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Enfance inadaptée

De
337 pages
Ce livre met à jour l'action "du paternalisme nauséeux" de Vichy, du corporatisme remis à l'honneur et de la technicisation des problèmes sociaux dans la création des institutions de l'enfance inadaptée, il étudie cet héritage dans les années de l'immédiat après-guerre, durant lesquelles le dispositif va se développer et surtout se verrouiller. "L'efficace des années quarante" permet à l'auteur de répondre aux vives controverses qu'a suscitées la thèse générale de ce livre et d'élargir son propos jusqu'à l'actualité des politiques sociales.
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Enfance inadaptée
L 'héritage de Vichy

Suivi de

L'efficace des années quarante

Travail du Social Collection dirigée par Alain Vilbrod
La collection s'adresse aux différents professionnels de l'action sociale mais aussi aux chercheurs, aux enseignants et aux étudiants souhaitant disposer d'analyses pluralistes approfondies à l'heure où les interventions se démultiplient, où les pratiques se diversifient en écho aux recompositions du travail social. Qu'ils émanent de chercheurs ou de travailleurs sociaux relevant le défi de l'écriture, les ouvrages retenus sont rigoureux sans être abscons et bien informés sur les pratiques sans être jargonnants. Tous prennent clairement appui sur les sciences sociales et, dépassant les clivages entre les disciplines, se veulent être de précieux outils de réflexion pour une approche renouvelée de la question sociale et, corrélativement, pour des pratiques mieux adaptées aux enjeux contemporains. Dernières parutions
Alain ROQUEJOFFRE, Une « communauté )) asiatique en France. Le rôle des travailleurs sociaux dans l'acculturation, 2008. Jacques QUEUDET, Educateur spécialisé: un métier entre ambition et repli, 2008. Fathi Ben MRAD, Hervé MARCHAL et Jean-Marc STEBE (sous la dir.) Penser la médiation, 2008 Francisco MANANGA, Les conditions de travail dans le secteur social. Approches juridiques d'un exercice professionnel bien particulier, 2008. Geneviève BESSON, Le développement social local, Significations, complexité et exigences, 2008. Philippe BREGEON, A quoi servent les professionnels de l'insertion ?, 2008. Nathalie GUIMARD, Le locataire endetté, 2008. Jean LOBRY, Dominique ALUNNI, Culture ouvrière, éducation permanente etformation professionnelle, 2008. Camille THOUVENOT (coord.), La validation des acquis de l'expérience dans les métiers du travail social, 2008. Grégory GOASMA T, L'intégration sociale du sujet déficient auditif, 2008. Hélène CHERONNET, Statut de cadre et culture de métier, 2006. Hervé DROUARD, Former des professionnels par la recherche, 2006.

Michel

CHAUVIÈRE

Enfance inadaptée
L 'héritage de Vichy

Suivi de

L'efficace des années quarante

Préface d'Alain Vilbrod

L 'HARMA

TT AN

Première édition Les Éditions ouvrières, Paris, 1980.
@ L'HARMATTAN, 2009 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-07428-6 EAN : 9782296074286

Préface pour la nouvelle édition
« Pour tout ça, il faut du cœur et un mental de résistant », Grand Corps Malade. La première édition de ce livre date de 1980, la seconde de 1987, et ces deux livraisons étaient indéniablement adossées aux conceptions dominantes à cette époque: un intérêt partagé pour les formes d'action étatique, surtout quand elles se trouvent déléguées à des acteurs de la société civile, en l'espèce à des associations faisant parfois fonction de service public, du moins se considérant comme telles, par idéal ou par défaut; en contrepoint, une critique des excès de contrôle social étatique, en laissant quelque peu dans l'ombre la question de savoir si les associations et les professionnels en sont systématiquement complices ou s'ils peuvent, dans certaines conditions, représenter des alternatives, en protéger les bénéficiaires, forcément plus ou moins victimes, voire constituer des avancées démocratiques dans un secteur encore pastoral; des curiosités à l'endroit de la professionnalisation des métiers socio-éducatifs, parce qu'elle ne rentrerait pas tout à fait dans les standards ni parmi les bons exemples traités par la sociologie des professions; enfin, un oubli de taille: la question des usagers, mais il faut dire qu'en ces temps-là on ne parlait pas des usagers, sauf marginalement dans le champ familial! . Dans ce contexte rapidement évoqué, mon travail - qui avait été initialement financé par le CORDES, ce service du Commissariat général du Plan qui a généreusement donné leurs

I Question développée dans Michel Chauvière, De la sphère privée à la sphère " publique. La construction sociale de l'usager par un mouvement familial durant les années quarante et ses contradictions ", in Michel Chauvière, Jacques T. Godbout (dir.) Les usagers, entre marché et citoyenneté, Paris, L'Harmattan, 1992, 332 pages, préface de Michel Sapin, p. 93-120. Voir aussi Michel Chauvière " Champ familial. Des usagers aux rapports sociaux d'usage ", in Philippe Warin (dir.), Quelle modernisation pour les services publics? Les usagers au cœur des réformes, Paris, La Découverte, 1997, p. 221-242.

l

chances à de nombreux chercheurs débutants comme moi2 - se voulait un essai socio-historique sur un sujet qui me préoccupait alors, en réponse à certains événements survenus dans ma jeune vie professionnelle. Après avoir été durant plusieurs années formateur dans un centre de formation au travail social et m'être quelque peu heurté aux institutions jusqu'au licenciemene, je m'étais alors tourné vers l'histoire. Je voulais en effet mieux comprendre les conditions politiques et institutionnelles dans lesquelles une politique publique désignée - en l'espèce, la politique de l'enfance inadaptée - avait pu voir le jour au cours des années quarante. Pour autant, je n'embarquais pas dans ce chantier socio-historique sans bagages; j'avais notamment avec moi l'historiographie d'Henri Gaillac sur Les maisons de corrections et surtout le travail précurseur de Michel Foucault, d'Histoire de lafohe à Surveiller et Punir qui venait tout juste de paraître (1974). Chemin faisant, au plan interprétatif, j'ai finalement découvert ce que cette politique publique devait non seulement aux années de guerre et à la Libération, conformément à la vision la plus courante, mais aussi et surtout, de manière beaucoup plus substantielle, aux cadres idéologiques et institutionnels du régime de Vichy, avant 1942 et surtout après 1942. Au début, je ne parlais pas de politique publique mais simplement d'institutionnalisation. Puis rapidement, j'ai compris qu'il ne s'agissait pas là d'un simple programme conjoncturel, mais au contraire d'une véritable politique publique d'origine étatique, dans les conditions de cette époque (régime non démocratique, toute-puissance de l'exécutif, rôle de l'Église, importance des techniciens et autres experts...). En somme, sans m'en rendre compte tout de suite, je mettais le projecteur sur l'un de ces exemples, parmi d'autres, d'accommodement des acteurs avec l'État français d'alors, pour des
2

Voir Philippe

Bezes, Nicole

de Montricher,

" Le moment

CORDES

1966-1979

",

in Philippe Bezes, Michel Chauvière, Jacques Chevallier, Nicole de Montricher, Frédéric Ocqueteau (dir.), L'État à l'épreuve des sciences sociales. La fonction recherche dans les administrations sous la fi" République, Paris, La Découverte, 2005 (colI. Recherches), 375 pages. 3 Voir Anne-Marie Beyssaguet, Michel Chauvière, Annick Ohayon, Les Socioclercs. Bienfaisance ou travail social, Paris, Maspéro, 1976, collection Malgré Tout, 248 pages.

II

raisons les plus diverses: de la « divine surprise» des catholiques à l'opportunisme de certains techniciens anti-Éducation nationale, de la valorisation de l'expertise médico-psychiatrique à l'invention d'alternatives à l'incarcération des mineurs délinquants, parfois comme façon de résister à l'occupant allemand, etc. Le tout, en se tenant à distance respectable tant de la franche collaboration que de l'engagement dans la résistance (mais il est des exceptions sur ce dernier point !). La thèse était et demeure - en 1978 j'en ai même fait ma thèse pour le doctorat de 3e cycle en sociologie - qu'un secteur innovant de diagnostic et de traitement socio-éducatif des enfants difficiles, hors l'école de la République, trouve les conditions institutionnelles et cognitives les plus favorables à sa mise en œuvre durant les « années noires ». Cette création s'appuie sur un nouveau référentiel sectoriel: l'enfance inadaptée, référentiel forgé et porté par certains groupes d'acteurs identifiables, notamment des spécialistes de neuropsychiatrie infanto-juvénile et des magistrats réformateurs, quelques prêtres et fort peu d'éducateurs. Puis, second volet de la thèse, je montre qu'à la Libération, dans un contexte très différent à bien des égards, cette double construction perdure en s'adaptant plus formellement que substantiellement. Reprenons d'abord les éléments institutionnels. L'action publique commence en effet à se développer dès 1942 sous l'impulsion principale du ministère de la Santé, grâce aux moyens administratifs et humains du Commissariat général à la famille4, ancêtre pas si lointain de notre actuelle direction générale de l'action sociale (DGAS)5. Le juge Jean Chazal de Mauriac, le petit juge en sandales de Chiens perdus sans collier (Gilbert Cesbron,
4 Michel Chauvière, "Le commissariat général à la famille sous Vichy. Légitimation et organisation publique/privée du champ familial ", in Martine Kaluszynski, Sophie Wahnish (dir.), L'État contre la politique? Les expressions historiques de l'étatisation, Paris, L'Harmattan, 1998, coll. Logiques politiques, p.321-339. 5 Michel Chauvière, " Une administration pour l'action sociale. De l'émancipation au dépérissement ", in Michel Borgetto, Michel Chauvière (dir.), Qui gouverne le social?, Paris, Dalloz, 208, 284 pages, collection Thèmes & Commentaires Études, p. 45-72.

III

1948) est alors chargé de mission auprès du Dr Jean Grasset, titulaire du portefeuille de la Santé. Cette politique est relayée par des Associations régionales de sauvegarde de l'enfance et de l'adolescence (ARSEA), sortes d'administrations de mission, de statut hybride, mi-public mi-privé; elles se transformeront beaucoup plus tard (1964), d'une part, en de simples associations de gestion regroupées au sein de l'AFSEA puis de l'UNASEA et, d'autre part, en des structures de médiation et d'études techniques, les CREAI, complétés par le CTNEAI (devenu aujourd'hui le CTNERHI). Dans son mémoire de l'ENA en 1956, Nicole Questiaux, future ministre d'État, ministre de la Solidarité nationale entre 1981 et 1982 critiquait déjà sévèrement ce type de construction institutionnelle où les pouvoirs publics sont amenés à être à la fois juges et parties. Elle avait raison, mais on a fait pire depuis! Dès 1943, la notion d'enfance inadaptée fait l'unité doctrinale de la nouvelle formation, comme suite aux travaux d'un Conseil technique de l'enfance déficiente et en danger moral que préside le Pr Georges Heuyer, secondé par le Pr Robert Lafon, de Montpellier, tous les deux praticiens réputés dans le milieu de la pédopsychiatrie6. La formule est « commode» tant pour fixer l'action publique, orienter les diagnostics et pronostics éducatifs que pour recruter des professionnels, comme le souligne explicitement, dès sa première page, le rapport de François BlochLainé consacré aux personnes handicapées (1967). On peut spéculer longtemps sur les causes anciennes et conjoncturelles de cette innovation tout à la fois politique et théorique. Il faut notamment se demander pourquoi la réponse à ce problème pendant depuis la fin du XIX. siècle (comme en attestent les lois de 1889, de 1898, de 1909 et de 1912 relatives à l'enfance)
6 Annick Oyahon, complice de mes premières années de formateur dans le secteur social, cf. supra, a publié d'importants travaux sur l'histoire croisée de la psychologie et de la psychanalyse en France qui nous permettent de mieux comprendre l'une des toiles de fond de ]a politique de l'enfance inadaptée. Voir Annick Ohayon, Psychologie et psychanalyse en France. L'impossible rencontre (1919-1969), Paris, La Découverte, 1999 (réédition, La Découverte/poche, 2006, avec une postface inédite).

IV

ne trouve de réponse institutionnelle et professionnelle durable qu'un demi-siècle plus tard. Dans ce livre, j'ai avancé trois explications principales: durant de longues années, le poids de l'école de la République a empêché la légitimation d'autres éducateurs de l'enfance; la théorie des inadaptations sociales n'était pas encore au point, d'où le rôle de la psychiatrie spécialisée et de la clinique de Georges Heuyer, pendant l'entre-deux-guerres ; enfin, les mouvements de jeunesse, parmi lesquels le scoutisme ont joué un rôle décisif, trouvant dans ces politiques la possibilité inespérée d'un transfert de compétences? ; le même processus s'observant également dans les métiers de l'animation. La professionnalisation du service social, qui elle débute avec le siècle, emprunte alors une toute autre voie, avec un recrutement plus bourgeois et un idéal de profession libérale pour un positionnement tout à fait différent dans la division sociale du travails. D'aucuns m'ont objecté que le Front populaire avait déjà prévu d'agir dans ce domaine, sans pouvoir réaliser ses projets. Je ne nie pas les efforts des Henri Sellier et Marc Rucart (respectivement ministres de la Santé publique et de la Justice), ni l'appui en partie trouvé du côté de l'Éducation nationale et des instituteurs. Mais je persiste à penser que le régime de Vichy a singulièrement changé la donne, notamment en reconstruisant le système d'acteurs et en dé-républicanisant le problème posé, rendant ainsi possible une nouvelle approche. En outre, dé légitimer officiellement les instituteurs, forcer la magistrature à faire acte d'allégeance au régime, placer la pénitentiaire sous les ordres de l'occupant, toutes ces actions ont aussi singulièrement renforcé le poids du ministère de la Santé en matière sociale et du Commissariat général à la famille, son administration atypique d'où sont parties la plupart des initiatives visant l'enfance inadaptée,
7 Voir Mathias Gardet, Françoise Tétard (dir.). « Le scoutisme et la rééducation dans j'immédiat après-guerre, June de miel sans lendemain? », CR1V!CNFEPlf. Publications de ]'lNJEP n° 2L 1995.209 pages. (Actes du colloque de Vaueresson des 17-18 mars 1994). 8 La question de la professionnalisation comparée dans le secteur soeial est plus largement développée dans: Miehel Chauvière, Le Travail social dans l'action publique. Sociologie d'une qualification controversée, Paris. Dunod, 2004, 304 pages

V

avec une paradoxale marge d'autonomie, vu la période. Ces faits sont maintenant reconnus. Ils permettent de mieux comprendre les représentations historiques contrastées attachées à ce segment d'action publique et d'expliquer, pour partie, le contentieux récurrent qui sépare aujourd'hui encore l'école et l'éducation spécialisée; des tentatives pour rapprocher les cultures et les acteurs des deux bords ont bien existé et se poursuivenë. Pourtant à ce jour aucune formation professionnelle commune n'a encore été possible entre IUFM et écoles d'éducateurs spécialisés1o. Quoi qu'il en soit, à la Libération, le format vichyssois est préservé, consolidé et le réseau des ARSEA est même étendu, en dépit du retour en grâce de l'Éducation nationale. N'étaient quelques problèmes de territoires et de doctrine en matière de protection civile de l'enfance, le système enfance inadaptée profite également d'une bonne synergie avec la direction de l'Éducation surveillée et les juges pour enfants, les deux innovations phares du ministère de la Justice en sus de l'ordonnance du 2 février 1945 sur l'enfance délinquante (ordonnance qui, soit dit en passant, résiste encore malgré tous les coups qui lui ont été portés depuis plus de 60 ans, notamment du côté du ministère de l'Intérieur !). Le psychiatre communiste Louis le Guillant est alors conseiller technique auprès des ministres Louis Billoux (PCF) et Robert Prigent (MRP). Il fonde la revue Sauvegarde de l'enfance. Plus tard, en 1956, la Sécurité sociale relayera les financements d'aide sociale, au titre de j'assurance maladie et la Justice des mineurs généralisera le prix de journée pour les associations qui exécutent les décisions socioéducatives. Le vocable «éducateur spécialisé» se substitue alors à celui de « cadre rééducateur» des années de guerre, mais c'est aussi

9 Voir Michel Chauvière, Éric Plaisance," Les conditions d'une culture partagée ", Reliance - revue des situations de handicap, de l'éducation et des sociétés, ISPEF, Lyon 2, n027, mars 2008, p. 31-45. 10 Cette question est reprise dans Michel Chauvière, " Naissance d'un contentieux. L'école et l'enfance inadaptée ", in Michel Chauvière, Éric Plaisance, L'école face aux handicaps. Éducation spécialisée ou éducation intégrative?, Paris, PUF/Biennale de l'éducation et de la formation, 2000, 252 pages, p. 53-69.

VI

pour marquer le départ d'avec 1'« instituteur spécialisé »11.Ainsi se met progressivement en place le paysage à dominante associative de l'enfance inadaptée, le secteur public de l'assistance à l'enfance proprement dite, future ASE, restant à l'écart. Sous l'appellation enfance inadaptée, on gère alors pour quelques décennies d'indéniable efficacité, les inadaptés sociaux (délinquants, cas sociaux...), les inadaptés physiques (sourds, aveugles, polios...) et les inadaptés mentaux (déficients, trisomiques...), aux côtés de l'Éducation surveillée (ministère de la Justice) et de l'Éducation spéciale (ministère de l'Éducation nationale), appartenant l'une et l'autre au secteur public. Les relations avec l'administration de la Jeunesse et Sports, un temps confondue avec l'Éducation populaire, sont plus faciles et cette liaison sera essentielle pour l'éclosion de la prévention spécialisée12. Les premiers groupements de parents d'enfants inadaptés se font connaître à la fin de la décennie quarante pour défendre les droits de cette catégorie d'enfants qui ne bénéficie pas encore des prises en charge annoncées. Mais le retard politique sera vite comblé. Ils deviendront quelques années plus tard de puissants «groupes de cause », créateurs et gestionnaires de nombreux établissements privés non-lucratifs, sur fonds publics, mais aussi collectivement les principaux partenaires de l'État au moment de la grande loi-cadre de 1975 en faveur des personnes handicapées (UNAPEI, mais aussi APF, APAJH dans l'obédience laïque, etc.)13 Mon ouvrage socio-historique ne permet guère d'aller plus loin dans la connaissance de cette aventure commune à plusieurs générations et bien des aspects restent encore à élucider.
11 Voir Michel Chauvière, Dominique Fablet " L'instituteur et l'éducateur spécialisés. D'une différenciation historique à une coopération difficile ", Revue française de pédagogie, n° 134, janvier-février-mars 2001, p 71-85 (Situation de handicaps et institution scolaire). 12 Sur le rôle de Maurice Herzog, voir Vincent Peyre, Françoise Tétard, Les éducateurs dans la rue. Histoire de la prévention spécialisée, Paris, La Découverte, 2006, 273 pages. 13 Voir Catherine Barrai, Florence Paterson, Henri-Jacques Stiker, Michel Chauvière (dir.), L'Institution du handicap. Le rôle des associations. XIX-XX" siècles, Rennes, PUR, 2000, 415 pages.

VII

Heureusement de nombreux travaux sont maintenant disponibles, un nombre significatif de thèses et d'HDR a été soutenul4 et quelques groupements pour la mémoire de cet engagement professionnel et citoyen ont vu le jour, qui se font de plus en plus productifs. Du côté des Affaires sociales, le Conservatoire national des archives et de l'histoire de l'éducation spécialisée (CNAHES) et ses délégations régionales sont devenus incontournables. Une partie des archives du CNAHES est désormais installée au Centre des archives du monde du travail (CAMT) à Roubaix et ce choix judicieux légitime l'effort collectif, pratiquement bénévole, entrepris depuis les années 1980. Du côté de la justice des mineurs, l'Association pour l'histoire de l'éducation surveillée et la protection judicaire des mineurs (AHES-PJM), née sur le site de Vaucresson, fait de même. Leur mutualisation serait une excellente nouvelle! Sans oublier ni ce que réalise au CEDIAS-Musée social le Réseau histoire du travail social ni l'action de plusieurs autres groupements de ce typel5. S'il faut se réjouir d'une mobilisation pour l'histoire en progression dans tout le secteur social, il reste cependant à convaincre les autorités publiques de mieux soutenir les travaux de recherche, académiques et profanes, d'aider à leur juste valorisation et de veiller à la promotion de l'enseignement de l'histoire sociale dans toutes les formations des travailleurs sociaux et au-delà. Nous n'en sommes pas là. L'histoire reste encore trop souvent commémorative, voire « mémorielle », comme dit Gérard Noiriel ! Vingt-huit années après la première édition, le contexte idéologique et socio-économique s'est beaucoup transformé et l'action publique en matière sociale et médico-sociale ne se
14 Citons sans exclusive: Alain Vilbrod, Édith de Montmoulinet, Michèle Becquemin, François Sicot, Roland Janvier, Samuel Boussion, etc. 15 Voir Vie sociale, "Le social aux prises avec l'histoire. Mémoires et écritures collectives", CEDIAS, n° 2, 2002. Y sont présentés les groupements suivants: Mouvements familiaux (GRMF) 1980; Handicap (ALTER) 1989; Travail social (RHTS) 1989; Éducation surveillée (AHES-PJM) 1991; Éducation spécialisée (CNAHES) 1994; Centres sociaux (Mémoires Vives) 1997; Histoire du travail social en Provence (APREHTS) 1997: Formation des adultes (GEHF A) 1999; Gérontologie sociale (Matière Grise) 1999.

VIII

présente plus sous les mêmes traits. Pour faire face à la « nouvelle question sociale» et aux «nouveaux besoins », elle s'est notamment démultipliée dans de nombreuses directions, de la petite enfance aux personnes âgées dépendantes, des situations de crise aux services à la personne...; elle se trouve également décentralisée depuis les années 1980 avec une consolidation en 2003 (acte 2), malheureusement l'évaluation de l'efficacité de cette importante réforme structurelle, lourde de conséquences pour toute l'action sociale, n'est pas faite et risque de ne jamais être faite. Demeure une mise en œuvre massivement associative dans tout le domaine considéré, malgré de nombreux problèmes de statut (entre service public, économie sociale, culture d'entreprise et définition européenne des nouveaux services publics, entre services sociaux d'intérêt général - SSIG et services économiques d'intérêt

général

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enveloppes globales, contrats d'objectifs et de moyens ou CPOM et systèmes de tarification à l'acte ou T2A, voire au temps actif mobilisable ou TAM). Dans ses rapports avec les autorités publiques, le monde des équipements et des services associatifs du secteur social subit également le recul du pilotage central de l'action sociale au profit des collectivités locales, le tassement en valeur relative des moyens publics disponibles et le renforcement sans précédent des outils de « disciplinarisation » des prestataires, entre contrôles et évaluationsl6. Les professions sociales, quant à elles, ont explosé en nombre et le doute s'est infiltré sur la nécessité de leurs niveaux de qualification de référence à bac + 2 (niveau III) pour les diplômes d'État historiques, panni lesquels celui d'éducateur spécialisé obtenu en 1967, un an après la convention collective de 1966. Depuis le tournant néolibéral et la décentralisation, ce mouvement s'est encore accentué. Pour ce qui la concerne, la profession d'éducateur, que celui-ci soit qualifié de spécialisé, de moniteur16 Voir l'analyse des transformations de la DGAS dans Michel Chauvière, op.cit., 2008. Voir aussi Michel Chauvière, Jean-Michel Belorgey, Jacques Lasdous (dir.), Reconstruire l'action sociale, Paris, Dunod, 2006, 280 pages (DVD inclus Le social en question - 7.8.9. états généraux du social, 26 minutes).

SIEG) et de financement (entre prix de journée,

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éducateur, d'éducateur de jeunes enfants, d'éducateur technique ou plus tard, d'aide médico-psychologique, reste cependant bien en place, résistant plutôt mieux que d'autres, malgré sa scissiparité endémique, aux mutations qui sont à l'œuvre. Il faut dire que ce métier demeure attractif et qu'il garde certaines spécificités techniques difficilement remplaçables.

Des controverses ont surgi qui parfois renouent avec des questions déjà posées au début du XXe siècle et de nouveau durant les années 1940, comme, par exemple, la pondération acceptable entre répression et éducation, c'est-à-dire entre police et justice des mineurs, ou bien encore, la question de l'accueil des enfants autrefois dits « arriérés» et désormais « handicapés» dans l'école versus hors l'école, etc. De même, on a vu apparaître récemment la problématique du partenariat, mais hélas en oubliant complètement l'expérience d'un double partenariat fécond que représente la politique de l'enfance inadaptée: un partenariat public/privé associatif et un partenariat interprofessionnel Guges, psychiatres, éducateurs). Quant aux problématiques nouvelles que sont le droit des usagers, le management participatif ou la valorisation des procédures, de la qualité formelle et des résultats quantifiables, on sait maintenant qu'avec elles, le risque est gros d'un glissement consumériste dans la conception même de la pratique socioéducative, doublé d'un recul de la culture clinique, pourtant cruciale en la matière, et d'un déni du travail collectif. On peut dès lors comprendre que l'hégémonie de la raison gestionnaire, tout comme la généralisation du raisonnement managérial, comme s'il s'agissait de produits, suscitent aujourd'hui chez bon nombre d'associations et de professionnels des craintes sérieuses quant à l'avenir du pacte social qui portait la possibilité de ce secteur depuis le mitan du XXe siècle et sa professionnalisation originale17. Un vent de fronde tout à fait légitime s'est levél8. Jusqu'où ira-t-il?
17 Cette question fait l'objet de Michel Chauvière, Trop de gestion tue le social. Essai sur une discrète chalandisation, Paris, La Découverte, 2007, 280 pages. 18 Voir les mouvements des dix dernières années CQFD (C'est la Qualification qu'il Faut Développer) en 2000, 789 états généraux du social (2002-2005) et, tout récemment, MP4 - champ social (Mouvement Pour une Parole Politique des

x

Tous ces faits marquent durablement l'ensemble du secteur social et le « social en actes» tout particulièrement, qu'il soit dédié à l'enfance et à l'adolescence en difficulté de socialisation ou d'insertion, ou qu'il s'adresse à d'autres populations en difficulté. Tout en continuant de l'écrire comme telle, il est cependant devenu nécessaire de dépasser la seule histoire des éducateurs, pour tenter de tenir ensemble les différentes branches historiques et contemporaines du travail social, dont l'unité est d'ailleurs une construction fragile et récente (1975)19. À mes yeux, ces professions sociales ont en commun au moins ceci: leurs actes singuliers (ou pratiques concrètes) sont inséparables d'un système juridique complexe qui les légitime à faire ce qu'elles font, là où elles sont et le plus souvent mandatées, et qui fonde également ce fameux droit des usagers qui leur est, pour partie - mais pour partie seulement - opposable; de plus, ces droits ne rencontrent des femmes et des hommes impliqués et salariés (les travailleurs sociaux) que dans des institutions et d'une façon largement filtrée par ces institutions, qu'il s'agissent d'établissements et de services, d'administrations publiques, de programmes éphémères, de systèmes de formation ou de droit du travail. Ainsi donc, la connaissance d'une profession invite-t-elle à la connaissance du système professionnel dans son ensemble et à l'analyse fine de la division du travail (socia\), de la distribution inégalitaire des savoirs, des jeux de pouvoir qui les traversent, etc. Dans ces domaines, il reste beaucoup de travail à entreprendre. Il y a là des mines largement inexploitées pour des mémoires, des masters ou des thèses. Qu'on se le dise! Sans nostalgie aucune pour un âge d'or mythique qui, bien évidemment, n'a jamais existé, la nouvelle configuration en appelle plus que jamais à l'histoire. Contre les ravages de l'hypergestion et le relâchement de l'effort collectif de doctrine et de culture commune du social, l'histoire garde intacte sa force d'éclairage des
Professionnels du champ social). Voir aussi Michel Chauvière, Didier Gelot Catherine Lebrun, Benjamin Poiret, Evelyne Sire-Marin, Mylène Stambouli, L'indigent et le délinquant. Pénalisation des pauvres et privatisation de l'action sociale, Paris, Note de la Fondation Copernic, Fondation Copernic et éd. Syllepse, 142 pages, 2008. 19Voir Vie sociale, 1975, Année de J'action sociale?", CEDIAS, n° 4,2005. " XI

enjeux et des faits du passé en interférence avec ceux du présent. À trois conditions cependant: se persuader de la nécessité absolue de conserver et d'entretenir des archives, soutenir l'effort de production scientifique et tendre vers une compréhension toujours plus large, plus analytique et plus contextuelle du champ de l'action sociale. Ce qui implique nécessairement plus de temps individuel disponible et surtout davantage de lieux de partage, des sortes de « maisons de la culture du social », ce que ne sont hélas plus les centres de formation d'aujourd'hui! La nouvelle situation socioéconomique nous y oblige impérativement, tant nos incertitudes restent grandes quant aux connaissances nécessaires et aux actions qu'il convient d'entreprendre, surtout si l'on se persuade de rester hors marché pour des raisons tout à la fois éthiques et politiques. De toute évidence, en important dans le champ social les techniques du marché des produits, les «guides de bonnes pratiques» et autres « démarches qualité» ne fournissent qu'une réponse frustre, réifiée et contre-productive. Il faudra des efforts beaucoup plus conséquents pour dépasser nos difficultés culturelles et nos impuissances colIectives face à une question sociale qui n'a jamais été aussi pesante ni aussi douloureuse pour une bonne partie de la population jeune et moins jeune depuis plusieurs générations. Voilà en tout cas l'une des principales responsabilités actuelIes du travail social, ce monde généralement bien mieux informé et beaucoup plus expert de la question sociale qu'on ne le reconnaît chez les décideurs et parmi les communicants, s'il veut bien s'en donner les moyens, avec fierté et ténacité.

Michel Chauvière Directeur de recherche au CNRS, CERSA, université Paris 2 Le 29 octobre 2008

ENFANCE L/HÉRITAGE

INADAPTÉE: DE VICHY
suivi de

L'EFFICACE DES ANNÉES QUARANTE

DU MÊME AUTEUR «Les Socio-clercs - Bienfaisance ou travail social », en collaboration, Maspero, 1976 (coll. Malgré tout). Participation à des ouvrages collectifs:

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« Les mouvements familiaux populaires et ruraux - naissance, développement, mutations - 1939-1955 », Les cahiers du GRMF, N° I, 1983. «De l'action catholique au mouvement ouvrier - la

déconfessionnalisation du MPF - 1941-1950» suivi de «Le GRMF, un collectif chercheurs-militants », Les cahiers du GRMF, N° 2, 1984
« L'action familiale ouvrière et la politique de Vichy», Les cahiers du GRMF, N° 3, 1985. « Quelle psychiatrie pour notre temps? »Travaux et Écrits de Louis Le Guillant, Toulouse, Éres, 1984. « Essai de décomposition du travail social» in « Lectures

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sociologiques du travail social », sous la direction de F. Bailleau, N. Lefaucheur et V. Peyre, Paris, Ed. Ouvrières/CRIV, 1985. En préparation:

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« Clefs pour le familialisme » (à paraître). «De l'inadaptation au handicap - 1958-1975 avec », M. Tachon (à paraître). Les travaux à l'origine de ce livre ont été financés par le CORDES (Comité pour l'Organisation de la recherche sur le Développement économique et social - Commissariat au Plan) - Convention n° 47 de 1975 - Subvention n° 36 de 1976. Dominique Fablet et Marie-Françoise Le Drian ont participé à cette première phase.

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« Annuaire de la recherche sur le "social" », 1987, CNRS.

Michel CHAUVIÈRE
Prix Gabrid Tarde 1978, d6:t:rnt!par I<Comitt! de Coordination des R«herches Criminologiques (Minist~T< de la Justie<!.

ENFANCE
INADAPTÉE:
LI HÉRITAGE

DE

VICHY
suivi de

L/EFFICACE DES ANNÉES QUARANTE

Collection Politique Sociale ÉDITIONS ÉCONOMIE ET HUMANISME LES ÉDITIONS OUVRIÈRES
12, avenue Sœur-Rosalie 75621 PARIS CEDEX 13

COLLECTION POLITIQUE SOCIALE dirigée par Michel Tachon Pratiques inventives du travail social, par C. Chevreuse. Enfance inadaptée: L 'héritage de Vichy, par Michel Chauvière. Vieillesse des pauvres - les chemins de l'hospice, par Nicole BenoitLapierre, Rithée Cevasco et Markos Zafiropoulos. Réseaux d'immigrés ethnographie de nulle part, par Jacques Katuszewski et Ruwen Ogien. L'Éducation populaire: histoires et pouvoirs, par Geneviève poujol. Le Social en plan, par Bruno Jobert, préface de Jean-Michel Belorgey. L'A venir à reculons, chIJmage et retraite, par Xavier Gaullier. Mouvements sociaux d'aujourd'hui, acteurs et analystes, sous la direction d'Alain Touraine. L'Insécurité sociale, paupérisation et solidarité, sous la direction de Antoine Lion et Pierre Maclouf. Un siècle d'échecs scolaires (1882-1982), par Patrice Pinell et Markos Zafiropoulos. La Vie H.L.M., usages et conflits, par Jean-Claude Kaufmann. Jeunes en transit, l'aventure ambigu/! des foyers de jeunes travailleurs, par Olivier Galland et Marie-Victoire Louis.

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Nouvelle série

L'État et les jeunes, par François Dubet, Adil Jazouli, Didier Lapeyronnie. Lectures sociologiques du travail social, sous la direction de Francis Baileau, Nadine Lefaucheur, Vincent Peyre.
Maquette de couverture: Gilles BruneI

Tous droits réservés @ Les Éditions ouvrières, Paris, 1980 Imprimé en France Printed in France

PRESENT ATlON

Proposée et adoptée par le Conseil technique de l'enfance déficiente et en danger moral, vers la fin de 1943, la notion d'Enfance Inadaptée fait depuis plus de trente-cinq ans l'unité d'un important secteur d'activités rééducatives. Un recensement de 1973 signale plus de quatre mille cinq cents établissements et services (dont un quart dans la seule région parisienne et un quart d'instituts médicoéducatifs et médico-professionnels IMP et IMPro - ré. partis dans toute la France), qui appartiennent dans la proportion de huit pour dix au secteur privé associatif. Près de quarante mille éducateurs et moniteurs éducateurs en constituent les personnels de base, dont la moitié ne sont d'ailleurs pas diplômés. Il leur faut, avec le concours de nombreux spécialistes, gérer un « stock» compris entre sept cent mille et un million (1) d'enfants et d'adolescents soumis à tutelle ou à prise en charge et, faire face à un « flux annuel» de plus de trois cent mille inadaptés de toutes étiquettes. Si l'efficacité pratique de cette notion n'a pas besoin de plus ample démonstration, la spécificité de ce secteur et même son territoire n'apparaissent cependant pas clairement. La rééducation, loin d'être une fin en soi, est toujours un produit des conjonctures socio-économiques. Et depuis que des enfants se découvrent inassimilables aux systèmes de socialisation dominants, ils sont en France revendiqués par au moins trois ministères. L'Education surveillée (ministère de la Justice) a fait depuis longtemps de la délinquance sa principale raison d'exister; l'Education spéciale (ministère de l'Education) lotit de son côté les formes rattrapables de l'inadaptation à l'école, dont elle exclut, hier comme aujourd'hui, les dits « arriérés inéducables»; et c'est à l'Action sociale (ministère de la Santé) qu'il revient d'être depuis de longues années la tutelle principale du secteur privé en cette matière.

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(l) D'après

R. LENOIR,Les Exclus, Le Seuil, 1974.

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PlŒsENTATION

De plus, tout irait bien en matière de rééducation des enfants inadaptés, si une incontrôlable progression des effectifs, si le sentiment de l'irréversible et le malaise presque généralisé des travailleurs sociaux et si une étonnante distribution des équipements, quelquefois analysée en termes de quadrillage, n'étaient venu répandre le doute sur la haute mission de réintégration et de prévention de ce secteur. Par nécessité autant que par mode, cette situation en appelle aujourd'hui à la sociologie et à l'histoire. D'un réseau institutionnel aussi récent et complexe, voici qu'on voudrait savoir maintenant quand et comment il s'est constitué, quels groupes socio-professionnels en ont marqué les origines et l'évolution jusqu'à aujourd'hui, pouvoir analyser les rapports de l'Etat et du secteur privé, bref retrouver les enjeux et les contradictions de l'héritage. Ce livre participe de cette interrogation collective et y contribue pour ce qui concerne plus précisément les années 1940. C'est après 1940 en effet, et surtout entre 1942 et 1948, qu'émerge et se développe en France le dispositif nouveau que nous nommons depuis Secteur enfance inadaptée, en même temps que se différencie et se professionnalise l'activité des futurs éducateurs spécialisés. Ces pages traiteront donc surtout de cette édification-là, complexe, originale et datée. Cela dit, il faut maintenant justifier un tel choix, et tout d'abord situer la période retenue. Quelle place occupent les années 1940 dans l'histoire de l'action sociale aujourd'hui mieux connue? Peuvent-elles servir à comprendre l'actualité de la rééducation et du travail social? D'un mot, de quel type de travail socio-historique s'agit-il ? Sous l'angle de la -seule législation, l'action en faveur de l'enfance «difficile» depuis le x:rxesiècle, peut grossièrement se ramener à quelques moments principaux.
1850. A l'initiative du ministère de l'Intérieur et dans le contexte d'une politique de réaction après la révolution de 1948, une première réglementation est consacrée à l'éducation et au patronage des jeunes détenus. Elle légalise en fait la pratique des colo-

PRÉSENTATION

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nies agricoles privées et publiques dont Mettray reste l'exemple le plus célèbre. 1889. C'est la loi sur la déchéance des droits de puissance paternelle au nom de la protection de l'enfance maltraitée ou moralement abandonnée. Cette disposition est essentielle. Elle est suivie dès 1898 d'une loi sur la répression des violences commises sur ou par des enfants. Cette dernière stipule que le juge peut désormais confier à un parent, à une personne ou institution charitable ou à l'Assistance publique le jeune délinquant. En 1909, sont également organisées, au titre de l'instruction obligatoire des enfants déficients, les premières classes de perfectionnement et commissions médico-pédagogiques. Enfin et pour ne retenir que les principalu dates, en 1912, sont prises d'importantes dispositions législatives concernant les tribunaux pour enfants et adolescents et l'Education surveillée. Que ce train de lois au début de la troisième République soit inséparable des objèctifs d'ordre social après la Commune de Paris, la thèse est connue. Pour nous, il consacre aussi deux ministères techniques (lntruction publique et Justice), illégitime la prolifération des œuvres de sauvetage ou de patronage, enfin il est solidaire du développement d'un nouveau savoir sur l'enfance (de Binet et Simon à la leçon inaugurale de neuro-psychiatrie infantile de G. Heuyer en 1914).

A s'en tenir aux seuls « enfants de justice., la décennie 19351945 constitue l'étape suivante et sans doute la plus importante. En 1935, des décrets-lois allègent les mesures de correction paternelle, organisent l'assistance éducative et surtout dépénalisent le vagabondage au profit du placement rééducatif. Reprenant les termes d'une loi inappliquée votée en 1942, les ordonnances de 1945 instituent une direction de l'Education surveillée, spécialisent les juges pour enfants et posent le principe de l'irrespon-

sabilité pénale du mineur. Au contraire, la situation des « arriérés It, «déficients. ou c retardés scolaires. devra attendre les
années 1950 pour connaître un début d'amélioration globale. Cependant, et au-delà de ces prises en charge inégales, la totalité des enfants c inassimilables» (ceux qu'on dira c enfants inadaptés. après 1943) fait l'objet à partir de 1942 d'un premier plan cohérent et opérationnel de sauvetage, remarquable en particulier par les fonctions dévolues à des Associations régionales de sauvegarde de l'enfance et de l'Adolescence, par l'apparition des premières écoles de cadres rééducateurs, dans un contexte de grande sollicitude à l'égard de la jeunesse, comme le sont tous les régimes à tendances totalitaires. Car,

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c'est bien le régime de Vichy qui porte et imprègne de telles initiatives, que la Libération se contentera de reconduire et d'étendre, échouant à tenter d'y modifier quelque peu le statut de l'initiative privée et l'idéologie ambiante. Après 1958 enfin, et avec l'avènement de la cinquième République, s'ouvre une dernière phase beaucoup plus complexe. Les premières années sont marquées, là comme ailleurs, par un renforcement des pouvoirs de l'Etat, notamment à travers la planification des équipements, le développement d'une rationalité de gestion et le contrôle des formations au travail social. L'idéologie et les pratiques de prévention sont en plein essor, pendant que le VIe Plan insiste sur l'idée d'une action sociale globale, réductrice des inégalités. Au contraire, avec le néolibéralisme et les conditions économiques et démographiques de ces dernières années, l'Etat paraît se désengager partiellement dans certains secteurs de l'action sanitaire et sociale et quelquefois au profit des collectivités locales (en matière de PMI par exemple), pendant que la politique sociale redevient assistantielle et ségrégative.
- En fait l'Etat se réserve les dossiers les plus décisifs (délinquance, sécurité intérieure...) et il dispose de nouveaux moyens de contrôle d'ensemble grâce en particulier à l'informatisation. C'est tout de même le glas d'une certaine idéologie promotionnelle et bon nombre de travailleurs sociaux ne s'y retrouvent plus

Une histoire de la rééducation ou du travail social tenterait à n'en pas douter d'intégrer toutes ces péripéties législatives, institutionnelles et professionnelles, avec le souci d'en dégager une ou plusieurs cohérences d'ensemble. C'est le projet commun de deux ouvrages récemment publiés par J. Donzelot (2) et J. Verdes-Leroux (3), bien que leurs références théoriques et leurs résultats soient sans comparaison et même parfois contradictoires. Tous deux s'attachent en effet à analyser la genèse du social et ses avatars. Mon propos est différent pour deux raisons essentielles.
(2) J. DONZELOT, police des t.amilles, Minuit, 1977. La (3) J. VERDES-LERoux, e travatl social, Minuit, 1978. L

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D'une part, plus modeste par rapport au passé, il ne s'attache qu'aux conditions historiques, sociales et techniques de cette première politique globale pendant la décennie 1940 et principalement dans ses dimensions spécifiques à l'enfance. Rompant avec les discours linéaires sur le social, il tente surtout d'appréhender un moment de rupture et d'innovation dans l'histoire sociale, une métamorphose au sens où l'entend R. Castel, à savoir: La transformation de l'ensemble des éléments d'un système [...] le passage à une autre cohérence [...] l'expression d'une autre politique. On ne peut plus l'interpréter à partir de la restructuration interne du dispositif. Elle est le produit d'une renégociation globale des partages de pouvoirs, avec les autres instances concernées par une politique de contrôle (4). De là se pégagent les grandes masses de ce livre: les problèmes de la coordination et du partage des pouvoirs sur l'enfance, les effets visibles en termes d'organisation, de croissance et de spécialisation de tout un réseau institutionnel, les tentatives de codification des savoirs «utiles» sur l'enfance, la promotion d'une nouvelle profession et ses rapports avec une impérative division du travail, les conditions de stabilisation du dispositif, etc. D'autre part, ce travail repose sur l'hypothèse que nous vivons encore aujourd'hui des enjeux principaux dressés au moment de cette édification-là, c'est-à-dire précisément entre 192J0et 1950. Un certain socle institutionnel, enraciné en ces dates, nous paraît intact, en dépit des politiques qui se sont succédées (y compris les récentes lois de 1915) (5), des pratiques nombreuses et contradictoires qui se sont accumulées et de l'évolution même de la notion d'inadaptation. Qu'on retienne le rôle de plus en plus décisif de la Sécurité sociale, l'intégration de ces activités dans le tertiaire social, la diffusion des outils psychologique et analytiques, l'évolution lente de l'internat vers
(4) R. CASTEL, 'ordre psychiatrique, Minuit, 1977. L (5) Loi en faveur des personnes handicapées et loi sur les institutions sociales et médico-sociales.

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PlŒSENT

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l'externat, toutes les formules de milieu ouvert ou la prévention, depuis 1950 le Secteur enfance inadaptée a bien continué d'évoluer, mais c'est davantage dans son économie et ses pratiques que dans ses structures. Ainsi, nous n'avons pas voulu faire «œuvre historique », à proprement parler, ni traiter directement de l'actualité de la rééducation. Notre travail est seulement de contribution à la connaisance d'un dispositif singulier d'action sociale à travers l'étude d'une décennie à bien des égards essentielle. Mais pour ce faire, à quelles méthodes d'imestigation et d'analyse s'est-on fié? Que trouvera-t-on dans ce livre du point de vue de la théorie du social? C'est ici qu'apparaît une seconde difficulté. La littérature récente ne manque pas en effet de textes qui, généralisant des notions telles que contrôle social, modes de domination, violences symboliques... empruntées ici et là, prétendent épuiser la question du social et règler en particulier son fait au travail social professionnalisé. Ces thèses ne sont pas négligeables, ne serait-ce que parce qu'elles introduisent une balance aux discours techniciens ou pro domo qui jusqu'à présent étaient de règle. Cependant, elles font le plus souvent une économie préjudiciable des références historiographiques et surtout présupposent toujours un achèvement et une efficacité des dispositifs de domination sociale qu'aucun acteur ne peut réellement accepter. Une sorte d'a priori déterministe outrancier leur interdit, en fait, une saisie de l'unité contradictoire du champ social. De telles réserves contraignent à la prudence. Ne pas théoriser quand on ne maîtrise pas solidement les faits. Préférer quelquefois un certain empirisme, jusqu'à risquer l'anecdotique, à l'illustration ou à la validation à tout prix d'une théorie préconçue. Prendre au sérieux les témoignages des acteurs sociaux, quand il est tentant de les réduire à l'état d'agents plus ou mois conscients. Reconnaître aussi une part d'indétermination dans toute pratique. Faire sa place aux conflits psychologiques inter-

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individuels aux côtés des stratégies ou des intérêts collectifs. Admettre que la périodisation du politique et du social ne coincident pas toujours automatiquement. Bref, restituer un dispositif en train de se faire, mais aussi de se défaire au fil des circonstances et des rapports de force. Redécouvrir les enjeux et les investissements de ces actionslà, pour mieux comprendre leur sédimentation complexe. Dans ces conditions seulement, le social pourra advenir dans ses dimensions spécifiques, irréductibles par un marxisme primaire comme par toutes ces logiques plus implacables les unes que les autres, qu'on voudrait nous faire prendre pour des lois de l'histoire. La théorisation progressera alors, difficile, mais adéquate à son objet. S'il faut prendre un exemple, prenons celui-ci: comment rendre compte de la place occupée par les psychiatres d'enfants dans cette édification, du sens et des contradictions de leurs pratiques?
Pour de nombreux auteurs, l'action de milieux médicaux et surtout psychiatriques pendant la troisième République est décisive. Le médecin d'enfants n'est pas encore tout à fait l'homme du savoir et de la synthèse pratique qu'il va devenir, mais il est déjà, avant-guerre, le notable et le professionnel que la tradition sociale autorise et dont les autres techniciens attendent plus ou moins la contribution. Ainsi, R. Castel analyse-toil dans L'Ordre psychiatrique (6), les conditions de la différenciation des pratiques extra-hospitalières a partir des critiques a la loi de 1838 : Une première tentative s'attache à recomposer l'espace asilaire pour en faire un milieu vraiment médical... La seconde ligne de recomposition tend au contraire à casser le rapport privilégié de la pratique psychiatrique avec l'espace hospitalier. Il ne s'agit plus de médicaliser l'asile, mais d'en faire à la limite l'économie en intervenant sur «les surfaces d'émergence JO la folie, dans ces de institutions non médicales que sont l'école, l'armée, la famille... Le dispositif institutionnel est ici minimal. Le caractère de l'intervention se transforme aussi profon(6) R. CASTEL, p. cit. O

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dément. Il s'agit moins de guérir 9ue de prévenir, d'évaluer les dangers, de dépister les anomalies, de tester les aptitudes... le spécialiste est à la fois moins visible et présent partout... J. Donzelot à son tour (7) dégage les moyens de cette stratégie : « La fondation d'une institution étalon: l'école [...] l'assignation de l'origine de tous les troubles du comportement à la famille. » Et de l'hygiène mentale infantile à la neuro-psychiatrie infantile, toute la médecine sociale de l'enfance anormale semble bien procéder de cette seconde ligne de recomposition et abuser de ces moyens-là. A ces thèses bien établies, ajoutons d'abord une remarque sur une distinction nécessaire entre médecins psychiatres du cadre public et médecins d'exercice privé ou universitaires. Si les uns et les autres sont partie prenante de cette stratégie de généralisation de l'expertise, seuls les seconds sont libres de toute appartenance pouvant freiner leur action et donc disponibles à des rapports non seulement techniques mais aussi institutionnels avec la magistrature et l'école. Et dans les géographies politiques locales ou régionales, l'exercice privé de la psychiatrie conduit naturellement aux alliances avec le secteur privé sanitaire et social, pendant que les médecins d'asile se retrouvent eux, plus fréquemment que leurs collègues, auprù des instituteurs laies, à défendre le principe intangible du service public «pour tous et de tous ». De plus, il faut faire cas d'un certain nombre de contradictions déterminantes avant 1940, et en particulier entre la demande sociale faite à la neuro-psychiatrie infantile et l'imprécision de ses méthodes autant que du corpus théorique sur lequel elle s'appuie. La neuro-psychiatrie infantile est en effet à ces dates un carrefour. Carrefour des théories de la dégénérescence de Morel et Magnant encore vivaces (elles s'emplifieront, il est vrai sow la forme de l'eugénisme avec A. Carrel [8] notamment), des théories constitutionnalistes contemporaines des travaux de Lombroso, des travaux de type sociologique de Durkheim et Joly (9)
(7) J. DoNZELOT, op. cit. (8) A. CARREL L'homme,

cet inconnff.l Plon, 1935. (9) H. JOLY, L'enfance coupable, 181!U.

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insistant sur le rôle perturbateur du milieu social, des modèles pavloviens sur le conditionnement et des hypothèses freudiennes. Epoque extrêmement riche de contradictions théoriques et pratiques qu'on ne peut réduire à l'une quelconque de ses composantes. G. Heuyer, fondateur de la neuro-psychiatrie infantile inaugure, c'est certain, et dès 1914, une nouvelle méthodologie à travers sa thèse sur les cr Enfants anormaux et délinquants ». Qu'y a-t-il de commun entre les enfants anormaux de Bicêtre, les délinquants de la Petite Roquette et les élèves de classes de perfectionnement, demande-t-il? La question est importante, parce qu'elle dévoile la demande faite au psychiatre. La réponse l'est tout autant: cr le même aspect, les mêmes troubles du caractère, la même hérédité, la même origine familiale (10) », car elle met en évidence l'opération de synthèse ainsi réalisée. Cela étant, les pratiques psychiatriques n'en demeurent pas moins crbricoleuses»; un ancien chef de clinique de Heuyer le reconnaît : Nous abordions à l'époque ces examens avec le bagage médical et psychiatrique classique et nous pouvons dire que nous étions souvent mécontents de nous-mêmes. Dans bien des cas, quelque chose ne «collait» pas... Même en étendant les déductions tirées des conceptions constitutionnalistes et caractériologiques encore en pleine vogue, puis des conceptions psychologiques et notamment psychanalytiques encore nouvelles, nous aboutissions à des conclusions et par conséquent à des propositions trop verbales et peu réalistes... (11). De plus, la contradiction est également profonde entre cette recherche en matière d'observation, de diagnostic, de triage (bien que peu de centres d'observation se soient ouverts après la circulaire de 1929) et la rééducation proprement dite qui n'est encore ni cr technicienne », ni contrôlée, mais plutôt largement
(10) G. HEUYER,Enfants anormaux et délinquants cessité de l'examen psychiatrique des écoliers, 1914. médico-social, PUF, 1961. juvéniles. Né-

(11) P. MEI~NANT,Le fait social et la neuropsychiatrie elite d'excr tension It, in Hommage à Georges Heuyer Pour un humanisme

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P~SENTATION

arbitraire. Enfin, si la neuro-psychiatrie infantile a des prétentions qui sont dans la logique de la seconde recomposition dont parle R. Castel, des courants plus pédagogiques lui disputent cette prise d'ordre sur les conditions pratiques de l'éducation spécialisée: les mouvements de jeunesse (dont le scoutisme), l'éducation nouvelle et dans une mesure plus relative, le corps des instituteurs (Syndicat national des instituteurs en particulier).

Ainsi, attribuer à la neuro-psychiatrie infantile une fonction globalement centrale, organisatrice et mobilisatrice est sans doute recevable. Mais passer sous silence ce qui fait et défait en permanence son efficacité: les moments de l'histoire, les conflits internes à ce groupe professionnel, la leçon freudienne, les difficultés pratiques de certains projets, ne l'est plus. On se demandera peut-être avant d'entamer la lecture de ces pages, s'il y a d'autres raisons à ces partis-pris vis-à-vis de la question historique et de la question théorique. Un élément de réponse tient certainement à ma propre implication. En effet, le type d'accès que j'ai pu avoir personnellement à la connaissance de ce secteur avant même. que ne soit engagée cette recherche, c'est-àdire ma pratique en son sein, des stages professionnels et tout simplement mes heurts avec 1'« establishment ,. d'un Centre de formation d'éducateurs (12), ont profondément marqué, à mon avis, la thèse que je puis avancer ici. Une sorte de pr~laboration a même certainement fonctionné, mais ses effets sont contradictoires. En un sens, elle a pu m'enfermer dans un travail encore trop spécifique, pas assez distancé et parfois difficile à suivre pour le non-initié. Mais dans le même temps, elle m'a obligé à la vigilance, vis-à-vis de tous les discours justificateurs ou dénonciateurs étonnamment symétriques et même dépendants les uns des autres, en ce domaine.

(12) A.-M. BEYSSAGUET,M. CmUVIIDm, A. OHAYON, Les socio-clercs, Maspero (coll. Malgré tout), 1976.

naissance d'une politique de la rééducation

PREMIERE

PARTIE