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Grandes figures du passé et héros référents dans les représentations de l'Europe contemporaine

De
234 pages
Sous l'effet de l'affirmation des valeurs pacifistes, démocratiques et individualistes condamnant la violence guerrière du héros viril, les décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale ont été marquées par une profonde transformation des figures et des stéréotypes des héros contemporains mythiques ou réels. De nouvelles figures héroïques s'imposent désormais entre exemplarité et résistance.
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GRANDES FIGURES DU PASSÉ et héros référents dans les représentations de lEurope contemporaine
Collection « Inter-National » dirigée par Denis Rolland avec Joëlle Chassin, Françoise Dekowski et Marc Le Dorh
Cette collection a pour vocation de présenter les études les plus récentes sur les institutions, les politiques publiques et les forces politiques et culturelles à luvre aujourdhui. Au croisement des disciplines juridiques, des sciences politiques, des relations internationales, de lhistoire et de lanthropologie, elle se propose, dans une perspective pluridisciplinaire, déclairer les enjeux de la scène mondiale et européenne. Série générale (dernières parutions) : Charles SITZENSTUHL,La diplomatie turque au Moyen-Orient. Héritages et ambitions du gouvernement de lAKP 2002-2010, 2011.Georges CONTOGEROGIS,De lEurope politique. Identités et cGiteoryeánnnetAé.dDanEslLeAsysREmZeAe,rupoeiéLn, 2011. mnvention de la paix. De la République chrétienne du duc de Sully à la Société des nations de Simón Bolívar, 2011. Claudine HERODY-PIERRE,Robert Schnerb, un historien dans le siècle (1900-1962). Une vie autour dune thèse, 2011. Hugues TERTRAIS (dir.),La Chine et la mer. Sécurité et coopération régionale en Asie orientale et du Sud-Est, 2011.Denis ROLLAND,La crise du modèle français, 2011. Georges CONTOGEORGIS,LEurope et le monde. Civilisation et pluralisme culturel, 2011. Phivos OIKONOMIDIS,Le jeu mondial dans les Balkans. Les relations gréco-yougoslaves de la Seconde Guerre mondiale à la Guerre froide, 2011. Lucie PAYE-MOISSINAC, Pierre ALLORANT, Walter BADIER, Voyages en Amérique, 2011. Jean-Marc ANTOINE et Johan MILIAN (dir.),La ressource montagne, Entre potentialités et contraintes, 2011. Carlos PACHECO AMARAL (éd.),Autonomie régionale et relations internationales, Nouvelles dimensions de la gouvernance multilatérale, 2011. Denis ROLLAND (coord.),Construire lEurope, la démocratie et la société civile de la Russie aux Balkans. Les Ecoles détudes politiques du ConEntretieEurope.lidelnaecssn,e2f0a1c1e.à la cocaïne. Dispositif et action Au lien LLORCA,La Fr extérieurs, 2010.
Sous la direction de Danièle Henky et Michel FabréguetGRANDES FIGURES DU PASSÉ et héros référents dans les représentations de lEurope contemporaine
Les textes publiés dans cet ouvrage ont été rassemblés et examinés par un comité de lecture composé de Danièle Henky (directrice de la publication), Michel Fabréguet (directeur de la publication), Sébastien Bertrand et Olivier Arifon.
© LHarmattan, 2012 5-7, rue de lEcole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-96126-5 EAN : 9782296961265
Introduction Tradition et renouveau dans la représentation des héros en Europe aujourdhuiDanièle HenkyetMichel Fabréguet(Université de Strasbourg) Les neuf contributions réunies dans cet ouvrage sont issues dune journée détudes organisée au mois de décembre 2009 à linitiative de la toute jeune équipe de recherches« Frontières, Acteurs et Représentations de lEurop (FARE) dee » lUniversité de Strasbourg (UdS), adossée plus particulièrement à lInstitut détudes politiques. Conformément à une tradition déjà bien établie à lintérieur de lInstitut comme de lUniversité, cette publication sinscrit dans une démarchetrès largement pluridisciplinaire puisque les neuf communicants ne représentent pas moins de six champs disciplinaires différents dans la sphère des sciences humaines : les historiens, les spécialistes dessciences de linformation et de la communication, les littéraires et les civilisationnistes avec la participation de trois spécialistes de la germanistique et des études anglicistes et hispaniques. Une harmonieuse et fructueuse collaboration interdisciplinaire, garante de la réussite de cette entreprise, a donc permis de sinterroger sur la place des héros dans les représentations de lEurope contemporaine, problématique qui constitue au demeurant un axe majeur et fondamental de la réflexion et des travaux de léquipe FARE.1. Les conquérants Dans la tradition, le héros apparaît dabord sous les traits de lêtre dexception ayant accompli de grandioses exploits, plus particulièrement dans le domaine de la conquête militaire. Mais dans une conférence donnée dans limmédiat après-guerre, le philosophe Emmanuel Levinas définissait également le héros
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comme «lhomme qui perçoit toujours une dernière chance, (qui) sobstine à trouver des chances, (dont) la mort nest donc jamais assumée »et dont lanéantissement est en quelque sorte impossible1. Le héros faitlobjet dun culte de la part dune communauté humaine. La mémoire de son geste lui confère une immortalité plus ou moins durable auprès des vivants. Pour être reconnu comme un héros, en effet,il ne suffit pas daccomplir cet acte qui sauve une société en péril, il faut que cet acte soit rendu public. Le héros est dabord le produit dun discours quil a pu contribuer à construire (Alexandre, Napoléon) ou sur lequel il na pas eu prise (Roland, Jeanne dArc). Le mot grec Hêrôs(chef de guerre chez Homère, demi- dieu chez Hésiode) est passé dans le latin classique avec le sens de demi-dieu, puis dhomme de valeur supérieure. Il nentre dans la langue écrite française que vers 1370 pour désigner un demi-dieu ou un homme qui se distingue par des exploits guerriers hors du commun. On note que le terme « héroïne »napparaît quen 1540 pour désigner une femme de grand courage qui fait preuve de force dâme.La grande période dhéroïsation commence auVIIIe siècle avant J.-C., lorsque les élites aristocratiques refondent les cités grecques sur de nouvelles bases sociales, militaires et politiques. Lhérôonest le monument élevé en mémoire du héros et autour duquel sorganise son culte. Dans une civilisation où lidée de résurrection des corps nexiste pas, seuls le chant et les monuments (stèles funéraires) permettent au héros daccéder à une forme dimmortalité en restant dans la mémoire des vivants. Les postures héroïques valorisent laction guerrière des personnages. On en a de fameux exemples danslIliadedHomère. La notion de héros fut au contraire longtemps étrangère à la mentalité romaine qui imaginait difficilement des catégories intermédiaires entre les hommes et les dieux. La divinisation des empereurs et le culte qui leur était associé sapparentent au surhumain dont Alexandre le statut Grand (356-323 av. J.-C.), le monarque macédonien, sétait 1 Emmanuel Levinas,Le temps et lautre, Paris, Quadrige/PUF, 4ème édition, 1991, p.61.
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doté à la fin de sa vie. Le héros romain est resté dans les mémoires lhomme dun exploit, dune seule mission, et dont la vertu est toute patriotique. Le preux,celui qui sert quelquun, incarne au Moyen Âge cette figure laïque et aristocratique, héritée du héros antique. Le personnage de Roland, chevalier éponyme de la célèbre chanson de geste qui fut écrite à la fin du XIe siècle, est ainsi larchétype du preux combat pour son suzerain, mais il est qui aussi au service de Dieu. Le développement du christianisme engendre à côté du pur héros guerrier lapparition du saint, une nouvelle figure de lexcellence qui emprunte, concurrence, puis occulte le terme même de héros au cours du Moyen Âge. Le saint est un « athlète de la foi »qui, à linstar des héros païens, accomplit des exploits extraordinaires. Il fait lobjet dun culte le plus souvent populaire et local mais, à la différence des héros, le saint combat moins pour protéger la cité terrestre que pour préparer lavènement de lacitécéleste. Lhumilité et la chasteté caractérisent le saint quand le héros cherche la gloire. Un acte suffit pour être qualifié de héros quand toute une vie est nécessaire pour devenir un saint. En même temps, au XIIesiècle et au XIIIesiècle, lidéal de la courtoisie imprègne la littérature qui sadresse aux élites dans les cours princières. Les romans de Chrétien de Troyes, notamment, mettent en scène dans un univers magique des personnages courageux, beaux et généreux, comme Lancelot,que lÉglise christianise progresjusquà transformer leur éthique à loriginesivement purement chevaleresque en zèle chrétien. Le Graal, par exemple, dabord mystérieux récipient devient un calice sacré, le « Saint-Graal », et témoigne de cette volonté de lÉglise de contrôler les modèles héroïques. Au fil du temps et selon lévolution de la civilisation occidentale, la définition du mot « héros »senrichit en même temps que le personnage quil désigne se métamorphose. Si lon observe le cas de la société française, par exemple, on note que dans la première moitié du XVIIesiècle, lhéroïsme est un idéal dhumanité abondamment représenté. Il continue de désigner les figures exceptionnelles de lAntiquité et celui qui, se distinguant par des exploits ou un courage extraordinaires, est digne de la gloire et de lestime publique. Le personnage duCid
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de Corneille joué pour la première fois en 1637 est inspiré à la fois du Grand Condé et de lhéroïsation dun seigneur mercenaire qui combattit au Xe siècle en Espagne à la fois aux côtés de princes chrétiens et démirs musulmans. Il incarnele grand soldat au service du roi. Vers 1650, apparaît un nouveau sens du mot « héros » : celui de personnage principaldune uvre littéraire. Cest donc au moment historique où le monarque absolu sefforce de domestiquer lidéal aristocratique de lhonneur que le héros sautonomise comme pur objet de fiction littéraire. Il ny a bientôt plus de place dans la réalité politique, militaire et sociale pour un autre héros que le roi, une autre gloire que celle de Louis XIV. Cette absorption est compensée par la nouvelle destinée littéraire du mot « héros ». Les philosophes des Lumières, au siècle suivant, poursuivent cette dénonciation de qui cherche la gloire par la guerre. Ils préfèrent le grand homme, plus pacifique et plus utile à la société. Le modèle aristocratique du héros semble avoir vécu. Les révolutionnaires de 1789, héritiers des Lumières, ont beau valoriser les mérites des grands hommes et honorer leur mémoire au Panthéon, temple laïc qui leur est consacré à partir de 1791, les urgences et les bouleversements politiques les contraignent à réhabiliter les personnages héroïques. Lhistorienne Mona Ozouf a clairement établi la distinction entre cesdeux figures de lexcellence: Le grand homme ne doit rien au surnaturel alors que le héros réussit une action qui tient du miracle. Le héros est lhomme de linstant salvateur, alors que le grand homme est celui du temps cumulatif, où sempilent les résultats dune longue patience et dune énergie quotidienne. Surtout, le héros est lhomme de lexploit spécialisé, notamment guerrier, et le grand homme na 1 pas un rôle, mais une vie cousue d une même étoffe.La Rome antiquefournit aux révolutionnaires lessentiel des modèles de vertu patriotique.Lhistoire du jeune Bara (1779-1793) est caractéristique des mutations héroïques inspirées des nouvelles valeurs affirmées par la Révolution. Joseph Bara, 1 Ozouf, MonaLHomme régénéré. Essai sur la Révolution française, Paris, Gallimard, 1989, p.21.
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neuvième des dix enfants dune famille modeste de Palaiseau, sengage dans un régiment de hussards qui part Vendée en servir larmée républicaine. Il trouve la mort dans une embuscade près de Cholet. Selon la légende républicaine construite notamment par Robespierre, il aurait crié « Vive la République » au lieu du « Vive le roi » que lui imposaient les brigands vendéens qui cherchaient à lui voler des chevaux. La panthéonisation de ce héros révolutionnaire et patriotique, prévue le10 thermidor an II (28 juillet 1794), neut jamaislieu puisque, ce jour-là, Robespierre fut guillotiné.1 Les valeurs démocratiques font émerger progressivement des êtres dexception quile sont devenus par leur courage et leur volonté de défendre des valeurs, des institutions, un territoire, une communauté qui les dépassent : la Révolution, la République ou la Patrie. Les héros nationaux tel Bayard ont servi le roi, ils serviront lEmpire ou la République.De fait, le héros est celui dont les hauts faits peuvent venir légitimer et soutenir des valeurs ou des idéaux objets de vives controverses dans une société donnée :le rappel de ses exploits est alors dautant plus important que la cause quil défend se trouve objet de contestations et de rejets. Mais que celle-ci vienne à triompher et àsimposer désormais à tous comme une évidence et le souvenir de ses hauts faits décline alors rapidement dans la mémoire des contemporains.La IIIeRépublique sinstalle sur le traumatisme de la défaite de 1870. Ses fondateurs, persuadés que linstituteur prussien a largement contribué à la victoire de lAllemagne, chargent lécole républicaine dimiter le modèle pédagogique allemand. Paul Bert, qui fut ministre de lInstruction publique en 1881-1882, précisait lobjectif essentiel delenseignement de lhistoire:
Rappeler aux enfants les gloires de notre pays, leur en rappeler les héros, les enthousiasmer au récit de tant de faits de dévouement à la patrie et au devoir qui sont lhonneur de nos annales, les
1 Christian Amalvi,Les Héros de lHistoire de France, Toulouse, Editions Privat, 2001.
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attendrir et les indigner en leur racontant et en leur expliquant nos malheurs.1Vercingétorix ou Roland deviennent des défenseurs de la patrie quand Charlemagne est transformé en inspecteur de lÉducation nationale chargé dinculquer les valeurs méritocratiques et républicaines aux élèves de lécole primaire. La Grande Guerre a marqué une rupture importante dans la représentation des héros. Le combattant change radicalement de posture entre 1914 et 1918. Abandonnant la pose verticale et glorieuse en vigueur depuis plusieurs siècles, il adopte une posture horizontale, couchée, rampante, celle dune victime qui cherche à échapper à la mort de masse. La « belle mort » du héros homérique nest plus quun lointain souvenir. Elle devient même suspecte pour une grande partie de cette génération du feu qui prône désormais des valeurs pacifistes et dénonce linutilité dun sacrifice héroïque qui ne sert uniquementque ceux qui ne se sacrifient pas comme lont souligné en leur temps des écrivains comme Céline ou Giono. Lentre-deux-guerres, cependant, remet au goût du jour le traditionnel culte des héros, plus particulièrement dans les régimes « totalitaires » qui visent à construire «mehoml nouveau ». Ouvrier modèle en URSS, surhomme racialement pur dans lAllemagne nazie, les représentations monumentales témoignent de la volonté de puissance de ces régimes. La guerre dEspagne (1936-1939) met en scène laffrontement entre les modèles héroïques rivaux des dictatures et des démocraties avant que le monde ne plonge dans lhorreur généralisée de la Deuxième Guerre mondiale. Le héros naît nécessairement dans les temps de crise, de conflit, de catastrophe, et la dernière grande figure héroïque nationale en France est bien celle du résistant, comme lindiquent un certain nombre de marqueurs (noms de rues, de places, de stations de métro, de cérémonies mémorielles, dexpositions patrimoniales, la place essentielle de lOccupation dans les programmes scolaires, la production littéraire et cinématographique sur ce thème).1 Stéphane Kotovtchitine,Paul Bert et lInstruction publique, Editions universitaires de Dijon, 2000, p 52.
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