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Des "mai 68" dans les campagnes françaises ?

De
240 pages
Les années 1968 évoquent les étudiants, quelquefois les ouvriers, mais rarement les agriculteurs. Pourtant, des luttes paysannes majeures se déroulent dans l'Ouest et le Languedoc-Roussillon. Elles sont massives, fréquentes et novatrices : grève du lait, guerre du vin, etc... Des paysans contestataires remettent alors en cause les syndicats majoritaires et défendent la nécessité d'un syndicalisme d'action démocratique. Pourquoi et comment émerge un courant contestataire dans le monde paysan ? Que reste-t-il aujourd'hui des débats portés par ces contestations ?
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Historiques
Jean-Phîlîppe Martîn
sérieTravaux
Des « mai 68 » dans les campagnes françaises ? Les contestatîons paysannes dans les années 1968
Historiques Travaux
Des « mai 68 » dans les campagnes françaises ? Les contestations paysannes dans les années 1968
Historiques Dirigée par Bruno Péquignot et Vincent Laniol La collection « Historiques » a pour vocation de présenter les recherches les plus récentes en sciences historiques. La collection est ouverte à la diversité des thèmes d'étude et des périodes historiques. Elle comprend trois séries : la première s’intitulant « travaux » est ouverte aux études respectant une démarche scientifique (l’accent est particulièrement mis sur la recherche universitaire) tandis que la deuxième intitulée « sources » a pour objectif d’éditer des témoignages de contemporains relatifs à des événements d’ampleur historique ou de publier tout texte dont la diffusion enrichira le corpus documentaire de l’historien ; enfin, la troisième, « essais », accueille des textes ayant une forte dimension historique sans pour autant relever d’une démarche académique. Série Travaux Didier CHAUVET,Irma Grese et le procès de Belsen. Une surveillante SS des camps de concentration condamnée à mort, 2017. Georges JEHEL,Les origines chrétiennes de la démocratie moderne. La part du Moyen-Âge, 2017. Renée DRAY-BENSOUSAN (dir.),Images, cinéma et Shoah,2017. Alain CUENOT,Pierre Naville, Biographie d’un révolutionnaire marxiste, Tome II. Du front anticapitaliste au socialisme autogestionnaire,1939-1993, 2017. Alain CUENOT,Pierre Naville, Biographie d’un révolutionnaire marxiste, Tome I. De la révolution surréaliste à la révolution prolétarienne, 1904-1939, 2017. Jean-Marc Cazilhac,Le Douaire des reines de France à la fin du Moyen Âge, 2017. Didier CHAUVET,Les autodafés nazis. Mémoire du 10 mai 1933, 2017. Anne MÉTÉNIER,Ségrégation raciale aux États-Unis. Six portraits de stars, 2017. Didiver CHAUVET,Hitler et la Nuit des Longs Couteaux (29 juin – 2 juillet 1934), La Sturmabteilung (SA) décapitée, 2016.
Jean-Philippe MARTINDes « mai 68 » dans les campagnes françaises ? Les contestations paysannes dans les années 1968
Ouvrages du même auteur
Histoire de la nouvelle gauche paysanne. Des contestations des années 1960 à la Confédération paysanne, Paris, La Découverte, 2005.
La Confédération paysanne aujourd’hui. Un syndicat face aux défis du XXIe siècle, Paris, L’Harmattan, 2011.
© L’HARMATTAN, 2017 5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Parishttp://www.editions-harmattan.fr ISBN : 978-2-343-13151-1 EAN : 9782343131511
À Hugo et Léa
«Je les appelle des années de cuivre, des fils qui conduisaient le courant électrique des luttes sociales… Les années soixante-dix ont été parcourues d’une secousse, d’un essaim sismique de luttes qui imposaient aussi leur ordre du jour au cinéma, aux chansons, au foot, aux vacances. Ce furent des années de cuivre, le meilleur conducteur de cette énergie électrique de transformation.»
Erri DE LUCA,Le plus et le moins, Gallimard, Paris, 2016, p. 18.
Introduction
Des paysans contestataires, revendicatifs, proches des gauches voire des extrêmes-gauches, l’image va à rebours de bien des représentations mentales qui pensent les agriculteurs avec les yeux de Vichy et voient les campagnes comme immuables et immobiles 1 oubliant les « campagnes rouges » , les résistances, les révoltes et sous-estimant les mutations intervenues dans la branche agricole du catholicisme social. Jeune, beau, étudiant, Parisien, fréquemment passé par l’UEC (Union des étudiants communistes) telle est l’image, souvent diffusée, du contestataire de mai-juin 1968. Cette vision des choses est simpliste et correspond peu à l’ébranlement social qui caractérise ces années (avant, pendant et après ce printemps) ainsi 2 qu’au profil de celles et ceux qui participent aux luttes . Le propos de cet ouvrage est de revenir sur ces années de contestation et d’opérer un déplacement de perspective.
Le déplacement est temporel en ne se centrant plus sur les événements des mois de mai et juin mais en présentant les contestations dans ce que plusieurs historiens ont appelé « les années 1968 » qui voient, du début des années 1960 à la fin des années 1970, les remises en cause de la société se développer, en France et dans le 3 monde .
4 Le pas de côté est aussi géographique, la « scène parisienne » n’est évidemment pas privilégiée par les paysans contestataires,
1 Michel CADE,Le parti des campagnes rouges. Histoire du parti communiste dans les Pyrénées-Orientales, Édition du Chiendent, Vinca, 1988. Gérard BELLOIN,Renaud Jean, le tribun des paysans, Éditions de l’Atelier/Éditions ouvrières, Paris, 1993. 2 Sur « les générations 68 », entre autres : Jean-François SIRINELLI, « Génération, générations », p. 113-124,Vingtième siècle. Revue d’histoire, n°98, 2/2008. Julie PAGIS,Mai 68, Un pavé dans leur histoire. Événements et socialisation politique, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, Paris, 2014. 3 Geneviève DREYFUS-ARMAND,ROBERTFRANK, Marie-Françoise LEVYet Michelle ZANCARINI-FOURNEL,Les années 68. Le temps de la contestation, Éditions Complexe, Paris, 2000. Michelle ZANCARINI-FOURNEL,Le moment 68. Une histoire contestée, Seuil, Paris, 2008. Sur l’expression « contestation » voir p. 32. 4 Ibidem, p. 11.
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souvent actifs dans les régions périphériques. En effet, les mobilisations paysannes des années 1968 ne sont pas les répliques 5 affaiblies d’un séisme politique dont l’épicentre serait la capitale . Les luttes paysannes ont commencé avant le printemps 1968, elles ont été massives et marquantes dans plusieurs régions, ont emprunté des traits novateurs à partir du début des années 1960 et les dirigeants paysans ont veillé jalousement à conserver leur indépendance.
Enfin, le déplacement est aussi générationnel et social. Longtemps, l’historiographie a mis surtout en avant le rôle des étudiants. Plus récemment, l’action des ouvriers a été réévaluée avec les travaux de Michelle Zancarini-Fournel, Xavier Vigna et Vincent 6 Porhel . Cependant, des agriculteurs, que nous appellerons paysans comme ils se nommaient alors, contestent, eux aussi, avant, pendant et après le printemps 1968, les choix agricoles des pouvoirs publics, la politique du gouvernement voire l’organisation de la société dans son ensemble. Certains participent même aux mouvements contestataires ou sont à l’origine de mobilisations qui fédèrent les énergies critiques (lutte du Larzac, lutte des vignerons du Languedoc). Dans ces combats paysans, des aînés jouent un rôle majeur, même s’ils sont parfois critiqués par les « jeunes » (pour qui l’année 1968 constitue une expérience fondatrice) et doivent s’adapter aux temps nouveaux. Le plus connu, Bernard Lambert (Loire-Atlantique), a près de 37 ans quand les premiers pavés volent dans les rues parisiennes et, s’il est
5  Par contestations paysannes, nous entendons les mobilisations de paysans contre une décision ou un aspect de la politique agricole dont la dynamique débouche sur une remise en cause de la politique agricole dans son ensemble voire, pour une partie des paysans, sur l’opposition au gouvernement en place et, pour certains, sur une critique du capitalisme. Lors de ces luttes, à plusieurs reprises, des convergences avec d’autres catégories sociales ont été recherchées. Ceux que nous appelons paysans contestataires sont des militants ou des responsables qui pensent que les négociations doivent s’appuyer sur les luttes des producteurs et qui affirment leur hostilité aux gouvernements de droite et à la société capitaliste. 6  Philippe ARTIERESMichelle Z et ANCARINI-FOURNEL,68. Une histoire collective (1962-1981),La Découverte, Paris, 2008.Xavier VIGNA, L’insubordination ouvrière dans les années 68. Essai d’histoire politique des usines, PUR, Rennes, 2007. Vincent PORHEL,Ouvriers bretons. Conflits d’usines et conflits identitaires dans les années 68, PUR, Rennes, 2008.
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7 important, ce moment s’ajoute aux expériences antérieures . Le combat paysan n’est pas uniquement masculin, c’est pourquoi, nous nous intéresserons aussi à l’insertion des femmes dans ces luttes. En effet, quelques militantes jouent à plusieurs occasions un rôle important et les paysans contestataires ont affirmé vouloir changer la place des femmes dans les exploitations, dans l’ensemble de la société ainsi que dans leur mouvement.
Certes les contestataires actifs sont une minorité mais ils impulsent parfois des luttes massives, convaincant et entraînant une majorité d’agriculteurs de leur département dans l’action directe. Par action directe, nous entendons une action publique, légale ou illégale, menée par les agriculteurs, interpellant les pouvoirs publics ou des entreprises, la médiation des élus ou des responsables syndicaux, intervenant, parfois, en complément de la mobilisation. Une définition plus large que celle d’Edouard Lynch qui utilise cette expression 8 seulement pour les actions illégales . Ces contestataires obligent le syndicalisme majoritaire FNSEA (Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles) et CNJA (Centre national des jeunes agriculteurs) à agir et à débattre. Une minorité certes mais agissante, influente parfois, qui refuse le corporatisme, s’affirme anticapitaliste, utilise un langage marxisant, se veut indépendante des intellectuels, et entend élaborer elle-même l’analyse des évolutions de l’agriculture ainsi que celle de la place des agriculteurs. Ces paysans ne veulent plus être « dominés » par les autorités traditionnelles ou des urbains, ils sont prêts à passer des alliances mais aspirent à réfléchir par eux-mêmes, à rechercher des solutions à leurs problèmes et à diriger leurs luttes.
Par ailleurs, des agriculteurs, sans se dire contestataires, empruntent au registre de la contestation : reprenant et parfois influençant le répertoire d’actions, le discours, les thèmes et les alliances préconisés par les mouvements sociaux qui se développent alors. Nombre de paysans entrent en lutte contre la politique agricole du gouvernement, en défense de leurs intérêts, et deviennent, ou sont
7  Jean-Philippe MARTINLes contestations paysannes autour de 1968. Des luttes, « er novatrices mais isolées »,Histoire des sociétés rurales, n°41, 1 semestre 2014, p. 89-136. 8 Edouard LYNCH, « Détruire pour exister ; les grèves du lait en France (1964, 1972 et 2009) », p. 99-125,Politix, n° 103, 2013.
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