(ENTRE PARENTHESES)

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Gisèle Guillemot participe à 18 ans à la naissance de la grande aventure de la Résistance avec un groupe de jeunes gens dans la cité de Mondeville-Colombelles-Giberville. Après la dispersion du groupe, Gisèle Guillemot est rattachée à un groupe de la région caennaise qui entreprend des actions efficaces contre l'occupant durant deux ans. Membre du comité directionnel elle est arrêtée par la Gestapo de Rouen, jugée à Paris, déportée à Lübeck, puis à Ravensbrück et à Manthausen. Elle sera libérée en avril 45 par la Croix Rouge Internationale.

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Ajouté le 01 janvier 2001
Nombre de lectures 95
EAN13 9782296197930
Langue Français
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(Entre parenthèses)
De Colombelles à Mauthausen

Collection Mémoires du )(Xe siècle Dernières parutions
Marie-Gabrielle COPIN-BARRIER, Marguerite ou la vie d'une Rochambelle, 2001. Guy SERBAT, Le P.C.F. et la lutte armée, 1943-1944, 2001. Lionel LEMARCHAND, Lettres censurées des tranchées, 2001. Laure SCHINDLER-LEVINE, L'impossible au revoir, 2001. Marc CHERVEL (en collaboration avec Georges Alziari, Jean Brugié, Michel Herr, Léon Horard, René Paquet), De la résistance aux guerres coloniales,. des officiers républicains témoingnent, 2001. Jean-William DEREYMEZ (dir.), Etrejeune en Isère (1939-1945), 2001. Jean-William DEREYMEZ (dir.), Etre jeune en France (1939-1945), 2001.

Gisèle GUILLEMOT

(Entre parenthèses)
De Colombelles à Mauthausen
(Calvados) (Autriche)

1943

- 1945

Préface de Jean Quellien Postface de Thierry Ferai

Couverture: Dessin de Paul Smith

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal(Qc) CANADAH2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Ualia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@ L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-0986-9

À elles:
Les compagnes de ma longue errance en Allemagne, Mes amies de l'atelier de Cottbus, Celles de Ravensbrück que je connaissais moins mais pour qui j'ai une grande affection. Mortes à Ravensbrück ou à Mauthausen, survivantes ou disparues depuis, elles n'ont jamais reçu I 'hommage qu'elles méritaient.

Odile KIENLEN Morte à.Mauthausen le 14/04/1945 Elle avait 50 ans.

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Edmone ROBERT Institutrice à St Aubin -sur-Algot (Calvados) Arrêtée en décembre 1942 Morte en mai 1945 dans le convoi qui la rapatriait Elle avait 33 ans

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Jeanne SIV ADON (rescapée) Directrice de l'Ecole de Surintendance d'Usine à PARIS et Odile KIENLEN, sa secrétaire en 1941

Madeleine THOMAS, dite "Mag" Exterminée à Ravensbrück en mars 1945 Elle avait 36 ans Belle soeur de John HOPPER Arrêtée à Livry dans le calvados le 4 août 1941

Amis d'enfance de l'auteur et les quatre premiers compagnons de la résistance dès décembre 1940 à MONDEVILLECOLOMBELLES, dans le CAL VADOS

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Michel FARRE Né le 01/03/1921 Fusillé le 15/12/1941

Marcel DETERPIGNY né le 21/01/1921 tué le 19/01/1942

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Robert ESTIVAL Né le 01/04/1921 Fusillé le 01/06/1943

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François KALINICRENKO né le 08/10/1919 tué le 08/07/1943

PRÉFACE

Il Y a quinze ans de cela, j'enquêtais sur une série de sabotages commis par les résistants communistes du Calvados contre des trains de permissionnaires de la Wehrmacht, sur la ligne Paris-Cherbourg, non loin de Caen. Ce n'était pas une mince

affaire puisque les déraillements des 16 avril et 1er mai 1942
provoquèrent la mort d'une quarantaine d'Allemands. Jamais jusqu'alors, et nulle part ailleurs en France, la Résistance n'avait porté un coup aussi sévère à l'occupant. Il s'en vengea cruellement en fusillant sans merci, en déportant plus d'une centaine d'otages, mais aussi en engageant une poursuite acharnée contre les auteurs de ces coups d'éclat. La traque dura près d'un an, ponctuée de dizaines d'arrestations. Au printemps 1943, la résistance communiste était pratiquement démantelée dans le Calvados. La découverte providentielle d'un copieux dossier aux archives départementales me permit de suivre l'enquête pas à pas. Dans sa rage collaboratrice, la police française déploya des efforts frénétiques pour retrouver les saboteurs et leurs complices. Elle parvint progressivement à les identifier, d'abord par leur "pseudos" : "Jean", "Kléber", "Maurice", "Lucienne", "Annick"... "Annick" ? En mars 1943, grâce aux aveux d'un comparse, les policiers disposent enfin de son signalement: "Taille: un mètre soixante environ (la police était généreuse en ce temps-là!), cheveux noirs, figure ronde, âgée de 18 à 20 ans, vêtue d'un manteau noir, circulant avec une bicyclette de couleur sombre, paraissant usagée, une serviette de couleur marron suspendue au

guidon". Progressivement l'étau se resserre sur elle. "Annick" est arrêtée sur son lieu de travail en avril. Nous découvrons alors son identité réelle: Gisèle Guillemot, domiciliée à ColombeIles, employée au service du ravitaillement général à Caen. Puis nous perdons sa trace, pour ne la retrouver que deux ans plus tard sur une fiche établie à la Libération, dans le cadre d'un recensement des internés et déportés. Nous apprenons ainsi qu'elle a été condamnée à mort mais classée "Nacht und Nebel" (nuit et brouillard) et déportée en Allemagne, notamment à Ravensbrück. Elle a survécu à la terrible épreuve et vient d'être libérée en ce mois de mai 1945. On le voit, si nous devions nous contenter des archives, la vie et les épreuves des résistants et des déportés se résumeraient à bien peu de chose. C'est assez souligner l'intérêt capital pour l'historien de disposer du témoignage des rescapés. Mon ancien professeur d'histoire médiévale, Michel de Boüard, lui-même résistant et déporté, avait accepté de me mettre en rapport avec ses anciens camarades de combat. La première personne qu'il me conseilla de contacter était Gisèle Guillemot. Il ajouta: "Elle a des idées bien arrêtées, mais je la crois très sincère" ; ce qui, dans la bouche de cet homme plutôt avare de compliments, constituait un véritable certificat. Un jour de février 1985, je rencontrai donc Gisèle, chez elle, à Paris, avec ce mélange d'émotion et d'excitation qui saisit l'historien à l'approche d'une étape importante dans ses recherches. Je ne fus pas déçu! Je découvris une petite femme volubile (n'atteignant certainement pas les cent soixante centimètres que lui accordait naguère la police), pleine de vitalité et d'enthousiasme, qui me conta son aventure et celle de ses camarades, m'apprenant bien des choses que les archives n'avaient pu me dire. Plusieurs heures durant, nous avons échangé nos informations; elle me livrant un vécu, moi les froides informations puisées dans de vieux papiers. Cette première rencontre fut suivie de bien d'autres.

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"Pourquoi ai-je survécu à la déportation ?" s'interroge Gisèle au début de ce livre. La réponse viendra immédiatement aux lèvres de tous ceux qui la connaissent. Elle est dans cette incroyable énergie qui la pousse aujourd'hui encore à rencontrer collégiens et lycéens, aux quatre coins de la France, pour leur livrer son expérience et le sens du combat indissociablement lié à sa vie. Décidément, cette petite femme est une grande dame.

Dans les souvenirs que vous allez découvrir, Gisèle Guillemot parle peu de son action dans la Résistance, se présentant avec trop de modestie comme un simple "agent de liaison". Éveillée à la politique, comme beaucoup de jeunes gens de son âge, par les événements du Front populaire, elle n'a pas tardé à intégrer un petit groupe de résistance formé dès la tin de l'année 1940, à l'heure où dans les rangs du parti communiste beaucoup s'interrogeaient encore sur la conduite à tenir. Avec elle, quelques copains du "Plateau", la cité ouvrière de Colombelles, aux portes de Caen. Aucun ne survivra à la guerre. Marcel est mort en janvier 1942 des suites d'une blessure contractée en essayant d'échapper aux Allemands; Michel a été fusillé à Caen en décembre 1941, Robert dans la Sarthe en juin1943 ; François a péri les armes à la main à Chambly, dans l'Oise, en juillet de la même année. Gisèle, quant à elle, est entrée au Front national, le mouvement de résistance mis sur pied à l'initiative du parti communiste au printemps 1941. Elle ne tarda pas à en devenir l'une des chevilles ouvrières, côtoyant journellement ou presque les principaux responsables départementaux et régionaux, parcourant la contrée en tous sens sur son vélo, de Deauville à Vire et de Bayeux à Lisieux, pour transmettre des ordres, recueillir ici des informations, prendre là des contacts... Elle devint aussi responsable pour le Calvados du Front patriotique de la jeunesse, l'organisation de jeunes du Front national. À l'occasion, elle participa également à des coups de main. Elle me conta ainsi comment, par une nuit de septembre 1942, elle monta le gué, un peu tremblante, avec entre les mains un pistolet qui lui paraissait énorme, se demandant avec angoisse quel usage elle pourrait bien

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en faire, tandis que "Kléber" s'ingéniait à saboter des stocks allemands entreposés dans le hall des expositions de la foire de Caen. Gisèle Guillemot tombe aux mains de la Gestapo Ici commence son récit. Laissons-la nous conter la histoire. Elle le fera infiniment mieux que nous ne faire, avec une grande justesse de ton et une d'humanité. en mai 1943. suite de son pourrions le bonne dose

Jean Quellien Maitre de conférences en histoire contemporaine Université de Caen

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AVANT-PROPOS

Pourquoi plus d'un demi-siècle après notre retour sommesnous si nombreux parmi les survivants des camps de concentration à éprouver impérativement la nécessité de laisser une trace écrite de ce qui a été sans doute la période la plus importante de notre vie? Peut-être avons-nous le sentiment que chacun de nous a vécu des moments exceptionnels, ressenti des émotions uniques, et porte en lui une parcelle de la réalité du camp qui doit participer à l'appréhender dans son ensemble. Les déportés ont toujours été un peu frustrés par tous les récits, même les plus réussis. Il y manque à chaque fois une dimension. Sans doute parce que chacun de nous a vécu la déportation suivant son âge, sa culture, sa sensibilité et qu'il n'y a pas de mots pour dire la somme des souffrances accumulées dans un seul jour de la vie d'un concentrationnaire. Peut-être aussi cette volonté de laisser une trace écrite qui taraude beaucoup d'entre nous n'est-elle, après tout, que l'ultime tentative de survivre à notre propre mort, tant est puissant cet instinct de vie qui nous a aidés à surmonter le pire. Quand j'ai écrit le texte qui suit dans les dernières semaines de mon séjour dans les camps et dans les premiers jours de mon retour, ce n'était certes pas pour la postérité, ni pour une hypothétique descendance que je n'imaginais même pas, mais juste pour retrouver un jour des impressions effacées, comme devant une photographie jaunie. Au cours de nos quatre-vingt-neuf jours d'errance à travers le Reich, avant les prisons et le camp, Edmone

Robert et moi avions déjà pris la mesure de la fragilité de la mémoire, notre incapacité à nous souvenir. Nous en avions conclu qu'il faudrait écrire au plus vite notre aventure si nous lui survivions. Edmone hélas n'est pas revenue. Dans le carnet jaune trouvé dans un commando de Ravensbrück j'ai écrit clandestinement et fébrilement ce qui me frappait le plus dans mon parcours hallucinant. J'ai négligé des détails, la couleur des camions libérateurs et des croix qui les transformaient en convoi sanitaire, les patronymes de beaucoup de mes compagnes, connues seulement par leurs prénoms, parfois leur lieu de vie. Surtout je n'ai noté aucune date, comme si le temps avait perdu ses repères. Il nous restait juste les saisons, les fêtes religieuses, le quatorze juillet, quelques anniversaires. Aujourd'hui ce sont toujours les mêmes images qui surgissent. Les plus terribles qui peuplent encore mes insomnies et mes cauchemars. Et celles des moments suspendus, un anniversaire à Ravensbrück avec l'offrande d'un tout petit bouquet de trois rondelles de pommes de terre découpées en fleurs, les fous rires sous un châlit ou nous nous cachions à deux ou trois pour échapper au travail et à la furie du kapo qui nous pourchassait, les chansons de Tante Jeannot, l'humour d'Antoinette et de Juliette, la tendre rudesse d'Odile, le sourire d'Anne-Marie. Dès notre retour, certains d'entre nous ont eu la force morale et physique de réintégrer la vie sans trop de difficultés. Peut-être parce que la chance qui les avait soutenus au camp ne les a pas abandonnés. Quelques-uns ont repris des études souvent brillantes leur pennettant une insertion réussie dans la société. D'autres se sont réinvestis dans leurs professions valorisantes d'avant la guerre, ou dans des activités politiques et philosophiques selon leurs convictions. Plusieurs se sont ressourcés en s'investissant dans diverses associations et amicales des camps. Mais les autres? Plus fragiles, définitivement abîmés sans qu'ils en aient peut-être conscience, qu'ont-ils fait de leur vie? Peut-on prendre la mesure des dégâts psychologiques de tout ce temps entre parenthèses? Sans compter pour beaucoup les drames du retour, les foyers désertés, les amours brisées, les disparus qui tout à coup prenaient tant de place. Curieusement aucun sociologue n'a

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travaillé sur cette population qui n'est jamais tout à fait revenue des camps, qui a mené sa vie dans une sorte d'indifférence, au "petit bonheur la chance", incapable de faire des choix qui demandaient un effort, de s'investir dans un projet, laissant le hasard décider. Maintenant que nous sommes au terme de notre chemin, je me demande si, comblés ou non, nous n'avons pas tous traîné une indicible nostalgie, de cette nostalgie dont Sartre disait qu'on ne peut l'assouvir parce qu'elle est, au fond, désir de rien. Alors les psys auraient-ils raison? Complexe de culpabilité du survivant? Primo Lévi a répondu oui. Je ne puis m'y résoudre. Comme tous ceux qui sont revenus, je n'ai pas cessé de me poser cette question: "Pourquoi moi?" Je n'ai pas cessé de me demander quels avaient été les critères de survie quand, hors de la hiérarchie, on faisait seulement partie de la piétaille concentrationnaire, sans nourriture supplémentaire, sans meilleur lit pour dormir, sans protection contre le froid, sans médicaments pour guérir, sans aide d'aucune sorte, sinon la main secourable et le réconfort d'un autre tout aussi misérable. Anne-Marie Vion, qu'on appelait Petite Source, avait juste mon âge. Jeunes résistantes nous avions eu presque le même parcours. Condamnation à mort par un tribunal militaire allemand, prisons françaises pour moi, belges pour elles, puis allemandes pour toutes les deux avant le camp. Pendant plus de huit mois, à Cottbus, nous avions dormi dans le même étroit châlit, travaillé dans le même atelier, mangé parfois dans la même gamelle, partagé une intimité de tous les instants sans la moindre possibilité d'hygiène. Elle est morte de la tuberculose et je ne suis pas devenue tuberculeuse. Pourquoi? Il n'y a pas plus de réponse que dans le cas d'un avion qui s'écrase au sol et dont un passager survit miraculeusement. Sauf peut-être pour ceux qui croient au ciel. Je pense qu'il y eut, au-delà d'une santé de fer, un seul facteur, la chance. Peut-être aussi une formidable envie de vivre. Pourtant j'ai eu pendant toute ma captivité une totale indifférence pour la vie et la mort. J'avais sans arrêt l'impression d'être deux: elle, cette inconnue, et moi. Quand nous étions en péril, moi se demandait toujours ce qu'elle devait faire. Avant que je décide, le danger était Il

passé, et j'en étais abasourdie. C'est peut-être cette indifférence, ce détachement, qui m'ont protégée de la peur et du désespoir qui tuaient autant que le typhus. Primo Lévi a évoqué pour la survie de certains rescapés, une "zone grise", hiérarchie dangereuse, qu'aucun déporté ne songerait à nier. La S.S., en mettant en place son système de fonctionnement des camps, avait parié sur la faiblesse de la nature humaine, mais cela n'a pas toujours fonctionné comme elle l'espérait. Elle n'avait pas imaginé qu'il pouvait y avoir au cœur de la nuit la plus obscure des espaces de lumière. Des hommes, des femmes, avec ou sans pouvoirs, ont rayonné comme des soleils. Grâce à ceux-là nous avons pu conserver, comme l'a si bien dit notre camarade Robert Antelme, "un sentiment ultime d'appartenance à l'espèce." Mais nos blessures étaient profondes et ne cicatriseraient pas facilement. À la prison de Fresnes, pendant notre procès, une surveillante avait été attendrie par mon jeune âge et pour me distraire m'apportait quelques livres. L'un d'eux, le Livre de San Michele d'Axel Munthe, m'avait inondée de bonheur. Je le lisais et le relisais. Par la grâce du verbe, j'oubliais ma cellule. Je me trouvais par enchantement tout en haut d'Anacapri, je contemplais la baie de Naples, le Vesuvio avec son nuage rose, les vestiges de Timberio, et il me semblait entendre les cloches de Capri, sentir le parfum du romarin et du myrte, et la bonne odeur des macaronis de Margherita. Il me fallait un moment pour me retrouver entre les quatre murs de ma cellule et je rêvais la nuit de la lune sur la mer. Le mirage perdurait au camp. Il me suffisait de fermer les yeux très fort pendant les appels, de penser à Anacapri et je m'évadais. J'entendais le chant des oiseaux qui faisaient étape sur le plateau avant d'affronter le large. Je me disais: "Si je survis, j'irai à Capri." À peine de retour en France, j'achetais le Livre de San Michele. Je m'aperçus alors que j'avais, autrefois, complètement occulté l'écrivain fascisant et violemment antisémite au profit de l'île. Mais les pages sur Capri, toujours aussi fascinantes, ne me projetaient plus sous le soleil d'Italie. Tout au contraire j'étais submergée d'angoisse. Je me

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retrouvais, tremblante, condamnée à mort entre les murs de Fresnes. Je ne pus faire le voyage que près de vingt ans plus tard. Tout en haut d'Anacapri j'eus un vertige. Je ne voyais pas la mer. Ni la Baie de Naples, ni le Vésuve. J'étais de nouveau à Fresnes. Je sentais l'odeur fétide de la prison. J'entendais les bruits dans le couloir, les chants qui accompagnaient ceux qui partaient au MontValérien. J'étais de nouveau derrière la porte de ma cellule, désespérée le jour de l'exécution de mes quatorze compagnons. Je n'ai expliqué à personne les raisons de mon malaise tant cela me paraissait fou. Je ne suis jamais retournée à Anacapri. C'est aussi vingt ans plus tard que j'eus, irrésistiblement, besoin de revoir un camp. Je choisis Mauthausen. Un beau soir du mois d'août, j'entrai seule sur le site et je m'évanouis au pied d'un monument. J'avais revu, dans l'allée, la colonne fantomatique d'avril 45 marcher vers la mort. La prison, le camp nous collaient à la peau comme une maladie incurable. Personne, il est vrai, ne nous aidait à la soigner. Beaucoup de ceux qui s'intéressent aujourd'hui à la déportation disent volontiers: "À leur retour les déportés ont refusé de parler." C'est vrai sans doute pour quelques-uns qui ont tenté de se ressourcer en faisant le black-out total sur ce qu'ils pensaient inexprimable. Je doute qu'ils en aient retiré un bienfait. Mais d'autres pourtant s'exprimaient assez fort pour être entendus. Langbein, Kogon, Rousset, Antelme... Malheureusement dans la plus totale indifférence. Primo Lévi, en Italie, connut le même rejet brutal. Si les associations, les amicales, qui se sont créées après le retour, ont si bien fonctionné, ce n'est pas seulement parce qu'elles avaient comme projet prioritaire la défense des droits des victimes, mais surtout parce qu'elles étaient un lieu de ressourcement. Les déportés y retrouvaient cette chaleur humaine qui leur faisait cruellement défaut, une complicité bienfaisante. Nous tentions d'évacuer par la parole, le rire, l'émotion partagée, cette somme de douleur qui nous étouffait. Je fus pendant longtemps de ceux qui ne parlaient guère, sinon dans des conditions très favorables. J'avais tenté les premiers 13

jours qui ont suivi mon retour de raconter ce qui la nuit me tenait éveillée. Quand je parlais des enfants arrachés à leurs mères, je vis dans les yeux de la mienne naître le doute. Elle me dit: "Tu n'exagères pas un peu ?" Nous disions là-bas: "Jamais ils ne nous croiront!" Mais ma propre mère! Le fossé creusé par cette petite phrase ne fut jamais comblé. Au camp, nous espérions que la sanction des criminels serait à la hauteur de leurs forfaits. Nous ne parlions pas alors de crimes contre l'humanité, mais nous sentions profondément que nous étions les témoins d'une agression sans précédent contre la Vie et les Hommes qui plongerait dans l'horreur et l'incompréhension les générations à venir. Le châtiment devait frapper non seulement les nazis mais aussi chez nous en France tous leurs complices par conviction, intérêt, opportunisme ou lâcheté. Nous ne supportions pas l'idée qu'ils puissent se réinsérer dans la communauté sans expier. C'est pourtant ce qui est arrivé pour la plupart d'entre eux. On dit souvent que les parents d'enfants assassinés peuvent commencer le deuil quand les coupables sont punis. Nous n'avons jamais pu faire le deuil. Les condamnations de Nuremberg et l'exécution de quelques complices en France n'ont pas suffi à nous donner l'apaisement. Certains ont dénoncé une épuration aveugle et sanglante. Nous la trouvions dérisoire. Nous avons été blessés par la mansuétude des nouveaux dirigeants à l'égard des précédents. Nous supportions mal de retrouver à leurs postes à tous les niveaux les décideurs d'hier. C'était pousser trop loin la volonté de réconciliation. Je n'ai jamais faite mienne la déclaration de François Mauriac: "Il ne faut pas que la colère l'emporte sur la Justice." Comment n'y aurait-il pas eu colère? Pendant longtemps je n'ai pu rencontrer un agent de police sur les trottoirs parisiens sans me demander s'il n'avait pas été de ceux qui avaient entassé les familles juives dans les autobus qui les conduisaient à la mort via le Vel'd'Hiv. Même si je savais bien qu'il ne s'agissait pas des plus coupables. J'avais la conviction que les lâchetés accumulées avaient permis le pire. Mais ce qui m'a été le plus insupportable, ce fut de découvrir la complicité passive d'une partie de l'intelligentsia, des artistes, de ceux que je croyais l'élite. J'étais, et je suis toujours, bouleversée par le radieux sourire de Danielle Darrieux, l'adorable interprète du Premier Rendez-vous, 14

sur un quai de gare, le même d'où partaient les juifs, s'en allant offrir sa grâce au sinistre Goebbels à l'issue d'un voyage organisé par un de nos plus talentueux metteurs en scène. Même douleur devant un autre sourire. Celui de l'éblouissante Yvonne Printemps partageant le pain et le vin avec le Dr. Dietrich en grande tenue d'officier S.S., pour fêter le premier jour de tournage du film Je suis avec toi. Une profession de foi? Le dégoût aussi devant cette coupe de champagne dans la main du prestigieux Cocteau simulant l'admiration devant les statues du mégalomane Breker, pendant qu'à Buchenwald mourait Maurice Halbwachs et à Térézin Robert Desnos. En participant aux fêtes des nazis, pendant que des milliers d'enfants brûlaient dans les crématoires, ils donnaient quitus de leurs crimes aux assassins et entretenaient le désespoir et le découragement des gens ordinaires. D'une certaine façon ils niaient le sacrifice de leurs pairs qui se battaient pour en finir avec la barbarie. En expiation de leur monstrueuse indifférence, j'espérais qu'ils seraient tenus dans l'opprobre jusqu'à la fin de leurs vies. Quelques-uns sans d01:ltele furent, mais pour la plupart ils avaient déjà, un an après la libération de la France, quand nous sommes rentrés des camps, retrouvé leur statut et ne tarderaient pas à être comblés d'honneurs. Il en fut de même pour la plupart des écrivains, philosophes et autres penseurs dont le soutien aux nazis était bien plus idéologique. Je fus profondément déconcertée par le consensus qui les absolvait si généreusement... Fallait-il croire que le talent et le génie autorisaient toutes les dérives et que la solidarité de classe était plus forte que l'éthique? Je découvrais en même temps chez les gens de notre génération une énorme mauvaise conscience. C'est pourquoi, à notre retour, ils préféraient occulter cette période douloureuse et peut-être, pour certains, un peu honteuse. Ils participaient ainsi, plus ou moins consciemment, à la volonté de réconciliation ambiguë des politiques. Nous ne refusions pas de parler. La vérité est que les autres étaient volontairement aussi sourds qu'ils avaient été aveugles et lâches. Si je souffre aujourd'hui d'un complexe de culpabilité, ce n'est pas d'être revenue d'entre les morts, c'est d'avoir accepté cette dictature du silence, d'avoir aidé à

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l'occultation du crime, ce qui a participé sans aucun doute au réveil du fascisme provisoirement anesthésié. D'une certaine façon les révisionnistes et autres négationnistes nous ont rendu service. En provoquant notre colère ils nous ont redonné la parole. Après ce trop long silence qui a aidé notre serment des camps, "plus jamais cela", à devenir dérisoire, nous n'avons cessé de dénoncer le crime et les raisons du crime. Colloques, interventions à la télé, cassettes vidéo ou audio, écritures, vont laisser une trace indélébile dans l'histoire. Nous donnant, illusion peut-être, le sentiment d'aider nos petits-enfants à construire un monde meilleur. Il faudrait cependant éviter de sombrer dans la surestimation pathologique du témoignage, ce qui arrive de temps à autre. Peut-être parce que les septuagénaires que nous sommes aujourd'hui recouvrent deux fois la parole, celle du témoin dont on les a si longtemps privés et celle du vieillard de plus en plus relégué dans les ghettos de l'âge. Les témoignages nous réintègrent dans la vie sociale. Raconter à des adolescents la terreur concentrationnaire, la faim, le froid, l'humiliation, la peur, la mort, ces abysses de souffrance où nous a plongés le nazisme, armera-t-il ces jeunes contre les dangers qui menacent sournoisement la civilisation? Il serait affligeant qu'ils pensent que cet épisode de notre parcours fut un hoquet de l'histoire, inévitable comme un tremblement de terre et que cela n'arrivera plus jamais. Il faut leur apprendre en parallèle pourquoi et comment cela fut possible, les informer des événements qui ont eu lieu entre les deux guerres. Sans occulter que la défense d'intérêts particuliers, économiques, politiques, philosophiques, la peur de perdre de précieux privilèges, ont autorisé toutes les compromissions, les lâchetés, les dérives. Il faut qu'ils sachent que Hitler n'était pas une fatalité. C'est le rôle des historiens, des professeurs d'histoire de les informer. Pourtant, nous qui allons dans les écoles, collèges ou lycées, constatons que les manuels scolaires sont d'une discrétion indécente sur les responsabilités des démocraties occidentales dans la montée du fascisme. Notre "travail de mémoire" n'aura d'efficacité qu'autant qu'il sera conforté par ceux qui détiennent le pouvoir de dispenser la connaissance.

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J'aimerais que nos témoignages donnent aux adolescents qui les entendent la volonté de régir leur destin collectif, d'assumer leur responsabilité de citoyen, chacun avec sa particularité. Hanna Arendt l'a dit mieux que quiconque: "C'est dans la construction de notre singularité que s'exerce notre liberté. No~s ne sommes libres qu'autant que nous agissons."

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CAEN

- LA MAISON

A

D'ARRET

Allons, que la route longue nous contraint! Ainsi il vint et ainsi me fit entrer

Au premier cercle dont l'abîme est ceint.

(Dante, L'Enfer - chant IV)

BOUCLES D'OR

Nous sommes ce matin-là une douzaine de jeunes femmes penchées sur notre travail dans un bureau du ravitaillement général. Ils sont entrés sans frapper. Nous avons toutes levé la tête, surprises. À peine ont-ils franchi le seuil j'ai su que ma vie allait basculer. Claude, un grand gaillard de 18 ans, si blond que nous l'avions surnommé sans beaucoup d'imagination "Boucles d'Or", avait été arrêté cinq semaines auparavant. Il m'a tout de suite repérée au milieu du 2e rang. Son regard est devenu éperdu. Il a rentré la tête dans les épaules comme un animal pris au piège. Le policier qui l'accompagnait, trente-cinq ans peut-être, beaucoup plus petit, de type plutôt méridional, a dit tout de suite: "Personne ne bouge, c'est la Gestapo." J'ai su ainsi qu'il était allemand. D'un geste, il a ordonné à Claude de commencer son travail. Celui-ci s'est planté devant la première, au premier rang, l'a longuement examinée puis a fait un signe négatif. De même devant la seconde et la troisième. Alors un immense espoir m'a submergée. Peut-être ne va-t-il pas me reconnaître. Peut-être dira-t-il: "Elle n'est pas là." Il a déjà dû le dire dans les bureaux voisins. Je sais qu'il a donné beaucoup de preuves de sa bonne volonté à la police. Il pourrait maintenant aussi bien dire sans grand risque: "Elle n'est pas là." J'aurais pu ne pas être là. Ce matin on enterre Geneviève VIas, une jeune fille de notre cité. Nous étions deux dans le bureau à l'avoir connue depuis l'enfance. La responsable du service n'a pas voulu que nous nous absentions ensemble. Nous avons tiré au sort. J'ai perdu. Je crains qu'elle ait à regretter bientôt son intransigeance.

Claude continue son manège devant deux ou trois de mes compagnes. Je voudrais l'hypnotiser. "Je t'en prie! Je t'en prie! Ne me reconnais pas." Brusquement il se décide et d'une voix à peine audible: "C'est elle! " "Annick?" interroge l'Allemand, triomphant. "Elle ne s'appelle pas Annick", intervient le chef de bureau qui décline ma véritable identité. "Nous verrons, dit le gestapiste, Venez." La jeune femme écarte légèrement les bras, impuissante et consternée. Je murmure, résignée: "C'est le destin." "Qu'avez-vous dit? " hurle l'Allemand. "Rien, je n'ai rien dit, seulement ce n'est pas moi." "Nous verrons, répète-t-il encore. Si ce n'est pas elle, cette jeune fille reviendra dans une heure." Personne ne le croit. Nous sortons du bureau, traversons la cour. Tous mes collègues sont aux fenêtres. Au premier, derrière la vitre, très pâle, monsieur Adam, le directeur, se demande sans doute ce que je sais de ses activités. Je lui adresse un petit sourire et un signe discret de la main. Adieu!

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DANS LA RUE

Nous voici dans la rue. Nous marchons côte à côte, Claude, l'Allemand et moi. La Gestapo est toute proche, rue des Jacobins. Nous y allons à pied, en voisins. Personne ne fait attention à nous. Nous sommes des passants comme les autres. Je mets machinalement les mains dans mes poches: "Donne-moi ton arme", dit le Gestapiste. Je déteste qu'il me tutoie. Je lui tends ma lime à ongles. Il s'arrête et me flanque une gifle à me détacher la tête. "Fini de rire", dit-il. Du coup les gens ont des regards étonnés, mais ne bronchent pas. Peut-être pensent-ils que c'est un père qui frappe sa fille pour l'avoir trouvée dans les bras d'un grand blond. J'observe Claude. Il est gigantesque. Ses cheveux clairs font une tache de lumière. Boucles d'or! On dirait un Viking. D'un seul coup, de ses énormes poings, il pourrait assommer l'Allemand qui lui arrive à l'épaule et nous nous sauverions tous les deux. Mais il n'y songe pas. Il chemine comme un petit enfant docile. Regretterat-il un jour ? Nous voilà arrivés. La Gestapo s'est installée dans la villa du Dr Peeker, après son arrestation comme otagè en mai 1942, à la suite des attentats d'Airanl. Nul ne sait ce qu'il est devenu depuis son départ de Compiègne pour une destination inconnue. Le jardinet est à l'abandon, le hall d'entrée vide ou presque. Que sont devenus les meubles? Et la femme du docteur? Non seulement ils lui ont pris son mari, mais encore ils l'ont chassée de chez elle.
I

Deux opérations à AIRAN dans le Calvados à trois semaines d'intervalle,

les 16 et 30 avril 1942, ayant fait une quarantaine de morts et autant de blessés dans des trains de permissionnaires allemands sur la ligne CherbourgMaastricht.