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Du Nationalisme Yougoslave aux Nationalismes Post-Yougoslaves

De
256 pages
Cet ouvrage analyse les causes et les conséquences des discours nationalistes apparus à la fin des années 80 dans l'espace yougoslave, pour préparer la séparation et justifier ensuite le conflit. Il décrit le moment de la transition du nationalisme yougoslave aux nationalismes post-yougoslaves, celle d'une légitimité communiste et titiste à un pouvoir et une légitimité ethno - nationalistes.
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Du nationalisme yougoslave
aux nationalismes post-yougoslaves © L'Harmattan, 1998
ISBN : 2-7384-6991-4 Olivier Ladislav Kubli
Du nationalisme yougoslave
aux nationalismes post-yougoslaves
L'Harmattan L'Harmattan Inc.
5-7, rue de l'École Polytechnique 55, rue Saint-Jacques
75005 Paris - FRANCE Montréal (Oc) - CANADA 112Y 1K9
A Silvia et à son pays INTRODUCTION
L'intérêt, que les chercheurs en sciences sociales
montraient naguère pour la Yougoslavie, portait
principalement sur l'originalité de son système économique
(l'autogestion socialiste), qui inspira nombre d'Etats du Tiers-
Monde', sur l'originalité de sa position sur la scène
internationale à l'heure de la guerre froide (le non-
alignement)', et sur l'originalité de son système idéologique,
socialiste, mais ouvert sur l'Occident. L'observateur des
relations internationales était plus précisément attentif à la
rupture qu'opéra Tito en 1948 avec l'URSS de Staline 3 ,
rupture qui annonçait les voies originales qu'allait suivre le
pays.
Cette vision d'une Yougoslavie unie, derrière un chef de
guerre prestigieux et un système politique, économique,
social et idéologique original érigé en modèle, perdura
longtemps parmi les intellectuels occidentaux. Ainsi, Jacq.tes
Huntzinger parle encore en 1987 du régime yougoslave, en
tant qu'exemple de la renaissance des nationalismes à l'est,
opposés à l'Empire soviétique oppresseur 4. C'est pourquoi,
lorsque à l'aube du 27 juin 1991 les chars, alors encore
yougoslaves, déferlent sur la Slovénie, l'Occident n'est pas
prêt à être confronté à la nouvelle donne politique existant en
Yougoslavie.
En première ligne, l'Algérie de Boumédiène.
2 On signalera, à ce propos, que ce qui reste de la Yougoslavie a été privé de
son siège dans le mouvement des non-alignés.
Cf. MD:1j (François), Histoire des démocraties populaires, tome 1, Paris,
Seuil, 1969, pp. 224-227.
' HUNTZINGER (Jacques), Introduction aux relations internationales,
Paris, Seuil, 1987, p. 322.
9 Mais, très vite, la Yougoslavie en guerre va redevenir un
objet privilégié d'analyse. Pour Ignacio Ramonet, on se
trouve confronté à un nouveau modèle, un « paradigme » 5, le
paradigme d'un monde qui bascule dans l'inconnu après la
chute du mur de Berlin, paradigme de ce que pourrait être
demain un conflit généralisé dans l'ex-URSS, avec la
dimension nucléaire en plus. Pour l'observateur des relations
internationales, la Yougoslavie est devenue « une sorte de
tragique laboratoire où l'on peut mesurer les périls
qu'entraînent l'effondrement du pouvoir communiste » 6 .
Depuis lors, les intellectuels et les journalistes se penchent
sur le théâtre yougoslave, abreuvant le grand public
d'interprétations qui, sous prétexte d'expliquer la
désintégration et la guerre, tendent plutôt à les justifier, en
reproduisant les discours professés par les acteurs du drame
eux-mêmes. On peut identifier quatre idées complémentaires
très répandues, qui justifient la désintégration yougoslave
plutôt qu'elles ne l'expliquent:
1. La ligne de séparation
La première explication simpliste est celle de la ligne, celle
de la grande séparation entre Empire romain d'Orient et
d'Occident, entre le catholicisme et l'orthodoxie'. À cause de
cette ligne de démarcation datant de quinze siècles, la
civilisation européenne s'arrêterait aujourd'hui au milieu de la
Yougoslavie, alors qu'au-delà commencerait un monde
incertain et barbare. Stéphane Yerasimos dénonce cette cécité
soudaine et s'interroge: « L'Europe s'arrête sur la Save. Au-
delà, une Transbalkanie incertaine: des Serbes orthodoxes et
communistes, des Bosniaques et des Albanais musulmans,
derrière, des Macédoniens et encore au-delà... les Grecs,
membres de l'OTAN et, de surcroît de la CEE, à moins qu'on
ne veuille les accrocher à la remorque de la Communauté par
les ferries d'Ancône et de Brindisi. 1...1 L'Europe du Traité de
Rome aura-t-elle les frontières de l'Empire romain
RAMONET (Ignacio), « Paradigme yougoslave », in Le Monde
diplomatique N° 453, décembre 1991.
° Ibid.
'C'est ce qu'affirme par exemple DODER (Dusko), « Yugoslavia: New war,
old hatreds », in Foreign Policy N° 92, 1993, p. 5.
10 d'Occident, s'arrêtant à la Dalmatie, l'au-delà n'étant que
hérésie et intrigue byzantine? » 8 .
La théorie de la fracture, qui aurait depuis des siècles
traversé ce qui allait devenir la Yougoslavie, n'explique
aucunement la situation actuelle, et ne constitue qu'une
interprétation erronée de l'histoire. En effet, il n'existe
aujourd'hui aucune ligne de démarcation clairement établie.
S'il en existait une, les différentes nations ainsi définies
auraient pu se séparer de part et d'autre, et il n'aurait pas été
nécessaire de se faire la guerre. De même, l'application des
accords de paix n'aurait pas posé problème.
S'il n'existe pas de ligne claire aujourd'hui, on ne peut
guère plus en trouver une dans l'histoire. Les frontières dans
les Balkans n'ont cessé d'être modifiées au cours des siècles,
pour prendre tour à tour des configurations différentes. La
seule frontière qui a perduré presque deux siècles est celle
qui a séparé l'Empire habsbourgeois de l'Empire ottoman, du
17ème au 19ème siècle. Le problème pour les théoriciens de
la ligne de séparation multi-séculaire, c'est que cette frontière
ne correspondait pas à la ligne de partage entre Empire
romain d'Orient et d'Occident.
Plutôt que traversés par une ligne de partage, les territoires
des Slaves du sud sont un lieu où se rencontrent l'islam,
l'orthodoxie et le catholicisme. C'est le lieu où se sont
rencontrées les cultures germaniques, latines, ottomanes et
slaves. Bien plus que des digues infranchissables entre deux
mondes qui s'ignorent, les vallées yougoslaves forment une
multitude de lieux de passage 9 .
8 YERASIMOS (Stéphane), « Balkans: frontières d'aujourd'hui, d'hier et de
demain? », in Hérodote N° 63, 1991, p. 97-98. PAVLOVIC (Stevan),
« From authoritarian magie to humble politics », in European Journal of
International Affairs N° 1, 1988, p. 85, dénonce également cette obscure
notion de balkanisme ou de byzantisme « utilisée par des intellectuels
occidentaux qui ne connaissent rien de Byzance ». Si l'on s'en réfère
d'ailleurs au partage de l'Empire romain, il faut se souvenir que les
« barbares » n'étaient pas du côté où l'on veut bien les mettre aujourd'hui,
et que c'est Byzance qui connaissait alors le plus grand essor, alors que
l'Occident sombrait dans le Moyen-Age.
r .a réve il SIDIANSKI 9 Comme le dit si bien le professeur
national ne fait pas la démocratie », in Journal le Genève, 6 août 1991:
« Tous les fantasmes historiques ont resurgi qui mettent l'accent sur tout ce
qui sépare et passent sous silence tout ce qui unit. C'est Rome contre
Byzance, le catholicisme contre l'orthodoxie. Comme si la culture
européenne ne reposait pas sur ses origines héritées de la Grèce antique, du
11
2. Les haines ancestrales
L'autre explication avancée pour expliquer la guerre a trait
à la haine historique, qui séparerait irrémédiablement les
peuples yougoslaves'''. De cette état de fait découlerait
l'impossibilité séculaire de vivre ensemble".
Si en tant que lieu de rencontres, les territoires sud-slaves
ont connu nombre de confrontations et conflits, on ne peut
guère déceler de conflits explicitement serbo-croates avant le
20ème siècle. Les premières tensions sont apparues au siècle
dernier et sont restées minorisées par rapport aux
mouvements yougoslaves unionistes'''. Le seul véritable
conflit entre Serbes et Croates avant 1991 date de la seconde
guerre mondiale, avec les massacres ustasis contre les
populations civiles serbes, et les revanches cetniks contre les
populations civiles croates et musulmanes. Et encore, ce
conflit fut dépassé, submergé même, par le mouvement des
Partisans d'inspiration communiste, qui soutenait l'union
yougoslave'.
Le conflit est bien plus idéologique et politique, et n'a pas
d'autres rapports avec le passé que celui que les nationalistes
christianisme, de Rome et de Byzance, ainsi que des apports latins,
germains et slaves ».
' O Ainsi DODER (Dusko), « Yugoslavia: New war, old hatreds », in op.
cit., p. 5, parle « d'histoire de la haine ».
" Idée dénoncée par SIDJANSKI (Dusan), « Yougoslavie: l'éclatement »,
Les Eurochtones N° 10, 1994, p. 6 et par SAMARY (Catherine), La in
déchirure yougoslave, Paris, L'Harmattan, 1994, p. 17.
12 Pour Catherine Lutard, lors d'une conférence tenue à l'université de
Lausanne en février 1994, on ne peut tirer de véritables parallèles entre les
mouvements nationaux du 19ème siècle et les événements actuels, car la
Yougoslavie (ou plutôt ce qui allait le devenir) était sous domination
étrangère. De plus, au 19ème siècle, on avait à faire à des mouvements
d'unification et de développement, alors qu'aujourd'hui on est confronté à
des mouvements négationnistes et répressifs.
13 PFAFF (William), « Invitation to war », in Foreign Affairs N° 72,
1993, p. 103, écrit par exemple: « Alors que les deux camps opposés dans
la guerre actuelle (serbe et croate) sont composés d'individus pensant
venger des événements remontant parfois jusqu'au 14ème siècle (comme
par exemple la bataille du Kosovo), des luttes politiques entre Serbes et
Croates n'apparurent qu'au vingtième siècle, et des conflits armés
seulement en 1941 ».
12 veulent bien lui donner'. Eriger les peuples sud-slaves en
sociétés tribales, qui seraient en conflit permanent entre elles,
c'est légitimer une politique systématique de division et nier
toute possibilité d'union b.
3. Le caractère artificiel de la Yougoslavie
Le troisième type d'explication tente de démontrer que la
Yougoslavie n'est qu'une erreur historique, vieille de 70 ans,
qui a enfin été éliminée au profit du juste retour historique
des choses'. La désintégration serait la meilleure preuve que
la Yougoslavie n'aurait jamais dû exister, ce qui à notre sens
est un renversement des arguments, dans la mesure où, en
1991 comme en 1941, c'est l'éclatement qui a provoqué les
conflits, et non l'inverse. Bojidar Jaksic partage cette opinion
et interroge: « Si la Yougoslavie était une entité tellement
artificielle, pourquoi s'est-elle défaite avec autant de pertes
humaines et de destructions? N'a-t-elle pas démontré, par là-
même, la force et la profondeur de la cohésion et des liens
17 . qui unissaient les peuples et les citoyens yougoslaves? »
De plus, comment soutenir intellectuellement qu'une
réalisation historique, qui a perduré durant sept décennies, fut
une erreur. Si la Yougoslavie fut créée, puis maintenue
malgré l'épreuve du second conflit mondial, c'est que des
conditions historiques spécifiques étaient réunies pour qu'il
en soit ainsi. Si, aujourd'hui, « il y a crise du projet
yougoslave » 18, c'est pour des raisons tout aussi historiques et
14 BANAC (Ivo), « The causes and consequences of Yugoslavia's demise »,
in Daedalus N' 121, 1992, p. 143.
15 D'après AMSF1 1.R (Jean-Loup), « Ethnies et espaces: pour une
anthropologie topologique », in AMSEI TE (Jean-Loup), M'BOKOLO
(Elikia), Au coeur de l'ethnie, Paris, La Découverte, 1985, p. 9.
16 C'est le point de vue officiel défendu par les élites politiques croates,
serbes et slovènes. Cf. RUSINOW (Dennison), « Yugoslavia: Balkan
breakup? », in Foreign Affairs N° 83, 1991, p. 143.
Le Monde 17 JAKSIC (Bozidar), « La faillite des élites nationales », in
diplomatique N° 496. Comme le rappelle également SAMARY (Catherine),
La déchirure yougoslave, op. cit., p. 24: « Les périodes de la plus grande
cohésion de la Yougoslavie tiennent à des gains réels de niveau de vie et de
droits pour les populations concernées. C'est au contraire la remise en
cause de ces gains dans la décennie 80 -et non pas les haines inter-
ethniques- qui prépare la fragmentation yougoslave. La crise socio-
économique et politique des années 80 marque sur ce plan un tournant ».
'8 Ibid., p. 21.
13 explicables, sans que l'on trouve des justifications immanentes
ou multi-séculaires. Nous épousons ici le point de vue de
Catherine Samary, lorsqu'elle déclare que: « Il n'existe pas de
projet yougoslave unique. Il y a eu d'ailleurs plusieurs
Yougoslavies et d'autres formes d'union étaient (restent?)
possibles: autrement dit un échec n'est pas la preuve d'un
projet artificiel. La vrai question est de comprendre les causes
des échecs et conflits passés, non pas dans une explication
génétique, apolitique et irrationnelle du nationalisme, mais de
façon historique, dans toutes les dimensions politiques et
socio-économiques de l'histoire » 19 .
4. Le statu quo ante communisme
Finalement, nous nous opposons à la théorie que l'on peut
qualifier familièrement du « réfrigérateur », ou pire encore
du « congélateur ». D'après Daniel-Louis Seiler, par exemple,
« la pax sovietica consista en une mise au frigo du problème
20[national] » . On assisterait ainsi à « la fin du joug
communiste et du yougoslavisme oppresseur par essence »'.
La Yougoslavie communiste n'aurait fait que geler
provisoirement et artificiellement la situation nationale
prévalant durant le second conflit mondial, situation qui
resurgirait aujourd'hui.
C'est oublier que les conditions socio-historiques de la fin
des années 80 sont totalement différentes de ce qu'elles
étaient il y a 50 ans. Mais surtout, c'est occulter le rôle
fondamental qu'ont joué les communistes dans l'évolution
historique de l'espace balkanique. Bien loin de figer une
situation, nous allons longuement démontrer, dans cet
ouvrage, qu'ils ont au contraire fondamentalement modifié le
jeu yougoslave, et que les racines de la guerre sont bien plus
à rechercher dans le développement du système communiste
lui-même, que dans les soi-disantes haines ancestrales.
Les nationalismes actuels ne peuvent être compris qu'au
travers du régime communiste dont ils sont issus, même si
tous les nationalistes dénoncent avec une égale fureur le
régime titiste. C'est le communisme qui a diffusé un
sentiment d'appartenance fortement intégrateur, voire
t9 Ibid., p. 36.
20 SELLER (Daniel-Louis), Le cas des partis politiques dans les nouvelles
démocraties de l'est européen, Lausanne, Institut de science politique,
1991, p. 5.
21 SAMARY (Catherine), La déchirure yougoslave, op. cit., p. 16.
14 totalitaire, dans l'ensemble de la population, sentiment qui est
reproduit aujourd'hui par rapport aux communautés
nationales respectives". C'est le communisme qui a fragmenté
la société yougoslave, après l'avoir réunifiée, en créant un
complexe réseau de pouvoirs locaux, permettant à Tito de
demeurer l'arbitre suprême, en vertu du dicton « diviser pour
mieux régner ».
On ne saurait donc passer sous silence la période
communiste, et nous allons au contraire y concentrer en
partie notre réflexion, et n'évoquer que marginalement les
mouvements passés, dont se réclament les nationalistes
actuels, pourtant tous issus du bercail communiste.
Les faits d'intégration et de désintégration sont des
événements relevant de variables essentiellement socio-
politiques, et doivent donc être analysés et compris en
fonction de telles variables. C'est pour appuyer cette réflexion
que nous consacrons également une large partie de cet
ouvrage à un développement théorique, qui doit permettre de
donner relief et cohérence à notre démonstration. Dénonçant
la naturalisation des nations, qui évacue toute réflexion
rigoureuse, nous nous efforçons d'inscrire notre
démonstration dans un cadre théorique de la nation,
développé et rigoureux, afin d'adopter le point de vue le plus
scientifique possible sur la désintégration yougoslave.
Sur la base de cette théorie, il s'agira de décrire le passage
d'une légitimité politique à une autre, en tentant de montrer
en quoi ce passage conduit inévitablement à un conflit armé,
puis à une situation bloquée, qui n'est pas sans rappeler la
question palestinienne. Pour ce faire, nous nous intéresserons
principalement aux années qui précédèrent directement la
guerre, années durant lesquelles s'est effondrée « la légitimité
titiste » 23, et sur laquelle s'est greffée une légitimité que l'on
pourrait qualifier de nationalitaire, qui est toujours en vigueur
aujourd'hui et empêche la situation d'évoluer. Ce que nous
allons retracer, c'est le passage d'une nation étatique,
désignant des rapports juridiques de citoyenneté (la
République Socialiste Fédérative de Yougoslavie), à une
22 Nous nous référons une nouvelle fois à la conférence donnée par
Catherine Lutard à l'université de Lausanne en février 1994.
23 Selon l'expression de LEVY (Luc), « La fin de la légitimité titiste », in
Cosmopolitiques N° 16, 1990.
15 logique nationalitaire ou ethnique 24, le passage du
nationalisme yougoslave aux nationalismes post-yougoslaves.
Nous verrons finalement par quel biais, et à travers quel
discours, on a fait du nationalisme ethnique le principal et
quasi unique programme politique en Yougoslavie et dans
tous les Etats qui en sont issus. Mais on ne saurait se limiter à
un travail descriptif centré sur le discours des acteurs, sans se
livrer parallèlement à une réflexion sur ceux qui
promulguent un tel discours. Il faudra à cet égard garder
constamment à l'esprit que « le pouvoir de définir un groupe
est inséparablement un pouvoir sur le groupe lui-même » -5.
On ne saurait également oublier qu'un discours politique est
fortement tributaire de la conjoncture et de la structure
historique dans laquelle il est énoncé. C'est pourquoi, les
conditions historiques de production du discours nationaliste
mériteront également une attention particulière.
24 VOUTAT (Bernard), Espace national et identité collective, Lausanne,
Institut de science politique, 1991, p. 115.
25 Ibid., p. 215.
16 PARTIE 1
UNE THEORIE DE LA NATION Chapitre 1
La nation: une construction socio-historique
1) Introduction: théorie de la nation
On peut s'interroger sur la nécessité d'élaborer une théorie
de la nation, alors que cet objet est immédiatement
appréhendable, et immédiatement appréhendé, jour après
jour, notamment par la presse et certains commentateurs
politiques, en ce qui concerne la situation en ex-Yougoslavie,
ou encore dans d'autres parties du monde. Or, le terme de
nation peut revêtir un sens différent, suivant la personne qui
l'emploie'. Comme le note Bernard Voutat, « l'étude de la
question nationale est toute entière polarisée par une querelle
interminable sur les mots et la réalité qu'ils désignent ou
occultent. La définition des concepts est un enjeu aussi bien
pour les savants que pour les militants, en particulier parce
que ces concepts, selon la manière dont ils sont construits,
contiennent plus ou moins explicitement des principes
explicatifs, soit hostiles, soit favorables aux mouvements
analysés » 2 .
Il ressort ainsi de ce premier paragraphe un point
fondamental, qui sera le départ de toute notre démonstration,
le fait que le terme de nation est « équivoque et
polysémique »3. La grande difficulté qui en découle pour
l'analyste est que la nation et sa signification étant pensées
socialement, il doit prendre garde à ne pas reproduire le
discours dominant sur la nation. Pour éviter ce piège,
CONNOR (Walker), « The nation and its myth », in SM1TH (Anthony),
Ethnicity and nationalism, Leiden, Brill, 1992, p. 48.
VOUTAT (Bernard), Espace national et identité collective, Lausanne,
Institut de science politique, 1991, p. 175.
'Ibid., p. 213.
19 l'analyste se doit de ne pas considérer la nation comme un
concept explicatif, mais ce sur quoi doit porter l'explication.
Ainsi, nous considérerons ici le terme de nation comme « une
catégorie particulière de classement des hommes » 4 .
Mais de réduire la nation à un système de classement ne
permet pas de faire théoriquement le tour de la question
nationale. Au contraire, c'est un point de départ, qui nous
permet de soulever nombre de problèmes qui jalonnent
l'étude théorique de la nation. Comme le note Eric John
Hobsbawm, « il n'y a aucun moyen d'expliquer à un
observateur comment reconnaître a priori une nation parmi
d'autres entités » 5. Cette difficulté de cerner l'objet même de
la recherche est précisément une des caractéristiques de la
nation, qui n'existe finalement que par le discours social qui
est tenu sur elle. C'est pourquoi, dans cet ouvrage, nous nous
intéresserons essentiellement à la construction sociale de la
nation.
Pour notre étude, nous serons bien obligés de tenir compte
des classifications nationales opérées par les acteurs sociaux,
en tant que point de départ de notre analyse empirique. Mais
il s'agira de toujours garder à l'esprit que ces classifications
sont le produit d'interactions sociales, que nous allons
préciser par la suite, et qu'elles ne sauraient donc être
appréhendées comme des données objectives.
A) Historicité de la nation
Nous pouvons tirer de ce qui précède, que la nation ne
désigne pas une réalité une et homogène, et que
contrairement à ce qui est pensé dans certaines sociétés à
certains moments, « les nations ne sont pas des créatures
4 Ibid., p. 131.
HOBSBAWM (Eric John), Nations et nationalisme depuis 1780, Paris,
Gallimard, 1990, p. 14.
6 ERIKSEN (Thomas Hylland), Ethnicity and nationalism, London,
Boulder, 1993, p. 60, fait une analogie entre la classification des peuples
et la classification des animaux et des plantes, en soulignant leur caractère
non-objectif. Il donne sur ce sujet l'amusant exemple du casoar, considéré
comme un oiseau par les Européens, alors que les indigènes ne le
cataloguent pas comme tel, car il ne vole pas, et que seuls les animaux
ayant la faculté de voler peuvent être, selon eux, considérés comme des
oiseaux. Nous aurons l'occasion de revenir sur ce problème dans le chapitre
consacré aux critères de construction de la nation.
20 issues de la main de Dieu » .7. Cela signifie que la nation n'est
ni universelle, ni atemporelle, ni naturelle, mais qu'elle est
« une forme historique globale, donc sociale, qui prend à son
tour des formes concrètes, multiples et diversifiées e. On
remarque donc que la forme nation elle-même, et non pas
seulement ses manifestations successives, est un produit de
l'histoire humaine. Hobsbawm observe à ce propos que « les
9nations ne sont pas aussi vieilles que l'histoire » , mais
qu'« elles appartiennent à une période particulière et
historiquement récente » I°. Toujours selon le même auteur,
cela signifie que « la nation moderne diffère en nombre, en
étendue et en nature, des communautés auxquelles les êtres
humains se sont identifiés au fil de la quasi-totalité des temps
1 '. historiques, et impose des exigences tout à fait différentes »
Quant au fait qu'une nation, une fois constituée, puisse
elle-même, selon les conditions historiques qu'elle traverse,
prendre des formes successives, voire même disparaître, nous
nous permettons de déjà en donner un exemple ici, bien que
nous aurons l'occasion d'y revenir tout au long de notre
ouvrage n. Ainsi, Jean-Michel Leclercq souligne qu'il fallait,
durant la période d'alliance avec le nazisme, rendre les
Bulgares aussi Turcs que possible, et qu'il a fallu au contraire
les re-slaviser complètement, après l'instauration de la
démocratie populaire ° .
B) Caractéristiques de la nation
Le fait que la nation, en tant que concept, soit
historiquement datée, nous laisse espérer pouvoir en cerner
'ALTER (Peter), Nationalism, London, Edward Arnold, 1989, p. 21.
8 VOUTAT (Bernard), Espace national et identité collective, op. cit., pp.
216-217. GEL LNER (Ernest), Nations et nationalisme, Paris, Payot, 1989,
p. 18, ne dit pas autre chose, lorsqu'il affirme que « Les nations, comme
les Etats, relèvent de la contingence et non de la nécessité universelle ».
9 HOBSBAWM, (Eric John), Nations et nationalisme depuis 1780, op. cit.,
p. 12.
10 Ibid., p. 20.
"Ibid., p. 63.
12 C'est pourquoi, nous nous efforcerons d'utiliser dans cette partie des
exemples qui ne sont pas issus de la sphère yougoslave, ce qui doit nous
permettre d'enrichir notre démonstration théorique.
" LECLERCQ (Jean-Michel), la nation et son idéologie, Paris, Anthropos,
1979, p. 239. Pour parvenir à de tels résultats, on utilise divers artifices,
différents selon ce que l'on veut montrer.
21 certaines caractéristiques. La première de celles-ci est
justement que l'on est confronté à des réalités mouvantes,
contrairement à ce que les nationalistes, postulant l'existence
d'un groupe échappant à l'histoire et se situant en-dehors de
l'interaction quotidienne des hommes' 4, tentent de faire
accepter 15 .
Ces réalités mouvantes le sont parce que, et nous trouvons
là une deuxième caractéristique, la nation est une
« communauté imaginée et imaginaire » 16, imaginée dans le
sens où elle est une idée abstraite, « un mythe appartenant à
l'univers idéologique » 17, communauté dans le sens où elle est
pensée comme étant la résultante de rapports humains
horizontaux, niant par là les inévitables inégalités et
oppressions qui sont présentes dans toute société'''. De ce qui
précède nous pouvons dès lors tirer deux éléments:
- La nation est une catégorie inventée, ou plutôt
construite, par certains acteurs sociaux, dans le but de
masquer les inégalités et les dissymétries qui peuvent exister
dans une société.
- L'idée d'une nation doit être intériorisée et partagée par
une population donnée, ou du moins une large frange de
cette population, à travers un imaginaire commun, que l'on
pourrait désigner par le concept de conscience nationale ou
d'identité nationale.
Ces éléments ne sauraient toutefois être les garants d'une
stabilité sans failles. C'est encore Hobsbawm qui nous
14 ZYLBERBERG (Jacques), « Fragments d'un discours critique sur le
nationalisme », in Anthropologie et Sociétés N° 1, vol. 2, 1978, p. 188.
15 Nous reviendrons plus loin sur les nationalistes. Précisons juste ici que
s'ils défendent une nation atemporelle, ce sont eux justement qui sont
responsables de sa temporalité. Comme l'écrit WALLERSTEIN (lmmanuel),
« La construction des peuples », in BALIBAR (Etienne) & WALLERSTEIN
(Immanuel), Race, nation, classe, les identités ambiguës, Paris, La
Découverte, 1988, p. 104, la forme nationale est « un phénomène social
fort curieux, dont les traits principaux sont la réalité de l'instabilité et le
déni de cette réalité ».
16 C'est la fameuse définition de ANDERSON (Benedict), Imagined
communites, London&New York, Verso, 1991, p. 6.
SElLER (Daniel-Louis), « Peripheral nationalism between pluralism and
monism », in International political science review N° 3, vol. 10, 1989,
P. 6
18 ANDERSON ( Benedict), Imagined communities, op. cit., p. 7.
19 SMITH (Anthony), « Nationalism and the historians », in SMITH
(Anthony), Ethnicity and nationalism, op. cit., p. 58.
22 rappelle que « l'identification nationale peut changer et se
modifier au fil du temps, même au cours de périodes assez
brèves » 20. La conscience nationale n'est donc, elle non plus,
ni a-historique, ni a-sociale, mais se conjugue avec d'autres
identifications collectives, comme la classe sociale, le sexe, ou
autres'. Cet entrecroisement d'identités nous rappelle que
l'identité nationale (tout comme la nation dont elle est issue)
est en fait la résultante de rapports sociaux, et qu'ainsi
l'identité de classe et l'identité nationale sont en interaction,
l'une pouvant jouer un très grand rôle dans la définition de
l'autre.
2) La distinction ethnie/Etat
Pour tenter de mieux cerner notre objet, une distinction
entre la nation étatique et la nation ethnique nous paraît
relevante. A la base de cette distinction conceptuelle, on
trouve les auteurs dits nationalitaires, qui distinguent la nation
étatique, désignée comme un rapport juridique de
citoyenneté, de l'ethnie, collectivité désignée comme
immanente et naturelle 22. Cette intéressante distinction, qu'il
s'agira toutefois de nuancer, doit nous permettre d'affiner
notre approche, en précisant les différentes formes que la
forme nation peut tour à tour prendre.
On remarque que certaines nations peuvent être définies
comme une communauté politique (le plus souvent un Etat,
même fédéré), c'est-à-dire comme « une association de
citoyens unis_par la possession commune de droits politiques
et sociaux »L'. La nation étatique est ainsi explicitement
politique, donc historique et sociale. Il suffit pour s'en
convaincre d'étudier le lent avènement de l'Etat, en tant que
HOBSBAWM (Eric John), Nations et nationalisme depuis 1780, op. cit.,
p. 22.
21 HOBSBAWM (Eric John), Ibid., p. 168, écrit à ce sujet que « 1 es
hommes et les femmes ont plusieurs attachements et loyalismes
simultanés, y compris la nationalité, et sont simultanément concernés par
divers aspects de la vie, dont chacun peut à tel moment donné prendre,
selon l'occasion, la première dans leur esprit ».
22 Cf. VOUTAT (Bernard), Espace national et identité collective, op. cit., p.
I 15.
LAFONT (Robert), « Sur la France », cité in SCHWARZMANTEL
(John), Socialism and the idea of nation, Hemel Hempstead, Harvester
Wheatsheaf, 1991, p. 194.
23 forme d'organisation politique dominante à l'échelle de la
planète24, avènement qui démontre qu'il n'est pas un donné a-
historique.
Or, nombre d'observateurs de la crise yougoslave ont mis
l'accent sur le caractère artificiel, politiquement imposé, de
l'Etat yougoslave, en opposition aux ethnies, élevées en
nations, qui auraient toujours existe. Cette interprétation est
précisément induite par la théorie nationalitaire, et c'est là la
principale critique que l'on peut faire à cette dernière'. En
effet, ce courant de pensée s'efforce d'affirmer l'existence
effective du donné ethnique, en faisant de l'ethnie une entité
a-historique, culturellement homogène et socialement
harmonieuse'''. Cette conception essentialiste, qui érige
24 Nous posons ici l'historicité de l'Etat à titre d'hypothèse non démontrée.
Une telle démonstration demanderait en effet un long travail, et tel n'est
pas notre propos ici. Nous renvoyons le lecteur à ELIAS (Norbert), In
dynamique de l'occident, Paris, Calmann-Lévy, 1975, pp. 5-179, ouvrage
consacré à la sociogenèse de l'Etat.
25 On peut citer l'exemple de RUPNIK (Jacques), De Sarajevo à Sarajevo,
Paris, Complexe, 1992, p. 12: « La guerre civile yougoslave n'est pas
plus civile que yougoslave: elle n'oppose pas deux parties d'une nation,
mais des nations entre elles ». Il naturalise ainsi les nations intra-
yougoslaves et considère au contraire la nation yougoslave comme
artificielle.
26 Pour une critique de la vision nationalitaire, on consultera VOUFAT
(Bernard), Espace national et identité collective, op. cit., pp.l 18 & 127. Il
faut signaler ici la vision d'Istvan Bibo, qui est frappée de ce défaut
réductionniste, mais en élaborant une argumentation inverse. Pour cet
historien hongrois, c'est la conception ethnique qui aurait perverti la
création des Etats en Europe de l'est, qui aurait dû se faire naturellement à
partir des entités politiques formées au Moyen-Age. On ne comprend
toutefois pas pourquoi les Etats du Moyen-Age, plus que ceux d'une autre
époque, seraient déterminants pour la constitution des nations du 20ème
siècle, ce qui met en lumière la faiblesse de sa théorie. On ne peut
s'empêcher de voir chez Bibo une certaine nostalgie de l'Empire austro-
hongrois, c'est-à-dire d'une époque où l'Etat hongrois était multi-ethnique
et surtout deux fois plus vaste qu'aujourd'hui. Ce qu'il est important de
souligner pour notre propos, c'est que la théorie nationalitaire et celle de
Bibo s'annulent, ce qui démontre bien le réductionnisme de l'une comme de
l'autre. Cf. BIBO (Istvan), Misère des petits Etats d'Europe de l'est, Paris,
L'Harmattan, 1986.
27 Paul Brass, par exemple, refuse toute réification des groupes ethniques,
réification qui revient à « attribuer à de simples catégories, une réalité
qu'elles n'ont peut-être pas ou qui peut n'être que temporaire », cité in
24 l'ethnie en entité naturelle, se doit d'être réfutée, car elle
conduit à des simplifications dangereuses et tautologiques, en
expliquant par exemple le conflit entre Serbes et Croates, par
l'idée que c'est dans la nature des choses (ou plutôt des
ethnies). Ce faisant, « l'approche nationalitaire met en oeuvre
des paramètres explicatifs analogues à ceux qui sont avancés
, ce qui lui enlève toute valeur par les acteurs qu'elle étudie » 28
explicative pertinente, puisqu'elle se contente de reproduire le
discours dominant des acteurs qu'elle est censée étudier'''.
Pour notre part, nous considérons, comme Jean-Loup
Amselle, que « les faits d'ethnicité ressortent à une lecture
essentiellement politique, et [que] c'est l'élucidation des
mécanismes politiques qui permettra de rendre compte des
différentes identités revendiquées par les acteurs sociaux » 3° .
Cette mise en évidence du facteur politique permet ainsi de
replacer l'ethnie dans un processus historique, donc dans une
perspective de changement, et met en évidence le fait qu'il
existe un rôle politique, immanquablement joué par des
acteurs sociaux, dans le processus de définition des groupes
ethniques C'est pourquoi, il faut considérer l'identité ethnique
JAFFRELOT (Christophe), « Les modèles explicatifs de l'origine des
Lnations et du nationalisme », in DE ANNOI (Gil), TAGUIEFF (Pierre-
André), Théories du nationalisme, Paris, Kimé, 1991, p. 154.
28 VOUTAT (Bernard), Espace national et identité collective, op. cit., p.
173
29 Soulignons, à ce titre, que les explications du conflit yougoslave
données par la majorité des médias occidentaux ont été un savant mélange
d'arguments nationalistes, utilisés par les parties en conflit pour justifier
ce dernier. Ce point mériterait bien évidemment une étude détaillée de la
presse occidentale, travail auquel nous n'avons pas l'ambition de nous
atteler ici.
30 AMSFJ 1F. (Jean-Loup), Logiques métisses, Paris, Payot, 1990, p. 88.
HOBSBAWM (Eric John), « Ethnicity and nationalism in Europe today »,
in Anthropology today, N° 1, vol. 8, 1992, p. 4, tempère quelque peu cette
affirmation, en soutenant que l'ethnie peut être a-politique, lorsque l'on
reste à un niveau de revendications culturelles, mais qu'elle peut également
faire l'objet d'un programme politique qui, selon lui, constitue dès lors un
nationalisme. Tout en partageant l'avis d'Amselle sur cette question, la
remarque d'Hobsbawm nous permet de mettre en évidence le fait qu'il peut y
avoir plusieurs niveaux de revendications nationalistes, entre une demande
d'autonomie culturelle (dont la dimension politique ne saurait toutefois être
niée) et une demande d'indépendance politique, conduisant à la constitution
d'un Etat. Cette distinction est par exemple déterminante dans le modèle
national des communistes yougoslaves, comme nous le verrons plus loin.
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