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Étude sur la castramétation des romains et sur leurs institutions militaires

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512 pages

Depuis la renaissance de l’art militaire, bien des hommes éminents se sont occupés de rechercher quelles étaient les institutions militaires du peuple guerrier par excellence. Mais, préoccupés surtout du désir d’établir un système nouveau, ils n’ont étudié à fond que celles de ces institutions qui leur semblaient applicables aux armées de leur époque, ou bien encore, ayant en vue un écrit considérable, ils n’ont accordé que peu de temps à l’étude de ces institutions et s’en sont rapportés à des traductions infidèles.

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Alfred-Émile-Alexis-Eugène Masquelez
Étude sur la castramétation des romains et sur leurs institutions militaires
ARCHÉOLOGIE MILITAIREÉTUDE SUR LA CASTRAMÉTATION DES ROMAINS
I
Depuis la renaissance de l’art militaire, bien des hommes éminents se sont occupés de rechercher quelles étaient les institutions mili taires du peuple guerrier par excellence. Mais, préoccupés surtout du désir d’éta blir un système nouveau, ils n’ont étudié à fond que celles de ces institutions qui le ur semblaient applicables aux armées de leur époque, ou bien encore, ayant en vue un écr it considérable, ils n’ont accordé que peu de temps à l’étude de ces institutions et s ’en sont rapportés à des traductions infidèles. Ainsi, par exemple, jusqu’à ces derniers temps, il n’y a eu en France qu’un seul traducteur de Polybe, dom Thuillier, dont le t ravail a été littéralement reproduit à notre époque dans une collection littéraire où bien des personnes ont cru voir une traduction nouvelle et sé rieuse. Or, rien n’est mo ins sérieux et moins exact que la traduction que dom Thuillier publia en 1727, et le chevalier Folard, qui a écrit d’après cette traduction un commentaire sur les œuvres de P olybe, a commis bien des erreurs involontaires. Tout en rendant hommage à son mérite bien reconnu, on peut déplorer ces erreurs d’autant plus graves qu’à son nom s’att ache une grande autorité. C’est ce qui sera reconnu par tout militaire qui, possédant la langue grecque, confrontera le texte de Polybe avec la traduction dont Folard s’es t servi. Ne pouvant considérer aucune action de guerre telle que l’auteur grec l’a décrite, il a dû se livrer à une foule de conjectures, et les déductions qu’il en a tirées ont été bien souvent erronées : souvent aussi, il s’est récrié sur l’obscurité de P olybe, et cela bien à tort. Peut-être me sera-t-il permis, à ce propos, d’expri mer le regret de ne pas voir les traductions d’ouvrages spéciaux faites par des homm es attachés à ces spécialités. Ainsi, il sera nécessairement difficile à tout homm e étranger à l’art de la guerre de comprendre certains passages d’un écrivain militaire, et, d’un autre côté, s’il traduit les ouvrages de cet écrivain, il aura peine à employer les termes spéciaux et pourra commettre une erreur en traduisant une expression d éterminée par une autre qu’il croira équivalente. En effet, il y a dans toutes le s langues un choix d’expressions propres à chaque art en particulier, et l’on doit r endre cette justice aux anciens qu’ils employaient, en général, des termes d’une grande pr écision. Nous pouvons donner comme preuve de l’importance qu’ils attachaient à l ’emploi rigoureux de termes de la langue militaire, le soin pris par deux tacticiens dogmatiques, Arrien et Élien, d’expliquer les termes militaires qu’ils ont employ és. Nous avons aussi des fragments du vocabulaire de Modestus pour la légion et d’Ubic ius pour la phalange. C’est en nous y reportant que nous avons vu, par exemple, qu e dans la traduction de dom Thuillier les parapets et les galeries de mines de Polybe étaient changés en fossés et en parallèles. On oublie aussi trop souvent que l’œ uvre du traducteur d’un ouvrage didactique est d’autant plus ingrate, qu’il doit sa crifier toutes les grâces de son style à la nécessité de serrer le texte d’aussi près que po ssible. Comme nous venons de le dire, on a déjà beaucoup éc rit sur les institutions militaires des Romains, mais en ne donnant de toute s qu’un résumé très succinct. Il en résulte que les recherches faites par un homme s érieux sont sans résultat ou n’aboutissent qu’à des renseignements incomplets. D ès lors, il nous a paru utile de rassembler en un seul ouvrage tout ce que les histo riens de l’antiquité nous ont appris sur chaque partie de cet important sujet, en faisan t même parmi ces historiens un choix scrupuleux. Ce choix à faire entre les histor iens est indispensable : en effet,
ceux qui, à notre époque, croient pouvoir se faire une idée nette des batailles de Charles XII ou de la bataille de Fontenoy en lisant les élégants récits de Voltaire, tombent dans une grande erreur. Il en serait de mêm e de ceux qui étudieraient l’art militaire des anciens dans les brillants écrits de Tite Live et de Plutarque. Lorsque Tite-Live composa son histoire, il consulta les ouvrages des écrivains qui l’avaient précédé, et particulièrement ceux de Poly be, mais il établit ses récits militaires en homme qui cherchait surtout les grâce s du style. La tactique des Romains avait changé, mais il dédaigna d’y faire attention, et confondit perpétuellement les institutions militaires de son temps avec celles du temps des Scipions : si bien que, pour arriver à le bien comprendre quand il parle d’ actions de guerre, il faut d’abord se reporter à l’histoire de Polybe, puis comparer les institutions militaires indiquées par ce dernier avec celles qui sont mentionnées par les éc rivains sérieux qui l’ont suivi. Plutarque, qui copia Tite-Live, ajouta ses propres erreurs à celles de l’historien latin. Quand Végèce parut, les armées romaines étaient arrivées à la décadence, et il crut la combattre en faisant des extraits de plusieurs é crivains militaires déjà oubliés. C’eût été un travail excellent et utile s’il avait été fa it par un homme expérimenté et doué de discernement. Mais il ne fit qu’une compilation ini ntelligente, et, comme Tite-Live, confondit la tactique de Jules César avec celle des guerres puniques : du reste, il semble avoir tiré de laDiscipline militairede Caton l’Ancien ce qu’il a écrit de meilleur dans ses institutions. Enfin, les renseignements do nnés par Végèce sont généralement très sommaires, et il ne fait qu’effle urer les sujets les plus importants. En résumé, nous croyons qu’on ne peut prendre comme guides, dans l’étude des institutions militaires des anciens, que Polybe et Jules César pour les Romains, Thucydide, Xénophon, Polybe et Arrien pour les Grec s. Les autres écrivains qui ont traité la même question sont des rhéteurs ou des rê veurs étrangers à toute pratique, qui n’ont pris que dans leur imagination ces format ions rhomboïdes, orbiculaires, ovales, en scie, etc. Tout au contraire, chez les é crivains dont nous venons de donner les noms, les grandes opérations de la guerre sont exposées avec ordre et simplicité. On peut reconnaître, en voyant les expressions empl oyées par Polybe, que. pour le récit des combats et des autres opérations de la gu erre, il s’était entouré des renseignements les plus complets ; aussi son style est-il d’une grande précision. Il est aussi une remarque bien importante à faire à propos d’un écrit justement célèbre. Jules César nous a laissé un récit de ses campagnes d’autant plus brillant, qu’il n’a pas cru devoir entrer dans les détails mi nutieux de chaque opération : c’est qu’il savait que les Romains le liraient sans embar ras et sans avoir besoin d’éclaircissement. En effet, tous connaissaient l’o rganisation des légions, leur armement, leur manière de faire la guerre : mais no us, qui n’avons sur tout cela que des renseignements incomplets, pouvons-nous être ce rtains de comprendre les termes employés par cet illustre écrivain, comme le faisaient ses compatriotes ? L’étude des institutions militaires des Romains est particulièrement intéressante pour les personnes douées de l’esprit d’observation . Ce peuple, quoiqu’il régnât chez lui la plus grande discipline, et par suite le plus grand respect des règles établies, avait l’intelligence de l’art militaire tellement dévelop pée, qu’il n’hésitait pas à abandonner ses propres usages dès qu’il en trouvait de meilleu rs chez ses adversaires. Aussi sa tactique progresse-t-elle constamment : celle du te mps de Jules César n’a presque plus rien de commun avec celle du temps des Scipion s et de Paul Émile. On ne voit plus dans les guerres des Gaules, de Thessalie, du Pont et d’Afrique, ni ces manipules de cent-vingt hommes rangés en échiquier, ni ces tr ois lignes de hastaires, de princes et de triaires distingués par leur armement. César a représenté sa légion sous une
autre forme : tous ces manipules sont réunis et l’i nfanterie est partagée en dix cohortes, comprenant chacune de 5 à 600 hommes, tra nsformation qui semble devoir être attribuée à Marius. Ces améliorations suivent une marche progressive jusqu’à l’empire, puis, quand celui-ci tombe en décadence, la tactique perd de sa perfection en raison directe de cette décadence elle-même. Il est bien difficile de déterminer exactement ces progrès et ces altérations de l’art militaire chez les Romains, ainsi que l’époque où ils se manifestèrent, d’autant mieux qu e les anciens ne nous ont pas laissé leurs plans. La connaissance pratique de la guerre permet d’y suppléer en partie, et malheureusement c’est ce qui a manqué au x savants commentateurs Juste Lipse, Saumaise, Schelius et Casaubon. D’un autre côté, les militaires possèdent rarement une connaissance approfondie des langues mortes, et ne peuvent étudier le texte même des auteurs grecs et romains : on ne saurait trop le regretter. L’interprétation de ces textes présente du reste de grandes difficultés. Les quelques manuscrits qui nous sont parvenus datent, pour la p lupart, du moyen âge, et sont généralement l’œuvre de copistes distraits et ignor ants. Ces derniers ne pouvaient manquer de commettre bien des erreurs, d’autant mie ux que quelques-uns d’entre eux, ne se livrant à ce travail que pour s’exercer à écrire, y attachaient peu d’importance et ne se croyaient pas obligés d’obser ver une exactitude rigoureuse. Il faut voir un de ces manuscrits pour comprendre comb ien la lecture eu est laborieuse : la ponctuation manque et il n’y a aucune séparation entre les phrases ; souvent même il n’y en a pas entre les mots. Aussi, lorsqu’à la renaissance des lettres, on chercha à reconstituer les textes des écrivains de l’antiquit é, cette opération fut très pénible, et les savants qui publièrent les premières éditions d ’après les manuscrits, durent déployer une grande érudition. Ils corrigèrent le p lus grand nombre des fautes en prenant pour guides le génie de la langue et la sui te naturelle du récit. Ce travail a encore été perfectionné à notre époque par des homm es éminents qui, après d’intelligentes et patientes investigations, et d’a près des documents qui semblent authentiques, ont pu rétablir les textes, sinon dan s leur pureté primitive, au moins dans un état satisfaisant qui les rend intelligible s et probables. Les Angelo Mai, les C. Müller, les Mynas, etc., ont fouillé avec patience les bibliothèques de Florence, de Milan, du Vatican, de l’Escurial, du mont Athos, et c., et en ont tiré de véritables trésors. Nous devons citer particulièrement, en ce qui concerne les œuvres de Polybe : 1° le fragment trouvé à l’Escurial par C. Müller, dans un manuscrit qui a pour titre :Embuches tendues aux rois ; ce fragment appartient au quinzième livre et contient le récit des troubles qui suivirent la mor t d’Arsinoë et de Ptolémée Philopator, au commencement du règne de Ptolémée Épiphane ; 2° le fragment trouvé au mont Athos par M. Minoïde Mynas, appartient au vingt et unième livre et contient le récit du siége d’Ambracie. Nous ne nous occuperons, quant à présent, que de la castramétation : nous attachons à cette question une assez grande importa nce, parce que chez les nations qui ont fait la guerre avec méthode, il y a toujour s eu un rapport intime entre la manière de faire camper les armées et la manière de les faire marcher ou de les ranger en bataille. Après avoir donné le tracé rect ifié du camp décrit par Polybe, nous nous occuperons de l’ouvraged’Hyginus gromaticus,écrivain militaire fort ignoré. Ce titre degromaticust revêtu sontles fonctions que remplissait celui qui en étai  et peu ou point connus. On les trouve néanmoins indiqu és dans l’ouvrage de Julius Africanus dont nous donnerons un fragment court, ma is intéressant. Ses écrits portant 1 le titre deCestesens, d’après un ont été publiés dans la collection des mathématici
manuscrit de la bibliothèque du Roi. (Paris, 1693, Imprimerie royale.) Julius Africanus, qui vivait au temps d’Alexandre S évère était, d’après ce que nous dit Eusèbe, l’auteur d’une chronologie commençant à la création du monde : cet ouvrage est malheureusement perdu. Quant à ce que n ous possédons comme lui étant attribué, il faut remarquer avec Casaubon que les quarante premiers livres seulement sont bien de lui. Les dix-neuf livres sui vants sont tirés duPoliorceticon d’Ænas. Dans le premier chapitre de la partie consa crée à l’art de la guerre, chapitre traitant de l’armement des troupes, et dans le comm encement du second, qui traite des différents moyens de détruire l’ennemi, il donn e des détails intéressants et instructifs. Mais, dans la plupart des suivants, il n’est question que de choses qui dénotent la corruption et la décadence. Ce sont, pa r exemple, les moyens à employer pour empoisonner les puits, les rivières, les vivre s et même l’air que respire l’ennemi. Heureusement ces artifices sont généralement fondés sur les superstitions les plus absurdes. Son ouvrage fut composé à l’époque où les barbares, qui devaient renverser l’empire, commençaient à en attaquer les frontières . La peur qu’ils inspiraient aux Romains dégénérés engagea ces derniers à avoir reco urs à la perfidie et à essayer quelques-uns des artifices énoncés par l’auteur qui nous occupe ; mais ils n’en retirèrent presque toujours que la honte de les avo ir inutilement employés et une recrudescence de haine de la part de leurs ennemis. Je dois peut-être, en terminant ces quelques observ ations, m’excuser d’avoir osé me placer sur un terrain déjà exploré par tant d’ho mmes éminents ; mais j’ai supposé qu’on me pardonnerait de glaner quelques épis échap pés à une aussi riche moisson. Ce n’est pas non plus sans hésitation que je me sui s décidé à parler des Romains, et cependant l’expérience de ma vie militaire m’a bien des fois démontré qu’ils ont été nos maîtres et ont établi des principes immuables. L’étude de leurs institutions militaires sera donc toujours utile, et je pourrais le prouver ; mais des écrivains distingués l’ont déjà fait avec un talent supérieur , et particulièrement M. de la Barre-Duparcq, dans ses’utilité de son étude.Considérations sur l’art militaire antique et sur l
II
Polybe, écrivain judicieux et réfléchi, connaissait à fond l’art militaire des Grecs et des Romains, mais ses relations continuelles avec S cipion l’ont mis à même de donner des détails plus circonstanciés sur l’organi sation et l’armement de ces derniers. Quand il arrive à parler de leurs camps, il déclare que rien n’est aussi bien conçu, aussi digne d’admiration : aussi les décrit- il avec un soin tout particulier. L’approbation des ennemis du peuple-roi n’était pas moins complète. On sait que Philippe, roi de Macédoine, fut tellement frappé à la vue d’un de ces camps, qu’il ne put s’empêcher de s’écrier : « Les dispositions de ces barbares n’ont vraiment rien de barbare. » Cet éloge était précieux venant d’un de ces Grecs qui, fiers de leur civilisation raffinée, affectaient de mépriser tous les autres peuples. Plutarque attribue des paroles analogues à Pyrrhus, roi d’Épire. Ce gr and général, qui proposa aussi un mode de campement fort remarquable, et qui eut la g loire d’en faire adopter les principales dispositions par les Romains eux-mêmes, trouva que, même tels qu’ils étaient alors, leurs camps étaient admirables. Ses généraux, si intelligents et si expérimentés, s’étonnaient aussi en considérant cet te discipline parfaite, et cette installation qui différait tellement de celle qui é tait en usage chez les autres nations
que tout y était nouveau pour eux. On le comprendra en remarquant que les Grecs, quand la paix était venue, se livraient à la culture des arts et des sciences, s’ en rapportant, si la guerre éclatait de nouveau, à leur intelligence, à leur aptitude milit aire et aux inspirations de leurs généraux. Chez les Romains, au contraire, l’art de la guerre était l’objet d’une préoccupation incessante : les rares loisirs de la paix étaient consacrés chez eux à l’étude de tous les détails des opérations militair es et à l’instruction des troupes : celles-ci observaient la même discipline qu’en prés ence de l’ennemi, faisaient de longues marches avec d’énormes charges d’armes, de pieux et de vivres, établissaient des camps, en changeaient souvent, cr eusaient des fossés, élevaient des parapets et enfin sous la conduite d’hommes exp érimentés, se formaient à tous les détails de la guerre. Ils étaient donc toujours prêts à entrer en campagne, et quand l’ordre leur en était donné, loin d’en être surpris , ils se sentaient confiants et forts. La discipline rigoureuse à laquelle ils étaient habitu és tempérait leur ardeur, empêchait qu’ils commissent ces imprudences si funestes à la guerre et laissait à leurs généraux toute la liberté d’esprit nécessaire pour combiner leurs opérations. Ceux-ci attendaient donc patiemment le moment opportun, certains qu’ils étaient que, quand il serait venu, ils pourraient demander à leurs soldats tout ce qui serait humainement possible. Ou pourrait citer bien des circonstances où ces généra ux préférèrent laisser échapper une occasion qui semblait favorable, parce qu’ils n’y v oyaient pas une garantie absolue du succès et ne voulaient rien exposer aux hasards de la fortune. Si pourtant un revers venait à frapper les Romains, ils ne renonçaient pa s à la lutte, envoyaient à l’ennemi une nouvelle armée et se hâtaient d’en organiser un e troisième pour le cas où elle serait nécessaire : jamais de désespoir, jamais de désordre ; tout se faisait avec calme, avec méthode, suivant les règles prescrites. Les camps établis dans le champ de Mars à l’approche de l’ennemi étaient, malgré le voisinage de la ville, aussi réguliers, aussi dépourvus de tumulte que ceux qui se trouvaient au loin. Qu’il me suit permis de citer un exemple de cette sagesse, de ce prudent esprit de méthode. Paul Émile, l’un des plus grands généraux des Romains et des plus attachés à la conservation de l’antique discipline, renonça dans la guerre de Macédoine à une occasion qui semblait se présenter de battre Persée , parce que son camp n’était pas terminé. Sur les reproches qu’on lui en faisait, il répondit : « Nos ancêtres ne s’exposaient jamais aux chances d’un combat sans av oir d’abord établi leur camp, l’avoir soigneusement fortifié, et avoir pris toute s les précautions nécessaires à sa sûreté ; ils voulaient ainsi mettre leurs munitions et leurs blessés à l’abri de toute surprise et se donner un point d’appui. Les camps s ont utiles au vainqueur pour se reposer et se réorganiser : ils sont un refuge pour le vaincu. Combien de fois n’est-il pas arrivé que des armées retirées dans leurs camps après un revers ont pu attendre une occasion favorable, puis, exécutant une sortie inopinée, ont battu leurs ennemis ? Pour le soldat, le camp représente la patrie absent e, le retranchement et la tente sont sa maison et ses pénates. » Ainsi, les Romains ne voulaient pas que, dans quelq ue lieu ou quelque circonstance que ce fût, les camps fissent défaut. En temps de p aix, ces derniers étaient le foyer de la discipline et l’école de la guerre : en temps de guerre ils étaient la meilleure ressource et le plus puissant moyen de salut. Aussi , tout ce qui les concernait était-il l’objet d’une étude à laquelle on attachait une gra nde importance, et constituait une véritable science comprenant leur tracé, leur défen se, le choix des emplacements suivant les circonstances, l’installation des troup es, la distribution des travailleurs pour les retranchements, la disposition de ceux-ci ainsi que leur confection dans le moins
de temps et dans les meilleures conditions possible s. Lorsque, dans le courant d’une campagne, il devenai t nécessaire de changer le plan des opérations, on pouvait séjourner sans inconvéni ent dans ces camps si bien retranchés, et là, méprisant les insultes de l’enne mi, discuter en toute sécurité les nouvelles combinaisons à adopter. Celui qui sut tir er de cet avantage le meilleur parti, fut bien certainement cet illustre général qui, en gagnant du temps, sauva la république fort compromise par la témérité de ceux qui commandaient avant lui. Dédaignant le moyen habituellement employé pour vai ncre un ennemi, c’est-à-dire marcher à lui et risquer une bataille dont le succè s est presque toujours douteux, il préféra en employer un autre, temporiser, et apprit aux Romains à triompher sans rien risquer ou rien compromettre. C’est de cette époque que datent, pour les Romains, les perfectionnements apportés dans l’établissement de leurs camps : ils adoptent l’habitude de leur donner toujours la même forme, l es mêmes dimensions. Les Grecs, au contraire, reculant devant les travaux à exécute r, recherchaient avant tout pour leurs camps des points inaccessibles ou des emplace ments naturellement fortifiés par la nature, sans se préoccuper autrement de leur con figuration extérieure ou intérieure : peu leur importait que le terrain fût inégal ou mêm e rocheux, que les angles du camp fussent droits, aigus ou obtus, pourvu que les abor ds eu fussent difficiles. Les Romains, sans négliger les positions naturellement favorables, tenaient seulement à pouvoir régulièrement établir leur camp. Donc, si c ette régularité ne pouvait être obtenue sur les éminences placées à leur portée, il s n’hésitaient pas à camper en plaine, certains qu’ils étaient de se mettre, par l eurs travaux, à l’abri de toute insulte de l’ennemi. Ils prouvèrent souvent qu’ils avaient bie n raison d’agir ainsi. En effet, délivrés de toute préoccupation sur le choix des po sitions à occuper, ils pouvaient poursuivre sans relâche leur ennemi, et en même tem ps apprenaient à leurs soldats à compter plus sur leurs propres forces et leur indus trie que sur les avantages qu’ils pouvaient tirer de la configuration du sol. En un m ot, au lieu de se subordonner à la nature du terrain, ils appropriaient celui-ci à leu rs besoins. Cette méthode uniforme présentait bien d’autres ava ntages. Il n’y avait ni fatigue supplémentaire, ni temps perdu à chercher un emplac ement convenable : dès que le général avait trouvé ce qu’il faut dans tous les ca s, c’est-à-dire l’eau et le bois, il pouvait faire élever les retranchements, mettre ain si à couvert ses approvisionnements et ses blessés, hâter le moment du repos pour ses troupes et par suite les rendre plus tôt disponibles en cas de bes oin, occuper le point le plus important au point de vue stratégique, s’assurer de s fourrages, ne pas s’exposer à manquer d’eau, ce qui peut arriver quand on occupe une éminence, ne pas craindre d’avoir à décamper d’urgence el peut-être dans un m oment inopportun, avoir ainsi la faculté d’attendre l’occasion et le moment favorabl es, etc., etc. En outre, le soldat trouvait dans le camp un souvenir de la patrie : il en connaissait d’avance toutes les dispositions, toutes les rues, comme celles de sa v ille natale ; il savait dans quelle voie, dans quellestriga,dans quelle tente il pourrait se reposer, sur quel point il devait se rendre en cas d’attaque, par quelle porte il mar cherait à l’ennemi : aucune erreur, aucun désordre n’était possible, tandis que cela do it avoir lieu nécessairement dans un camp irrégulier ; tous les mouvements s’exécutai ent sans hésitation, rapidement et régulièrement. Ces dispositions furent conservées avec soin et rig oureusement exécutées pendant bien des siècles comme s’il se fût agi d’une loi pe rpétuelle et immuable ; et pourtant l’expérience d’hommes éclairés faisait réaliser suc cessivement des changements notables dans les autres parties de l’art militaire . On donnait toujours le même
emplacement au prætorium, au quæstorium, aux tentes des tribuns et des autres chefs ; on exécutait les mêmes retranchements, on c onservait les mêmes dénominations, quoique la raison d’être de celles-c i n’existât plus. C’est qu’on voulait que tout ce qui se rattachait à la discipline milit aire fût gardé avec un soin aussi religieux que la constitution même de la patrie. Ce respect pour l’ordre établi, ce caractère sacré et inviolable qu’ils attribuaient à la loi, sera l’éternel honneur des Romains qu’aucun autre peuple n’a égalé sur ce poin t si important. Aucune modification n’était adoptée si elle se trouvait en contradiction avec les principes posés par les ancêtres, et encore ne l’était-elle q u’après un examen long et réfléchi. Il résultait de cette règle invariable que les soldats connaissaient parfaitement tous les devoirs qui leur étaient imposés, qu’ils les accept aient sans murmurer, quelle que fût leur rigueur, et que leurs chefs, en se montrant in flexibles à propos du maintien de la discipline, acquéraient plus d’autorité que de hain e. Les châtiments étaient d’une grande sévérité, mais ils étaient écrits dans la lo i et toujours prévus par celui qui les subissait, sans qu’il eût à craindre d’une mesure a rbitraire. C’est pour avoir compris qu’ils devaient s’applique r avant tout à acquérir et à conserver cette discipline, que les Romains ont pu accomplir tant de hauts faits ; toutes les autres nations les ont admirés, mais cel les d’entre elles qui ont cherché à s’approprier leurs institutions n’ont pu arriver au même degré d’habileté, parce qu’il leur manquait à la fois le génie particulier de ce peuple si remarquable et les principes qui ont fait sa force. La perfection étant impossible ici-bas, on est forc é de reconnaître que le mode de campement dont nous parlons présentait quelques inc onvénients, mais ceux-ci étaient grandement atténués par la manière admirable dont s e gardaient les Romains. Ils consacraient à cette partie du service au moins un cinquième de leur effectif et avaient 2 établi un très bon système de postes et de sentinel les . Ce qui les y amena fut non-seulement leur expérience de la guerre, mais encore et surtout leur prudence excessive qui les engageait à prendre les précautio ns les plus minutieuses. Leur mode de campement était ordonné de telle sorte que le terrain nécessaire, mais celui-là seulement, fût occupé ; chaque portio n de terrain avait son emploi déterminé. La forme rectangulaire qu’ils avaient ad optée offre, du reste, un avantage particulier. On peut prouver mathématiquement que l a somme des côtés d’un polygone étant donnée, la plus grande surface embra ssée par ces côtés sera obtenue, si l’on donne au polygone la forme d’un carré. Donc , en adoptant cette forme, les Romains n’avaient à exécuter que le minimum de long ueur des retranchements et par conséquent diminuaient le travail. De plus, les por tions de retranchement en ligne droite sont plus solides, plus faciles à exécuter e t, en même temps, plus rapidement établies. Les portes et les angles saillants étaient munis de défenses accessoires et on y élevait souvent des tours, de même que sur le parap et qui, en outre, était presque toujours palissadé. Le fossé était assez large pour qu’on ne pût le franchir. Sur chaque côté du rectangle se trouvait une porte : il y en a vait donc quatre, nombre suffisant pour permettre facilement les sorties : une plus gr ande quantité d’issues eût nui à la solidité du rempart et augmenté les difficultés de la défense : deux larges voies, se coupant à angle droit, aboutissaient à ces portes e t facilitaient la circulation individuelle et les mouvements des troupes. Près du point d’intersection de ces voies était dressée la tente du général qui se trouvait a insi à portée de toutes les parties du camp, voyait tout, et occupait ainsi l’emplacement le plus convenable au point de vue de sa sûreté et de la facilité du commandement. Aut our de lui sont placés les autels,