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GEOPOLITIQUE DE LA CORSE

De
336 pages
Comment la mise en place d'une politique de démocratisation s'est-elle accompagnée d'une situation de renforcement du " problème corse " et de " dérive " d'une région tout entière où violence, terrorisme et gangstérisme se sont banalisés ? Comment le développement d'un mouvement identitaire
et nationaliste à antennes clandestines et armées a-t-il pu se développer dans un État démocratique, laïc et républicain ? telles sont les questions auxquelles tente de répondre l'auteur.
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GEOPOLITIQUE

DE LA CORSE

LE MODELE REPUBLICAIN EN QUESTION

Collection Histoire et Perspectives Méditerranéennes dirigée par lean-Paul Chagnollaud

Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours.

Dernières parutions
Abderrahim LAMCHICHI,Le Maghreb face à l'islamisme, 1998. Paul SEBAG, Tunis, histoire d'une ville, 1998. Grégor MATHIAS, Les SAS en Algérie, 1998. Michel Cornaton, Les camps de regroupement de la guerre d'Algérie, 1998. Zoubir CHATTOU, Migrations marocaines en Europe ou le paradoxe des itinéraires, 1998. Boualem BOUROUIBA,Les syndicalistes algériens, 1998. André MICALEFF, Petite histoire de l'Algérie, 1998. Samy HADAD, Algérie, autopsie d'une crise, 1998. Romain DURAND, De Giraud à de Gaulle .. Les Corps francs d'Afrique, 1999. Ahmed DAHMANI, L'Algérie à l'épreuve, 1999. Rabah SOUKEHAL, L'écrivain de langue française et les pouvoirs en Algérie, 1999. Henri MSELLATI, Les Juifs d'Algérie sous le régime de Vichy, 1999. Laurent MULLER, Le silence des harkis, 1999. Gilles LAFUENTE, La politique berbère de la France et le nationalisme nouveau, 1999. Mustapha BABA-AHMED, L'Algérie: Diagnostic d'un développement, 1999. Bernard DOUMERC, Venise et l'émirat hafside de Tunis (1231-1535), 1999. Pierre DUMONT, La politique linguistique et culturelle de la France en Turquie, 1999. Moktar LAMARI - Hildegard SCHÜRINGS, Forces féminines et dynamiques rurales en Tunisie, 1999. Thomas de SAINT MAURICE, Sahara occidental 1991-1999, 2000.

@ L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-9075-1

Marianne LEFEVRE

GEOPOLITIQUE

DE LA CORSE EN QUESTION

LE MODELE REPUBLICAIN

Préface de Béatrice Giblin

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Ine 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y lK9

PREFACE
Le livre que voici est tiré d'une très grande thèse soutenue par Marianne Lefèvre en 1996 dans le cadre du Centre de Recherches et d'Analyses Géopolitiques de l'Université de Paris 8. Si les ouvrages récents sur la Corse sont nombreux, chacun cherchant à comprendre les raisons de cette situation si particulière, ce livre-ci met en œuvre une méthode d'analyse selon une conception de la géopolitique bien précise, celle mise au point par Yves

Lacoste et l'équipe de la revue qu'il dirige, HERODOTE.

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De quoi s'agit-il? Il s'agit d'analyser les rivalités de pouvoirs sur des territoires et d'approcher de cette manière les difficiles problèmes de la Corse en présentant les différents points de vue sans les déformer ou les escamoter pour comprendre les oppositions actuelles avec le maximum d'objectivité. Al' évidence les rivalités de pouvoirs existent depuis des siècles mais elles furent exclusivement l'affaire des dirigeants politiques et de leurs proches conseillers; il n'en est plus de même depuis une vingtaine d'années, où les problèmes géopolitiques sont abondamment traités par les media du moins dans les pays démocratiques. C'est le cas en Corse, où jamais la liberté d'expression ne fut aussi grande. Marianne Lefèvre retrace avec une grande rigueur les étapes de la « question corse». Patiemment, grâce à la presse dépouillée pendant toutes ces années, grâce à ses enquêtes de terrain, grâce à sa connaissance du milieu corse tant physique que culturel, Marianne Lefèvre, excellente géographe, a démêlé ces multiples territoires emboîtés les uns dans les autres du plus petit le village, au plus grand la France puisque les Corses sont très présents au cœur même de l'appareil d'Etat. Ella a aussi identifié ces multiples acteurs qui s'affrontent dans des rivalités de plus en plus exacerbées pour le contrôle des territoires, les anciens, les clans traditionnels de l'intérieur, et les nouveaux les clans implantés sur le littoral, liés aux récents milieux d'affaires. Enfm, tout au long de cette histoire, à chaque étape, Marianne Lefèvre analyse fmement les représentations contradictoires et antagonistes des acteurs politiques insulaires et du pouvoir central comme celles de l'opinion publique insulaire corse et de la diaspora continentale, dont la prise en compte est indispensable à toute analyse objective et rationnelle d'une situation géopolitique. Elle a ainsi magistralement démontré comment dans une République démocratique, et dans une région toujours légitimiste a pu se développer un phénomène identitaire, nationaliste auquel n'adhère qu'une minorité de la population, mais qui a néanmoins quelque écho auprès des acteurs politiques régionaux qui y voient un moyen de pression pour obtenir de l'Etat un

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changement du statut de la Corse dans lequel leurs pouvoirs seraient encore accrus. J'espère que l'exigeant regard objectif et courageux que porte Marianne Lefèvre sur la Corse sera utile à tous les responsables politiques soucieux de son devenir et de celui de tous ses habitants, et que ce grand livre de géopolitique permettra à chaque citoyen de mieux comprendre la « question corse» . Béatrice Giblin Novembre 1999.

J'adresse l'expression de ma gratitude aux nombreuses personnes consultées à l'occasion de ce travail, à Béatrice Giblin en particulier pour avoir encouragé et soutenu constamment ma démarche, à ma famille et mes amis, de Corse et du continent, pour leur aide et leur soutien permanents. Et à tous ceux du Centre de recherches et d'analyses géopolitiques de l'Université Paris-VIII et de l'UMR 5045 CNRS« Mutations des Territoires en Europe» de l'Université Paul Valéry de Montpellier qui m'ont aidée dans la réalisation pratique de ce document.

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INTRODUCTION

"lIe paradoxe", "Corse des années ardentes", "Corse de la métamorphose", "Corse, la poudrière", "Le crépuscule des Corses" : analyser le "problème", la "question", le "malaise" ou la "dérive" corses paraît une gageure dans la mesure où la neutralité semble exclue de la terminologie de titres d'ouvrages, tous exclusivement consacrés à l'île et réalisés la plupart du temps par des insulaires, universitaires ou journalistes. "lIe de mort" pour France-soir le 16 février 1994 ou pour un quotidien allemand qui titrait durant l'été 1991 "Bombes et assassinats, n'allez pas en Corse". il faut rechercher à présent des revues nationales de randonnée ou de nature pour y trouver des qualificatifs élogieux: "Corse, sentiers enchantés", ou "l'île nature". Il y a un siècle environ, Charles Raymond décrivait ainsi le département de la Corse: "Vue à distance, la Corse est un récif aride et désolé. Ses hautes crêtes (..) sont des murailles effrayantes taillées à pic. Nulle trace de végétation, nulle verdure. C'est à peine si lesforêts qui s'échelonnent le long de ses flancs décharnés, produisent l'effet de petites tâches noires, à côté des reflets lumineux des granites... Mais dès que l'on afait quelques pas sur cette terre étrange, dès que l'on a franchi les premiers contreforts de ces montagnes, on est étonné du contraste qui existe entre l'aspect verdoyant de l'intérieur de l'île et l'aridité qui règne sur ses côtes... Des noyers et des châtaigniers couvrent de leur ombre épaisse le cours accidenté d'un petit torrent et transportent le voyageur dans un coin de l'Auvergne ou du Dauphiné". Cette description de 1880 nous rappelle les contrastes et la diversité d'un milieu insulaire mystérieux et secret, mais également trompeur, vu "à distance", fIde l'extérieur de l'île It. Et l'auteur poursuit: "Mais ce qui caractérise la nature corse, c'est le maquis, mot tiré de l'italien macchie (broussailles)... Le maquis fut pendant longtemps la retraite favorite du bandit, qui y trouvait l'impunité et de là défiait la gendarmerie. La Corse, par la variété de ses découpures, de ses aspects et de sa flore, réserve au touriste une succession de spectacles comme aucun autre pays ne peut en offrir" ("Département de la Corse" 1880 Dictionnaire géographique et de l'itinéraire général de la France d'Adolphe Joanne page 4). Un riche potentiel touristique et une impunité possible pour celui qui défie l'Etat, complètent ainsi le décor, ils figurent parmi les dernières représentations à faire l'unanimité dans l'île et sur le continent. C'est dans ce théâtre de lumière et d'ombre que se joue la "question corse", le public local ou continental n'en perçoit pas toujours les enjeux, les acteurs pour leur part s'expriment de manière muette, codée et parfois violente. Dans la décennie 90, les observateurs comparent la Corse à la Sicile ou à la Sardaigne pour sa violence de droit commun. Alors que le préfet de Région

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CARTE ADMINISTRA TIVE ET CONCENTRA TION DE LA POPULA TION SUR LE LITTORAL

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M. LEFEVRE

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est assassiné dans une rue d'Ajaccio, la municipalité de Palelme met son drapeau en berne par solidarité avec la population de l'île. La "question corse" est devenue dès 1991 "la dérive corse" pour le Président de la République François Mitterrand. La violence et le terrorisme se sont généralisés, radicalisés et banalisés depuis vingt ans, alors que la liberté d'expression n'a jamais été aussi grande. L'Etat tolère que l'Etat de droit soit régulièrement bafoué sur une partie de son territoire, où la population est séculairement violente. En 1998, le président de la République Jacques Chirac qualifie cette dérive de "mafieuse"... La "question corse" prend naissance dans la décennie soixante au sein d'un courant revendicatif régionaliste nationaliste parfois teinté de tiermondisme, à Paris, Bastia et dans la microrégion rurale du Fiumorbo, alors que dans un contexte de fm du débouché colonial pour les insulaires, débute une revitalisation économique touristique et agricole du littoral de l'île. Elle est révélée au public et à l'opinion internationale durant les événements dramatiques d'Aléria en 1975. Au fil des années, allant de pair avec la montée du mouvement nationaliste, la violence devient un moyen d'expression et de pression courant: aux déclarations de haine et d'exclusion telles "I Francesi Fora" ou "Arabi Fora", qui ont débuté dans les années 60 et 70, ont succédé dans les années 80 le racket, les attentats sur les biens et les personnes et les meurtres revendiqués. Ces actes ont lieu en milieu urbain et littoral, là où les activités libérales, commerciales, immobilières et touristiques sont sources de profits. 4141 attentats pour une population de moins de 250 000 habitants entre le premier janvier 1980 et le 31 décembre 1989. Les bâtiments publics sont tous régulièrement détruits par des plasticages, aucun édifice public n'échappe aux hommes encagoulés dans les deux plus grandes agglomérations de l'île. Les fonctionnaires continentaux sont leur cible privilégiée. A la même époque, des foyers mafieux commencent à prospérer, de plus en plus puissants comme à Bastia. Les banques ne sont plus seulement plastiquées mais dévalisées. Violence politique et violence de droit commun sont devenues complémentaires et étroitement imbriquées, racket et "impôt révolutionnaire" faisant bon ménage. La "Question corse" devient la "Dérive de la Corseft. Dans un milieu déstabilisé où la sécurité n'est plus assurée, l'Etat de droit n'est plus respecté en Corse depuis le début des années 80, malgré les déclarations optimistes successives des ministres de l'Intérieur Pierre Joxe ou Charles Pasqua. Après le drame de Bastelica Fesch, l'amnistie générale avant jugement des crimes de sang commis à Ajaccio, décrétée en 1982, est la première manifestation d'une démission de l'état nation républicain. Au début des années quatre-vingts, s'élèvent les premières voix d'élus et de syndicalistes de la fonction publique dénonçant le terrorisme, puis la

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collusion entre militants nationalistes et membres du milieu. Mais la grande majorité des élus reste muette, et l'opinion publique insulaire demeure passive, voire complice. Le drame de Bastelica Fesch, où il y eut pour la première fois des victimes civiles par "bavure policiè~e", est encore dans les mémoires. Les nationalistes qui dénonçaient l'existence illégale de barbouzes ont acquis alors une représentation de justiciers, surtout auprès de la jeunesse. Et puis la violence ne vise que les "pinzuti", les autres... Dans la décennie 90, la violence meurtrière s'exerce désormais entre Corses. Les frères de combat nationalistes d'hier se retrouvent ennemis dans une guerre nationalo-nationaliste qui fait officiellement près d'une vingtaine de victimes en 1995-1996. Il ya tous les jours en moyenne un plasticage, un attentat et un hold-up et toutes les deux semaines un assassinat: 40 homicides en 1992, autant en 1994, année qui s'est terminée avec quatre meurtres en quatre jours Des élus ou des notables insulaires occupant des postes économiques clés, sont assassinés. Il est devenu "naturel" de sortir armé. Un rassemblement de 600 personnes années et cagoulées dans un petit village enclavé de montagne laisse officiellement indifférent le ministre de l'Intérieur, de passage le lendemain dans l'île. Le premier juillet de la même année, en début d'après-midi, une voiture piégée avec télécommande explose au coeur de Bastia dans le quartier touristique du Vieux-Port, faisant un mort et une quinzaine de blessés. Le 6 février 1998, le plus haut représentant de l'Etat en Corse, le Préfet de Région Claude Erignac, est assassiné dans une rue ajaccienne. De 1991 à nos jours, une dérive politique, civique, économique et sociale touche l'ensemble de l'île de Corse, dont les jeunes sont les premières victimes. En 1995, la région a les plus mauvais résultats au baccalauréat en France relativement au nombre d'habitants. Le chômage se développe. Dans ce territoire métropolitain de la République française, les lois républicaines mais aussi les lois "coutumières", ne sont plus respectées: des personnes âgées sont dévalisées voire brutalisées au coeur même de leur village. Des structures régionales mafieuses prospèrent et la question est de savoir si elles sont pourvues d'antennes italiennes. Tandis que le ministre des Affaires étrangères de la République tchèque met en garde le 25 mai 1996 ses concitoyens qui doivent se rendre en Corse contre les "actions terroristes dans l'île" et les "attaques contre les hôtels", le Foreign Office déconseille aux ressortissants britanniques de se rendre dans l'île, après l'attentat commis contre un yacht anglais, occupé lors de l'explosion par ses propriétaires. Face à ces désordres inusités dans un pays démocratique, l'Etat républicain est fortement interpellé. Il montre une impuissance inquiétante et semble, jusqu'en juin 1996, indifférent aux appels et aux défis qui lui sont lancés. La dérive corse devient celle du modèle républicain.

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Face à ce constat, des contradictions et des ambiguïtés sont flagrantes à tous les niveaux de pouvoir: Il y a violence et terrorisme alors que la liberté d'expression n'a jamais été aussi grande. Comment la mise en place d'une politique de régionalisation et de démocratisation de la vie publique visant au maintien de la paix civile et à la responsabilisation des hommes politiques et des électeurs a-t-elle pu s'accompagner d'une situation de renforcement du "problème corse" et de "dérive" d'une région tout entière? Comment le développement d'un mouvement nationaliste à antennes clandestines a-t-il pu se développer dans un Etat démocratique et républicain? Un nationalisme à caractère ethnique, régionaliste puis indépendantiste, basé sur la terre, la langue, la culture, qui s'apparente au Vo1kgeist du XIXème siècle, se développe dans un Etat républicain, laic, fondé sur des valeurs universelles héritées du siècle des Lumières. Il existe en Corse des nationalistes corses mais peu de nationalistes français, avec une absence remarquable du Front national pourtant en pleine expansion dans la région PACA voisine. Pourquoi sur ce territoire, traditionnellement légitimiste, qui vote au fil des scrutins nationaux pour des partis qui proclament leur attachement à la France, un mouvement identitaire nationaliste indépendantiste, aux élections territoriales en 1992, date de son apogée, a-t-il pu se développer jusqu'à atteindre 25 % des suffrages? Par ailleurs, tous les acteurs politiques intervenant en Corse adoptent un double discours: le mouvement nationaliste se prétend révolutionnaire et progressiste alors que sa cible privilégiée est l'Ecole, forçant au départ nombre d'enseignants qualifiés et hypothéquant ainsi l'avenir des nouvelles générations. Ses membres rackettent souvent pour leurs intérêts particuliers, sous prétexte "d'impôt révolutionnaire". Ils se prétendent les ennemis officiels de l"'Etat français" mais revendiquent continuellement des subventions et l'aide fiscale de ce même Etat au nom d'un "retard historique". Ces nationalistes moralisateurs plastiquent des familles, mènent croisade contre la drogue (deux maçons tunisiens accusés d'être des dealers sont assassinés en 1986), alors que les notables mafieux ne sont jamais inquiétés. Les militants nationalistes disent combattre pour la démocratie et se font juges et bourreaux. Ils prétendent lutter contre la spéculation immobilière et le tout tourisme mais rachètent les terrains et les villas plastiquées où ils construisent à leur tour des lotissements ou des hôtels... et "protègent" des aménagements de luxe situés sur des îlots à quelques encablures d'une réserve naturelle. Ils revendiquent le caractère obligatoire de la langue corse mais publient leurs manifestes légaux ou clandestins exclusivement en français, titres exceptés. Leurs pires ennemis déclarés sont les clans dont ils ne plastiquent jamais les chefs. Ils s'allient avec les élus de la droite insulaire pour voter de concert à l'Assemblée régionale puis territoriale l'effacement de

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la dette agricole, le renversement de l'exécutif régional de gauche en 1984, la reconnaissance du peuple corse, dès 1983 pour certains d'entre eux, et manifestent côte à côte pour revendiquer un statut fiscal dérogatoire. Double discours également des hommes politiques locaux, qui prônent une politique de "main tendue" à Ajaccio mais secrètement sollicitent à Paris une politique de fermeté; qui dénoncent régulièrement et avec solennité l'absence d'Etat de droit en Corse, mais n'ont jamais démissionné ni soutenu activement les politiques mises en place dans ce sens; qui appartiennent majoritairement à la droite libérale claniste et néo-claniste, mais jugent l'Etat responsable de tous les maux et seul capable de les résoudre; qui ne font aucune proposition, ne suggèrent aucune alternative, n'adoptent qu'en 1993 le plan de développement régional prévu par le Statut particulier de 1982, mais se positionnent systématiquement en critiques des décisions de développement prises par l'Etat. Ils votent massivement "non" au référendum de Maastricht et luttent avec opiniâtreté pour rester par mesure dérogatoire dans l'objectif n01 des régions européennes en retard de développement, synonyme de subventions massives. Le président de l'Assemblée régionale lui-même reconnaît officiellement l'existence du "peuple corse" à Ajaccio en 1988 et vote contre l'article 1 du Statut Joxe à l'Assemblée nationale à Paris, qui reconnaît l'existence juridique de ce même peuple corse. L'attitude de l'Etat est également contradictoire. Il se désengage institutionnellement tout en distribuant avec prodigalité des subventions publiques. Il demande au citoyen de collaborer avec la justice et la police alors que lui-même est constamment bafoué sans qu'il réagisse et alors qu'il parlemente secrètement avec les nationalistes clandestins. Il demande au citoyen corse terrorisé de témoigner, lui qui ne protège pas ceux qui s'élèvent contre le terrorisme. L'Etat prétend démocratiser la vie politique insulaire avec la décentralisation, Statut particulier puis Statut Joxe, mais privilégie le canal infonnel et direct entre cabinets ministériels et organismes clandestins. Un Etat qui décrète la dissolution du FLNC en 1983 alors que c'est une organisation politico-militaire clandestine... Double discours des nationalistes, des acteurs politiques locaux, des responsables de l'Etat, de quoi désorienter l'opinion publique insulaire et continentale. Toutes ces contradictions et ambiguïtés mettent en évidence la complexité de la "question corse". Ici plus qu'ailleurs, les logiques globalisantes et sommaires, telles "les Corses", "la Corse", sont réductrices, inefficaces voire dangereuses. Ces géographismes sont ainsi souvent utilisés par des élus régionaux, qu'ils soient anti ou pro nationalistes, par les media, par certains élus nationaux et parfois même par d'anciens premiers ministres. Faisant abstraction du suffrage universel, ces représentations gomment la situation concrète d'une microsociété très diversifiée. Politiquement avec des

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républicains ou des nationalistes, des libéraux ou des dirigistes, économiquement avec des fonctionnaires et des socioprofessionnels des PME-PMI du tourisme et du commerce d'intérêts divergents, mais aussi démographiquement avec une population active peu nombreuse et déséquilibrée, les personnes âgées étant surreprésentées dans les villages de l'intérieur montagnard, tandis que la jeunesse se concentre dans les villes du littoral. Comme le note Béatrice Giblin-Delvallet dans "La région, territoires politiques, Le Nord-Pas-de-Calais", "il est mystificateur de prêter des sentiments, des projets, des actes à des portions d'espace, et non pas à tel ou tel groupe d'hommes et de femmes qui sy trouvent et qui sont en vérité les seuls vrais acteurs. Ceux-ci sont loin de toujours partager les mêmes idéaux, ou d'avoir les mêmes intérêts. Or les "géographismes" les représentent comme solidaires, alors qu'ils s'affrontent parfois en adversaires Est-ce que les explications de ces dérives couramment avancées sont suffisantes? Est-ce que parler seulement d'arrêt de la violence est satisfaisant? Est-ce que promouvoir un développement économique peut constituer une solution? En quoi une analyse géopolitique peut-elle aider à comprendre la complexité de ce jeu politique à échelle microrégionale, régionale et nationale s'exerçant sur un petit ensemble spatial sous-peuplé de 250.000 habitants, soit 0,4% de la population nationale, qui figure régulièrement dans les communiqués de presse nationaux ou européens? Les méthodes d'analyse géopolitiques d'Yves Lacoste, "pour discerner les stratégies mises en œuvre dans' les rivalités de pouvoirs sur des territoires de plus ou moins grandes dimensions, combinant différents niveaux d'analyse spatiale rI, sont des outils puissants et adaptés à la complexité du problème corse. L'espace corse est de plus isolé et de faibles dimensions, les mouvements relevant des acteurs locaux en sont d'autant plus perceptibles.
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C'est pourquoi trois grands axes d'analyse seront retenus: Tout d'abord, l'importance de certains événements dans le jeu des représentations. Ils ont été nombreux et en Corse souvent dramatiques. Aléria en 1975 qui légitime la cagoule et la clandestinité pour les nationalistes indépendantistes; Bastelica Fesch en 1980 où une bande armée de nationalistes démontre preuves à l'appui que l'Etat entretient des barbouzes et acquièrent une image de justiciers face à un pouvoir central qui tue par bavure policière; l'amnistie des crimes de sang avant jugement en 1982; la même année, le statut particulier de Gaston Defferre qui transforme l'île en laboratoire de la décentralisation; les grandes grèves de la fonction publique en 1989 durant lesquelles le Premier Ministre refuse de négocier avec ses fonctionnaires, parlemente avec des nationalistes non engagés dans ce conflit et remet en question l'appartenance de la Corse à la République; l'affaire du Golfe-Sud en 1990, qui met en évidence le processus de gangstérisation en cours dans

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l'île, deux élus et un directeur de Chambre d'agriculture étant assassinés; le statut Joxe d'autonomie interne de la Corse en 1991, l'île sortant du droit commun des régions métropolitaines françaises; la catastrophe de Furiani en 1992 témoignant de la dérive civique et politique de l'île; l'affaire Sozzi en 1993 où pour la première fois des nationalistes revendiquent le meurtre de l'un des leurs. L'assassinat à Ajaccio du Préfet de Région le 6 février 1998, résultat de ce long processus de dégradation de la situation en Corse, sera-t-il également un nouveau jalon dans l'évolution des représentations des différents acteurs? D'où l'importance des représentations vraies ou fausses, deuxième axe de notre analyse. Les rivalités de pouvoir sur des territoires pour le contrôle des hommes et des activités qui s'y trouvent s'expriment par le jeu de représentations vraies ou fausses promues par des leaders qui influencent ainsi l'opinion publique. La géopolitique, en tant que démarche scientifique, a pour objet l'étude des rivalités territoriales de pouvoirs et leurs répercussions dans l'opinion. En plus des faits et des représentations officielles et officieuses exprimées de source autorisée, il est nécessaire de prendre en compte la personnalité politique de leurs auteurs en tant qu'acteurs dans la vie politique insulaire. La presse régionale, nationale et parfois même internationale doivent également être considérées non seulement comme source d'infonnation, mais aussi comme vecteurs de ces représentations. Comment ces dernières ont-elles évolué durant ces trente dernières années où le "problème corse" est devenu la "dérive de la Corse"? Comment se sontelles affrontées? Comment peuvent-elles être décodées, dans une microsociété insulaire encore fortement structurée culturellement, où la peur s'est progressivement installée, où "tout le monde se connaît" par recoupement de village ou de filiation? Le troisième axe de notre analyse géopolitique porte sur la combinaison des différents niveaux d'analyse spatiale. Il serait difficile de trouver pour une analyse géopolitique un domaine d'application plus favorable. La Corse est une île, où se juxtaposent la totalité des représentations des élus politiques à toutes les échelles de pouvoir, du local à l'européen. Son relief, fragmenté, cloisonné et éclaté en de multiples ensembles spatiaux d'ordre de grandeur variable, génère une multitude d'acteurs politiques qui s'affrontent dans des rivalités de territoires, et dont l'appartenance idéologique est de ce fait peu marquée. Aux ensembles spatiaux aux temps longs tels que le département, "Da li Monti" ("l'En-deça des monts") et "Tra li Monti" ("l'Au-delà des monts"), ou la microrégion ouverte sur le littoral calquée parfois sur les contours de l'ancienne piève de la vallée, se superposent des ensembles spatiaux aux temps courts, tels que la Région Corse ou une Corse région européenne. L'île méditerranéenne a une représentation désormais

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européenne, le chef du Conseil exécutif siégeant au Comité des Régions; une représentation nationale conséquente avec six parlementaires pour 250 000 habitants; une représentation régionale avec une assemblée territoriale et un conseil exécutif; une représentation départementale avec deux conseils généraux et communale avec 360 mairies. La géographie physique insulaire encourage donc ces représentations multiples. En second lieu, la Corse est un milieu d'analyse géopolitique privilégié car les territoires de pouvoir s'emboîtent à toutes les échelles, de la commune au plus haut niveau de l'Etat. Les Corses de l'île et de l'Extérieur investissent les sphères de pouvoir sur le continent tout en restant très présents dans l'île. Ce sont des professionnels de la politique. La complémentarité de ces échelles est vivante, du maire au ministre qui se côtoient en vacances "au village". Le rôle du lobby politique corse dans les instances dirigeantes de l'Etat est essentiel: c'est lui qui a mené la politique du pouvoir central en Corse. En troisième lieu, ces espaces de pouvoir sont en mutation à toutes les échelles, d'où une restructuration des forces politiques et des enjeux. A échelle régionale, la population insulaire est composée désormais de citadins installés sur le littoral, dont la mise en valeur devenue spéculative est touristique, d'où de nouvelles mentalités et des comportements électoraux différents. Les vieux clans républicains sont en déclin et les Corses de l'extérieur votent moins sur l'île, tandis que les néoclanismes libéraux RPR et UDF de la droite corsiste se développent dans les deux plus grandes agglomérations, de même qu'un mouvement identitaire nationaliste dans les jeunes générations. Les espaces traditionnels d'emplois extérieurs à l'île, colonies et continent, territoires d'ouverture pour les insulaires, se sont fermés, tandis que l'émergence d'espaces de pouvoir nouveaux sur l'île s'est accompagnée d'un repliement sur soi. Cette restructuration se fait également à échelle nationale. L'Etat-Nation s'affaiblit en Corse comme ailleurs, concrètement avec le désengagement du pouvoir central dans les aspects de base d'une société, tels que la sécurité ou la justice, mais aussi dans les esprits. Le déclin du sentiment de solidarité nationale se traduit sur le continent par des propositions récurrentes de référendum envisageant "l'indépendance de la Corse", alors même que le vote nationaliste est fortement minoritaire sur l'île. Le problème corse est également un problème républicain, la crise politique et civique qui touche la Corse accompagne celle de l'ensemble national français. Une restructuration enfin à échelle européenne, la Corse se repositionnant dans le bassin occidental méditerranéen, l'Union Européenne devient un partenaire à part entière. La Commission européenne, idéologiquement favorable à une Europe des régions, encourage un regroupement des grandes îles de Méditerranée Occidentale, eurorégion dont la représentation est en cours d'intégration pour les élus insulaires à défaut de l'opinion publique.

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PREMIERE PARTIE

ENGRENAGE DE LA VIOLENCE ET DISPARITION PROGRESSIVE DE L'ETAT DE DROIT

"La question corse" est entrée dans l'histoire en 1975 avec les événements d'Aléria, qui ont interpellé pour la première fois, à l'échelle régionale et nationale la population française sur la situation politique, économique et sociale de l'île. En fait, depuis 1965, la violence s'est installée, développée et généralisée. Cet engrenage se fait en trois phases: jusqu'en 1981, elle se banalise avec la multiplication progressive des attentats. Deux événements-clés, le drame d'Aléria en 1975 et celui de Bastelica-Fesch en 1980, influencent de façon décisive les représentations des élus, de l'opinion publique locale, de la "diaspora" sur le continent. La perception des acteurs de la gauche, alors dans l'opposition, très attachée au "droit à la différence" et à la question régionale corse, bretonne ou alsacienne, va elle aussi se moduler. De 1981 à 1991, alors que la liberté d'expres'sion n'a jamais été aussi grande localement, l'Etat de droit disparaît progressivement avec la radicalisation des actions du FLNC instaurant un climat de terreur propre au développement d'une autre violence, celle de droit commun. Depuis 1991, la "question corse" est devenue la "dérive" de la Corse. L'île est en état de crise civique et politique, sociale et économique.

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CHAPITRE 1 ALERIA EN 1975 ET BASTELICA FESCH EN 1980 SONT DEUX EVENEMENTS FONDATEURS

Jusqu'en 1981. répression et états de crises: Aléria. Bastelica Fesch Le nombre et la nature des attentats constituent particulièrement éclairant un champ d'analyse

De 1965 à 1975, peu fréquents, très localisés en milieu rural, ils concernent des biens: fermes de pieds-noirs, sièges sociaux d'organismes agricoles tels que la Société de Mise en Valeur de la Corse, installations touristiques. Toutes ces cibles ont en commun leur fonction spéculative d'ordre agricole ou touristique. Elles n'ont aucune base traditionnelle dans l'île et touchent des espaces jusque là peu utilisés par les insulaires, comme le littoral ou la Plaine Orientale, en raison de leur insalubrité. Ce patrimoine foncier est traditionnellement délaissé par la population de l'intérieur montagnard du nord-Est de l'île. Il est donné en dot selon les coutumes aux filles, alors que les garçons privilégiés héritent du séchoir à châtaignes, élément le plus rentable de l'exploitation familiale. Ces terres sont d'autant plus volontiers vendues qu'elles sont improductives et que les acheteurs sont des acteurs extérieurs à l'île. La rentabilisation rapide de ces terres suscite le ressentiment et l'hostilité d'une partie de la population insulaire. Les premiers attentats, principalement localisés dans la microrégion rurale du Fiumorbo, traduisent le mécontentement du monde agricole face à la politique de la SOMIV AC qui contribue à la réinsertion des pieds-noirs en privilégiant l'installation des ''pionniers d'outre mer" en Plaine Orientale. Ils manifestent aussi un rejet du grand tourisme. Sont détruits dans la région bastiaise le Transat-Hôtel-Club sur le corqon littoral de Biguglia, un moyen courrier à l'aéroport de Bastia-Poretta et le terminal de la ligne cardo-sarde à Bastia. Entre 1973 et 1975, le nombre des attentats passe d'une quarantaine à 226. Des lettres de menaces sont adressées à des "continentaux" déclarés coupables de non appartenance ethnique. Par ailleurs, les représentations de l'Etat sont visées. La sous-préfecture de Calvi et les domiciles du premier président et du procureur général près la Cour d'appel de Bastia sont plastiqués en juillet-août 1974. Les actions violentes revendiquées par l'Action Régionaliste Corse se font à visage découvert: occupation armée de la cave Depeille en 1975 qui a conduit aux événements d'Aléria, attentat contre la cave Cohen-Skalli que revendique le principal dirigeant de l'ARC, Max Simeoni, qui proclame le

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17 août 1976 une «véritable charte de l'action à conduire à visage découvert». A la veille d'Aléria, des commandos armés autonomistes se déclarent prêts à des affrontements avec les forces de l'ordre: « un révolutionnaire, ou il gagne ou il meurt », « Assez de discours, des fusils », clame Edmond Simeoni le 17 août au congrès de l'ARC à Corte où il pose comme question aux 8000 militants présents dans la salle: « Etes vous prêts à continuer la lutte sans merci si l'on nous tue?». Il refuse la voie électorale «fermée par la fraude démentielle qui sévit en ce domaine» et dénonce un « scandale des vins» toléré par les pouvoirs publics. De 1975 à 1981, les ~ctions violentes se multiplient et se font majoritairement à visage encagoulé. Une terminologie spectaculaire apparaît dans la presse pour ce nouveau phénomène, la "nuit bleue". Le 4 mai 1976, la naissance du FLNC (Front de Libération Nationale de la Corse) est "célébrée" par une vingtaine d'attentats dans les principales villes insulaires, sur le continent à Marseille, Nice et Paris. Les cibles des attentats sont des biens appartenant à des continentaux et des édifices publics. Ce phénomène est. urbain et côtier: "l'Etat colonialiste français" devient l'ennemi numéro UN du FLNC. Ainsi l'attentat sur les hauteurs de Bastia contre le relais hertzien du Pignu, dispensateur de "culture française" en 1977, ou en 1978 celui qui a détruit le système de radars de la base militaire de Solenzara. Les nationalistes dénoncent le tout-tourisme et la spéculation immobilière. Tous ces attentats sont revendiqués par les organisations clandestines. La réponse de l'Etat exclut tout traitement d'exception pouvant s'inscrire dans la voie de la régionalisation ou d'une "quelconque remise en question des institutions". Le gouvernement propose des réformes dans le cadre de la mise en place d'une Charte d'aménagement et d'équipement de la Corse, élaborée sur fond de dialogue hors élus, sur l'île et à Paris. Libert Bou est nommé par le Conseil des ministres en décembre 1974 président pour la Mission Interministérielle chargée de l'aménagement et de l'équipement de la Corse: « Il s'agit de faire définir par les Corses eux-mêmes une politique de développement économique permettant de concilier exigences du présent avec les valeurs fondamentales du passé ». Les socioprofessionnels insulaires sont consultés au sein de groupes de travail sur l'Université de Corte, la rénovation rurale, l'agriculture et l'industrialisation, le tourisme et le développement urbain. Libert Bou établit en janvier 1975 à Paris, un dialogue avec l'état-major de l'ARC, conduit par les deux frères Simeoni, fermes partisans d'une autonomie interne sur le modèle de la Sardaigne. Dans le texte préparatoire qui sera soumis au Conseil régional, et qui comprend en préambule le terme de "peuple corse", figure la volonté de "concilier la mise en valeur du pays avec son originalité", de "corriger les

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déséquilibres qu'un récent et rapide développement économique a engendrés", de sauvegarder "la culture et la langue corse considérées comme de vraies richesses naturelles". Le Conseil Economique et Social quant à lui préconise de "mettre en place des institutions nouvelles et originales, par l'élection du Conseil régional au suffrage universel et à la proportionnelle". Il y a malentendu entre un pouvoir central qui refuse "d'évoquer une quelconque remise en question des institutions" - "même 200.000 autonomistes ne feraient pas changer la constitution" (Libert Bou le 17 avril 1975) - et les plus fervents promoteurs d'une autonomie interne. La mission Liber Bou, fm-1974-début 1975, est un échec. Le principe du dialogue est rejeté par la base du mouvement autonomiste, en particulier les jeunes qui exigent une radicalisation des actions. Aléria et Bastelica-Fesch sont deux évènements-clés A Aléria, le 22 août 1975, le gouvernement, comme les autonomistes, recherche l'affrontement. Les leaders autonomistes ont fait le choix de la violence. Répondant à une demande des éléments jeunes du mouvement qui somment les dirigeants de l'ARC de choisir "entre la canne à pêche ou le fusil", ils forment un commando de trente hommes armés qui occupent la cave Depeille. Le Ministre de l'Intérieur Michel Poniatowski, en l'absence du Chef de l'Etat et du Premier ministre, envoie plus d'un demi-millier d'hommes, jugeant l'unité nationale et l'autorité de l'Etat en danger. La tension monte, l'assaut est donné et c'est le drame: deux morts parmi les forces de l'ordre, une troisième victime sera tuée une semaine plus tard à Bastia. « Plus rien désormais ne serait « comme avant» en Corse» (pierre Dottelonde, « Corse, la métamorphose»). L'attitude du Ministre de l'Intérieur est condamnée, du PCF aux Gaullistes d'opposition. L'attitude intransigeante du pouvoir central est jugée en grande partie responsable de la tragédie. Seule la droite locale, constituée par l'UDR, condamne fermement l'action du commando qui "menace l'unité nationale", et qualifie ses membres "d'assassins"; mais elle connaît des dissensions internes du côté des jeunes giscardiens. Pour les militants nationalistes et indépendantistes, Aléria aura légitimé la violence clandestine. D'une part, ce drame entraîne quatre mesures immédiates attendues depuis longtemps: la création d'une Société d'aménagement foncier et d'établissement rural (SAFER) réclamée depuis 1964 par le CDJA et depuis 1971 par la FDSEA - la Corse était l'une des rares régions à ne pas en être dotée; la continuité territoriale; le remplacement du vote par correspondance par le vote par procuration; une enquête sur la situation viticole de la Corse. D'autre part, la lutte à visage découvert prônée par l'ARC semble dérisoire face à la réponse massivement

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répressive des forces de l'Etat. Cela deviendra un argument en faveur de l'action clandestine pour les plus radicaux des nationalistes. Edmond Simeoni qui s'est constitué prisonnier à la suite d'Aléria, obtient pour sa libération le soutien des formations politiques régionales. Le 3 avril 1976, une manifestation rassemble 12.000 personnes à Bastia. Des responsables du MRG et des jeunes giscardiens se sont joints au cortège. 179 municipalités sur 360 ont voté une motion pour sa libération. Sa condamnation à 5 ans de prison, dont 3 années fermes par la Cour de Sûreté de l'Etat, paraît lourde à ceux qui le soutiennent. Le chef modéré du mouvement nationaliste, partisan de "l'autonomie dans le cadre de la constitution française", est ainsi écarté de la vie politique locale. Pendant' ce temps, les clandestins menant la "lutte de libération nationale" occupent le terrain: ils ne seront jamais inquiétés de 1976 à 1978 (aucune arrestation). A partir de 1978, sous le gouvernement de Raymond Barre, un engrenage violence-répre,ssion se met en place. La répression contre les nationalistes s'intensifie à partir de la venue en juin du Président de la République. Vingtquatre nationalistes sont inculpés par la Cour de Sûreté de l'Etat. En août 1979, c'est le "procès des 21". Parallèlement, le gouvernement laisse se développer le groupe FRANCIA, composé de polices parallèles sous l'égide de Pierre Debizet, numéro un du Service d'Action Civique (SAC). Le Front d'Action Nouvelle Contre l'Indépendance et l'Autonomie né au début de l'année 1977, composé de gaullistes et de membres du SAC, résulterait de la fusion entre deux groupuscules, Jhiustizia Morandina et Jhiustizia Liberta. Selon les statistiques officielles, ses membres auraient commis 6 attentats en 1977, 39 en 1978 et près d'une trentaine en 1979. Les attentats augmentent: 317 en 1979, 438 en 1980. A partir de juin 1978, l'engrenage de la surenchère de violences entre FLNC, autonomistes et FRANCIA, aboutit en janvier 1980 au drame de Bastelica-Fesch. Autonomistes et séparatistes dénoncent le fait que les antiséparatistes ne soient jamais incarcérés et ne comparaissent pas devant les tribunaux pour leurs activités illicites. Le drame de Bastelica-Fesch en janvier 1980, marque une date rupture dans l'histoire immédiate de l'île. Des autonomistes, militants de l'UPC, et des membres du collectif nationaliste de Bastelica, retiennent en otages trois personnes qu'ils accusent d'appartenir à des polices parallèles, "trois barbouzes qui voulaient attenter à la vie de l'un des nôtres". Cet incident a lieu en Corse-du-Sud, à Bastelica, village enclavé de l'intérieur montagnard, dispersé en hameaux. Situé seulement à une quarantaine de kilomètres de l'agglomération ajaccienne, où une partie de ses résidents travaille, il est peuplé de plus de 750 habitants. C'est un foyer important de nationalistes qui comprend un collectif où toutes les mouvances

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autonomistes et indépendantistes sont représentées. Le mouvement nationaliste est alors affaibli, de nombreux militants indépendantistes sont incarcérés à Paris. A la tête du collectif, Marcel Lorenzoni appartient au bureau politique de l'UPC, qui a succédé à .l'ARC. C'est lui qui aurait été visé par le commando de FRANCIA. Comme l'analyse Laurent Gre ilsamer dans un article du Monde du Il janvier 1980 intitulé "Histoire d'une haine", cet affrontement est également celui de deux hommes. Marcel Lorenzoni et le commandant Bertolini, tous deux anciens militaires dans les parachutistes et politiquement engagés, sont originaires de villages de montagne à proximité d'Ajaccio. Marcel Lorenzoni, animateur du collectif nationaliste, cultivateur-éleveur à Bastelica, faisait partie du commando armé d'Aléria en 1975. Durant l'été 1978, son véhicule conduit par son frère est la cible d'un attentat. Le commandant Bertolini, officier parachutiste de carrière, engagé à seize ans dans les Forces Françaises Libres, Médaille militaire, partisan du statut de droit commun pour la Corse, est grièvement blessé lors d'un attentat en décembre 1978, alors qu'il regagnait son domicile à Vera. "Les deux hommes se soupçonnent mutuellement d'avoir voulu leur mort. L'un et l'autre se reconnaissent... Leur différend a pris coloration de vendetta". Dans une première phase, un dialogue est noué entre le collectif nationaliste et les représentants de l'Etat; des journalistes venus d'Ajaccio ont pu s'entretenir avec les otages; l'un d'entre eux, repris de justice mais néanmoins annurier à Ajaccio, reconnaît faire partie de FRANCIA, être en possession d'une carte du SAC de 1979 et authentifie la thèse autonomiste d'agression contre Lorenzoni (Paul Silvani Le Monde du 8 janvier 1980). L'aveu de cette collusion entre fonctionnaires de l'Etat et barbouzes locaux provoque l'entrée dans une deuxième phase de rapport de force. Le pouvoir central opte pour un recours à la force année, soit trois escadrons de 85 hommes chacun Une opération héliportée est déclenchée dans le village d'où le collectif s'est enfui et a gagné l'hôtel Fesch au centre d'Ajaccio, à 200 mètres de la Préfecture de Région et du Commissariat de police. Retenant les clients en otages, les nationalistes veulent à nouveau dénoncer l'existence de polices parallèles en Corse. Le quartier est bouclé par les forces de l'ordre. Des médiateurs interviennent recherchant une solution négociée, tels le maire bonapartiste d'Ajaccio, l'évêque de Corse et 44 organisations au sein d'un collectif: partis de gauche, organisations nationalistes, syndicats, organisations patronales et socioprofessionnelles. Leur porte-parole déclare lors d'une conférence de presse: "le préfet afait échouer la conciliation mise en place. Le pouvoir portera de lourdes responsabilités si des événements tragiques surviennent. Le pouvoir est décidé à sacrifier beaucoup, pour que

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l'opinion publique française ne sache pas qu'il existe des organisations barbouzes en Corse" (Le Monde Il janvier 1980). En soirée, les échauffourées se multiplient. Un CRS est abattu et deux autres grièvement blessés dans un face à face entre forces de l'ordre et manifestants. Leur compagnie républicaine garde son calme sur ordre de son chef. C'est alors qu'ont lieu deux "bavures". Une jeune institutrice est abattue, d'une balle dans le dos, au volant de sa voiture, par un membre de l'Office Central de Répression du Banditisme qui blesse grièvement sa voisine et légèrement la troisième passagère du véhicule. Un jeune jockey qui venait de passer régulièrement en voiture un barrage de forces de l'ordre, est tué par un garde mobile. Pour la première fois, il y a des morts panni la population civile. Aucun commentaire n'est fait à l'Elysée ni à Matignon. La condamnation est générale. La quasi totalité des syndicats de policiers condamnent l'attitude gouvernementale visant à "couvrir les actes de terrorisme commis par des membres de la police parallèle". Les syndicats des fonctionnaires de l'Education Nationale dénoncent l'''assassinat de l'une d'entre eux" : "c'est parce que le pouvoir refuse la vérité sur les agissements des polices parallèles qu'il crée la violence". Le collectif des 44 organisations décrète lajoumée du vendredi Il janvier« isula morta». Le PS demande une commission parlementaire d'enquête: fIla violence d'une minorité ne saurait être tolérée mais il ne serait pas non plus admissible que des méthodes analogues soient employées par des représentants de la puissance publique": Le PCF accuse la préfecture et le gouvernement d'avoir fait échouer une mission de conciliation et appelle les Corses "à se détourner résolument de tous les chemins de la violence". Colère et indignation gagnent toute la Corse et les Corses de la "diaspora" dans le midi méditerranéen. Le Il janvier, les bureaux des organisations patronales de la Corse demandent à l'ensemble des chefs d'entreprises du commerce, de l'industrie et des services de fermer leurs établissements en signe de deuil. Des jeunes de Bastia et Corte participent activement à ces mouvements de protestation par des manifestations de lycéens. La Fédération des groupements corses de Marseille envoie un télégramme à l'évêque d'Ajaccio pour le remercier fIde partager leur sensibilité", sa position "contrastant avec la "dédaigneuse déférence du ministre de ['Intérieur et sa méconnaissance totale de la psychologie", tandis que les associations corses du Var condamnent l'action des forces années. Les événements tragiques de la nuit du 9 au 10 janvier sont qualifiés dans la presse nationale de "bavures" (Le Monde 12 janvier 1980). Le policier de l'OCRB, responsable de la mort de la jeune institutrice, est inculpé pour homicide volontaire et tentative d'homicide volontaire et laissé en liberté. Il des 21 personnes interpellées sont transférées à Paris pour être déférées devant la Cour de sûreté de l'Etat". C'est alors que le FLNC revendique

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l'enlèvement à proximité d'Aléria d'un agriculteur pied-noir, président du syndicat des viticulteurs de la région, dont "lejugement dépend du sort qui sera réservé aux patriotes rI. Le Il janvier, les gendarmes du GIGN, après négociations, mettent fin à la prise d'otages de l'hôtel Fesch; les dix otages tiennent à accompagner le commando de 38 militants nationalistes jusqu'à la préfecture. La grève générale est suivie à 100 % dans l'île. Pour maîtriser la situation, le ministre de l'Intérieur envoie 1500 hommes en renfort pour quadriller les villes d'Ajaccio et Bastia. Deux délégations nationales de parlementaires, l'une du PS, l'autre du PC qui fait état d"'un climat de guerre civile" et dénon~e "la faute des pouvoirs publics qui organisent des provocations dangereuses pour l'unité nationale ", sont reçues par le préfet de région. L'armurier Olliel est écroué et inculpé de transport d'armes, le commandant Bertolini inculpé pour "transport sans motif légitime d'armes et de munitions" et incarcéré. Les conséquences des événements de Bastelica-Fesch seront décisives, à court, moyen et long terme, sur l'échiquier politique insulaire, dans les représentations de l'opinion publique en Corse et sur le continent, dans le traitement des problèmes corses par les instances de l'Etat. Ainsi, ce drame, qui a touché pour la première fois des victimes civiles insulaires, laissera des traces profondes dans l'opinion publique corse, la population de l'île ne dépasse pas 250.000 habitants. Certains seront tentés de récupérer politiquement le drame d'Ajaccio. Le 13 janvier, des manifestations regroupent 2.500 personnes à Ajaccio, 300 à Corte, plus d'un millier à Bastia autour du seul mot d'ordre "Liberta". Edmond Simeoni clôture la manifestation sur un discours à tonalité autonomiste. Cette récupération politique du mouvement nationaliste exploite la vague quasi-unanime de protestation. En effet, il y a déjà des divergences de vue entre les organisations nationalistes et celles du Collectif. Les partis politiques de gauche PC, PS et les syndicats, CGT et FEN, ne s'associent pas à ces manifestations qui se font sous des drapeaux corses. Alors que les agriculteurs des FDSEA et CDJA annoncent pour le lendemain une occupation de toutes les perceptions et hôtels de fmances et la mise en place de barrages à travers toute l'île, tant que les agriculteurs incarcérés à Paris n'auront pas regagné leur foyer, des discussions sont en cours entre leurs responsables et le ministre de l'Intérieur. La rupture est consommée entre les organisations politiques et syndicales démocratiques et les organisations nationalistes. Les conséquences à long terme seront déterminantes. Les méthodes de l'Etat, une fois de plus après Aléria, ont banalisé cette forme d'affrontement et justifié à posteriori, auprès de l'opinion, l'existence de bandes armées chez les nationalistes. Face à une armée écrasante dans le déploiement de ses moyens, une armée de l'ombre et la mieux équipée possible s'imposait. Sur

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une portion de territoire métropolitain, le rapport bandes armées contre forces de l'ordre devenait admis. Le FLNC sortira par ailleurs renforcé auprès de l'opinion publique corse. Pour une grande partie d'entre elle, les justiciers n'étaient pas du côté des gendarmes mais de celui des nationalistes Enfm, dans le déroulement de l'affaire Bastelica-Fesch, l'Etat s'est déconsidéré: la politique de répression décidée par le gouvernement de Raymond Barre et menée par le ministre de l'Intérieur Christian Bonnet a été non seulement inefficace mais surtout dangereuse. Le cycle violencerépression qui a marqué la fm des années 1970 a conduit en fait à une situation bloquée, à une population traumatisée, à l'emprisonnement de plus d'une centaine de militants indépendantistes, majoritairement membres du FLNC, et enfm au drame d'Ajaccio. Après chaque crise, le courant nationaliste, au plus bas avant l'événement, se renforce et se radicalise.

Passivité voire solidarité durant la première décennie 1970-1981 Les acteurs politiques locaux et l'opinion publique sont passifs voire solidaires de la mouvance nationaliste. Les hommes politiques locaux ne s'opposent pas publiquement et sur le long terme à une revendication nationaliste ethnique violente, excepté le MRG de Haute-Corse par la voix de son président du Conseil général François Giacobbi, et le parti communiste. Dès le début des années 70, François Giacobbi qualifie ce courant de "fasciste" et de "raciste"; le 8 janvier 1974, il remet en cause, de la tribune du Conseil général, les formes d'action des nationalistes clandestins: "ilfaut sans équivoque aucune, condamner de tels actes, il faut les qualifier pour ce qu'ils sont... Ce sont des actes criminels. Si j'ajoute qu'ils s'accompagnent de propos ou de slogans plus ou moins racistes, je suis sûr que vous serez unanimes à réprouver de tels agissements qui ne peuvent que nuire à la grande et à la petite patrie". Xavier Colonna, personnalité marquante de la vie politique balanine et maire de Calvi, proche du MRG, condamne les attentats. Favorable à la régionalisation, colistier d'Edmond Simeoni en 1971, il dénonce la "dérive séparatiste et sa cohorte de violence". Lors du plasticage de la sous-préfecture de Calvi la nuit du 8 au 9 juillet 1974, il "tonne" : "ma municipalité a toujours soutenu les actions revendicatives légitimes et elle continuera à le faire. Mais je ne peux suivre les auteurs de cet acte sur la voie qu'ils semblent vouloir prendre. A partir de ce jour, mon devoir de Corse me commande de les combattre et je le ferai avec détermination. Basta cusi!" (cité par Paul Silvani "Corse des années

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ardentes''). Il devient secrétaire du collectif des maires fondé à l'époque pour faire front à la lutte des autonomistes et séparatistes. Pour le PCF, les autonomistes ont également un comportement de fascistes et sont qualifiés de ''groupes d'irresponsables qui ne sauraient faire oublier la situation de l'ue". Le mot d'ordre "] Francesi Fora" est pour Laurent Salini, journaliste à L'Humanité, d'inspiration étrangère: "les idées autonomistes sont plus que dangereuses, car elles divisent le peuple corse, composé pour nous des habitants de la Corse, qu'ils soient ou non originaires de l'île (Humanité du 3 septembre 1975). La droite locale, majoritaire, se contente de quelques déclarations publiques de condamnation de la violence en temps de crise. Elle ne tente aucune opération de conciliation entre le commando d'Aléria et les forces de l'ordre, ni entre celui de Bastelica-Fesch et la préfecture. La Fédération de l'Education Nationale et les organisations d'anciens combattants condamnent ces actions violentes .' "c'est ainsi que la FEN condamne de la même manière l'assassinat d'un membre des forces de police et celui de civils innocents" (Le Monde 14 janvier 1980). 33 associations et amicales d'anciens combattants corses condamnent les actions des autonomistes et proclament "leur attachement sans discussion à la nation française par plus de deux cents ans de vie commune et de sang versé pour les mêmes causes" (Le Monde 20 mars 1980). Mais la majorité de la population et des élus insulaires restent passifs car les nationalistes apparaissent comme des redresseurs de tort. Les attentats et actions violentes prennent pour cible des biens appartenant à de grandes banques étrangères ou à de gros exploitants agricoles, ce qui revêt leurs auteurs clandestins d'une représentation de Robin des Bois. Ils ne s'attaquent qu' « aux riches» et à des non-corses, ce qui entraîne une indifférence accrue de la population envers les victimes de ce terrorisme. Première cible, les "riches", avec la remise en cause du tout-tourisme: refus du complexe de la Testa-Vintilègne de 100 000 lits sur les communes de Figari et de Bonifacio (projet de plus de 1 milliard de francs lourds prévu par la Société Finenco, filiale de "La Paternelle", encouragé par la DATAR) et du complexe touristique de Pinia à côté de Ghisonaccia. La SETCO, Société d'Equipement Touristique de la Corse, a acheté le domaine de Pinia en 1965 et projette en 1972 une opération touristique d'envergure de 20.000 lits qui sera refusée par le Conseil général en 1974. Ce projet doit induire la création de 2.000 emplois, son coût est évalué à 87 millions de francs. "Qu'il s'agisse de la banque Rothschild (dans les Agriates), de Dubonnet (dans la baie de Bonifacio), de Pierre Baton (vers la Giraglia), de la banque Worms ou de Sofi Banque (à Bonifacio), de la Banque de Suez, de la chaîne américaine Shératon, ou du Club Méditerranée, le littoral, morceau par

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morceau, devient peu à peu la propriété d'intérêts totalement étrangers à la Corse" (Michel Labro "La question Corse"). La population, attachée à son île et à son patrimoine foncier, se sent dépossédée de sa terre. Les plasticages freinent cette exploitation et représentent pour elle un contre-pouvoir à la volonté de main mise économique sur l'île venue de l'extérieur; comme les saisonniers qui travaillent dans ces grandes implantations touristiques et qui viennent majoritairement du continent ou de l'étranger: "le village de vacances de Porticcio emploie en 1974, pour 500 lits, 10 permanents, dont 5 insulaires, et 75 saisonniers, dont 5 corses, 55 continentaux et 13 étrangers. L'hôtel Arena Bianca de 105 chambres, 43 emplois permanents dont 20 % occupés par des Corses" (<< Corse: les raisons de la colère» Economie et politique, juillet 1974). Deuxième cible, les continentaux: la population est sensible aux arguments des autonomistes dénonçant un risque de "colonisation" et de ''génocide du peuple corse par substitution"; "La Corse aux Corses", "I Francesi Fora". Par ailleurs, la vague de plus d'un demi-million et demi d'estivants alors que la population insulaire se réduit à 240.000 habitants de septembre à juin, modifie la représentation du touriste. Celui-ci devient un envahisseur, au même "titre que le continental accusé d'usurper le poste d'un corse contraint à l'exil ou au chômage depuis la fm du débouché traditionnel colonial. Troisième cible, les "Pieds-noirs" : la mise en valeur de la Plaine Orientale bouleverse les représentations traditionnelles. Cet enrichissement agricole rapide au pied des villages qui se dépeuplent et que les jeunes sont obligés de quitter soit pour la ville voisine, soit pour le continent, est ressenti comme injuste car réservé en priorité à des agriculteurs pieds-noirs bénéficiant de l'attribution d'un lot, doté d'une habitation et d'une terre défrichée, et auquel un moratoire de dettes est accordé par l'Etat Le projet d'installation d'un centre d'expérimentation nucléaire souterraine, dans les mines désaffectées de l'Argentella en Balagne en 1960, mobilise la population et la majorité des élus. L'affaire des Boues rouges en 1973 est analogue. La multinationale Montedison déverse des déchets de fabrication du bioxyde de titane gravement polluants au large des côtes corses. Le pouvoir central, qui n'agit que par voie diplomatique auprès des autorités italiennes, est accusé de passivité. Une manifestation unitaire à Bastia en février 1973 avec à sa tête élus, autorités religieuses et nationalistes, dégénère et se termine par l'arrestation d'un adjoint communiste au maire de Bastia et du responsable de l'ARC. Une grève générale est suivie dans l'île et des manifestations ont lieu à Marseille et à Toulon. Le plasticage de l'un des navires de la multinationale en septembre 1973, est approuvé en Corse.

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Parce qu'ils dénoncent ainsi des dysfonctionnements flagrants de la démocratie républicaine, le courant autonomiste puis indépendantiste bénéficie d'une popularité et de la bienveillance des insulaires. Parfois même d'une représentation de justiciers qui légitime dans leurs esprits leurs actes violents voire terroristes. C'est pour dénoncer la lenteur de l'administration à réagir aux pratiques frauduleuses de certains colons pieds-noirs, comme une chaptalisation illégale du vin ou l'utilisation de colorants chimiques, que des autonomistes armés ont occupé la cave Depeille à Aléria. C'est pour dénoncer l'existence de barbouzes que ces mêmes autonomistes mènent des actions de commandos armés et de prise d'otages au cœur de la ville d'Ajaccio. Scandale du vin et "barbouzes" sont les points de départ de revendications de bandes armées nationalistes qui dans ces deux cas agissent à visage découvert contre les forces de l'ordre. Un affrontement et une répression violents ne peuvent que souder la solidarité entre Corses. L'envoi d'escadrons de gardes mobiles parfois dotés d'automitrailleuses et de chars, en 1975 et en 1980, place la population insulaire dans une situation de choix obligatoire entre deux camps: celui de l'Etat, aux représentants armés qui deviennent les symboles d'une violence répressive aveugle, et celui de jeunes insulaires également armés, mais connus de tous et minoritaires dans un face à face déséquilibré, mettant l'opinion publique forcément de leur côté. Dans un sondage SOFRES du Nouvel Observateur, réalisé en Corse les 28 et 30 août 1975, après les événements d'Aléria, pour 60 % des Corses, Paris, par son refus de négocier avec les occupants de la cave, porte la responsabilité de la mort des gendarmes; pour 61%, l'action des militants de l'ARC était, au départ, légitime; pour 20 %, les autonomistes "ont ouvert le feu un peu précipitamment"; 52 % estiment avoir de la sympathie pour l'ARC. Durant les événements de janvier 1980, le gouvernement à réussi à unir contre lui toutes les organisations politiques et syndicales de l'île qui l'accusent de porter l'entière responsabilité de la violence, excepté le RPR, l'UDF et les Bonapartistes qui se taisent. 15000 personnes manifestent à Ajaccio le 26 janvier, à l'appel d'une trentaine d'organisations syndicales, socioprofessionnelles et associatives, pour réclamer la liberté pour les Corses emprisonnés et pour la fm de la répression. La manifestation a pris une tonalité antinationale : les élus socialistes présents ne portent pas d'écharpe tricolore. Seuls les communistes ont une banderole surmontée des drapeaux français et corses. Le fait que les membres de FRANCIA soient relâchés en noyembre et décembre 1980 alors que les autonomistes impliqués dans l'affaire de Bastelica restent détenus à Fresnes, dont six poursuivent une grève de la faim, est mal ressenti dans l'île; les réactions d'indignation et de remise en cause de la justice sont largement partagées par les insulaires de tout bord:

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alors que le délégué épiscopal à Bastia s'étonne "qu'on libère les uns et que l'on maintienne en prison les autres" (Le Monde du 7 janvier 1981), le maire de Calvi, peu suspect de sympathie envers les nationalistes, «partage entièrement le sentiment d'injustice ressenti par l'opinion publique» après la libération de l'armurier (Le Monde du 9 janvier 1981). L'inspecteur de l'OCRB, Olivier Larcher, inculpé d'homicide volontaire et de tentative d'homicide volontaire, est toujours laissé en liberté. La population corse de l'île et du continent a le sentiment qu'il existe une justice à deux vitesses. Les nationalistes apparaissent aux partis politiques de gauche tel le parti socialiste, comme appartenant à un courant progressiste jusqu'en 1980. A l'époque, le PS est très attaché à l'idée régionale voire régionaliste et occulte le fait que les principaux représentants nationalistes sont issus de courants politiques de droite, voire de l'extrême droite. On constate une justification complicité de l'Eglise. de la violence par les intellectuels et la

La plupart des intellectuels corses de l'île et du continent ne condamnent jamais l'utilisation de la violence par l'ARC ou les clandestins du FLNC. Soulignant régulièrement le fait qu'elle évite de faire des victimes, que le littoral de l'île est protégé des investissements extérieurs et du tout-tourisme "grâce" aux attentats, ils la justifient par l'état économique déplorable du milieu insulaire. Ils condamnent les plans d'aménagement de l'île qui conduisent, selon Michel Castellani, futur universitaire à Corte et membre actif de l'UPC, au "génocide par substitution", le tout-tourisme menaçant l'existence même du ''peuple corse". De même, ils sont solidaires des premiers combats écologistes que sont la lutte contre les boues rouges et le centre nucléaire des Agriates. Au cours de la décennie 70, on assiste au développement de nombreux groupes de chanteurs à texte dont le soutien aux "défenseurs" de la Corse est constant ("Canta U Populu Corsu"). Cependant certains écrivains qui s'élèvent contre un développement dont est exclue la population insulaire, n'en attribuent aucunement la responsabilité à l'arrivée d'une population « allogène », comme Marie Susini, dans "l'île sans rivages" (page 280) : "ce ne fut pas cette immigration - massive, il est vrai qui allait mettre en péril la permanence de la communauté corse et son identité culturelle; elles s'en trouvèrent au contraire vivifiées, de même que l'émigration a toujours maintenu les traditions ". Les liens sont étroits entre les membres du clergé et des indépendantistes pour qui la religion catholique est devenue une part de l'identité "corse". Le 8 janvier 1974, une des premières conférences de presse du FPCL a lieu en l'église-cathédrale d'Ajaccio. Leur hymne national est le "Dio vi salve Regina", chant d'église rituel dans toutes les processions de village; il avait

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déjà été retenu comme tel en 1735. De nombreux prêtres soutiennent ostensiblement les mouvements nationalistes. En présence d'un responsable de l'ARC, une messe est célébrée le 8 octobre 1968 "à la mémoire des Héros Corses de la Liberté, tombés le 8 octobre 1768 à Borgo, au cours d'une bataille qui vit la déroute des Mercenaires de Louis XV". On apprend dans le numéro 76 d'ARRITI du 15 novembre 1968, qu'un conseiller général UDR de Borgo et un prêtre "exaltèrent le sacrifice de ces paysans de chez nous qui surent offrir leur vie et affronter victorieusement un adversaire supérieur en nombre et en matériel, pour défendre l'honneur de la Corse bafoué par l'acte de vente de mai 1768, pour défendre aussi l'âme et les traditions de leur île". Sur le continent, deux sondages sont particulièrement significatifs de l'état de l'opinion publique, mais aussi des media, sur le devenir de la Corse durant cette période. En juin 1977, dans un sondage de l'IFOP publié par le magazine féminin « Comment », 47 % des 1096 personnes interrogées ont déclaré que la question de la Corse est plutôt un problème régional, au même titre que celui d'une autre région française comme l'Occitanie ou la Bretagne et 33 % que c'est un problème tout à fait particulier qui doit être réglé différemment. Pour 48 %, la Corse demeure un département comme les autres; 24 % souhaitent que la Corse obtienne un statut qui lui donne une certaine autonomie tout en restant française. 9 % souhaitent que la Corse devienne indépendante et 19 0/0 ne se prononcent pas. Ce sont les partisans de la majorité qui sont le plus opposés à une évolution du statut de la Corse. 41% des jeunes de moins de trente-cinq ans souhaitent que l'île devienne indépendante. Dans un sondage effectué par l'institut Public SA pour l'hebdomadaire Paris Match les Il et 12 janvier 1980, au lendemain des événements dramatiques de Bastelica Fesch, 43 % des personnes interrogées acceptent l'indépendance de la Corse; 49 % refusent cette éventualité. 56 % des français ont jugé les actions violentes des autonomistes corses "inadmissibles" mais 30 % ont estimé qu'elles étaient "compréhensibles" et 10 % ''justifiées''. La situation est bloquée, tout dialogue est devenu impossible. Seule l'arrivée au pouvoir de la gauche en 1981 modifie totalement la perception de la Corse par l'Etat. Le gouvernement socialiste a hérité des effets de la politique de répression et en particulier du dossier de Bastelica-Fesch. C'est après ce drame que l'action de l'Etat est passée de la répression armée au dialogue.

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