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Histoire de l'empereur Napoléon

De
588 pages

ANDIS que Voltaire et Rousseau, inclinés vers la tombe, allaient être enlevés au siècle qu’ils avaient rempli du bruit de leur nom, et que Mirabeau, destiné à faire passer de la philosophie à l’éloquence politique le sceptre de l’opinion, se rendait fameux par ses excès et ses désordres de jeunesse, en attendant d’obtenir pour son âge mûr la célébrité et la gloire de l’orateur et de l’homme d’État ; la Providence, qui, par des voies dont elle seule a le secret, mène toujours le monde aux fins qu’elle a conçues ; la Providence, qui, dans la succession des générations et des empires, a merveilleusement tout disposé pour le progrès des idées et le succès des grandes révolutions ; la Providence fait naître, dans un coin obscur de la Méditerranée, l’homme qui devait mettre le génie de la guerre au service de l’esprit de réforme, et clore le dix-huitième siècle, déjà si orgueilleux de ses conquêtes rationnelles et de ses triomphes du forum, par des prodiges militaires plus éclatants que tout ce qui avait frappé d’étonnement l’antiquité et le moyen âge.

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Paul-Mathieu Laurent
Histoire de l'empereur Napoléon
PRÉFACE
Napoléon, aux beaux jours de sa toute-puissance, n’ avait trouvé devant lui que des admirateurs et des courtisans. Jamais le prestige d u génie n’avait excité autant d’enthousiasme, jamais le pouvoir n’avait obtenu au tant de soumission et de respect. C’était une fascination universelle ; et le peuple, qui avait vu sortir de ses rangs l’idole qu’encensaient à l’envi les illustrations antiques et les célébrités nouvelles, le peuple prenait sa part des hommages que recevait la majest ueuse personnification de sa volonté et de sa pensée. Cette prosternation générale laissa des traces inef façables dans leMoniteur,il d’où fut facile de les extraire, en 1814, pour en compos er un recueil fort piquant, sous ce titre :ns de lettres, prononcée auOraison funèbre de Bonaparte, par une société de ge Luxembourg, au Palais-Bourbon, au Palais-Royal et a ux Tuileries. Là se trouvaient rapprochés et coordonnés, pour former une curieuse mosaïque, les passages les plus remarquables d’une foule de disco urs exaltant la gloire du héros législateur, et émanant tous de personnages considé rables appartenant aux grands 1 corps de l’État, aux sciences, aux lettres, à la ma gistrature et à l’Église . Mais les jours d’enthousiasme et d’adoration passèr ent. La fortune ayant trahi nos armes, tout défectionna avec la fortune ; tout exce pté le peuple. Le peuple ! pour qui Napoléon sur le trône et Napoléon dans l’exil n’éta ient pas deux personnages différents, mais toujours l’homme unique dont la fi bre répondait à la sienne, le Verbe de l’égalité et le Messie de la Révolution français e en Europe. Les jours néfastes où le peuple resta seul fidèle a u culte de son idole, tandis que le double fléau des invasions et des restaurations pes ait sur la France, ces mauvais jours seraient-ils revenus ? Serions-nous condamnés , après les deux grandes révolutions de 1830 et de 1848, après la solennité nationale de 1840, après tant de manifestations où le suffrage universel a sanctionn é l’apothéose du martyr de Sainte-Hélène, serions-nous condamnés à entendre appeler e ncore Napoléon l’ogre de Corse et les nobles débris des armées de la République et de l’Empire lesbrigands de la Loire ?écrits auxquels nous nousle dirait, à lire certains discours et certains  On contenterons d’opposer ces quelques lignes de Chate aubriand : « Vaines paroles ! dit l’illustre pamphlétaire de 1 814 à la suite d’un éloquent résumé de ses griefs contre Bonaparte ; vaines paroles ! m ieux que personne j’en sens l’inutilité..... Le monde appartient à Bonaparte ; ce que le ravageur n’avait pu achever de conquérir, sa renommée l’usurpe ; vivant, il a m anqué le monde ; mort, il le possède. Vous avez beau réclamer, les générations p assent sans vous écouter..... Le soldat et le citoyen, le républicain et le monarchi ste, le riche et le pauvre, placent également les bustes et les portraits de Napoléon à leurs foyers, dans leurs palais ou dans leurs chaumières ; les anciens vaincus sont d’ accord avec les anciens vainqueurs ; on ne peut faire un pas en Italie qu’o n ne le retrouve ; on ne pénètre pas en Allemagne qu’on ne le rencontre, car dans ce pay s la jeune génération qui le repoussa est passée. Les siècles s’asseyent d’ordin aire devant le portrait d’un grand homme ; ils l’achèvent par un travail long et succe ssif.Le genre humain cette fois n’a pas voulu attendre ;s’est-il trop hâté d’estomper un pastel. Il est temps de peut-être placer en regard de la partie défectueuse de l’idol e la partie achevée. Bonaparte n’est point grand par ses paroles, ses di scours, ses écrits, par l’amour des libertés, qu’il n’a jamais eu et n’a jamais pré tendu établir ; il est grand pour avoir créé un gouvernement régulier et puissant, un code de lois adopté en divers pays, des
cours de justice, des écoles, une administration fo rte, active, intelligente, et sur laquelle nous vivons encore ; il est grand pour avo ir ressuscité, éclairé et géré supérieurement l’Italie ; il est grand pour avoir fait renaître en France l’ordre du sein du chaos, pour avoir relevé les autels, pour avoir réd uit de furieux démagogues, d’orgueilleux savants, des littérateurs anarchiques , des athées voltairiens, des orateurs de carrefours, des égorgeurs de prisons et de rues, des claque-dents de tribunes, de clubs et d’échafauds ; pour les avoir réduits à servir sous lui..... Il est grand surtout pour être né de lui seul, pour avoir su, sans autre autorité que celle de son génie, pour avoir su, lui, se faire obéir par t rente-six millions de sujets à l’époque où aucune illusion n’environne les trônes ; il est grand pour avoir abattu tous les rois ses opposants, pour avoir défait toutes les armées, quelle qu’ait été la différence de leur discipline et de leur valeur ; pour avoir appr is son nom aux peuples sauvages comme aux peuples civilisés ; pour avoir surpassé t ous les vainqueurs qui le précédèrent, pour avoir rempli dix années de tels p rodiges qu’on a peine aujourd’hui à 2 les comprendre . » Ainsi le superbe, l’implacable adversaire qui servi t avec tant d’éclat les haines étrangères et les trahisons domestiques combinées à l’heure fatale contre Napoléon, s’est incliné à son tour devant la grandeur prestig ieuse de l’idole qu’il s’était en vain efforcé de briser ; ainsi Chateaubriand se trouve a voir confondu lui-même d’avance ses plagiaires malavisés quand ils essayent de mett re sous le patronage de toutes les illustrations littéraires de notre temps leur révol te isolée autant qu’insensée contre le cri universel des générations qui s’en vont et des générations qui arrivent. Et cette condamnation à l’impuissance prononcée ave c tant d’entraînement par l’incomparable pamphlétaire de 1814 contre tous les libellistes de toutes les nations acharnés à rapetisser Napoléon, cette condamnation anticipée a été surabondamment confirmée par les autres grandes renommées de ce si ècle, par Byron, Lamennais, Lamartine, Henri Heine, Balzac, V. Hugo, de Vigny, Louis Blanc, Armand Carrel ; par le poëte national, Béranger, dont les chants ne périro nt pas plus que la mémoire de son héros ; par l’historien national, M. Thiers, qui a dit de Napoléon qu’il futle plus grand de tous les hommes ;n, M. Guizot,le plus ancien adversaire politique de Napoléo  par lequel, bien loin d’avoir jamais, dans son hostilit é persévérante contre les traditions de l’Empire, laissé échapper un mot qui pût le rendre solidaire des insensés appliqués de nos jours à escalader le ciel des demi-dieux pour e n chasser le César moderne, qu’ils accusent de s’y être introduit par surprise à la fa veur d’une aberration universelle ; par M. Guizot, disons-nous, lequel a loyalement reconnu dans ses Mémoires, qu’entre les grands hommes ses pareils, Napoléon a été le plus n écessaire à son temps, car nul n’a fait si promptement ni avec tant d’éclat succéd er l’ordre à l’anarchie. Que le génie de ce grand homme n’ait pas été exempt d’erreur ou de faiblesse ; qu’il n’ait pas toujours suivi correctement, dans ses pla ns de réorganisation politique et sociale, la grande ligne tracée en 1789 à la libert é et à l’égalité ; qu’il ait payé son tribut à la faillibilité humaine, c’est ce que nous sommes loin de méconnaître dans le livre que nous réimprimons aujourd’hui, c’est ce qu e nous nous sommes appliqué au contraire à signaler et à blâmer toutes les fois qu e le soldat législateur, en qui la Révolution s’était incarnée, nous a paru avoir trop flatté les préjugés de l’ancien régime et leur avoir fait d’imprudentes concessions . Mais si c’est le droit et le devoir de l’histoire d e se montrer sévère dans le jugement des puissants de la terre, il est indispensable aus si que cette sévérité se maintienne dans les limites de la plus rigoureuse impartialité , et que l’historien, loin de se laisser entraîner à nier le bien qu’il rencontre à côté du mal, et à rabaisser les caractères et
les actes dont la grandeur est incontestable, s’att ache plutôt à en faire ressortir l’influence salutaire sur la destinée des nations e t sur la marche de la civilisation universelle. C’est de cette justice impartiale que nous nous som mes efforcé de nous inspirer, il y a trente ans, en écrivant l’histoire de CELUI que n ous appelâmes alors L’HOMME-PEUPLE, LE VERBE GLORIEUX DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE : qualification que nous maintenons d’autant plus aujourd’hui que la pu issance légendaire du nom de cet HOMME, incessamment ravivée par le vote du seul sou verain impérissable, le PEUPLE, et sagement combinée avec le développement des libertés publiques et des améliorations sociales, nous apparaît toujours comm e le meilleur préservatif pour la France nouvelle contre la périodicité des révolutio ns et les irruptions de l’anarchie, dont le règne éphémère conduirait inévitablement à quelque restauration de l’oligarchie, au très-grand préjudice de la grandeu r nationale et de la démocratie européenne. LAURENT (DE L’ARDÈCHE).
1 Parmi les personnages cités dans ce recueil, on re marque : MM. de Champagny, — de Fontanes, — Lacépède, — Monge, — Cuvier, — Laplace, — Séguier, — François de Neufchâteau, — Portalis, — Chabot de l’Allier, — Re gnault de Saint-Jean d’Angély, — Daru, — Defermon, — Montalivet, — Barbé -Marbois, — Chaptal, — Chabrol, — de Ségur, — Molé, — Lacretelle aîné, — Lacretelle jeune, — Étienne, — et les archevêques et évêques : Lecoz, — Buronzo, — Jacoupy, — Rohan Chabot, etc., etc. Deux phrases empruntées à cette apologie collective suffiront pour résumer éloquemment la pensée admirative qui s’y trouve exp rimée sous mille formes différentes : « Grâce à son génie, avait dit Laplace en 1813, l’E urope entière ne formera bientôt qu’une immense famille, unie par la même religion, le même code de lois et les mêmes mesures ; et la postérité, qui jouira pleinem ent de ces avantages, ne prononcera qu’avec admiration le nom du héros son b ienfaiteur. » « Si un homme du siècle des Médicis ou du siècle de Louis XIV revenait sur la terre, disait à la même époque M. le comte Molé, et qu’à l a vue de tant de merveilles il demandât combien de règnes glorieux, de siècles de paix il a fallu pour les produire, vous répondriez qu’il a suffi de douze années de gu erre et d’UN SEUL HOMME. ». Et quand l’illustre savant et l’éminent homme d’Éta t réfutaient ainsi d’avance les futurs détracteurs de Napoléon qui devaient un demi -siècle plus tard tenter, par un excès d’audace, d’abriter leur dénigrement systémat ique derrière l’autorité des grandes renommées contemporaines, un jeune poëte, d estiné à monter au premier rang des orateurs de ce siècle, Berryer, venait de traduire en vers héroïques l’enthousiasme des sénateurs, des ministres, des tr ibuns, des académiciens et des évêques. On lisait dans cet essai poétique la strop he suivante :
Favorisé des dieux, armé de leur puissance, Un héros à jamais l’idole de la France, Un héros le modèle et le vengeur des rois, Au bruit de son courroux, au bruit de ses exploits, * Des enfants d’Érinnys chassant l’indigne horde,
A son char triomphal enchaîna la Discorde. Guerrier législateur, les peuples, à sa voix, Ont reçonnu leur maître, ont adopté ses loix... Vivez, prince, vivez, pour faire des heureux ; Tige en héros féconde, arbre majestueux, Déployez vos rameaux, et croissant d’âge en âge, Protégez l’univers sous votre auguste ombrage. (QUÉRARD,Litt. franc.,t. I, p. 366, 367.)
er * Au 18 brumaire, Napoléon I avait expulsé une majorité républicaine, M. Berryer l’en glorifie ; M. le duc de Broglie en a fait autant dans son discours de réception à l’Académie française. Au 2 décembre, c’est une majorité royaliste que Napoléon III expulsa ; M. de Broglie et M. Berryer en ont gardé un ressentiment implacable.
2Mémoires d’outre-tombe,t. VII, p. 125 et suivantes.
INTRODUCTION
ES hommes ne manquent jamais aux circonstances, a d it Montesquieu. Toutes les fois que le monde a eu besoin d’une pens ée nouvelle, pour ne pas périr avec les croyances, les institutions e t les empires dont la vitalité était épuisée et la destinée accomplie, il s’est trouvé des spéculateurs transcendants, dont on a fait, suivant les temps et suivant la profondeur ou l’élévation de leur génie, des die ux, des prophètes ou des sages ; il s’est trouvé des penseurs sublimes p our concevoir l’idée génératrice, dans l’isolement et le mystère de l’in spiration ; des philosophes pour l’enseigner dans les écoles, des tribuns pour la po rter sur la place publique, des législateurs pour lui donner la consécration politi que, et des conquérants pour étendre la sphère de sa propagation et de sa puissance. Jusqu’à présent, ce n’est guère, il est vrai, pour cette coopération, souvent involontaire, à l’œuvre de la civilisation universe lle, que les grands capitaines de l’antiquité et des temps modernes ont obtenu l’admi ration de leurs contemporains et de la postérité. Le nombre ou l’éclat des triomphes , l’art de gagner des batailles, la science des retraites, le mérite des difficultés va incues et des dangers bravés, les gigantesques expéditions et les vastes conquêtes, t out ce qui relève le génie et donne l’illustration militaire, voilà ce que l’histoire a surtout mis en relief, et ce qui éblouit encore les peuples, dans la vie des hommes extraord inaires qui ruinent ou fondent des empires par la puissance des armes. Aussi, à dé faut de comprendre la valeur philosophique de leur propagande meurtrière, et pou r ne savoir reconnaître en eux que de magnifiques dévastateurs, combien d’écrivain s célèbres, affectant le paradoxe et bravant l’engouement et le préjugé classiques, o nt-ils essayé de renverser le piédestal de leurs statues et de fronder l’autorité des siècles ! C’est ainsi que Rousseau le lyrique a refusé;d’admirer dans Alexandre ce qu’il abhorre en Attila  et que Boileau, si prodigue d’encens envers Louis XIV, n’a voulu voir dans le disciple d’Aristote, vainqueur de Darius, qu’un écervelé qui mit l’Asie en cendres. Cette réprobation absolue, de si haut qu’elle vienn e, manque de raison et d’équité. Si l’on n’a pas assez songé aux désastres de la gue rre, dans l’apothéose des guerriers ; si, en exaltant l’héroïsme du soldat, o n ne s’est pas assez souvenu que,
Près de la borne où chaque État commence, Aucun épi n’est pur de sang humain ;
BÉRANGER.
ce serait combattre cette exagération apologétique par une autre exagération, plus injuste et moins excusable peut-être, que de nier c omplétement la légitimité de la gloire militaire, que de ne considérer l’immortelle renommée des conquérants que comme une longue surprise faite à l’humanité, comme le produit d’un prestige funeste
et d’une fascination séculaire. Que l’on proclame, à bon droit, la supériorité rati onnelle de notre époque sur les âges antérieurs, ce n’est pas nous, sectateurs zélé s et persévérants de la perfectibilité humaine, qui hésiterons à la reconnaître. Mais il y aurait par trop d’orgueil, au temps présent, à supposer que le monde n’est raisonnable que d’hier, et à taxer le temps passé d’aberration et d’insanie dans ses jugements historiques et ses opinions rationnelles le plus universellement et le plus anc iennement accrédités. Quand les peuples ont accordé, avec tant de constance et d’un animité, au grand homme de guerre, l’ovation pendant sa vie, et les honneurs d u Panthéon à sa mort, ce n’est pas la séduction de la gloire qui les a poussés toute s eule à cette admiration et à cette reconnaissance inaltérables. A l’influence du prodi ge sur les nobles cœurs et les imaginations ardentes, se joignait la prévision ins tinctive que les hauts faits et les événements immenses, qui enflammaient les âmes géné reuses et recevaient partout la sanction de l’enthousiasme populaire, loin d’êtr e perdus pour la sainte cause du progrès social, et de ne jeter qu’un stérile éclat sur la carrière de quelques nations ou de quelques hommes, auraient nécessairement des con séquences non moins utiles à la famille humaine tout entière que glorieuses pour quelques-uns de ses membres. En effet, que le peuple d’Égypte déborde sur l’Asie , ou qu’il établisse ses colonies victorieuses dans les îles et sur le continent de l a Grèce, c’est la civilisation de Thèbes et de Memphis qui marche à la suite de Sésostris ou de Cécrops. Que l’épée d’Alexandre brise le trône de Cyrus et s oumette l’Orient jusqu’à l’Inde, c’est la civilisation d’Athènes qui triomphe sous l e nom et par le bras de l’élève du Stagyrite ; c’est le siècle de Périclès dont la con quête traîne après elle la trace lumineuse ; c’est l’art et la science de l’Attique, c’est la philosophie de l’Académie et du Lycée, dont la victoire étend le reflet dans des contrées lointaines et de vastes empires. Que César subjugue le Parthe et le Germain, qu’il p lante les aigles romaines du sommet du Caucase aux monts de la Calédonie ; qu’il passe des Gaules en Italie, de Rome en Macédoine, des plaines de Pharsale aux côte s d’Afrique, des ruines de Carthage aux bords du Nil et de l’Euxin ; qu’il fra nchisse tour à tour le Bosphore et le Rhin, le Taurus et les Alpes, l’Atlas et les Pyréné es ; dans toutes ces courses triomphales, il ne fait que promener, sous la prote ction de sa gloire personnelle, le nom, la langue, les mœurs, la civilisation de Rome ; il porte avec lui le siècle d’Auguste, qui est près d’éclore ; il initie les pe uples idolâtres à ce scepticisme qui ne permet plus aux augures romains de se regarder sans rire ; il fonde la plus grande unité politique que la terre ait connue, et prépare , par la fusion de vingt royaumes en un seul empire, l’établissement de l’immense associ ation que l’Église chrétienne doit former dans l’ordre spirituel. Jaloux d’égaler ou d e surpasser Alexandre, qu’il admire, et de continuer l’œuvre des tribuns dont il a recue illi l’héritage, il agrandit, par les prodiges du glaive, la sphère où va se développer p acifiquement une doctrine qui, mieux que les Gracques et Marius, saura relever les humbles et abaisser les superbes. Eh bien ! de tous ces magnifiques conquérants, nul n’a autant secondé que Napoléon, par ses armes victorieuses, les grands en seignements, les initiations pratiques et toutes les communications civilisatric es que la guerre établit entre les peuples. Si Alexandre porte avec lui le siècle de P ériclès, et César celui d’Auguste ; s’ils sont accompagnés l’un et l’autre dans leurs t riomphes par le génie d’Homère et de Sophocle, de Platon et d’Aristote, de Cicéron et de Lucrèce, de Virgile et d’Horace, Napoléon porte avec lui trois siècles que les arts, les sciences et la philosophie ont
également illustrés, et son entourage n’est pas moi ns brillant que celui de ses devanciers. Il traverse l’Europe avec Montaigne et Descartes, avec Corneille et Racine, avec Voltaire et Rousseau. Son quartier gén éral forme une véritable université ambulante, où préside l’esprit du dix-huitième sièc le, et qui visite les nations arriérées du Septentrion et du Midi pour les soumettre à l’in fluence des mœurs et des doctrines de la nation que le monde policé reconnaît pour sa REINE. Il a beau caresser en France les souvenirs de l’aristocratie et flatter l es préjugés monarchiques par un replâtrage éphémère d’institutions croulées sous le poids de la vétusté, il n’en est pas moins le plus puissant des démocrates, le plus redo utable des novateurs, le propagandiste le plus dangereux pour la vieille Eur ope, le représentant et leverbe de cette grande révolution dont Mirabeau donna le sign al avec les foudres de l’éloquence, que le comité de salut public défendit avec les foudres de la terreur, et que lui, Napoléon, doit raffermir et propager avec les foudres de la guerre ; révolution qu’on appelafrançaise à son berceau, mais qui a déjà suffisamment montré , en grandissant, qu’elle était destinée à devenir UNIVE RSELLE. Voilà l’homme prodigieux dans lequel les gens de co ur, les oisifs de salon et les oligarques de village ne savaient et ne voulaient v oir qu’un despote odieux et un conquérant insatiable, tandis que l’artisan, le lab oureur et le soldat, dont l’instinct était plus sûr que le rationalisme de ces vains et impuis sants critiques, voyaient et voient encore en lui l’homme-peuple,ou le protégé de Dieu, le produit le plus l’envoyé glorieux de l’émancipation politique du mérite et d u génie, la personnification de l’esprit d’égalité qui régnait dans l’administratio n et dans les camps, et qui travaille aujourd’hui la société européenne tout entière. Voilà l’homme dont le souvenir sera gardé religieus ement sous le chaume, selon l’expression du plus populaire de nos poëtes. Voilà l’homme dont nous essayons de refaire succinc tement l’histoire et de résumer la vie, après tant d’histoires, de biographies et d e mémoires, dans lesquels l’esprit de parti a épuisé toutes les formules hyperboliques de la louange ou de la haine.