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François Mitterrand, les trois années inconnues

De
270 pages
La période de janvier 1969 à juin 1971 a longtemps été définie comme un « trou noir » de l'histoire socialiste. Le silence unanime des biographes de François Mitterrand sur ces deux années et demie contraste avec la très médiatisée prise de pouvoir au congrès d'Épinay à laquelle elle aboutit. Que faisait donc François Mitterrand dans ce laps de temps qui précède le moment où son destin politique allait prendre le tournant décisif ?
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François Mitterrand, Les trois années inconnues
1969-1971
Au pied d’Épinay
François Mitterrand,
La période de janvier 1969 à juin 1971 a longtemps été défi nie
comme un « trou noir » de l’histoire socialiste. Et le silence unanime Les trois années inconnues
des biographes de François Mitterrand sur ces deux années et
demie contraste avec la très médiatisée prise de pouvoir au congrès 1969-1971
d’Épinay à laquelle elle aboutit. Que faisait donc François Mitterrand
dans ce laps de temps qui précède de si peu le moment où son Au pied d’Épinay
destin politique allait prendre le tournant décisif ? L’auteur de cet
ouvrage le révèle enfi n.
Parce que durant cette période, au cœur de la Nièvre, il s’est trouvé
tout proche de François Mitterrand, Jean Battut est en mesure de livrer
dans cet ouvrage à quoi le futur premier secrétaire du Parti socialiste
oeuvrait durant ces « années inconnues ». Il révèle comment François
Mitterrand s’est fondu dans ce terrain local protégé, loin des confl its et
des intérêts nationaux des organisations politiques. Puis comment, en
lien direct avec la base, il a saisi l’occasion de tester en pleine liberté
des approches renouvelées de l’objectif fondamental qu’il s’était fi xé :
l’unité des socialistes.
Dès lors, en observant l’opiniâtreté mise par François Mitterrand
dans cette plongée locale, on comprend que la conquête d’Épinay
ne s’est pas faite sur un « coup de dé », mais qu’elle est la résultante
d’une stratégie pensée et mûrie loin du tumulte, justifi ant un silence
de près de trois ans.
Jean Battut, était à l’époque des faits jeune enseignant syndicaliste et
militant socialiste de la Nièvre. Il est aujourd’hui docteur en Histoire.
Photographie de couverture : Réunion du nouveau parti Jean Battut
socialiste (Clamecy, le 14 avril 1969)
François Mitterrand, Jean Battut, Daniel Benoist
(Journal du Centre du 15 avril 1969 , autorisation à
publier donnée par le directeur du journal)
ISBN : 978-2-343-10213-9
27
François Mitterrand, Les trois années inconnues
Jean Battut

















© L’Harmattan, 2016
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

www.harmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-10213-9
EAN : 9782343102139






François Mitterrand,
les trois années inconnues




Du même auteur




Éducation et socialisme à l’épreuve du pouvoir. 1981-1995.
Correspondance buissonnière de Jean Battut et François Mitterrand, Paris,
L’Harmattan, 2015.

Quand le syndicalisme enseignant rencontre le socialisme. 1975-1979. Notes
régulières transmises par la FEN et le SNI à François Mitterrand, Paris,
L’Harmattan, 2013.

Changer l’école pour changer la vie. 1971-1981. François Mitterrand, la
gauche et l’éducation, Paris, L’Harmattan, 2012.

François Mitterrand le Nivernais. 1946-1971. La conquête d’un fief, Paris,
L’Harmattan, 2011.

Jean BATTUT





François Mitterrand,
les trois années inconnues



1969-1971
Au pied d’Épinay


















Remerciements


Je remercie chaleureusement :

- Gilles Ménage, secrétaire général de l’Institut François Mitterrand,
fidèle soutien pour mes recherches,
- Jacques Girault, professeur d’histoire émérite de l’université Paris
XIII, directeur de ma thèse : Itinéraire militant d’un instituteur
socialiste nivernais, inspirateur de cet ouvrage.
- Mon fils, Eric, efficace collaborateur à ce travail, maître d’œuvre de
sa présentation.

Sommaire



AVANT-PROPOS ................................................................................. 9

INTRODUCTION ............................................................................... 11

PARTIE 1 : 1946 – 1969
MITTERRAND, VERS LE SOCIALISME ................................................. 17

Introduction .......................................................................................... 19
Chapitre 1 : La Nièvre, un terrain favorable pour le socialisme .......... 21
Chapitre 2 : Une implantation opportune - 1946 .................................. 25
Chapitre 3 : Conséquences des épreuves d’Afrique du Nord ............... 35
Chapitre 4 : Inflexions vers la gauche .................................................. 41
Chapitre 5 : Redistribution des alliances à gauche ............................... 51
Chapitre 6 : Ambitions présidentielles ................................................. 71
Chapitre 8 : L’effet propulsif de mai 1968 ........................................... 93
Chapitre 9 : François Mitterrand, le constructeur ................................ 99
Conclusion ......................................................................................... 107

PARTIE 2 : 1969 – 1970
L’EXPÉRIENCE UNIQUE DU PARTI SOCIALISTE EN NIVERNAIS 109

Introduction ........................................................................................ 111
Chapitre 1 : Opportunisme, face à une nouvelle militance ................ 117
Chapitre 2 : La marche vers l’unité socialiste contrariée ................... 143
Chapitre 3 : Champ d’expérimentation pour projet audacieux .......... 157
Chapitre 4 : Se rassembler à la base ................................................... 163
Chapitre 5 : Le Mouvement Socialiste Nivernais pour l’unité et le
renouveau la gauche ........................................................................... 173

PARTIE 3 : 1970 – 1971
DE LA NIÈVRE À ÉPINAY ...................................................................... 185

Introduction ........................................................................................ 187
Chapitre 1 : Les activités du Mouvement socialiste nivernais ........... 189
7Chapitre 2 : F. Mitterrand négocie silencieusement ses alliances ...... 193
Chapitre 3 : Novembre 70, François Mitterrand, seul en scène ......... 199
Chapitre 4 : L’expérience du Cercle d’Études pour l’Unité socialiste
(CEPUS) de la Nièvre ........................................................................ 215
Chapitre 5 : Le congrès départemental de l’unité socialiste à
Saint-Saulge ....................................................................................... 227
Chapitre 6 : Le congrès d’Épinay ....................................................... 237

CONCLUSION .................................................................................. 249

SIGLES : ............................................................................................ 253

INDEX ............................................................................................... 255

BIBLIOGRAPHIE : ........................................................................... 257


8

Avant-propos


Le 17 février 1994, François Mitterrand me reçoit à l’Élysée. Je lui avais
confié le manuscrit du livre que nous étions en train d’écrire, Christian
JoinLambert, Edmond Vandermeersch et moi, sur les événements concernant la
querelle à propos de l’enseignement privé qui avait amené la démission de
Savary en 1984 et nous intitulions ce manuscrit : 1984. La guerre scolaire a
1bien eu lieu .

La proximité qui était encore la nôtre les années passant et les destins
divergeant avait pour référence l’action que nous avions menée ensemble
dans la Nièvre pendant 20 ans (de 1960 à 1980), surtout dans une époque
bien particulière de janvier 1969 au Congrès d’Epinay des 11-12-13 juin
1971 : deux années et demie où nous avions entrepris de construire
effectivement l’unité socialiste.

Cette construction s’était manifestée par l’installation de structures
originales : la Fédération de la Nièvre du Parti Socialiste Nouveau, puis du
Mouvement Socialiste Nivernais, entre les adhérents de la Convention des
Institutions Républicaines (CIR) et les Nouveaux Engagés que nous avions
rassemblés grâce à la petite équipe de militants, issus du monde enseignant,
que j’avais réunie autour de moi, structures dont il nous confiera la direction
après la rupture avec le Parti socialiste SFIO du Congrès d’Alfortville le 4
mai 1969. Et il en sera ainsi jusqu’au Congrès départemental de l’unité
socialiste, réuni à Saint-Saulge, aux marches du Morvan, le 7 juin 1969, pour
préparer le Congrès d’Epinay, qui marquera la naissance du Parti Socialiste.

Deux ans et demi de travail en commun, de militantisme pourrait-on dire,
deux ans et demi qui, je l’ai constaté, n’ont jamais été traités par les
biographes nombreux de François Mitterrand.

Me référant à cette période, je lui pose une question en incidente de l’objet
de l’audience du 17 février 1994 : « J’ai rassemblé un certain nombre de
documents sur l’action que nous avons menée avec vous dans la Nièvre de
janvier 1969 à juin 1971, que dois je en faire ? » Réponse de François
Mitterrand : « Il faut préserver tout cela ».

1 J. Battut, C. Join-Lambert, E. Vandermeersch 1984. La guerre scolaire a bien eu lieu, éd.
Desclée de Brouwer, 1995
9Les Archives départementales de la Nièvre recevront ces documents. Je
pense que pour lui cette destination permettait une exploitation discrète : la
petite histoire permettant d’éclairer utilement la grande histoire.

En moi naît l’idée de rendre publique cette collaboration.
Cependant, il y a eu tant et tant d’ouvrages sur François Mitterrand que je
craignais que le témoignage d’un anonyme passe complètement inaperçu,
non pas par rapport à une notoriété dont je n’ai que faire, mais par rapport à
la connaissance qu’on pouvait avoir de deux ans et demi d’action de janvier
1969 à juin 1971, menés dans la Nièvre aux côtés de celui qui deviendra par
deux fois président de la République.

Au départ, j’effectue une synthèse écrite de 150 pages relatant ces
événements que j’avais tirée de l’enregistrement de plusieurs bandes
magnétiques réalisé, dans les années 72/73, à partir des documents qui
étaient en ma possession. J’en avais entrepris l’exploitation à la suite de la
sollicitation d’un journaliste du Bulletin Quotidien qui voulait écrire une
thèse sur la Convention des Institutions Républicaines. Je l’avais reçu chez
moi et nous avions passé toute une nuit à commenter les documents en ma
possession en en suivant la chronologie. Je ne sais pas ce qui est advenu de
la manne qu’il avait recueillie. Toujours est-il que, la porte refermée sur le
journaliste, je m’empressais d’enregistrer notre conversation, a posteriori.
Bilan: plusieurs bandes magnétiques que j’avais mises dans un coin pensant
qu’un jour je les exploiterais.
La curiosité me poussant, j’ai quelques années plus tard, grâce à l’utilisation
de mon ordinateur, réécouté les bandes magnétiques et en ai tapé le contenu
complétant cette frappe de nombreux flashs qui éclairaient un peu l’aridité
de la relation des faits. Ainsi était réalisé le document écrit de 150 pages,
dans lequel les commentaires sur le contexte local donnaient aux faits leur
relief. Les flashs ont fait l’objet de plusieurs annexes rédigées au fil de la
plume. Plusieurs de ces annexes concernent les conditions dans lesquelles
on vivait dans la Nièvre et beaucoup de dossiers analysaient le milieu local,
les relations entre groupes et personnes responsables. L’une de ces annexes
était l’évocation de l’Après mai 68.
À partir des sources inédites rassemblées aux Archives départementales de la
Nièvre en 1995 dans le « Fonds Jean Battut. Militant socialiste », réf. 74 J
que j’ai entrepris la rédaction d’une thèse d’histoire sous la direction de
Jacques Girault, professeur à l’Université de Paris 13 et que j’ai soutenue le
19 mai 2009.
C’est donc par un va-et-vient entre documents possédés issus d’une action
militante et sources publiques ou inédites accessibles que m’est apparu un
vide que la rédaction de cet ouvrage peut aider à combler. Mon engagement
militant a déjà jugé mes sources dans l’événement ; je dois y revenir dans le
témoignage que j’apporte en écrivant sur l’événement.
10

Introduction


En mai 1968, j’étais secrétaire de la section de la Nièvre du SNI. Nous
avions mené dans le département une action vigoureuse qui nous amena à
voter pour la poursuite du mouvement quand notre organisation nous
interrogea fin mai. Les commandos gaullistes du Service d’Action Civique
(SAC) s’étaient manifestés – dans le département de François Mitterrand –
avec une grande brutalité: agression de l’un des militants du Conseil
syndical du SNI dans sa voiture à un barrage dressé sur la route, attaque de
l’École de Savigny Poil Fol, bien d’autres exactions que nous relaterons à
part avaient contribué à radicaliser la position des enseignants qui
replaçaient leur comportement dans la tradition des luttes républicaines en
Nivernais.
Les 1500 enseignants, répartis dans tous les villages du département, étaient
en grève et nous les rassemblions dans des manifestations au chef-lieu
Nevers : cela, je crois, avait beaucoup impressionné le parlementaire du
département qu’était l’ancien candidat aux élections présidentielles de 1965.
Une curiosité de sa part qui l’avait amené, après sa déclaration de fin mai
1968, fort contestée, à me demander de venir prendre avec lui, le
petitdéjeuner à Château-Chinon pour parler de la situation politique – abandonné
qu’il était de tous. De Gaulle venait de rentrer de Baden-Baden. Distance,
scepticisme par rapport à tous ces événements et il me dit, ce qu’il disait à
beaucoup de personnes à l’époque, Pierre Mauroy évoque ceci dans ses
2« Mémoires » « Il suffirait pourtant d’une centaine de personnes décidées
pour enclencher le processus d’unité des socialistes qui pourrait mener à la
victoire ». Une espèce d’invitation à collaborer m’avait-il semblé.
Mais je considérais qu’il fallait prendre des initiatives pour lancer le
mouvement. Je réunis aussitôt quelques amis tentés par l’aventure :
JeanLouis Rollot, le responsable syndical des Normaliens de la Nièvre (en mai,
ils avaient occupé l’École pendant un mois), Michel Guenot qui était, malgré
son jeune âge, directeur de la section MGEN de la Nièvre, Claude
Barberousse, maître itinérant agricole : son sens du contact avec les gens
l’avait porté aux responsabilités d’animation de la Fédération départementale
des Œuvres laïques, son épouse Maguy Barberousse, cadre à la Sécurité
Sociale de la Nièvre, adhérente de la CGT-FO : la Caisse étant dirigée par

2 P. Mauroy Mémoires, éd. Plon, 2003
11cette Centrale à la tête de laquelle se trouvait André Cloix, ancien secrétaire
du SNI en 1939, candidat aux élections législatives dans les années 58 à
Nevers et présentement, secrétaire administratif de la Fédération de la
Nièvre de la SFIO. À ce petit groupe, j’avais associé André Bonigen, un ami
de Cosne-sur-Loire, plus âgé que nous, très estimé pour son action locale
dans les milieux sportifs divers et qui accomplirait une tâche administrative
nous permettant de donner pleine efficacité à notre action, que nous voulions
bouillonnante.
Nous étions tous unis par une même ambition : celle d’aider au
rapprochement entre les forces de gauche qui n’avaient pu se réaliser dans la
suite de mai 1968. Nous pensions que le prolongement politique qui ne
s’était pas opéré devait se faire au plus vite. L’attitude du PCF nous avait
intrigué. Nous connaissions bien ce parti parce qu’au sein de la section
départementale du SNI, les communistes se retrouvaient dans une tendance
syndicale opposée à la tendance que j’animais et à laquelle appartenait toute
notre petite équipe. Les communistes avaient vu leur tendance se renforcer
par l’adhésion de certains membres de la Convention des Institutions
Républicaines, élus sur leur liste. Ce problème d’alliance reviendra en force
dans les années 71-72-73-75.
Quoi qu’il en soit – foin de l’attitude des communistes – nous avions surtout
regretté la division des socialistes malgré les efforts de regroupement au sein
de la FGDS, mais la FGDS avait volé en éclats et son président François
Mitterrand avait démissionné. La SFIO et la CIR, depuis cet éclatement, se
regardaient en chien de faïence tout en lançant quelques propositions pour
aller vers l’unité.

Nous avions un vague écho de ces initiatives lorsque nous décidons, en
janvier 1969, de nous lancer dans la bataille politique pour l’unité socialiste.
J’avais démissionné de mes responsabilités syndicales pour être plus
disponible. L’aventure tenait au fait qu’étaient réunies dans la Nièvre les
conditions pour vérifier si un appel à rencontre publique entre SFIO et CIR
pouvait avoir une suite.
Nous tentions ce pari et décidions d’appeler dans la presse les deux
protagonistes à venir débattre le 15 février 1969 à la Salle du Vieux Château
à Cosne-sur-Loire de l’unité socialiste. Cette réunion s’est tenue avec un
plein succès : François Mitterrand était là et a débattu avec André Cloix,
secrétaire administratif de la SFIO, à la grande satisfaction des nombreux
présents à cette réunion à l’issue de laquelle furent recueillies de nombreuses
adhésions de principe « Pour un Parti Socialiste Nouveau ». Nous nous
présentions comme nouveaux-engagés en politique et nous demandions que
nombreux soient ceux décidés à venir nous rejoindre: la pression sur la SFIO
et la CIR pour amener à l’unité sera d’autant plus forte que nous serions
nombreux à prendre une adhésion de principe. À la fin de la campagne
d’information fin avril 1969, 400 nouveaux-engagés avaient donnés leur
12adhésion ce qui légitimait notre existence en tant que représentants de
ceuxci face à la CIR qui alignait 600 adhérents et une SFIO qui comptait entre
250 et 300 adhérents. Le Congrès départemental de l’unité était prévu à la
fin du mois d’avril, avant le Congrès national qui se tiendrait en mai 1969.

Le référendum et le départ de de Gaulle allaient tout bousculer. Le 4 mai, le
Congrès d’Alfortville, désignant comme candidat aux élections
présidentielles Gaston Defferre, allait interrompre le processus d’Unité.
Chaque partenaire se retrouve dans son camp et nous allons vivre pendant
plus de deux ans des trajectoires divergentes : la SFIO installant Alain
Savary à Issy-les-Moulineaux mi-juillet 1969 comme responsable d’un Parti
socialiste sans la CIR.

Dans la Nièvre s’est organisée la riposte à cette installation et dès fin juin
1969 va se mettre en place une structure politique dans laquelle se retrouvent
les 400 nouveaux-engagés et les 600 membres de la CIR la Fédération de la
Nièvre du Parti socialiste nouveau qui en novembre 1969 prendra le nom de
Mouvement Socialiste Nivernais (MSN), François Mitterrand aidant au
maintien de l’autonomie de cette structure commune pendant deux ans. Je
serai élu à la tête de celle-ci jusqu’au Congrès d’Epinay de juin 1971.
Pendant cette période, l’action de la CIR se confond avec celle du
Mouvement Socialiste Nivernais.

Si l’organisation politique de François Mitterrand restait, au plan national,
rattachée à la CIR, en revanche tout passait par le Mouvement Socialiste
Nivernais qui discutait avec le Parti Socialiste SFIO devenu Parti socialiste
depuis le Congrès d’Issy-les-Moulineaux de juillet 1969.

Après avoir brossé très rapidement le tableau de la situation d’alors, j’en
viens maintenant à l’objet de l’ouvrage sous la forme d’une série de
questions. Quelle a été l’utilité pour François Mitterrand de pérenniser dans
son département un tel dispositif ? Pourquoi a-t-il tenu à nous associer à
cette démarche, nous militants issus du mouvement de mai 68, syndicalistes
enseignants, défenseurs de la laïcité, adversaires de l’École privée ?
Initiateurs en tant que nouveaux-engagés de cette démarche, dans quelle
mesure celle-ci a-t-elle été dans le sens des souhaits d’unité que nous avions
au départ ou l’action entreprise a-t-elle dévié au service de la stratégie
personnelle de François Mitterrand ? Dans quelle mesure le rapport de force
politique, plus symbolique que réel, qu’a amené le fonctionnement d’un
Cercle d’Études favorables aux orientations CERES a aidé ou nui à la
démarche unitaire entreprise ? Quel impact ont eu ces engagements et cette
action sur les rapports de forces qui s’étaient établis au sein de la Fédération
de l’Éducation nationale (FEN) entre les communistes et les socialistes pour
le contrôle de celle-ci ? Quels enseignements tirer de cette expérience
13originale en considérant le contenu des discours tenus : appel aux jeunes,
aux chrétiens, au PCF, aux membres de l’ex-SFIO, autres formations de
gauche, aux membres de la CIR elle-même ? Comment mesurer le bilan de
l’action entreprise depuis 1946 par François Mitterrand dans sa marche pour
la conquête politique de la Nièvre ?

Avant d’apporter des éléments de réponses concernant l’action elle-même, je
ne peux m’empêcher de m’interroger sur l’importance ou non que présentent
les événements vécus au cours de la période à laquelle je m’intéresse qui
apparaissent comme totalement inconnus pour l’histoire.

Pourquoi ce silence ? Correspond-il à un désir de François Mitterrand de
garder un total secret ou à celui de mettre à l’abri des tentations
journalistiques des biographes officiels cette action largement nivernaise et
pourquoi m’avoir orienté pour préserver ces documents vers les Archives
départementales de la Nièvre ? Coïncidence : cette confiance investie arrive
en témoignage de la confiance que nous lui avions faite en soumettant à son
appréciation un manuscrit du livre écrit sur une période difficile (la guerre
scolaire de 1981 à 1984). La manière dont avec mes coauteurs, Christian
Join-Lambert, Edmond Vandermeersch, nous avons traité ce problème l’a
peut-être amené à penser qu’un jour je pourrais rapporter les événements que
nous avons vécus ensemble de janvier 1969 à juin 1971 dans la Nièvre.

Nous montrerons dans cet ouvrage que la Nièvre (fig. 1) a été pour François
Mitterrand un champ d’expérimentation, de maturation, où se construisaient
les orientations futures avec cette même démarche obstinée, obscure
d’investissement du terrain menée depuis son arrivée dans le département en
1946, prouvant qu’Epinay n’a pas été joué comme en un coup de dé mais
qu’il résulte d’une construction rigoureuse, notamment pendant ces années
1969-1970 – soutenue par une vision efficace de l’histoire. Cet homme si
critiqué, si adulé à qui l’on a consacré tant d’ouvrages reste cependant à
découvrir et c’est curieusement sur son terrain d’action privilégié – la Nièvre
– qu’on est venu le moins prospecter pour comprendre le personnage.
François Mitterrand ne laissait à personne d’autre que lui-même le soin de
parler de son action locale qu’il évoquait par bribes ou de manière poétique.
D’où peut-être l’explication du silence maintenu sur ces années qui font
l’objet de mon travail.

14

Fig. 1 : Géographie de la Nièvre de J. B. Charrier, Dijon : CRDP.


15











PARTIE 1 : 1946 – 1969

MITTERRAND, VERS LE SOCIALISME




Introduction


Les nombreux biographes de François Mitterrand s’attachent à décrire son
arrivée dans la Nièvre comme celle d’un sauveur. Le département n’étant
plus référencé depuis qu’associé à son image. On oublie le riche passé de ce
département qui avait établi déjà un terrain favorable au socialisme.
Je reprends quelques éléments de cette construction.

Au cours de ces 23 années de 1946 à 1969, on découvre d’abord le parisien
parachuté dans une région qui s’est organisée à la Libération avec la
prépondérance des communistes et de leurs 2 députés sur 4. Cette influence
est due au fort engagement de ceux-ci dans la Résistance mais la SFIO gère
le département avec leur accord en gagnant en influence grâce à l’organe
d’information Le Journal du Centre, fort lu dans les campagnes qui sont
encore pour beaucoup d’entre elles sous la domination de la droite rurale.
Très résolu de faire échec aux communistes François Mitterrand leur arrache
un siège tout en cherchant à se ménager les suffrages de droite.
Après un essai infructueux d’implantation à Nevers il fuit les sables de Loire
pour s’établir en Morvan dont il fera progressivement son fief, ce qui lui
permettra de continuer d’exercer ses responsabilités ministérielles sans trop
de souci de se voir contesté.
Il se situe au centre de l’échiquier politique mais il évolue très lentement
vers la gauche ; il se heurte en Nivernais au PCF, bien implanté en milieu
urbain et au parti socialiste SFIO qui tient localement plusieurs points de
force électoraux. Son opposition à l’orientation de Guy Mollet le fait
renforcer son partenariat avec le Parti communiste. Son alliance avec
celuici progresse par l’opposition résolue qu’il affirme au gaullisme au point
d’être soutenu comme candidat unique de la gauche lors des élections
présidentielles de 1965 face à De Gaulle. Une orientation de la gauche unie
s’établit qui se poursuivra dans la perspective d’une conquête du pouvoir par
l’élaboration d’un programme commun.
Mais il lui faut rassembler et redynamiser la gauche socialiste qui s’est
affaiblie, face au PCF beaucoup plus fort. François Mitterrand se donne alors
pour objectif de constituer l’unité des socialistes en une même formation
politique pour tenir tête aux communistes tout en maintenant avec eux
l’unité d’action qui permettrait d’espérer la prise du pouvoir.
La surprise de mai 1968 qu’il éprouve et l’interrogation qui suit débouchent
pour lui sur un investissement silencieux en Nivernais de janvier 1969 à juin
1971 où il prépare efficacement sa victoire du congrès d’Epinay.
19





Chapitre 1
La Nièvre, un terrain favorable
pour le socialisme


3À côté des grandes figures comme celles de Ferdinand Gambon et Jules
4Miot , futurs membres de la Commune en 1871, apparaissent celles de Pierre
Malardier, jeune instituteur, élu aux législatives du 13 mai 1849 et Anthony
Duvivier, candidat malheureux aux élections législatives de 1848 qui
démissionne de l’enseignement pour créer Le Bien du Peuple diffuseur
d’idées. Ces deux militants portent avec honneur le flambeau des idées
progressistes dans les débuts du socialisme nivernais.
La Seconde République, en instaurant le suffrage universel permet, par les
législatives du 13 mai 1849, de mesurer l’influence du socialisme dans le
département. En 1849 avec 75% des votants la Nièvre est majoritairement
démocrate-socialiste ou montagnarde avec six élus sur sept représentants du
peuple, parmi eux Ferdinand Cambon, Félix Pyat et Pierre Malardier. Elle
témoigne d’une France rouge dans le monde rural surtout. Ce succès est dû à
la mise en place d’une organisation efficace : un parti officiel et une
structure clandestine qui crée un réseau de correspondants appuyés sur les
5groupes démocrates des bourgs et des villages .
La résistance au coup d’Etat du 2 décembre 1851 de Louis Napoléon
Bonaparte se manifeste dans toute la Nièvre et entraîne de nombreuses
6condamnations et déportations . La gauche se reconstitue et aux élections
législatives elle obtient un succès surtout dans les villes, succès qui se
confirme aux élections de 1876.

3 Gambon Ferdinand (1820-1887) représentant de la Nièvre en 1848, il fut exilé par Napoléon
III après le coup d’Etat du 2 décembre 1951 avant d’être élu à Paris en 1971. Il devint l’un
des cinq membres du Comité de Salut public de la Commuune de Paris ce qui lui vaut une
nouvelle période d’exil. A son retour en France il est député de l’arrondissement de
Cosnesur-Loire de 1882 à 1885.
4 Miot Jules (1809-1883) pharmacien à Moulins Engilbert. Il est élu à l ‘Assemblée
constituante de 1848. Déporté en Algérie après le coup d’Etat du 2 décembre 1851. Libéré il
participe à la Commune de Paris, condamné à mort il se réfugie en Suisse
5 Vigreux Marcel Revue de l’OURS Recherche socialiste n° 31-32 juillet. 2005.
6 Marc d’Autenzioi La résistance au coup d’Etat du 2 décembre dans la Nièvre mémoire de
maîtrise Université Orléans-Tours non publié Arch. dép. Nièvre.
21La création de la fédération socialiste de la Nièvre intervient le 13 février
1897. La gauche maintient son influence à 45% contre 30 à 35 % à la droite.
Les idées de gauche pénètrent dans les villages nivernais par le syndicalisme
rural, porté par les bûcherons adhérents en 1902 à la fédération bûcheronne
qui s’affilie à la CGT.
Les bases jetées sous la Seconde République restent solides et une mémoire
socialisante s’est ancrée et consolidée dans l’esprit et le cœur des Nivernais.
La population rurale composée d’agriculteurs, de bûcherons, d’artisans et de
commerçants représente 69% de la population totale. La population ouvrière
est concentrée dans la région de Nevers. De 1902 à 1914, l’Ordre qui
7recueille 9,7% des inscrits est plus faible que le Mouvement . En 1919, dans
la Chambre bleu horizon, sur 5 députés nivernais, 4 sont de tendance
modérée à côté d’un seul socialiste.
Aux élections de 1924, net progrès de la gauche grâce au rapprochement des
radicaux socialistes et des socialistes : sur 5 députés nivernais, 3 sont
socialistes.
Les élections de 1926 confirment la poussée de la gauche qui se poursuit aux
élections de 1928 qui voit l’arrivée de 4 membres de la SFIO et d’un radical
favorable à l’union de la gauche. Sous le Front populaire en 1936, la SFIO
conserve sa suprématie avec 24% des suffrages. Le docteur Bondoux est élu
à Château-Chinon. Le PCF groupant 11% des inscrits progresse timidement.
Il stagne depuis 1928. Raoul Naudin radical socialiste, favorable au Front
populaire à Clamecy, et le docteur Bondoux sont élus députés.
Aux élections municipales en 1935, à Nevers, les trois listes de gauche se
erréunissent et enlève la mairie à une liste de droite arrivée en tête au 1 tour.
Sur 30 conseillers, la gauche en totalise 16. La SFIO représentée par le
docteur Gaulier, qui devient maire, en compte 12, les communistes 4, dont
Marcel Barbot.

À la veille de la guerre, la Nièvre apparaît comme un département de gauche
8mais la droite reste une force considérable surtout dans les cantons ruraux .
Le parti communiste s’engage très tôt avec son mouvement le Front national
sur le chemin de la Résistance. Camille Beynac, 24 ans, contribue
activement à la réorganisation du Parti communiste clandestin dans la
Nièvre. En 1940 il rejoint Paris où il est l’un des trois secrétaires nationaux
des Jeunesses communistes. Arrêté le 18 juin 1942, il est fusillé avec 95
autres communistes au Mont Valérien, le 11 août 1942. Le 13 janvier 1942,
Louis Fougère, militant syndicaliste, est le premier fusillé de la Nièvre. La
propagande communiste pénètre différents milieux.
Les socialistes sont aussi dans l’action avec leur mouvement Libération. Ils
diffusent clandestinement La Nièvre Libre qui s’installera dans les locaux

7 Pataut Jean Sociologie électorale de la Nièvre au XXe siècle éd. Cujas,1956, A. D. Niv. 753.
8 Ibid.
22réquisitionnés du journal collaborationniste Paris-Centre et paraîtra sous le
titre Le Journal du Centre avec à sa direction Jean Lhospied, futur sénateur,
qui continue de nos jours d’effectuer la diffusion d’informations avec ses 40
000 exemplaires.

Au sortir de la Résistance, le comité départemental de libération (CDL),
organisme représentatif de toutes les forces de Résistance du département,
est chargé d’appeler à cet échelon les orientations définies dans le Conseil
National de la Résistance. Le CDL se réunit à Ouroux-en-Morvan en juin
1944. Dans l’installation des instances provisoires du département, les
socialistes adhérents de la SFIO s’imposent avec 12 membres, suivies du
PCF : 6 membres auxquels s’ajoutent 6 modérés et 1 membre de gauche non
définie ; 1 membre des républicains indépendants (gaulliste). Le CDL est
présidé par Pierre Gauthé de la SFIO; les 3 vice-présidents représentent, le
PCF, les Modérés, la SFIO.

La guerre discréditant la droite compromise avec Vichy favorise la gauche
auréolée du prestige de la Résistance. La géographie électorale est confirmée
9avec un avantage au Parti communiste qui apparaît « plus neuf, plus pur » et
ses militants exemplaires dont l’un d’eux, un jeune militant de 20 ans,
Roland Champenier qui entre le premier avec ses FTP, le 9 septembre 1944,
dans Nevers libérée.

Aux élections municipales de Nevers, le 21 avril 1945, la liste d’union
communiste-socialiste gagne au second tour et Marcel Barbot, communiste,
10est élu maire . Le 21 octobre 1945, on procède à l’élection de la première
Assemblée nationale constituante. Le PCF est le grand vainqueur avec 33%
des suffrages et deux députés sur quatre : Germaine François et Louis
Bernard. La SFIO maintient son influence, avec 24% des suffrages, et voit
l’élection de son candidat Léon Dagain, secrétaire fédéral du parti socialiste
clandestin. André Béranger du MRP avec 26% des suffrages enlève un
siège. La droite qui recueille 11,57% des voix n’a pas d’élus. Les quatre
députés nivernais élus sont des Résistants.

Le 5 mai 1946 par référendum les Français rejettent le projet de Constitution
proposé. S’en suit le 2 juin 1946, l’élection de la seconde Assemblée
nationale constituante. Dans la Nièvre, le PCF avec 34,4% des voix conserve
ses deux élus : Germaine François et Louis Bernard. La SFIO avec 2% de
baisse garde son élu Léon Dagain, ainsi que le MRP avec André Béranger.

9 e Selon Jean Pataut Sociologie électorale de la Nièvre au XX siècle (A.D. Niv.753).
10 Mon analyse s’appuie, entre autres, sur le livre de Marcel Narquin (responsable
départemental gaulliste) Souvenirs d’un citoyen ordinaire dans une ville de province
19401990, Nouvelle Imprimerie Labellery Clamecy 2000, 202 pages.
23La liste de droite, représentée par le marquis de Champeau, du Parti
Républicain de la Liberté (PRL), de même qu’une liste radicale, n’ont pas
d’élus. La seconde constitution est ratifiée à l’occasion du référendum du 13
octobre 1946, avec 1/3 d’abstentions. Dans la Nièvre 49 000 votants se sont
prononcés pour le NON, 56 000 pour le OUI. Il est projeté l’organisation
d’élections législatives le 10 novembre 1946.

Le marquis de Champeau, qui fut colonel, nommé par le général de Gaulle
dans le premier maquis FTP, avant que les communistes avec Roland
Champenier prennent cette responsabilité, sollicite de Paris « un
parachutage » de droite pour le remplacer. La réponse vient sous la signature
d’Edmond Barrachin qui annonce l’envoi d’un jeune avocat de talent,
11François Mitterrand , avant que les fédérations radicales socialistes, PRL,
UDSR, et Union gaulliste le désignent elles-mêmes comme candidat du
Comité de Rassemblement des Gauches Républicaines (RGR). Il est dès lors
soutenu par un front disparate, illustratif de la confusion politique de
l’aprèsguerre.


11 Journal du Centre du vendredi 8 novembre 1946 p. 2.
24

Chapitre 2
Une implantation opportune – 1946


Échec aux élections législatives du 10 novembre 1946 de Paris

Le monde politique nivernais, gauche et droite confondues, perçoit la venue
12de François Mitterrand comme celle d’un intrus , alors que la vie politique
de la France, émergeant de l’après-guerre, est en plein bouleversement.
François Mitterrand assumant son passé, particulièrement pour l’aide
apportée aux prisonniers de guerre et déportés, met en avant la
reconnaissance du général de Gaulle au moment de la Libération qui le
nomme membre de son gouvernement en faisant de lui « le plus jeune
Français à participer aux Conseils de gouvernement depuis 1875 », note-t-il
dans sa profession de foi lorsqu’il se présente à la députation à Nevers.
En juillet 1945, il a présidé le congrès de fusion des organisations de
prisonniers et s’est heurté aux communistes tout en assurant la direction de
Libres, le journal de ces organisations où dans une brochure, il accuse
Thorez et les siens de vouloir « coloniser » le monde des prisonniers. Bien
que placé aux côtés du Parti Républicain de la Liberté (PRL) qui essaie
d’organiser la droite avec Michel Clemenceau, fils de Georges Clemenceau,
son président, auquel adhèrent Joseph Laniel, Edgar Faure entre autres, il
s’en distingue en prenant appui sur le Rassemblement des Gauches
Républicaines (RGR) où se retrouvent des anciens radicaux très
conservateurs, ainsi que l’UDSR qui cherche à créer un mouvement
égalitaire dirigé par des Résistants.

François Mitterrand s’était porté candidat aux élections législatives du 2 juin
e1946, dans la 5 circonscription de Paris dite de « la ceinture » (Neuilly,
Asnières, Clichy, Saint-Denis, Billancourt). Sa liste arrive en cinquième
position après celle des communistes, des socialistes, du MRP et du PRL que
dirige Edmond Barrachin qui lui conseille de se présenter dans la Nièvre ce
qu’Henry Queuille l’encourage à faire.


12 D. Benoist Mémoires de LUI et de MOI, éd. Du Terroir 18300 Sury-en-Vaux, 2000 p. 96.
25« On vous offre une chance, c’est qu’il n’y en a pas. Allez-y quand
même. Vous réussirez si vous écoutez tout le monde et n’en faites
13qu’à votre tête ».

Un parachutage dans la Nièvre

On lui avait promis qu’il serait accueilli par quatre marquis et comtes pour
un soutien électoral surtout en milieu rural. Ainsi rencontre-t-il le comte de
Brondeau, éleveur de charolais, maire d’Arthel, avec qui il nouera des
relations suivies ; il lui reste fidèle jusqu’à son alliance avec les
communistes en 1958.
Deux autres rencontres s’ouvrent avec le marquis de Roualle, lié à Olida et
le comte Hervé d’Armaillé, ami d‘Edmond Barrachin, ancien directeur du
quotidien Paris-Centre, interdit à la Libération, dont la publication est
remplacée par le Journal du Centre.
Enfin il se place dans le parrainage, de Champeau du PRL, « le marquis
rouge », qui vient de se retirer de la compétition électorale nivernaise et qui
a appelé Edmond Barrachin pour son remplacement. On peut relever le
profil original de ce marquis qui fut adjoint au commandant Roland
Champenier, responsable des FTP de la Nièvre et du Cher. Curieuse
personnalité, que décrit Marcel Narquin, responsable gaulliste pour le
14département de la Nièvre qui le rencontre en 1944 dans la ferme de ses
parents en banlieue de Nevers, descendant d’une Citroën traction avant, en
uniforme de colonel de l’Armée française, tous galons exposés et qui
demande de lui indiquer le maquis à proximité. Il se présente ainsi : « je suis
le colonel de Champeau nommé par le général de Gaulle responsable des
15FTP de la Nièvre » .
Une confusion sur l’arrivée de François Mitterrand dans la Nièvre, qui
concerne autant la personnalité de ses soutiens que les propos du nouvel
arrivant, a longtemps été entretenue et persiste aujourd’hui.
Elle participait vraisemblablement de la situation générale de cet
aprèsguerre que Marcel Barbot, le maire communiste de Nevers en 1945,
caractérise ainsi :

« Partout des listes communes étaient en vogue et il était très
difficile de savoir exactement ce qui se cachait derrière les affiches.
C’était incroyable le nombre de mouvements qui se réclamaient de
la Résistance. Dans la région, il y avait La Croix de Lorraine qui ne

13 F. Mitterrand Ma part de vérité éd. Fayard 1969 p. 26.
14 M. Narquin op. cit. p. 22.
15 Ibid. p. 22.
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