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Héroïsme

De
580 pages
Jean Ayral, étudiant à Dax, entend l'appel du 18 juin 1940 et quitte la France. Arrivé à Gibraltar il s'engage comme Élève Officier à bord d'un bâtiment français avant de rejoindre les Forces Françaises Libres. Il est parachuté en juillet 1942 près de Montluçon. Ayral se verra confier par Jean Moulin la direction du Bureau des Opérations Aériennes en zone Nord. Arrêté par la Gestapo et conduit à l'hôtel Cayré d'où il s'enfuit en plein jour, Jean Ayral fut le 1er soldat allié à entrer à Toulon
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Xavier Jean
HÉROÏSME Mémoires Mémoires Reyes Ayral
eee edu XX siècle du XX siècle
Jean Ayral, étudiant à Dax, préparant son entrée à Polytechnique,
entend l’appel du 18 juin 1940 et quitte la France à bord du « Président
Honduce ». Arrivé à Gibraltar le 25 juin 1940, il s’engage comme Élève
Offi cier (E.O.) à bord d’un bâtiment français nommé le « Rhin » qui deviendra
bien vite le « H.M.S. Fidelity », un navire-corsaire à la solde des Anglais, HÉROÏSME
d’où il abattra, en Atlantique, peu de temps après son engagement, deux
chasseurs-bombardiers allemands.
JEAN AYRAL,
Le 24 décembre 1941, l’Enseigne de vaisseau Jean Ayral quittera
la Royal Navy et s’engagera dans les Forces Françaises Libres, prenant COMPAGNON DE LA LIBÉRATION
une affectation au B.C.R.A. Après un entraînement poussé à Inchmerry
(Hampshire) et en Ecosse, Jean Ayral (Pal) se portera volontaire pour une Histoire et Carnets de guerre de Jean Ayral
mission en France. Parachuté le 27 juillet 1942 avec son radio, François
Briant « Pal W » et Daniel Cordier « Bip W » près de Montluçon, Ayral se (18 juin 1940 – 22 août 1944)
verra confi é par Jean Moulin, au mois de mars 1943, la direction du Bureau
des Opérations Aériennes (B.O.A.) en zone Nord. Au cours de sa mission,
Ayral sera une des rares personnes à témoigner de la confrontation
explosive entre Jean Moulin et Pierre Brossolette le 3 avril 1943 avenue des
Ternes (Paris). Quelques semaines plus tard, Jean Ayral sera arrêté par la
Gestapo et conduit à l’hôtel Cayré, boulevard Raspail, siège d’interrogation
allemand, d’où il entreprendra, en plein jour, une évasion à peine croyable,
tuant deux de ses gardes, et permettant ainsi l’évasion de quatre autres
prisonniers.
Après son retour en Angleterre, Jean Ayral se rend en Algérie et prend,
depuis la Corse, la direction de quelques missions vedettes rapide en
Provence et en Italie, jusqu’au 12 août 1944, où il est parachuté avec cinq
commandos sous ses ordres à Brue-Auriac. Après avoir libéré le village de
eSignes, Ayral et ses hommes se joignent au 3 R.I. et attaquent un camp
allemand, tuant 150 fantassins ennemis, dispersant le reste. Jean Ayral
erfut le 1 soldat allié à entrer à Toulon mais fut abattu par erreur le 21 août
1944... Ses derniers mots furent : FRANCE ! FRANCE ! FRANCE !
• Chevalier de la Légion d’honneur
• Compagnon de la Libération - décret du 10 décembre 1943
• Croix de Guerre 1939-1945 (3 citations)
• Military Cross (GB)
• Atlantic Star (GB)
ISBN : 978-2-343-01329-9 Série SPrix : 52 € Seconde Guerre mondiale
Xavier Jean Reyes Ayral
HÉROÏSME n Jean Ayral, Compagnon de la Libération





H É R O Ï S M E


Jean Ayral, Compagnon de la Libération
Histoire et Carnets de guerre de Jean Ayral
(18 juin 1940 – 22 août 1944)


eMémoires du XX siècle


Déjà parus


Sabine CHÉRON, Les coquelicots de l’espérance, 2013.
Pierre BOUCHET de FAREINS, Madagascar, terre
ensanglantée, 2013.
Jacques SOYER, Sable chaud. Souvenirs d’un officier
méhariste (1946-1959), 2013.
Edith MAYER CORD, L’éducation d’un enfant caché,
2013.
Michelle SALOMON-DURAND, De Verdun à Auschwitz,
L’histoire de mon père André Raben Salomon (1898-1944),
2013.
Robert du Bourg de BOZAS, Lettres de voyage. Avant-propos
et notes de Claude Guillemot, 2013.
Marion BÉNECH, Un médecin hygiéniste déporté à
Mauthausen. Portrait de Jean Bénech, 2013.
Larissa CAIN, Helena retrouvée. Récits polonais, 2013.
Lucien MURAT, Carnets de guerre et correspondances 1914 –
1918. Documents présentés et annotés par Françoise FIGUS,
2012.
Zysla BELLIAT-MORGENSZTERN, La photographie,
Pithiviers, 1941. La mémoire de mon père, 2012.
Serge BOUCHET de FAREINS, De l’Ain au Danube,
reTémoignages de vétérans de la 1 Armée Française (1944–
1945), 2012.
Gabriel BALIQUE, Saisons de guerre, Notes d’un combattant
de la Grande Guerre, 2012.
Jean DUCLOS, Notes de campagne 1914 – 1916 suivies d’un
épilogue (1917 – 1925) et commentées par son fils, Louis-Jean
Duclos Collectif-Artois 1914/1915, 2012.
Odette ABADI, Terre de détresse. Birkenau – Bergen-Belsen,
nouvelle édition, 2012.
Sylvie DOUCHE, Correspondances inédites à des musiciens
français. 1914-1918, 2012.
Michel RIBON, Jours de colère, 2012. Xavier Jean R eyes Ayral



HÉROÏSME

Jean Ayral, Compagnon de la Libération
Histoire et Carnets de guerre de Jean Ayral
(18 juin 1940 – 22 août 1944)










































© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-01329-9
EAN : 9782343013299





À la tendre mémoire
de ma mère, Anne-Marie Ayral de Reyes,
et
de Madame Noémie Hany-Lefèvre

et

en dédicace
à mon épouse Lisa,
ainsi qu’à nos enfants Sylvie-Marie
et Marc-Xavier Jean














Introduction















“Nous servirons la Patrie jusqu’à la victoire. »

Les couleurs du ruban de la Croix de la Libération ont été choisies de
façon symbolique : le noir, exprimant le deuil de la France opprimée par
les envahisseurs, le vert, exprimant l'espérance de la Patrie. Il y eut deux
modèles de ruban, le premier, à bandes noires placées en diagonale, à
l'anglaise, qui fut décerné jusqu'en août-septembre 1942. Il fut par la
suite remplacé par le ruban définitif à bandes verticales. La Croix de
Lorraine, la croix de la Jeanne d’Arc, fut suggérée par l’Amiral Thierry
d’Argenlieu - opposée à la croix gammée de l’Allemagne nazie.

Lorsque le 23 janvier 1946 fut signé le décret de forclusion de
l'Ordre de la Libération, le nombre des Compagnons de la Libération
s'élevait à 1 036 personnes auxquelles il faut ajouter 5 communes
françaises et 18 unités combattantes.

Parmi ces 1 036 Compagnons, 271 ont été nommés à titre posthume
et 65, déjà Compagnons, sont morts au combat ou en service commandé
avant la fin de la guerre. Un peu plus de 700 d'entre eux ont survécu à la
guerre.

Presque les ¾ des Compagnons de la Libération sont issus des rangs
de la France libre et ¼ des rangs de la Résistance intérieure.



8
e revois encore, dans les confins de ma mémoire, notre mère
relire dans son salon un petit carnet noir rempli de feuillets jaunis
par l’empreinte du temps… Je devinais alors que notre mère J
revisitait, dans un moment de nostalgie, un passé jamais oublié,
une enfance forgée par les larmes de la guerre, une famille
profondément affligée par la perte d’un fils et d’un frère… En effet,
celle que mon frère et moi avons toujours aimée comme notre mère,
Jean Ayral l’aima avant nous comme une petite sœur qui resta à
chaque instant de sa courte vie toujours présente dans son cœur ; et
même si ce jeune personnage nous était distant par l’écart du temps, il
nous semblait, à mon frère et à moi, que nous le connaissions par les
souvenirs d’une petite fille devenue elle-même maman. Je me rappelle
encore l’émotion et la gaieté que, petits garçons alors, mon frère
Philippe et moi avions ressenties en écoutant, les yeux grands ouverts,
les souvenirs d’enfance de notre mère ; puis, plusieurs années plus
tard, en lisant nous-mêmes le Journal de Guerre de celui qui fut, tout
au long de notre jeunesse, une légende, un héros, un oncle bienveillant
et qui, nous en étions convaincus, nous aimait, depuis son repos
éternel, comme les siens, peut-être même comme les fils qu’il n’eut
jamais…
La seconde guerre mondiale fut, comme aucune autre dans la
mémoire de l’homme, une guerre idéologique qui opposait le culte de
la haine et de la domination à l’esprit de la liberté et de la paix. Des
hommes comme Jean Ayral donnent, par l'histoire de leur vie, et par
leur exemple de désintéressement personnel, le témoignage d’un
immense cri de révolte et de refus à l’esprit de défaite. Ce même
souffle de fierté et de vertu guerrière représenta pour la France, tout au
cours de ces vingt derniers siècles, l’essence même de son identité.

En juin 1940, la France fut submergée non pas par un ennemi
supérieur en chars, en avions ou en hommes, mais bien par des
tactiques inédites qui, non seulement permirent une guerre éclair lors
de la bataille de France, mais aussi la conquête de l'Europe
continentale en moins d’une année. Ces tactiques militaires, Charles
de Gaulle en dénonçait depuis 1938 les dangers aux chefs militaires et
politiques français, lesquels, songeant dans leur arrogance qu’ils
n’avaient pas de leçons à recevoir d’un jeune colonel, tournèrent en
dérision des avertissements qui se révélèrent plus tard on ne peut plus
justifiés.
9
La France dut faire face, en juin 1940, à un appareil militaire
allemand adonné à des stratégies auxquelles les généraux français ne
savaient pas répondre. À la veille de la défaite, deux choix
s’affrontaient sans merci : le premier était incarné dans la personne du
Maréchal Philippe Pétain, le grand vainqueur de Verdun, celui qui, par
un prodigieux bras de force et avec une détermination devenue
légendaire, contraignit en décembre 1916 les Allemands à se
soumettre devant les étendards victorieux de la France. Le second, par
un général de brigade (deux étoiles) encore inconnu sous le nom de
Charles de Gaulle… Naturellement, le Maréchal Pétain représentait
pour l’immense majorité de Français l’unique espoir face au désastre
de la bataille de France. Or, du sommet de ses 84 ans, celui-ci faisait
alors face à la pire déroute militaire connue dans notre Histoire depuis
la bataille de Waterloo. Pris au dépourvu par des moyens ultra-
modernes, surpris par un nouveau mode de guerre, le vénérable poilu
de 14 ne songeait qu’à se résigner à la défaite, qu'allait suivre un
armistice honteux et abject… Peut-être, se disait-on, le Maréchal
préparerait-il la revanche… Il n’en était rien… Le Maréchal ne
prévoyait que la paix, car l’Allemagne, cette Allemagne, pensait-il, ne
pourrait jamais être vaincue. Face au déploiement de sa formidable
machine de guerre, il fallait faire une place pour la France, même si
celle-ci était à genoux et humiliée ; il fallait la maintenir en vie malgré
la terrible défaite qu’elle venait de subir, au prix même du déshonneur,
de l’occupation puis, plus tard, de la collaboration active…

À l’écoute de l’allocution du vieux Maréchal, le 17 juin 1940,
nombreux étaient ceux qui, surpris par de tels propos, en venaient à se
demander ce qu’il en était du sacrifice de toutes les vies perdues au
combat depuis le 10 mai 1940 : le sang français avait-il été versé en
vain ? Et qu’en était-il de la mémoire de leurs pères qui, un quart de
siècle plus tôt, avaient donné leur sang pour la libération de l’Alsace et
de la Lorraine ? Ce prix pour la liberté et pour la patrie, devait-il être
si vite oublié au profit d’une paix fondée sur la honte, la défaite et le
joug ? La réponse à cette question fut donnée aux Français le 18 juin
1940 par le retentissant « Non ! » du général de Gaulle qui exhortait, à
travers les ondes radio de la B.B.C., le peuple de France à la révolte
face au repos des armes ordonné par le Maréchal Pétain et les tristes
apôtres de la soumission. Il invitait tous les hommes de conscience à
continuer, sous les couleurs de la France Libre, le combat contre les
Allemands et leurs alliés jusqu’au jour où ceux-ci, refoulés par une
10
force militaire supérieure, seraient forcés à déposer à leur tour les
armes. La France Libre du général de Gaulle venait de naître, et
incarnait, seule, l’honneur dans la Résistance et dans le refus de la
défaite. La France n’était pas morte mais bien vivante. Son immense
Empire et sa puissante flotte restée intacte en faisaient encore foi. Les
industries des nations amies pouvaient lui donner les mêmes moyens
de vaincre que l’ennemi avait utilisés pour mener à bien les desseins
néfastes préparés contre elle depuis les cendres de la première guerre
mondiale. La paix ne pouvait exister aussi longtemps que les bottes
allemandes fouleraient encore la terre de France, aussi longtemps que
cette guerre, qui avait commencé par l’agression nazie envers des
nations pacifiques, ne serait gagnée et scellée par l’ultime défaite
allemande. Telle était la vocation à laquelle aspirait la France Libre.
Nul ne saurait dire vraiment combien de Français entendirent ce
premier appel lancé depuis Londres… Mais une poignée d’hommes,
mus par un réel sens du devoir, décidèrent, en dépit de la défaite, de
tout quitter pour rejoindre cette voix lointaine qui inspirait ce
qu’aucun autre chef militaire ou d’état n’avait jusqu’à ce jour encore
pu susciter : l’espoir en ce que certains osaient encore appeler
l’honneur et le devoir. Or, l’un de ces hommes n’avait pas dix-neuf
ans quand il entendit l’Appel du 18 Juin. Jean Ayral, qui n’était
encore, en cet été de 1940, qu’un étudiant qui préparait son entrée à
l’École Polytechnique, décida de suivre sa conscience, quitte à
interrompre ses études, à se lancer dans l’aventure, à quitter le pays, et
à choisir l’incertitude et peut-être même la mort : mais il n’y avait
guère d’autres possibilités ! Il fallait partir, au plus vite, afin de
pouvoir continuer le combat et montrer au monde, et au monde
tout entier, que la France n’était pas morte, qu’elle était bien vivante et
toujours combattante ! Pas question de se résigner à la défaite. Rester
n'était qu'une lâcheté trop facile. Cependant, autour de lui, il entendait
déjà les arguments contraires :

- « On ne peut pas poursuivre la guerre… La Flotte n’a pas d’appui
aérien ; elle ne saurait se défendre des attaques continues des stukas.
L’Empire succombera aussi et ne résistera pas une semaine avant que
les Boches n’arrivent à Dakar sur leurs panzers. Il faut à tout prix
négocier… ».

Ces formules toutes faites, Jean Ayral ne les analysait que trop bien.
Il se rendait bien compte avec mépris qu’elles n’étaient conçues que
11
pour justifier ce qui déjà se dessinait dans l'esprit des avocats de la
défaite : l'injustifiable armistice… Celui-ci serait en effet signé quatre
jours plus tard…
Sa décision prise, Jean Ayral fit sa valise et quitta l’École
préparatoire de Dax pour Bordeaux. Il s’élança sur les routes de
France parmi les colonnes interminables de soldats français et polonais
qui se ruaient vers les ports français de l’Atlantique, offrant le triste
spectacle que cette armée française, que l’on croyait encore la
première au monde, donnait d’elle-même, fracassée, battue, l’ombre
d’elle-même… Jean Ayral se souvenait alors des histoires héroïques
que son père, combattant 14-18, lui racontait jadis, évoquant la Marne,
Verdun, le Chemin des Dames… Jean pouvait l'imaginer, au milieu de
ces hommes en uniforme bleu-horizon, dont la plupart n’étaient plus
déjà que des fantômes du passé… Cependant, Jean croyait les voir,
dans son for intérieur, le regarder, lui sourire d’un air approbateur.
Oui, il faisait ce qu’il fallait faire ; il n’en n’avait aucun doute. Sinon, à
quoi tous ces combats et tous ces sacrifices auraient-ils servi ?
Certainement pas à faire de la France une nation conquise, soumise à
la honte de la défaite et l'humiliation de l’occupation allemande !
Finalement, à bord d'un navire pour l’Angleterre, Jean Ayral quitta
une France vichyste qui adhérait à la philosophie de « la loi du plus
fort est toujours la meilleure », et qui, fidèle à elle-même, n’hésiterait
pas à retourner une seconde fois sa veste en accueillant, deux ans plus
tard, les alliés d’hier au Maghreb. Mais ces retrouvailles avec les
Anglo-saxons n’empêcheraient pas toutefois l’injustifiable ignominie
du sabordage de la puissante flotte française encore intacte, fleuron de
nos forces armées et qui, elle, ne fut jamais vaincue. En effet, celle-ci
aurait incontestablement pu mettre la France sur un pied d’égalité avec
l’Angleterre, face aux Etats-Unis et à l’U.R.S.S. Mais qui était la
France, en novembre 1942, si ce n’était le général de Gaulle ? Or, dans
l’esprit de Vichy, il aurait été inadmissible de remettre ce remarquable
outil de guerre, si utile à la libération du sol national, entre les mains
d’une France combattante coupable du crime impardonnable de sauver
l’honneur de la France, en dénonçant ainsi celui des officiers de l’Etat-
major français de 1940 qui s'étaient résignés aux conditions de
l’armistice (et plus tard à la collaboration active avec l’Allemagne).
Non ! Plutôt, pour eux, choisir la destruction d’un outil de guerre, qui
aurait pu si bien servir pour la rédemption de la défaite, que de l’unir à
12
la France Libre, coupable d’incarner le seul chemin vers le salut et la
victoire. Ainsi fut commis l’un des plus grands actes de trahison de
l’Histoire de France, exécuté sous les yeux soulagés des Allemands…,
et des Anglo-Saxons…

Malgré tout, l’Empire redevint le creuset de l’unité nationale. Un
Gouvernement français, bien que très temporairement partagé entre le
général de Gaulle et le général Giraud, permit à de nombreux soldats
et officiers de bonne foi, patriotes et frustrés depuis 1940, de reprendre
enfin les armes contre les Allemands sous les couleurs françaises. Il
fallut donc forger la réconciliation, et ceci très vite, afin de participer à
la libération de la France, avec des unités françaises bien armées, et
présentes avec les Alliés sur tous les fronts.

Les quatre cent trente-neuf pages manuscrites que constitue le
Journal de Guerre de Jean Ayral sont un extraordinaire témoignage de
l’action exemplaire, durant la guerre, d’un jeune français qui sut dire
« oui » à sa conscience et « non » à la défaite. Ce remarquable récit
donne aussi un surprenant éclairage sur les tensions graves qui
existaient à l’intérieur des services de renseignement français, aussi
bien à Londres qu’en France, et notamment entre la direction du
Bureau Central de Renseignement et d’Action (B.C.R.A.) et la
personne de Jean Moulin, représentant du général de Gaulle en
France… Cependant, pour le jeune officier plein d’idéal qu’était Jean
Ayral, l’évolution des services de renseignements à Londres et des
Mouvements de Résistance en France, devenus des instruments de
plus en plus politisés, fut suffisante pour le dissuader de continuer
dans un chemin autre que celui qu’il avait choisi en juin 1940.
Effectivement, Ayral restait conscient que si les premières formations
françaises libres constituées en 1940 à Londres étaient composées
d’hommes et de femmes qui avaient tout quitté et risqué pour
rejoindre la France Libre, et pour maintenir la France dans la guerre,
l’invasion par l'Allemagne d’une Russie jusqu’alors complice du
Troisième Reich, et elle aussi considérée comme un « état voyou »
(partage de la Pologne, conquêtes des nations baltes et de la
Finlande), avait alors – et seulement alors - fait basculer le Parti
Communiste en France du côté du général de Gaulle. Certes, les
Français Libres de la première heure étaient à cet égard partagés entre
une évidente satisfaction de voir leurs rangs finalement grossir, mais,
aussi, par la crainte de se mêler à des gens dont la loyauté se fixait sur
13
une idéologie politique plutôt que sur la sauvegarde de la patrie, et qui
s’insurgeaient de surcroît contre le seul espoir qui restait encore à la
France, celui qu'incarnait la personne du général de Gaulle…

- « … j’ai une envie folle de jouir de la victoire après la guerre. Cette
même victoire me fait peur, car ne serait-elle pas un début de lutte
politique ? Une victoire russe présage bien des ennuis car il n’y a pas
de pays plus impérialiste, et son impérialisme, c’est la décomposition
préalable des autres nations… »

(Carnets de guerre de Jean Ayral, 20 décembre 1941)


Les mémoires de guerre de Jean Ayral rendent, par ailleurs,
hommage à tous ces hommes et femmes qu’il connut, et pour lesquels
il développa une profonde amitié ; des Français qui risquèrent ou
perdirent leur vie dans la poursuite de l’ultime victoire de la France.
Bien que leur noms ne figurent pas tous officiellement au rang des
Compagnons de la Libération, ils sont néanmoins - comme ces soldats
et officiers français qui combattirent sous la Croix de Lorraine en
Libye, au Tchad, en Egypte, au Levant, en Russie, en Tunisie, en
France occupée - à tout jamais vivants dans la mémoire de la France,
et perçus par leurs frères d'armes et leurs familles, eux aussi et à part
entière, comme Compagnons de la Libération.

Au tournant du millénaire, lorsque je devins à mon tour père de
famille, et que voyant, dans les yeux de mes enfants, le reflet de ma
propre enfance, je me suis décidé enfin à rédiger cet ouvrage pour eux,
pour leurs enfants et leurs petits-enfants, mais aussi pour les Français
qui viendraient à lire ce livre et y découvrir ce que des hommes et
femmes ont fait et donné pour maintenir vivante une « certaine idée de
la France », au prix d'une volonté indomptable de vouloir croire,
envers et contre tout, en quelque chose de plus grand que soi.

Aujourd’hui, soixante-huit ans après l’ultime sacrifice d’un être
cher, je peux à mon tour voir cet oncle - qui fut pour moi la légende de
ma jeunesse - me sourire et m'encourager, à travers ce livre, à ne
jamais oublier… « L’inoubliable ». Aujourd’hui, la torche de ce
patrimoine est passée à une toute nouvelle génération laquelle, à son
tour, le jour venu, la transmettra à celle qui lui succèdera. Néanmoins,
14
les gardiens de ce passé, forts d’une gloire nourrie d'un amour sacré de
la France, sont conscients qu'il n’appartient plus seulement à ceux qui
portent un même nom, mais aussi à la France tout entière, à laquelle la
famille Ayral offre, à travers cet ouvrage, l’histoire d’un de ses
meilleurs fils.

15




























Préface













éroïsme – ce mot, de nos jours, peut sembler un peu démodé,
éloigné de notre réalité sans personne à qui attribuer la
dignité que ce mot évoque. Peut-être, mais à l’époque où H
Jean Ayral a vécu, ce mot était riche d'inspiration, surtout,
naturellement, pour une génération qui n’avait pas encore connu les
atrocités de la guerre. Elle en avait pourtant longuement entendu les
échos, jusqu'à saturation même, par la voix des parents qui ne
pouvaient en oublier les tragiques horreurs…

On oublie aujourd’hui, quand on parle du malaise général de la
France à l’aube de la défaite de 1940, le formidable élan de
l'optimisme et du dynamisme dans la jeunesse en France, et partout en
Europe. Cela fut sans doute une des raisons pour lesquelles
l’Allemagne se releva si vite économiquement et militairement de
l’affaissement désespéré dans lequel elle se trouvait avant l’ascension
des fascistes. Ceux-ci, après avoir neutralisé toute opposition politique
en Allemagne, perfectionnèrent tous les moyens de propagande pour
organiser et mobiliser le pays entier selon une idéologie de suprématie
nationale, et surtout pour canaliser l’énergie d’une jeunesse allemande,
qui comme ailleurs, rêvait d’un lendemain meilleur.

En France, il régnait certes un grand malaise politique, et un certain
cynisme vis-à-vis du gouvernement, quel qu’il soit, mais la France
était toutefois témoin d’un véritable renouveau culturel, d’un énorme
élan intellectuel, artistique et de progrès techniques considérables. En
effet, le paquebot « Normandie » battait régulièrement ses propres
records de vitesse de croisière entre le Havre et New York ; l’aviation
en faisait de même en multipliant les vols commerciaux. Le cinéma et
la musique française, avec Ray Ventura et ses Collégiens, Maurice
Chevalier, Charles Trenet et bien d'autres, apportaient une joie de
vivre « très à la Française » au reste du monde. Ironiquement aussi, ce
fut d’ailleurs une grande attraction pour les officiers de la Wehrmacht,
qui, une fois la France occupée, profitaient de leurs permissions à
Paris pour, non seulement connaître cette ville sans pareille, mais aussi
pour partager l'atmosphère d’insouciance, qu’incroyablement, on
pouvait encore trouver dans les cabarets parisiens.

Ce fut donc dans cette France de l’entre-deux-guerres, dans une
famille aisée, que grandit Jean Ayral. Son père, vétéran des batailles de
la Marne, de Verdun et du Chemin des Dames, entra dans la
19
Compagnie Générale Transatlantique (la Transat) tout de suite après la
fin de la Grande Guerre et en gravit les échelons à grands pas jusqu'à
en devenir le directeur commercial. C'est pendant un de ses voyages
d’affaires qu'il rencontra sa future épouse, Lucie Martin, jeune mère et
récemment veuve d’un architecte français qui avait succombé à la
grippe espagnole. Ils se marieront le 8 décembre 1920 à New York
City. Jean naîtra un an plus tard au Havre, ayant déjà un grand frère
issu des premières noces de sa mère. Onze ans plus tard, viendra au
monde une petite sœur qui sera baptisée Anne-Marie Reine, et qui
comblera cette famille de bonheur.

Après avoir reçu une éducation donnée par une institutrice anglaise
dans la zone américaine du Canal de Panama, où la famille vécut
1pendant quelques années , Jean Ayral commença ses études à l’École
des Roches, en Normandie. Cette école privée, très prisée par les
familles appartenant à la haute société, était - comme d’ailleurs elle est
encore aujourd’hui - un haut lieu de l’éducation nouvelle, où l’on
assurait non seulement le développement intellectuel et physique des
élèves, mais où l'on inculquait aussi la conscience sociale et le devoir
moral. En bref, « les Roches » était un établissement qui, dans un
décor idyllique, formait l’esprit d’une jeunesse privilégiée à
2l’excellence et à l’idéalisme . Jean continua plus tard ses études au
collège de Sainte-Croix de Neuilly, puis au lycée Saint-Louis à Paris.
La guerre vint le trouver à Dax, où il se préparait à suivre les pas de
son frère aîné via le concours d’entrée de la prestigieuse Ecole
Polytechnique.

Le 18 Juin 1940, tandis que la France sombrait dans la défaite,
Jean, aux affuts de nouvelles, entendit à la radio anglaise un général
français inconnu dont la proclamation au micro de la B.B.C. le décida
à l’action. Il ne voulait plus subir en simple observateur les
événements de cette guerre - éclair qui broyait la France : il voulait
agir. Sans avertir ses parents, probablement par peur d’en être
dissuadé, il sauta le mur de l’École et prit la route encombrée de

1 Monsieur George Ayral travaillait à l’époque pour le passage des paquebots
français vers l’océan Pacifique à travers le canal de Panama.
2 Ce fut aux Roches que Jean Ayral connut Fernand Bonnier de la Chapelle entre
1933 et 1938. Fernand Bonnier de la Chapelle, mort pour la France, Noël 1942.

20
réfugiés, en direction de Bordeaux, décidé à faire coûte que coûte
« quelque chose pour la France »…
Beaucoup de choses ont été écrites et dites sur les raisons pour
lesquelles tant de Français sont restés inactifs. Il est vrai que l'appel du
général de Gaulle le 18 juin 1940 ne fut entendu que de quelques-
uns… En réalité, le message ne fit qu'ajouter à la motivation de ceux
qui étaient déjà réceptifs à cet appel. Pourquoi, par exemple, les cadres
militaires supérieurs n’eurent-ils pas le courage de prendre l’initiative
auquel l'honneur appelait ? Pourquoi n’y eut-il qu’une seule voix, celle
de Charles de Gaulle ? Incontestablement, beaucoup ne se sentirent
pas la force d'assumer la responsabilité personnelle d’une résistance
sans légalité. Il était, certes, plus facile d’accepter une défaite
organisée en bonne et due forme que l’incertitude, voire l’anarchie,
que ce « non » pouvait impliquer. D’autres s'abritèrent lâchement
derrière un prétendu respect de la discipline et l’obéissance aveugle et
passive. Les uns comme les autres trouvèrent la plupart de leurs
subordonnés prêts à accepter la solution la plus facile, celle de la
soumission, et tous ensembles, soucieux avant tout de conserver leurs
places, endormirent, avec des mensonges lénifiants, ceux qui
éprouvaient encore quelques scrupules à ne pas continuer le combat…
La reddition de l’armée en métropole était sans doute inévitable,
mais celle de la Flotte et de l’Empire, dont la puissance était intacte,
fut criminelle ! Clairement, c'était pour leurs chefs l'effet d'un calcul
méprisable : l’Angleterre serait à son tour bientôt vaincue, la
résistance était donc inutile ; une soumission immédiate et totale
permettrait sans doute à la nation de se dégager et de se relever plus
rapidement après la victoire totale de l’Allemagne en Europe.
L’honneur, il n’en n’était plus question. Pétain, avec le respect qu’il
avait acquis comme Vainqueur de Verdun et son allure rassurante de
patriarche, voyait dans la défaite-même, du haut de ses 84 ans,
l'apogée de son destin et l’opportunité de reconstruire une France
conforme à sa propre vision. Il paraissait prédisposé à la défaite qu’il
jugeait comme une punition divine devant expier les péchés commis
par la France depuis la Révolution. Sa plus grande préoccupation fut
donc d'entretenir soigneusement le culte de sa propre personnalité en
commençant par le « don » de sa personne à un peuple désireux de
protection. C’est ainsi qu’il gagna la confiance d’une grande partie de
la population française, laquelle, ayant vu la Nation déchue sombrer
dans le désarroi le plus total, était prête à suivre quiconque semblait
21
avoir un plan pour la sauver, quitte à traiter avec l’ennemi, « dans
l’honneur, entre soldats »… Nombreux, aussi, furent ceux qui
voulaient croire désespérément que l’armistice était une ruse calculée,
l'occasion de gagner du temps pour permettre la réorganisation du
gouvernement, le réarmement et l'éventuelle libération. Mais nul,
hélas, ne se doutait que Pétain avait déjà tourné la page… Son seul et
bien pauvre stratagème fut de donner à l’occupant des gages sans
cesse croissants de bonne volonté, censés mériter sa mansuétude et,
peut-être, gagner quelques miettes de concessions…

Toutefois, une poignée d’hommes, venant de tous les milieux, la
plupart n'ayant en commun que leur jeunesse, et ne s'encombrant pas
de respect excessif pour la voix chevrotante du vieux maréchal, eurent
les mêmes sentiments : le dégoût profond et la gêne de se voir
entourés par ceux qui préféraient attendre le dénouement… Bien peu
étaient conscients que le nœud se resserrait autour d’eux, non
seulement parce que les blindés allemands avançaient inexorablement,
mais aussi parce que les autorités françaises fermaient les frontières et
les ports pour arrêter l’exode… Ceux qui voulaient continuer le
combat mais qui décidèrent de rester en métropole (ou qui s’y
retrouvèrent coincés malgré eux) constituèrent plus tard le noyau de ce
qui allait devenir plus tard la Résistance intérieure. Enfin, ceux qui
réussirent à rejoindre le général de Gaulle eurent l’immense privilège
d’écrire l’épopée des Forces Françaises Libres. Tels furent les français
libres de la première heure.

Voici donc l’histoire de Jean Ayral – l’histoire aussi,
d’innombrables autres Français, dont beaucoup resteront à jamais
inconnus. Aujourd’hui, pour eux tous, et pour nous-mêmes, il nous
faut maintenir bien plus que leur mémoire, il nous faut maintenir
vivant leur idéalisme, leur Héroïsme.





22



I.

Réponse à un appel












a France et l’Allemagne ont partagé une Histoire furieuse,
écrite avec le sang de leurs soldats, depuis le règne de
Napoléon Bonaparte jusqu’en 1945. S'il fallut attendre un L
demi-siècle après Waterloo pour qu’une Allemagne moderne
se formât enfin pour vaincre Napoléon III, elle laissa, après l'essor de
sa toute nouvelle identité nationale, une France brisée, frappée par la
capture et l'emprisonnement de son empereur, ainsi que par
l’amputation forcée de l’Alsace et de la Lorraine… La France de
janvier 1871 était certes à genoux, battue et humiliée, mais pourtant
bien décidée à se relever. Une fois la paix décrétée, l’empereur
français déchu partit vivre en exil en Angleterre. La République
française aussitôt proclamée, l’ordre fut restauré en France, mais le
désir de vengeance et la volonté de recouvrer les deux régions
françaises perdues habitaient l’esprit d’une population impatiente d’en
découdre à nouveau avec l’ennemi Prussien.

Dès lors, commença la première des courses aux armements
entreprises par les grandes puissances européennes. L'aboutissement
en fut des immenses forces navales, des vastes arsenaux, ainsi que
l’apparition de nouvelles armes qui se perfectionnèrent plus tard, au
cours de la Grande Guerre : les bombes et obus à gaz, l’aviation
militaire et les chars blindés, caractérisant ainsi la plus meurtrière, la
plus abominable guerre connue jusque-là de mémoire d’homme…

Georges Ayral, engagé en 1914, participa à la bataille de la Marne,
ainsi que, plus tard, à celle du Chemin des Dames (Verdun), et fut décoré
de la Légion d’Honneur, de la Médaille Militaire et de la Croix de
Guerre 14-18. (Trente ans plus tard, il recevrait la Médaille de la
Résistance). Comme grand nombre de « poilus » après la guerre, il fut
enfin démobilisé, meurtri par les quatre ans d’horreurs d’une guerre
terrible. Bien naturellement, c'est peu de dire qu'il n’aimait pas les
Allemands et, s’il restait le moindre doute sur les sentiments qu’il
éprouvait pour nos voisins outre-Rhin, il n'y avait qu'à le voir offrir à
ses fils les traditionnels jouets de guerre « tue-boches ». « Je
pardonne… », disait-il, « … mais je n’oublie pas.». Si l'esprit de
pardon ne lui venait, certes, pas facilement, comment ne pas
comprendre cet ancien soldat français après les boucheries inhumaines
dont il avait été témoin au cours de la guerre… ? Combien d’amis
avait-il perdus au front dans des conditions inimaginables ! Et il y
avait l’inhumanité des Allemands… Georges Ayral avait été capturé et
25
fait prisonnier en 1918. Il racontait souvent, avec amertume et
ressentiment, comment les Allemands traitaient leurs prisonniers. En
effet, la nourriture de base du camp étant la pomme de terre - que lui-
3même n’aimait guère , elle était réservée aux prisonniers français et
anglais, alors que les épluchures étaient destinées aux soldats russes…
Ces derniers, mourant de faim, se ruaient dessus comme de pauvres
bêtes affamées… Toutefois, il était reconnaissant envers la destinée, la
Providence Divine, à travers l’intercession de la Sainte Vierge Marie,
pour lui avoir sauvé la vie. Lors d’une tentative de rescousse sur le
« No Man’s Land », le caporal brancardier Georges Ayral, qui portait
toujours, par dévotion mariale, une médaille scapulaire en or, avait
reçu de plein fouet à la poitrine une balle tirée par un franc-tireur
allemand. Tombé violemment à la renverse, Georges Ayral se redressa
alors péniblement… pour trouver le projectile miraculeusement écrasé
sur sa médaille religieuse… Cette gratitude qu’il ressentait envers
Notre-Dame-de-France, il la transmit fidèlement après la guerre à ses
enfants, lesquels, une vingtaine d’années plus tard, revêtirent à leur
tour l’uniforme pour combattre la nouvelle agression allemande…

Jean Ayral naquit le 30 décembre 1921 au Havre, et grandit dans un
milieu aisé et une ambiance chaleureuse, une existence partagée entre
Paris et Trouville-sur-Mer en Normandie, dans un manoir construit au
èmeXIX siècle, sur ordre de Talleyrand, par le Génie de marine, et
acheté par la famille Ayral quelques années avant la seconde guerre
mondiale. Dès son jeune âge, Jean poursuivit des études dans l’idée de
suivre les pas de son frère aîné vers l’Ecole Polytechnique. En effet,
4Pierre Bouchaud Ayral, tout juste fiancé , était sorti diplômé de la
prestigieuse Ecole (X-37). Cela étant, les événements qui étaient sur le
point d’éclater entre septembre 1939 et juin 1940, allaient précipiter la
vie des deux frères, comme celles de millions d’autres Français, vers
une guerre effroyable, contre un ennemi acharné, décidé à fonder un
Troisième Reich censé devoir durer un millénaire. La campagne
allemande lancée par Adolf Hitler commença en 1936 par l’annexion
de l’Autriche (Anschluss), suivie par celle des Sudètes et par la
Tchécoslovaquie toute entière deux ans plus tard…


3 Georges Ayral qui avait du mépris pour cet humble tubercule, finira, à force d’en
entamer, par en raffoler après la guerre.
4 Peter Bouchaud Ayral et Renée Barcelot se marieront en septembre 1942 à Paris.

26
Pendant que les ministres Daladier et Chamberlain négociaient
avec Adolf Hitler et Mussolini, l’Allemagne continuait la production
massive de ses premières divisions blindées, d’une puissante aviation
et d’une flotte redoutable de sous-marins dernier-cri. La machine de
guerre allemande marchait à plein régime, et pour toute réponse à ce
qui s’annonçait être la préparation d'une nouvelle guerre en Europe, la
France ne fit qu’ériger la fameuse ligne Maginot entre la Forêt Noire
et la Suisse. Par ailleurs, devant les violations continuelles d’une
Allemagne militariste et expansionniste, la presse française déjà
annonçait le 23 août 1939 un pacte de non-agression entre la Russie
èmecommuniste et le III Reich, un pacte qui non seulement établissait
entre Staline et Hitler une paix temporaire, mais qui stipulait, en
secret, le partage de la Pologne, laissant, plus tard, Staline les mains
libres pour l’invasion des Pays Baltes et de la Finlande. Ainsi donc
commença, dès le premier jour du mois de septembre 1939, la
campagne « blitzkrieg » allemande en Pologne, suivie peu après par
l’invasion des territoires polonais à l’Est par l’armée rouge. On
connait bien les conséquences en Europe de cette action armée menée
en Pologne puis la réponse immédiate de la France et de l’Angleterre
deux jours plus tard qui marqua le début de la « drôle de guerre »…
En France, de nouvelles lois furent votées pour répondre à l’agression
allemande et russe en Pologne, dès le 27 septembre 1939. Elles
décrétaient notamment la dissolution du Parti Communiste Français
ainsi que des nombreuses organisations qui lui étaient liées. Cette
dissolution donna l'autorité aux préfets de suspendre les maires et
conseillers municipaux connus pour avoir des affinités ou des
sympathies communistes, et par conséquent, de mettre en résidence
surveillée toute personne suspecte de liens avec le Parti Communiste.
Sur le front, la guerre qui était menée était plus apparente que réelle,
car la France et l’Angleterre se limitaient seulement à quelques
incursions dans la Sarre… Mais Adolf Hitler et son état-major, n’ayant
fait qu’une bouchée de la pauvre Pologne, rappelèrent rapidement à
l’ouest le gros de la Wehrmacht, laissant Staline s'occuper de ses
campagnes en Pays Baltes. L’appareil allemand fut donc rapidement
installé sur les frontières du Benelux, en accord avec les plans
préparés plusieurs mois plus tôt par l’Etat-major allemand.
Néanmoins, avant d’initier la campagne de l’Ouest, il fallait assurer la
fourniture de fer scandinave qui ne devait en aucune façon manquer à
l’industrie de guerre allemande, pour assurer la régularité de ses
productions. Dans ce but, et pour devancer une intervention
27
britannique qui était attendue au Danemark, les premières unités
allemandes traversèrent, le 9 avril 1940, la frontière danoise sans
déclaration de guerre… Cette incursion fut si soudaine qu’aucune
résistance ne put lui être offerte… L’invasion-éclair du Danemark fut
menée en parfaite coordination avec la Flotte allemande qui, par une
massive opération navale, débarqua environ 90 000 soldats dans les
principaux ports danois et norvégiens. Le petit pays, au nord du Reich,
n’avait effectivement pour importance que d'être la base de soutien à
l’invasion et plus tard à l’occupation de la Norvège, dont les ports
sécurisaient l’indispensable approvisionnement en fer suédois. Sur le
champ, Paris et Londres organisèrent la riposte à l’action allemande,
en envoyant à Narvik un puissant corps expéditionnaire franco-
anglais. Il avait pour mission non seulement de « couper la route du
fer », mais aussi d’instaurer un front actif loin de la France afin
d’éviter les destructions massives que le pays avait connues pendant la
guerre des tranchées, vingt ans plus tôt.

Le débarquement allié à Narvik fut initialement un grand succès,
mais les combats traînèrent en longueur jusqu’au 8 juin 1940, date à
laquelle les Alliés, ne pouvant plus maintenir leurs positions en
Norvège, rembarquèrent finalement leurs troupes pour l’Angleterre…

En France, le général en chef, Maurice Gamelin, organisa avec les
alliés anglais une stratégie défensive qui consistait à contenir les
forces allemandes depuis la Suisse jusqu’à la Mer du Nord (contrôlée
par la Royal Navy), grâce principalement à la formidable ligne
Maginot et à l’obstacle naturel que constituait la Forêt Noire. Par
ailleurs, pendant que les quelques unités françaises en Sarre se
repliaient derrière la Ligne Maginot, les lignes du nord sur la frontière
belge étaient tous les jours un peu plus puissamment renforcées par les
meilleures unités motorisées françaises. Mais celles-ci abandonnaient
dangereusement derrière elles la défense des Ardennes à des troupes
de réserve beaucoup moins mobiles et moins armées. Entre temps, le
Corps Expéditionnaire anglais venait de débarquer en force en
Picardie pour épauler le dispositif militaire français. Etrangement, le
général Gamelin, faisant preuve d’un grave manque de lucidité,
forgeait des plans de frappe depuis la Syrie contre la Russie, seul allié
encore reconnu de l’Allemagne par les Alliés. Puis, le 10 mai 1940, ce
fut le grand choc ! Une dizaine de divisions blindées allemandes, à
l’immense surprise de l’Etat-major français, traversèrent le massif des
28
Ardennes, pourtant jugé par le général Gamelin absolument
infranchissable… La Hollande, la Belgique et le Luxembourg allaient
être de même rapidement submergés par les chars et avions allemands.
Les bases d’aviation militaire hollandaises et belges se trouvèrent les
toutes premières victimes de la campagne-éclair allemande : elles
furent simultanément bombardées et détruites par la redoutable
Luftwaffe, alors que l’avancée des panzers allemands était
pareillement irrésistible sur le terrain… Gamelin qui, certes,
s’attendait à une attaque allemande en Belgique (mais pas en
Hollande), envoya aussitôt les premières unités françaises et anglaises
au secours de la Belgique et de la Hollande. Mais les premières
divisions allemandes, bien que légèrement retardées par l’armée belge,
atteignirent Sedan le 12 mai ! Le général Gamelin, bouleversé par
cette inimaginable percée allemande à travers la Forêt Noire, n’avait
aucune réponse au terrible problème qui dès lors se posait… Toutefois,
l’armée française, devant le danger imminent, lisait clairement les
desseins allemands, et s’attendait à voir la Wehrmacht remonter du sud
vers le nord afin d’encercler les forces alliées françaises, anglaises et
belges, dont l’aile droite était maintenant dangereusement exposée…
L’évidence de la tactique allemande fut confirmée par la rapidité de
son exécution. Les plans minutieusement conçus par Hitler et par ses
généraux se déroulaient sans laisser aux généraux français le temps de
réagir ou de changer leurs plans de façon conforme. De plus, l’appui
aérien allié, qui aurait pu constituer une force de tout premier ordre,
avait perdu tout espoir d’être utilisé, car les principaux terrains
d'aviation militaires français (Calais, Dunkerque, Metz, Essey-lès-
Nancy, Lyon-Bron et Châteauroux) furent eux aussi sévèrement
bombardés et désastreusement endommagés… Des centaines
d’appareils furent détruits au sol sans avoir jamais eu la possibilité de
décoller ou de participer au combat. En Belgique, la moitié de la Force
de l’air belge fut anéantie au sol dès les trois premiers jours de
l’invasion… Les gares et les lignes de communication alliées furent
elles aussi systématiquement bombardées jusqu’à 400 kilomètres à
l’intérieur du territoire français ! Plus au nord, en Belgique, les troupes
allemandes avançaient à toute allure, grâce, en partie, à l'emploi des
premières troupes parachutées, notamment au fort d'Ében-Émael et au
Canal Albert. L'armée hollandaise fut pour sa part très rapidement
refoulée du Limbourg néerlandais et coupée de ses liens avec l'armée
belge dès le deuxième jour de l'offensive allemande… Néanmoins, le
général Gamelin restait confiant dans la capacité de l’armée franco-
29
anglaise de venir au secours de la Hollande suffisamment à temps. À
cet égard, il divisa ses forces en étirant son centre et sa gauche vers le
nord, sans se préoccuper de sa droite qui, dès lors, ne présentait plus
de sérieux obstacles à une éventuelle percée allemande vers l’ouest ou
vers le nord… Le plan de guerre français était de livrer bataille en
Belgique et en Pays-Bas, en s'inspirant du plan allemand de 1914,
mais en englobant les Pays-Bas. D'où la gravissime erreur de l’État-
major français de vouloir forcer les Allemands à combattre au Benelux
en négligeant la défense des Ardennes et de la Meuse… Gamelin avait
gravement surestimé la capacité de l’armée hollandaise à contenir
l’offensive ennemie : elle capitula, hélas, cinq jours après le début de
l’invasion allemande !

En dépit des innombrables erreurs de jugement, des défaites et
retraites successives des Alliés, il faut néanmoins mentionner certaines
victoires, notamment celle de Hannut, en Belgique, la première
bataille de chars de l’Histoire, ou la bataille de Stonne, surnommée le
ème« Verdun de 1940 ». La tentative de contre-attaque du 231 R.I.
appuyé par des chars français F.C.M. 36 fut un succès qui engagea 411
chars français contre 674 chars allemands, et qui retarda de façon
5notable l’avancée allemande . Cependant, devant la gravité de la
situation sur tous les fronts, Paul Reynaud ordonna le remplacement
immédiat du général Gamelin par le général Weygand qui remania,
sans beaucoup d'enthousiasme, les plans de défense français. Pendant
ce temps, les Allemands, tenant fermement les Alliés en tenaille,
fonçaient déjà vers Abbeville pour couper définitivement en deux
l’armée franco-anglaise. La Belgique capitula enfin après dix-huit
jours de combat et 12 000 morts offerts en héroïque résistance à
l’invasion. Néanmoins, et en dépit d’un avantage indiscutable acquis
au sol et dans les airs, Adolf Hitler commit sa première erreur tactique
en ordonnant à ses forces, qui venaient d'atteindre les plages au nord
d’Abbeville, d’arrêter le 24 mai leur avance. Le but de cette
manœuvre était de forcer les Anglais à négocier une cessation des
hostilités jugée inévitable du point de vue allemand… Cette erreur
stratégique permit tant bien que mal aux Anglais d'effectuer une
remarquable opération d’évacuation, rembarquant en une semaine
330 000 soldats alliés, dont 120 000 Français. Ce ne fut qu’alors

5 105 chars français détruits, sous les ordres du général René Prioux contre 164 chars
allemands sous le commandement du général Eric Hoepner.
30
qu’Hitler et ses généraux acquirent finalement la pénible certitude que
l’Angleterre n’avait aucunement l’intention de cesser le combat… Le
5 juin, Berlin envoya les ordres à ses unités en France et en Belgique
de poursuivre l’attaque en Picardie… Mais il était déjà trop tard…
L’armée anglaise était sauvée, au prix tout de même de 100 000
nouveaux prisonniers de guerre français qui, à court de munitions,
furent forcés de se rendre…

L’État-major allemand décida dès lors de venir à bout du reste de
l’armée française… Sur ce, les divisions allemandes se ruèrent sur la
Normandie, puis sur la Bretagne. L’armée allemande, appuyée par une
aviation omniprésente dans le ciel français, défonçait tous les
obstacles sur sa route, et déjà menaçait les faubourgs de Paris… Puis
ce fut l’infamie… Le 10 juin, l’Italie de Mussolini poignarda dans le
dos une France submergée et à bout de souffle en lui déclarant la
guerre… Cependant, cette ignominie ne lui servit guère, car les forces
françaises surent non seulement empêcher l’intrusion militaire
italienne en France, mais réussirent à la repousser jusqu’aux portes
mêmes de Turin.

Plus au nord, le général Weygand redéployait l’armée française sur
une ligne défensive qui n’avait d’autre ambition que de retarder le plus
possible la poussée allemande. Le gouvernement français, pour sa
part, quitta Paris, qui fut capturé par les Allemands le 14 juin, et
s’installa à Bordeaux. Dès lors, celui-ci se divisa en deux partis
foncièrement opposés. Le premier, très minoritaire, était d’avis de
poursuivre la guerre depuis l’Algérie et les Colonies aux côtés des
Anglais. Après tout, n’avions-nous pas encore un très vaste Empire,
encore une grande armée, une des plus puissantes flottes du monde et
des réserves d’or immenses ? La voix qui exprimait le plus fermement
cette position était celle d’un nommé Charles de Gaulle, récemment
promu au grade de général de brigade, deux étoiles, qui avait depuis
plusieurs mois éveillé l'intérêt du Président du Conseil français Paul
Reynaud. En effet, celui-ci se rappelait l'avertissement que ce jeune
ème èmeofficier – alors colonel du 507 régiment de chars de combat (507
R.C.C.) à Metz – avait adressé quelques mois plus tôt au
gouvernement à travers un ouvrage intitulé L’Avènement de la force
mécanique, qui insistait sur l’urgent besoin d'aiguiser les actions
militaires françaises par le fer de lance que pouvaient constituer les
31
6chars d'assaut et l'aviation . Les événements du moment ayant donné
raison à ce jeune et brillant stratège, le Président du Conseil français le
nomma sous-secrétaire d'État à la Guerre et à la Défense Nationale.
Naturellement, personne ne songea à s’opposer à cette nomination
èmehâtive, d'autant que la division blindée de ce jeune général (la 4
D.C.R.), la plus puissante unité blindée française de l’époque avec 364
chars, fut l’une des seules divisions françaises à mener une contre-
7offensive spectaculaire et couronnée de succès sur les forces d'élite
allemandes au mois de mai 1940. Cela prouvait ainsi la justesse et la
lucidité des analyses militaires que Charles de Gaulle destinait aussi
bien au gouvernement qu’à l’Etat-major français. Cependant, celles-ci
furent ignorées ou méprisées par des officiers supérieurs imbus d'eux-
mêmes qui estimaient n’avoir aucune leçon à recevoir de ce jeune
inconnu qu’était alors Charles de Gaulle… L'autre parti, de loin
majoritaire au gouvernement, était principalement animé par les
officiers responsables de la défaite militaire française. Ceux-ci
préconisaient la négociation immédiate d’un armistice avec
l’ennemi… La figure majeure de ce groupe était l'homme que l'on
s’attendait le moins à voir défendre de tels propos…, le vainqueur de
Verdun, le Maréchal Pétain lui-même !… Les arguments du Maréchal,
du général Weygand et des autres généraux français à ses côtés,
trouvaient déjà écho auprès de Paul Reynaud ainsi que dans tous les
salons de Bordeaux. Ils s'opposaient farouchement aux rares individus
qui incitaient, vigoureusement, à poursuivre la guerre depuis l’Afrique
et l’Angleterre :


6 Le Colonel de Gaulle envoya également ce mémorandum aux généraux Gamelin,
Weygand ainsi qu’à 77 autres membres du gouvernement français.
7 Le 15 mai, le Colonel de Gaulle reçut la mission de retarder l'ennemi dans la région
èmede Laon afin de permettre la mise en place de la 6 armée chargée de bloquer la
èmeroute de la Capitale aux Allemands. Mais la 4 division blindée n’étant pas encore
assemblée, ses unités ne purent jamais opérer ensemble... De Gaulle néanmoins
réussit à mener une contre-attaque vers Montcornet, au nord-est de Laon, avec 80
chars pour tenter de couper les lignes de communication des divisions blindées
allemandes (le 17 mai 1940), réussissant ainsi à repousser momentanément
el’avancée allemande. Après avoir atteint ses objectifs, la 4 DCR, n'étant pas
appuyée, fut obligée de se replier face à l'intervention de la Luftwaffe et de
l'artillerie allemandes. Le 25 mai 1940, Charles de Gaulle fut nommé général de
brigade à titre temporaire, puis quelques jours après Sous-secrétaire d'État à la
Guerre et à la Défense Nationale.

32
- « On ne peut pas compter sur les Anglais. Regardez ce qui s’est
passé à Dunkerque ! Ils nous ont abandonnés ! Les Anglais sont des
jean-foutre ; ils nous refusent leur appui aérien. Ils gardent leur
aviation pour la bataille à laquelle ils s’attendent en Angleterre… Il
nous faut donc négocier indépendamment avec les Allemands une paix
acceptable, et le plus vite possible, autrement les Allemands arriveront
à Toulon dans quatre jours et prendront la Flotte pour après s'emparer
de l'Empire… L’armistice, dont le Maréchal Pétain est partisan, nous
permettra de sauver l’honneur et de reconstruire l’armée. Ce sera une
mi-temps qui nous permettra de reprendre notre souffle et de nous
préparer à nouveau afin de libérer le territoire capturé avec les mêmes
moyens par lesquels il fut pris en premier lieu. »

Personne ne pouvait à cette époque imaginer une autre justification
de cet armistice tant souhaité par les fidèles du héros de Verdun…
Certainement, disait-on, le Maréchal prévoyait un plan de réarmement
qui, à partir du territoire encore inoccupé, enclencherait une campagne
de libération, laquelle, non seulement bouterait les Allemands hors du
pays, mais leur ferait irrémédiablement perdre la guerre. Il n’y avait,
pour ces esprits trop confiants et naïfs, qu’une personne suffisamment
habile pour réussir une telle manœuvre : Philippe Pétain… Combien
de ces hommes, n'avaient-ils pas combattu sous ses ordres dans les
tranchées et sur les champs de bataille entre 1914 et 1918 ? La grande
majorité, sans nul doute… Et la plupart, ayant vu le triomphe de nos
armes sous son commandement, l’assurèrent inconditionnellement de
leur confiance et leur fidélité. Néanmoins, les arguments du vénérable
Maréchal n’étaient pas convaincants pour tous :

- « La paix avec l’Allemagne ne peut se négocier aussi longtemps que
la France est occupée ! Certes, nous avons perdu la bataille de France,
mais il nous reste nos réserves d’or, un empire et une Flotte intacte et
crédible avec lesquels nous pouvons continuer à frapper l’ennemi. La
France ce n’est pas seulement notre malheureuse métropole. La France
c’est aussi l’Afrique Occidentale, l’Afrique Equatoriale, nos colonies.
La France a un vaste Empire aux quatre coins du monde d’où elle peut
continuer le combat. Signer un armistice, ce serait équivalent à
accepter une capitulation, car Hitler ne permettra jamais la
reconstruction des forces armées françaises. Il insistera pour nous
rendre la monnaie de notre pièce de 1918, en humiliant les officiers de
33
notre état-major, tous vétérans de la grande guerre, et s’assurera d’un
désarmement français irréversible. »

Pendant ces discussions interminables, les Allemands arrivaient
déjà à Saint-Lô, au Mans, à Orléans, à Nevers, à Dijon, et leurs chars
blindés fonçaient tout droit vers Brest, Bordeaux et Lyon. L’armée
française continuait, en dépit de tout, à se défendre de toutes ses forces
et souvent par des actes d'héroïsme qui ne furent reconnus que de
nombreuses années après que les cendres du troisième Reich ne
fussent retombées sur les ruines de l’Allemagne vaincue. Comment ne
pas mentionner, par exemple, le courage des cadets de Saumur qui,
dotés seulement d’armes d’instruction, continuèrent, par refus de la
défaite, un combat acharné contre deux divisions de cavalerie
allemandes qu’ils réussirent vaillamment à arrêter pendant deux
jours… Néanmoins, le bilan en juin 1940 était désastreux… Toutes
nos lignes étaient enfoncées, et les prisonniers français se comptaient
déjà par centaines de milliers… La ligne Maginot, rapidement
contournée, fut aussitôt réduite… Bref, la situation était
catastrophique… Paul Reynaud, après avoir autorisé le général de
Gaulle à se rendre à Londres, les poches vides ou presque, pour
entreprendre une discussion avec Winston Churchill relative à
l’établissement d’une plate-forme militaire française en Angleterre,
délégua enfin la direction du gouvernement au Maréchal Pétain. Le
vieux soldat, dans la soirée du 17 juin, prononça une allocution radio
au peuple français :

"Français !

A l'appel de Monsieur le Président de la République, j'assume à
partir d'aujourd'hui la direction du gouvernement de la France.
Sûr de l'affection de notre admirable armée qui lutte, avec un
héroïsme digne de ses longues traditions militaires, contre un
ennemi supérieur en nombre et en armes. Sûr que par sa
magnifique résistance, elle a rempli nos devoirs vis-à-vis de nos
alliés. Sûr de l'appui des Anciens Combattants que j'ai eu la fierté
de commander, sûr de la confiance du peuple tout entier, je fais à
la France le don de ma personne pour atténuer son malheur.

En ces heures douloureuses, je pense aux malheureux réfugiés
qui, dans un dénuement extrême, sillonnent nos routes. Je leur
34
exprime ma compassion et ma sollicitude. C’est le cœur serré que
je vous dis aujourd'hui qu'il faut cesser le combat. Je me suis
adressé cette nuit à l'adversaire pour lui demander s'il est prêt à
rechercher avec nous, entre soldats, après la lutte et dans
l'Honneur, les moyens de mettre un terme aux hostilités. Que tous
les Français se groupent autour du Gouvernement que je préside
pendant ces dures épreuves et fassent taire leur angoisse pour
n'écouter que leur foi dans le destin de la Patrie."

Jean Ayral n’en revenait pas… Il écoutait attentivement ce discours
d’un maréchal épris de lui-même et dont le prestige suranné semblait
bien dépassé et impuissant face aux épreuves de l'heure… Et bien
qu’il penchât en faveur de la poursuite de la guerre, le jeune homme se
sentait seul, si seul, et ne voyait pas d'autre issue que celle proposée
par les apôtres de la défaite… Jusqu’au lendemain, 18 juin 1940 où,
toujours à l'écoute des nouvelles des radios, il entendit à la B.B.C. un
certain général français du nom de Charles de Gaulle parler aux
Français, depuis Londres, le langage de l'espoir et du salut,
encourageant ses compatriotes à se joindre à lui afin de continuer le
combat jusqu’à la victoire finale :

"Les chefs qui, depuis de nombreuses années, sont à la tête des
armées françaises, ont formé un gouvernement. Ce gouvernement,
alléguant la défaite de nos armées, s'est mis en rapport avec
l'ennemi pour cesser le combat.

Certes, nous avons été, nous sommes, submergés par la force
mécanique, terrestre et aérienne, de l'ennemi.

Infiniment plus que leur nombre, ce sont les chars, les avions, la
tactique des allemands qui nous font reculer. Ce sont les chars, les
avions, la tactique des allemands qui ont surpris nos chefs au
point de les amener là où ils en sont aujourd'hui. Mais le dernier
mot est-il dit ? L'espérance doit-elle disparaître ? La défaite est-
elle définitive ? Non !!!

Croyez-moi, moi qui vous parle en connaissance de cause et
vous dis que rien n'est perdu pour la France. Les mêmes moyens
qui nous ont vaincus peuvent faire venir un jour la victoire. Car la
France n'est pas seule ! Elle n'est pas seule ! Elle n'est pas seule !
35
Elle a un vaste Empire derrière elle. Elle peut faire bloc avec
l'Empire britannique qui tient la mer et continue la lutte. Elle
peut, comme l'Angleterre, utiliser sans limites l'immense industrie
des Etats-Unis.

Cette guerre n'est pas limitée au territoire malheureux de notre
pays. Cette guerre n'est pas tranchée par la bataille de France.
Cette guerre est une guerre mondiale ! Toutes les fautes, tous les
retards, toutes les souffrances, n'empêchent pas qu'il y a, dans
l'univers, tous les moyens nécessaires pour écraser un jour nos
ennemis. Foudroyés aujourd'hui par la force mécanique, nous
pourrons vaincre dans l'avenir par une force mécanique
supérieure ! Le destin du monde est là.

Moi, général de Gaulle, actuellement à Londres, j'invite les
officiers et les soldats français qui se trouvent en territoire
britannique ou qui viendraient à s'y trouver, avec leurs armes ou
sans leurs armes, j'invite les ingénieurs et les ouvriers spécialistes
des industries d'armement qui se trouvent en territoire
britannique ou qui viendraient à s'y trouver, à se mettre en
rapport avec moi.

Quoi qu'il arrive, la flamme de la Résistance française ne doit
pas s'éteindre et ne s'éteindra pas.

Demain, comme aujourd'hui, je parlerai à la Radio de
Londres. "

La réponse était là ! Continuer le combat sous les ordres d’un
général français aux côtés des Alliés. Plutôt que de voir, aux côtés des
adeptes de la défaite, les soldats allemands défiler sur les Champs
Élysées… Il fallait partir, rejoindre ce général de Gaulle au plus vite
avant que cela ne soit plus possible. Un armistice serait bientôt signé
et tout accord avec l’ennemi fermerait très certainement tous les ports
maritimes et les frontières avec l’Espagne et la Suisse ; il fallait donc
se dépêcher. Mais qu’adviendrait-il de sa famille à Paris ? Un temps,
la pensée de ses parents, de son frère et de sa petite sœur Anne-Marie
s’appropria de son esprit. Un sentiment de tristesse et de culpabilité
envahit alors son cœur. Mais il ne fallait plus hésiter : la plus grande
marque d’affection qu’il pouvait leur témoigner n'était-elle pas de
36
lutter pour leur faire recouvrer la liberté et la fierté d’être français ?
Jean devinait d’avance la compréhension et la fierté de sa mère,
l’amour inconditionnel de sa petite sœur encore si jeune, et le solide
soutien de son frère déjà en uniforme ; mais qu’en serait-il de son
père, ancien « poilu » de 14-18, et soldat, comme tant d’autres avec
lui, fidèle du Maréchal Pétain ? Il s’en remit à la Providence et quitta
l'Ecole Préparatoire de Dax pour prendre la route de Bordeaux où il
savait que des navires embarquaient des troupes françaises et
polonaises vers diverses destinations. L'autre question était : où aller ?
La réponse était simple : n’importe où ! Il serait infiniment plus facile
de rejoindre l’Angleterre depuis le Maroc, l’Espagne ou le Portugal ;
quant à rester en France, ce serait vouer à l’échec toute tentative de
quitter le pays pour continuer le combat.

Arrivé à Bordeaux le 19 juin, Jean Ayral y découvrit le désordre le
plus complet. On lui conseilla de se rendre à Bayonne où de nombreux
navires acceptaient encore des unités françaises et polonaises. Le 20
juin à Bayonne, Jean Ayral se trouva au milieu d'une nuée d'E.O.R.
(Elèves Officiers de Réserve) d’artillerie polonais et français qui se
heurtaient sur les quais aux populations suppliantes qui faisaient tout
leur pour pouvoir embarquer sur n’importe quel navire. Soudain, dans
le désordre et le chaos général, les sirènes se mirent à sonner l’alarme,
en prévision d'une attaque aérienne… Les femmes criaient, les soldats
et gens se mirent à courir de tous côtés en quête d’un abri… Trois
bombes sifflèrent et tombèrent, mais l’extraordinaire se produisit ;
elles n’explosèrent pas… On soupçonna, avec un peu d’humour, que
c'était l'œuvre de l’aviation italienne… Puis, après un long silence, les
sirènes annoncèrent cette fois la fin de l’alerte. Les civils accoururent
à nouveau vers le quai pour tenter un embarquement de fortune. Ayral
parvint à se mêler à un groupe important de soldats polonais et
d’aviateurs français et, se frayant un chemin par quelques vigoureux
coups d'épaules, il put gagner le pont en fer d’un convoyeur armé, le
« Président-Honduce ». Heureux d’avoir réussi son coup, Jean se
retrouva soudain en face d’un Enseigne de Vaisseau de la Marine
française qui l’injuria copieusement, lui et les quelques civils qui
avaient, eux-aussi, réussi à embarquer :

- « Foutez-moi le camp ! Pas de civils à bord ! Je n’ai d’ordres que
pour embarquer des Polonais ! Vous m’avez compris ?! ».

37
Heureusement, Jean était un garçon de grande carrure et, du haut de
son mètre quatre-vingt-deux, apte à dissuader un quelconque
agresseur.

Subitement, l’attention de l’officier fut attirée vers la passerelle
remplie d’autres civils qui s'efforçaient eux aussi de monter à bord.
L’Enseigne de vaisseau se précipita pour tenter de refouler les
indésirables puis lança un ordre :

« Larguez les amarres ! Dégagez la coupée ! »

Dans la fièvre de la manœuvre, la coupée plongea à l’eau,
heureusement sans blesser personne. Et voilà Jean Ayral finalement
parti vers une destination encore inconnue, avec au cœur l’espoir de
répondre à l’appel de sa conscience.

Le 22 juin 1940, l’Enseigne de Vaisseau Favreau (le même qui
avait essayé trois jours plus tôt d'empêcher Jean Ayral d'embarquer à
Bayonne), ayant pris le commandement du « Président-Honduce »
annonçait, d’une voix sombre, sur les haut-parleurs de son convoyeur,
que l’armistice venait d’être signé entre la France et l’Allemagne…
Un silence lourd, coupé seulement par le bruit des vagues brisées
contre la coque du navire, pesa un long moment parmi les 140
passagers et marins du bord, traduisant leur profonde tristesse et leur
consternation. Mais Jean Ayral, en écoutant la nouvelle annoncée par
8le « Pacha » , éprouva dans son for intérieur le réconfort et l’assurance
d’avoir fait le bon choix en quittant la France. Cependant, cette
certitude n’était pas partagée par le Commandant ni par ses
subordonnés. Fallait-il faire route vers Casablanca ou d’abord vers
Gibraltar afin de débarquer les troupes polonaises ? Après un vif débat
il fut enfin décidé de débarquer les Polonais à Gibraltar pour ensuite
mettre le cap sur Casablanca et y attendre des ordres.

Le 25 juin, le « Président-Honduce » arriva finalement devant le
rocher de Gibraltar vers lequel, des quatre horizons, provenaient des

8 Pacha : Surnom donné au Commandant d’un navire de la marine.
38


Georges Ayral (1916, bataille de la Marne)
èmeBrancardier au 69 bataillon de Chasseurs à pied.
Légion d’honneur, Médaille Militaire et Croix de Guerre 14-18
(et plus tard médaille de la Résistance)
Citation à l’ordre de l’armée (1-10-1915) : « A, dans les journées des 25, 26 et 27
septembre 1915, donné le plus bel exemple, en allant chercher, sous le feu le
plus intense, les blessés de plusieurs régiments. A donné pendant toute la
campagne l’exemple du plus beau sang-froid et de sentiment du devoir. »
39


Jean Ayral (étudiant à Dax – 1940) Mme. Lucie Martin Ayral
(Mère de Jean Ayral)



Monsieur et Madame George Ayral (parents de Jean Ayral)
40



Le « Normandie » à New York City (USA)



Le « Normandie » aux côtés du « Queen Mary » et du « Queen Elizabeth »
(New-York 1940)
41
B a t a i l l e d e F r a n c e

10 m a i – 22 j u i n 1 9 4 0






42
A r m i s t i c e e t c e s s a t i o n
d e c o m b a t

\



Rethondes, 22 juin 1940. Arrivée du Gral. Huntziger
Revue des termes d’armistice
43
Négotiation « fermes » de cessez-le-feu sur le champs de combat







Cadets de Saumur appuyés par quelques chars français lors de
combats contre les allemands
44



La France d’après les accords d’armistice
du 22 juin 1940









45

Général Charles de Gaulle
18 juin 1940, (B.B.C.)



Maréchal Pétain et Adolf Hitler
24 octobre 1940 (Montoire)


46
Troupes allemandes défilant à Paris
(14 juin 1940)



Revues des troupes françaises libres
(Londres, 14 juillet 1940)



47
Quartier Général de la France Libre à Londres (Carlton Gardens)



Plaque commémorative de l’appel du 18 juin 1940


48
bâtiments de toutes sortes, dont la plupart arboraient le « White
9Ensign » de la Royal Navy . À l’entrée du grand détroit, Jean Ayral
découvrit une armada confuse de navires de différents pays qui
attendaient leur tour de rentrer ou de sortir du fameux port anglais. Il
fut enfin donné au « Président-Honduce » l’ordre de suivre un
patrouilleur armé britannique et mouiller dans la rade anglaise. Parmi
le grand nombre de navires, on distinguait les imposants vaisseaux de
guerre français remplis de troupes françaises et polonaises : quatre
torpilleurs puissamment armés et commandés par un amiral, ainsi
qu’un convoyeur du même type que le « Président-Honduce ». À bord
de ce dernier, Jean Ayral et les autres passagers civils n’avaient pas
encore l’autorisation d'aller à terre ; ils ne la reçurent que quatre jours
plus tard. Le 29 juin, donc, des « marines » anglais abordèrent le
navire français et escortèrent les civils à terre - avec Jean Ayral parmi
eux - pour les conduire au bureau du « Naval Intelligence Service ».
Là, ils furent séparés et interrogés individuellement. Ayral, à son tour
fut convoqué dans un bureau où un officier de marine anglais
l’attendait. Celui-ci parut tout de suite agréablement surpris par le
parfait anglais que parlait le jeune Français. Le jeune homme expliqua
à l’officier anglais qu’il cherchait à entrer en contact avec un
représentant du général de Gaulle. Pour toute réponse, l’Anglais
appela par téléphone un jeune matelot qui se présenta au garde-à-vous.
L’officier d’intendance lui chuchota à l’oreille l’ordre de fraterniser
avec le jeune Français et de le faire passer par le « processus
régulier » d’engagement… Ayral n’avait pas la moindre idée de ce qui
l’attendait… Sur ce, il s’entendit dire qu’il serait immédiatement
informé de la visite du représentant de la France Libre à son arrivée à
Gibraltar. Après quoi il fut remercié par une ferme poignée de main, et
aimablement escorté jusqu’à la porte où l'attendait un groupe de
jeunes marins anglais. Ceux-ci, ayant reçu des ordres très clairs,
invitèrent le malheureux à les accompagner le soir visiter les différents
« pubs » du fameux Rocher de Gibraltar. Après une soirée bien arrosée
de gin et de whisky, Jean Ayral se réveilla le lendemain matin, avec un
terrible mal de tête, dans un hamac à bord d’un bateau inconnu… Ses
affaires étaient là aussi. Comment l'avaient-elles suivi ? Il ne le savait
pas… Il se leva, l'esprit brouillé, sans pouvoir se rappeler avec

9 White Ensign : drapeau anglais : la Croix de Saint Georges (Croix rouge sur fond
blanc).

49
précision les détails de son arrivée à bord. Avec étonnement, il se
trouva entouré par d’autres jeunes gens plus ou moins de son âge et
pour la plupart français comme lui. En écoutant les conversations de
certains de ses nouveaux compagnons de fortune, il apprit enfin le
nom du bateau sur lequel les circonstances l'avaient conduit… Le
navire était un cargo mixte de la compagnie « Paquet » nommé « Le
Rhin ». Soudain, la conversation des jeunes gens prit une tour
différent e… Ayral, reprenant ses esprits, dressa l'oreille :

- Tu as vu comme il les a matés ?!

- Quel type formidable !

- Et quel cran !

Ayral questionna :

- Qu’est- ce qui s’est passé ? Où sommes-nous ? Que faisons-nous
ici ?

Un des jeunes français lui répondit :

- Nous sommes à bord du « RHIN » qui est arrivé à Gibraltar depuis
Marseille. Le bateau était bondé de passagers, parmi lesquels il y avait
un certain officier de marine qui a pris le commandement du bateau…

Ayral apprit que cet officier, d’environ une quarantaine d’années,
portait les galons d’Enseigne de Vaisseau. Il avait pour compagne une
femme au charme réservé mais indéniable… Une fois arrivés au port
anglais, ils avaient fait la tournée des bâtiments français encore en
rade, recrutant çà et là des officiers ainsi que des marins volontaires
afin de constituer un équipage corsaire combattant pour le compte des
Anglais. Une fois revenu en force sur le « Rhin » avec un cortège
fraîchement embrigadé, l’Enseigne de Vaisseau, toujours en uniforme
de marine français, s’adressa, depuis le carré des officiers, à d'autres
recrues éventuelles ainsi qu’à l’équipage du « Rhin » réuni au
complet, attentif, depuis les hublots et l’entrée du carré, aux paroles du
fougueux lieutenant.

50
- Êtes-vous décidés à continuer la lutte avec les Britanniques ou allez-
vous rentrer en France la queue entre les pattes comme des vaincus ?
Si vous décidez de rejoindre les Britanniques dans la guerre contre les
Allemands, on vous offrira la chance de tuer du boche, la double
nationalité ainsi qu’une nouvelle vie dans une nouvelle patrie !

L’équipage se mit à grogner et à murmurer des propos menaçants,
puis un chef mécanicien, s'avança et s’adressa à l’officier de marine…

- On n’en veut pas de leur nationalité ! On veut bien se faire casser la
gueule pour la France mais pas pour les English ! On rentre à
Casablanca pour prendre les ordres…, et pas question non plus de
livrer le « Rhin » ni sa cargaison ! T’as compris bonhomme ?!

Soudain, pris d'un terrible accès de colère, l’officier de marine
français proféra des insultes, accusant l’équipage du « Rhin » d’être un
ramassis de lâches :

- Que ceux qui ne sont pas des lâches sortent des rangs tout de suite !!!

Un groupe de matelots d’apparence peu commode s’approcha
d’une manière inquiétante, avec le chef mécanicien à leur tête :

- Des lâches, hein ! Répète un peu pour voir !

Et la bagarre commença. L’Enseigne de Vaisseau, petit, mais taillé
comme un ours, entreprit le combat à main nues. Après une série de
coups de poing mutuellement échangés, le mécanicien s'empara d’un
bock de bière sur une table et le brisa avec une violence inouïe sur le
front de l’Enseigne de vaisseau, lequel, assommé par le choc,
s’effondra, le visage et le crâne couvert de sang…

La compagne de l’officier français, avec sang-froid, se leva
rapidement, sortit un revolver de sa veste, le pointa en direction du
mécanicien, puis, s’approchant, s’adressa à lui ainsi qu'aux matelots
qui le suivaient

- « Vous n’avez pas honte ?! Vous surtout ! VOUS !!!… »

51
Le mécanicien, intimidé par la jeune femme, recula en essuyant ses
mains couvertes d'éclats de verre. Entre temps, l’officier de marine,
qui déjà recouvrait ses esprits, s'était relevé, inondé de sang, pour faire
face à son adversaire :

- « Mettez-le aux fers ! TOUT DE SUITE !!!! »

La situation avait changé, et le mécanicien, accablé, fut mis aux
arrêts. On escorta plus tard la majorité de l'équipage vers un vieux
rafiot du nom de « Lieutenant-de-la-Tour » qui, par les soins de la
Royal Navy, fut rapatrié à Casablanca. Seuls six marins du « Rhin »
décidèrent de rester à bord.

Jean Ayral découvrit très vite qu’il était recruté avec les autres
jeunes « volontaires » pour devenir élèves officiers. Entre temps,
l’autorité du nouveau chef de bord était devenue une évidence
incontestée sur le « Rhin », et le fougueux enseigne de vaisseau était
maintenant appelé par tous « Commandant Péri », un grade qui n’était
aucunement le sien… Le véritable Pacha du bâtiment était un officier
au long cours, le capitaine Cannebotin, qui, fidèle à la compagnie
« Paquet », fit de son mieux pour sauvegarder son navire et sa
cargaison. Cependant, voyant la situation nouvelle à laquelle il devait
faire face, il s’effaça devant son ancien passager, qui de facto, et grâce
à l’appui de ses hôtes anglais, se couronna lui-même seul maître à
bord après Dieu… L'alternative qui s'offrait au vieux capitaine était
simple… Quitter son navire réquisitionné, ou rester comme second du
nouveau pacha, dans l’espoir de retrouver un jour une occasion de
reprendre le commandement de son vaisseau. Il choisit la seconde
option, et prit donc son mal en patience en attendant le moment
favorable…

Le nouveau maître du « Rhin », qui, on l'apprit plus tard, était
corse, s’appelait en fait Claude André Michel Péri et avait la
réputation d’être un « dur-de-dur » foncièrement antifasciste. À
Marseille, où il accosta avec « le Rhin » pour la première fois, avec sa
mystérieuse compagne, Madeleine Guesclin – dont le vrai nom était
Madeleine Bayard – il présenta au commandant Cannebotin un ordre
52
10de mission émis par le F.M.F.5. lui donnant l’instruction formelle de
se mettre sous les ordres de ses deux mystérieux passagers qui étaient
envoyés pour une mission de haute importance en Espagne. Sur ce,
ème« Le Rhin », par ordre du 2 Bureau de la Marine, mit
immédiatement le cap sur Las Palmas, en Espagne, où, entre autres,
était également attendu un navire marchand allemand de 10 000
tonnes, le « Corrientes » suspecté d’être un bâtiment allemand espion.

Après une croisière sans problèmes, le « Rhin » aborda Las Palmas.
Le commandant Cannebotin, qui venait annoncer à Péri leur amarrage
au port espagnol, fut surpris de voir son passager apparaître devant lui
déguisé en pêcheur, et sa compagne habillée comme une pauvresse. Le
malheureux capitaine, décontenancé par les évènements, reçut pour
instruction de rester à l'ancre jusqu'à nouvel ordre. Puis enfin les deux
passagers quittèrent le navire sur le quai espagnol aussi
mystérieusement qu’ils étaient apparus à Marseille… Deux jours plus
tard, on les vit remonter la passerelle du « Rhin », Péri dans son
uniforme d’enseigne de vaisseau français, et la jeune femme en civil.
Le couple paraissait extrêmement nerveux, mais ils ne dirent mot à
personne de leur aventure à terre… L'ordre de mettre le cap sur
Marseille aux aurores fut donné à Cannebotin… Le lendemain matin,
aux premières lueurs du jour, le navire leva l’ancre et quitta enfin Las
Palmas pour Marseille. Soudain, une très violente explosion s’entendit
au loin, si puissante fut-elle que le pont du bateau en fut ébranlé. Alors
que les tôles frémissaient encore sous les vibrations, Péri et sa
compagne descendirent au carré des officiers, avec une satisfaction
évidente, tenant plusieurs bouteilles de champagne sous les bras. La
célébration qui suivit fêtait le succès d’une mission dont on apprit les
détails par le récit d’un Péri devenu soudainement bavard, gai et
souriant…

De retour à Marseille, les deux passagers disparurent encore une
fois sans laisser de trace. Cependant, ils réapparurent le 16 juin 1940
avec de nouveaux ordres de mission qui, cette fois, leur donnaient
pratiquement carte blanche sur le destin du vieux « Rhin » et de son
équipage… Ils commencèrent par marauder tout ce qui pouvait être
volé sur le quai de Marseille sous le regard ébahi des douaniers du

10 ème Annexe du 2 Bureau de la marine, chargé de missions d’espionnage et de
sabotage.
53
port, maintenus en respect et au silence par le revolver fermement
pointé en leur direction par la main de la jeune femme. Enfin, une fois
qu’un butin considérable eût été raflé et chargé à bord, le « Rhin »
leva l’ancre… Le commandant Cannebotin ne savait comment réagir
devant le comportement de « ces fous » qui néanmoins, jouissaient de
la protection du F.M.F.5., et qui, débordant de satisfaction,
claironnaient à tous les échos leur décision de maintenir le « Rhin »
dans la guerre :

- « Ah ! On va la continuer la guerre, nous. Vous allez voir, on va en
faire parler du RHIN ! »

De Marseille, le navire marchant mit alors le cap sur Gibraltar, où
l’autorité de Péri remplaça définitivement celle du commandant
Cannebotin… Une fois le bateau ancré au « Roc », Péri se présenta à
l’Amirauté britannique. Les officiers de la marine anglaise le mirent
aussitôt en contact avec l’Amiral Muselier qui lui aussi était de
passage pour rejoindre l’Angleterre. Ce dernier à peine arrivé à
Gibraltar, montrait une autorité dynamique dans le projet de
poursuivre, depuis la vieille Albion, la guerre contre l’Allemagne.
L’amiral français séduisit immédiatement Péri ; et, de fait, on assista
vite à quelques montées en grade à bord du « Rhin », et si quelques
jeunes recrues - dont Jean Ayral lui-même - avaient été déjà promues
élèves-officiers de marine – pour sa part Claude André Michel Péri fut
élevé au grade de lieutenant de vaisseau par l’amiral français (à la
main si légère). L’enthousiasme était tel que, lorsque Muselier
s’envola pour Londres, l’équipage du « Rhin » poussa des
acclamations et des grands hourras quand son appareil survola le
bord… Ayral observait la bonne humeur et l’allégresse générale à bord
sans vraiment la partager… Après tout, notre pays n'avait-il pas tout
juste perdu la bataille de France et cédé les trois cinquièmes de la
nation à l’ennemi ? La France, disait-on, n’existait que par le
Maréchal Pétain et par le nouveau gouvernement qui avait scellé un
armistice honteux avec l’Allemagne. Oui, il fallait continuer la guerre,
mais sous le pavillon anglais ! Et qu’en était-il du général de Gaulle ?!
Péri affirmait qu’il n’était qu’un simple général épris d’ambition
personnelle, entouré par une poignée d’hommes, trop peu nombreux
pour être pris au sérieux… D’ailleurs, ajoutait-il, les troupes françaises
en Angleterre revenues de Norvège, s’étant résignées à la défaite,
rentraient au pays en refusant, pour la plupart d’entre-elles, de
54
continuer la guerre sous les couleurs de la France Libre ; il en était de
même pour les unités françaises de Dunkerque… Enfin, l’Empire tout
entier se rangeait déjà sous les ordres de Vichy… Plus aucune unité
française ne voulait combattre… La seule façon de vaincre
l’Allemagne, clamait Péri, était de combattre aux côtés des Anglais.
En écoutant ces arguments, Jean Ayral sentait les raisons de son
combat changer. Les arguments qui lui étaient lancés étaient en effet
justifiés par le désarmement généralisé de l’armée française… Par
ailleurs, la vue pathétique des bâtiments français quittant la rade de
Gibraltar en abaissant leurs couleurs devant ces fiers navires anglais,
et de ces troupes polonaises fermement résolue à poursuivre la guerre,
lui donnait maintenant l’impression de s’être engagé dans cette guerre
plus par aventure que par patriotisme : il combattait comme un
étranger parmi les Alliés et non pas comme un Français dans une
armée française. Ce sentiment ne se dissipa que lorsqu'il quitta enfin la
Royal Navy pour les Forces Françaises Libres un an plus tard.

erLe 1 juillet 1940, un événement eut lieu qui libéra l’équipage du
« Rhin » de la monotonie qui pesait sur la vie quotidienne. En effet,
des avions français provenant du Maroc, chargés d’officiers de l’Air et
de civils volontaires, venaient de demander l'autorisation d’atterrir à
Gibraltar. Alors qu'elle leur avait été accordée par les Anglais, la
D.C.A. espagnole ouvrit soudain le feu et abattit un des appareils. Les
autorités espagnoles, qui ne cachaient pas leur sympathie pour
l’Allemagne, clamèrent à cor et à cri avoir tiré avec des balles à blanc.
Mais le corps du pilote de l’avion français abattu au-dessus du détroit
fut retrouvé avec plusieurs balles dans la tête…Triste bilan de ce
drame : quatre tués et un blessé… L’Espagne, dès lors, fut considérée
comme une alliée (non-déclarée) des forces de l’Axe. Quatre jours
plus tard, ce fut au tour des nouvelles données par la radio de secouer
Gibraltar. Jean Ayral, comme tout le monde, apprit le 5 juillet par la
B.B.C. les événements qui avaient eu lieu la veille à Mers-el-Kébir…
L’Amirauté britannique, après l’armistice signé en France, avait formé
une flottille baptisée « the H Force », composée entre autres du
croiseur de bataille « Hood », des cuirassés « Resolution » et
« Valiant » et du porte-avions « Ark Royal ». Elle était sous les ordres
de l'Amiral Somerville, et reçut la mission de se rendre devant la rade
française de Mers-el-Kébir commandée par le vice-amiral Gensoul.

55
À l'aube du 3 juillet 1940, l'Amiral britannique adressa un
ultimatum au vice-amiral français. Ce dernier fut formellement
sommé, sous la menace des canons, de choisir dans un délai de 6
heures, entre la possibilité de rejoindre la Royal Navy dans sa lutte
contre l'Allemagne, de saborder ses bâtiments, ou bien d’accepter de
gagner sous escorte un port britannique, ou américain, ou français
dans les Antilles Françaises. Le vice-amiral français n’étant pas de
nature à accepter la moindre menace, (et encore moins celle venant
d’un officier de marine anglais…), refusa net l’ultimatum…
Cependant, après des échanges directs mais considérablement plus
respectueux et cordiaux, Gensoul convainquit Somerville de prolonger
son délai, et on paraissait s'acheminer vers un compromis dans l’après-
midi du 3 juillet. Malencontreusement, l'adjoint de l’amiral Darlan
informa l’Amiral Gensoul par un communiqué de Toulon qu’une
puissante escadre française était en route pour lui porter secours. Les
Britanniques interceptèrent le message-radio, et Londres – alarmé à
l’idée de faire face à une force navale française égale ou supérieure à
la sienne - ordonna à Somerville d'intervenir sur le champ !

A 16h53, le 4 juillet 1940, la « H Force », sans le moindre
avertissement, ouvrit un feu meurtrier sur les vaisseaux français ancrés
dans la rade… On dira plus tard que cet ordre fut exécuté par des
marins et officiers anglais parfois au bord des larmes et qui ne
cachaient nullement leur honte… Les tirs crachés sur une rade
française prise par traîtrise provenaient d’un croiseur de bataille, de
deux cuirassés, de deux croiseurs et de dix destroyers appuyés par un
porte-avions. La flotte française comptait pour sa part deux croiseurs
de bataille, deux cuirassés, quinze torpilleurs, six destroyers et six
sous-marins. Le croiseur de bataille « Strasbourg » parvint, en dépit du
bombardement anglais, à sortir de la rade et à rejoindre Toulon le
lendemain. Le cuirassé « Bretagne » fut immédiatement atteint par
plusieurs salves à la fois, et coula… Le croiseur de bataille
« Dunkerque » et le cuirassé « Provence » touchés, s'échouèrent. La
partie arrière du contre-torpilleur « Mogador » fut totalement détruite.
Les Anglais, naturellement, faisant face à une flotte désarmée, n'eurent
de leur côté aucune perte…Au total, on compta du côté français, un
cuirassé coulé, un croiseur de bataille et un cuirassé endommagés,
mais bien plus grave : 1 297 marins tués !

56
Au centre, l’amiral Muselier. À sa droite, Claude André Michel Péri (alias Jack
Langlais) (avec un bandage sur la tête – voir page : 51-52). À la gauche de
l’amiral Muselier, Madeleine Bayard (Alias Guesclin, alias Barclay).
À la droite d’André Michel Péri, le Capitaine Cannebotin
(Gibraltar 1940 à bord du RHIN)






Gibraltar (1940)



57