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Enjeux et difficultés d'un modèle européen dans les sociétés coloniales

De
263 pages
En s'installant en Amérique, les Espagnols y ont tout naturellement transplanté leurs structures sociales et leurs institutions. Dès le XVIème siècle, les cadres de la vie quotidienne sont ainsi largement inspirés par le modèle de la péninsule. Le christianisme s'impose progressivement dans le paysage culturel indien. Au contact du Nouveau Monde, les apports espagnols évoluent plus ou moins selon les différents secteurs. Les populations indigènes vont en limiter la portée afin de défendre leur identité et leur mode de vie.
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Sous la direction de BERNARD GRUNBERG

Enjeux et difficultés d'un modèle européen dans les sociétés coloniales
Séminaire d 'Histoire de l'Amérique Coloniale 2006

L'HARMATTAN

S.H.A.C. Séminaire d'Histoire de l'Amérique Coloniale Université de Reims

"L'HISTORIEN

N'EST PAS CELUI QUI SAIT.

IL EST CELUI QUI CHERCHE"

Lucien Febvre

. Editeur: Bernard Grunberg

.

. Collaborateurs:

Assistant éditeur: Eric Roulet Josiane Grunberg, Thomas Moniot, Alicia OifferBomsel, Anne-Marie Wohrer.
éditeur.

Mise en page et maquette:
(page 1 de couverture:

CodiceOsuna, f.9v)

Publié avec le concours de l'Equipe d'Accueil 2616

Centre d'Etudes et de Recherche en Histoire Culturelle (Département d'Histoire de l'Université de Reims)
Contact: Bernard Grunberg, Professeur d'Histoire Moderne, Université de Reims, UFR Lettres & Sc. Humaines, Département d'Histoire, 57 rue P. Taittinger, 51096 Reims cedex - France. Tél. & fax: 03 26 91 36 80. E-mail: bernard.grunberg@univ-reims.fr

Présentation En s'installant en Amérique, les Espagnols y ont tout naturellement transplanté leurs structures sociales et leurs institutions, du moins en grande partie. Dès le XVIe siècle, les cadres de la vie quotidienne, pour les colons comme pour les communautés indigènes, sont ainsi largement inspirés par le modèle de la péninsule. Le christianisme s'impose progressivement mais sûrement dans le paysage culturel indien. Pourtant, au contact du Nouveau Monde, les apports espagnols évoluent plus ou moins selon les différents secteurs, notamment par le fait qu'ils sont tempérés par les distances qui séparent ces "nouveaux royaumes" de la métropole et par l'originalité même du monde américain. Mais ce sont surtout les populations indigènes qui vont en limiter la portée afm de défendre leur identité et leur mode de vie. Ce second numéro des Cahiers du SHAC tente donc de montrer, dans une première partie, les "enjeux et difficultés d'un modèle européen dans les sociétés coloniales". Les trois premiers articles ont trait à l'implantation du christianisme dans le monde indigène. Une nouvelle approche de l'Historia de /os Indios de Nueva Espana de Motolinîa nous montre que le franciscain, influencé par les écrits de Joachim de Aore, a recomposé certains événements afm de les faire correspondre à l'histoire biblique et à l'idéal de Saint François (A. Gall). De l'évangélisation "rêvée", nous passons très vite à une évangélisation plus réaliste, celle du Mexique central (XVIe siècle), dont le bilan est mitigé, du fait même des limites de la "conquête spirituelle", qui tiennent autant à la méthode employée qu'aux hommes, qu'ils soient clercs ou Indiens (E. Roulet). Quant à l'Inquisition apostolique mexicaine, institution transplantée outre-mer avec quelques adaptations nécessaires, elle montre très rapidement ses limites, car, n'ayant pas été créée dans le but de discipliner le monde indigène, elle ne pourra faire face efficacement à ce problème (B. Grunberg). La construction d'une culture impériale se met progressivement en place en Amérique, comme on peut le constater à l'occasion de la mort du prince héritier Baltasar Carlos (1646), dans les honneurs funèbres et les sermons qui lui sont dédiés dans les Indes espagnoles (Th. Calvo). L'analyse des procès d'Indiens rebelles et des parlamentos hispano-indiens dans le Chili du XVIIe siècle permet de mieux saisir les politiques indiennes des gouverneurs espagnols O.P. Obregén-Iturra). Le contact avec la réalité américaine touche même les administrateurs coloniaux de Guyane française au XVIIIe siècle, qui se laissent de plus en plus séduire par les attraits de la propriété coloniale (C. Ronsseray). Enfm, une "relecture" de Maîtres et esclavesde Gilberto Freyre nous invite à réfléchir à trois types de jeux de miroirs, qui, fonctionnant parfois à notre insu, faussent l'analyse (O. Pétré-Grenouilleau). La seconde partie de ces Cahiers, consacrée à d'autres champs d'investigations, se penche d'abord sur la ChroniqueX. S. Peperstraete, qui manie avec précaution cette source fondamentale sur l'histoire aztèque, nous montre que cette chronique fait preuve d'une partialité évidente à l'égard des Mexicas Tenochcas et présente une version indienne des faits, remodelée après coup par la pensée 5

mythique indigène. P. Lesbre conftrme cette vision, en s'appuyant sur l'histoire des Huexotzinca, déformée par le rédacteur de cette chronique. Deux travaux sont consacrés à F. LOpez de G6mara. M. Gerbault, après avoir étudié les traductions françaises de la Historia general de las Indiasy conquista de México de F. LOpez de G6mara, nous invite à lire avec prudence ces traductions, qui ne sont que des interprétations personnelles de l'œuvre de G6mara ; L. Bénat-Tachot, engageant quelques réflexions autour de la circwnnavigation de Magellan dans la Historia de las Indias, montre que cet ouvrage est structuré à partir d'un plan géographique et que G6mara se démarque des auteurs contemporains par son ampleur de vue et la "liberté" de sa pensée. L'étude de D. Tempère sur l'Institution des Biens des Défunts, chargée de rapatrier les héritages et les soldes des gens de mer et des passagers, analyse les représentations matérielles, religieuses et symboliques de la mort en mer et met en lumière la force des liens qui unissaient la communauté navigante à celle des fidèles restés à terre. Mais ces Cahiers seraient incomplets sans la publication de traductions de documents importants. Nous présentons, et c'est chose rare, deux lettres de conquistadores, qui nous apportent quelques éclairages sur la vision de la conquista et sur sa critique. Enfm S. Colfort nous livre un précieux texte relatant la révolte d'esclaves noirs avant leur départ pour les îles d'Amérique. Ces Cahiers se referment sur les résumés en trois langues (français, espagnol, anglais) de tous les articles, pour permettre au plus grand nombre de ne plus méconnaître tous ces travaux dignes d'intérêt. Bernard Grunberg Professeur d'Histoire Moderne Directeur du SHAC

6

Enjeux et difficultés du modèle européen dans les sociétés coloniales d'Amérique

Evangélisation rêvée et évangélisation Indios de Nueva Espana de Motolinia

vécue:

l'Historia de los
Anais GALL 1

Fray Toribio de Benavente dit Motolinia, l'un des Douzel, est l'auteur d'une Historia de los Indios de Nueul Espaiid. Cette chronique, qualifiée d' "ouvragedepropagande"par Georges Baudot4, laisse supposer un décalage entre l'évangélisation qu'espérait Motolinia et celle qui est menée sur le terrain. Les difficultés rencontrées par les missionnaires de N ouvelle-Espagne, franciscains, dominicains, puis augustins, sont nombreuses et ont fait l'objet d'études sérieuses5. Mais quel est l'idéal missionnaire de Motolinia ? Et surtout, à partir de quels outils intellectuels a-t-il construit cet idéal? Comment Motolinia a-t-il perçu la conquête et conçu la conversion des Indiens de Nouvelle-Espagne? L'évangélisation et la foi chrétienne des Indiens sont idéalisées par Motolinia. L'analyse de cette idéalisation révèle d'importantes influences chrétiennes et franciscaines liées aux idées joachimistes chères aux spirituels depuis le XIIIe siècle6. Dans un premier temps, nous verrons que les nombreuses
1 Séminaire d'Histoire de l'Amérique Coloniale.
2

Il s'agit de la première mission officielle composée de douze franciscains de la province de
Martin de Valencia (elle avait été précédée par l'envoi de den Auwera auan de Aora) et Johann Dekkers auan de reçoivent leurs ordres de mission en 1523, cf. l'Instruai6n LUNA, Julio Alfonso (éd.). El inicio de la emngelizadOn

San Gabriel, sous la direction de Fray trois observants flamands, Johann Van Tecto) et Pierre de Gand. Les Douze et l'Obedienda, éditées dans PEREZ 1UYWhispana. exico, 2001. M
3

Rédigée en 1541 et dédicacée au comte de Benavente. Aucun manuscrit autographe n'a été retrouvé à ce jour, ce qui explique en partie le retard et la variabilité de la qualité des éditions, dont aucune traduction française n'a encore été entreprise.
BAUDOT, Georges. Utopie et histoire au Mexique, les premiers chroniqueurs de la ciUlisation mexicaine (1520-1569). Toulouse, 1977, p.336 ; MOTOLINIA, Fray Toribio de. Historia de los Indios de Nuem Espana. Edition de Georges Baudot, Madrid, 1985. Souvent cité, cet ouvrage sera abrégé sous la forme de Historia.
5
4

BORG ES, Pedro. Religiososen HispalwamiriaL Madrid, 1992 ; RICARD, obert. La conquête R spiri-

tuelle du Mex ique, Essai sur l'apostolat et les méthodes missionnaires des Ordres Mendiants en N ouœlle-E spagne de 1523-24 à 1572. Paris, 1933 ; ROULET, Eric. Im1iens et pratiques imlige,zes en NouœOe-Espdfl1£ au XV Jt siècle, impact et réalité de la "co1UJuêtepirituelle': 1521-1571. Thèse de doctorat: s Histoire: Université de Reims: 2005. 6 Sur le succès des écrits joachimistes dans l'ordre franciscain, consulter: REEVES, Marjorie. The bifluem:e of Propheg in the Latter Middle Ages. A study of Joachimism Londres, 2e éd., 1993 ; DE LUBAC, Henri. La postérité spirituelle de Joachim de Flore (t.1: de Joachim à Schelling). Paris, 1978 ; ZARANY ANA Josep-Ignasi, ZABALLA Ana de. Joaquin de FioreyAmérica. Pamplune, 1995 [2e

éd.].
7

références bibliques de Motolinia intègrent les Indiens dans l'histoire vétérotestamentaire et chrétienne, et plus particulièrement dans des événements liés à des significations eschatologiques. Ensuite, nous montrerons que l'idéalisation de l'évangélisation est en référence directe avec la tradition franciscaine, transformant ainsi la Nouvelle-Espagne en terre de mission réservée aux Frères Mineurs. Pour fmir, nous verrons que le rapprochement entre Fray Martin de Valencia, dont fray Toribio a entrepris la biographie, et Saint François peut avoir une signification eschatologique. En effet, pour les spirituels, Saint François était le nouvel Elie, dont la venue annonce l'ouverture du sixième sceau de l'Apocalypse. D'autres détails de l'Histon:a permettent d'étayer cette hypothèse.

I. Les éléments bibliques liés au Jugement Dernier

1. La Nouvelle-Espagne
"Cette terre fut

ou une nouvelle Egypte, la punition des péchés La Nouvelle-Espagne est assimilée à l'Egypte de l'Ancien Testament:
une autre Egypte par l~'dolâtrie et les péchés et où fleurit ensuite une grande

saintetl'l. Dans l'Ancien Testament, l'Egypte est considérée comme le pays des idolâtres et le refuge des démons. Des prophéties vétérotestamentaires annoncent son châtiment par la désolation et sa conversion au culte monothéiste2. Par exemple, dans le Livre d'Esaïe, au chapitre XIX, la punition de l'Egypte doit provoquer la peur et entraîner sa conversion3. Au même titre que l'Egypte, la Nouvelle-Espagne subit son châtiment: la conquête par les Espagnols, dont les conséquences sont assimilées par Motolinia à dix plaies envoyées par Dieu, à l'instar des dix plaies d'Egypte4. "Dieu frappa etpunit cetteterre et tous ceux qui y
habitaient, naturels et étrangers avec dix Pénibles plaies's.

Les dix plaies de Nouvelle-Espagne ont la même fonction que celles d'Egypte : punir les péchés des Indiens qui ont provoqué la colère divine. Mais une différence frappante oppose les fléaux égyptiens et les punitions de Nouvelle-Espagne. Dans l'Exode, les plaies sont infligées directement par Dieu, alors que les neuf premières plaies de Nouvelle-Espagne sont occasionnées par les colons espagnols, qui deviennent les intermédiaires de la volonté divine sur terre. Même les maladies sont apportées par des hommes dans les cales des navires. La huitième et la neuvième plaie, esclavage et travail dans les mines, sont relativement similaires. Motolinia constate des réalités qui, ainsi
1

p.333. 2 Tb. VIII, 3; Ez. xx. XXIX-XXX. XXXII;]1 IV, 19; Dn. XI,42.
3

floredo en gran santidad', Historia, 111,9, " . . .esta tierrafue otra Egipto en idolatriasy pecados,y después

La punition
dans

de fEgypte
le pays: Es.

a lieu en trois temps:
XIX, 2-4

des dissensions politiques et la zizanie appanaturelles disparaissent et f économie

raissent

; les ressources

s'effondre: 5-10 ; les dirigeants restent impuissants: 11-15 et la terreur gagne le peuple: 16-17. "Alors, si le Seigneur a vigoureusement frapPé les Egyptiens, il les guérira, ils reviendront au Seigneur qui les exaucera et les guérird', Es. XIX, 19-22. 4 Ex. VII-X. 5 "Hitio Dios y castigo esta tierra, y a los que en ella se hallaron, asl naturales como extranjeros, con diez plagas trabajosai', Historia, 1,1, p.116.

8

énumérées et amplifiées, intègrent une construction préétablie. TIdécortique les faits et les recompose afm que leur nombre atteigne dix. L'assimilation des conséquences de la conquête aux plaies égyptiennes est volontaire. Les dix plaies d'Egypte (Ex. VIII- XII) Les eaux du Nil sont changées en sang et les poissons meurent. La terre est infestée de grenouilles. Les dix plaies de Nouvelle-Espagne (Historia, I, 1, p.116-124) Deux épidémies, la variole et la rougeole, appelées par les Indiens "grande et petite lèpres" Le nombre de morts au moment de la conquête, "plus nombreux que ceux qui moururent à Jérusalem, quand Titus et Vespasien la détruisirent." La famine après la guerre.

La poussière devient des moustiques. La poussière devient de la Les abus des calpixque et des fermiers sur les Indiens, qui meurent parfois par leur faute. vermme. La peste animale sur le Les tributs trop élevés poussant les Indiens à donner leurs enfants en esclavage. bétail des Egyptiens.
Les furoncles La grêle

Les sauterelles Les ténèbres La mort des premiers-nés

L'exploitation des Indiens dans les mines d'or. Le nombre de morts par accidents dans l'édification de la ville de Mexico, notamment lors de la destruction des temples. La réduction en esclavage des Indiens pour le travail dans les mines. Le nombre de morts dans les mines. Les divisions politiques espagnoles représentent un danger pour le maintien de la paix. Les frères, aidés de Dieu, interviennent pour rétablir la situation.

Les fléaux d'Egypte ont surtout une fonction expiatoire. Dans le Livre de la Sagesse,les dix plaies punissent les péchés des "idolâtres"l. Mais l' "idolâtrie" n'est pas le seul péché puni par Dieu, il est aussi question de "rites impies, meurtres crueLr d'enfants, festin de chair et de sang humain où l'on mange jusqu'aux entraillel'2 ;

or les sacrifices humains et l'anthropophagie étaient pratiqués par les Aztèques3. Puisque les anthropophages de la Bible méritaient d'être punis, Motolinia ne peut guère admettre que les Indiens échappent à leur châtiment. Les plaies envoyées par Dieu sont des mises en garde et ceux qui se convertissent sont alors sauvés4. Une telle punition des péchés est, dans l'ApocalYPse,l'un des signes de l'imminence du Jugement Dernier: "Et de cette fumée, des sauterelles se répandirentsur la terre. fileur fut donné un pouvoir pareil à celui des scorpionsde la
terre. fileur fut défendu defaire aucun tort à l'herbe de la terre, à rien de ce qui verdoie, ni à

aucun arbre,mais seulementaux hommesqui neportentpas sur lefront le sceaude Dieu"s,
1 2
3

Sg. XII, 2-8.

Sg.XII, 4-5.
GRAULICH, Michel. u sacri.ftce umain chez /esA~/èques. Paris, 2005. h

4 Sg. XVI, 7-9. 5 Ap. IX, 3-4.

9

c'est-à-dire ceux qui ne sont pas convertis au christianisme. L'œuvre missionnaire des Douze revêt-elle un aspect apocalyptique?
2. Le travail missionnaire: l'accomplissement des prophéties d'Ezéchiel et d'Hénoch Selon Motolinia, le rôle des frères est de "marquer" les Indiens du sceau de Dieu: les missionnaires "sont comme les anges qui marquent avec le Tau les gémisseurs et les malades. Qu'est-ce d'autre que de baptiser, marier, confessersinon que de marquer les serviteurs de Dieu pour qu'ils ne soient pas blesséspar l'angepersécuteur, et [lesprêtres] travaillent ainsi à défendre ceux qui sont marqués et à lespréserver des ennemis pour qu'ils ne les tuent ni ne les achèvent'l. Motolinia fait une référence implicite à ce verset du Livre d'Ezéchiel : " Le Seigneur lui dit: "Passe au milieu de la ville, au milieu de Jérusalem ,.fais une marque sur lefront des hommes qui gémissent et seplaignent à cause de toutes les abominations qui se commettent au milieu d'elle". Puis je l'entendis dire aux autres: "Passez dans la ville à sa suite etfrappez,. que vosyeux soient sans compassion et vous sans pitié. Vieillards, jeunes hommes etjeunes filles, enfants etfemmes, vous les tuerez jusqu'à l'extermination,. mais ne vousapprochezdepersonnequi portera la marque,,2.

Si, pour Motolinia, les dix plaies sont effectivement liées à l'avènement du Jugement Dernier, la destruction des objets sacrés indiens peut prendre une signification particulière. En effet, selon Le Livre d'Hénoch,'anéantissement des l idoles intervient juste avant le Jugement Demier et après une intensification
des péchés. Ensuite, "les idolesdespaïens seronttoutes livrées,ainsi que lestemples,à un feu ardent. On les retireradepar toute la terre, ellesserontjetées dans le supplicedufeu et pén;ront sous la colèreet la sentencerigoureuse éternelle,,3. près avoir pratiqué l'idolâA trie et les sacrifices aux mauvais dieux, les Indiens sont punis par dix plaies envoyées par le Seigneur. Ensuite, leurs idoles doivent être détruites.. . La destruction des objets de culte indiens n'a-t-elle été qu'une méthode de conversion par l'intimidation? A-t-elle pu revêtir également une signification eschatologique pour ceux qui y participèrent? Malheureusement, l'Historia de loslndios n'apporte pas de réponse explicite.
3. Les Indiens visionnaires Les Indiens jouent également

un rôle dans cette lecture apocalyptique

de la

conquête de la Nouvelle-Espagne

et de la conversion des Indiens. Les nou-

veaux convertis sont les destinataires de messages caractéristiques des révélations apocalyptiques comme l'ouverture du ciel: "Une personne qui venait tris tôt à l'église, trouvant la porte fermée un matin, leva lesyeux au ciel et vit que le ciel s'ouvrait et par cette ouverture, il lui apparut une tris belle chose, et cettepersonne vit ceci deux jours de
1 "Porque son éstos como /os angeles que seRalan con el tau a los gimientes y dolientes. lQué otra cosa es
bautizar, desposar, confesar, sino seRalar siervos de Dios para que no sean heridos del angel percuciente, y /os as! seRalados trabajen de los defender y guardar de los enemigos que no los consuman y acaben?', Historia, ill,3,

p.299. Signe de différenciation, le Tau est une figure héraldique en fOmle de T, dernière lettre de l'alphabet hébreu. Dans l'Apoca!Jpse, ce signe est donné à 144.000 hommes, descendants des douze tribus d'Israël, Ez. IX, 4-6. 2 Ez. IX, 4-6. 3 I Hén. XCI, 9. 10

suité'!. Motolinia ne donne pas plus de détails sur cette ouverture du ciel et sur ce qu'elle dévoile au visionnaire, cependant il s'agit d'un motif caractéristique de toute révélation apocalyptique: après l'adoration de Dieu par les anciens
quand le septième ange fit sonner sa trompette, "le temple de Dieu dans le ciel s'ouvrit, et l'arche de l'alliance apparut dans son temple. Alors ily eut des éclairs, des voix, des
tonnerres, un tremblement de terre et une forte grêle. Alors je vis le ciel ouvert : c'était un che-

val blanc,. celui qui le monte se nomme Fidèle et Véritable. Il juge et combat avec
justice. Après celaje vis qu'une porte était ouverte dans le cie4 et la première voix quej'avais entendue me parler, telle une trompette, dit: Monte ici etje te montrerai ce qui doit arriver ensuite. Aussitôt je fus saisi par IEsprit. Et voici, un trone se dressait dans le cie4 et, siégeant sur le trone, quelqu'un"z. Cette vision d'ouverture du ciel peut également

s'inscrire dans la tradition franciscaine:

un compagnon de Saint François voit,

dans le ciel ouvert, de nombreux trônes dont un est resté inoccupé. "Une voix du ciel lui dit: C'était le trone d'un ange déchu,. il est maintenant réservé à l'humble Françoil,3.

L'attribution de telles visions à des Indiens permet de les introduire dans la chrétienté car elles prouvent la sincérité et la qualité de leur foi. Leur sincérité est également confortée par la construction d'une martyrologie.

4. Les Indiens martyrs Les récits de martyres indiens dans l'Historia sont alimentés par deux importants faits divers comme ''l'affaire Cristobal". Cristobal est un jeune Indien assassiné par son père, pour avoir détruit ses objets de culte en 1527. Motolinia ne donne que des raisons religieuses à ce meurtre, où il est aussi question d'héritage4. Motolinia arrange les faits: il transforme ce crime d'intérêt en récit de martyre en détaillant la mort et les souffrances de l'enfant, successivement roué de coups de poings et d'épée par son père et jeté au bûche~. Le
lendemain de son supplice, Cristobal dit à son père :"Oh Père! Ne pense pas queje sois en colèrecarje suis très heureux. Sache que tu m'as fait un honneur plus important que celui de ta seigneurie. Et après avoir dit cela, il demanda à boire et ils lui donnèrent du cacao ['..l et il mourut ensuite en le buvant,6. Cristobal aurait perçu sa mort comme
1

"Una persona que venia muy de manana a la iglesia, hallando la puerta cerradauna maRana, levantti los

ojos al cieloy vio que el cielo se abria, y por aquella aber/ura le parecio que estaba dentro muy hermosa cosa; y esto vio dos d/ai", Historia, ll,9, p.261. 2 Ap. XI, 19; XIX, 11 ; IV, 1-2. 3 BONAVENTURE (SAINT), Vie de Saint Franfois d'Assise. Paris, 1951, VI,6, p.113. 4 D'après le récit de Torquemada, Acxotécad tue Cristobal sous la pression d'une de ses épouses qui souhaite voir son propre fils hériter, TORQUEMADA, Fray Juan de. Monarquia indiana. Mexico, 1975, 3 t., cf. XV, 31. 5 Historia, Ill,14, p.364. Ce récit sera repris et amplifié par les successeurs du franciscain; Fray Juan de Bautista le recompose et le traduit en nahuâd en 1601. Ce texte est retraduit en espagnol par D. Vicente de la Rosa y Saldivar en 1791 et publié en 1856 (sans que le nom de Motolinia ne soit mentionné) dans Dommentos para la historia de Mexico, 3e série, t.l, Mexico, 1856. Cf BAUDOT, G. Utopie, op. cit., p.335-338. 6 "Oh, padre! No pienses que estoy enojado, porque yo estoy muy alegre,y sabete que me has hecho mas honra que no vale tu senorio". Y dicho eslo demandO de bebery diéronle un vaso de cacao, [...], y en bebiéndolo luego

muriô', Historia, Ill,14, p.365-366.

11

un honneur. Motolinia lui confère ainsi le statut de martyr. Motolinia donne un autre exemple de martyrs: celui de Juan et Antonio, deux enfants indiens élevés parmi les frères, sous la direction de Fray Martin de Valencia, qui les envoya en mission "chez les gens qui ne connaissentpas encore Dietl,1. S'inquiétant pour leur sécurité, le Franciscain recommande aux enfants la plus grande prudence. A quoi les enfants répondent: "Nous sommesprêts pour
aller avec lespères et pour recevoir de bonne volonté toute souffrancepour seroir Dieu. Et si

nos vies étaient nécessaires pour Le seroir,pourquoi ne les donnen.ons-nous ? N'ont-ils pas
pas tué Saint Pierre en le Cf'Uczjiant,et n'ont-ils pas égorgéSaint Paul et Saint Bartolomé ne

fut-il pas écorché our Dieu? Alors, pourquoi ne moum.ons-nouspas pour Lui, si notre p mort devait Le seroir?'2. Cette profession de foi, ce désir de martyre en se comparant aux Apôtres est très certainement un ajout de Motolinia. Même si les enfants ont été assassinés, ils n'ont vraisemblablement pas exprimé leur désir de martyre aussi clairement. Ces meurtres d'enfants ne sont pas une invention des frères pour créer de toutes pièces des figures de martyrs. TIs sont réinterprétés, dramatisés et simplifiés. Il est intéressant de souligner que ces martyrs sont des enfants: Motolinia ne relate aucun martyre d'Indiens adultes, qui apparaissent plutôt comme les destinataires de messages divins. Dans le Nouveau Testament, les persécutions des Chrétiens doivent précéder les catastrophes eschatologiques3. La création de martyrs en Nouvelle-Espagne a-t-elle une signification eschatologique pour Motolinia ?

II. La Nouvelle-Espagne:

un domaine réservé à Saint François

L'influence franciscaine sur l'idéalisation de l'évangélisation apparaît en comparant l'Historia avec un ouvrage que Motolinia ne pouvait ignorer, la Vie de Saint Françoispar Bonaventure4. TI s'agit de la biographie officielle compilée par Bonaventure.
1 cc. . . vais entregente que no conoceaun a Dioi" idem, p.368. 2 cc N osotros estamos aparejados para ir con los padres, y para recibir de huena vo/untad todo trabajo por Dios. Y si El fuere sentido de nuestras vidas, OJor qué no las pondremos por El? lNo mataron a San Pedro cmciftcândole, y degollaron a San Pablo, y San Bartolomé no fue desollado por Dios? iPues por qué no moriremos nosotros por El, si El fuere de ello sentido?', ibidem, p.368-369. Ces trois apôtres ne sont pas choisis par hasard. En plus d'être des martyrs, ils font figure de fondateurs et d'évangélisateurs. 3 Jésus s'adresse aux disciples et aux Saducéens, CCMaisavant tout cela, on portera la main sur vous et on vous persécutera,. on vous livrera aux synagogues, on vous mettra en prison,. on vous trainera devant les gouverneurs à cause de mon nom. Cela vous donnera une occasion de témoignage. Mettez-vous en tête que vous n'avez pas à préparer votre défense. Car, moi, je vous donnerai un langage et une sagesse que ne pourra contredire aucun de ceux qui seront contre vous. Vous serez livrés même par vos pères et mères, par vos frères, vos parents et fJOS

amis, et ils feront condamner à mort plusieurs d'entre fJOul',Le. XXI, 10-16. Voir aussi Le. XII,
11-12;
4

Mt. X, 17-20 ; Mc. XIII,

11.

BONAVENTURE,

Vie de Saint Franfois,op. cit. Docteur de l'Eglise, Bonaventure

(1217-

1274) occupa la charge de Ministre Général de l'Ordre des Frères Mineurs pendant 17 ans, à partir de 1257. Au chapitre de Paris de 1266, il imposa sa biographie de Saint François en tant que biographie officielle, ordonnant que les autres versions de la vie du Saint soient détruites. 12

1. L'utilisation de la tradition franciscaine dans l'évangélisation L'idéal franciscain influence les projets missionnaires. TI fournit un modèle déjà prêché par le fondateur de l'ordre: respecter le modèle de l'Eglise primitive. C'est ce qu'afftrment les ordres de mission. L'apostolat des missionnaires de Nouvelle-Espagne doit être à l'image de celui de Saint François "...en suivant
le modèle de l'apôtre et notre père séraphique Franfois,je m'eJlôrcerai de libérer les âmes sau-

vées par le précieux sang du Chns!'l. C'est pourquoi, lors de l'organisation de l'Eglise de Nouvelle-Espagne, certains religieux souhaitent rester fidèles au modèle de l'Eglise primitive: "Certains ont traité et ont parlé avec des personnes qui auraient pu leur procurer des évêchésmats ils refusèrent. D'autres furent élus évêques et, au moment des élections, ils refusèrent humblement, s'excusant en dtsant qu~'1s n'étaient pas dignespour une si haute dignité. Il y eut parmi eux des opinions différentes, s'ils avaient rat'son ou non de renoncer,parce que sur cette terre et pour cette humble génération, il convenait mieux que les évêquesfussent comme ceux de l'Eglise primitive, pauvres et humbles, qu'ils ne recherchentpas les rentes mais les âmes, qu~l n) ait besoin de rien d'autre que de leur ministère. [Il convenait mieux que] les Indiens ne voient pas des évêques oisifs, vêtus de chemtses fines, dormir dans des draps et sur des matelas, se vêtir de vêtements doux, parce que ceux qui ont des âmes à charge, doivent imiter jésus-Chnst dans son humilité et sa pauvreté, porter sa croix sur le dos et désirer moun'r sur celle-ci.Mais pUtsqu~'1s renoncèrent simplement, etpour avoir aspiré à l'humilité, je crois qu'ils ne serontpas condamnés devant Dieu,2.

Le respect de cet idéal franciscain dans la construction de l'Eglise de Nouvelle-Espagne suscite de nombreux débats au sein même de l'Ordre des Frères Mineurs. Motolinia semble très attaché au respect de cet idéal puisqu'il considère la mission mexicaine comme une exclusivité franciscaine. 2. L'annonce prophétique de la conversion des Indiens Selon Motolinia, la conversion des Indiens a été annoncée à Saint François lui-même, au moment où il recevait les stigmates au Mont Alveme. "On peut
1

0 bediencia, II, 1.

2

"Algunos trataron y conversaron con personas que pudieran ser parte para les procurar obispados, y no /0 admitieron. Otros fueron e/egidos en obispos y venidas las e/ecciones las renunciaron humi/demente, excusandose

diciendo que no se ha/laban suJtcientes ni dignos para tan a/ta dignidad Aunque en esto hqy diversos pareceres en si acertaron 0 no en renunciar, porque para esta nueva tierra, y entre esta humi/de generation convenia mucho que fueran los obispos como en la primitiva Ig/esia, pobres y humi/des, que no buscaran rentas sino animas, ni fuera menester tras si mas de su pontifical, y que los lndios no vieran obispos regalados, vestidos de camisas delgadas y dormir en sabanas y co/chonesy vestirse de muel/es vestiduras, porque los que tienen animas a su cargo han de imitar a Jesucristo en humildad y pobreza y traer su cruz a cuestasy desear morir en e/la. Pero como renunciaron simp/emente y por se al/egar a la humi/dad creo que delante (de) Dios no serdn condenadol', Historia, ill,4, p.301-302. Francisco Mendieta con.firm.e ces refus de charges ecclésiastiques des franciscains: Fray de Soto décline Yarchevêché de Mexico à la mort de Zumarraga, Fray Francisco

Jiménez refuse Pévêché du Guatemala, Fray Luis de Fuenselida celui du Michoacan et Fray Antonio de la Cuidad Rodrigo celui de Nouvelle-Galice, CF. MENDIETA, Fray Géronimo de. Historia eclesidstica indiana. Mexico, 1980,V,1, 9, p.613-614, 21, p.618, 23, p.622 et 25, p.625. Selon Saint François, les charges ecclésiastiques ne doivent pas être une fin en soi TI est nécessaire de les exercer avec une grande humilité. Les exemples de franciscains refusant ainsi des charges ecclésiastiques sont nombreux. Bonaventure lui-même refusa P archevêché d'y o:rk en 1265.

13

vén:tablement dire que Dieu lui réservait la conversion de ces Indiens, comme il avait cofljié aux autres apôtres d'autres Indes et tems éloignées. De ce queje viens de dire, de ce quej'ai vu, ressenti et queje crois encore, cette richesse que Dieu lui réservait, c'est-à-dire d'étendre et de beaucoup agrandir sa sainte religion, Jut une des choses et un des secrets que le Chnst transmit à Saint François au colloque séraphique du mont Alverne, et qu'il ne répéta jamais de son vivant. Je dis que Saint Françots, père de beaucoup de gens, a vu et a eu connaissance de cejour,1.

Motolinia conçoit l'évangélisation des Indiens comme une prérogative franciscaine puisqu'il considère que leur conversion a été annoncée à Saint François. Or, d'après le récit de Bonaventure, l'ange ne mentionne pas de conversion massive à Saint François mais lui révèle uniquement comment ressembler au Chrisr. L'idéalisation de la foi chrétienne des Indiens est une manière de concrétiser cette prophétie qui a également été annoncée à Fray Martin de Valencia. Dans l'Histon.a, c'est ainsi que le chef des Douze interprète lui-même la conversion des Indiens: "Alors, lepère Frqy Martin de Valencia, de sainte mémoire,disait à son compagnon: "Grâcesoit rendue à Dieu queje vois accomplirréellementet en véritéce qui m'a été montré en esprit auparavant". Et il dtsait ['..l [..J qu'alors qu'il était en
train de réciter certainesprophéties annonçant la conversion desgentils, Dieu lui avait montré

en espn.tune grande multitude degentils qui venaientà lafoi, et son âme ressentitune telle joie qu~l s'était mis à chanter'3. Motolinia construit-il cette prophétie ou la reprend-il de la biographie rédigée par Francisco Jimenez, lui aussi membre de la mission des Douze? Motolinia connaît cet ouvrage4 et en copie des passages entiers, dont celui sur les prophéties de Fray Martin de Valencia5. L'annonce prophétique de l'évangélisation des Indiens est soit une simple reprise de l'ouvrage de Jimenez, soit une conception commune aux Douze.

" . . . verdaderamente se puede decir que Dios le tenia guardada la conversion de estos Indios, como dio a otros de sus apostoles las de otras Indias y tierras apartadas. Y por Jo que aqul digo,y por 10 que he visto, barrunto y aun creo, que una de las cosasy secretos que en el serdfico coloquio pasaron entre Cristo y San Francisco en el Monte Alverna, que mientras San Francisco viviD nunca 10 dije, fue esta riqueza que Dios aqulle tenia guardada, adonde se tiene de extender y ensanchar mucho su sacra religion. Y digo, que San Francisco, padre de
1

muchas gentes, vioy supo de este did', Historia, n,l, p.277-278. 2 BONAVENTURE, Vie de Saint Franfois, op. cit., XIII,3, p.222-223. 3 "Entonces dijo el padre Fray Martin, de huena memoria, a su compaRero : "muchas gracias sean dadas a Dios, que 10 que en otro tiempo en esplritu me mostro, ahora en obra y verdad 10 veo cumplir'~ y dijo : "que estando él un dia en maitines en un convento que se dice Santa Maria dei Hqyo, ccrea de Gata, que es en Extremadura, en la Provincia de San Gabriel, rezaba ciertas proJecias de la venida de los gentiles a la Je, le mostrO Dios en esplritu muy gran muchedumbre de gentiles que venian a la je, Y fue tanto el gO!(!Jque su animo sentio que comen~ a dar grandes vocei', Historia, n,l, p.220. 4 "comnezaré a escribir en breve, Jo mds que a ml fuere posible, la vide dei sieroo de Dios fray Martin de Valencia, aunque sé que un jraile devoto suyo la tiene mds largamente escrild', Historia, 111,2, p.279. Motolinia Francisco. fait ici allusion à la biographie de fray Martin de Valencia rédigée par JIMÉNEZ, Vita fratis Martini de Valenpa. Dans Archivo Ibero-Americano, Madrid, juillet-août 1926, Vita fratis Martini

p.48-83.
5 JIMÉNEZ.

de Valenfia, op.cit, IV,58. 14

3. Fray Martin de Valencia, un nouveau saint François La biographie de Fray Martin de Valencia entreprise par Motolinia est bien sûr un éloge, qui utilise d'importants parallélismes avec la biographie de saint François par Bonaventure!. Les similitudes les plus importantes concernent essentiellement le mode de vie, Fray Martin de Valencia suivant de manière particulièrement stricte l'exemple du fondateur de son ordre: grande rigueur alimentaire, pratique de l' abs tinence et de veilles répétées et continuelles et refus de tout traitement de faveur à cause de leur mauvais état de santé 2. Ces éléments similaires montrent la volonté de Fray Martin de Valencia de suivre de manière stricte les préceptes de son ordre. Mais d'autres éléments, sans rapport avec le mode de vie franciscain, montrent que Motolinia construit une hagiographie. Les deux hommes possèdent des pouvoirs de thaumaturges et le même esprit prophétique: ils connaissaient à l'avance l'heure de leur morf. L'élément le plus évident de ce rapprochement entre les deux hommes est le lien particulier qui les unit aux oiseaux. Motolinia confère à Fray Martin de Valencia un rapport privilégié avec ces animaux. Fray Martin de Valencia se trouvait dans le couvent du village d'Amecameca, près de Tlalmanalco, à huit lieues de Mexico,
"et, à côté de cette maison (coU'œnt), il y amit une grotte déwte et propice au serziœ de Dieu où Fray Martin de Valencia s'adonnait à l'oraison. Parfois, à la sortie de la grotte, il y amit un bois dans lequel il allait prier le matin au pied d'un arbre très grand. On me certi-

lza que, d£s qu'il wnait prier ici, l'arbre se couvrait d'oiseaux qui faisaient une douce harmonie de leur chant, ce qui apportait beaucoup de consolation, il louait et bénissait le Seigneur. Et, quand il quittait cet endroit, les oiseaux aussi s'enwlaient. Après la mort du serviteur de Dieu, les oiseaux ne se réunirent plus Jamais de cettefaçon. De nnmbreuses personnes, qui amient eu ici une corrœrsation awc le serviteur de Dieu, amient remarqué que les oiseaux se réunissaient et ttllaient wrs lui mais que cela n'arrim plus après sa mort"4. Il s'agit d'un

rappel direct des célèbres prédications

de saint François aux oiseaux5.

1 His-toria, III,2, p.282-293 2 Itkm, III,2, p.282,287,291. BONAVENTURE. Vie tk saint François-, op.cit, V,l, p.90, V,8, p.98, IX,2, p.157, IX,3, p.158, X,2, p.170-l7l, X,6, p.176.
3

Sur les pouvoirs de thaumaturges:

His-toria,III,2, p.293 ; BONAVENTURE.

Vie tk saint

François-, op.cit, II,6, p.52 ; sur la connaissance de leur mort: His-toria, III,2, p.293 et JIMENEZ, V ita fratis- Martim tk Vale1lÇÎa, op.cit, XI, p.76; BONAVENTURE, Vie tk saint François-, op.cit, XV,2, p.233.
4

" ...y junto a esta casaestti una ateul dewtay muy al prop6sitotkl serUotk Dios, para a tiemposdarseallf
salfase fuera tk la ateul en une arboledn, y entre aquellos arboles habia utro muy que luego que allf se ponia a rezar, el arbol se con él atal sentia mucha comolacW11, y alababa y se iba11;y que tkspués tk la muerte tkl sierw tk mds tkspués et awnd'eux, Franne s'éloi-

a la oracWJl. Y a tiempos henchia tk am, bemleda

gra11de tkbajo tkl atal se iba a orar por la mana11tL Y artificanme las atales con su canto hacfan dula armonfa, al Seiior; y como él se partia tk a/l~ las am también !as aœs tk aquella de Dios, manera. con el sierw asi en 'œr!as ayuntar

Dios l1U11£amds se ayuntaron alguna colmrsacWn

Lo utro y 10 otro lue 1Wt:aiIo tk muchos que a/If tenian e irse para él como en el1W pareœr

tk su muerte", His-toria, III,2, p.292. 5 "[Les ois-eaux J satTêtèrent tous pour le regartkr ,. ceux qui étaient perchés sur les arbres se penchaient çaient la tête à son approdJe, le regardant leur enjoignit manifestatiom: doucement d'écouter parmi la parole tâme ils allongeaient tk ftlfOn tout à fait tk Dieu délirante extraordinaire. Il s 'aw1l{a jU$qu'au milieu [... J. Ce discours ptrmJquait de ferœur,. il les frôlait

chez les ois-eaux de jqyeuses attentiument mais- auatn

le cou, dépll!}aient eux,

leurs ailes, ouuaient

le bec et regardaient de sa tunique,

çois-. Lui allait et unait

15

Cependant, les similitudes des expériences des deux hommes peuvent aussi nous inciter à penser que Motolinia percevait en Fray Martin de Valencia un nouveau Saint François. F. Jimenez l'affume : "en plus, il me sembla queje vis un autre Saint François,etje me représentais visagecommeceluid'un apôtre"1.Or~ selon son Bonaventure~ Saint François n'est autre qu'un nouvel Elie~ l'annonciateur de l'ouverture du sixième sceau de l'Apocalypse2.

III. La conquista : l'ouverture

du 6e sceau de l'apocalypse?

D'autres éléments montrent que l'idéalisation de l'évangélisation des Indiens par Motolinia est inspirée des interprétations de l' Apocalypse~ en particulier celles de Joachim de Flore. Ce demier développa l'idée d'une évolution progressive de l'humanité~ allant de pair avec la révélation et s'accompagnant d'une clarification progressive du message divin. La perfection chrétienne s'était réalisée à l'origine. Depuis, l'Eglise ne fait que s'éloigner de l'idéal représenté par la communauté primitive. Après les épreuves de l'Apocalypse, l'Age du Fils doit laisser la place à l'Age de l'Esprit. A ce moment, le peuple accédera à une intelligence supérieure et purement spirituelle de la révélation. L'Eglise n'aura plus besoin de clergé ni d'institution. Dans l'Explication de l'ApocalYPse, oeuvre entreprise vers 1200, il annonça l'approche d'une crise eschatologique majeure qui sera suivie par une période de renouveau de l'Eglise, sorte d'âge d'or d'une durée indéterminée~ précédant le retour ultime et glorieux du Christ et la fm du monde. Certains éléments de l'Historia nous incitent à penser que Motolinia percevait l'évangélisation comme un des signes annonçant l'avènement du royaume de l'Esprit prédit par Joachim de Flore. En effet~ chez les Franciscains, le groupe des spirituels accorda une importance particulière à ses prophéties: les ouvrages joachimistes (ou pseudo joachimistes) se trouvaient dans presque toutes les bibliothèques des monastères franciscains3.

gna. Enfin il trafa sur eux le signe de la mix, ensemble s'envolèrent' , BONAVENTURE.
1

et les oiseaux, munis de sa permission et de sa bénédiction, tous Vie de Saint François, op.cit, XII,2, p.203-204.

JIMÉNEZ. Vita fratis Martini de Valençia, op.cit, II, p.SS. Ce franciscain lui attribue des stigmates. En Espagne, lors d'un voyage, Fray Martin. de Valencia a brusquement mal au pied et "il lui
sembla
2

y su " 10 demas me parecio, que via otro sant Francisco, me represento cara como un apostol",
qu'il contemplait le clou du Chris!' r'parece que contemplaua el clauo de Xprl'), idem, VI, p.60.

"Il est venu à nous avec l'Esprit et la puissance d'Elie,. toute sa vie nous le montre avec évidence. Voilà pourquoi l'on peut a.ffirmer à juste titre que c'est lui qui est représenté par l'Ange qui s'élève à l'orient et porte le signe

du Dieu vivant, dans la prophétie véridique de cet autre ami de l'époux, Jean l'apôtre et l'évangé/istl', BONAVENTURE. Vie de Saint François, op.cit, prologue, 1, p.26-28 ; "Après la rupture du sixième sceau. . . j'ai vu monter de l'Orient le deuxième messager porteur du signe du Dieu vivan!', Ap. VII,2. 3 REEVES, M. The Influence of Prophe~, op.cit., p.70-176. L'ouvrage utilisé pour ce travail de comparaison avec l'Historia est: FLORE, Joachim de. L'Evangile Eternel. Paris, 1928. (contient des extraits de : Le Livre de la concordance entre les deux testaments, r Explication de l'ApocalYPse et Le Plastmon à dix cordes).

16

1. Les Indiens et l'ordre du troisième âge Motolinia présente les Indiens comme de parfaits chrétiens, dont le mode de vie apparaît, dans son récit, proche des règles monastiques chrétiennes: "Ces
Indiens demeurent ils mangent ils passent dans leurs petites maisons avec les parents, les enfants et les petits-enfants, et et boivent sans beaucoup de bruit ni de paroles. Sans rancœur et sans inimitié, leur temps et leur vie et ne recherchent que ce qui est nécessaire à fa vie humaine

pas plus'1. Motolinia

se rapproche

fortement

des règles de la vie communautaire

de Saint François, particulièrement en ce qui concerne les discussions: Saint François rejetait obstinément toute forme de bavardage inutile2. Cette rigueur
monacale se retrouve également dans la description de l'organisation religieuse des vieux Indiens: "Partout, particulièrement dans fa province de Tlaxcafa, on remarque fa pénitence faite par lespersonnes âgées etfatiguées et combien ils veulent récupérer le temps qu~'ls ont perdu quand ils étaient au semce du démon. De nombreux vieux jeûnent lors du Carême, se lèvent le matin quand ils entendent les cloches des matines, prient et se disciplinent, sans que personne ne leur dise de lefaire. Et ceux qui ont de quoifaire des aumônes, cherchent des pauvres pour pouvoir le faire, surtout pendant les feîes, ce que, avant, ils n'avaient pas l'habitude defaire"'!>.

Selon la description de Motolinia, les Indiens sont à l'image des moines,
tout comme le peuple de l'âge de l'Esprit défmi par Joachim de Flore: "Et 1Jf'aiment, puisque l'Esprit Saint procède du Fils, il était nécessaireque le troisième état ait son ordre particulier - ordre uni cependant à son prédécesseur dans fa glonJication du Créateur de toutes choses, et dont l'ongine, par l~.nstitution des moines occidentaux que fOnda saint Benoît, précéda fa venue de l'Esprit Saint'4. Pour cela, les laïcs n'ont pas besoin
1 "Esttin estas indios

y moran

en sus casillas, padres y hijos y nietos ,. comen y beben sin mucho

ruido ni voifs.

Sin rencillas ni enemistades pasan su tiempo y vida, Y salen a /mscar el mantenimiento a la vida humana necesario,y no mal', Historia, 1,14, p.189. 2 "En fait de paroles, il ordonnait aux frères l'observation du silence dont parle l'Evangile: s'abstenir soigneusement et toujours de toute parole oiseuse parce qu'on aura, lejour du jugement, à en rendre compte. S'il prenait un frère à bavarder assez souvent et sans utilité, ill' en reprenait avec véhémence,. il affirmait que le silence et la discrétion protègent la pureté du caur et sont une grande forcI' , BONAVENTURE. Vie de Saint Franfois, op.cit, V,6, p.96. 3 "En todas partes y mâs en esta provincia de Tlaxcal/an, es casa muy de notar ver a las personas vigas y cansadas la penitencia que hacen, y cutin bien se quieren entregar en el tiempo que perdieron estando en servicio dei demonio. Ayunan muchos vigo de la Cuaresma, y levantanse cuando oyen la campana de maitines, y hacen oracion, y disciplinanse, sin nadie los paner en ello. Y los que tienen de qué poder hacer limosna buscan pobres

para la hacer, en especial en las fiestas. Ln cual en el tiempo pasado no se soUa hacet', Historia, II,S, p.240-241. Certains frères tiendraient les personnes âgées plutôt à l'écart de l'œuvre missionnaire. Fray Martin de Valencia les accuserait d'idolâtrie, le dominicain Fray Diego Duran affirme qu'ils continuent d'enseigner les anciennes pratiques préhispaniques, DURÂN, Diego. Historia de las lndias de Nueva EspaRa e islas de la Tim-a Firme. Mexico, 1984, 1.1, Libra de los ritos, 7, p.78. Les pratiques décrites par Motolinia peuvent en effet être une fonne du culte indien : prières régulières et matinales, jeûnes et autosacrifices prennent l'apparence de prières et de carêmes selon les nonnes chrétiennes et de la pratique de la discipline, SOUS1ELLE,] acques. La vie quotidienne des Aztèques à la veille de la conquête espagnole.Paris, 1955, p.158-161. Ce que Motolinia présente comme une rigueur monacale correspond certainement aux mœurs policées indiennes. La tempérance, le calme et la maîtrise de soi font partie des qualités recherchées par chacun, SOUS1ELLE,]., La vie quotidienne,op. cit, p.206-212.
4

FLORE,].

de. Ù Psaltérion à dix cordes. Dans L'Evangile

éternel, op.cit., p.156-157.

17

d'entrer dans les ordres. TI leur suffit d'en adopter le comportement et la pensée!.
2. Mexico, Babylone et Jérusalem La description lyrique de la ville de Mexico par Motolinia rappelle des
idées eschatologiques de Joachim de Aore. "Ô Mexico [.. .], avecjustesse ta réputation s'est agrandie, car en toi resplendit la jOi et l'Evangile de Jésus Chnst ! Tot~ qui avant états la maîtresse despéchés, tu es maintenant dame de la vén'té, toi qui avant étais dans les ténèbres et l'obscun'té, maintenant tu resplendts de doctrine et de chrétienté. Tu t'es plus agrandie et tu esplus louée sous la domination de l~'nvaincu César don Carlos que, quand en d'autres temps, tu voulais assujettir toute [la tem] avec un seigneur tYrannique. Tu états alors une Bal:!Jlone,pleine de confusions et de maux, maintenant, tu es une autre Jérusalem, mère des provinces et des royaumes. Tu marchais et tu allais où tu voulats, guidée par la volonté d'un inculte genti4 qui t~mposait des lots barbares, maintenant, nombreux sont ceux qui veillent sur toi pour que tu vives selon les lots divines et humaines. AutrejOts, tu saisissais, tu sacnjiatS sous l'autorité du prince des ténèbres et tu menaçats les hommes comme les femmes, tu offrais leur sang au démon sur des lettres et despapiers, maintenant tu adores et tu te confesses au Seigneur des Seigneurs avec des pn'ères et de bons et justes sacnjices. Ô Mexico, si tu levais lesyeux vers tes montagnes dont tu es cernée, tu verrais plus de bons anges qui t'aident et te défendent que de démons qui étaient contre toi auparavant pour te faire tomber dans lespéchés et les emur!'z. Mexico était à l'image de Babylone, la ville des péchés. Selon l'Explication de l'ApocalYPse de Joachim de Aore, la destruction de Babylone marque l'ouverture du sixième sceau, "le temps placé sous le cinquième [sceau va] deputs Charlemagne jusqu'au jour où nous vivons,. et dès le début du temps placé sous le sixième sceau, la nouvelle Bal:!Jlonedoit êtrefrapPée, ainsi que lesprophètes le prédisent et comme le livre de l'ApocalYPse le démontre parfaitement. [...] Mats dans le temps marqué par le sixième sceau du premier état, l'antique Bal:!Jlone frappée,. at'nsi,par concordance,et sous le sixième sceau fut

1

"Si

tu es marié,

sois moine par

le caur, fobservant

sans cesse pour

vivre sans Péché.

Use de ta femme,

mais

honnêtement, ou dans le seul but de procréer (si tel tu es, telle elle sera), ou dans un sentiment de crainte, en accomplissant ton devoir avec modestie, car celui qui laisse entrevoir une faiblesse est aussitôt attaqué par Satan. Va à l'église aux heures fzxées, tiens-toi devant l'autel dans un silence recueilli dès que la liturgie l'exige. uue Dieu avec ceux qui le louent, sinon autant que tu le désirerais, du moins, autant que tu le poun-al', idem, p,158-159, 2 ",Oh México [...] Ahora con raztin volera tu fama, porque en ti resplandece la fey evangelio de Jesucristo! Tu que antes eras maestro de pecados, ahora eres ensenadora de verdad,.y tu que antes estabas en tinieblas y oscuridad, ahora das resplandor de doctrina y cristiandad Mds te ensalza Y engrandece la sujetiOn que tienes al invictisimo César don Carlos, que el tirano sellorio con que otro tiempo a todos querias sujetar. Eras entonces una Rabilonia, lIena de confusiones Y maldades; ahora eres otra J erusalén, madre de provincias Y mnos. Andabas Y ibas a do querias, segun te guiaba la voluntad de un idiota gentil, que en ti gecutaba lf!Yes barbaras; ahora muchos velan sobre ti, para que vivas segUn lf!Yes divinas y humanas. afro tiempo con autoridad dei principe de !as tinieb!as, anhelando amenazabas, prendlas Y sacrificabas, asi hombres como mujeres, Y su sangre ofrecias al demonio en carias y papeles; ahora con oracionesy sacri.ftcios buenos Y justos, adoras Y confiesas al S mor de los SeRores. ,"Oh México! Si levantases los ojos a tus montes, de que estas ccreada, verias que son en tu '!JUda Y defensa mas angeles buenos, que demonios fucron contra ti en otro tiempo, para te hacer caer en pecados y YemJi', Histona, Traité III, chap. 6, p. 314.

18

du second état, serafrappée la Nouvelle Bal!Jlone"l. La prise de Mexico par les Chré-

tiens représente-t-elle, pour Motolinia, l'ouverture du sixième sceau de l'Apocalypse? 3. Les rois aztèques La généalogie des rois aztèques par Motolinia révèle peut-être encore une influence de Joachim de Hore. En effet, Motolinia dénombre sept rois2, alors que, selon le décompte de Michel Graulich, les souverains de Mexico-Tenochtitlan sont neuf'. TI manque donc deux rois à la succession réalisée par Motolinia. S'agit-il d'un manque d'informations? S'il a pu avoir connaissance de sept rois, pourquoi aurait-il ignoré les règnes de Tizoc et de Ahuitzol, d'autant plus que le règne de ce demier apparaît particulièrement long puisqu'il dura seize ans ? Si cet oubli est volontaire, cette succession des rois aztèques est alors une preuve de l'influence des interprétations de Joachim de Aore. Dans l'Explicationde l'ApocalYPse, succession de sept rois marque un changela ment dans le déroulement de l'histoire: "Un grandsigneapparutdans le cie4un
dragon ayant sept teles et dix cornes.Sa queue entraînait le tiers des étoilesdu ciel et les

jetait sur la terre.Ce dragonest le diable".Joachim de Hore attribue à chacune de ces têtes un roi: la première symbolise Hérode et tous les rois de Judée, la seconde, Néron et les Empereurs persécuteurs de l'Eglise jusqu'à Julien l'Apostat, la troisième, Constantin l'Arien et ses successeurs jusqu'aux invasions sarrasines, la quatrième, Chosroés, roi des Perses, la cinquième représente un des rois de la Nouvelle Babylonie4.Autrement dit, le règne du septième roi a lieu au moment de l'ouverture du sixième sceau, tout comme la destruction de Babylone, l'apparition d'un peuple spirituel et l'arrivée d'Elie.
4. L'universalité du christianisme

De plus, l'universalité du christianisme accompagne le royaume de l'Esprit de Joachim de Aore : "Ces épreuves terminées, sonnera enfin l'heure du temps bienheureux, [.. .]où, les ombres étant dissipées dans le ciel enfin ouvert, lesfidèles verront Dieu face à face. Dès ce moment nul n'entendra plus personne nier que le Christ soit lefils de Dieu. La terre sera tout entière remplie de la science du Seigneur, à l'exception toutefôis des seules nations que le diable doit perdre à la fin du monde. Cet état sera le troisième, réseroé au règne du Saint-Esprif's. Motolinia exprime cette idée joachimiste quand il afftmle "... nous verrons comment la chrétienté est venue depuis l'Asie qui se trouve en Orient,jusqu'aux confins de l'Europe, dans notre Espagne, depuis laquelle elle vint à cette terre qui est au bout de l'Occident. [...] La volonté et la grâce de Dieu ne vont-ellespas
1 FLORE,]. de. L'Evangile éternel, op.cit., p.98-99, 106 ; référence à Ap. XVIII, 1-2. 2 Historia, Lettre introductive, p.104-107. 3 Acamapichtli (1375-1395), Huitzilihuid (1395-1414), Chimalpopoca (1414-1428), ltzcoad 1er (1440-1469), (1428-1440), Motecuhzoma Axayacad (1469-1481), Tizoc (1481-1486), Ahuitzod (1486-1502) et Montezuma 1502-1520, cf GRAULICH, Michel. Montef(!lma ou l'apogée et la chute de l'Empire a!(/èque. Paris, 1994, p.34. 4 FLORE,]. de. Explication de l'ApocalYPse. Dans L'Evangile éternel, op.cit., p.108-109. Référence à

Ap. XII, 3-4. 5 Idem, p.106.

19

jusque

là où peuvent

se rendre les navires?

Si, et même encore plus loin, car le nom de Dieu Comme le début de IEglise fleurit en à la Jin des temps, elle doit fleun.r

doit être loué glorifié et encensé tout autour de la tem. Orient qui est au commencement du monde, maintenant, en Occident, qui est la Jin du monde"l.

Conclusion L'évangélisation décrite dans l'Historia est une évangélisation rêvée. La Nouvelle-Espagne est un territoire réservé à Saint François, à qui Dieu annonça la conversion. La défense du monopole des Franciscains en NouvelleEspagne n'a pas que des motivations politiques ou temporelles2. Eux seuls ont les capacités à concrétiser les attentes et les espoirs de la construction d'une nouvelle Eglise, sur le modèle de l'Eglise primitive. Mais cet espoir d'un retour à un âge d'or de la foi devait énormément contraster avec la réalité. Les obstacles sont nombreux, les résistances "païennes" empêchent l'évangélisation complète des Indiens et, surtout, les ecclésiastiques sont divisés. L' Histon.a contient trois niveaux de lecture: ethnographique, argumentatif et surtout théologique. Elle ne manque pas d'informations sur la société indienne précortésienne et sur l'évolution de cette société pendant le début de la période coloniale. Les connaissances de Motolinia sur la société indienne sont indéniables, mais pour les utiliser, il faut, au préalable, défmir les convictions religieuses de son auteur. C'est une étape qui constitue la grande difficulté de l'approche d'une religion et d'une culture à travers le regard de l'autre. La description de l'altérité indienne passe par une assimilation et une identification aux propres références de Motolinia. Ce travail a permis de mettre en lumière les principaux constituants de la "grille de lecture" utilisée: des concepts bibliques, franciscains et joachimistes. Motolinia, à l'instar de ses contemporains, reste dépendant d'une grille de lecture chrétienne. Pour fmir, il convient de préciser que l'Historia reste une œuvre de circonstance, rédigée et envoyée en urgence: Motolinia veut défendre un idéal auquel il tient car cet idéal était en train d'être bafoué. Les séculiers arrivent, les dîmes sont prélevées et l'Eglise de Nouvelle-Espagne se forme sur le modèle de celle de la métropole et non sur le modèle apostolique. Ce désir de retour à un âge d'or de la chrétienté n'est pas un motif spécifique de la Nouvelle-Espagne, mais s'inscrit dans une crise généralisée de l'Eglise.

1

"

. . . veremos

cômo la crisitianidad

ha venido

desde Asia

que es en Oriente,

a parar

en los fines

de Europa,

que es en nuestra EspaDa, y de alii se viene a mas andar a esta tierra, que es en 10 mas ultimo de Occidente. [...] l Pues no allegara el querer y gracia de Dios hasta adonde allegan las naos? Si,y muy mas adelante, pues en toda la redondez de la tierra ha de ser el nombre de Dios, loado, y glorificado, y, ensal~do. Y comojloreciô en el principio la Iglesia en Oriente, que es el principio dei mundo, bien as! en elfin de los siglos tiene dejlorecer en Occidente que esfin dei mundd', Historia, ill,9, p.334. 2 Sur les motifs des implications personnelles de Motolinîa et des franciscains cf BAUDOT, Georges. Le "complot" franciscain contre la première audience de Mexico. Dans CM.H.LB. Caravel/e, Toulouse, 1964, n02, p.15-34, idem dans La pugna Franciscana. Mexico, 20 1990, p.37-57.

L'évangélisation XVIe siècle

des Indiens du Mexique central et ses limites au
Eric ROULET1

Robert Ricard, dans un ouvrage fameux publié en 1933, dressait un portrait assez élogieux de l'évangélisation des Indiens de Nouvelle-Espagne en puisant abondamment dans les nombreuses chroniques religieuses du XVIe siècle. Mais cette "conquête spirituelle" a-t-elle connu la réussite qu'on lui prête? L'analyse des méthodes et des intentions ne peut sufftre à dresser un quelconque bilan de cette action. Aussi, nous avons voulu tenter de mesurer le travail accompli par les clercs (religieux et prêtres séculiers) sur le terrain en privilégiant le point de vue indigène, à partir notamment des documents où les Indiens s'expriment (procès, testaments, donations). D'autre part, nous avons voulu comprendre cet impact en regardant les acteurs de cette aventure. Nous nous sommes ainsi attachés à examiner premièrement les personnalités des évangélisateurs Qes caractères des hommes, leurs motivations sont des ressorts essentiels dans cette affaire) et secondement la façon dont les Indiens avaient perçu le christianisme et élaboré une réponse à l'évangélisation2.

I. Comment évangéliser les Indiens?
L'évangélisation des Indiens du Nouveau Monde s'inscrit dans un contexte, celui de la découverte du continent américain. Elle est nécessaire. Elle est une des justifications des concessions territoriales octroyées aux rois catholiques par le pape Alexandre V par la bulle Inter caeteradu 4 mai 1493. Elle est aussi organisée par eux car ils détiennent le patronage des Indes. L'évangélisation des Indiens est mise entre parenthèse durant la conquête de la Nouvelle-Espagne et il faut fmalement attendre la venue des trois franciscains flamands, Juan de Tecto,Juan de Aora et Pedro de Gante, en 1523, et des Douze, en 1524, pour que la mission commence. Les franciscains en seront d'ailleurs les principaux animateurs pendant les années 1520, les dominicains ne sont qu'une poignée et les premiers évêques ne viennent en Nouvelle-Espagne qu'en 1527 et 1528. Les premiers franciscains, les trois flamands et les Douze, vont imprimer une image durable du religieux franciscain en NouvelleEspagne. Le choix qui s'est porté vers ces hommes n'est pas le produit du hasard. Il n'est peut-être pas innocent que les premiers viennent du couvent de Gand, la ville natale de l'empereur Charles-Quint. Quant aux Douze, ils viennent de la province de San Gabriel d'Estrémadure, un des bastions de la réforme religieuse en Espagne.
1 PRAG, Université de Reims. 2 On trouvera ici un résumé de la thèse: ROULET, Eric. Indiens etpratiques indigènes.Réalité et impact de la Uconquétepirituelle" en Nouvelle-Espagne au XVIe siècle.Thèse de doctorat, Université de s Reims, 2005; à paraître aux Presses Universitaires de Rennes (2008). 21

1. Les axes de la mission Les religieux ont obtenu du pape de nombreux privilèges pour mener leur mission. La bulle Alias fe/iris de 1521 permet aux ordres mendiants de prêcher et de donner les sacrements. La bulle Exponi nobisfeelsti dite Omnimoda du 9 mai 1522 transmet aux franciscains et aux autres ordres l'autorité apostolique du pape partout où il n'y a pas d'évêque ou bien si ceux-ci sont à plus de deux jours de marche. A peine arrivés, les franciscains s'attellent à leur mission. TIs entendent détruire les idoles, convertir les caciques, former les enfants et enseigner la doctrine chrétienne aux populations. Quelles sont les réussites de ces axes de la mission? Il convient pour les religieux de détruire au préalable toute trace de l'ancienne religion. Chaque nouveau village visité, chaque nouvelle région parcourue voit selon eux son lot de destruction d' "idoles", entendons par idole toute manifestation sous une forme matérielle d'une divinité ou en rapport avec une divinité, ce qui peut être un objet de culte, une représentation anthropomorphe ou figurée d'un dieu Qes fameuses pierres précieuses ou chalchiuitlqui représentent les cœurs des idoles), des manuscrits indiens où apparaissent leurs dieux. Mais les destructions d'idoles n'ont peut-être pas été si systématiques. TIexiste un décalage entre l'arrivée des religieux dans un endroit et les destructions des idoles et des temples. Et puis, les cultes rendus aux idoles perdurent sur le haut plateau pendant toutes les années 1530, comme l'attestent les nombreux procès de l'Inquisition. L'épiscopat mexicain rend compte de l'existence de nombreux temples indiens debout en 1537. La monarchie invite à les détruire avec prudence afm de ne pas heurter la sensibilité des populations indigènes. La lutte contre les idoles semble une tâche démesurée tant elles sont nombreuses, et vaine dans la mesure où les Indiens reconstruisent leurs sanctuaires et fabriquent de nouvelles idoles. Et puis, les Indiens cachent dans des grottes (bien souvent un lieu ancien de sacrifice) ou chez eux les statues et les objets de culte anciens Qe cacique de Tetzcoco, l1achiachi Coatecatl, met des idoles dans les murs de sa maison en 1522), d'autres les enterrent. Parfois, les Indiens les remisent simplement dans les estanciasdu village, loin des regards des clercs qui fréquentent les chefs-lieux, les cabeceras. Les Indiens tentent de contenter leurs nouveaux maîtres en livrant une partie des idoles, comme à Izucar et à Matlatlan. Nous observons le même phénomène en pays zapotèque. Si l'on en croit Motolinia, les Indiens n'hésitent pas à fabriquer de nouvelles idoles pour pouvoir les remettre aux Espagnols et éviter ainsi les mauvais traitements. TI apparaît donc que la destruction des idoles n'est pas un préalable à l'évangélisation. Les premiers baptêmes furent administrés par les religieux dans une grande simplicité cérémonielle, juste avec de l'eau. Quelques paroles essentielles sont aussi prononcées. Les baptêmes sont des baptêmes collectifs. Les augustins et les dominicains manifestent rapidement certaines exigences. Les augustins ne baptisent les adultes que quatre fois l'an : à Pâques, à Noël, à la Pentecôte et pour la Saint Augustin. Les enfants peuvent recevoir le baptême tous les 22

dimanches. TIs accordent de l'importance à la catéchèse. Pour les dominicains, la connaissance de la doctrine chrétienne est un préalable incontournable pour qui prétend au baptême. Les conversions ont été nombreuses, plusieurs millions en une dizaine d'années, assurent les missionnaires. Le seul document dont nous disposons pour tenter une évaluation chiffrée sont les livres de tribut en nahuatl de six villages du Morelos (Huitzillan, Quauhchichinollan, Tepoztlan, Molotlan, Tepetenchic, Panchimalco) des années 1535-1540. TIsmontrent une très grande diversité de situation dans des villages pourtant voisins. A Quauhchichinollan, Sarah Cline ne compte que 4% de convertis tandis qu'à Tepetenchic, ils sont 84%. Les écarts sont considérables. On ne peut imputer cela à une diversité des intervenants dans la zone, les villages sont tous des visites des dominicains. On peut se demander si cela ne témoigne pas plutôt des résistances des Indiens. Assurément, tous les Indiens ne sont convertis même s'ils ont un prénom chrétien ou se disent chrétiens. Qui sont les convertis? Dans un premier temps, on baptise surtout les caciques. Le but est de toucher les élites. Elles doivent montrer la voie à suivre aux Indiens. C'est ce que l'on appelle la conversion par en haut. Le deuxième groupe visé par les religieux sont les enfants, et notamment les fds de caciques. TIs constituent, à leurs yeux, la génération qui, passée par leurs mains, aidera au rayonnement du catholicisme et à la fondation de la nouvelle Eglise d'Amérique. Vers 1535-1540, 78 à 83% des enfants du Morelos sont baptisés. TIs représentent à eux seuls plus des deux tiers des baptêmes effectués. Les enfants sont pris très tôt en charge par les religieux et des écoles sont fondées. L'école San José de los Naturales fondée à Mexico en 1527 par Pedro de Gante accueille entre cinq cents et six cents élèves. Il est difficile de savoir combien d'écoles existent, de toute façon, aussi nombreuses soient-elles, elles ne touchent pas tous les enfants. Le collège Santa Cruz de Tlatelolco vise même à constituer un clergé indigène. L'ordination des Indiens est évoquée à demi-mots lors de la junte de 1539. Cette éventualité rencontre l'opposition des dominicains et d'une partie de la société coloniale. Les enfants deviennent les auxiliaires importants des religieux. TIs servent de relais pour l'endoctrinement en répétant les sermons qu'ils ont entendus aux autres Indiens dans leur village. Ce sont aussi des interprètes indispensables. Leur tâche la plus manifeste est la dénonciation des idolâtres. De jeunes Indiens de Tetzcoco détruisent des idoles cachées dans des grottes dans la région d'Otumba. A 19uala, ils dénoncent leur cacique, don Juan, en 1540, pour sa mauvaise conduite. Ils vérifient si le cacique de Totoltepec, don Juan, se rend bien à l'église. Parfois, ces enfants dénoncent leur entourage immédiat. Le jeune Gabriel raconte devant le tribunal de l'Inquisition que son père Cristobal, cacique de Ocuituco, s'enivre et fait des incantations au soleil et à la lune. Le fds du cacique de Matlatlan, Anton, reconnaît que son père boit et n'accomplit pas ses dévotions de chrétien. Antonio accuse son père, don Carlos, de l'empêcher d'être endoctriné pac les frères. L'intérêt porté par les religieux aux enfants n'est pas toujours du goût des caciques. Certains caciques empêchent

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délibérément l'évangélisation de leur enfant. Le cacique de Matlatlan ne fait pas baptiser sa fille malgré l'excommunication posée sur le village. Don Melchior, cacique de Totolapa, n'envoie pas ses enfants chez les frères écouter la doctrine chrétienne. Le cacique d'Iguala, don Juan, ne fait pas baptiser son ftIs. On retrouve ces attitudes des caciques plus tard dans le pays zapotèque, dans la Mixtèque et au Yucatan. Le rôle des enfants pour débusquer les idolâtres connaît ses limites. Les fus en s'opposant à leur père s'écartent de la dévotion fuiale promue dans le monde indien qui transparaît dans les discours anciens. Cela conduit parfois au drame. Acxotecatl, seigneur de Atlihuetzia, rune des seigneuries de Tlaxcala, tue son ftls aîné, Cristobal, qui fréquente le couvent des religieux. Des villageois de Tlanacopan laissent entendre à demi-mots que le papa otomi, Alonso Tanixtetl, a fait disparaître son ftls car il était proche des franciscains de Mexico et détruisait les idoles. En privilégiant la conversion des caciques et des enfants, les religieux délaissent, semble-t-il, les autres catégories de la population indienne: les plus âgés, les femmes et les esclaves. Les sources mentionnent bien souvent des personnes âgées qui demeurent en dehors de l'Eglise. Les vieilles personnes leur semblent bien plus difficiles à atteindre car les modèles précolombiens les ont formées. Et puis, elles apparaissent bien souvent réfractaires au christianisme. Ce sont des idolâtres irrécupérables. Molina, plus nuancé, propose, afm de les amener dans l'Eglise, d'exiger moins de connaissances chrétiennes de leur part dans Doctrina christiana breve,en 1546. De nombreuses femmes de caciques ne sont pas baptisées. Comment expliquer ce peu de souci pour les femmes? Sont-elles pensées comme des personnes de second rang? Elles sont pourtant assidues aux offices, les dominicains se plaignent d'ailleurs de ne voir dans les églises que les femmes et les enfants. Mais en est-il vraiment différemment en Europe? Les esclaves des Indiens sont bien souvent oubliés eux aussi. Ainsi, sur les trente esclaves dont dispose la communauté de Tepoztlan vers 1535, dix-sept ne sont pas baptisés. Le seigneur de Tepetenchic a six esclaves dont trois ne sont pas convertis. Il peut s'agir d'une politique consciente: leur statut

inférieur a pu conduire les religieux à remettre à plus tard leur conversion.
Afm de faire des Indiens de bons chrétiens, il convient de leur enseigner la doctrine de l'Eglise. L'évêque de Mexico veut que l'on leur apprenne le Notre Père,l'Ave Maria, le Credo,le Salve Regina et le signe de croix. Les religieux rédigent des catéchismes en langue indienne ou à base de dessins. D'autres religieux privilégient une méthode visuelle à partir d'images illustrant les notions clés du christianisme. Dans les églises et les couvents, les religieux font peindre des scènes qui illustrent les grands moments de l'histoire chrétienne. Mais, afm de toucher le plus grand nombre, les religieux font jouer par les Indiens des saynètes en langue indigène tirées de passages de la Bible ou d'autres événements marquants du christianisme, comme la lutte contre les musulmans. Malgré tous ces efforts, les Indiens savent peu de choses et leurs connaissances semblent superficielles. Il apparaît au détour des procès de l'Inquisition dans les années 1530 et 1540 que peu d'Indiens convertis connaissent leurs 24

prières. Ainsi le cacique de TIapanaloa ne peut réciter ni le Notre Pèreni 1~ve Maria alors qu'il est baptisé depuis onze ans. Le ftIs du cacique de Totolapa ne sait que 1~ve Maria alors qu'il est baptisé depuis quinze ans. Maria, quoique baptisée depuis cinq ans, n'a jamais entendu la doctrine chrétienne. Mais l'espace américain n'est pas original dans ce domaine. Dans l'archevêché de Tolède, en Espagne, avant 1550, 26% de la population ignore ses prières. TIest vrai que l'enseignement dispensé par les frères connaît de notables aménagements en fonction des publics rencontrés et des volontés propres. L'enseignement se réduit parfois à l'apprentissage de quelques prières. Pragmatique, Motolinia penche pour n'enseigner dans un premier temps que le Notre Père et l'Ave Man:a. Les autres prières, les dix commandements, le signe de croix suivront. Les franciscains du couvent de Tula avouent n'enseigner aux Indiens que les articles de la foi, les sacrements, les commandements de l'Eglise. A Totoltepec, on n'enseigne que l'Ave Maria et le Notre Père.Le fait de ne pas connaître ses prières ne signifie pas que l'on n'est pas chrétien, mais assurément que l'on est mal endoctriné. Les Indiens viennent rarement à l'église pour la messe dominicale de leur plein gré. Ils parlent durant l'office et sortent parfois de l'église durant le sermon. La participation aux offices génère peu d'enthousiasme. Les vicaires d'Indiens déplorent particulièrement l'absence à la messe des élites locales qui donnent un mauvais exemple aux habitants du village. Faut-il s'étonner de cette faible fréquentation des églises le dimanche? Si nous regardons l'Europe du XVIe siècle, le culte dominical est lui aussi peu prisé en milieu rural, notamment lors des grands travaux des champs (semailles, moissons, labours). Du coup, les augustins modèrent leurs exigences et se contentent de faire venir à l'église de la cabecera une personne par foyer. L'évaluation de la compréhension et du respect des sacrements de l'Eglise, notamment le mariage et la confession, ~es autres sacrements chrétiens sont peu dispensés aux Indiens), s'avère délicate. Le sacrement de confession se diffuse tout doucement dans les années 1520. Les Indiens se montrent peu loquaces. Ils se contentent d'acquiescer à ce que leur dit le prêtre et restent vagues sur la nature et le nombre de leurs péchés. TIs sont méfiants et prêtent aux religieux de mauvaises intentions dans leur questionnement sur leur vie privée. Mais certains Indiens semblent avoir bien intégré le principe de la confession chrétienne, ils viennent se confesser après avoir accompli des sacrifices afm de ne pas être poursuivis. Contracter un mariage chrétien nécessite d'être converti. Dans la réalité, on célèbre des mariages même si les deux conjoints ne sont pas baptisés. Il doit aussi être librement consenti. Cette condition est difficile à tenir car dans le même temps, encomenderost clercs poussent au mariage des Indiens car les jeue nes hommes mariés doivent payer le tribut. L'établissement du mariage chrétien se heurte à la pratique largement répandue chez les Indiens du concubinage, un terme qui désigne toute relation entre homme et femme hors mariage. Le caractère indissoluble du mariage gêne aussi les Indiens quand la mésentente gagne 25

leur couple. Aussi les religieux se font-ils compréhensifs. TIs ne veulent pas affronter les Indiens sur ce terrain, qui leur est particulièrement cher, afm de garder le soutien des caciques. De ce fait, les Indiens ne basculent pas rapidement vers la monogamie. TI est difficile, faute de documents, de dire si les religieux ont usé de prétendues ressemblances pour faire passer le message chrétien en Nouvelle-Espagne. Mais on voit malles religieux avouer ce genre de choses alors même qu'on les accuse de mal évangéliser les Indiens. L'implantation des couvents sur les lieux des anciens sanctuaires précolombiens n'est pas systématique. Elle touche surtout les centres cérémoniels les plus importants. Le phénomène semble moins évident pour les villages. Quant aux Indiens, il n'est pas dit qu'ils se sont laissés abuser par de soi-disant ressemblances. TIs ont pu de leur côté s'en accommoder pour perpétuer leurs rites. 2. L'évangélisation est remise en cause dans les années 1540 Dès la fm des années 1530, la réussite de l'évangélisation connaît de sérieux doutes. L'archidiacre Juan Infante de Barrios raconte que dans la Huaxtèque, dans la province de Meztitlan, les choses sont comme il y a trente ans et que dans la province de Panuco, les sacrifices humains se pratiquent toujours. Les résultats ne sont pas à la hauteur des espoirs suscités. Deux événements importants participent à la remise en cause de la politique d'évangélisation: la guerre du Mixton, ce soulèvement des Indiens chichimèques qui coûtera la vie à des religieux, et le procès pour idolâtrie de don Carlos, le seigneur de Tetzcoco, la ville indienne soumise et chrétienne qui a abrité l'un des premiers établissements religieux franciscains. Les Indiens déçoivent. Ces affaires font éclater au grand jour les difficultés de l'évangélisation menée depuis une vingtaine d'années. L'évangélisation doit être reconsidérée. La diversité des approches et des pratiques du baptême par les différents ordres est montrée du doigt. Pour les premiers franciscains, les Indiens sont aptes à recevoir la foi catholique. TIsne sont pas responsables de l'idolâtrie, ils ont été pervertis par le diable. Les dominicains Tomâs de Ortiz et Domingo de Betanzos sont bien plus réservés sur les capacités des Indiens. Ces différences sont, il est vrai, parfois exploitées par les Indiens pour dénoncer le christianisme. L'évêque de Mexico, Juan de Zumârraga, tente d'harmoniser les positions et de donner une certaine cohérence à la politique d'évangélisation pour mieux ancrer le christianisme. Les juntes et les conciles se prononcent pour une homogénéisation de l'enseignement de la doctrine à travers l'élaboration de catéchismes car la diversité des approches doctrinales est perçue comme une source de désordre et de confusion pour les Indiens. L'accent est mis sur la compréhension des sacrements par les Indiens et notamment de la confession. Elle figure l'un des sacrements les plus importants de l'Eglise, doctrine très clairement exprimée par le concile de Trente et relayée par les conciles mexicains. Les résultats semblent décevants. L'archevêque de Mexico, Alonso de Monttifar, déplore qu'à Mexico à peine 6% des Indiens viennent se confesser. 26

Les clercs hésitent à donner la communion aux Indiens car ils doutent de leur compréhension du sacrement. Montlifar entend encadrer plus rigoureusement le travail pastoral et porte une attention particulière au respect de l'orthodoxie catholique et à la lutte contre toutes les déviances doctrinales. TI n'hésite pas à entamer des procédures disciplinaires contre les clercs pour propos hérétiques et à contrôler les écrits. Quelques doctrines jugées suspectes sont interdites comme la Doctnna brevede Zumirraga de 1544, les Dialogos de doctnna enstiana de Maturino Gilberti en 1560. Le concile de 1565 interdit la possession d'un sermonnaire ou d'un autre livre des saintes écritures aux Indiens. On les juge trop ignorants. Qu'importe que les Indiens ne sachent pas grand-chose à partir du moment où ils savent correctement ce qu'ils ont appris. TIs'agit d'une faible attente intellectuelle de la part des clercs. Dans ces conditions on ne s'étonnera pas que les conciles refusent l'ordination des Indiens, pourtant envisagée lors la junte de 1539. Le risque de contagion hérétique des Indiens est-il réel ou bien n'est-ce qu'un fantasme né et amplifié avec les premiers feux de la contre-réforme catholique en Nouvelle-Espagne alors que les pirates anglais et français, souvent protestants, menacent les côtes? Notons que les clercs qui émettent des propos hérétiques sont rarement en charge d'Indiens. Les religieux acceptent mal la nouvelle politique d'évangélisation car ils pensent leur bilan attaqué. TIs accusent les évêques de vouloir leur nuire. L'opposition entre évêques et religieux se cristallise sur la question de leurs privilèges. Le roi, attentif aux revendications des religieux, obtient en 1567 du pape Pie V la confirmation de leurs privilèges par le bref Exponi nobtsfecit. TIimpose le statu quo sur la question des dîmes, qui les oppose. La conquête spirituelle a modifié profondément le panorama américain, elle connaît cependant des limites, qui tiennent non seulement à la méthode d'évangélisation mais aussi aux hommes, aux évangélisateurs et aux Indiens.

II. Les clercs 1. Le nombre des clercs Une des premières difficultés rencontrée dans l'évangélisation est le manque de ministres. En 1559, les dominicains sont 213 et possèdent 32 couvents. En 1569, la province franciscaine du Santo Evangelio de Mexico compte 211 religieux pour ses 53 couvents. En 1571, il Ya 331 augustins. Tous les religieux ne sont pas auprès des Indiens, ils sont nombreux dans les grands couvents urbains de Mexico ou de Puebla. Le couvent San Francisco de Mexico abrite ainsi 40 frères. A l'inverse, celui de Totomehuacan n'a qu'un prêtre et un lego. Ils ne sont pas bien répartis sur le territoire. Les lieux des premiers établissements franciscains (fetzcoco, Huexotzingo, Tlaxcala et Mexico) ne doivent rien au hasard. Ce sont les zones les plus pacifiées. Ce sont aussi des centres indiens importants. Les religieux établissent d'autres maisons le long des 27

principaux axes de communication: la route du golfe qui va de Mexico à Vera Cruz et la route du Sud qui court de Mexico à Tehuantepec en passant par Oaxaca. En raison de leur faible nombre, les religieux entendent s'établir là où ils pourront toucher le plus possible de personnes, donc dans les régions densément peuplées. Elles représentent un poids économique certain. Les zones pauvres sont délaissées ou sont peu visitées. Les régions chaudes attirent peu les clercs en raison des mauvaises conditions de vie et du climat. Les régions montagneuses ou enclavées sont oubliées. Faute de religieux, voire de moyens fmanciers conséquents, des couvents sont abandonnés (souvent du fait des franciscains) mais, dans la plupart des cas, les couvents sont confiés aux autres ordres ou aux séculiers par crainte d'un abandon de la pratique religieuse et d'un retour au paganisme. Certains couvents couvrent de vastes zones comptant de nombreuses communautés fort éloignées les unes des autres. Les augustins de la région de Chiauhtla ont cinquante-cinq églises à leur charge. Certains villages ne sont visités qu'une ou deux fois en cinq ans au début des années 1550. Si les Indiens des cabeceras euvent être encadrés, ceux p des nombreuses estanciassont plutôt délaissés. L'augustin Juan de Vera concède qu'il ne visite que la cabeceraet les principales localités. TI faut dire que la doctrine de Meztitlan comporte plus de soixante-quatorze petits villages. Afm de renforcer l'encadrement des Indiens, de nouveaux religieux sont demandés aux provinciaux espagnols. Les chanoines sont sollicités pour intervenir dans les villages indiens. Cela ne suffit pas. Les évêques veulent que les clercs soient tous les jours aux côtés des Indiens des communautés dont ils ont la charge et favorisent l'implantation de prêtres séculiers. Dans la seconde moitié du XVIe siècle, 86 des 137 cabeceras e l'évêché de Tlaxcala ont des prêtres séculiers. d Les Indiens acceptent parfois mal l'arrivée des prêtres séculiers. Ainsi les Indiens de Huehuetoca, un village dépendant de Cuauhtitlan, mènent la vie dure au clerc qui a été installé contre leur volonté entre 1566 et 1568. Les Indiens de Zinacantepeque sont mécontents de la nomination d'un curé par l'archevêque de Mexico vers 1565/66. TIs protestent auprès du vice-roi Marcin Enriquez et obtiennent le retrour des franciscains. Les gens de Huexotzingo se plaignent du prêtre séculier que leur a imposé l'évêque de Tlaxcala et regrettent les franciscains. TIs participent aux actions violentes menées par les religieux contre les prêtres séculiers. A l'annonce de la nomination d'un prêtre séculier à San Pedro de Calimaya (Toluca), mille six cents Indiens suivent les franciscains pour détruire l'église en pleine nuit. A San Pablo Tecamachalco, les Indiens n'acceptent pas le prêtre séculier et détruisent l'église. Mais participent-ils de leur plein gré à ces actions? Cela ne traduit-il pas au contraire l'emprise des religieux sur les communautés indigènes dont ils ont la charge? Ces actions ne permettent pas d'écarter la possibilité que les Indiens aient accueilli favorablement la sécularisation des doctrines. Les Indiens peuvent s'accommoder du changement de pasteur parce que cela leur permet de défaire ce que les religieux ont fait et qui leur déplaît comme certains mariages. TIy a aussi des endroits où religieux et prêtres séculiers collaborent pour encadrer les 28