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France: grandeur perdue

De
193 pages
Les conditions de l'histoire, autrefois, avaient paru prédisposer la France à un destin d'Etat multinational et multicolore (Etats-Unis de France et d'Afrique) liant les deux continents au-delà du pourtour méditerranéen. Aujourd'hui, le territoire de l'Europe se constitue comme territoire utile et exclusif pour la France, mais un territoire qui l'infériorise, lui enlève toute vocation de leadership personnel. Elle aurait pu avoir plus de 300 millions d'habitants; elle est valeur de 60 millions d'habitants englobée dans une masse dont elle n'est qu'un détail.
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Fmnœ:
grandeur perdue

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-05992-4 EAN : 9782296059924

Côme

MANKASSA

France:

grandeur

perdue

L'HARMATTAN

Points de vue Collection dirigée par Denis Pryen

Déjà parus

René NGANOU KOUTOUZI (sous la direction), Problématiques énergétiques et protection de l'environnement en Afrique, 2008. Calixte BANIAFOUNA, La Bataille de Brazzaville. 5 juin-15 octobre 1997. Le coup d'Etat le plus long et le plus meurtrier du monde: 10 000 morts, 2008. Ange Edouard POUNGUI, A cœur ouvert pour le Congo Brazzaville, mon beau pays. Entretien avec Calixte Baniafouna, 2008. André CHAMY, Saddam Hussein: le crime et la potence, 2008. Jean-Claude MA YIMA-MBEMBA, La Violence politique au Congo-Brazzaville. Devoir de mémoire contre l'impunité, 2008. Banianga MUNONGO, Congo-Kinshasa: le chemin de la démocratie, 2008. Jean BRUNA TI, De l'esclavage des Noirs à celui des camps nazis,2008. Jean-Roger ZIKA, Réflexions sur la question noire. Réponse à Gaston Kelman, 2008. Jean-Pierre AKUMBU M'OLuNA, Libres propos sur les réformes juridiques au Gabon, 2008. Gaspard MUSABYIMANA, Rwanda: le mythe des mots. Recherche sur le concept « akazu » et ses corollaires, 2008. Pierre MANTOT, Le projet de société des Matsouanistes, 2008. Juste Joris TINDY-POATY, À propos de l'œuvre de Pierre Claver Akendengué, 2008. Jean-Alexis MFOUTOU, La langue française et le fait divers au Congo-Brazzaville, 2008. Edna DIOM, Côte d'Ivoire. Un héritage empoisonné, 2008.

Sommaire

VENTRES MOUS DE L'ARABISME SECULAIRE C'ET AIT NOTRE RÊVE L'AFRIQUE « MANIPULABLE» LE DROIT D'INGERENCE POLITIQUE LA FRANCE DU PÈRE VICTOR THIEL LE TRAITÉ DE JEAN-PIERRE FARFELU (1660) LA COLONISATION, UN ECHEC FRANCO- FRANÇAIS L' IMMI GRATION DES NOIRS LA MEMOIRE EST L'INTELLIGENCE DES PEUPLES LE PRESENT ETERNEL AFRICAIN LA FRANCE DANS LE CHAMP DE LA MODERNITE AFRICAINE LA CIRCULAIRE DU GOUVERNEUR GENERAL FELIX EBOUE (1941) LA PROBLEMATIQUE DE LA DECOLONISATION DANS L' ASSIMILATION. ... LE RASSEMBLEMENT DEMOCRATIQUE AFRICAIN ET LA CITOYENNETE FRANCAISE LES APPLICATIONS DE LA LOI-CADRE DES SOUS-INDÉPENDANCES AUTRE GRANDEUR PERDUE

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Les conditions de l'histoire, autrefois, avaient paru prédisposer la France à un destin d'Etat multinational et multicolore (Etats-Unis de France et d' Afrique) liant les deux continents au delà du pourtours méditerranéen. L'Afrique Noire, elle-même alors française, se pensait unie à l'idéal français d'égalité universelle entre les hommes et les peuples même si, entre temps, la même France s'était fourvoyée dans des présupposés de domination colonialiste après une colonisation qui, paradoxalement, laissait certaines nostalgies en Afrique Noire. L'on sentait que le caractère fondamentalement progressiste de l'historicisme français aurait pu induire un autre type d'humanisme politique. Après la deuxième guerre mondiale, la France ne s'était-elle pas souvenue de l'essence humaniste de 1789 et de l'universalisme qu'elle inférait? Le souverainisme français, postulat idéologique faisant couple avec le jacobinisme doctrinaire n'avait jamais été un concept géographique limitant la nation à des frontières naturelles prédéterminées. C'est cette France des droits de l'homme et du citoyen, de l'abstrait référentiel qui n'eut pas le courage d'assumer, au sortir de la deuxième guerre mondiale, les corollaires de la Révolution à travers son idéalisme universaliste et, notamment, les orientations du Préambule de la constitution de 1946 parlant d'union française où la France et l'Afrique se liaient par des « liens permanents d'association» dans le cadre d'une décolonisation par l'assimilation, problématique qui excluait toute sortie de l'unitarisme français et paraissait inclure, de fait, l'extension de la citoyenneté française à tous les indigènes. 1960 vint en rupture avec cette vision qui, dans les années quarante six et même au delà, avait des adeptes de part et d'autre. Aujourd'hui, le territoire de l'Europe se constitue comme territoire utile et exclusif pour la France, mais un territoire qui la «provincialise», l'infériorise, lui enlève toute vocation de leadership personnel, de grandeur puisque la France ne compte plus que comme élément d'un tout structurel qui l'intègre, met virtuellement fin à sa souveraineté en tant qu'Etat-nation sui généris. Elle aurait pu avoir plus de trois

cents millions d'habitants pour elle toute seule; elle est valeur de soixante millions d'habitants englobée dans une masse dont elle n'est qu'un détail.

Côme MANKASSA Né le 28 avril 1936 au Congo-Brazzaville. Publié ailleurs: - le sociologue et l'homme politique, Ed: Seno (Dakar 1995) - le chevalier de Soyo, édPaari, Paris,2005, rééd la débâcle de l'anthropologie économique française, P.U.C,1985 - N'koûla, pièce de théâtre, RF/, 1970 - Le procès de Matsoua, Idem, 1972

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Une gauche en piteux état, malgré des embellies municipales et cantonales, traversée par des leaderships contradictoires, des rivalités conjugales, des égocentrismes et des nombrilismes exclusifs; une gauche ouverte à tous les vents de la mobilité opportuniste du désespoir comme, là-bas, en Afrique, dévergondée et prête à manger à tous les râteliers là où il eût suffi de faire valoir le jeu de l'alternance démocratique au pouvoir, de se battre dans son genre et son être pour porter l'alternative; des « consciences idéologiques» pathétiquement socialistes en demande d'utilité ministérielle chez l'adversaire de tout temps inscrit comme terme de dualité nécessaire; une gauche de bazar incapable de renseigner sur l'intégrité politique et éthique de ses ancêtres: Jaurès et autres Léon Blum; une gauche finalement pitoyable et on se demande comment elle en est arrivée là en s'affichant comme la gauche la plus bête des gauches européennes elle, autrefois, si brillante et si altière. Des talents livrés aux enchères à la bourse de la rue St. Honoré. La gauche, ou plutôt le PS préemptant la gauche! Tant de génie pour simplement mettre en scène son propre suicide collectif, son impossibilité à parvenir au pouvoir suprême en l'état actuel de ses divisions! Comme ce splendide idiot de l'adage africain, le PS s'applique à inciser l'arrière-train qui lui permet de s'asseoir; ruine ses propres assises. Sije ne suis pas au pouvoir, autant que personne de mon camp n'y soit. Les latins affirmaient... Voyons, qu'est-ce qu'ils viennent faire là les latins quand on est chez les gaulois...Mais c'est la même racine, rétorqua l'érudit. Cette branche-ci a souvent composé avec l'avatar tout au long du temps. De déviationnisme philosophique en déviationnisme historique, il lui est souvent arrivé de perdre le repère tutélaire et de se tromper d'adversaire, de botter contre son propre camp. Une gauche tentée en permanence par le réflexe de discrimination dans ses rangs, dans les temps et les lieux de l'investiture politique même locale. La diversité, dont elle aurait dû ouvrir le chantier la première, non seulement pour anticiper symboliquement, mais pour affirmer réellement, a été laissée en

lisière, un fonnidable vivier électoral qui se cherche un axe et qui finira bien par se cristalliser un jour quelque part. La gauche représentait, à nos yeux, l'intégrité cartésienne au fondement de la république laïque. Malheureusement, la « pluralisation du cartésianisme », aurait pu écrire Edgar Morin, a induit toute une variété de convictions politiques, les unes et les autres aussi aléatoires que «mobiles ». La gauche est devenue un fourre-tout où tous les corbeaux « idéologiquement mutants» peuvent recruter qui ils veulent. Ceux qui s'en vont ou démissionnent après avoir pris langue avec 1'« ennemi », s'en vont avec leurs convictions et leurs talents scolaires. Ils gardent leurs dents comme Lucifer ce jour là de son départ ou de sa déchéance. Quand Il est imprudent, Dieu agit avec majesté et laisse l'humanité se débrouiller avec le Maudit qui a conservé toutes ses facultés et tout son potentiel de nuisance. Non assistance à humanité en danger! Mais qui aurait pu oser accuser, surtout Lui, Etre aux voies insondables? Des fois qu'Il l'aurait fait, à notre insu, pour notre propre bien! Une gauche aujourd'hui dominée par des socialistes en fm de vocation mais toujours en quête de carrière, de « validation en dernière lecture », de préférence en se « marchandisant ». Autrefois, un enfant qui naissait de parents socialistes devenait socialiste par héritage ou mimétisme familial. Avec des parents qui, de socialistes, fmissent par servir à droite, apparaît un monde d'itinéraires idéologiques inattendus et incertains. Ils étaient bien les meilleurs, les sept qui avaient été recrutés chez « les sept mercenaires». Sarkozy, c'est certain, a le talent du bon choix. La droite! cette vieille chose tant de fois redorée par des personnalités conçues pour faire l'histoire: Napoléon, de Gaulle; surtout de Gaulle, pressé d'achever l'histoire en vouant à la mal gouvemance une Afrique du jour au lendemain indépendante sans le préalable d'une préparation conséquente.

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Dans la honte ou la gloire de l'histoire, la droite, elle au moins, a su rester gardienne de sa tradition, de son racisme insidieux et insinuant. Elle n'a jamais su être déambulatoire comme ces clercs politiques experts en «occasions conjoncturellement favorables» ; une droite qui, devant la débandade de la gauche, aligne des missions pour encourager la cupidité goulue chez l'autre qui accourt, comme un chien accourt à la soupe offerte. Le gouvernement ne pouvant être extensible à l'infini, se met en place, dépoussiéré et réactualisé, le concept de commissions, sorte de gouvernement parallèle. Ils y vont en gardant leurs convictions, autrement dit en les préservant. Lorsque l'adversaire est avili à ce point, qu'il est rendu impropre à tout jamais à servir son camp d'origine, qui, de 1'« acheteur» ou de 1'« acheté» est le plus grand? Dans ce monde réglé sur le registre de l'euphémisme, personne, évidemment, n'achète personne. Il y a des talents, libérés soi disant de leurs convictions ou sollicités de les conserver, qui circulent; un marché de talents en libre circulation comme il y a un marché de sexes vagabonds. C'est au plus offrant. Edgar Morin, qui n'est pas à un concept près, y aurait vu un signe avant-coureur de la politique de civilisation comme chez les Incas. En d'autres cieux, Edgar Morin passe pour être sociologue chaque fois qu'il fmit d'être anthropologue avant de se rappeler qu'il est, en outre, philosophe à la limite de l'ethnologue constamment reconvoqué par l'épistémologue en rupture de structuralisme tout en y renvoyant. Un monde circulaire sans cesse renouvelé. C'est, sans nul doute, le dernier penseur de la civilisation, cellelà qui fixait l'horizon déjà pressenti par Auguste Comte. La droite tout d'un coup intelligente et stratégique! De Le Pen à Sarkozy en passant par Bayrou, quelle positivité en ordre de bataille pour la conquête du pouvoir! Maintenant que l'extrême droite est revenue pour reconstituer la majorité électorale qui, à toutes les échéances, n'a jamais fait défaut à la droite pour gagner et conserver le pouvoir, sauf de 1981 à 1988, un épiphénomène qui a pris quatorze ans et fait croire à la gauche que l'électorat français avait, enfm, changé de camp, le PS choisit de se disperser. Sans l'effervescence sociale comme Il

instrument de substitution en vue du pouvoir, la gauche n'aurait souvent servi qu'à fleurir le cimetière des idéologies. De 1936 à 1981, la France n'a pas eu besoin de la gauche à la tête de l'Etat. Après le Directoire et la Terreur, la pondération portant trait de recomposition à droite était revenue. Je n'ai plus le nom de cet auteur français du XVlè siècle qui a écrit sur la problématique de l'irresponsabilité en politique. Les partis politiques n'existaient pas encore à l'époque. Mais les lettres françaises étaient déjà là, riches d'anticipations et de figures de fictions. Une thèse brillante où l'auteur s'était pris à imaginer un parti qui, au lieu de rassembler ses forces, de prêcher la cohésion dans ses rangs et chez ses militants pour une mobilisation en vue du pouvoir et non de ses miettes, voulait plutôt expérimenter la théorie de l'impuissance stratégique, de la stérilité devant la course électorale en principe ouverte pour la conquête du pouvoir d'Etat, théorie qui faisait intervenir les divisions, les dissensions internes et les rivalités comme paradigmes de travaux pratiques. Une théorie de l'échec récurrent. Brillants lorsqu'il s'agissait de disserter sur le concept d'échec dans le cours d'une élection présidentielle, ils devenaient balbutiants, désinvoltes devant le principe de pertinence comme préalable ouvrant à la conquête du pouvoir d'Etat. Cela avait donné de beaux jours à la monarchie qui, de cinquantenaire, puis de centenaire, devint millénaire. Des politiciens qui ne savent pas passer la main, tiennent à faire carrière dans la polémique ad hominem à seules fins d'éliminer celui ou celle qui, à l'horizon, annonce l'ère nouvelle. Ils avaient maintenu leurs partis respectifs dans l'échec et la monarchie avait pu prospérer grâce à leur égoïsme qui, dans le fait, devenait un allié objectif. Je n'aime l'histoire que lorsqu'elle ressemble aux légendes bretonnes et produit des personnages d'épouvantail, ces originaux imbus de leur crasse et de leur graisse, engoncés dans leurs certitudes d'irremplaçabilité. Quand la gauche gagne en France, c'est toute la collectivité qui, socialement, gagne. Quand la droite gagne, ce sont les 12

catégories structurellement prédisposées à capter les parts significatives du capital qui gagnent. Dans le premier cas, la force sociale du travail respire et se sent valorisée; dans le deuxième cas, le capital se sent encouragé et socialement légitimé. Travail et capital organisent un couple dialectique qui attend d'être réconcilié en soi, mais qui ne peut l'être puisque de sa nature en l'état dépend son «existence». Un couple nécessaire qui est catégorie majeure de l'histoire « connue à ce jour» comme aurait pu écrire le mythe déchu de l'illusion suprême. Aujourd'hui, lorsque la France manque d'argument, qu'elle est incapable d'expliquer, de justifier telle initiative qui surprend, parce que très peu en rapport avec ses traditions, elle répond: «cela existe dans d'autres pays ». La France sarkozyenne manque de raisonnement sui generis; l'intelligibilité des choses lui arrive par comparaison. La science politique ne procède pas autrement. C'est, parait-il, un mode de détermination rhétorique tout à fait dans les canons du néo-cartésianisme. La Raison, lorsqu'elle est en crise, qu'elle est incapable de s'auto défmir, procède par sujet de substitution. La France, par conséquent est en situation de crise de valeurs. Sa mémoire historique, à la fois rempart et boussole ayant assuré sa renommée, semble l'avoir abandonnée. L'on devine un peuple prêt à se réconcilier avec les sentiments et les figures contre lesquels s'était établie la gloire de son itinéraire humaniste. Les idéaux à l'avant-garde de sa conscience devant les convocations alors sans cesse répétées de I'histoire de son peuplement, de son rapport à l'humanité, sa propre rupture avec les carcans millénaires de sa monarchie où titres et privilèges précédaient l'essence comme l'existence, les idéaux, disonsnous, qui avaient constitué le creuset de la Grande Révolution et fait de la France, aux yeux du monde, un pays à la fois référentiel et préférentiel, semblent de plus en plus contestés ou malmenés par sa propre classe politique, celle notamment 13

marquée à droite et par un peuple très en deçà de l'éveil humaniste et universaliste de son ancêtre du XVillè siècle avec sa générosité à s'engager dans le combat du labeur de l'homme devant l'injustice, son refus de la discrimination et de l'arbitraire. Cette France alors adulée n'était ni grande par sa géographie, ni grande par sa démographie. Un pays, au demeurant, n'est pas grand parce qu'il représente une puissance économique ou militaire. Un pays est grand par les idéaux qui émanent de lui, par sa générosité, les valeurs qui expriment son humanité au-dedans et au dehors. Un pays peut être petit et connaître un dessein de grandeur. Il peut être puissant, économiquement, industriellement et manquer de grandeur, sauf celle tragique et monstrueuse attachée à la puissance du Léviathan. Par conséquent la notion de grandeur est de l'ordre éthique. Lorsque la grandeur fondée sur les idéaux de partage avec l'humanité et celle qui s'établit du fait de la puissance économique, militaire, se conjuguent, grandeur politique et grandeur humaine marquent la nation qui sait réaliser cette synthèse. La France était grande par son histoire et par l'Histoire. Elle était puissance morale d'une exemplarité qui rayonnait. Elle aurait pu, si elle l'avait voulu, si la peur de la différence ne l'avait tétanisée, entraîner avec elle tout un continent: le continent noir africain et devenir une grande puissance par la valeur éthico politique qu'inférait une telle initiative, par sa géographie et sa démographie ajoutées puis assimilées, la diversité des ressources naturelles qui en résultait; émerger, face au monde, comme puissance multiraciale et multicolore. Paris alors, à l'instar de New York par rapport à Los Angeles, se plaçait à 6.000 Kms de Brazzaville, d'Abidjan, de Dakar plus ou mOIns. Les indépendances, qui étaient devenues un effet de mode, ni Brazzaville, ni Dakar, ni Abidjan ne les voulaient en tant que rupture avec la France. Cette Afrique Noire française, abstraction faite de la Guinée et même là, l'on sut par la suite

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que le «non» de Sékou Touré n'avait été dû qu'à un enchaînement surdéterminé d'arcanes et de malentendus réinterprétant une lecture toute de conjoncture, cette Afrique, disons-nous, avait attendu jusqu'au dernier moment que le général de Gaulle appuyât sans équivoque son positionnement plutôt excentré par rapport au choix de l'indépendance: «Parlez, parlez mon général et nous vous répondrons sans équivoque le 28 septembre 1958 », lançait, sur un registre de quête pathétique, Barthélemy Boganda, leader de l'OubanguiChari devenue République Centrafricaine. A Brazzaville, l'abbé Fulbert Youlou renchérissait; « vouloir l'indépendance est une chose; être capable de la prendre en est une autre ». Devant le risque de traiter d'égal à égal avec des Noirs dans le cas d'une fédération française ou franco-africaine, sans doute aussi pour épater Alger, pour lui montrer que c'est parce que l'Algérie faisait partie intégrante de la France que la question de l'indépendance était, en soi, inconstitutionnelle, mais que là où cela était possible, la France était tout à fait disposée à se retirer, de Gaulle préféra ramener la France à ses frontières d'avant le Consulat tout en parlant de grandeur. Aucun peuple n'est grand, ne peut être grand lorsqu'il se laisse miner par le racisme, avoué ou diffus; lorsqu'il prétend militer pour le postulat de la différenciation des cultures et des races. N'est-ce pas parce que les idéaux de 1789 culminaient avec les droits de l'homme et du citoyen, avec la liberté, la fraternité et traçaient en eux une tonalité anti-raciale et anti-raciste que la France était perçue portant une vocation de grandeur, d'universalisme libérateur? Seuls ces idéaux affmnant en eux le concept d'idéalisme humaniste avaient, sur la rampe de 1789, fait rêver le monde, toutes temporalités historiques confondues. Même lorsque la contre-révolution parut supplanter le nationalisme des Lumières avec les thèses régressives allemandes autour du culte de la terre et des morts (<< terres et nos tombes fixent le nos cadre de notre vie»), avec les auteurs de la droite française, les Michelet, les Barrès etc, récusant le postulat de l'homme universel en privilégiant l'individu défini par les déterminismes géographiques et historiques, le postulat affirmant la qualité 15

et/ou la nature universelle de l'homme continua à éclairer le monde. Ce qui compte, ce ne sont pas les définitions ou les concepts en soi, mais ce qui, dans la production des temporalités chez l'homme, traverse l'essence. Napoléon fut vaincu et son système détruit en mille morceaux. Ce qui traverse l'essence des choses et qui est toujours indestructible continue d'habiter la conscience de l'histoire. Napoléon a survécu au delà de son œuvre matérielle et, comme un aigle immatériel, telle une abstraction référentielle, continue à fasciner les plis infinis de la postérité. Et si, pressé par la caricature, j'en venais à définir la postérité comme la survie de l'auteur au delà de son œuvre? Le rationalisme pensant l'égalité, les droits de l'homme et conférant à l'homme, au peuple, par la médiation de la sanctification de la mystique révolutionnaire un caractère absolu, devenait religion et faisait de la France l'exact équivalent de la conscience du monde. Cette grandeur, la France la devait en partie à« sa valeur de gauche », puisque ce rationalisme, ce leadership, cet héritage s'unifiait en elle. La droite « essentialiste » a rarement produit des concepts pour I'humanité et pour le destin des peuples. Elle n'a jamais pensé l'humanité au-dessus du nombril. Héritière des concepts construits par Darwin et des théories rationalisées par les auteurs du nazisme et du fascisme, ce couple tragique et infernal qui, lorsqu'il apparaît, induit automatiquement le déséquilibre entre les races, la droite dogmatique s'est toujours retrouvée, exaltée, devant les tragédies qui naissaient de ses insultes à l'humanité, des blessures qu'elle lui assénait à chaque détour de la rencontre de l'homme avec l'homme, de son refus enfin de valider le caractère universel de la traçabilité de l'homme, de son abstrait identitaire. Les tenants et leaders de l'intolérance fondée sur le présupposé de la hiérarchisation des races, tous de petits hommes à force de racisme et de xénophobie, n'ont été recensés par l'histoire et n'ont attiré son attention que pour appeler, contre eux, la vigilance et la sentence des peuples. On sait que leur extrémisme se caractérise par la truculence de leurs propos, la gestuelle trahissant leur haine de la race qui n'est pas leur race. Une espèce végétative 16

qui ne prend du relief que lorsque la société est en crise et a besoin de boucs émissaires pour dissimuler ses propres insuffisances. Des temps et des moments répétitifs qui rappellent à l'humanité le chemin qu'il lui reste à parcourir pour émerger comme conscience de Dieu, c'est-à-dire de l'humanité par delà l'humanité, par delà l'individu particularisé par les conditions matérielles, par le milieu, la couleur de la peau; par l'histoire. Certes, la droite classique n'a pas été totalement absente du concept d'humanitarisme et de solidarisme. Mais vouloir recadrer par souci de vérité m'agace et m'exaspère. Je n'aime l'histoire que lorsqu'elle recense et valide la caricature cinglante. L'adage rapportant l'éthique de la palabre décrète que la vérité ne vient pas des plaignants, mais des juges, qu'il n'y a de vérités que construites par l'éloquence quand notamment celui qui a tort supplante celui qui a raison. Toute vérité a besoin d'officialisation, qui est socialisation, pour passer au sein du groupe comme norme de conduite. Je n'aime pas l'histoire lorsqu'elle restitue. Il est Noir; il est Blanc. La différence construit dans un seul et même rapport le concept d'irréductibilité. Seule la conscience nourrie de classicisme humaniste sait se placer en relation de médiation face à cette contradiction phénoménale. La dominer, la dépasser, la surpasser donne attributs et identité à l'homme à travers le champ de l'égalité de l'homme vis-à-vis de l'homme. Il est Noir; il est Jaune; il est Blanc. Cette distribution différentielle par la couleur de la peau qui résulte d'un phénomène naturel, par conséquent neutre, donne lieu à un imaginaire culturel dont le sort est souvent réglé par l'arbitraire. Aujourd'hui, cet arbitraire traverse l'immigration en France. Théorie conceptuelle portant sur l'homme par delà la particularisation des frontières de I'Histoire, théorie généralisante de l'homme, de l'aliénation de l'individu aboutissant au présupposé de l'homme et anthropologie dissertant sur l'individu rapporté aux réductionnismes de son 17

milieu, de ses traditions particulières, peuvent, à bon droit, continuer à s'affronter. Hélas, je ne suis pas philosophe, j'aurais pu être sociologue. Une population est de l'ordre du visible; elle se compte et se dénombre. Le peuple est de l'ordre abstrait comme le citoyen. Il est un rapport politique. Il est évident que si vous mettez les «nkazi voulouka» de l'adage kongo du même côté, ils gagneront la mêlée. Les « nkazi voulouka» sont ces gaillards bien nourris, grands, forts, mais bêtes, surtout bêtes puisque là est leur caractéristique dominante et c'est par elle qu'ils déçoivent les espoirs placés en eux. Ils auront la victoire musculaire, mais vous demanderont, à vous les vaincus, ce qu'il faudrait qu'ils fassent de leur victoire et surtout comment expliquer qu'ils aient pu gagner. L'opinion, dit Bachelard, ne pense pas. Quand enfm elle parvient à penser, elle pense mal et se répand en ordre de tyrannie. Gouverner sous l'emprise des sondages, c'est accepter la logique du mandat impératif et, au lieu d'être souverain, on devient le valet ou le jouet du champ infmi des motifs d'insatisfaction qui, de tout temps, caractérise les peuples. Souvent, la gauche n'a pas su parler à cette opinion. Ou cette opinion n'a pas su la mériter. La guerre de positionnements pour la reconduction élargie des carrières au sein du parti, la course au leadership, a fini par faire du parti socialiste, par exemple, un parti de carriéristes et non plus un parti de militants. A défaut, on quitte le parti pour vite servir ailleurs, prêt à nettoyer les vomissures, ses propres vomissures que l'on destinait au camp hier ennemi ou adversaire mais aujourd'hui « employeur». Comme cela peut amoindrir ! A quel moment est-on dirigeant si, à chaque minute que le Bon Dieu fait, on veut tirer la valeur et la force de la gouvernementabilité des hommes et des choses en ayant l'œil sur les «courbes» des sautes d'humeur; quand la feuille de laitue s'est repliée une seconde plus tôt qu'à l'accoutumée au marché de Rungis; quand les frites à Barbès ont été moins courues que le midi de l'autre jour; quand le maïs à Château 18

Rouge a vu son prix diminuer puis remonter, ce à l'intervalle de deux heures? Peut-on diriger un pays avec la sérénité et la hauteur qui conviennent, qui sont même exigées puisque nécessaires, en se laissant talonner par des sondages à effet de consommation ou de distraction pour petit peuple? Souvent il se laisse emballer et n'a plus de véritable opinion; il se met à mimer la tendance qui monte comme chez ces hommes ou ces femmes qui ne font que refléter l'opinion du journal qu'ils ont lu ou le commentaire qu'ils ont suivi à la radio ou à la télévision. On se laisse conditionner. Parfois, il permet la politisation de son exaspération devant telle grève, se laisse manipuler en oubliant que c'est par la grève que les masses ouvrières, que les travailleurs sont allés vers les horizons de la justice sociale, vers les pas visibles de la dignité humaine, que la grève est un droit et fait partie des « biens» de la démocratie. La grève est l'agent conjoncturellement irremplaçable du changement social, le cri de la force sociale du travail pour son émancipation, son égalité dialectique, la correspondance conceptuelle et pratique de son identité par rapport au capital dans le nécessaire compromis de leur coexistence, qui aurait dû être leur réciprocité et non seulement leur antagonisme. Si la grève disparaît, les travailleurs ne disposent plus d'aucun instrument de pression, d'aucun accélérateur pour leur promotion sociale et économique. Ils n'ont plus devant eux que la suprématie sans contrepartie du capital et le syndicalisme n'est plus alors que bureaucratie de lui-même, sans objet qui le spécifie. En plus de l'argument par I'histoire, la grève fait partie de la culture française. Alors, par moments, elle en use et en abuse. Le pouvoir, même démocratique, inclut en lui notion d'élite, d' avant-gardisme. La pression des sondages et des sondeurs rappelle la pression du chien qui aboie après le gibier et les cris d'excitation du rabatteur principal. Souvent, sur la pression de la meute qui avance et aboie, tout le monde y perd la tête. La gauche rase les murs et assure des marges au cancre intelligent atteint de populisme alors même que cette gauche est

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