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François-Octave Le Cannellier

De
530 pages
Ce tome II montre le rôle essentiel que François Octave Le Cannellier a joué à la tête de la 2e division et de la 2e escadre légère dans la défense de la Manche occidentale contre les incursions des U-boote. Il accèdera alors, en 1916, au rang de vice-amiral et de directeur militaire des services de la Flotte. Il est alors un des quatre personnages principaux de la Marine.
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Chemins de la Mémoire Chemins de la MémoireSérie Biographies historiques
Jean-Pierre MARIN
La Grande Histoire a mis en lumière d’incontournables fgures. Mais que
seraient-elles sans tous ceux qui, héros de l’ombre, ont contribué à la construire ?
C’est, en 2010, découvrant par hasard des plaques photographiques datant de la
efn du XIX siècle, entre lesquelles était inséré un courrier à en-tête de la « Préfecture François-Octave maritime de Cherbourg », que Jean-Pierre Marin a fait cette belle rencontre avec
l’amiral François-Octave Le Cannellier.
Tome 2Né à Barneville Carteret en 1855, mort à Cherbourg en 1933, cet offcier général Le Cannellier
au parcours exemplaire nous fait découvrir l’importance du rôle joué à cette époque
par la Marine dans l’épopée coloniale et dans le premier grand confit mondial. Amiral normandDans le premier tome, François-Octave Le Cannellier est apparu marin certes,
mais aussi scientifque (ses travaux sur le magnétisme terrestre lui valurent les (1855 – 1933)
honneurs de l’Académie des Sciences), il participe à la première année polaire
internationale (1882/1883) au cours de laquelle il a vécu pendant un an parmi les
indiens yaghan et alakaluf, peuples aujourd’hui disparus.
Ce tome II montre le rôle essentiel joué par le contre-amiral François-Octave
e eLe Cannellier à la tête de la 2 division de la 2 escadre légère dans la défense de la
Manche occidentale contre les incursions des U-boote. Il accèdera alors, en 1916, au
rang de vice-amiral et de directeur militaire des services de la Flotte. Il est alors un
des quatre personnages principaux de la Marine.
Emmanuelle Chevalier

[…] C’est à une belle vie de marin que nous sommes conviés à la lecture
de cet ouvrage, remarquablement documenté et s’appuyant aux sources les plus
informées. […]
Extrait de la préface de Gilles Désiré dit Gosset
Archiviste paléographe
Conservateur général du patrimoine
Jean-Pierre Marin est avocat honoraire, diplômé d’études
supérieures de droit public, docteur en droit, ancien bâtonnier du
barreau de Caen, ancien président de la Conférence régionale
des barreaux de Normandie, Chevalier de la Légion d’honneur,
Livre deuxièmeMembre de l’Académie des Sciences, Arts et Belles Lettres de
Caen. Il vit aujourd’hui entre la Normandie et le Luberon. L’Accomplissement
Illustration de couverture : François-Octave Le Cannellier,
vice-amiral en 1917. Tous droits réservés - Collection privée.
ISBN : 978-2-336-30584-4
39 €
Série Biographies historiques
CHEM_MEM_GF_BIO_MARIN_28_OCTAVE-CANNELLIER_T2.indd 1 04/09/16 22:52
François-Octave Le Cannellier
Jean-Pierre MARIN
Amiral normand (1855 - 1933)






François-Octave Le Cannellier
Amiral normand
(1855 – 1933)
Chemins de la Mémoire

Fondée par Alain Forest, cette collection est consacrée à la publication
de travaux de recherche, essentiellement universitaires, dans le domaine
de l’histoire en général.

Relancée en 2011, elle se décline désormais par séries (chronologiques,
thématiques en fonction d’approches disciplinaires spécifiques). Depuis
2013, cette collection centrée sur l’espace européen s’ouvre à d’autres
aires géographiques.


Derniers titres parus :

PAPADATOS (Nikos), Les communistes grecs et l’Union soviétique. Histoire de la
scission du Parti communiste de Grèce (1949-1968), 2016.
EL HAGE (Fadi), Abraham Fabert, Du clientélisme au maréchalat (1599-1662),
2016.
e eLAGARDERE (Vincent), Commerce fluvial sur l’Adour du XVII au XVIII
siècle. Les ports de Saint-Sever, Mugron, Laurède et Hinx, 2016.
LOUIS (Abel A.), Jean-Pierre Eugene Clavier. Premier homme de couleur membre
du Conseil colonial et de la Cour d’appel de la Martinique (1810-1863), 2016.
eLOCURATOLO (François), Guerre et politique au XVIII siècle. Adrien Maurice
de Noailles (1678-1766), soldat et homme d’État, 2016.
HEIMBERG (Charles), ROUSSEAU (Frédéric) et THANASSEKOS (Yannis),
eTémoins & témoignages. Figures et objets dans l’histoire du XX siècle, 2016.
BABIC (Laurence), L’interprétation et la représentation du Moyen Age sous le
Second Empire, 2015.
LAFAGE (Franck), Côme III de Médicis, Grand-duc de Toscane, Un règne dans
l’ombre de l’Histoire (1670-1723), 2015.
PRIJAC (Lukian), Le blocus de Djibouti, Chronique d’une guerre décalée
(19351943), 2015.
CHASSARD (Dominique), Vichy et le Saint-Siège, Quatre ans de relations
diplomatiques, juillet 1940-août 1944, 2015.


Ces dix derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions,
avec une courte présentation du contenu des ouvrages, peut être
consultée sur le site www.harmattan.fr

Jean-Pierre MARIN







FRANÇOIS-OCTAVE LE CANNELLIER
Amiral normand
(1855 – 1933)

Livre deuxième
L’Accomplissement







L’Harmattan









Même auteur, même éditeur

Au forgeron de Batna -2005
Prix Robert Cornevin de l’Académie des Sciences d’outre-mer
Collection « Graveurs de mémoire »






















© L’Harmattan, 2016
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-336-30584-4
EAN : 9782336305844








Remerciements

Ce livre n’aurait pu exister sans l’amicale complicité de Madame
Anne Bonnet et de sa famille qui nous ont donné accès à leurs
archives personnelles. Leur implication dans ce travail de
mémoire et de recherche documentaire fut totale.
















A Emmanuelle, ma compagne
A mes enfants et petits-enfants.



Introduction
Le grade de capitaine de vaisseau auquel François-Octave Le
Cannellier avait accédé le 5 février 1904, le jour même où éclatait la
guerre russo-japonaise, lui ouvrait la voie à des commandements
prestigieux dont celui qui lui échut, le 30 mai 1905, du vaisseau école
de canonnage et de timonerie : La Couronne.
Le 5 janvier 1909 il sera nommé commandant du croiseur cuirassé
le Jauréguiberry. Les officiers généraux aptes à commander en temps
de guerre n’étaient pas légion or d’inquiétants bruits de bottes
commençaient à se faire entendre en Europe.
L’Allemagne ne venait-t-elle pas, après celui d’Agadir en 1905, de
erfomenter le 1 juillet 1911, le « coup de Tanger ? »
Ces tensions internationales hâtèrent la promotion, le 28 octobre
1912, de notre capitaine de vaisseau au grade de contre-amiral qui fut
suivie, un an plus tard, de sa nomination au commandement de la
division d’instruction de l’Océan, laquelle deviendra le 3 août 1914, la
2e division de la 2e escadre légère.
On trouve dans les récits du commandant Emile Wedel, ce portrait
qu’il fit du chef de la 2e division au commencement de la guerre : « A
côté de l’amiral Rouyer se place la calme figure de l’amiral Le
Cannellier, un Normand que l’on serait tenté de prendre pour un
Breton tant il en a l’aspect solide et ramassé. De bons yeux pleins de
décision où se lit le devoir toujours accompli comme la chose la plus
simple du monde. Ainsi que Collingwood, l’illustre second de Nelson
[…] il a tenu près d’une année le blocus au large d’Ouessant.»
Promu vice-amiral le 10 mars 1916 par l’amiral Lacaze, le ministre
de la Marine l’appellera à la direction militaire des services de la flotte
où s’achèvera sa carrière en décembre 1917.
Le reste de sa vie sera consacré à sa famille, aux œuvres sociales et
à la science, cette passion à laquelle il n’avait jamais cessé de
sacrifier.

Livre deuxième : L’Accomplissement


Chapitre I – 1905
La loi de séparation de l’Église et de l’État
La vie intérieure de la France fut marquée cette année-là par
l’adoption, au mois de juillet 1905, de la loi sur la séparation de
l’Église et de l’état voulue par Émile Combes.
Elle fut promulguée en décembre 1905 à la consternation des
catholiques de France. Elle abrogeait le Concordat napoléonien ; les
biens d’Église étaient et demeureraient la propriété de l’État, mais les
édifices du culte seraient confiés à des associations cultuelles élues par
les fidèles, les autres bâtiments tels que les palais épiscopaux et
séminaires n’étant laissés à la disposition du clergé que pendant
quelques années. Finalement, pour Daniel Rops : « la séparation qui,
dans l’esprit des anticléricaux fanatiques, devait consacrer la ruine
définitive du catholicisme en France, fut au contraire pour l’église
1l’occasion d’un extraordinaire renouveau » .
La question marocaine
L’histoire diplomatique de la France entre 1905 et 1912, fut
dominée par la question marocaine et l’épreuve de force entre la
France et l’Allemagne dont le Maroc fut le prétexte. Émile Combes
était tombé en janvier 1905 et le président Loubet l’avait remplacé par
Maurice Rouvier.
La France voulait s’installer définitivement au Maroc, tout au
moins dans la partie qu’elle n’avait pas abandonnée à l’Espagne sur
les instances de la Grande-Bretagne désireuse de décourager toute
revendication espagnole sur Gibraltar en lui obtenant des
compensations sur les territoires qui faisaient face au « rocher ».
L’Allemagne n’avait aucun intérêt essentiel dans le Royaume
chérifien sinon celui de gêner la France et de provoquer la rupture de

1 DUMONCEL Maurice, Le journal de la France. Tome IX : La troisième République,
Paris, Librairie Jules Tallandier, 1979, p. 2166.
Livre deuxième : L’Accomplissement
l’Entente cordiale que cette dernière avait conclue avec la
Grande-Bretagne l’année précédente. Comme dès 1899 Delcassé
avait, par un échange de lettres, élargi l’alliance franco-russe de 1891
à la garantie de l’équilibre européen, l’Allemagne souffrait du
« syndrome de l’encerclée » !
Il lui fallait à tout prix rompre cet encerclement.
La défaite de la Russie face au Japon et les mouvements
révolutionnaires qui éclatèrent en 1905, en réduisant la Russie
Impériale à l’impuissance, lui fournirent une opportunité de le briser
en fomentant le coup de Tanger.
Le kaiser, qui était en croisière en Méditerranée sur son yacht, le
Hambourg, jeta l’ancre en rade de Tanger. Il reçut à son bord, le
31 mars, la visite du capitaine de vaisseau de Bon, commandant du
Du Chayla, stationnaire à Tanger, puis caracola ensuite dans les rues
de la ville en grand uniforme blanc de cuirassier de la garde, casque en
tête, revolver à la ceinture, sabre au côté, monté sur un fougueux
étalon qui manqua de le désarçonner. Devant l’oncle d’Abd-el-Aziz, il
prononça, à la légation, un violent discours par lequel il affirmait la
nécessité d’un Maroc libre sous l’égide du sultan, souverain
indépendant, et déclarait qu’il n’hésiterait pas à recourir à tous les
moyens pour sauvegarder les intérêts des nationaux allemands. Ce
discours serait aujourd’hui considéré comme anticolonialiste s’il
n’avait été prononcé par le souverain d’une puissance elle-même
coloniale qui déplorait qu’à cause de Bismarck, hostile à l’entreprise
de colonisation, elle ait été devancée en Afrique du Nord et en Afrique
noire, par la France et l’Angleterre.
Pour le cabinet conservateur britannique que les armements navals
et le développement de la flotte commerciale de l’Allemagne
inquiétaient, le Reich n’avait d’autre objectif que de détacher la
France de la Grande-Bretagne. Aussi, proposa-t-il à Paris de
consolider l’Entente cordiale entre les deux pays.
De passage à Alger, Édouard VII assura le gouverneur général
Jonnart, qu’en cas de conflit avec l’Allemagne la France pourrait
compter sur l’appui de l’Angleterre.
Mais le président du Conseil Rouvier savait que si la Marine
anglaise était invincible, les forces terrestres de la Grande-Bretagne ne
14 Livre deuxième : L’Accomplissement
comptaient guère. Pour lui la France était mal préparée à un conflit.
Delcassé fut malmené à la Chambre, notamment par Jaurès, et
Rouvier laissa entendre qu’il s’en séparerait sans déplaisir. Pour
l’Allemagne, Delcassé était l’homme à abattre car notre ministre des
Affaires étrangères ne cachait pas ses sentiments à l’égard du Reich
quand il écrivait : « aussi longtemps que les Allemands seront à
Strasbourg et à Metz, la France n’aura qu’un ennemi permanent.
C’est sous cet angle que nous traiterons avec les autres pays :
l’Angleterre, l’Italie, l’Espagne. »
Delcassé régnait depuis sept ans sans partage sur le Quai d’Orsay
où il s’était installé en pleine crise de Fachoda. Au prix d’une
reculade, il avait évité une guerre franco-anglaise et détourné vers le
Maroc les ambitions coloniales de la France précédemment orientées
vers le Nil où elles avaient rencontré celles des Anglais.
« Je crois que pour la France les choses finiront par s’arranger,
mais il est fort possible que Delcassé reste sur le carreau. », écrivait
Jules Cambon, notre ambassadeur à Berlin, après le voyage de
Guillaume II à Tanger. Le diplomate voyait juste. Les Allemands
voulaient le départ de Delcassé. Ils l’obtinrent le 6 juin 1905, après
que Rouvier eut refusé la conclusion d’une alliance franco-anglaise
qui aurait, pensait-il, amené l’Allemagne à nous déclarer la guerre et
accepté la réunion d’une conférence internationale à Algésiras voulue
par l’Allemagne.
Delcassé avait refusé le principe même de cette conférence qui
devait décider du sort du Maroc car il estimait que les Allemands
bluffaient.
Il avait raison. L’ambassadeur d’Allemagne en Italie n’avait-il pas
avoué au nôtre (Camille Barrère), qu’il n’était pas question pour
l’Allemagne de s’engager dans une guerre au sujet de l’affaire
marocaine. Elle y perdrait sa Flotte et ses colonies. « En 1914, nous
serons prêts », concluait-il, et en effet, les Allemands le furent.
Tandis qu’en Méditerranée les puissances européennes
s’affrontaient à fleurets mouchetés, l’Angleterre et la Russie étant
solidaires de la France dans la partie de bras de fer qui l’opposait à
l’Allemagne au sujet de l’affaire marocaine, l’Angleterre qui avait pris
le parti du Japon en guerre avec la Russie, tentait d’imposer à la
15 Livre deuxième : L’Accomplissement
France et à l’Allemagne le respect d’une neutralité dont elle-même
s’était affranchie.
La bataille de Tsoushima
L’amiral Rojestvensky était arrivé le 8 janvier 1905 à Nossi-Bé où
l’avait précédé le contre-amiral Felkersam dont le détachement avait
pris, à Tanger, après la séparation de l’escadre, la direction de la
Méditerranée et de la mer Rouge en empruntant le canal de Suez.
Port-Arthur avait capitulé le 2 janvier 1905 avec ses 2430 officiers et
resoldats… Le Sébastopol s’était sabordé en mer. La 1 escadre était
anéantie. Le contre-amiral Felkersam, gravement malade, avait perdu
toute autorité sur ses équipages. Rojestvensky rétablit l’ordre.
L’appareillage était prévu pour le 20 janvier mais l’interdiction
signifiée le 18 janvier au chef des transports de la Hamburg Amerika
Line qui approvisionnait l’escadre en charbon, de quitter Madagascar
même pour la ravitailler en pleine mer, lui fit perdre deux mois que
Togo mit à profit pour achever la révision de ses bâtiments.
La responsable de cette situation était une nouvelle fois
l’Angleterre dont la pression sur les neutres s’était considérablement
accrue depuis la chute de Port-Arthur.
Le 2 janvier, sur la place du palais d’Hiver, la troupe avait ouvert le
feu sur une foule désarmée venue remettre une pétition au tsar.
Ce « dimanche rouge » marqua le début de la première révolution
russe. Cette nouvelle provoqua l’effervescence dans les équipages. La
Russie était en pleine déliquescence et l’entourage du tsar n’avait de
cesse de contrarier les plans de l’amiral Rojestvensky qui était très
conscient que Saint-Pétersbourg les envoyait à la mort, lui et ses
équipages.
ePour juger de l’état de la 2 escadre, il faut lire le compte rendu que
fit l’amiral des exercices qu’il ordonna pour occuper ses hommes et
leur donner un minimum d’entraînement.
« Hier, l’appareillage des cuirassés et des croiseurs a prouvé que
quatre mois de navigation en commun n’ont pas porté les fruits qu’on
était en droit d’attendre ; l’appareillage a duré près d’une heure et
pendant ce temps-là, les 10 navires n’ont pas réussi à prendre leur
poste […].
16 Livre deuxième : L’Accomplissement
Les obus de 12 pouces qui nous sont très précieux, ont été envoyés
sans qu’on ait tenu compte du réglage des autres calibres. Le tir des
75 mm a été également très mauvais ; […] Quant au tir des 47 mm
j’aurais honte d’en parler ici. En plein jour, l’escadre entière n’a pas
réussi à faire un seul trou dans les cibles qui représentaient les
torpilleurs, cibles qui avaient sur les Japonais cet avantage en notre
faveur qu’elles étaient parfaitement immobiles ».
Quant aux manœuvres, le jugement de l’amiral russe est sans
appel : « l’escadre a, en général, fort mal manœuvré. Les
changements de route par la contremarche de deux ou trois quarts au
plus ont été effectués incorrectement par tout le monde […]. Les
évolutions toutes à la fois furent également plus que médiocres ; le tir
des pièces de gros calibre, un gaspillage de munitions inutiles. »
Les torpilles s’avérèrent défectueuses. Sur sept qui furent lancées,
deux seulement eurent une trajectoire correcte.
Et cependant, quand le moment sera venu, ces marins
inexpérimentés se battront avec un courage inouï et leurs tirs
endommageront bon nombre de bâtiments japonais dont le Mikasa,
navire amiral. Le 16 mars, à 3h00 de l’après-midi, les 45 navires de la
2e escadre levèrent l’ancre.
Les journaux du monde entier s’interrogeaient sur l’itinéraire suivi
par l’amiral russe et l’endroit où l’attendrait Togo. Ce dernier pensait
qu’il passerait par le détroit de la Sonde, entre Sumatra et Java, mais
Rojestvensky déjoua les pronostics en empruntant le 5 avril, le détroit
de Malacca tandis que Togo parcourait le détroit de la Sonde à sa
recherche.
Le 8 avril, à 2h00 de l’après-midi, l’escadre défilait en ordre parfait
devant Singapour. Aucun bâtiment ne manquait à l’appel. Les Anglais
qui n’avaient pas ménagé leurs sarcasmes à l’encontre de l’amiral
russe, selon une vieille habitude dont nous, Français, faisons
régulièrement les frais, firent amende honorable. Le Saint James
Gazette titra : « nous avions mésestimé Rojestvensky. Nous le saluons
avec tout le respect dû à la bravoure et à l’énergie. »
2L’étape suivante était le cap Saint James devant Kam Ranh Bay .

2
À l’inverse de ce que pensaient le roi Edouard VII et certains hommes politiques
17 Livre deuxième : L’Accomplissement
L’intention de l’amiral était d’aller directement à Vladivostok sans
relâcher sur la côte d’Annam mais l’agence Havas, dûment autorisée
par Saint-Pétersbourg, annonça au monde que Rojestvensky attendait
Nebogatoff. Cette nouvelle parvint à l’amiral le 21 avril en même
temps que l’ordre de fusionner les deux escadres sur la côte d’Annam
et de conduire l’ensemble à Vladivostok. Il n’était plus question pour
l’amiral russe de quitter la côte d’Annam avant l’arrivée de l’escadre
de Nebogatoff, comme il en avait eu l’intention.
Le 2 avril, l’amiral de Fauques de Jonquières qui commandait le
Descartes, d’ordre de Paris vint, fort ennuyé, signifier à l’escadre
russe qu’elle devait lever l’ancre dans les 24 heures et qu’il ne devait
rester dans la baie aucun bâtiment, même de commerce. La Flotte
russe s’en alla mouiller à 40 milles au nord, à Wanfong
Pendant des semaines elle couvrit ainsi des centaines de milles,
brûlant 20 000 t de charbon pour attendre un renfort dont
Rojestvensky ne voulait pas. C’est cet ordre imbécile de
Saint-Pétersbourg qui condamna la Flotte russe à mort.
Rojestvensky était convaincu que Togo l’attendait en mer du Japon.
Il savait que la Flotte japonaise comptait 37 navires de ligne et
croiseurs, 24 croiseurs auxiliaires et 109 torpilleurs et que ses forces
étaient concentrées au nord-est de l’île de Tsoushima. Le 9 mai, de
Jonquières vint une ultime fois, à bord du Guichen, chasser l’escadre
de la baie de Wanfong. Elle croisait dans les parages quand
Nebogatoff la retrouva enfin.
eLa 3 escadre allait, pendant quatre jours, charbonner, embarquer
des vivres et du matériel, réparer ses navires. Le 13 mai, de Jonquières
était devant Port Dayot au moment où Nebogatoff appareillait. Sans
doute avait-il attendu pour se manifester, le moment de cet
appareillage.
Le 14, les deux escadres n’en formèrent plus qu’une seule. Les

libéraux, l’Entente n’était pour Fisher et nombre d’amiraux britanniques qu’une
affaire de circonstance, une opportunité qu’il fallait saisir et abandonner si
nécessaire. En 1905, presque deux ans après la conclusion de l’Entente, Fisher
envisagera sérieusement la possibilité d’une guerre avec la France à cause de l’aide
apportée dans la baie de Kam Ranh, à l’escadre Russe en route pour la mer de Corée
comme le révèle une lettre qu’il écrivit le 22 avril 1905, au ministre A. J. Balfour.
18 Livre deuxième : L’Accomplissement
torpilleurs furent accrochés à des remorqueurs afin d’épargner leurs
machines.
La route prise par la Flotte russe pour gagner la mer du Japon
empruntait le détroit de Corée. Son chenal s’ouvrait sur la mer Jaune.
Après un étranglement entre les îles Tsoushima et Ikishima qui le
réduisait à 25 milles, il s’élargissait à 75 milles, permettant à l’escadre
d’évoluer.
Le seul espoir de la Flotte russe était que le brouillard masque son
passage.
Le 19 mai Rojestvensky contournait l’île de Formose et arrivait le
22 près des îles Liou-Kiou où il devait charbonner une dernière fois.
Le 25, il mit le cap sur le chenal oriental de Tsoushima. À la même
heure, le contre-amiral Felkersam mourait à bord de l’Oslabia.
Rojestvensky ordonna de laisser le pavillon du contre-amiral au grand
mât de son navire. Les forces russes avaient pris leur ordre de marche
définitif. En tête la division d’éclairage puis les cuirassés sur deux
re e 3colonnes. À tribord les 1 et 2 divisions fortes de huit bâtiments , à
ebâbord la 3 division des cuirassés et celle des croiseurs, soit encore
4huit unités .
À hauteur des chefs de file : les petits croiseurs : Yemtchoug et
Izoumroud accompagnés de deux torpilleurs. Entre les deux colonnes
de l’arrière : six transports et en queue, les transports hôpitaux : Orel
et Kostroma.
Dans le courant de la journée du 26 mai le brouillard commença à
se répandre.
La présence de l’escadre russe fut révélée, à l’aube du 27 mai, à un
croiseur auxiliaire japonais le Sinano Maru par les lumières d’un
navire-hôpital. Togo fut alerté.
À 6h34, conduits par le Mikasa, plus de 40 navires de ligne,
croiseurs et torpilleurs partirent à la rencontre de la Flotte russe.

3 Souvoroff, (navire amiral), Alexandre III, Borodino, Orel, Osliabia, Sissoy,
Navarine, Nakhimoff.
4 Nicholas, Semavine, Apraxime, Outchanoff et les croiseurs : Oleg, Amora,
Douskoy et Monomach.
19 Livre deuxième : L’Accomplissement
Un croiseur léger aperçut l’escadre de Rojestvensky au nord-ouest
d’Oukoushima. Il en donna la composition à Togo par télégraphie en
précisant qu’elle marchait N 60° E, sur deux colonnes, à une vitesse
de 12 nœuds or l’escadre russe, encombrée des « vieux sabots » de
Nebogatoff ne pouvait évoluer à 12 nœuds. Peu avant 11h00, l’amiral
Rojestvensky ordonna de prendre la formation de combat sur une
seule ligne et fit passer ses cuirassés modernes en tête de colonne afin
qu’ils puissent tirer sans être gênés par les bâtiments qui les
précédaient. On ne prévint pas Togo de ce changement. À 12h00, la
Flotte russe se trouvait entre les îles Tshoushima et Ikishima. Elle
avait franchi la partie étranglée du chenal. Nous étions le 14 mai 1905.
Il était 1h20 quand le corps de bataille de Togo apparut. Derrière la
re1 division, conduite par le bâtiment amiral : le Mikasa, s’alignaient
5six croiseurs.
Togo, voyant que les plus puissantes unités russes se trouvaient en
tête de file décida d’effectuer un « virage en succession » pour placer
sa flotte parallèlement à la Flotte russe. Cette manœuvre aurait pu lui
être fatale car ce virage est plus lent qu’un « virage parallèle » et donc
plus dangereux dans les conditions du combat naval car il donne à
l’adversaire le temps d’ajuster son tir mais une fois réussie, cette
manœuvre permit aux cuirassés japonais de rester à l’avant de leur
ligne.
À 2h08, à une distance de 6700 m du Mikasa et du Shikishima,
Rojestvensky fit ouvrir le feu. Un premier obus de 305 mm éclata sur
le pont du Mikasa. Togo ne put riposter car le Mikasa qui tournait du
sud à l’est pour prendre un nouveau cap, n’avait pas achevé sa
manœuvre.
À 2h11, les navires japonais ouvrirent à leur tour le feu à 6500 m,
en le concentrant sur le Souvoroff et l’Osliabia. Rojestvensky mit
alors le cap sur Togo.
C’est à la bataille de Tsoushima que les Japonais expérimentèrent
pour la première fois des obus à la poudre shimosa mélangée à un
nouveau détonant.
Outre les ravages qu’ils causaient en brisant les blindages les plus

5
Idzumo, Azuma, Yakouma, Asama, Tokiwa et Iwate.
20 Livre deuxième : L’Accomplissement
épais comme s’ils étaient du verre, projetant des milliers d’éclats
mortels, ils répandaient un gaz toxique qui suffoquait les hommes.
Ces projectiles énormes, plus proches de la torpille que de l’obus,
ravagèrent les superstructures de l’Osliabia. D’énormes brèches
s’ouvraient dans les murailles des bâtiments russes.
Une demi-heure après le déclenchement du combat, l’Osliabia
n’était plus qu’une épave déchirée de part en part dont l’avant
plongeait profondément dans l’eau.
Le bâtiment quitta la ligne.
Contrairement aux obus japonais qui éclataient, non seulement au
contact d’une surface dure mais de l’eau en dégageant une épaisse
fumée noire, les projectiles russes n’explosaient qu’après avoir
traversé les flancs d’un navire sans pratiquement émettre de fumée
lors de l’éclatement, si bien que les Russes avaient la fausse
impression que les cuirassés japonais qui les dépassaient lentement
étaient indemnes. Or, l’Asama avait dû abandonner le combat, trois
obus de 305 qui l’avaient atteint à la flottaison, ayant provoqué une
avarie de barre et déchiré sa cuirasse. Le Mikasa avait reçu 10 obus de
305 mais sa cuirasse avait résisté. Trois minutes après que l’Asama eut
quitté la ligne, un obus avait éclaté derrière la passerelle de
commandement du Mikasa projetant une multitude d’éclats dont l’un
avait brisé la boussole près de laquelle se tenait Togo. Une pièce fut
broyée et la tourelle fut crevée. Un obus traversa le pont supérieur et
s’enfonça dans les entrailles du bâtiment. Les cheminées étaient
criblées d’éclats.
Un des premiers obus qui atteignit le Souvoroff défonça le blindage
d’une tourelle de 150, un autre détruisit le poste de commandement.
Les deux navires amiraux n’étaient plus qu’à 4 000 m l’un de
l’autre.
Leur artillerie remarquable et leurs épaisses cuirasses avaient
relativement bien protégé les bâtiments japonais du feu intensif des
Russes qui avaient beaucoup gagné en précision depuis les exercices
que l’amiral Rojestvensky avait ordonnés pour pallier l’insuffisance
de la formation de ses équipages. Le croiseur Asama criblé d’obus
parvint néanmoins à poursuivre sa route.
21 Livre deuxième : L’Accomplissement
Le Shikishima et le Fuji furent gravement endommagés. Sur le
Nichine, les destructions étaient comparables à celles qu’avaient
subies les croiseurs cuirassés russes. Les passerelles étaient détruites,
trois batteries de 305 avaient été anéanties et les canots mis en pièces.
L’Asahi et le Kasuga avaient été aussi quelque peu malmenés.
Imperturbablement les divisions russes poursuivaient leur marche
vers l’est mais Togo, dont les bâtiments étaient plus rapides, après
avoir dépassé l’escadre russe, revint se placer dans son travers. Toute
la Flotte cuirassée japonaise avait pris pour cible le Souvoroff à une
distance de 3 000 à 4 000 m.
Il était 3h00 et Togo avait gagné la bataille.
Le Souvoroff allait combattre quatre heures encore avant de
sombrer. Il tirait toujours avec sa tourelle de 305 arrière quand un
obus arracha son toit.
Impassible, Rojestvensky observait par une meurtrière les
bâtiments japonais. La cheminée avant s’abattit.
La ligne de file de Togo était à nouveau parallèle à la ligne russe.
Un obus brisa son gouvernail, le Souvoroff tournait en rond. Il
abandonna la ligne de file tandis que l’escadre défilait devant lui. Un
obus tomba sur le blockhaus. L’amiral Rojestvensky fut blessé mais
refusa de quitter son poste. La seconde cheminée s’effondra. Un obus
éclata en mille éclats. L’amiral fut atteint par l’un d’eux à
l’articulation du pied droit. Il s’écroula. On l’assit sur un caisson à
munitions. Il commandait encore mais la mer envahissait les ponts.
Le commandant Behr avait donné l’ordre d’abandonner l’Osliabia
mais lui-même refusa de quitter le bord et sombra avec le cuirassé
tandis que des torpilleurs recueillaient les marins naufragés.
L’Alexandre III maintenant en tête de la ligne de file, conservait le
cap N 230 (Vladivostok).
eTogo envoya un aviso et la 4 escadrille de contre-torpilleurs pour
porter le coup de grâce au Souvoroff qui ne disposait plus que d’un
canon de 75 et de quelques mitrailleuses. Il repoussa néanmoins
l’attaque.
Une torpille l’avait atteint et il avait pris une gite de 10° mais il
continuait de tirer. Comme des chiens de meute, les contre-torpilleurs
22 Livre deuxième : L’Accomplissement
se jetaient sur l’épave qui à chaque fois les mettait en fuite.
À 5h30 de l’après-midi, l’escadre principale, guidée par le
erBorodino s’était reformée. Nebogatoff à bord du Nicolas I , en avait
pris le commandement.
À 4 000 m l’escadre de Togo suivait une route parallèle. Le
contre-torpilleur Buiny qui avait recueilli les rescapés de l’Osliabia,
vint se placer à bâbord du Souvoroff, là où il donnait de la bande, pour
embarquer l’amiral Rojestvensky qui venait d’être blessé pour la
quatrième fois. L’amiral fut descendu sur le pont du petit torpilleur
qui, touché par un obus, dut s’éloigner.
eLe capitaine de corvette Fujimoto, chef de la 11 escadrille de
torpilleurs, lança l’ultime attaque contre le Souvoroff. Voici ce qu’il
écrivit dans son rapport : « presque entièrement calciné et flambant
encore, le Souvoroff avait servi de cible à toute la Flotte et ne
possédait plus qu’un seul canon à l’arrière. Cependant il tirait
toujours déterminé à combattre tant qu’il flotterait. Enfin vers 7h00
du soir, après de nouvelles attaques de nos torpilleurs, il s’en alla par
le fond. » 20 hommes à peine survécurent sur les 900 qui avaient
composé son équipage.
L’Alexandre III lutta aussi désespérément que l’avait fait le
Souvoroff ; 800 marins disparurent avec lui.
Le Borodino avait tenu cinq heures à son poste derrière
l’Alexandre III avant d’être atteint par une torpille qui ouvrit une
énorme brèche dans sa coque et causa d’importantes pertes parmi
l’équipage.
Le commandant Serebrénikoff, très aimé de ses hommes, eut une
main arrachée et le muscle du cou sectionné. Il n’en continua pas
moins le combat. Quand l’Alexandre III sombra, c’est le Borodino qui
conduisit l’escadre bien que Nebogatoff eut arboré son pavillon sur le
erNicolas I . Criblé de trous d’obus, incendié, déchiqueté, le Borodino
finit par exploser et couler. Un seul homme sur les 900 qui
composaient l’équipage, réchappa du naufrage.
Nebogatoff poursuivit le combat avec sa Flotte hors d’âge, avant de
s’enfuir puis de se rendre. Seuls trois bâtiments parvinrent à rejoindre
Vladivostok.
23 Livre deuxième : L’Accomplissement
17 navires russes avaient été coulés et cinq furent capturés. La
bataille de Tsoushima coûta la vie à 4 300 Russes ; 5917 furent faits
prisonniers. Rojestvensky, grièvement blessé, avait été transféré du
Buiny sur le Biedosy qui capitulera et sera conduit à Sasebo. Togo
rendra visite le 3 juillet à Rojestvensky, à l’hôpital maritime. Ce
dernier fut libéré et reconduit à Vladivostok. Le 20 décembre 1905, il
arriva à Saint-Pétersbourg où on l’accusa d’être responsable de la
défaite de Tsoushima. Il fut destitué et mourut le 14 janvier 1909.
Le capitaine de vaisseau Le Cannellier prend le commandement du
vaisseau école de canonnage et de timonerie : la Couronne
Pendant deux années il allait assumer la responsabilité de préparer
à une guerre qu’il savait inéluctable les officiers et matelots venus
accomplir des périodes d’instruction à bord de la Couronne. Il n’était
pas un va-t-en-guerre ; il ne l’avait jamais été. C’était un homme
calme, déterminé, qu’un parcours sans faille plaçait aujourd’hui à un
poste clé où il donnerait, comme à l’accoutumée, toute sa mesure. Il
ne pouvait se réjouir de la proximité de la guerre. Quand il était entré
à Navale, il avait 17 ans, l’âge de tous les enthousiasmes, de tous les
défis, des rêves de conquête et de sacrifice et de leur corollaire : le
mépris du danger. Il avait aujourd’hui 50 ans. Le danger, il l’avait
affronté sur les mers et océans du monde. Il avait participé à des
missions de guerre mais l’arrogance allemande lui faisait pressentir
que celle qui s’annonçait serait effroyable, à cause principalement de
l’apparition d’armes nouvelles terrifiantes comme ces obus tirés par la
Flotte de l’amiral Togo à la bataille de Tsoushima qui dégageaient, en
explosant, des gaz délétères ou l’arme sous-marine dont les
états-majors étaient loin d’imaginer l’usage terrible que les Allemands
allaient en faire.
Le 25 mai 1905, le capitaine de vaisseau Le Cannellier était encore
en poste à Cherbourg. Le contre-amiral, major général, le déclarait :
« apte à toute mission tant il est un officier au-dessus de la moyenne,
manifestant des connaissances très étendues et très variées, sans
6aucune petitesse d’esprit. » Cet officier général le proposait pour un
commandement à la mer mais ce fut celui de la Couronne qui lui
échut.

6
Service historique de la Défense. Vincennes : CC7 4me moderne 742/7
24 Livre deuxième : L’Accomplissement
C’est à bord de cette frégate que Napoléon III accomplit en mai
1865, un voyage officiel en Algérie au cours duquel il fit halte à
Batna, une ville de garnison fondée en 1848 par les Français, où on lui
servit à déjeuner un cuisseau de lion, des œufs d’autruche, du rôti de
gazelle et d’antilope. Or c’est dans cette ville que j’ai vécu les 25
premières années de ma vie.
Rien d’étonnant à ce que l’hôte impérial de la Couronne et de la
ville de Batna se soit vu offrir un cuisseau de lion en guise de
déjeuner. Germaine Tillion n’avait-elle pas recueilli lors du premier
séjour qu’elle fit dans l’Aurès en 1934, de la bouche de Belqacem, de
la Ferqua-Ais-Si-Mhand, le récit de la mort de son cheval tué 40 ans
plus tôt par un lion tandis qu’André Gide écrivait en 1895, après un
séjour à Batna : « Lionnes nous avons rugi dans l’Aurès. »
Les lions, les panthères, les antilopes, les autruches ont disparu
depuis longtemps des confins aurésiens mais il me plait de savoir que
lorsque mon père naquit à Batna au commencement du siècle dernier,
il y avait encore des lions et des panthères dans les montagnes
environnant Batna.
Le lion qui finit dans l’assiette de Napoléon III eut mérité un
meilleur sort et l’empereur un plat de résistance un peu moins coriace.
Jusqu’au 30 mai 1905, date officielle de sa nomination par décision
présidentielle comme commandant du vaisseau école, la Couronne
resta aux ordres du capitaine de vaisseau Motet qui avait lui-même été
affecté à ce poste par décision présidentielle du 6 juin 1903.
La Couronne était une frégate cuirassée du type la Gloire qui avait
été mise en chantier à Lorient le 14 février 1859 et à flot le 28 mars.
Le croiseur cuirassé la Gloire sur lequel le contre-amiral Le
Cannellier arborera son pavillon au début de l’année 1914, était un
avatar plus récent de la Couronne et de son sistership la Gloire,
première du nom.
La Couronne jaugeait 5 980 t. Sa machine développait 3 200 ch.
C’était le seul navire de cette catégorie à avoir été construit en fer.
Elle donnait 12 nœuds et était armée par un équipage de 572 hommes.
C’est en 1881 qu’elle fut transformée en vaisseau école des canonniers
à Toulon, par l’usine Mouraille, située dans le quartier de la Rode.
25 Livre deuxième : L’Accomplissement
Le commandement de la Couronne n’était certes pas ce
commandement à la mer qu’il espérait mais alors que les tenants de la
torpille et du canon prétendaient chacun à la suprématie de l’une de
ces armes sur l’autre, il n’était pas indifférent à François-Octave Le
Cannellier, officier breveté torpilleur et artilleur confirmé, de rétablir,
à travers les enseignements théoriques et pratiques prodigués aux
futurs canonniers et officiers de tir, le rôle grandissant que le canon
était appelé à jouer dans le combat naval comme la démonstration
venait d’en être apportée à Tsoushima.
Les cours dispensés à bord du navire école concernaient la
balistique, le pointage, la télémétrie, les explosifs et les projectiles. Ils
consistaient encore en des travaux pratiques sur le matériel d’artillerie
et sur l’appareillage électrique.
L’élève assistait aux épreuves auxquelles on soumettait les
poudres. Il visitait enfin certains établissements et services de la
Direction d’artillerie du port de Toulon. Le stage durait quatre mois. À
la fin avait lieu un examen que l’élève subissait devant une
commission présidée par le vice-amiral commandant l’escadre
d’instruction. Les enseignes reçus étaient envoyés à l’École
d’application de tir à la mer qui fonctionnait depuis avril 1905 à bord
de l’Amiral Charner lequel appareillait de Toulon pour de brèves
sorties au cours desquelles les élèves canonniers s’essayaient à des tirs
divers, tirs simulés, tirs réduits ou tirs réels.
Le nouveau stage durait trois mois et donnait lieu à un examen final
où il était largement tenu compte des résultats obtenus dans les écoles
à feu. Ceux des élèves qui avaient échoué à l’examen initial étaient
éliminés avec interdiction d’être ultérieurement réadmis à l’École de
canonnage. Ceux-là avaient quelque souci à se faire quant à leur
avenir dans la Marine. Les enseignes admis à l’École d’application de
tir à la mer recevaient la première partie du brevet de canonnier qui les
reconnaissait aptes à exercer les fonctions d’officier canonnier chargé
de l’artillerie des petits bâtiments tels que les torpilleurs et les avisos
coloniaux ou d’officier canonnier adjoint à bord d’un
contre-torpilleur, d’un croiseur ou d’un cuirassé. Ces jeunes officiers
étaient désormais titulaires d’une prestigieuse spécialité.
26 Livre deuxième : L’Accomplissement
Les enseignements de la bataille de Tsoushima
François-Octave Le Cannellier rappelait, lors de sa prise de
commandement, que la guerre russo-japonaise avait vu se dérouler un
nombre significatif de combats navals au cours desquels les torpilles
et les mines avaient été utilisées mais, constatait-il, c’était bien
l’artillerie qui avait joué le rôle essentiel dans les affrontements qui
décidèrent du sort de la bataille.
L’enseignement le plus évident qu’il en tirait était que la distance
de combat s’était considérablement allongée.
On en était alors à plus de 7 000 mètres. La supériorité de la vitesse
sur l’adversaire devenait d’autre part un atout essentiel. Une autre
leçon conduisait à préférer le coup décisif impliquant un gros calibre à
une artillerie plus légère mais à la cadence de tir plus rapide. Les
Anglais, sous l’impulsion de Fisher, allaient donner le La en
construisant en deux ans le Dreadnought, qu’ils armèrent de 10 canons
de 305 mm, puis, en 1906, les trois croiseurs de bataille Invincible de
18 000 t, armés de canons de 305 mm mais que la diminution du
blindage permit de doter d’une vitesse de 26,5 nœuds contre 21 nœuds
pour le Dreadnought. Tous les cuirassés et croiseurs cuirassés en
furent du coup déclassés. Les autres marines, sauf la nôtre,
s’engouffrèrent dans la brèche ouverte par les Britanniques. Les
Allemands, avec deux ans de retard mais un succès certain pour les
cuirassés et croiseurs de bataille, les États-Unis, l’Autriche-Hongrie,
la Russie leur emboîtèrent le pas sans pouvoir toutefois mettre en
chantier des croiseurs de bataille du type Invincible. Avec Camille
Pelletan, la France avait accumulé les retards. Les cuirassés du
programme de 1906, type Danton, étaient des hybrides trop courts et
trop lents dotés d’une artillerie bi-calibre (quatre 305 mm et 12 de
240 mm), qui les contraindrait à engager le combat à trop faible
distance. Il n’était pas question de mettre en chantier des croiseurs de
bataille du type Invincible avant d’avoir achevé ceux qui étaient en
construction dans les arsenaux mais qui s’avéraient d’ores et déjà trop
petits et trop mal armés pour le combat d’escadre, trop gros et trop
lents pour l’éclairage et la surveillance. L’ultime leçon tirée de
Tsoushima par l’École de canonnage et de timonerie fut que les
torpilleurs japonais, pourtant au nombre de 109, ne jouèrent
véritablement aucun rôle décisif dans la bataille sinon celui
27 Livre deuxième : L’Accomplissement
d’auxiliaires auxquels il eut été vain de vouloir assigner le rôle
principal dans un combat naval comme le voulaient les tenants de la
Jeune Marine. Ce furent au contraire les canons de 305 mm de la
Flotte de l’amiral Togo qui assénèrent à l’escadre de Rojestvensky les
coups décisifs. Les torpilleurs qui achevèrent l’épave du Souvoroff
durent s’y reprendre à plusieurs reprises alors que leur proie n’était
plus qu’une cible immobile et sans défense.
Au cours de sa déjà longue carrière de marin, le capitaine de
vaisseau Le Cannellier n’avait pas rencontré de tels cas pratiques. Les
combats navals étaient rares et la première guerre mondiale en connut
finalement fort peu. De nouvelles tactiques navales de rencontre entre
bâtiments de guerre à vapeur, aux canons montés en tourelles
rotatives, apparurent à Port-Arthur et à Tsoushima qui firent l’objet
d’expérimentations à Toulon. Les escadres russe et japonaise
manœuvraient comme au temps de la marine à voile, en lignes de files
parallèles pour échanger des salves. Mais la flotte équipée des
bâtiments les plus rapides pouvait parvenir, comme le fit Togo, à
barrer le T (Teisempo en japonais) en dépassant la ligne adverse pour
venir se positionner sur son travers afin de déclencher le tir de tous ses
canons braqués sur l’escadre ennemie qui ne pouvait leur opposer que
ses pièces avant. Cet objectif recherché par tous les commandants
navals fut rarement atteint en pratique.
La tactique s’établit bientôt en fonction des besoins du canon qui
était redevenu en 1905 l’ultima ratio regium et la Flotte française
abandonnant les formations géométriques, retrouva des champs de tirs
bien dégagés.
À partir de 1870, la substitution de la poudre à gros grains à la
poudre ordinaire dont la déflagration était trop violente, avait permis
7d’agir sur le projectile en portant la longueur d’âme d’une bouche à
8feu de 18 à 22 calibres .
Le renforcement du canon par un tube en acier vissé intérieurement

7
La longueur d’âme est l’évidement intérieur, généralement cylindrique, d’une
bouche à feu.
8 e
L’usage s’est établi au XIX siècle de désigner le calibre des bouches à feu par le
diamètre de l’âme mesuré soit en millimètres en France, soit en centimètres en
Allemagne, soit en pouces en Grande-Bretagne.
28 Livre deuxième : L’Accomplissement
9dans la fonte, et par un frettage extérieur fit passer la vitesse initiale
de 340 à 440 m/seconde.
En 1875, les canons de 34 et de 42 cm de l’Amiral Duperré et des
garde-côtes Terrible et Indomptable, furent entièrement fabriqués en
acier et quatre ans plus tard, l’emploi de la poudre prismatique brune,
encore plus lente que la poudre noire à gros grains, permit d’atteindre
la vitesse de 600 m/seconde avec les canons de 37 cm de l’Amiral
Baudin sur lequel le lieutenant de vaisseau Le Cannellier avait servi
en 1889. La longueur de ces canons avait été portée à 28 calibres. Un
nouveau progrès fut accompli grâce à l’amélioration de la qualité des
aciers employés et en 1887 une véritable révolution fut opérée avec
l’adoption des poudres à la nitrocellulose dites poudres B inventées
par l’ingénieur Vieille.
Brûlant plus lentement encore que la poudre prismatique, elles
étaient incomparablement plus puissantes et le canon de 305 mm (12
pouces anglais), modèle 1887 de 45 calibres, lançait un obus de
284 kg à la vitesse de 800 m/seconde dont la force vive était très
supérieure aux projectiles antérieurs de 34 à 42 cm. Les poudres B
furent par contre à l’origine de terribles accidents dont il sera reparlé
plus loin à propos de l’explosion survenue le 12 mars 1907 à bord du
Iéna.
Le 28 avril 1905, ordre fut donné au préfet maritime du
e5 arrondissement de mettre l’Amiral Charner à la disposition de
l’École de canonnage et de timonerie pour effectuer les tirs
d’instruction. Le 17 août il fut enjoint au commandant Le Cannellier
de prendre toutes dispositions pour que les officiers de la Couronne
participent aux écoles à feu de l’escadre de la Méditerranée et du
Levant.
L’Amiral Charner était un croiseur cuirassé de type Chanzy. Il
avait été mis en chantier à Rochefort en juin 1889 et à flot le 18 mars
1893. Il jaugeait 4 700 t. et il était armé de deux canons de 194 mm et
de six pièces de 138 mm.
erLe 1 septembre 1905, le vice-amiral commandant en chef, préfet
maritime de Toulon qualifiait le capitaine de vaisseau Le Cannellier

9 La frette est un anneau métallique d’un alésage légèrement inférieur au diamètre
extérieur de la pièce à traiter.
29 Livre deuxième : L’Accomplissement
« d’officier compétent, énergique et actif qui commandera
parfaitement le Vaisseau École la Couronne. »
Pendant le troisième trimestre, l’École de canonnage ne quitta pas
le mouillage des Salins d’Hyères. Le commandant devait répondre, en
marge des enseignements prodigués, à quatre séries de questions
touchant à la situation de la Couronne, ce qu’il fit en ces termes qui
permettent de juger du piètre état du bâtiment que le ministre de la
Marine avait placé sous son autorité.
1/ « La coque est en tôle de fer très épaisse. Elle n’a que de faibles
piqûres extérieures mais à l’intérieur elle est fortement oxydée par
endroits, notamment dans les soutes à charbon où la rouille atteint
15 mm d’épaisseur. La tenue de plusieurs manchons de pièces d’eau
laisse à désirer par suite de l’oxydation des écrous de fixation dont
quelques-uns sont tout à fait réduits. Cinq de ces manchons ont été
10cimentés en juillet 1904. Plusieurs varangues , sous les chaudières,
ont été remplacées lors du changement des chaudières en juillet
1904. »
2/ « Durée présumée des chaudières : 45 mois à compter du
1110 octobre 1905. Elles sont à face plane timbrée à 2kg500 »
Les chaudières de la Couronne servaient l’hiver et avaient quelques
dépôts salins. Le sel a toujours été l’ennemi des installations de
propulsion des navires de mer. Les avaries les plus fréquemment
constatées sur ces bâtiments impliquaient généralement les chaudières.
Le condenseur des machines à vapeur, mis au point par Watt, était « à
mélange », c’est-à-dire que l’eau de refroidissement y était injectée
pour condenser la vapeur issue de l’échappement du cylindre. Une
pompe reprenait cette eau qui servait en partie à réalimenter la
chaudière.

10
Les varangues sont des pièces transversales destinées à renforcer les fonds de
navires.
11
La nécessité de s’assurer que les chaudières à vapeur résisteraient aux pressions
auxquelles elles seraient soumises en service incita l’administration, dès 1823, à
imposer aux propriétaires d’appareils à vapeur de les soumettre à des épreuves de
résistance à l’issue desquelles le Service des mines faisait frapper un timbre sur une
plaque ou une médaille de cuivre apposée sur l’appareil et portant mention des
pressions de service. Depuis, le mot timbre désigne la pression même dans la
chaudière.
30 Livre deuxième : L’Accomplissement
Dans les installations terrestres ou sur les bâtiments fluviaux, le
mélange était à base d’eau douce. Mais à bord des navires de mer,
l’eau qui alimentait les chaudières était presque aussi salée que l’eau
de mer et elle l’était d’autant plus qu’on produisait de la vapeur. Il
12fallait donc pratiquer des extractions pour maintenir la
concentration de sel à un niveau acceptable. Par ailleurs les sels és avaient la fâcheuse propriété de se précipiter à partir de
140°, formant ainsi des dépôts et même des incrustations analogues à
celles constatées par François-Octave Le Cannellier dans les
chaudières de la Couronne. C’est pourquoi, à l’origine, il n’était pas
envisageable d’augmenter la pression des chaudières. Alors on
imagina de remplacer « le condensateur à mélange » par un
« échangeur à tubes » ou « à surface » dans lequel l’eau de mer de
refroidissement n’aurait pas été au contact de la vapeur. Dupuy de
erLôme, nommé le 1 janvier 1857 à la Direction du matériel, imposa
un plan type de chaudière de 900 ch. Désormais la meilleure chaudière
Marine serait « la tubulaire à moyenne pression et à retour de
flamme. » Mais reprenons le fil des observations de François-Octave
Le Cannellier sur l’état de la Couronne.
3/ « Les cylindres sont usés inégalement à leur partie inférieure
(3 mm environ aux bouts de course) par suite du poids énorme des
pistons et de leurs garnitures en bronze qui s’usent très vite et sont
hors d’usage après deux ans de fonctionnement. Usure générale des
pièces flottantes.
4/ Par suite de l’insuffisance des moyens d’épuisement de son
cloisonnement seul, de l’état précaire de tous les appareils qui ont été
mis à bord, très vieux, après avoir été débarqués de différents navires,
il ne paraît pas que la Couronne puisse continuer pendant très
longtemps son service avec une sécurité suffisante et après mesure de
13l’usure des chaudières, il serait prudent de la remplacer. »
En 1907, la Couronne héritera d’un canot à vapeur rescapé de la
destruction du Iéna par une explosion survenue le 12 mars 1907.
Les annexes du vaisseau école n’étaient pas en meilleur état. Celui

12
Opération qui consiste à ouvrir pendant quelques secondes une vanne de purge
placée à la partie inférieure d’une chaudière.
13
Service historique de la Défense. Vincennes : BB5. Etat 253. A.G. (1905)
31 Livre deuxième : L’Accomplissement
de la machine de l’Écouvillon était qualifié de passable. La coque du
vapeur numéro un était percée par une forte piqûre. Cette embarcation
était en service à bord de la Couronne depuis 1885 ! La coque du
canot numéro deux, déformée, trépidait beaucoup. Elle était rouillée à
l’intérieur, sous la machine.
Sans doute le département de la Marine était-il soucieux de réserver
les meilleurs de ses navires aux escadres actives plutôt qu’aux écoles
navigantes et pourtant la Couronne ne termina pas sa carrière en 1905
mais elle cessa définitivement de naviguer en 1908, ce qui, pour un tel
navire, fut un destin cruel.
De 1908 à 1931, elle servit en effet de caserne et d’atelier central
de la Flotte avant d’être vendue 226 100 francs à un dénommé
Bonturi, pour être démolie. Pour la France de ce temps la sauvegarde
de son patrimoine maritime n’était pas une priorité et l’administration
des Domaines voyait dans la vente à des ferrailleurs des navires
condamnés une source de profits non négligeable. Le passé de la
Couronne, la circonstance qu’elle fut le seul bâtiment en fer de sa
catégorie plaidaient pourtant en faveur de sa sauvegarde.
Il n’en fut malheureusement rien.
Les armements de 1905
131 bâtiments furent armés dans le cours de l’année au titre du
budget de la Marine.
En 1905, le calme régnait dans l’empire. Ce climat serein était dû à
l’achèvement de la colonisation et à la fin des contestations
territoriales entre la France et l’Angleterre. Les théories de l’amiral
Aube envisageant une guerre contre la Grande-Bretagne, n’étaient
plus de mise. Par contre les rodomontades de Guillaume II ne
laissaient pas d’inquiéter la France comme l’Angleterre.
L’Escadre de la Méditerranée et du Levant
Pendant les quatre premiers mois de l’année, les bâtiments de
l’Escadre de la Méditerranée occidentale et du Levant, dont le
navire-amiral était le cuirassé d’escadre Suffren qui arborait le
pavillon du vice-amiral Gourdon, le cuirassé Iena, portant celui du
contre-amiral Barnaud et le croiseur cuirassé Desaix, celui du amiral Antoine, poursuivirent à tour de rôle leurs travaux de
32 Livre deuxième : L’Accomplissement
carénage dans les bassins de Toulon. Les navires disponibles de
l’Escadre active et de la Division de réserve, faisaient pendant ce
temps, ensemble ou séparément, des sorties d’entraînement à la
manœuvre et à la tactique, sur la côte est de Provence, aux îles
d’Hyères ou au golfe Juan. Le 3 juillet, une armée navale composée
des unités disponibles de l’Escadre de la Méditerranée et de plusieurs
bâtiments mobilisés du port de Toulon, fut constituée sous le
commandement du vice-amiral Fournier qui arbora son pavillon sur le
Brennus. Cette armée navale était formée de neuf cuirassés d’escadre
dont le Iena, de trois cuirassés garde-côtes, de cinq croiseurs
e ecuirassés, du croiseur de 2 classe Cassard, du croiseur de 3 classe
Galilée et de huit contre-torpilleurs. Le 3 juillet l’escadre quittait
Toulon pour les îles d’Hyères où la rejoignit la Division de réserve.
L’armée navale, au complet, appareilla de la rade des Salins le
10 juillet pour exécuter le programme des grandes manœuvres qui
devaient se dérouler dans le bassin occidental de la Méditerranée. Le
er1 août, elle regagna sa base. Le vice-amiral Fournier rentra son
pavillon et l’Escadre de la Méditerranée reprit son autonomie.
L’inspection générale se déroula le 28 août aux Salins d’Hyères
puis l’escadre regagna Toulon le 5 septembre. Le 2 octobre le
vice-amiral Gourdon, parvenu au terme de son commandement, rentra
son pavillon à bord du Suffren et le vice-amiral Touchard appelé à le
remplacer, arbora le sien sur le même bâtiment. Jusqu’à la fin de
l’année, l’Escadre active et la Division de réserve, ne cessèrent
d’opérer des sorties pour s’exercer au tir et à la manœuvre.
Cette flotte hyper entraînée n’était finalement pas préparée à faire
la guerre. Une guerre moderne s’entend. L’armée navale ne possédait
pas l’équivalent de l’École de guerre de l’armée de terre malgré la
création en 1896, de l’École de guerre navale. Des officiers généraux
s’en inquiétaient qui n’étaient pas dupes de ses capacités tactiques ni
de la fiabilité et de la valeur militaire de la plupart des bâtiments de la
Flotte dont le tonnage imposant ne devait pas faire illusion. De cet état
de choses, Camille Pelletan n’était pas le seul responsable même s’il y
avait fort contribué. La Marine l’était aussi. Ce député radical, ancien
journaliste, ami des artistes, intellectuel, s’était tout au long de son
ministère (1902-1905), heurté de front à ses traditions séculaires.
Ultime constat : les bâtiments qui contribuèrent, au cours des trois
edernières décennies du XIX siècle, à l’expansion coloniale de la
33 Livre deuxième : L’Accomplissement
France, étaient bien adaptés à la mission qui leur était impartie. Une
chose était, en effet, de se lancer à la conquête d’un empire colonial,
avec souvent des bâtiments déclassés en Europe, une autre était
d’affronter demain en combat naval des nations aussi industrialisées
que la nôtre et qui avaient su, au contraire de nous, moderniser leur
flotte. Nos amiraux le comprirent quand éclata l’affaire de Fachoda. Il
fallait éviter une guerre avec l’Angleterre car nous n’étions pas en
mesure de lui ravir la maîtrise des mers sans laquelle on ne pouvait
vaincre.
Diverses missions incombèrent, en 1905, à des bâtiments isolés de
l’Escadre de la Méditerranée. C’est ainsi que le Condor fut affecté au
service de stationnaire en Crête. Ce contre-torpilleur avait reçu
mission d’exercer une surveillance constante afin de maintenir l’ordre
dans le secteur français où une insurrection fomentée contre le prince
Georges de Grèce par Eleuthérios Venizelos, le chef de l’opposition,
venait d’éclater.
Venizelos voulait obtenir le rattachement de la Crête à la Grèce. Il
n’y parviendra qu’en mai 1913 grâce au traité de Londres. En
attendant, ce mouvement insurrectionnel allait nécessiter
l’intervention d’autres bâtiments de la Flotte, notamment celle du
Kleber qui fut détaché de l’escadre alors en tournée en Algérie. Le r quitta Bône le 27 mai pour La Canée et ne regagna Toulon
qu’à la fin décembre après avoir relâché à Naples.
Une cérémonie d’hommage aux disparus du Farfadet étant
organisée à Bizerte, le Desaix prit à son bord M. Thomson, à
Marseille où il le ramena le 12 avant de rejoindre l’escadre à Bizerte.
Le Farfadet était un sous-marin défensif qui avait été construit à
Rochefort et était entré en service en 1902. Il jaugeait 185 t.
Affecté à la défense de la Tunisie, il coula le 5 juillet 1905 au cours
d’une sortie dans la passe du port de Sidi Abdallah à cause d’un
panneau qui avait été mal fermé. Il y eut 14 victimes. Renfloué le
15 juillet 1905, sa coque fut remorquée jusqu’à Toulon par le Cyclope.
erLe 1 septembre, un monument aux morts à la mémoire des victimes
du Farfadet et du Lutin (perdu en 1906), fut érigé à Ferryville. Après
les indépendances il fut ramené en France et dressé à Mourenx, près
de Lacq, dans les Pyrénées-Atlantiques.
34 Livre deuxième : L’Accomplissement
Pour appuyer leurs revendications auprès du gouvernement
ottoman, les grandes puissances européennes décidèrent d’organiser
une démonstration navale dans les eaux turques. Le cuirassé
Charlemagne et le contre-torpilleur le Dard représentaient la France
au sein de la force navale qui s’était rassemblée au Pirée. Mithylène
puis Lemmos furent occupées par des compagnies de débarquement.
Le Dard fut contraint par une avarie de revenir au Pirée et fut
remplacé par la Hire. Le sultan ayant été ramené à la raison, l’escadre
internationale se disloqua le 10 décembre et les bâtiments français
firent retour à Toulon.
Remplacement de l’appellation de défenses mobiles des ports et
stations de sous-marins par celle de flottilles de torpilleurs et de
sous-marins
Par décision du 17 janvier 1905 de Camille Pelletan, prise sur
proposition du chef d’État-Major général de la Marine, le
contre-amiral Campion, l’appellation de défenses mobiles des ports et
de stations de sous-marins avait été modifiée à partir de sa publication
au Journal officiel du 19 janvier 1905. L’organisation encore en
vigueur au début de l’année était la suivante :
Les torpilleurs étaient répartis en temps de guerre, en un certain
nombre de groupements tactiques appelés division de première ligne
et division de deuxième ligne ayant chacun pour guide un
contre-torpilleur ou un torpilleur de haute mer. Une ou plusieurs
divisions étaient réunies en temps de paix, sous la dénomination
générale de défenses mobiles à laquelle on ajoutait pour les distinguer
les unes des autres, le nom du port ou ces divisions stationnaient
habituellement.
Cette dénomination avait été adoptée au moment de l’entrée en
service des premiers torpilleurs. Elle était justifiée par la taille réduite
de ces bâtiments, leur faible rayon d’action, leur peu d’endurance à la
mer qui en faisaient des engins dédiés plus spécialement à la défense
des ports.
Par ailleurs, dans l’armée de terre, les troupes affectées à la défense
des places fortes comprennent en plus de la garnison des ouvrages,
une réserve générale composée de troupes de toutes armes qu’on
nomme la défense mobile de la place. Une telle appellation induisait
35 Livre deuxième : L’Accomplissement
une conception restrictive du rôle des torpilleurs limitant leur activité
à la défense du port où ils étaient stationnés. Pour éviter cette
interprétation erronée l’amiral Campion proposait à Camille Pelletan,
de supprimer les appellations de « défense mobile » et de « station de
sous-marin » de tel ou tel port pour les remplacer par celle de flottille
de telle région. La défense mobile de Cherbourg, par exemple,
res’appellerait à l’avenir : la 1 flottille de torpilleurs de la Manche et la
restation de sous-marins de Cherbourg : la 1 flottille de sous-marins de
la Manche. Le 24 janvier 1905, le contre-amiral Campion, écrivit à M.
le vice-amiral, commandant en chef, préfet maritime de Cherbourg,
une lettre informant du changement d’appellation décidé le 17 janvier
1905.
Camille Pelletan était connu pour préférer le torpilleur et le
sous-marin au cuirassé. Le contre-amiral Campion ne flattait-il pas les
préjugés favorables de son ministre en lui proposant de supprimer
l’appellation restrictive de l’action de ces bâtiments par une autre qui
la valoriserait ?
eLa 2 division de l’Escadre du Nord formée par le garde-côtes
cuirassé le Bouvines sur lequel le contre-amiral Leygue avait arboré
son pavillon et dont François-Octave Le Cannellier avait été quelques
années plus tôt le commandant en second, l’Amiral Tréhouart et le
Henry IV, qui tous trois mouillaient à Cherbourg, avait quitté le port
pour se porter à la rencontre d’une division américaine qui devait
ramener à Annapolis la dépouille mortelle de l’amiral John Paul Jones
qui fut le premier amiral Américain. Ce marin d’origine écossaise,
s’était établi en Amérique en 1773. En 1775 il prit le parti des
« insurgents » et accomplit d’audacieux exploits à proximité des côtes
britanniques ce qui lui valut d’être fait chevalier par Louis XVI et de
recevoir du Congrès des États-Unis une médaille d’or. Après lui avoir
erendu les honneurs la 2 division rallia Brest le 9 juillet. Là, elle se
livra avec les défenses du port à une opération combinée de
débarquement et de forcement de blocus. Le blocus était la hantise des
amiraux français et l’arme favorite de la Royal Navy. Contre le
blocus, les tenants de la Jeune École déchaînaient, sur le papier, leurs
torpilleurs.
eLe 5 octobre la 2 division de l’Escadre du Nord quittait Brest pour
Cherbourg où elle avait pris l’habitude d’hiverner.
36 Livre deuxième : L’Accomplissement
L’Escadre d’Extrême-Orient
Russes et Japonais s’affrontaient sous les yeux, pourrait-on dire, de
notre Escadre d’Extrême-Orient qui avait, aussitôt connus ces
événements, été considérablement renforcée pour faire face à toute
éventualité.
À l’exception des canonnières Argus, Vigilante et Olry qui avaient
poursuivi leur service ordinaire dans le Si-Kiang et le Yang-Tsé, les
bâtiments de l’Escadre active d’Extrême-Orient restèrent pendant la
plus grand partie de l’année 1905, en raison des hostilités entre la
Russie et le Japon, dans les eaux indochinoises où ils exerçaient une
surveillance étroite, surtout entre la baie d’Along et Saïgon, afin de
faire respecter la neutralité de la France par les navires belligérants
signalés dans les parages.
Quelques-uns des croiseurs de l’escadre prêtèrent leur concours aux
tentatives de renflouement du croiseur cuirassé Sully qui s’était
échoué le 7 février sur un rocher de la baie d’Along. Après l’échec de
ces travaux, les bâtiments qui y avaient participé, assurèrent le
sauvetage de la plus grande partie de son armement que l’on ramena à
erSaïgon. Le Sully fut désarmé administrativement le 1 octobre et rayé
de la liste de la Flotte le 31 octobre 1905.
Le 30 août, le vice-amiral Bayle avait rentré son pavillon qu’il
arborait sur le Montcalm et le vice-amiral Richard, appelé à lui
succéder, avait hissé le sien le lendemain sur ce même bâtiment.
La Division de réserve, quant à elle, poursuivit la surveillance des
côtes de la Basse-Cochinchine. Une décision ministérielle du 24 août
ayant procédé à la réorganisation des forces navales en Indochine,
cette division gagna son autonomie et prit le 25 novembre, sous le
commandement du contre-amiral de Marolles, le nom de Division
navale de l’Indochine.
Cette force navale se composait du cuirassé d’escadre le
Redoutable arborant le pavillon du contre-amiral de Marolles, des
recanonnières Styx et Achéron et de l’aviso de 1 classe le Kersaint qui
était auparavant rattaché à la station locale de l’Annam et du Tonkin,
mais avait été mis à la disposition du ministre de la France en Corée,
en raison de la guerre russo-japonaise.
37 Livre deuxième : L’Accomplissement
Dans la Division navale de l’océan Indien, le chassé-croisé des
navires hydrographiques se poursuivait. La Nièvre qui, en 1902, avait
remplacé la Rance pour poursuivre la mission qui avait été confiée au
capitaine de frégate Le Cannellier par le ministre de la Marine,
erdésarma à Diego Suarès le 5 février. C’est à la Rance qui le 1 janvier
1905 se trouvait à Port-Saïd que l’on confia la poursuite de la mission
hydrographique de la Nièvre comme deux ans auparavant cette
dernière avait suppléé la Rance après que cet aviso eut regagné la
métropole pour réparer les avaries occasionnées par sa longue
campagne.
Pendant ce temps à Paris, après le renvoi de Delcassé, Clemenceau,
en pleine réception à l’ambassade d’Angleterre s’exclamait :
« désormais nous ne pouvons plus reculer […]. Si l’Allemagne veut la
guerre, et bien ! Nous nous battrons. »
Péguy, socialiste et naguère dreyfusard, rompait avec
l’internationalisme de Jaurès et Jules Renard écrivait dans un journal :
« oui la guerre est odieuse ! Oui je veux la paix […] si tout de même
les Allemands prenait cette soif de paix pour de la peur ; s’ils
s’imaginaient qu’ils vont nous avaler d’une bouchée. Ah non ! Non,
14non, non […]. On marcherait, oui bien, je vous le jure » .
Rouvier qui avait pris conscience de l’exaspération qui gagnait les
Français devant les provocations de l’Allemagne, commençait à durcir
son attitude après s’être assuré de l’appui de l’Angleterre, de l’Italie et
des États-Unis en prévision de la conférence internationale sur le
Maroc qui devait se tenir à Algésiras le 14 janvier 1906.


14 CHASTENET Jacques, Une époque pathétique : La France de Monsieur
Fallières, Paris, Librairie Arthème Fayard, 1949, p. 29
38 Chapitre II – 1906
François-Octave Le Cannellier, commandant du vaisseau école la
Couronne
Pendant la quasi-totalité de l’année, la Couronne ne quitta guère
son mouillage des Salins d’Hyères. Les officiers et marins canonniers
se succédaient à son bord pour de courtes périodes d’instruction.
L’artillerie navale française disposait encore, à cette époque de cinq
gros calibres différents qui pouvaient armer un même bâtiment, à
savoir : 164 mm, 194 mm, 240 mm, 274 mm et 305 mm sans compter
les canons légers à tir rapide (47 mm notamment) dont il était aussi
équipé pour se défendre contre les attaques des torpilleurs. On
imagine sans peine les problèmes que cette multiplicité de calibres
devait poser sur le plan du ravitaillement en munitions et de la
coordination des tirs.
Ces navires étaient par ailleurs tous différents les uns des autres.
C’était une flotte d’échantillons.
Les Anglais furent les premiers à tirer les leçons de Tsoushima. Ils
le firent d’autant plus rapidement qu’ils avaient des officiers
observateurs à bord du Mikasa qu’ils avaient construit et de la
passerelle duquel ils purent observer en direct les effets destructeurs
des obus de gros calibre des bâtiments nippons sur leurs adversaires
russes.
Sans doute s’empressèrent-ils de faire rapport de leurs observations
à Sir John Fisher.
Cinq mois après Tsoushima, le Dreadnought, qui allait
révolutionner la construction navale et dont Fisher était l’inventeur,
était mis en chantier par le Premier Lord de l’Amirauté. 14 mois plus
tard il était lancé. Le Dreadnought donnait 21 nœuds et son artillerie
principale, mono calibre, était composée de 10 pièces de 305 mm en
cinq tourelles doubles alors que les amiraux français en étaient encore,
Livre deuxième : L’Accomplissement
au tournant du siècle, à défendre une artillerie bi-calibre qui eut déjà
constitué un progrès significatif par rapport à l’existant.
Il disposait aussi d’une artillerie secondaire réduite à 27 pièces de
77 destinées à repousser les attaques des torpilleurs.
Les amiraux français ne croyaient pas non plus à l’efficacité des
tirs à longue distance et n’envisageaient pas une direction de tir
centralisée qui deviendra pourtant la règle à partir de 1912. Au
contraire de l’opinion répandue, François-Octave Le Cannellier était
convaincu que les escadres s’affronteraient désormais couramment à
des distances supérieures à 10 000 m, ce qui impliquait le choix du
305 mm seul à même de tirer au-delà de 5 000 m. Par contre, si l’on
s’en tenait aux prescriptions du Manuel du gradé canonnier, un seul
calibre correspondait à la distance de tir optimal qu’il préconisait : le
240 mm qui n’était efficace qu’à des distances inférieures ou égales à
5 000 m, au-delà desquelles le pouvoir de pénétration de ses
projectiles diminuait rapidement quand les obus de 305 mm
conservaient intacte leur capacité de destruction.
Ces canons étaient monstrueux. Les pièces de 240 mm pesaient 5 t
et un obus : 220 kg mais il fallait compter le double pour le poids
d’une pièce et d’un obus de 305 mm. Pour être efficace, enseignait-on
à l’École de canonnage, le tir devait être centralisé, s’effectuer par
salves, reposer sur l’observation des gerbes. On y prônait aussi la
15protection des installations de commandement et des armements sur
lesquels reposait la survie du bâtiment davantage que sur le blindage
de sa coque. L’artillerie légère devait aussi être protégée pour être en
mesure de répondre à une attaque de torpilleurs qui, autrement,
pourraient s’approcher suffisamment près pour lancer leurs torpilles.
Le Pothuau fut en 1906 affecté à l’École d’application de tir à la
suite de l’Amiral Charner.
Les autres écoles navigantes étaient installées à cette époque, sur le
Duguay-Trouin dédié à l’instruction des aspirants et des élèves
officiers ; le cuirassé d’escadre Magenta servait de bâtiment école

15 Au cours de la guerre russo-japonaise, lors de la bataille de la mer Jaune (10 août
1904), le cuirassé Cesarevitch, bâtiment amiral russe, fut touché par un obus de
305 mm qui explosa dans une des fenêtres de visée du blockhaus, tuant l’amiral et
détruisant tous les appareils transmetteurs d’ordres.
40 Livre deuxième : L’Accomplissement
pour la formation des apprentis torpilleurs tandis que les apprentis
epilotes apprenaient leur métier à bord de l’aviso de 2 classe l’Elan qui
efut, quelques mois plus tard remplacé par l’aviso de 2 classe le
Chamois et ses annexes les cotres Railleur et Mutin.
La conférence internationale d’Algésiras
La conférence internationale dont le « coup de Tanger » fut à
l’origine de la convocation à l’initiative de l’Allemagne, se réunit à
Algésiras le 14 janvier 1906. Y participèrent : la France, l’Espagne,
l’Angleterre, l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie, l’Italie, la Russie, les
Pays-Bas et les États-Unis. Les discussions les plus sévères portèrent
sur l’organisation de la police du Royaume chérifien. La France
revendiquait pour elle et l’Espagne l’organisation de cette police que
l’Allemagne voulait voir réservée au sultan aidé par les petites
puissances mais Théodore Roosevelt fit pencher la balance en faveur
de la France et de l’Espagne. L’acte général signé le 17 avril n’en
proclama pas moins l’indépendance du sultan, l’intégrité de son
empire et l’égalité des droits commerciaux entre les puissances.
La police marocaine aurait des cadres français à Rabat, Mogador,
Safi et Mazagan, et un encadrement franco-espagnol à Casablanca et
Tanger.
À Tétouan et à Lagache par contre, les cadres seraient espagnols.
Le redressement, le raidissement même de la France frappèrent les
étrangers et exaspérèrent les Allemands. Parlant dans ses mémoires de
la France de ce temps, le prince de Bülow, qui avait été l’instigateur
du coup de Tanger, citera Alexis de Tocqueville pour la définir :
« quand je considère cette nation, je la trouve plus extraordinaire
qu’aucun des événements de son histoire, faisant toujours plus mal ou
mieux qu’on ne s’y attendait, la plus brillante et la plus dangereuse
des nations de l’Europe et la mieux faite pour devenir tour à tour, un
objet d’admiration, de haine, de pitié, de terreur mais jamais
d’indifférence. »
La France de Fallières
Au début de 1906, il fallut pourvoir au remplacement d’Émile
Loubet qui était parvenu au terme de sa mandature. L’Assemblée
41 Livre deuxième : L’Accomplissement
16préféra au radical Paul Doumer , le président du Sénat, Armand
Fallières qui fut élu le 17 janvier 1906 par 449 voix contre 371 à Paul
Doumer. Il avait 64 ans. Il allait présider pendant sept ans, avec
sagesse, une France éveillée au monde extérieur et à l’orgueil
retrouvé.
Lorsque Fallières accéda à l’Élysée, deux grands partis dominaient
la vie politique : les réactionnaires et les républicains.
Les réactionnaires rassemblaient sous cette étiquette :
conservateurs, nationalistes, progressistes, action libérale, modérés. La
question religieuse creusait le fossé entre ces deux tendances de
l’opinion : on était pour ou contre les lois laïques. Les leaders
d’opinion étaient Jean Jaurès, un agrégé de philosophie, âme du parti
socialiste et grand orateur, s’il en fut. À l’opposé de la Chambre, mais
non moins talentueux que lui, un autre tribun : le comte Albert de
Mun, catholique intransigeant, traditionaliste mais ami du peuple. Son
socialisme d’aristocrate s’opposait au marxisme de Jaurès. Entre les
deux, Paul Deschanel, académicien comme de Mun. Alexandre Ribot
avait été le ministre des Affaires étrangères de l’alliance franco-russe.
Comme président du Conseil, il fut à l’origine de l’expédition de
Madagascar. Maurice Barrès entra à la Chambre en 1906. Cette
année-là, l’étoile montante du parti socialiste s’appelait Aristide
Briand. En 1906, ce dernier devint ministre de l’Instruction publique
et des Cultes. Clemenceau avait été élu député en 1876. Il siégeait
alors à l’extrême gauche. « On craignait sa parole, sa plume et son
épée », écrit Jacques Chastenet. C’était, en effet, un redoutable
bretteur. Il fit oublier sa compromission dans le scandale de Panama
17en prenant la défense d’Alfred Dreyfus dans son journal L’Aurore .
En 1906 il devint ministre puis président du Conseil. Il restera presque
trois ans au pouvoir et tombera après avoir rompu avec les socialistes
puis les radicaux. Personne n’aurait pu alors prévoir que le « tigre »
serait un jour fêté comme le « Père la victoire ».
Raymond Poincaré était l’incarnation même de l’autorité. Cet

16
Op. cit., p. 40 p. 56 et sqq.
17 C’est dans L’Aurore que le 13 janvier 1898, Émile Zola lança un ardent
manifeste, « J’accuse », où il affirmait l’innocence du capitaine et dénonçait les
manœuvres de ses accusateurs. Ce geste déclencha une campagne d’opinion qui
aboutit à la révision du procès Dreyfus.
42 Livre deuxième : L’Accomplissement
avocat était expert dans tous les domaines du droit, de la finance, de
l’histoire et des sciences. Laïque, il n’était pas mal vu de la gauche.
Rouvier, jusqu’au coup de Tanger, passait pour un spécialiste des
finances mais il se révélera au poste anciennement occupé par
Delcassé, diplomate prudent et avisé.
On lui reprochera toutefois sa reculade devant l’Allemagne. Le
responsable des finances le plus affûté de cette époque s’appelait
Joseph Caillaux. C’était un ancien inspecteur des impôts, inventeur de
l’impôt progressif. Alexandre Millerand était, lui, un spécialiste du
droit social. Il fut à l’origine de la loi sur les accidents du travail et de
celle élargissant la capacité civile des syndicats. Il avait commencé
son itinéraire politique à l’extrême gauche et le terminera à droite.
La Chambre comptait trois spécialistes de la question coloniale :
Eugène Étienne, député d’Oran, qui se rattachait à la tradition de
Gambetta et de Jules Ferry ; Charles Jonnart, qui fut, par deux fois,
gouverneur général de l’Algérie et Paul Doumer qui fut gouverneur de
l’Indochine de 1897 à 1902.
Aucun des successeurs de Delcassé au Quai d’Orsay, sauf
Poincaré, n’atteindra sa notoriété.
Le professeur Émile Faguet disait de ces députés et sénateurs
susceptibles d’occuper divers ministères, au cours d’un septennat :
« n’importe qui étant bon à n’importe quoi, on peut n’importe quand
le mettre n’importe où. » L’actualité de cet aphorisme surprend. Il faut
encore évoquer l’avocat Ernest Monnis, devenu président du Conseil
presque par hasard, Léon Bourgeois, qui appartenait à la mouvance
radical-socialiste dont le représentant le plus éminent était Ferdinand
Sarrien que Clemenceau appelait « le sphinx à tête de veau » et, pour
clore cette liste qui ne prétend pas à l’exhaustivité, ceux que leur
extrémisme condamnait à l’opposition perpétuelle : Jules Guesde et
Édouard Vaillant, deux anciens communards, Boni de Castellane, sur
les bancs nationalistes et à l’extrême droite, le marquis de Baudry
d’Asson qui ponctuait les discours ministériels de tonitruants : « Vive
le roi ». Pour Chastenet, tous ces parlementaires étaient, à quelque
bord qu’ils appartiennent, unis par des liens de solidarité.


43 Livre deuxième : L’Accomplissement
Je me souviens avoir lu il y a bien des années, sous la plume de
Jean Ferniot, un opuscule intitulé Le Tout État, où ce journaliste qui
fréquentait assidûment les allées du pouvoir, faisait ce même constat.
La France de 1906 était un pays de 39 millions d’habitants dont
près de la moitié étaient des ruraux. Son commerce et son industrie
étaient florissants, ses finances saines, sa vie intellectuelle et artistique
foisonnante. Malgré des crises politiques répétées, elle était parvenue
à conquérir un vaste empire colonial, le deuxième du monde,
disait-on. Elle entretenait à l’étranger des amitiés sûres et son prestige
était solide. Par contre sa natalité était médiocre, comparée à celle de
l’Allemagne et l’écart entre les deux pays ne cessait de se creuser.
L’inverse est vrai aujourd’hui. C’était aussi un pays où les ouvriers,
hommes et femmes travaillaient 10 à 11 heures par jour pour trois ou
quatre francs, où se pratiquait un anticléricalisme et un antisémitisme
virulent. « Mais un pays qui se déchire pour sauver l’honneur d’un
petit officier juif, c’est un pays où il faut rapidement aller », disait le
père du philosophe Emmanuel Levinas, dans sa lointaine Lituanie. Le
esimple fait qu’un juif put être officier était, à la fin du XIX siècle, une
idée impossible à admettre dans de nombreux pays. N’oublions pas
aussi que l’innocence du capitaine Dreyfus fut prouvée par un
militaire, le commandant Picquart et que Dreyfus ne voulut pas
rompre avec l’armée dans laquelle il servit avec honneur pendant la
Grande Guerre. Que ne s’est-on souvenu de ce passé récent en 1941 !
Le grand sport national c’était la politique intérieure que l’on
pratiquait avec passion. Les fonctionnaires, les officiers qui allaient à
la messe, couraient le risque de voir leur carrière compromise et les
chefs d’entreprises dont les enfants fréquentaient l’école privée se
voyaient écartés des marchés de travaux publics tandis que les
hobereaux de l’Ouest et les industriels du Nord remerciaient leurs
fermiers ou contremaîtres soupçonnés de mal voter. François-Octave
Le Cannellier, les marins de la Royale en général, vivaient comme à
l’écart du monde commun. Les querelles qui agitaient la classe
politique, qu’ils ne pouvaient en tant que citoyens méconnaître,
n’auraient pas dû a priori les atteindre. Ce fut pourtant le cas lorsque
Camille Pelletan était ministre de la Marine et le général André,
ministre de la Guerre. On se souvient de la sinistre affaire des fiches.
eEn ces premières années du XX siècle, la Marine comptait encore
dans ses rangs nombre d’officiers de tradition qui portaient des grands
44 Livre deuxième : L’Accomplissement
noms de l’histoire de France. Nous en avons rencontré quelques-uns
dans les chapitres de ce livre, mais la bourgeoisie était aussi fortement
représentée au sein du corps des officiers de marine.
Tenus par une obligation de réserve, ces hommes servaient la
République sans état d’âme apparent. La discipline sévère qui régnait
à bord des bâtiments de guerre était, à elle seule, un garde-fou
efficace.
Les armements de 1906
On arma en 1906 autant de bâtiments que l’année précédente, soit
131. Les cuirassés d’escadre (17) et les croiseurs cuirassés (17) étaient
en nombre sensiblement équivalent à ceux que l’on avait armés en
1905. Les torpilleurs étaient 27 contre 23 et les torpilleurs de haute
mer sept contre quatre l’année précédente.
Beaucoup de bâtiments étaient désormais armés sur le budget du
département des Colonies. Il reste que partout dans le monde,
naviguaient des bâtiments français ce qui pouvait faire illusion quant à
l’état réel de la Flotte dont les querelles doctrinales et politiques
freinaient la nécessaire modernisation.
L’immense domaine maritime que la France possède encore (11 à
212 millions de km ) grâce à ses « poussières d’empire », ne nécessite
plus le même déploiement de navires qu’autrefois car les nouveaux
moyens de communication ont rétréci les dimensions de la planète.
Que l’on songe seulement à la capacité d’emport d’un Airbus A380.
Mais l’on a encore besoin de la Marine pour défendre ces possessions
d’outre-mer avec des moyens financiers malheureusement
insuffisants.
L’Escadre de la Méditerranée et du Levant
L’Escadre de la Méditerranée et du Levant se trouvait au début de
l’année à Toulon à l’exception du Galilée et du Lalande qui étaient en
mission au Maroc.
Le vice-amiral Touchard arborait son pavillon sur le cuirassé le
Suffren et le contre-amiral Manceron sur le Iéna. Le contre-amiral
Campion avait hissé le sien sur le croiseur cuirassé la Marseillaise
dont il sera beaucoup question dans les chapitres que j’ai consacrés à
la Grande Guerre.
45 Livre deuxième : L’Accomplissement
Après un simulacre d’attaque des fronts de mer, l’escadre regagna
erToulon le 1 avril.
Le 3 mai, l’Escadre active appareillait de Toulon pour entreprendre
une tournée d’instruction sur les côtes de Tunisie et d’Algérie. Du 12
au 16 juin, elle partit faire les écoles à feu aux Salins d’Hyères. Elle se
réapprovisionna ensuite à Toulon en prévision des grandes manœuvres
annuelles puis appareilla pour Alger où devait se rassembler l’armée
navale. Le 3 juillet l’amiral Fournier arborait son pavillon de
commandant en chef sur le Brennus. Cette force navale était
composée de l’Escadre active de Méditerranée, de la Division de
réserve du Nord, des bâtiments mobilisés à Toulon et de l’Escadre du
Nord. L’armée navale commença ses manœuvres le 6 juillet. Le
programme se déroulait dans le bassin occidental de la Méditerranée.
erLe 1 août elle regagnait Toulon.
La Marseillaise, le Condé et l’Amiral Aube appartenant à l’Escadre
de la Méditerranée et du Levant, avaient été choisis pour représenter la
Marine française aux cérémonies organisées à l’occasion du transfert
en Amérique des cendres de l’amiral américain John Paul Jones. Ces
trois bâtiments arrivèrent le 20 avril à Annapolis. Le 24 eurent lieu les
funérailles solennelles du premier amiral américain. John Paul Jones
était mort et avait été inhumé à Paris où ses restes furent retrouvés en
1905. Il reposerait désormais à Annapolis où siège l’Académie navale
des États-Unis.
Le président Roosevelt était venu par train spécial assister à la
cérémonie, accompagné de l’ambassadeur de France M. Jusserand,
des membres du gouvernement de Washington auxquels s’étaient
joints les états-majors des escadres américaine et française. La France
était représentée à cette cérémonie par son ministre de la Marine. Y
assistaient encore l’amiral Sands, directeur de l’Académie navale et le
général Horace Porter, ancien ambassadeur à Paris qui avait été à
l’origine du retour de l’illustre marin dans son pays.
En présence de 10 000 personnes le président Roosevelt remercia
chaleureusement la France, l’ancien allié de la guerre d’indépendance.
M. Jusserand rendit hommage à John Paul Jones, un des héros de cette
guerre. Puis les marins des deux escadres transportèrent le cercueil au
Bancroft Hall pour l’y déposer provisoirement jusqu’à l’achèvement
de la chapelle.
46 Livre deuxième : L’Accomplissement
La Marseillaise, qui avait perdu une hélice, rentra à Brest avec
l’Amiral Aube.
À l’annonce de la perte du sous-marin le Lutin, le croiseur cuirassé
Jeanne-d’Arc fut envoyé à Marseille aux ordres du ministre de la
Marine, pour le conduire à Bizerte. Le 21 octobre la Jeanne-d’Arc
regagnait Marseille avec à son bord M. Thomson. Le lendemain elle
mouillait à Toulon.
L’Escadre du Nord
erCette escadre était formée au 1 janvier 1906, par les cuirassés
d’escadre : Massena (qui arborait le pavillon du vice-amiral Gigon),
Jauréguiberry, Carnot et Henri IV ; les cuirassés garde-côtes
Bouvines, qui portait le pavillon du contre-amiral Leygue et Amiral
Tréhouart ; les croiseurs cuirassés Gloire, qui portait le pavillon du
contre-amiral Puech, Amiral Aube, Léon Gambetta ; le croiseur de
e3 classe Forbin et les contre-torpilleurs Cassini, Arquebuse,
Flamberge, Catapulte, Bombarde, Bélier et Baliste.
Au début de l’année l’Escadre du Nord stationnait à Brest sans la
Division des garde-côtes qui se trouvait à Cherbourg. Le 23 mars les
deux garde-côtes cuirassés rejoignirent l’escadre au deuxième
arrondissement maritime.
Aucun événement significatif ne s’était produit en 1906 dans les
stations de l’empire auxquelles étaient rattachés des bâtiments de la
Flotte que ce soit à Diego Suarès, au Sénégal et en Guinée
occidentale, en Guyane, en Cochinchine, en Annam et au Tonkin ou
dans les Antilles.
Le ministre ayant décidé de rassembler désormais tous les
garde-côtes cuirassés de la Flotte à Cherbourg, le Caïman,
l’Indomptable et le Requin furent armés à Toulon le 5 août, avec
ereffectif réduit, pour faire route sur le chef-lieu du 1 arrondissement
ermaritime où ils furent placés en réserve normale le 1 septembre.

47 Chapitre III – 1907
Les armements de 1907
En 1907, 129 bâtiments furent armés dont 22 cuirassés d’escadre,
16 croiseurs cuirassés et 28 contre-torpilleurs mais les torpilleurs de
haute mer n’étaient plus que quatre ce qui confirmait le changement
de stratégie de l’État-Major général de la Marine après le départ de
Camille Pelletan. Les mêmes réserves que les années précédentes
concernaient les écoles flottantes, dont le vaisseau école de canonnage
la Couronne que le capitaine de vaisseau Le Cannellier commanderait
six mois encore avant d’être remplacé à ce poste par le capitaine de
vaisseau Darrieus.
Le capitaine de vaisseau Darrieus succède à François Le Cannellier
au commandement de la Couronne
Dans les états réglementaires des deux premiers trimestres de
l’année relatifs aux mouvements opérés par le navire école et
indiquant sa situation au matériel et celle de ses annexes, le
commandant Le Cannellier rapportait que son bâtiment était resté
mouillé aux Salins d’Hyères du 12 novembre 1906 au 2 février 1907,
date de son arrivée aux appontements de Toulon. Il en partit le 16 pour
gagner le bassin du port qu’il quitta le 4 mars afin de regagner les
appontements où il resta amarré jusqu’au 12 mars, jour de son retour
eraux Salins qu’il n’abandonnera que le 1 juin pour s’en revenir aux
appontements.
Le 10 juin, la Couronne se déplaça des appontements jusqu’à
l’arsenal. Lorsqu’il avait pris son commandement en 1906,
François-Octave Le Cannellier avait insisté sur la « fatigue générale »
d’un navire hors d’âge qui abritait l’École de canonnage et de
ertimonerie depuis 1886. Le 1 avril 1907, il décrivait dans son rapport
d’inspection : « une coque et ses accessoires en assez bon état mais
les ponts commencent à s’user. Le calfatage de la dunette ne parvient
pas à empêcher l’eau de ruisseler dans les logements. »
Livre deuxième : L’Accomplissement
À la rubrique : « durée présumée des chaudières », indication de
leur type, il inscrivait : « chaudières prismatiques en 6 corps et 24
foyers, timbrées à 2 kg 500 de pression. Durée présumée : 31 mois à
ercompter du 1 novembre 1906 (date du dernier essai à froid) ». Il
estimait la machine en bon état, « bien que très vieille ». Il est vrai,
ajoutait-il, « que le navire ne fatigue guère et pourrait continuer son
service assez longtemps sans subir de grandes réparations. » Sur
l’état du deuxième trimestre, il se montrait plus pessimiste : « le
navire a plus de 45 ans de service et je crois qu’il peut encore aller 2
18ans mais il importe de penser à son remplacement. »
La vétusté de ce bâtiment, témoin héroïque des temps révolus de la
marine à voile mais aussi la mission d’école navigante (à distinguer
des écoles flottantes, du type Borda ou Bretagne, réduites en pratique
à l’état de pontons), justifiaient sans doute qu’il ne s’aventurât point
au-delà des Salins d’Hyères et des appontements de Toulon mais on
mesure la frustration qu’un marin qui avait affronté le cap Horn et
navigué sur tant de mers et d’océans, devait ressentir, à l’épreuve
quasi quotidienne d’une navigation en vase clos, quels que puissent
être par ailleurs l’intérêt et l’importance des enseignements dispensés
à bord de la frégate cuirassée et de ses annexes.
L’état du deuxième trimestre 1907 avait été signé à Toulon le
er1 juillet, par François-Octave Le Cannellier. Huit jours plus tard, son
commandement s’achevait. L’état du troisième trimestre serait certifié
par le nouveau commandant de la Couronne, Gabriel Darrieus, qui
avait rejoint en 1905 l’École supérieure de Marine et qui avait été
promu capitaine de vaisseau au cours de sa seconde année
d’enseignement. L’état-major, en confiant ce poste à un officier
supérieur qui n’était pas un canonnier mais qui avait vigoureusement
pris parti pour l’augmentation des distances de combat, démontrait
qu’il tournait définitivement la page du combat rapproché cher à la
Jeune École et à ses tenants encore nombreux. C’était pour Darrieus le
triomphe d’une des idées-forces du cours de stratégie et de tactique
qu’il enseignait depuis 1906 à l’École supérieure de Marine.
François-Octave Le Cannellier et Gabriel Darrieus avaient suivi le
même cursus. Ils avaient été promus capitaines de vaisseau

18
Service historique de la Défense. Vincennes. Etat 257 A.G.1907
50 Livre deuxième : L’Accomplissement
sensiblement à la même époque. Ils partageaient les mêmes idées sur
le devenir de la Marine, les réformes à entreprendre sans tarder pour
permettre à la France de combler son retard sur l’Allemagne et
l’Angleterre. Darrieus était jusqu’alors connu pour sa contribution, en
tant qu’inventeur, à l’évolution du sous-marin. Il avait commandé,
encore lieutenant de vaisseau, le torpilleur Déroulède et le sous-marin
Gymnote. Comme Le Cannellier, il était un grand connaisseur des
torpilles qu’il avait contribué aussi à perfectionner.
Il avait publié en 1895, dans le Bulletin des Travaux des Officiers,
une étude sur les bateaux sous-marins dans laquelle il concluait
notamment, que la torpille était l’arme du sous-marin. Cette opinion
sera amplement confirmée pendant la première guerre mondiale au
19cours de laquelle les torpilles des U-Boote allemands couleront un
grand nombre de bâtiments alliés tant civils que militaires.
Le cours de Darrieus à l’école de Marine eut un retentissement
considérable. Le ministre l’autorisa à en publier le premier volume :
La doctrine qui fut imprimé en 1907 et parut sous le titre La guerre
sur mer. Les deux autres volumes : L’outil et L’utilisation ne sortiront
pas de l’école, le ministre en ayant interdit la publication malgré la
demande expresse que Darrieus avait formulée auprès de lui. C’est le
premier volume La doctrine qui a le mieux résisté à l’épreuve du
temps car son caractère général lui donne une valeur plus permanente
que les deux autres, plus techniques, qui ont perdu beaucoup de leur
actualité du fait des transformations survenues dans le matériel et les
armes depuis le début du siècle dernier. Ils apportent cependant
d’intéressantes indications sur la Marine de l’époque, son personnel,
ses travers, son mode de vie et son organisation.
Dans La doctrine ou La guerre sur mer, Gabriel Darrieus tire de la
guerre russo-japonaise notamment la certitude que seule la bataille
peut assurer la maîtrise de la mer qui repose essentiellement sur les
forces de haute mer. Pour lui, une armée navale doit être offensive et
non purement défensive comme ce fut trop souvent le cas dans le
passé dans les guerres maritimes perdues pour ce motif par la France.
Darrieus qui avait passé 10 années sur des torpilleurs et Le
Cannellier qui était breveté torpilleur, connaissaient bien ce système

19
U-Boote : contraction de Unterseeboote, littéralement : navires sous-marins.
51 Livre deuxième : L’Accomplissement
d’arme et ce que l’on pouvait en attendre.
Ils n’ignoraient rien de la puissance destructrice de ces engins mais
si Darrieus leur reconnaissait un incontestable intérêt dans certaines
20circonstances de la guerre navale (le combat rapproché) , il s’étonnait
de leur prétendue supériorité sur tous les bâtiments de combat sans
que la torpille, en 40 années d’existence, ait justifié cette importance.
Il démontrait qu’à une distance de 600 m, une erreur d’appréciation de
trois nœuds sur la vitesse du bâtiment visé par la torpille suffisait à lui
faire manquer la cible.
La période 1905-1907 marque, en France, un tournant dans la
conception des navires de combat.
Jusqu’alors il avait été admis que l’armement principal des
cuirassés devait comporter deux artilleries différentes, l’une composée
de pièces de gros calibre, puissantes mais à faible cadence de tir,
destinées à percer la cuirasse du bâtiment adverse entraînant sa
destruction et l’autre, de nombreuses pièces de calibre plus faible, à
cadence de tir rapide, pour dévaster ses superstructures.
A Tsoushima, c’était les canons de gros calibre qui l’avaient
emporté.
Tout le monde s’accordait aussi à reconnaître que la vitesse
supérieure des bâtiments japonais avait été aussi déterminante en leur
permettant de réaliser une manœuvre rarement réussie en combat
naval : « barrer le T ».
Le Dreadnought, mis en chantier par les Britanniques cinq mois à
peine après Tsoushima, donnait 21 nœuds grâce à ses turbines qui
allaient remplacer les machines alternatives dans les premières années
edu XX siècle. Le défaut de la turbine était de ne pouvoir fournir la
marche arrière. On palliait cet inconvénient en plaçant sur la même
ligne d’arbre une turbine à rotation inverse. L’emploi du moteur
permit de récupérer la place occupée par les chaudières des navires à
vapeur.
La vitesse, dans l’esprit de Darrieus, était une qualité qui venait

20
DARRIEUS Henri (vice-amiral), ESTIVAL Bernard (contre-amiral), Gabriel
Darrieus et la guerre sur mer, Vincennes, Service historique de la Marine, 1995
p. 160.
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