, diteEvelyne.
7
Lettres à Lucilius, lettreXLIV(ré-édition récente :Arléa,1992,tome2,p. 62).

15

Même solidaire avec autrui, spontanément fier des qualités et prouesses de
ses proches, l’individu ne répond réellement que de ses actes personnels.Il
nepeutêtre couronnéquepour ses propres vertuset puni quepour ses
fautes.

Del’héroïsme, del’honneur, desangoisses, des trahisons, des perditions,
toutcela apu survenir,quelquefois se brouillant,l’un ou l’autre en une
mêmepersonne.Dans legrand cataclysme dela SecondeGuerremondiale,
chacun se frayasonchemin,tantbien quemal.

UN PARCOURSBOULEVERSE ET SEME D’OBSTACLES

Evoquant lajeunesse demon père, cet ouvrage,retracespécialement les
différentesétapescontrastéesdesesannéesdeguerre, del’été1939au 7
mars1946, date de la fin de sa carrière militaire.
Jeune artilleur mobilisé àl’âge devingtansen 1939,il subit le baptême du
feuen mai 1940dans lesArdennesfrançaisesencombattant notamment
contrelesblindésdeGuderian. Il connaît ainsi la violente bataille au sud de
Sedan puis l’effondrement du front, le désastre de juin 1940, le repli au sud
de la Loire au milieu des populations civiles fuyant lescombats,la défaite et
l’armistice.

Engagévolontaire dans l’armée d’armisticejusqu’àsa dissolutionen
novembre 1942, il est ensuite démobilisé.
Arrêté pour être incorporé de force enAllemagne, exilé au titre du service du
travail obligatoire (STO), il s’en évade pour, immédiatement, rejoindre la
Résistance au sein des maquis d’Auvergne.
Après le débarquement de Provence en août 1944, il s’engage dans les rangs
re
de la 1armée française du général de Lattre et participe aux combats pour
la libération du sol national et la poursuite sur le sol allemand jusqu’à la
e
chute du IIIReich.

Véritable épopée d’unFrançais, tissée par le quotidien tourmenté de ces
terribles temps de guerre, vécue toujours dans l’adversité, souvent
confrontée à l’atrocité, elle nous conduit en d’imprévisibles aventures et
jusque dans l’entourage des grands hommes qu’il a servis ou croisés.

Ce récit de guerre s’appuie sur ses déclarations personnelles, ses notes et ses
archives. Il est aussi étayépardes informationsetdocuments
complémentaires quej’ai pu recueillir par lasuite,provenantd’autres
sources:témoignagesdesescompagnonsd’armes, archives militaireset
études historiques sur leterrain quej’aiévoquésdans l’avisau lecteur.

16

Ma contribution, dans le texte,selimite àlaprésentationfactuelle des
évènementset leur mise en perspective dans leurenvironnement historique,
proposant l’éclairagenécessaire àleurcompréhension.A chaque fois qu’il
m’a étépossible,jemesuiseffacépour laisser laparole àmon père età
8
d’autres observateurs ouacteursdesévènements relatés.

Maiscommençons par le débutde cettehistoire.C’étaitau lendemaindela
GrandeGuerre, audébutdel’année1919.Cette annéeinaugurait une
période devingtans,letempsd’unepaixdurementacquise avant quetout se
fige ànouveau, brutalement, àla findubelété1939.

8
Ces passages sont reproduitsentreguillemetsdans l’ouvrage.

17

La région natale.

CHAPITRE1

JEUNESSE ETADOLESCENCE
LESANNEESD’INSOUCIANCE

« Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue. »

LEVILLAGENATAL

9
Arthur Rimbaud

Mon père est né audébutdel’année1919àCozes, modeste bourgade de la
région côtière de laCharente-Maritime, au sud-est de Royanetàune
huitaine dekilomètresde distance del’estuaire delaGironde.L’immense et
longbrasdemer pénètreloindans les terres où leseaux douces de la
Garonne, grossies de celles de laDordogne, se mélangent aux eaux
maritimes. Paysages typiques, climat particulier,làs’étendleplus grand
estuaire d’Europe.

Le bourg, d’un peu plusd’un millierd’habitants,vivantetaccueillantavec
sesboutiques,son vieux marché couvert, sa joyeuse écoleprimaire,rayonne
par savivante activité artisanale etcommerçante; ilest situé dans unerégion
agricole, couverte devignobles, de champsde céréalesetdejardins
potagers.Lamajorité des paysansdu payscultiventdepetites parcellesde
terre dequelques hectares,vouéesàlapolyculture.Onestàla campagne,
touten ressentant l’influence atténuée desembruns marins.Le climatdoux
et les habitants des lieux se contentant de peu concourent ordinairement à
une existence, somme toute, paisible et simple.
Du terme celte «Coz » qui signifie « vieux, ancien, » les habitations forment
effectivement un grand village traditionnel dont les origines remontent très
loin dans l’histoire ; ce dont le visiteur se rend compte en admirant sa petite
église de pierres claires, son temple, ses ruelles étroites et sinueuses et
l’impressionnant marché couvert, les halles, avec sa forte charpente en bois
e
du XIIsiècle.
Au cœur du village natal se situent l’entreprise et le logement familiaux. La
longue devanture, entrecoupée par le couloir central donnant accès à
l’appartement privé, s’ouvre largement sur une rue principale du bourg. Ici,
se trouve la plomberie-ferblanterie-zinguerie-chaudronnerie qui fabrique et

9
Sensation, « Poésies » inLes plus belles pages de la poésie française,1985, p. 546.

19

installe les alambics dans cette région productrice de cognac et de pineau des
Charentes.Elle commercialise aussi les meilleurs outils et produits de
traitement de la vigne, notamment des pulvérisateurs contre le phylloxéra et
autres maladies parasitaires souvent ravageuses.Cetaspectphytosanitaire est
capital pour les viticulteurs puisque leur survie économique en dépend
10
directement.Alexandre,lepatriarche, aplusieursfoisétérécompensé de
diplômesd’honneurdélivrés par lapréfecture et lesautorités locales pour
son implicationefficace dansce domaine essentieldelavie économique et
sociale du pays. L’entreprise assure aussi la maintenance des éléments en
métal des toitures, chéneaux,gouttièreset zinguerie.Elle a acquis, à force de
persévérance etd’amourdu travailbienfait,unenotoriété certaine.A
l’exécutiondel’ouvrage etàla finition,notammentdans le domaine dela
11
dinanderie,on reconnaît l’œuvre detel ou telartisanet lamaisonAutant,
depuis longtemps, estfortcotée etappréciée.Elle apufidéliserdesclients
assiduset s’enorgueillitdelaqualitéréputée deson travail,jusque dans
d’importantesexploitations viticoleséloignées.C’estainsi qu’ellese charge
del’entretien «àl’année»degrosses propriétéscommele domaine du
château situé àlasortie dubourg sur laroute de Royan.
C’est dans ce contextequenaîtet grandit mon père.

LAPETITE ENFANCE D’UN MIRACULE

L’enfance de mon père connaît un début de vie très incertain.En effet sa
mère, alors enceinte, a contracté la «grippe espagnole » qui fait à l’époque
tant de ravages enEurope et de si nombreuses victimes dans la période
1912-1919. On estime qu’elle a tué au total près de cent millions de malades
dans le monde dont vingt millions périront en 1919, année de naissance de
mon père.Acette époque, la population est complètement démunie face à la
12
maladie, impuissante contre ce virus mortel dans la plupart des cas.

Lorsque mon père vient au monde, quelques mois après la fin de la Première
Guerre mondiale, c’est un médecin américain, citoyendeColumbusdans
l’Ohio,venuenFrance
àl’occasiondelaguerre,quiaccouchemagrand13
mèreDenise, déjàmère de cinqenfants.

Cemédecind’outre-Atlantique,Harry Wintecker, souhaite voir l’enfant
porter son prénomet, conformément à ce vœu, mon père le portera en
second prénom. Mais ce nouveau-né paraît sifrêleque,par transparence

10
Mon grand-pèrepaternel.
11
Travailducuivre; ouvragetraditionnellement réalisé au martelage et sans soudure.
12
Denos jours, àlasuite derecherchesbiologiques,les scientifiquesconcluent qu’il
s’agissaitd’un virusde type aviaire.
13
Il serale sixième enfant et le troisième fils d’une grande fratrie de huit.

20

avec la lumière du jour, on peut lui voir les côtes. Aussi le médecin ne lui
donne-t-il que peu d’espérance de vie. Retourné ensuite auxÉtats-Unis,il
restera encontactavecla famille et setiendrainformé delasanté del’enfant
qu’ilconsidérera,lesannées passant, commeun véritablemiraculé.Un jour,
il rendravisite àla famille alors quemon père avaitdouze ans.Celui-ci
conserveraprécieusement, durant toutesavie,uncanif au manchenoir qu’il
lui offriten souvenirdeson uniquepassage.

Même éloigné dufrontetdescombats,le
départementdelaCharenteInférieure, alors appelé ainsi, connaît l’effervescence d’un trafic accru pour
le port océanique de La Pallice, les arsenaux de La Rochelle et de Rochefort
ainsi que Saintes pour son usine de montage de wagons.De nombreux
14
militaires américains, entre autres, stationnent dans cette région.Les
enfants se groupent pour deviser, sur la place du village, avec les tirailleurs
sénégalais :étonnés, les habitants voient pour la première fois de l’histoire
deFrance desAfricains venus des colonies.

LA FAMILLE ET SES VALEURS

Acette époque, la famille vit dans un relatif confort durement mérité par le
travail et sans doute par quelques biens de famille du côté de ma grand-mère
paternelle. La famille compte dans ses rangs des artisans, dont l’oncleHarris
qui s’est progressivementenrichi par son métierde boucher, etaussides
15
ouvriers.Mais ilcircule dans la familleAutant unerumeurdiscrète,peu
répétée,notreparenté avecun officierdemarine etcélèbre écrivainéluà
l’Académie françaisPe :ierre Loti (deson vrai nom: JulienViaud).Né à
Rocheforten 1850,ilest l’auteur réputé deromansdontPêcheur
d’Islandeparuen 1886etdenombreux récitsde voyages, colorés et vivants,
16
autour du globe.Cette œuvre importante bâtit la notoriété de ce personnage
hors du commun et haut en couleur. Sa maison natale, à Rochefort, qu’il
transforma et décora de fond en comble, devint par la suite un musée à sa
mémoire que l’on visite encore de nos jours.
La grand-mère paternelle de mon père se nommaitA; peut-êtrelida Viaud
était-elle une tante ou une cousine de Loti.Elle eut cinq enfants dont
Alexandre,mon grand-père.Rochefort, ancien portassez proche deCozes,
accueilletoujours unepartie denotre famille.Fausseou réelle, cetteparenté
n’eut jamaisd’importance dans notre clan.

14
Rappelons quelesEtats-UnisaveclaGrande-Bretagne,parmid’autres,sont, durant la
GrandeGuerre,lesalliésdelaFrance.
15
Frère demagrand-mère, Harris occupait, àl’origine,lamoitié delamaison ; il laissa alors
son magasinet sonappartementàsonbeau-frèreAlexandrequi habitait lapremièremoitié et
qui putainsi s’étendre àtoutelamaison ;Harris s’installa, avecsoncommerce, à Rochefort.
16
Pierre Loti:1850-1923

21

Plus modestement mais plus près de nous, une personne sort vraiment de
l’ordinaire dans le paysagefamilial : tante Julia. Sœur d’Alexandre, ellese
distingue du lotcommeun personnageoriginal.Elle était mariée àEmile
Chapuis,photographeparisienen vue,jouissantd’uncertain succèsdans la
capitale.On l’a dite amie dela célèbre chanteuseEdithPiaf etdesaparolière
Margueritte Monod.Juliarevientassez régulièrementau pays visiter la
famille au volant de grosses voitures rutilantes du dernier cri. Quel prestige !
Cela fait sensation dans les rues du bourg. Surtout dans ces années
19291933 où l’automobile individuelle semblait un mirage et unluxeinouï.
Elégante et portantadmirablement lesbeauxchapeaux,lasilhouette
gracieuse de Julia captiveles regardset inspirel’admiration.Saprestance et
sagrâce,peut-être acquiseou renforcée dans les milieux parisiensàlamode,
bien qu’étrangepourcette famillesimple,n’enest pas moinsacceptéesans
embarras ;Julia et sonépoux sont reçusà bras ouvertset sanscérémonie.
Auxbeaux jours,le coupleloueunevilla dans lesenvirons,souventà
Pontaillac,petiteville chic et huppéeproche de Royan, située à quelques
kilomètres deCozes.Julia adorelapetiteplage enserrée dans sa falaise et ses
rocherset s’adonnevolontiersaux joiesdesbainsdesoleil.Le couple
divorceraquelquesannées plus tard,maischacun resteral’amidel’autre; la
famille auramêmel’impression quele couplepourrait sereformer,tant leurs
discussionsetconfidences s’éterniseront lorsdeleursfréquentes
retrouvaillesenCharente.

Commeindiquéplus haut,les parentsdemon pèrepossèdenten un même
endroit,non loindelaséculaire et vivanteplace des hallesdubourg,toutàla
fois,magasin,logementetatelier.Un très long jardin prolongel’arrière de
l’ensemble del’habitation,jusqu’àune autreroute.Enfaçade,lagrande
maison massive, avecsonétage, abrite avantageusement lamamanet trois
enfants (quatre étantdéjàpartisfaireleur vie) qui habiterontencorelà, à
l’époque dela SecondeGuerremondiale.

Fatalité del’existence,Alexandre,père de famille,maladependantde
longuesannéesà cause d’un médicament malacceptépar son organisme,
décède aucoursdel’adolescence demon père.Ainsi le chef de famillequi,
dans la force del’âge,s’imposaitavecprestance,leregard assuré,les
moustachesbien plantéeset qui tenaitd’unemainfermesamaisonnée
commesonentreprise,meurtaffaiblidans sa cinquante-quatrième année.
Aussi saprésencemanque-t-elle beaucoupaubonheurdela famille ainsi
qu’àla bonnemarche del’entreprise
familiale.Saveuve,Denise(magrandmèrepaternelle),nevoulut pascéder l’affaire aufilsaîné,Armand,pourtant
seulcapable delareprendre avecsuccès.Cette femme d’autorité, àl’allure
digne,pénétrée d’unespritdepondération, conduira elle-mêmel’entreprise
commel’auraitfait son mari,lesavoir technique en moins.D’assez grande
taille, coiffée àlamode desajeunesse, d’une«brioche»,lescheveux

22

relevés, arrangés en volume sur la tête, elle impressionne les enfants de la
famille par son aspect majestueux.Avecson nezdroitet volontaire,son
souriretoujoursavenantet sesyeux pétillantsajoutentdela bonté àla
rigueur moralequi s’exprimepar sa physionomie.Elle aurait volontiers
cédé son rôle de responsable d’entreprise à un de ses enfants, mais elle« ne
voulait pasen privilégier un.»Principelouablepouvant probablementêtre
respectétoutendonnant sa chance àl’undesfils,mais le conseilavisé d’un
homme deloifitalorsdéfaut.Aussi, dans les jours sombresdelaguerre et
plusencorepar lasuite,l’atelieret lemagasin nevivront-ils quegrâce àla
fidélité d’un groupe de clients s’amenuisantchaque annéepassant.

Sommetoute, cette famille fondesonexistence, àl’image denombreuses
famillesdeFrance,sur lasimplicité et l’authenticité des relations.La
confiance et les joies simplesdelaviequotidienne constituent l’étoffe des
jours:une ambiance chaleureuse,mélangée d’affection, de convivialité
spontanée etde dynamisme que les difficultés quotidiennes n’entament pas.
La vie est abordée comme elle vient, les peines et les joies vécues sans
détour, ni ostentation ou effusion démonstrative. Les sentiments s’expriment
dans la douceuret lenaturel, àl’image de cetterégion tempéréepar la
clémenceocéane et l’influence du grand estuaire;c’est le climat presque
méridionaldesCharentes.Une forme desagesse confiante, deprofondeuret
dequalités humainesémanentde ces gens,unesorte d’humanismesimple au
quotidien.

L’ECOLE ET L’APPRENTISSAGE DU METIER

17
Le moment est maintenant venu de laisser la parole à mon père: «Dans
l’école primaire de mon village, à l’ombre de ses hauts tilleuls centenaires,
j’ai bien sûr de nombreux souvenirs.Ce que je retiens notamment, ce sont
les vivantes leçons que nous donnait un jeune et imaginatif instituteur qui
m’a beaucoup marqué.
Il trouvait toujours la bonne façon de nous intéresser, de nous raconter des
histoires et d’en tirer les conclusions évidentes qui nous enrichissaient.
Parfois, sentant notre attention fléchir, il improvisait une amusante anecdote
ou nous rapportait une blague pour nous faire rire; puis ce moment de
détente passé, il reprenait sérieusement le fil de sa leçon.Ason habitude, il
partait de phénomènes banals et éveillait notre intelligence et notre esprit
d’observation.
Un jour d’été, il interrompit brusquement sa leçon et nous congédia. Il avait
constaté d’après son baromètre qu’un gros orage se préparait, menaçant les

17
Apartir de ce point, tous les passages entre guillemets seront de mon père, sauf précisions
spécifiques.

23

fenaisons. Il renvoya aussitôt lesélèvesafind’avertir leurs parents ;
nombreux étaient mes camarades fils d’agriculteur. Le lendemain, les foins
sauvés et mis à l’abri, un seul camarade faisait grise mine : ‘‘mon père a dit
que vousn’yconnaissiez rien’’ avoua-t-il, dans la risée générale. »

Armand, le fils aîné de la famille né en 1908, est un homme, grand, solide,
affable, souriant, démontrant une aisance naturelle et sereine, la démarche
assurée. Mon père, avait commencé à travailler dans l’atelier familial du
vivant de son propre père et sous sa direction.Après la mort du chef de
famille, en qualité d’aîné,Armand poursuivra et achèvera l’apprentissage de
mon père qui, de ce fait-là et durant toute sa vie, lui témoignera toujours un
respect particulier.En effet, mon père avait 14 ans au décès de son père. Il
quitta alors l’école, son certificat d’études primaires en poche et apprit tout
naturellement le métier paternel sous la direction de son frèreArmand. « On
peut direque je suis né dans ce métier, la maison et l’atelier ne formant
qu’un tout…C’est le travail artisanal des métaux usuels, cuivre et zinc
principalement, et leur agencement dans les équipements domestiques et les
exploitations viticoles. »
Attiré par la mécanique et les automobiles, il aurait bien volontiers choisi le
métier de mécanicien tant il aime manœuvrer la camionnette dans la cour et
la conduire un peu lorsque c’est possible. Toutefois, malgré son penchant
naturel pour la mécanique, il exercera le métier familialet deviendra
18
plombier-zingueur.

Denise, forte personnalité, d’une allure assez imposante, présentait un abord
toujours bienveillant.Elle tint seule sa maisonnée et son commerce pendant
la période de maladie de son mari puis durant son long veuvage jusqu’à sa
mort à 75 ans, le 30 janvier 1964.

AMATEURDEJARDINETDELANATURE

«Considérant tous mes frères et sœurs, je ressentais davantage de proximité
et montrais une plus grande complicité avec mon frère Roger, mon aîné de
seulement 3 ans.Dans mon enfance nous passions des heures de loisirs dans
le profond jardin, derrière notre maison, à nous amuser ensemble, à épier et
observer les passereaux, ramasser les fruits, monter dans les arbres le visage
au vent, à l’écoute de la nature.Dès que nous avions un instant, avec mon
frère Roger, nous courrions au fond du jardin, notre paradis d’enfance,
dominé en son cœur par un haut palmier dressé sur un long tronc à la surface
sombre et abondamment fibreuse.Dans un coin, garée sous un appentis
gagné par le lierre, une « PeugeotC5 » bleue décapotable datant des années

18
L’avenir proche lui permettra d’apprendre et d’exercer la mécanique.

24

1922-1925, dormaitsilencieusement :le temps, mystérieusement, s’était
arrêté au portillon de notre jardin.

Dans ces lieuxenchantés,observateurattentif delanature,j’avaisacquis une
trèsbonne connaissance des oiseauxdelarégion:moineau,rouge-gorge,
pinson, breuil,merle,pie, étourneau,pivert, coucou, chardonneret,verdier,
fauvette,hirondelle,martinetetautremésange...Leurs habitudes,habitats,
plumages, démarches,silhouettes,nourritureset nidifications,rien n’avaitde
secret pour moi.Roger memontraitet m’expliquait tout.Jeretenaiset
absorbaischaqueleçon.Un jour,jemesouviens quenousétionsarrivésà
encagerdepetitschardonnerets.Cette espèce, au plumagenuancé de
nombreusescouleurs, aiguisait particulièrement notreintérêt.Parvenusà
attraperdes oisillonsdans un nid,nous lesavions installésdans une cagesur
la branchemêmequi portait lenid.Maisànotregrande déception,nous
avons observéun phénomènesurprenant:les parents vinrent nourrir les
oisillons, comme àleur habitude; mais les petits moururent très rapidement.
Avecmonfrère,nousavons observéquelesadultesavaientempoisonnéleur
progéniture degraines toxiques. »

L’ATHLETISME, L’AUTREPASSION

« Pendant ces années heureuses de l’enfance et de l’adolescence,mon frère
Roger et moi partagions aussi l’amour du sport. Roger, lui, amateur de vélo,
participait à des compétitions régionales cyclistesde bon niveailu ;avait
fière alluresur sa bicyclette, en tenue de coureurcycliste.Quantàmoi,jeme
tournais vers l’athlétisme.
J’étais vigoureux, d’unetailleun peuendessousdelamoyenne (1,67 m)
19
mais bien musclé, la volonté claire et décidée.
J’ai toujours eu un caractère«entier. »Cequi m’entraînait parfoisà adopter
des positions tranchées,qui pouvaientêtre assez soudaineset surprenaient
mes interlocuteurs.

Al’époque,j’appartenaisà« l’Etoile SportiveCozillonne,» le club desport
du village, animépardesadultes passionnés qui, après les travauxdes
champs oudel’atelier,venaientbénévolemententrainer les jeunes. Ils nous
transmettaient ainsi très concrètement leur amour du sport et ses valeurs
mais j’admirais aussi leur remarquable dévouement, ne comptant ni leurs
heures ni leur peine.Aussi, habité très tôt par cette passion du sport, je

19
Al’époque, la taille moyenne desadultesétait moindreque denos jours.C’estaprès la
guerrequelagénération suivantevit se développer les grandsadolescents longilignes,suivie
encemouvement par les générations successives,progrèsalimentairesetconfortdevie
aidant.

25

courais au gymnase dès que je disposais du temps nécessaire. Là, je
m’adonnais auxexercicesphysiques avec plaisir et ardeur. Je décrochais
même quelques places d’honneur et quelques médailles dans les
compétitions régionales.En course de vitesse, je ne supportais pas un
compétiteur devant moi. Je donnais presque toujours le dernier coup de rein
final pour le doubler avant la ligne d’arrivée.Course de vitesse (notamment
le 100 mètres), saut en hauteur et en longueur, cheval d’arçon, barres
parallèles ou asymétriques et exercicesau solcomposaient mon régal.Je
voulais toujoursatteindrelaperfection:lapuissance dans l’élégance et
l’harmonie des gestes,lagrâce du mouvement sansforce apparente du
gymnaste qui réalise son saut périlleuxdesortie auchevald’arçon ; je
maîtrisais l’exercice auxanneauxet lesexercicesau sol,lapureté de
20
l’enchaînementdesfigures. »

LATREMBLADE

Sortidel’adolescence,lesbasesdeson métieracquises,mon père est
embauché en octobre1937commeplombier-zingueur, dans unepetite
entreprise de La Tremblade, enCharente-Maritime.C’est
unvoyageurreprésentant de commerce qui visitait habituellement le magasin deDenise
qui lui avait indiqué« unemaison sérieuse» pour sonfils,unepetite
entreprise de cette bourgademaritime.

«J’étaisalors musclé,vigoureux, physiquement et moralement sûr de moi.
Ces qualités étaient pour moi un atout précieux,mêmevitaldans mon métier
qui m’appelait souvent sur letoitdesbâtiments pourassurer laréfectiondes
chéneauxetdelazinguerie autourdescheminéeset lucarnes.Là, en hauteur,
jemaitrisais parfaitement lasituation par mon sensdel’équilibre et surtout
par lasûreté demes gestes.Quandjetenais un pointfixe,jesavais qu’il ne
pouvait rien m’arriveret quejenetomberais pas.Jetravaillaisaussi
sereinement sur lesbordsd’un toit, à7 ou8mètresdehauteur,qu’au sol.

Monemploiavant leservicemilitairesesitue donc aucœurde La
Tremblade.Cesimple bourgd’ostréiculteursaubord dela Seudre, avecson
élégant marché couvert, construitdepierresblanchesetde briques,son

20
Dans monenfance,il m’appritàgrimper sur sesépaulesen unclind’œilet m’y maintenir
debout, me servant de son genou fléchi comme d’une simple marche, mes mains assurées
dans les siennes. Un numéro de cirque qui se terminait dans les rires et applaudissements
familiaux. Il avait toujours conservé le goût de l’effort, l’assurance du geste, la force de
caractère, le désir de réussir et de persévérer, l’endurance ainsi que le respect des autres
compétiteurs.

26

église de pierres claires et pour tout dire sa vie locale animée, me plaît.Mais
jenem’attachepasà ce bourg quiest loindemon villagenatal. »
L’entrepriseoù ilexerceson métierdeplombier-zingueur, connuesous le
nom poétique d’«Au soleild’or », estdirigéepar monsieurL.Bardon.
L’atelier sesitue aucentre dubourg, entrelaplaceprincipale et le canaldes
ostréiculteurs,sur laroute de Saujon, au 11boulevard Maréchal-Joffre.D’à
peine deux ou trois salariés,inscrite au registre ducommerce de Marennes,
lapetite entreprisetravaillesur les installationsen zincouen plomb,
appareilsde chauffages, couverture detoituresetautres travauxdubâtiment
spécialisésdans lemétal, domainequemon pèremaîtriseparfaitement.Le
patrondétientaussi, à La Tremblade,un magasind’articlesdeplomberieoù
ilcommercialiselesélémentsde tuyauterie, robinetterie etzinguerie. »

Région maritime bordant l’océanAtlantique, ceplat pays, envahi par les
innombrables bassins et parcs àhuîtresalimentés par les marées océaniques,
est traversépar un petitfleuve côtier quenousavonsévoqué,la Seudre.Ce
simple coursd’eau,vital pour l’activitéostréicole,irrigue d’abord à
l’intérieurdes terres,la contréenatale demon père.Puis il se déverse, àune
vingtaine dekilomètres plusàl’ouest, dans unelarge et longue baie
s’ouvrantentre Marennesau nord etLa Tremblade au sud. Ici, ses eaux
douces se jettent mollement dans l’océan, en vue de l’île d’Oléron. La
Tremblade s’éloigne du village natal de mon père, d’environ 45 km
seulement.Cette petite région côtière,typique,s’éclaire et s’éteint selon les
ventset les nuages.Sous un immense ciel où l’on surprend des volsde
canards sauvagesalternantavec ceux des oiseaux marins et des hérons, on
voit s’entremêler les eaux fluviales de la Seudre et les eaux marines et salées
de l’océan.Au gré des marées montantes et descendantes, les terres basses
vaseuses et dénudées de cette lande maritime se trouvent ainsi fécondées.

Mon père se lie alors d’amitié notamment avec un jeune homme de son âge,
Bébère, apprenti en serrurerie dans une entreprise proche. Les deux jeunes
gens resteront en lien toute leur vie durant. Ils ont pris pension chez le même
propriétaire, à La Tremblade, dans un modeste hôtel d’ouvriers sur la place
principale, à côté de l’entrepriseBardon.Grâce au petit salaire qu’il perçoit
et aux maigres économies qu’il a pu réaliser, mon père achète un vélo.Cet
engin lui permet plus de liberté à moindres frais. Pour lui c’est le rêve! Il
s’en sert pour rallierCozes lorsqu’il le peut, afin de s’échapper un peu de
son travail et de renouer avec les siens. Il conservera toute sa vie cette
bicyclette,véritablesymbole de cette époquerévolue.
Après lajournée delabeur,mon pèreretrouveBébèrepourdiscuteilsr ;
partagent les mêmesaspirationset les mêmes loisirs.Mon père adore danser.
Ilfréquentelesfêtescommunalesdelarégion, aveclesbals traditionnels
attrayants pour lajeunesse du pays.

27

«Nous nousétionsconnus pendant unanetdemià La Tremblade.Nos
employeurs respectifs étaient dans la même rue, mais surtout nous prenions
pension dans le même restaurant au début. Par la suite nous avions nos
chambres chez lamêmelogeuse.
Danscesannées 37-38nousétionsàlamême enseigne : embauchéscomme
‘‘petits ouvriers’’ (désignationdel’époque après l’apprentissage)à17ans,la
vie étaitdure.Moi,j’étais seul sansaucun soutien.Certains jours,nous ne
mangions pasànotre faim,mais nous nous sommesentraidés.De cette
entraide est néeunesolide amitié.Malgrélesévènements,laséparation,la
21
guerre,l’occupation, cette amitién’ajamaisété émoussée.[…]»

Parmi sesautresfréquentations,ilfautciterGeorges, filsd’ostréiculteur, ami
fidèle du même âgequemon père.D’ailleurs,lesdeux hommes resteronten
relationdelonguesannéesaprès laguerre;Georges nousfournira à chaque
Noël les meilleures huîtresdu monde, cellesdeson parc de La Tremblade.
22
Cetamiferason servicemilitaire dans lamarine etcombattra enSyrie.

Mon père restera inscrit au sein de son entreprise jusqu’au début septembre
1939, date de la déclaration de guerre. Sans doute, les entreprises
conservaient-elles sur leurs registres les jeunes gens salariés partant à
l’armée, afin de les réintégrer à la suite leur service militaire.

LES TEMPSDELOISIRS

«Durant mon adolescence, je venais souvent à bicycletteme baigner un peu
au sud de La Trembllaade, à «GrandeCpaôte »,ysageprochemaisbien
différentdes rivagesdela Seudre.Là,le bord delameren plagesdesable
fin s’étend àl’infini, bravantfrontalementetdirectement les puissantes
vagues océaniques. »Par lourdes lames sanscesserenouvelées lahoule
semblemonteràl’assautducontinentdans unéternelbruitde fond.L’air y
est vif et saoulerapidement lenouveau venu.Ces largesétenduesdeplages
sontbordées,sur leurcôtéterrestre, de doucesdunes parseméesdetouffes
d’herbesfolleset plantées,vers l’intérieurdes terres, dehauts pins maritimes
torturés par les ventset lesembruns marins.Cepanorama attrayant,où la
nature et lamerexpriment une grandeur imposante des éléments, les marées,
les vents, la course des nuages, les vagues et leurs rouleaux incessants, sait
aussi se montrer clément et riant dès que les beaux jours arrivent. La
puissance et le fracas de la mer s’allient alors à la douceur paisible du climat.

21
Lettre d’Albert Tourniè, 7 septembre 2003.Après la guerre, élu à la municipalité de
Narbonne, dans l’Aude, il demeurera adjoint au maire durant de nombreuses années.
22
Pour sa part,Bébère, orphelin et soutien de famille, sera dispensé de service militaire et ne
fera pas la guerre.

28

Eléments contraires qui forgent des caractères humains particuliers mêlés de
force et de paix.

«Certains joursde congé, aveclajeunesse du pays, je partais me baigner,
surtout les dimanches d’été, au-dessus de Royan, sur l’océan.Ces sorties,
souvent organisées par le pasteur de la paroisse, réunissaient utilement et
agréablement les jeunes amis deCozesetdesesenvirons.Là, àl’abrides
pins maritimes,les piedsdans lesable chaud, après unbainénergique dans
les vaguesdel’Atlantique,lavie coulait,insouciante etdouce commelevent
dans les gerbesd’herbesfollesdesséchées quianimaient lesdunes…

Je connaissaisbien toute cetterégion, alors peu urbanisée,sauvage,presque
déserte, àpart quelques villasderichescitadinsen maldetranquillité dans
cepaisible et vastepaysage naturel. J’en tirais le meilleur parti : les balades à
bicyclettes, les piques-niques sous les pins entre amis, les baignades dans les
forts rouleauxdevagueset les relaxantsbainsdesoleildans lesdunes
entrecoupésdejeuxde ballons oude cerfs-volants.Lajoie devivre en
somme !»

D’humeur optimiste, aimant l’élégance et la distraction lorsquelajournéeou
lasemaine detravailétaitaccomplie,mon pèresejoignaitbien volontiers
aux réjouissances.Aprèsavoir laissésatenue detravailetfait unetoilette
attentive,il paraissaitalors sous son plusbeau jour.Dans
lesannéesd’avantguerre, excellentdanseur,ilfréquentait souvent lesbalsdeson village etdes
environs.Lavalse etautresdansesdesonépoquen’avaientaucun secret
pour luiet ily trouvait le plaisir de tout danseur doué.
Les parents de mon père adoraient également la danse. Tout à côté du
magasin familial deCozes,jouxtant lavitrine del’ancienne boucherie,se
tenait uncafé.Son patron géraitaussi, dans l’arrière boutiqueunevastesalle
de bal,lieude convivialité dansante detout levillage etdesenvirons.Dela
courdelamaison paternelle,la famille entendaitdistinctement les musiciens
et pouvaitdanserà domicile, auxrythmes entraînantsdesairsàlamode,
sans mêmese déplacer.

29

CHAPITRE2

LAMONTEE DESDANGERS

L’AVANT-GUERRE

Mon père et nombre de jeunes gens de sa génération, tout en voyant monter
l’inquiétude au front des anciens de plus en plus anxieuxàl’écoute des
informations radiophoniquesetàlalecture des journaux, croquent, eux,la
vie àpleinesdents.Sideprofonds troubles sociauxetdegrandes grèves
avaientagitélaFrance,surtoutde1934à1936dans l’industrie,les petites
villeset lescampagnes,quantà elles, avaientétérelativement préservées.
Lesannées 1937-1938sontrythmées d’abord par le labeur quotidien.

«A18 ans,j’exerce depuis quatre annéesdéjà,leplusconsciencieusement
du monde,laprofessiond’artisan plombier-zingueur.J’aimemon métier ; il
occupe évidemment laquasi-totalité demon temps.Mais le fildes joursest
agrémenté aussi par les retrouvailles hebdomadairesàlasortie du temple
protestant,les joyeuxamis,lesagréables promenades,lesbalsdudimanche
cadencés par lesenvoléesdesaccordéonistes locaux sur lesairsàlamode de
LucienneBoyer, Luis Mariano,GeorgesGuétary ou Jean Sablon, les
réunions sportives, les frairiescolorées et tonitruantes… sans oublier bien
sûr, les soirées familiales où l’on se retrouve nombreuxautourdesbons plats
demaman.S’y adjoignent souvent les cousins de passage, les amis et
proches voisins. Pour eux,laporte est toujours ouverte.
Bien naturellement, commemes jeunesamischarentais,jemeréjouisde
cettepériode delavieoù toutest plaisir.L’existence devant soi,l’ona
consciencequel’avenir vousappartient,quel’onest immortel!Cependant,
commele dit la chanson:‘‘On n’apas tous les jours vingtans!‘‘ »

Hélas, ces jeunes sont viterattrapés pardesévènementsd’une ampleur
considérable dont ils n’ontaucuneidée. Il faut préciser qu’à l’époque,
personne ne veut croire, malgré les signes avant-coureurs, à l’imminence
d’une grande conflagration mondiale.Et pourtant, les choses venaient de
loin…

DES SOURCES LOINTAINES

En effet, les adjuvants à la montée du national-socialisme enAllemagne, le
nazisme, apparaissent et se développent insensiblement dès la fin de la
PremièreGuerre mondiale, en 1919.Ce parti naissant s’appuie ensuite

31

fortement sur la très grave crise économique du monde capitaliste qui
assaille et ruine l’économie occidentale. Cette crise historique touche
d’abord les U.S.A. en 1929, puis affecte l’Europe :une inflation
spectaculaire, un chômage sans précédent, une pauvreté record, enEurope,
surtout enAllemagne et enAutriche. Tous ces fléauxébranlent les
fondementsducapitalisme en une crise économiquemajeure,jamais vue de
mémoire d’homme.
De ce fait, depuisdenombreusesannées,l’Europe assiste àlamontée
politique de fronts populairesdegauche.EnFrance comme enEspagne,ils
sont nourris par lemécontentementet les grèves ouvrières, commeles
mouvementsdemasse desclasses laborieuses misesauchômage et souffrant
d’unemisèreprofonde.Mais, enAllemagneparticulièrement,seproduit une
réactioncontraire,prônant l’ordre et lerejetdesforcesdegauchesocialistes
etcommunistes.Unelutte et uneprise depouvoiren Italie, enAllemagne, en
Espagne, entraînent l’affaissement de certains régimes démocratiques ou
libéraux et révèlent l’émergence de nouveauxsystèmes totalitaires:
MussolinienItalie,Hitler enAllemagne puisFranco enEspagne et dans tous
les pays d’Europe centrale (Grèce,Bulgarie, Roumanie, Lettonie,Estonie,
etc.) à l’exceptiondela Tchécoslovaquie.
Dès 1938,laFrance demeure donclaseulegrandepuissance démocratique
sur lesoldel’Europe continentale.Elle estaccompagnée encelapar six
petitsEtats ;àsavoir laBelgique,la Hollande,leDanemark,la Suisse,la
23
Tchécoslovaquie,la Norvège et la Suède.

Pourcomprendre1939,ilfaut sesouvenirdelaGrandeGuerre
de19141918,lapremière conflagration mondiale.Acette époque,l’empire
allemand, engagépar sesalliances internationales notammentavecl’empire
austro-hongrois, avait lancé des ultimatumsaux puissanceseuropéennes puis
leuravaitdéclarélaguerre.Concernant laFrance, ce fut le3août 1914.
L’Allemagne et sesAlliés serontfinalement vaincusaprès uneguerrelongue
et meurtrière,undéferlement sans précédentde feuetdesouffrances jamais
atteintauparavantavecunetelle ampleur:plusde9 millionsdemorts,17
millionsde blessés, desdestructionséconomiquescolossales,les zonesde
combatsdévastéeset raséesaudernierdegré,notammentdans lenord et le
nord-estdelaFrance.Ala finde ceterrible conflit, en 1918,victorieux,la
France et sesAlliésdécidèrent:«L’Allemagne doit payer.»

23
On se rappelle ces très beaux versdeGuillaumeApollinairequi,visionnaire, avant mêmele
débutdu premierconflit mondial,pressentait unbasculementàvenir:l’avancéegraduelle
inéluctable et inquiétante desfanatismes nationauxetdestyrans.D’avance, il regrettait le
temps des libertés conquises et entrevoyait la tragédie qui s’annonçait, dans son
poèmeVendémiaire:«Hommesdel’avenir,souvenez-vousdemoi,
Jevivaisàl’époqueoùfinissaient les rois »[RecueilAlcools,1913]

32

L’Allemagne se voit alors imposer un traité de paix,letraité de Versailles,
qu’ellesignele28juin 1919 sous la contraintemais,qu’aufond, elle
n’admettrajamais.Elle commencerarapidement par nepas honorer les
paiements prévusau titre des réparationsdeguerre.
Anciencombattantdelaguerre de1914-1918, avant même deparvenirau
pouvoiren 1933, Hitler se fera avec biend’autres, dès l’année1919,le
chantre du rejetdes termesdu traité considérépareuxcommeinique et
humiliant.Mais il luifaudra du temps pourarriverauxcommandesde
l’Etat ; graduellement,surmontantdifficulltésetéchecs,ily parviendra.
Nommé le 30 janvier 1933 chancelier du Reich, il prend le titre de
«Reichsführelr »e2août 1934, àlamortdu présidentduReich,levieux
maréchalHindenburg. Il cumule ainsi la charge de chancelier et celle de
président.Désormais il instaure officiellement et pleinement sa propre
politique, le nazisme, qu’il conduit dès lors comme un autocrate brutal,
sachant aussi se montrer séducteur envers son opinion publique, sans aucun
24
véritable obstacle intérieur.C’est ainsi que la SecondeGuerre mondiale
plonge ses racines dans la Première.

Apartir de là, sur la scène internationale, de dramatiques événements
s’enchaînent.

LESCOUPSDE FORCESUCCESSIFS

En totale violation du traité de Versailles qu’elle considère comme un diktat
aux conditions imposées abusives et intolérables, l’Allemagne hitlérienne
accumule les transgressions.
Elle décrète le rétablissement du service militaire obligatoire (16 mars 1935),
remilitarise la Rhénanie, la rive gauche du Rhin (7 mars 1936), annexe la
République d’Autriche (12 mars 1938 : l’Anschluss).Après de multiples
épisodes diplomatiques (dont les «Accords de Munich» du 30 septembre
1938 entreDaladier,Chamberlain, Mussolini etHitler)et militaires
(invasion totale dela Tchécoslovaquie,mars 1939) mettantdeplusen plus
Hitleraubandes nations,l’Europesetrouve entraînéetoujours plus prèsdu
gouffre.L’Allemagnenaziesur-armée faitalors pression sur la Pologne
(signature duPactegermano-soviétique, août 1939) pour obtenirdes
25
territoires limitrophes.

24
Dès le21 mars 1933 lapresse allemande faitétatd’uncommuniqué d’HeinrichHimmler
annonçant l’ouverture du premiercampde concentration[Konzentrationslager] à Dachau ; il
ouvrirases portes lelendemain 22 mars.Ilemprisonnera et tuera d’abord cinq mille
prisonniers politiquesallemands.Prèsde cent milleprisonniers politiques seront incarcérés
par lerégime durant lapremière année.
25
Pour leur part,lesEtats-Unisd’Amérique,restentfidèlesàleur politique d’isolationnisme
observée depuis longtemps,malgréleur intervention militaire de1917auxcôtésdela France.

33

Le31août 1939, Hitleradressesous lamention « très secret »,sa directive
o
N1àses généraux:«[…] Si l’Angleterre et la Franceouvrent les hostilités
contrel’Allemagne,latâche des unitésdela Wehrmacht opérantàl’ouest
sera, enéconomisant leplus possibleleursforces, demaintenir les
conditions nécessaires pour la conclusion victorieuse des opérationscontrela
26
Pologne. »

er
Lelendemain,1 septembre1939,lesarméesallemandesenvahissent la
Pologne défenduepar unepetite armée deseptcent millehommes, équipée
27
de220blindéset 350avions.Ellesuccombe en quelques jours,prise en
tenaillesur sa frontièreouest par l’Allemagne et sur sa frontière est par
l’attaque desRussesconformémentauxclausesdu
pactegermanosoviétique.Ellenepeut résister longtemps.Le28septembre, Varsovie
capitule.Lesdeuxassaillantsfont leur jonctionàBrest-Litovsk.La Pologne
tombesous lerégime delaterreur.La Russiepoursuit sonagressionen

Ils ne ratifièrent pas le traité de Versailles (1919), et signèrent un traité de paix séparé avec
l’Allemagne en 1921. Ils ne faisaient pas partie de la Société des Nations (la SDN), organisme
international créé en 1920 pour maintenir la paix et la sécurité mondiale.
EnGrande-Bretagne, où le roiEdouard VIII, qui accéda au trône en janvier 1936 et abdiqua
en décembre de la même année, montrait des idées germanophiles favorables àHitler (voir
notamment:Le roi qui a trahi, MartinAllem, éditionsPlon,2000),unepartie del’opinion
publiquen’était pas hostile à Hitler.ChurchilletEdenétaient lesdirigeants les plus notoires,
représentant latendanceinverse(Churchill succédera àChamberlain, Premier ministre,le10
mai 1940).
Acette époque,ilexistaitaussiauxUSAunegrandepartie del’électorat,probablement 30%,
etcertainesélites politiques,plutôtsympathisant envers le régime nazi.Une forteopinion
publique américaine, entraînéepar sondirigeantconvaincu, Lindbergh,pesait sur les
décisions politiquesde cepays.En août 1935, leCongrès américain avait adopté la loi de la
neutralité ; celle-ci empêchait toute intervention militaire dans un conflit européen.Cette loi
sera renforcée en février 1936.Deux moisavant laguerre,le3 juillet 1939,puissance
économique fortemais militairementencorepeudéveloppée,lesUSAréaffirment leur
neutralité.En septembre1939,lorsquelaguerre éclatera,le PrésidentRooseveltdéclarera
solennellement:«[…] Notrepays restera neutre. » Le 18 octobre 1939, les USAinterdiront
aux sous-marinsbelligérants l’accèsàleurs ports.Acette époque,l’opinion publique
américainenesouhaitait pas prendrepartà cetteguerre européenne.LeprésidentRoosevelt
serarééluen novembre1940 sur un programmepacifiste denon-engagementdans laguerre.
L’influence des idées naziesenFrances’exerça différemment.Proportionnellementbeaucoup
moinsfortesur lapopulationfrançaise, elletouchaplutôtcertainesélites. (Voir:Le choix de
la défaite, les élites françaises dans les années 1930,Annie Lacroix-Riz, éditionsArmand
Colin,2007 ;Quand une défaite compte autant de parrains…,GillesPerrault,Le Monde
diplomatique, a;oût 2006LaFrance trahie par ses élites?FrançoisDelpla,
www.delpla.org/article.php3?id_article=273,12décembre2006).
Faitdivers significatif dûàl’ambiance del’époquce :omme Hitler,le PrésidentRoosevelt
refusa de féliciter lequadruple championolympique deBerlin en 1936, l’Américain noir
Jesse Owens.
26
Hitler.Directives de guerre, H.R. Trevor-Roper,Arthaud, 1965, p. 32-33.
27
Voir1940, l’année terrible, J.-P.Azéma,p. 52.

34

envahissant,
28
novembre.

sans

déclaration

de

LADECLARATIONDE GUERRE

guerre,

la

Finlande

voisine

le

30

En réactionàl’offensive contrela Pologne,le2 septembre,laFrance décrète
la «mobilisation générale ».Des affiches sont placardéespartout dans le
pays: « Ordre de MobilisationGénérale » daté du samedi 2 septembre 1939
à 0 heure. La mesure est exécutoire immédiatement. Tous les hommes
valides doivent se présenter dans les casernes et se mettre à la disposition de
l’armée.

Le jour suivant, dimanche 3 septembre, à 17 heures, c’est la déclaration de
guerre: en vertu de leurs engagements diplomatiques et suite à l’invasion
armée de la Pologne, laFrance, laGrande-Bretagne et leursAlliés, déclarent
la guerre à l’Allemagne et à sesAlliés : la SecondeGuerre mondiale
commence.Ce conflit entraînant le monde dans une véritable descente aux
enfers, frappera de ses stigmates des populations entières, des millions
29
d’hommes, sur plusieurs générations.

Des millions d’hommes sont ainsi jetés dans cette guerre dont nul ne perçoit
alors réellement l’issue.Du côté français, chacun la croit rapide et ne
soupçonne aucunement les immenses épreuves qui vont survenir.Comment
le pourrait-on ?Du côté allemand, il en est de même, on ne se pose guère de
question.Ainsi, une lame de fond se prépare.Au-delà des bravades et
incantations d’usage en de telles circonstances, qu’elles soient guerrières ou
pacifistes, personne parmi la population ne voit s’avancer ce gigantesque raz
de marée. Invisible, il se forme, gonfle et gronde. L’immense vague nazie

28
Le journal Paris-Soir du samedi 30 septembre 1939 avait titré en gros caractères:
« L’accord est fait entre l’Allemagne et la Russie. Il a été signé cette nuit à Moscou »… « Le
gouvernement du Reich et de l’URSS annoncent avoir réglé définitivement les questions qui
découlent de « la dissolution de l’Etat polonais. »
29
En prenant connaissance de l’annonce de l’état de guerre de la part de laGrande-Bretagne
et de laFrance, dans la matinée du 3 septembre 1939,Hitlerexplose :«LesPolonais sont une
bande de bonsàrien, des grandes gueules. »[…]«Ces messieurs lesBritanniques
connaissentbien laloidu plusfort.D’ailleursen matière deraces inférieures,ils ontéténos
maîtres.C’est inouïdenous présenter lesTchèqueset lesPolonais, cetteracaillequi nevaut
pas plus que desSoudanais oudes Indiens, comme desEtats souverains… et uniquement
parce qu’il s’agit cette fois des intérêts de l’Allemagne et pas ceux de l’Angleterre ! Toute ma
politique anglaise était basée sur le principe que les deux parties reconnaissaient les réalités
naturelles, et maintenant ils veulent nous clouer au pilori… » (LedossierHitler. Le dossier
secret commandé par Staline, présenté parHenrikEbele etMatthiasUhl, éditionsPressesde
la cité,2006,p. 90).

35

qui s‘amasse, déferlera alors sur la France et l’Europe.Elle disloquera tout
sur son passage.

Mais en cet instant de notre récit, début septembre 1939, l’effervescence des
nouvelles provenant de la presse écrite et parlée ainsi que les premiers
préparatifs battent leur plein.

«Magénération, expliquemon père, élevée dès l’enfance dans l’hostilité
contrel’Allemagne,notre adversaire depuis lesdeux générations précédentes
(mon père en 1914etavant lui mon grand-père en 1870 ontcombattucontre
lesAllemands),s’enest toujours méfiée; on sentbien qu’ilfaudra à
nouveau luttercontre elle.Danscesannéesdelamontée dufascisme,
l’espoird’échapperàunesituationdeguerre apu semontrer plus ou moins
réalisteselon les périodes.Cependant, après l’accessionau pouvoird’Hitler
en 1933,la confrontation, deplusen plus probable, estfinalementdevenue
inéluctable.Malgrétout, commelamajorité demescamarades,j’ai une
confianceprofonde en mon pays :le moment venu, j’ai la conviction que
nous vaincrons. »

Acette époque, enFrance, la volonté très majoritaire de la population et
aussi du gouvernement, après avoir patienté longuement, est maintenant
exaspéréepar l’expansionnismesansfreindel’Allemagne.Les tractations
diplomatiques ne donnant rien, elleserésigne enfinà endécoudre età en
finir véritablementavec cetagressif etdangereux voisind’outre-Rhin: cet
élan,renforcépar laprésence dans les rangsdes «mobilisés », d’un grand
nombre d’anciens soldatsdela dernière et victorieuseguerre de1914-1918,
inspirelesesprits.Mais lanécessité deluttercontrelenazismelui-même,
30
doctrineraciste et totalitaire,n’apparaîtravéritablement queplus tard.

30
VoirLaFrance des années noires,J.-P.Azéma,tome1,p. 37et p. 55et s.

36

CHAPITRE3

LAMOBILISATIONGENERALE

LA DROLE DE GUERRE

EN PREPARATIONDEL’ORAGE

Pour l’heure,laFrancemobilise.Comme25ansauparavant,presquejour
er
pour jour (c’était le1août1914), l’armée complète ses effectifs au moyen
desclasses mobiliséeset» en vue du conflit.ses bataillons« formeDès le
samedi 2 septembre 1939, sur l’ensemble du territoire de la République, des
grandes villes aux villages les plus reculés, tous lesFrançais, hommes de 20
à 48 ans, soit 5 millions de futurs soldats, doivent se présenter sans délai
dans les casernes les plus proches pour être incorporés dans l’armée qui se
met sur le pied de guerre. Un peu plus de la moitié, 2 776 000, se masse dans
les régions des frontières armées, le reste est affecté en zones intérieures.
Toutes les familles deFrance contribuent alors à ce nouvel effort national.
Une forte émotion touche en profondeur la population. Suite à laGrande
Guerre, le spectre de la mort ressurgit.Chacun se sent concerné. L’instant
revêt alors une gravité et une solennité exceptionnelles.

Mon père est alors âgé de 20 ans. Né au début de l’année 1919, appartenant à
la « classe 1939, » il avait été recensé puis déclaré apte au service militaire
6 mois auparavant, le 17 mars 1939, par le traditionnel «conseil de
31
révision ».Lorsque la guerre éclate, il est sur la liste des «appelés du
contingent » et effectue déjà ses premières semaines de service militaire.
D’un inébranlable optimisme propre à sa personnalité aussi bien qu’à son
âge, il considère cette obligation militaire pour tout jeune homme, comme un
devoir et un honneur. Tous aspirent à la considération particulière que les
villageois accordent à leurs conscrits. Une légitime fierté au sortir du cap
ouvrant sur l’âge adulte ; à l’époque, l’âge légal de la majorité étant fixé à
21 ans, le service militaire est un peu perçu comme un rite de passage de
l’adolescence à l’âge adulte. Le jour de la conscription est l’occasion d’une

31
Il avait été convoqué le 17 mars 1939 à 11 heures à la mairie deCozes pour se présenter au
« conseilde révision». Il s’agissait de passer devant une commission d’examen médical
sommaire, celle-ci ayant pourfonctionde déclarer l’aptitudeou l’inaptitudephysique et
mentale des jeunesconvoquésetd’établirainsi laliste définitive desconscrits.Touteune
classe d’âge étaitainsiconvoquéelà,rassemblantainsidenombreux jeunes qui, dans bien des
cas, se connaissaient depuis l’enfance.Bien entendu, la quasi-totalité des effectifs est
proclamée apte. Les rares «recalés »forment une exception souvent mal vue ou regardée
avec suspicion par les autres conscrits.

37

petite fête entre villages voisins.Endimanchés, la fleur à la boutonnière, les
jeunes gens célèbrent ce jour pour finir par un bon repas convivial.Ensuite,
comme tous les conscrits du canton, quittant sa région paysanne de
Charente-Maritime, mon père part alors pour douzemoisdeservice
militaire,passant préalablement par lagrandeville deBordeaux,une étape
indispensable bien queprovisoire.

LESCLASSESA BORDEAUX

Sa date d’appeldevance celle delamobilisation générale et mon père est
déjà« sous lesdrapeaux » lorsquelaguerrese déclare,le3 septembre1939.
er
Le1contingentdela classe1939a étéincorporé en mêmetemps quele
derniercontingentdela classe1938,vu legrandnombre d’appelés qu’ilfaut
intégrer rapidement.La caserneoù ilestaffectésesitue àBordeaux, alors
quatrièmeville deFrancepar son importance économique et
démographique.

Il se souvient: «Avec moi se trouvent des jeunes gens de la région, des
villes et des villages environnants. Mais c’est un véritable brassage de
couches sociales, les jeunes venant de tous les horizons. Représentant toutes
opinions politiques, origines professionnelles et classes sociales, nous
sommes regroupés, unis aux mêmes conditions et devoirs du simple soldat.
Ce véritable creuset nous rappelle ainsi, qu’avec nos différences, nous
appartenons à une même nation.Je fais notamment la connaissance de
JacquesGascard,issud’une famille aisée de Saintes, avecqui je deviendrai
ami par lasuite.Né aucoursdu premier trimestre1919, dela classe39/1,
Jacques, étudiantàl’école de commerce deClermont-Ferrand avait obtenu
32
un sursis.Cependant, àl’approche delaguerre déclenchée début septembre
1939,tous les sursis sontannulés.Jacquesdoitalors interrompresesétudes
et gagner la caserne deBordeaux.

Prèsdetrois moisaprès la déclarationdeguerre,ma formation militaire
33e
initiale achevée,jesuis incorporé,le27 novembre1939, aru 196égiment
e34e
d’artillerielourdetractée(196RALT).Par lasuite,jeserai versé au 42
e e
régimentd’artillerie(42RA, appelé aussi 42RADT :lesdeux sont portés
35
sur mon livret militaire) le12février 1940. »

32
Lesursis offrelapossibilitépour les jeunesétudiantsdereporter letempsdes obligations
militairesàla findeleursétudes.Elle évitela coupure du servicemilitaire durant lesannées
universitaires.
33
«Sesclasses »,selon l’expressiondel’époque.
34e
Dateportéesur son livret militaire; le196 régimentd’artillerielourdetractée dépend du
o
dépôtd’artillerie N318.
35e e
42RADT :42 régimentd’artillerie divisionnairetractée.Son «ExtraitdesServices » note

38

UNE COURTEOFFENSIVE FRANCAISESANS LENDEMAIN

o
Le3 septembre,2 à son état-Hitler adresse secrètement sa directive N
major :
«LaFrance a fait une déclaration suivant laquelle, àpartirdu 3-IX-1939, 17
heures, elle sera en état de guerre avec l’Allemagne. […] L’objectif du
commandement suprême allemand reste d’abord une fin rapide et victorieuse
des opérations contre la Pologne. Un transfert de forces importantes de l’est
36
à l’ouest reste soumis à ma décision. »

Trois jours plus tard, dans la nuit du 6 au 7 septembre, une offensive
française à «objectifs limités» est déclenchée par le généralGamelin chef
d’état-major général de laDéfense nationale en direction de la Sarre,
frontière nord-est de laFrance.Elle permet de pénétrer sans grande difficulté
de huit kilomètres en territoire allemand. Peu de résistance de la part de
l’armée allemande alors massivement mobilisée dans l’invasion de la
37
Pologne. Quelquestués français, notamment en traversant les zones minées
38
par l’ennemi, et 196 tués allemands.
Mais le 21 septembre, alors que l’effondrement de la Pologne va permettre
auxAllemands de reporter leurs divisions sur le front de l’ouest,Gamelin
donne l’ordre de stopper l’offensive et de regagner le territoire français pour
prendre position à hauteur de la ligne Maginot. Le 17 octobre tous nos
soldats ont quitté le sol allemand.
Ce n’est pas que les soldats ennemis n’aient opposé aucune résistance; au
contraire, nos troupes ont testé ici, sur le terrain, la grande motivation,
l’entraînement, le courage et la ténacité de la Wehrmacht qui s’est montrée
très combative. Mais le gros de l’armée allemande se trouve alors mobilisé
sur l’autre front, celui de la Pologne.

Cette manœuvre de repli, motivée par de strictes raisons politiques, fut
critiquée vainement par le généralGiraud. Une opportunité s’offrait à la
Fen effet la poursuite de l’offensive aurait pu mettre l’ennemi enrance ;
forte difficulté et aurait pu permettre au moins d’atteindre le Rhin,

e e
qu’il viendra « en renfort au 42RARle 25. 3. 40 aux armées le dit jour » ; le 42Adépend
o e
du dépôt d’artillerie N302. Par la suite, de juillet 1940 à mars 1946, il intègrera le 152
e
régiment d’infanterie (152RI ou quinze-deux), unité portant aussi le nom de «diables
rouges », avec des interruptions, des aventures et denombreux rebondissements.
36
Cité dansHitler.Directives de guerre,H.R.Trevor-Roper,p. 34.
37
Cetteoffensive,sielle avaitétépoussée énergiquement jusqu’àses limites,voire amplifiée,
auraitfortementdéstabiliséoucontrecarréles projets initiauxducommandement suprême
allemand,tournévers l’invasiondela Pologne, auxfrontières lointaines, au nord-estdu
Reich.Hitleravait pariésur notremolleréaction.Dès le9 septembre,il laqualifiait
o
«d’ouverturetimorée des hostilités…sur terre etdans lesairs. » (Voir sa directive N3, du
9IX-1939 :Hitler.Directives de guerre,H.R.Trevor-Roper,p. 36).
38
1940, l’année terrible, J.-P.Azéma,p. 52.

39

constituantainsi le fleuve commeligne de frontavecun obstacle difficile à
franchir pour lescharsd’assaut.Hypothèse que reconnut le général allemand
Siegfried Westphal.

Hélas, nulle leçon ne fut tirée de la réaction de l’armée allemande en Sarre
par l’état-major français, ni de sa tactique offensive en Pologne. Cette
invasion servait pourtant à Hitler de répétition générale avant l’attaque
contre la France

e
L’ATTENTE ARU 196EGIMENTD’ARTILLERIELOURDETRACTEE

Lamobilisationdel’ensemble del’armée françaises’organise.Mon père,
e
avecson régiment,le196 régimentd’artillerielourdetractée,seportesur la
frontièrenord delaFrance.

e
« Le196 RALT, poursuit mon père, s’est formé àBordeaux dès le 2
septembre 1939.Dans les quelques jours qui suivent, empruntant les
transports ferroviaires, embarquant par les gares deBordeaux-Bastide,
Bordeaux-Etat etBordeaux-SaintJean,ilfait mouvement vers larégionde
Metz: Maizières-lès-Metz,AmonvilliersetRombas.Jesuisaffecté audépôt
oe
d’artillerie autoN318le15 novembre1939.Le196RALT disposeses
piècesd’artillerie à Rossfeld, Wolfisheim, HoerdtetSchirrhein, en réserve
des troupes stationnantdans larégionde Metz, àFleury,
Marly,Coin-lesCuvry etCuvry. Un système défensif avec postes d’observation et
positionnement de pièces d’artillerie est renforcé en novembre 1939 aux
abordsde Strasbourg: Wibolsheim,Kolbsheim, Elsau, Koenigshoffen…Ce
dispositif,nonfigé,sera conservé durant les huit premiers moisdelaguerre,
jusqu’au moisdemai 1940. »

40

e
Insigne dru 196égimentd’artillerie
lourdetractée(RALT)