De Londres à Moscou, Mémoires

De Londres à Moscou, Mémoires

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232 pages

Description

Ministre des Affaires étrangères de l'Allemagne hitlérienne, Joachim von Ribbentrop dirigea l'ensemble du système diplomatique du IIIe Reich, de 1938 à son arrestation en 1945. Souvent critiqué par les hauts diplomates et les dignitaires nazis pour son incompétence, il bénéficie de la protection du Führer qui voyait en lui un « nouveau Bismarck ». Il fut lui-même un partisan servile d'Adolf Hitler et un acteur majeur de sa politique d'expansion.Rédigés peu avant son exécution en 1946, ses mémoires sont avant tout un plaidoyer pour son action et celle du Führer, qu'il présente comme le seul homme capable d'apporter un nouveau rayonnement au Reich allemand et de bâtir une Europe pacifique. Ils n'en constituent pas moins une source unique pour la compréhension de la diplomatie hitlérienne et de la politique étrangère de l'Allemagne durant la Seconde Guerre mondiale, de la conquête de l'espace vital à la solution finale.

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Date de parution 01 janvier 2014
Nombre de lectures 44
EAN13 9782365835695
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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DE LONDRES

A MOSCOU

MÉMOIRES

JOACHIM VON RIBBENTROP

DE LONDRES

A MOSCOU

MÉMOIRES

Ouvrage publié avec le soutien du CNL

© Nouveau Monde éditions, 2013

ISBN : 9782365835695

I

MA CARRIÈRE (1893-1933)

Je suis né le 30 avril 1893 à Wesel, petite ville de garnison et ancienne forteresse située sur les bords du Rhin. Mon père était « premier-lieutenant » d’artillerie, ma mère appartenait à une famille de propriétaires terriens originaires de Saxe.

Le berceau de mes ancêtres est le manoir de Ribbentrup, près de Salzuflen, district de Detmold. Au cours des siècles, mes aïeux firent, pour la plupart, carrière dans la magistrature et dans l’armée; l’un d’eux signa, au nom de l’Etat de Lippe, le traité de Westphalie.

Lors de la révolution de 1848, et à une heure décisive, mon grand-père épousa la cause du duc de Brunswick qui toute sa vie, lui en sut gré. Officier d’artillerie dans l’armée du duché de Brunswick, mon grand-père commandait une batterie à la bataille historique de Mars-la-Tour, pendant la guerre de 1870; pour son intervention à un moment critique, il reçut la Croix de fer de première classe. Mon père reçut également cette décoration pour la bravoure dont il fit preuve au cours de la Grande Guerre, lorsqu’il prit le commandement de l’avant-garde de la quaranteneuvième division de réserve; en se sacrifiant, cette unité permit la célèbre percée de Brzeziny.

Peu après ma naissance, mon père fut affecté à la garnison de Cassel. Enfant, je n’ai jamais vu le Rhin qui, plus tard, exerça sur moi une attraction magique au point que, quand je l’ai revu, il me sembla que je ne l’avais jamais quitte. Le Rhin m’a toujours fasciné, que ce soit à l’occasion d’un voyage en compagnie de mon beau-père Henkell et de sa famille, ou aux côtés d’Adolf Hitler lorsque j’admirais le paysage depuis le balcon de l’hôtel Dreesen, à Godesberg : j’ai chaque fois subi son emprise.

En septembre 1938, lors de la visite à Godesberg du premier ministre britannique, profitant d’une pause dans les difficiles négociations Chamberlain-Hitler, je suis allé m’asseoir sur le bord du fleuve. Là, devant le Rhin, j’ai retrouvé mon calme, mon sang-froid. La dernière fois que je l’ai vu, c’était en 1945; prisonnier des Anglo-Américains, je l’ai survolé en allant de Mondorf à Nuremberg.

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Mes premiers souvenirs d’enfance remontent à l’époque où, commandant une batterie, mon père, alors capitaine d’artillerie, habitait Wilhelmshöhe, près de Cassel. C’est au château de Wilhelmshöhe que Napoléon III fut interné en 1870 après la capitulation de Sedan. Autre temps, autres moeurs : maintenant on emprisonne les hommes d’Etat vaincus dans les pénitenciers !

Le château est célèbre par son temple d’Hercule et ses cascades qui dominent la pièce d’eau ; un immense jet d’eau en est le principal ornement, magnifique exemple de la technique appliquée à la nature. Ces cascades, je les ai vues pour la première fois lors d’une visite de l’empereur Guillaume II à Wilhelmshöhe; chaque année, ou presque, il y prenait un court repos.

Mes parents habitaient le poste de garde, pavillon situé au débouché de l’allée conduisant au château. Quand le Kaiser séjournait à Wilhelmshöhe, le rez-de-chaussée était occupé par la garde. De cette époque datent mes premiers souvenirs. Devant l’empereur, les soldats présentaient les armes; mon frère Lothar et moi, armés de sabres de bois, nous nous joignions aux grenadiers et en faisions autant. Un jour qu’il passait la garde en revue, Guillaume II éclata de rire lorsqu’il nous aperçut. Sérieux et martiaux, nous devions être également comiques. Mais le lieutenant qui commandait la troupe prit la chose au tragique. A peine l’empereur était-il passe que, brandissant son sabre, il se lança à nos trousses; une fuite précipitée et la sécurité du jardin tout proche nous sauvèrent, mon frère et moi.

Je me souviens également de la visite rendue par Edouard VII, roi d’Angleterre, à son impérial neveu, à Wilhelmshöhe. Le chef du protocole redoutait que les quatre chevaux ne pussent tirer à l’allure souhaitable la calèche où le roi d’Angleterre et son neveu devaient prendre place ; sur l’allée en pente conduisant au château, on répéta pendant des heures. Quand les deux monarques arrivèrent, mon frère et moi — là encore nous présentions les armes — nous fûmes déçus; nous estimions que la calèche avait disparu trop vite, et notre curiosité était insatisfaite, d’autant plus que notre père avait déclaré, à table, que l’oncle et le neveu n’éprouvaient l’un pour l’autre qu’une mince sympathie ; logiquement, nous pensions que la rencontre devait se terminer par une querelle; aussi, fûmes-nous fort marris de voir les deux monarques deviser calmement lorsqu’ils passèrent en calèche. Tel fut mon premier contact avec la politique ; l’ombre de ce qui devait se produire quelques années plus tard se projetait déjà sur cette visite.

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Mon père à qui, plus tard, je devais vouer une grande admiration était, pour mon frère et pour moi, l’incarnation de l’autorité. Nous le craignions plus encore que nous ne l’aimions. En revanche, les souvenirs que je conserve de ma mère sont empreints de tendresse, de regret et de mélancolie. Maman était déjà atteinte de la maladie quì devait l’emporter quelques années plus tard. Mon frère aîné que j’aimais beaucoup, ma sœur cadette et moi-même, nous portions à notre mère une grande affection. Maman, excellente musicienne comme mon père, jouait remarquablement du piano. Assis dans un coin, les yeux écarquillés, je la regardais, jamais lassé de l’entendre. Encore aujourd’hui, je lui sais gré de sa gentillesse et de sa patience; à tout moment, je lui demandais de s’installer au piano. Dans les dernières années qui précédèrent sa mort, nous la voyions rarement, car elle redoutait pour nous la contagion.

Nommé commandant, mon père fut envoyé au trente-quatrième régiment d’infanterie, à Metz. A l’époque, la ville était une des plus importantes garnisons allemandes et rien n’y rappelait l’ambiance idyllique de Wilhelmshöhe. Mon père qui, jusqu’alors, avait été le seul maître des unités qu’il avait commandées, se trouva brusquement plongé dans un milieu soumis à de continuels brassages, dans un univers nouveau, avec ses avantages, ses inconvénients, ses embûches, ses intrigues, petites et grandes, d’ordre militaire et surtout politique; cette situation particulière était celle de l’Alsace et de la Lorraine après 1870. On disait couramment qu’à Metz un officier d’état-major risquait plus rapidement qu’ailleurs de gagner son bâton de maréchal ou, au contraire, d’être chassé de l’armée. Mon père fut parmi les officiers à qui ce dernier sort devait échoir ; avec cette différence qu’il adressa lui-même sa démission au cabinet militaire impérial.

A Metz, il y avait plusieurs régiments d’infanterie et d’autres, de cavalerie et d’artillerie. Le général-comte Haeseler, commandant du XVIe corps d’armée, était également commandant de la place. Haeseler était l’un des meilleurs généraux allemands et sa popularité était grande en Allemagne et chez nos adversaires. Les Français l’appelaient avec respect « le vieux comte 1 ». A vrai dire, lorsqu’on le voyait arriver, à pied ou à cheval, voûté et portant un vieil uniforme — sa simplicité était proverbiale — nous, enfants, avions du mal à l’imaginer comme un chef de guerre. Mais, quand il s’approchait, à la vue de son regard d’aigle, nous enlevions machinalement nos coiffures et nous le suivions des yeux avec une crainte respectueuse. Pendant la Grande Guerre, le bruit courut que la bataille de la Marne et par conséquent la guerre se seraient terminées autrement si Haeseler avait encore pu assumer un commandement.

Mon père avait une grande admiration pour les aptitudes militaires du vieux comte et pour ses qualités humaines. En revanche, les jeunes officiers étaient parfois moins enthousiastes ; entre autres particularités, Haeseler avait la malencontreuse habitude de profiter des fêtes, du Mardi-Gras par exemple, pour ordonner des exercices de nuit. En quelques minutes, les officiers devaient s’arracher aux bras de leurs danseuses et troquer leurs travestis pour la tenue de campagne et les bottes.

Par la suite, au comte Haeseler succéda le général Stötzer. Mon père fut son aide de camp pendant plusieurs années. A la mort de Stötzer, le général von Pritt witz, parent éloigné de la seconde femme de mon père, prit le commandement de la place. C’est lui qui, au début de la guerre, préféra évacuer la Prusse orientale pour se cantonner dans la défensive plutôt que de dégarnir le front de l’ouest. Encore aujourd’hui, les critiques militaires n’ont pu se mettre d’accord pour savoir si la stratégie de Prittwitz était ou non la bonne.

Mon père avait la réputation d’un officier d’état-major promu à une belle carrière. Connaissant admirablement son métier, c’était la droiture et la franchise faites homme; parfois rude, il avait un cœur d’or. Intelligent, fort cultivé, tout l’intéressait, l’art comme la politique; il ignorait le compromis et tenait par-dessus tout à son indépendance. Dans ma famille on disait de mon grand-père qu’à l’égard d’autrui il pratiquait la politique de la « poignée de main ou du couteau tiré » ; or, mon père avait hérite tout naturellement de ce trait de caractère; autant il était fidèle à ses amis, sans restrictions aucune, autant il ne mâchait pas ses mots à ses adversaires.

A cause de la santé de ma mère, nous habitions en dehors de Metz, dans le faubourg de Queuleu; l’air y était, paraît-il, meilleur que dans la ville. Pour moi et pour mon frère, le lycée marqua le début de la vie sérieuse. A la maison, je ne tarissais pas sur mes mérites scolaires; je les estimais tels qu’à la fin de l’année ils devaient me valoir une des premières places de ma classe. Fâcheuse illusion puisque, sur cinquante élèves, j’obtins seulement la trente-deuxième place. A la maison, une correction sanctionna ce brillant succès. Dès lors, je me jurai d’être plus circonspect en matière de pronostics ! Mais ce châtiment n’était rien à côté de la punition qui suivit. Depuis des semaines, j’attendais avec impatience le jour de Noël; il était question que l’on me donnerait un violon, mais mon père voulut faire un exemple et je m’en passai. Pour nous tous, principalement pour maman malade, ce Noël fut infiniment triste. Plus tard, je me suis demandé si les parents ont ou non raison de punir durement les enfants. Mon père était logique avec lui-même et appliquait les principes éducatifs en usage à l’époque mais, pour ma part, je n’ai jamais pu agir ainsi à l’égard de mes enfants.

A Pâques, ayant réussi à me classer parmi les premiers de ma classe, j’eus enfin mon violon. Des lors, la musique occupa une grande place dans ma vie. Un élève du grand Joseph Joachim me donna des leçons et, à treize ans, je jouai dans un concert organisé par le conservatoire de Metz. A l’époque je voulais même devenir violoniste.

Depuis, jamais mon violon ne m’a quitté et je lui dois des heures de bonheur infini ; lui ne m’a ni abandonné ni déçu, chose qu’on ne peut dire de ses semblables : le procès de Nuremberg l’a prouvé. J’ai toujours trouvé auprès de lui un réconfort, soit pour tempérer l’ardeur de ma jeunesse, soit pour atténuer le chagrin que me causa la mort de ma mère ou, tout simplement pour égayer ma vie et celle de mes camarades quand nous étions isolés dans les neiges et les forêts du Canada. Plus tard, au quartier général, en Prusse orientale, quand il m’arrivait de douter de l’issue de la guerre, mon violon m’a bien souvent aidé à puiser des énergies nouvelles.

Le 28 février 1902, peu après notre installation à Metz, ma mère mourut; on l’enterra dans son pays natal de Groitsch où mon grand-père maternel possédait une propriété. Nous y avions passé des vacances inoubliables, chassant et montant de jeunes chevaux. Bientôt, quittant la banlieue de Metz, nous nous installions au centre de la ville; mon père avait loué une belle maison d’architecture empire dans Belle-îlestrasse, proche de l’esplanade, rendez-vous, en été, des officiers de la garnison et de leurs familles.

Après le mariage de mon père avec Olga Margarete von Pritwitz und Gaffron, cette maison devint un centre de vie mondaine; tout en nous entourant de soins attentifs, notre jeune belle-mère savait admirablement recevoir. A cette époque, mon père s’intéressa plus encore à la politique. Grand admirateur de Bismarck et du jeune empereur, le renvoi du chancelier l’affecta cruellement. Les critiques qu’il formulait à l’égard de la politique extérieure de Guillaume II et de ses conceptions militaires — aide de camp du général commandant la place de Metz, mon père était mieux qu’un autre à même d’en juger — devinrent de plus en plus acerbes.

D’une franchise absolue, mon père ne cachait pas ses opinions; il les exposait même à nous, ses enfants. De cette période datent mes premiers contacts avec la politique.,

Il fit tant et si bien qu’un jour on eut vent, à Berlin, de ses réflexions; sa situation s’en trouva compromise; j’ignore ce qui se passa, mais je sais que, brusquement, il donna sa démission sans même demander, contrairement à l’usage, l’autorisation de porter les insignes de son ancien régiment. A Metz, cette décision fut commentée dans toute la ville; je me souviens encore de la visite que le général commandant de la place rendit à mon père pour essayer de le fléchir. Il eut beau insister, ce fut en vain.

L’événement mit fin à notre séjour à Metz. Les contacts que nous avions eus avec des condisciples français avaient été fort utiles à mon frère et à moi; l’influence française était très forte à Metz et mes parents entretenaient d’excellents rapports avec plusieurs familles françaises de la ville. J’ai continué ces relations qui survécurent à deux guerres et même à l’écroulement de l’Allemagne. Des excursions que je fis, en compagnie de mon père, au delà de la frontière toute proche m’apprirent à connaître la vie provinciale française.

Si, par la suite, j’ai toujours été particulièrement attiré par la civilisation de notre voisin de l’ouest, ces impressions d’enfance n’y ont pas étrangères; plus tard, un long séjour à Grenoble où je suivis les cours à l’école supérieure de commerce, fortifia encore cette affinité et développa ma connaissance du français.

A Metz, le sport, le tennis en particulier, jouaient un grand rôle dans notre existence; nous avons même remporté un championnat organisé par les officiers de la garnison. Très tôt également, l’amour de l’équitation, hérité de notre père, cavalier émérite, se manifesta.

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Quand sa démission eût été acceptée, mon père décida d’installer sa famille en Suisse, à Arosa. Nous y avons vécu dix-huit mois; ce fut, disait mon père, l’époque la plus heureuse de sa vie. En hiver, il faisait du ski avec nous et nous accompagnait en bobsleigh. Le nôtre, baptisé « Méteor », ne tarda pas à devenir célèbre; son équipage comprenait mon père qui tenait le frein, un clergyman anglais, une Anglaise et moi qui dirigeais. Dès le premier hiver, le « Météor » remporta plusieurs courses. L’été, notre père nous emmenait dans les Alpes suisses et profitait de ces randonnées pour nous raconter ses expériences et nous entretenir de la politique intérieure et extérieure de l’Alle-magne.

Chaque fois qu’avec mon père, mon frère et moi nous parlions de notre avenir, une chose nous paraissait évidente : jamais nous ne choisirions la carrière des armes. Le vaste univers nous attirait. Notre père consentait à ce que nous nous établissions, plus tard, colons en Afrique du sud ou dans l’est africain. Mais cela supposait que nous sachions d’abord l’anglais. Nous avions déjà un précepteur anglais qui, durant notre séjour en Suisse, nous inculqua de solides rudiments. Il nous fit découvrir les classiques et nous initia au mode de vie britannique.

A l’époque, Anglais et Canadiens se taillaient la part du lion dans les manifestations sportives suisses; de là viennent les relations que j’entretins avec de nombreux Anfrère et moi nous ressentions une vive sympathie pour une jeune Canadienne qui fut à l’origine du long séjour que nous fîmes de l’autre côté de l’océan.

En 1909 — j’avais alors seize ans — une famille anglaise nous invita tous les deux à Londres. Nous voulions parfaire nos connaissances linguistiques dans une école de ia capitale et nous préparer aux professions commerciales auxquelles nous nous destinions. Nous vécûmes donc à South Kensington, chez un médecin, le Dr Grandage, qui fut tué pendant la Grande Guere. Je n’oublierai jamais les attentions dont on nous entoura.

Dès l’abord, Londres me subjugua. C’était la ville de Shakespeare, de Dickens et… de Sherlock Holmes, celle dont un de mes ancêtres, ami de Blücher, aurait dit un jour qu’il rendait visite au duc de Wellington : A good city to loot ! (Quelle belle ville à piller !) Cet aïeul, Friedrich von Ribbentrop, intendant général prussien, joua jadis un rôle historique; c’est lui qui ramena à Berlin le quadrige de la porte de Brandebourg transporté à Paris sous Napoléon. Pendant la campagne de France, il était chargé du ravitaillement de l’armée de Blücher qui, c’était l’usage, vivait sur le pays. Jouant sur le nom de Ribbentrop, les Parisiens l’avaient surnommé, non sans esprit : « Riz, pain, trop. »

Je passais ma première journée à Londres, en compagnie de mon frère, sur l’impériale d’un omnibus qui parcourut la capitale en tous sens. La circulation et l’activité intenses nous fascinaient : London Bridge, the Tower, la City, Mansion House… jamais nous n’aurions cru qu’il pût y avoir autant d’omnibus, d’autos, de véhicules à moteur et à traction animale; et, surtout, le calme olympien des rares policemen qui réglaient la circulation nous en imposait; nous avions l’impression d’entendre battre le pouls de l’univers. Que d’expériences, que d’influences, quels capitaux énormes et quelle somme de travail effectué dans le monde entier pour maintenir une telle activité !

Plus tard, lors des conversations que j’ai eues avec Adolf Hitler, ces souvenirs de jeunesse me sont souvent venus à l’esprit; je lui ai dit combien je regrettais qu’il n’eût jamais vu, du haut de Mansion House, ce qu’était l’empire britannique. Aujourd’hui, on me reproche de l’avoir mal conseillé en matière de politique anglaise en l’assurant que le peuple anglais était faible et dégénéré. Bien au contraire ! Chaque fois que j’en ai eu l’occasion, j’ai mis en lumière la puissance considérable du British Empire et la valeur des classes dirigeantes anglaises. Nous en reparlerons d’ailleurs, le moment venu.

A Londres, mon frère et moi nous avons appris à connaître les usages de la société britannique. La nonchalance des Anglais nous plaisait particulièrement ; pour nous les Britanniques étaient des hommes avec lesquels il faisait bon bavarder. Plus tard, les relations commerciales et plus encore politiques m’apprirent qu’en dépit de ce nonchaloir apparent et de ce souci du confort, les aristocrates anglais étaient des travailleurs acharnés et tenaces. Quand, en 1920, je revins à Londres, j’habitai Browns-Hotel. Je me fis l’effet d’avoir quitté la ville la veille, tellement je me sentais peu dépaysé.

En automne 1910, venant de Londres à bord d’un paquebot de la White Star Line, je pénétrai dans l’embouure du Saint Laurent ; le bateau passa sous le célèbre pont de Québec qui, quelques années plus tôt, s’était écroulé alors qu’il était en cours de construction. La catastrophe avait tait de nombreuses victimes ; coincés entre des poutrelles et des pierres, des ouvriers avaient été noyés à la marée montante. Un officier de marine marchande, témoin de l’accident, nous raconta, à mon frère et à moi, des scènes horrifiantes. Plus tard, je devais contribuer à la reconstruction de l’ouvrage.

Après un court séjour à Québec, nous partîmes pour Montréal ; des amis canadiens nous accueillirent à bras ouverts. Au début, j’envisageais de rester seulement quelques mois au Canada ; en fait, j’y passai quatre ans, jusqu’à la déclaration de guerre. Si je m’y étais établi — inapte au service armé, rien ne m’en empêchait — quel cours aurait pris ma vie ? Assurément, je ne serais pas, comme en ce moment, à la prison de Nuremberg. Et cependant, même ainsi, je regretterais les heures joyeuses que j’ai vécues !

Une fois « acclimaté », mes amis canadiens s’ingénièrent à me débarrasser de mes « allures londoniennes » — c’est l’expression qu’il employaient. Chaque jour, sur le terrain de golf, je m’apercevais que mon manteau à carreaux, typiquement anglais, avait les poches bourrées de cailloux; il en fut ainsi jusqu’au moment où, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, je décidai de m’en séparer. Ou bien quand, invité à une réception, j’arrivais, des rafales d’How do you do ? ou de Don’t youknow ? m’accueillaient. Les Canadiens se sentent solidaires de la vieille Angleterre mais il n’empêche qu’ils ne soient avant tout Canadiens ; ils ont leurs habitudes, différentes de celles des Anglais. J’ai toujours eu beaucoup de sympathie pour mes amis canadiens ; deux guerres où nous fumes ennemis n’ont en rien modifié mes sentiments à leur égard. Pendant et après la première guerre mondiale, ils m’ont fait parvenir de leurs nouvelles et écrit, par l’intermédiaire de pays neutres, « qu’une fois les hostilités terminées, ils attendaient ma visite ». Mais, après la pénible épreuve, trop de liens me retenaient en Allemagne. Par la suite, à Berlin ou lors de mon ambassade à Londres, j’ai souvent revu les mêmes Canadiens, amis et simples connaissances, qui ont égayé et embelli mes jeunes années, entre dix-sept et vingt et un ans.

Récemment, j’ai eu sous les yeux un pamphlet rédigé par un ancien fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères maintenant installé à New-York qui, naguère, fréquentait ma maison de Dahlem, dans lequel il me prend à partie. Tout ce qu’il écrit est faux, sauf le fait que je n’ai jamais été antisémite. Je sais également que mes amis canadiens se sont énergiquement refusés à révéler quoi que ce fut sur nos relations antérieures et sur moi.

Une fois installé à Montréal, j’entrai comme employé dans une banque ; j’y restai dix-huit mois. On m’avait dit que toutes les activités commerciales au Canada étaient dominées par les banques ; d’où ma décision d’apprendre le métier de banquier. Je passai deux étés et un hiver à Montréal et j’y étudiai les diverses branches d’activité de cette ville, métropole économique du Canada : vie commerciale, distractions, parties de poker — souvent mouvementées — de tennis, matches de rugby et de hockey sur glace, sport canadien par excellence.

Mon apprentissage terminé, j’entrai, comme employé, dans une société de construction de ponts et de voies de chemin de fer ; c’est à ce titre que je retournai à Québec. Dans cette ville franco-canadienne, je fis fonction de contrôleur sur les chantiers de reconstruction du pont écroulé puis je participai à l’établissement du Transcontinental Railway. C’est alors que j’appris à apprécier la vie rude et sauvage des pionniers, la beauté et la majesté de la forêt canadienne. Il est peu de professions qui, en dépit des privations qu’elle comporte, forment un caractère comme celle de défricheur. Puis, tout d’un coup, une grave maladie interrompit le cours de mes activités ; ayant absorbé du lait non stérilisé, atteint de tuberculose du rein, je dus subir l’ablation de cet organe.

Après un long séjour à l’hôpital et une courte convalescence passée en Allemagne, revenu en Amérique je restai quelques mois à New-York. Par hasard, j’y fis la connaissance d’une famille new-yorkaise influente avec laquelle je me liai d’amitié. J’avais vingt ans à l’époque et ces quelques mois me donnèrent l’occasion de m’initier à la vie trépidante de la métropole américaine. Plus tard, devenu journaliste, je collaborai à plusieurs journaux ; cette profession, riche en péripéties de toute sorte, m’a révélé les ressorts de la mentalité américaine : dynamisme, besoin de nouveauté et recherche de la sensation. Aussi courte qu’elle ait été, cette période m’a laissé des souvenirs durables.

A mon retour d’Allemagne, j’envisageai de m’installer au Canada ; un ami m’invita à Ottawa où j’entrepris de tenter seul ma chance. Disposant de ma part de la fortune de ma mère, j’envisageais l’avenir avec optimisme.

Dans la capitale fédérale canadienne la vie mondaine avait un charme particulier. Le centre était Rideau Halî, palais du gouverneur général ; à l’époque, celui-ci n’était autre que le duc de Connaught, frère d’Edouard VII, roi d’Angleterre ; il avait épousé Margarete von Preussen, la fille du « prince rouge » de la guerre de 1870. Le père d’un de mes amis, procureur général du Canada, m’introduisit à Rideau Hall. Que de belles heures j’y ai passées avec ce grand seigneur qu’était le duc de Connaught, la duchesse, ma compatriote, si aimable à mon égard, et leur ravissante fille Patricia, future lady Ramsey. Par la suite, devenu ambassadeur à Londres, j’ai revu le duc de Connaught ; malgré ses quatre-vingts ans, il se souvenait parfaitement de l’époque, lointaine, où je lui avais rendu visite à Ottawa.

La société qui gravitait autour de Government House se composait des familles des hauts fonctionnaires, des juges, des officiers et des personnalités qui dirigeaient la vie économique du pays. Toutes les grandes familles canadiennes étaient invitées aux fêtes et aux réceptions données à Rideau Hall.

Malgré mon jeune âge, j’admirais l’habileté avec laquelle, tout en accordant aux Dominions une autonomie totale, par l’entremise de ses gouverneurs l’Angleterre maintenait ses prérogatives chaque fois qu’une décision importante était en jeu.

Depuis le célèbre lord Strathcona, fondateur de la Hudson Bay Company, jusqu’aux principales familles de l’élite canadienne, les classes dirigeantes sont liées à la couronne britannique ; les titres nobiliaires renforcent cette allégeance. Il en est de même des intérêts commerciaux du Canada qui se confondent avec ceux de l’Angleterre et des autres Dominions. Ce n’est donc pas par hasard qu’en 1932 la nouvelle charte économique du British Empire fut promulguée à Ottawa. Pour étroits que soient ses rapports avec les Etats-Unis, le Canada n’en reste pas moins fidèle au Commonwealth.