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Histoire de la CGT-FO et de son union départementale de Paris (1895-2009)

De
700 pages

Ce livre est l'histoire de la CGT-FO des origines en 1895 à Limoges, avec Léon Jouhaux, à 2009. C'est l'histoire de plus d'un siècle de luttes sociales, des succès et des échecs, du bilan, vital pour la démocratie, du syndicalisme libre et indépendant.

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Ajouté le : 01 janvier 2010
Lecture(s) : 234
EAN13 : 9782336263373
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Histoire de la CGT -FO
et de son Union Départementale de Paris

1895-2009

MOUVEMENT SOCIAL ET LAICITE
Collection dirigée par Marc Blondel, Gabriel Gaudy, Jean- Marc Schiappa, Jean-Jacques Marie et Gérard da Silva

La collection Mouvement Social et Laïcité répond à un besoin: donner la parole à des militants, figures connues, méconnues ou anonymes du combat syndical et laïque et faire entendre la voix des luttes populaires. Ce faisant, elle s'inscrit dans une tradition vivace, depuis les Lumières et l'établissement de la République. Elle incarne l'alternative, tant au libéralisme qu'au retour à l'inégalité devant la loi, prônée sous le nom de « communautarisme ». Elle propose aussi bien des ouvrages de synthèse historique, sur la « longue durée» que des monographies thématiques ou biographiques. Elle entend montrer l'actualité de la laïcité, de la séparation intégrale des Eglises et de l'Etat. Comme celle des luttes syndicales pour l'égalité des droits, qui est nécessairement l'égalité réalisée par les services publics et sociaux de l'Etat. Face à J'échec présent du libéralisme totalitaire, Mouvement Social et Laïcité entend signifier que l'alternative existe et, en fait, depuis longtcmps, en toute légitimité démocratique, pour la justice sociale et l'émancipation de toutes et de tous, ici et maintenant.

Le présent ouvrage inaugure la collection

GÉRARD DA SIL VA

Histoire de la CGT -FO
et de son Union Départementale de Paris

1895-2009

Préface de Jean-Claude Mailly et Marc Blondel Postface de Gabriel Gaudy

L'HARMATTAN

@

L'HARMATTAN,

2009 75005 Paris

5-7, rue de l'École-Polytechnique;

http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan@wanadoo.fr harmattan I@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-1075 1-9 EAN : 9782296107519

PREFACE
Il y a quelques semaines, courant juillet, à l'initiative de la municipalité d'Aubervilliers, localité de la Seine-Saint-Denis, de tradition ouvrière, nous

avons participé à un colloque, ouvert au public, sur Léon JOUHAUX. En effet, Léon JOUHAUX, le militant syndicaliste français le plus connu et respecté au niveau national et international, a été domicilié dans cette ville durant 32 années, il a d'ailleurs commencé sa carrière professionnelle à la manufacture des allumettes où sont installés, actuellement, les locaux de la Documentation Française, c'est sur ces lieux qu'il fit ses premières armes syndicales et ses premières grèves. Le Maire actuel de cette commune, Jacques SALVA TOR, utilisant le centenaire de l'élection de Léon JOUHAUX au secrétariat général de la vieille CGT, le 12 juillet 1909, pour tenir ce colloque le 12/7/2009, l'association les amis de Léon Jouhaux et le centre de documentation confédéral Ventejol, ont activement participé à cette manifestation ainsi que différents universitaires, notamment des collaborateurs du dictionnaire MAITRON, des représentants du BIT et du Conseil Economique et Social. A l'occasion des recherches auxquelles nous avons tous plus ou moins participé pour préparer cette activité, nous avons constaté combien la connaissance de I'histoire de notre organisation syndicale la CGT -FO, était incomplète ou plus exactement statique, elle existe, bien entendu, mais n'a été publiquement exploitée que rarement. D'autres organisations syndicales voire politiques, ont régulièrement publié des travaux d'auteurs et d'historiens qui relatent l'histoire du mouvement syndical en France, voire dans le contexte international, par définition sous la vision de leur organisation. De notre côté, en dehors du travail considérable effectué par notre camarade Georges VIDALENC dans son ouvrage: 5
«

La classe ouvrière et le syndicalisme

en France» qui relate l'évolution du monde du travail de 1789 à 1965, des travaux de recherches ont été effectués à l'occasion d'anniversaires, de

cérémonies commémoratives voire de congrès. Généralement, il s'agit de présentations légères à des fins de propagande, la mémoire collective étant très perméable à l'oubli, si elles sont utiles, ces présentations n'ont cependant aucune ambition historique. D'autres militants, enfin, ont soit au niveau local ou professionnel, raconté les conditions dans lesquelles notre Confédération s'est créée et témoigné de son action. Et nous détenons, fort heureusement, le témoignage, publié parfois, de

responsables nationaux tcls que nos prédécesseurs Robert BOTHEREAU et
André BERGERON.

C'est donc pour répondre à un besoin, que nous avons soutenu et encouragé la rédaction et la publication du présent ouvrage qui se veut I'histoire de la CGTFORCE OUVRIERE.

Comme le lecteur pourra le constater, l'auteur, un militant aux capacités littéraires incontestables, a, fort opportunément, jugé utile de replacer notre histoire dans l'évolution de la société française, depuis la naissance du

mouvement syndical confédéré, jusqu'aux activités politiques, économiques et sociales contemporaines. Nous ne sommes pas nés cn 1947, nous sommes le produit de militants qui dès 1895 ont les premiers compris que la classe ouvrière devait s'organiser, s'exprimer, afin de satisfaire ses besoins et de gagner leur dignité. Nous avons, durant de longues années, influencé la ligne de conduite dc la vieille CGT. Comme l'analyse précisément la Charte d'Amiens, adoptée en 1906, le

mouvement syndical doit être libre de son comportement et de son action qu'il doit définir lui-même. Et c'est toute l'histoirc du syndicalisme français, il a régulièrement été

confronté aux volontés extérieures, de soumission. C'est ce qui explique les 6

différentes scissions, et ce qu'il faut comprendre, c'est que la dernière, celle de notre création, était inéluctable sauf à abandonner toute liberté; elle était justifiée par la fidélité au mouvement syndical authentique, ce qui explique la réponse de Robert BOTHEREAU à Benoit FRACHON «Nous continuons la CGT », ce qui justifie aussi l'engagement de Léon Jouhaux. Dès lors, il nous semble opportun, sans nous substituer à l'auteur, de rappeler que le choix de notre sigle CGT-FO manifeste clairement la revendication de rester fidèle à la Confédération Générale du Travail de 1895 et à l'action des militants résistants à l'oppresseur nazi durant la seconde guerre mondiale,

rassemblés sous le journal

«

Résistance Ouvrière », tout comme il nous semble

nécessaire d'indiquer l'engagement exceptionnel, parce que politique, de 1969 lorsque la Confédération a appelé à voter NON au référendum ayant pour objet de mettre en place un Sénat Economique et Social comprenant les représentants syndicaux, le syndicalisme se trouvant ainsi intégré dans la gestion de la chose publique. Enfin, et ce n'est pas une forme de rhétorique, il est bon de préciser que le statut actuel fixe comme objectif de mettre un terme à l'exploitation capitaliste, ce qui continue, notamment en ces années de crise, à être un but indispensable à la libération des travailleurs. La conjugaison entre cette aspiration révolutionnaire et une pratique réformiste est un des marqueurs de la CGT-FO.
La lecture attentive du livre de notre camarade Gérard DA SILVA permettra de constater la fidélité des militants et responsables de la CGT-FO aux pratiques et

orientations traditionnelles, on ne mesure pas toujours les comportements agressifs, pour ne pas dire plus, envers les militants qui revendiquaient la négociation des conventions collectives par exemple, la mise en place de systèmes de protection sociale ou plus encore l'indépendance syndicale, ils furent non seulement insultés, mais parfois molestés. Avoir la volonté de construire, avec la classe ouvrière, un instrument de lutte permanent qui regrouperait l'ensemble des salariés, quels que soient leurs 7

convictions, leurs engagements politiques ou religieux, telle est et reste l'ambition de la CGT-FORCE OUVRIERE. Quels que soient les avatars politiques ou sociétaux, le mouvement syndical persistera, nonobstant les pressions, voire les réformes juridiques, qui tendent à en faire un auxiliaire de l'Etat voire son subsidiaire. On ne soumettra pas la classe ouvrière. Il nous appartient enfin de préciser que ce travail ne prétend pas être exhaustif, il est comme tous les livres historiques, rédigé sous un angle particulier, celui du rédacteur, militant de la Région Parisienne. Il crée donc tout naturellement le lien entre les structures confédérales et celle de la capitale. Nous nous félicitons de cette initiative prise par l'Union départementale de Paris et son secrétaire général, Gabriel GAUDY. Dans l'histoire du monde du travail comme dans la vie de tous les jours, nous avons besoin de prendre en compte les faits avérés et non des positions et jugements fondés sur l'idéologie ou les dogmes, c'est cc que ce livre tente de démontrer. Bonne lecture et n'hésitez pas à en discuter avec les camarades syndicalistes.

Jean-Claude

MAILLY

Secrétaire général

de la CGT-Fa

Marc BLONDEL ex Secrétaire général

de la CGT-Fa

8

PRESENTATION
«

Je ne puis passer ma vie en courbettes devant les Puissants
cela me soulève le cœur» Li Bai, poète chinois (701-762)

Ce livre est l'histoire de la CGT- FO, de ses origines à nos jours. C'està-dire de la fondation, en 1895, à Limoges, de la CGT, dont le secrétaire général sera, de 1909 à 1947, Léon Jouhaux, lequel deviendra le président de la CGTFO, de 1947 à 1954. Soit lorsque la tendance communiste, dirigée par Benoit Frachon, minoritaire dans les années 1920 (au point de scissionner et de fonder la CGTU), deviendra majoritaire dans l'immédiat après guerre. Par la même, il s'agit de l'histoire du syndicalisme indépendant, tel que défini par la Charte d'Amiens et dont la CGT-Fa, par son refus de tout lien organique avec un parti politique, est la continuatrice, depuis 1895. En ce sens, ce livre diffère de ceux qui, commençant l'histoire de l'organisation syndicale, seulement depuis 1947, ne donnent pas à comprendre la continuité, avec les mêmes acteurs, de la CGT ditc « confédérée» à la CGT -FO. La première partie, qui va des années 1880 à 1947, suit les congrès majeurs de la CGT, l'arrivée de Jouhaux à sa tête, en 1909, la position vis-à-vis de l' «Union sacrée », le Programme de 1919 de la CGT, la scission de 1922 consécutive à la fondation du Parti communiste, le Plan de 1934, la réunification dans le cadre du Front populaire, les enjeux autour de l'Espagne, des accords de Munich, le positionnement vis-à-vis du régime de Vichy, la Résistance. Les sources utilisées, d'abord militantes, tiennent compte des débats et des versions souvent données et parfois inexactes voire diffamatoires (en particulier avec un enjeu tcl Vichy) en différents ouvrages commentés. La seconde partie, qui va de décembre 1947 à décembre 2007(avec un propos plus général jusqu'en 2009), est l'histoire de la CGT- FO, avec des sources syndicales et militantes. Pour l'ensemble de l'ouvrage, les références à la presse et aux médias sont constantes, afin de mesurer l'impact des débats et des enjeux. L'articulation du livre mêle trois niveaux: l' histoire de la Confédération, l'histoire de l'Union départementale de Paris, la relation des pratiques militantes dans les entreprises et dans la rue. L'ensemble se retrouvant, dans les luttes revendicatives, des voix de militants de «base» liées, à égalité, à celles des dirigeants syndicaux, mais, aussi bien politiques. C'est l'histoire de plus d'un siècle de luttes sociales qui entend retentir en ces pages, celles des revendications, des succès et des échecs, du bilan, vital pour la démocratie, du combat du syndicalisme libre et indépendant, où la «base» est tout aussi déterminante que les orientations de congrès. La table des matières permet de

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suivre, par la chronologie et la thématique, l'ensemble des événements, fameux ou oubliés, ayant marqué la vie syndicale. L'ouvrage étant dans la « longue durée », chère à Braudel, peut faire apparaître, avec quelque certitude, des constantes, tant dans les revendications syndicales que dans l'opposition qui leur est faite. Ainsi le débat sur les retraites était déjà de même nature en 1910 qu'en 2009! La constante est l'antagonisme des intérêts de classes sociales différentes. La constante pour la classe populaire organisée est la revendication de la justice sociale, au nom du principe d'égalité contre tout dumping social et fiscal et pour un cadre collectif du progrès social. La constante pour la minorité possédante est de vouloir détruire toute législation sociale pour bénéficier, à l'inverse de l'égalité devant la loi, de privilèges et d'exceptions tant sur le plan fiscal que social, allant jusqu'à la négation des droits des travailleurs. S'il est des moments historiques où la compréhension de la société comme composée de classes aux intérêts divergents, est un fait que nul n'entend nier (de Smith à Guizot, puis Marx et Jaurès), il en est d'autres où la négation de la lutte des classes coïncide, en fait, avec la destruction du droit social, la reconstitution de privilèges, la mise en place d'une société inégalitaire. Il en est ainsi du libéralisme, de son impact idéologique, inversement proportionnel à ses réalisations et de son sempiternel retour, sous le nom de
«

modernisation», à l'Ancien Régime. Sur le plus long terme, il apparaît, qu'il

n'y a rien de nouveau, ni de moderne ces dernières années. C'est le débat grec antique, entre démocratie (égalité devant la loi) et oligarchie (inégalité devant la loi- ou exceptions à l'égalité pour une minorité jusqu'à devenir inégalité) qui perdure, aujourd'hui comme au siècle où fut fondé le syndicalisme indépendant. 11s'agit toujours de choisir entre deux sociétés, l'une fondée sur le droit égal pour tous, l'autre sur des privilèges pour une minorité et la misère pour l'écrasante majorité. A un moment historique donné, le syndicalisme indépendant a été fondé pour imposer la justice sociale. Grâce à lui des droits sociaux ont été mis en place, en particulier en 1936- 1937 et à la Libération. Les tenants de l'ordre social ancien à privilèges, toujours tentés par le retour à l'Ancien Régime, n'ont eu de cesse, depuis la fin des années 1980, de vouloir détruire tout l'édifice social construit par le Front populaire et la Résistance. Et sur bien des points ils y sont parvenus, sans admettre que la destruction du salariat et de ses droits, pouvait, liée à la financiarisation de l'économie, conduire à la crise interne de leur idéologie d'Ancien Régime, le libéralisme économique. Le patronat a, selon ses propres dires, programmé, avec la loi sur la « représentativité» de 2008, la fin de la « négociation collective », c'est-à-dire la fin, à terme, de la raison d'être du syndicalisme, lequel a toujours lutté pour le droit collectif égal pour tous, contre l'individualisation des droits, vecteur de toutes les inégalités. C'est un nouveau défi pour le syndicalisme indépendant, pour la CGT-FO, tant au plan national qu'international. Car cette remise en cause, initiée aux EtatsUnis, est internationale.

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Ce qui est certain, c'est que, si les instruments de lutte pour la justice et l'égalité sociale peuvent changer avec le temps, la légitimité de la lutte est de tous les temps, du temps de pharaon (on le verra) comme de nos jours. Vouloir détruire une structure de lutte, le syndicalisme libre, est, pour cela un leurre car la lutte des classes ne saurait être niée, naissant de la misère et de l'exploitation, de l'injustice sociale organisée. Telle est la leçon de ce livre, nullement originale, mais qui s'inscrit, au contraire, dans une tradition séculaire. Elle indique que, par temps de crise

économique et idéologique, telle celle des années présentes, où une

«

pensée

unique» veut interdire tout débat et toute alternative (au point de bafouer la démocratie, lorsque les peuples hollandais et français ont refusé, en 2005, le Traité constitutionnel), il est vital que le syndicalisme indépendant demeure sur ces positions, maintienne et propose une alternative. Tant il est fondamental de soutenir que la démocratie (inspirée de Keynes, a fortiori de Jaurès, sans doute de Jouhaux...) sous sa forme de justice sociale demeure comme alternative de pleine actualité et de justice pour tous. Et qu'il est illusoire et illégitime de trahir cette cause, en passant sous les fourches caudines du libéralisme, dont l'échec historique, depuis 1715 et Law, a toujours été inéluctable. L'échec du libéralisme n'est que retardé (après les krachs de 1987, 1998 et celui, à compter de 2008), c'est pourquoi il est vital de maintenir l'alternative, pour le moment de son échec. A ce moment, il aura été légitime et remarquable de ne s'être pas « converti» au libéralisme de la prétendue « concurrence libre et non faussée» et de l'antidémocratique « principe de subsidiarité ». Et il sera déplorable d'avoir collaboré à la tentative de liquidation du syndicalisme et, partant, de la démocratie sociale. Ainsi ce livre ne s'inscrit pas à contre - courant de la mode éphémère du libéralisme, mais en une tradition plus ancienne et présente: maintenir l'alternative sociaIe et démocratique pour la justice sociale ici et maintenant. Il est à la fois de type historique (telle précédent ouvrage de l'auteur sur L'affaire Mortara et ['antisémitisme chrétien) et s'inscrit dans un cadre classique d'établissement des sources (y compris opposées) et des faits et de leur discussion, sur la « longue durée », en leur chronologie. Si l'auteur est docteur es lettres (thèse de troisième cycle et thèse d'Etat), le livre est aussi militant, entendant moins suivre une ligne spécifique, que s'inspirer, synthétiquement, de la Charte d'Amiens, de l'enseignement libertaire des fondateurs de la CGT et de celui de Jouhaux, à compter du Programme de 1919 de la CGT (spécialement en conclusion), puis de l'ensemble des luttes sociales, y compris les plus récentes. Après avoir milité à la CGT, l'auteur a rejoint en 1985, la CGT-FO et a eu des responsabilités syndicales en entreprise. Ce qui rend compte du ton du livre, dans la tradition de Rabelais et de Voltaire (ou de Li Bai...)et n'hésite pas, si un gouvernement fait une politique de «commis» de l'oligarchie privilégiée, à utiliser le terme approprié et ne pas feindre d'user d'une imaginaire « neutralité axiologique », dont Rabelais avait marqué les limites et 11

les raisons de carrière. D'autant que pour les luttes récentes (depuis 1968), il arrive que l'auteur ait été présent et que les sources soient vécues. Pour que l'usage des sources et l'établissement des faits, conduisent à l'harmonie du ton et de la rigueur. Remerciements: Je tiens à remercier Gabriel Gaudy, secrétaire de l'UD Fa de Paris, qui est à l'origine de ce livre, m'en ayant confié la rédaction, avec accès aux archives de l'UD. Je remercie Jean- Claude Mailly, secrétaire général de la CGT-Fa, qui a bien voulu m'encourager dans l'entreprise. Mes remerciements particuliers aux cinq lecteurs du manuscrit pour leurs remarques, critiques et suggestions. Soit, dans l'ordre de lecture, Jean Garabuau, Roger Sandri, ainsi que Jean- Jacques Marie et Pierre Levasseur; ces deux derniers m'ayant permis de consulter les remarquahles archives du Cermtri. Je remercie spécialement pour ultime et patient lecteur, Marc Blondel, qui a bien voulu être à l'origine de la préface. Ayant pu consulter les archives du fonds Jouhaux au centre Ventejol de la CGTFa, j'en remercie pour leur aimable accueil, Pascale Rubin et Isabelle Turpin. Je remercie Brice Bellon pour son soutien matériel. Je remercie Jacqueline Becker pour nos discussions fructueuses et l'accès aux archives du SNEPEP. Je remercie également Henri Euzen pour son suivi de la rédaction du livre, William Richier pour nos discussions sur la «nouvelle gauche », dont il est spécialiste et Alain Leblay pour ses photographies et son coup d'oeil. Je remercie Marc Silberstein, éditeur de L'Affaire Mortara et qui s'était engagé, à bon droit, à être l'éditeur de ce livre. Je remercie, Beatriz Avila Vasconcelos, spécialiste de l'histoire de l'esclavage (cf. chez Ruprecht, son livre sur l'esclavage dans l'œuvre d'Apulée) pour les documents, quant à l'esclavage présent au Brésil. Je remercie, en constante présence, Claudine Schalck. Je songe, enfin, à mon institutrice et à mes instituteurs de ('école de la Ballastière de Hagondange-Cité, puis de Terrasson. Et également, en mémoire, avec ma mère Eva et ma sœur Danielle, à mon père, Manuel, et son cousin, Antoine (décédé lors d'un tragique accident du travail), ouvriers du bâtiment, venus d'un autre pays, et qui avaient enchanté maints bals campagnards, au Portugal, le premier au banjo, le second à l'accordéon; ainsi qu'à mes grands parents maternels, Marthe et Emile Roudergues, paysans du Lot, attachés à la terre et qui surent, par un labeur constant, s'élever hors de l'indigence. Ce livre est commémoratif, écrit pour le centenaire de l'arrivée de Léon Jouhaux à la tête de la CGT, en 1909. Il est dédié à la mémoire de Iqbal Masih, militant de 12 ans contre le travail des enfants, dont il était une des victimes au Pakistan, et qui fut assassiné, pour cela et en toute impunité, le 16 avril 1995.

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INTRODUCTION
Combattre pour la justice tant que l'injustice existera

«Le troisième grand résultat de l'affranchissement des communes, c'est la lutte des classe!>~lutte qui remplit l'histoire moderne. L'Europe moderne est née de la lutte des classes de la société» F. Guizot, Histoire de la civilisation européenne, 1828

Depuis que l'injustice existe, le combat pour la justice a commencé. 11 en sera toujours ainsi. Telle est la raison d'être, aujourd'hui comme hier, des luttes sociales et du syndicalisme indépendant.
Lutter pour la justice et l'égalité, un combat de tous les temps et en tous lieux

Au demeurant, dès la plus haute Antiquité, dès la Mésopotamie et Sumer et les premiers documents écrits conservés, la question de la justice de l'égalité était posée:
« Lorsque arriva la seconde année, on vida les greniers; Lorsque arriva la troisième, tous les traits s'étaient altérés d'inanition;

Lorsque arriva la quatrième, les gens tenaient de moins en moins de place
Leurs larges épaules contractées, ils déambulaient accablés par les rues f...J

Lorsque arriva la sixième, on servit les filles pour repas et les fils pour pitance... Une maison dévorait l'autre... ». Ces vers sont extraits du Poème d'Atrahasîs, fameux livre paléo -babylonien, vieux de 3700 ans (cfJ. Bottero et S.N Kramer, Lorsque les dieux faisaient l'homme, p.557, V 2. vers 10 à 26, ed.Gallimard). Le même S. N Kramer, attirait l'attention sur la déesse de Lagash, Nansche, ainsi célébrée: «Celle qui connaît l'orphelin, celle qui connaît la veuve, celle qui connaît l'oppression de l'homme par l'homme, qui est la mère de l'orphelin. Nansche prend soin de la veuve, Fait rendre la justice au plus pauvre. Elle est la reine qui attire le réfugié dans son giron. Et qui trouve un abri pour le faible ». Faire rendre la justice au plus pauvre, voilà le but depuis que l'humanité s'est organisée en société. A preuve, au plan social, dès l'Egypte antique nous savons que des révoltes, souvent longues, ont existé, y compris contre le pouvoir prétendu de droit divin du pharaon. Ainsi, suite au long règne du pharaon Pépi II, (sous la sixième 13

dynastie, soit de moins 2350 à - 22(0) s'installa

«

une oligarchie de privilégiés

qui exigèrent une participation de plus en plus importante dans la direction du pays. Le pouvoir se décentralisa au profit des nobles qui transformèrent leur nomes (provinces) respectifs en petits royaumes indépendants et des prêtres qui organisèrent les domaines des temples en seigneuries, créant ainsi une économie privée et autarcique nuisible à tous. L'excès des abus, l'insolente injustice de la répartition des charges, la brutalité des collecteurs d'impôts créèrent un mécontentement des classes opprimées. Le pays, moins bien géré, s'appauvrit. Les ouvriers qui étaient payés en nature, ne le furent plus régulièrement et de moins en moins, le climat social explosif et la première grande révolution sociale de l'antiquité bouleversa l'Egypte du Nord. A Memphi!>~ capitale du royaume, un soulèvement du prolétariat se produisit avec ses violences. Le sang coula. Les nobles et les riches furent assaillis, dépossédés, exécutè~ les serviteurs prirent leurs places. Les petits fonctionnaires firent cause commune avec le peuple et se livrèrent au pillage des offices publics: les registres du cadastre de l'Etat furent détruits,. les esclaves furent ainsi libérés... »( M.Della Monica, La classe ouvrière sous les pharaom~ p.21). Ce qui n'empêcha pas le rétablissement de l'ordre pharaonique. La notion d'égalité était toujours vivace, en particulier par le culte d'Osiris: «le culte d'Osiris se développa, rendant égaux, nobles, bourgeois, artisans et ouvriers dans la mort. Cette nouvelle conception idéaliste s'exprime dans les «textes des Sarcophages» par les paroles de « Ré » : «.T'ai crée les quatre vents pour que tout homme puisse re!>pirer comme son frère,. les grandes eaux pour que le pauvre puisse en user comme son seigneur,. j'ai créé tout homme pareil à son frère» (Della Monica, p.27). Cette idée, venue d'Osiris, d'égalité dans l'au -delà est remarquable, comme idéal déclaré, faute d'être lois sociales. Ces conditions, pour les travailleurs du village de Deir el Medineh, ont été étudiées par B.Bruyère et décrivent le statut des ouvriers oeuvrant pour la Vallée des Rois, au service des pharaons. Tout Egyptien était corvéable pour le pharaon. Il n'empêche que la révolte face à cette obligation était si forte qu'un système d'incarcération des familles des déserteurs avait été mis en place! Il n'en reste pas moins que lors d'une embauche d'un esclave comme d'un ouvrier ou serviteur, l'employeur devait passer devant un tribunal pour établir les charges et devoirs de chacun par un contrat. Ce qui était inscrit au registre public. En cas de rupture, les deux parties devaient passer devant le même tribunal. La dénonciation d'abus, même vis-à-vis d'un esclave, permettait d'ouvrir une enquête. Si un travailleur rompait le contrat, par la fuite, les deux parties se retrouvaient devant le tribunal et l'employeur pouvait être sanctionné, en cas d'abus de sa part. L'ouvrier pouvait porter plainte jusqu'au sommet de

l'Etat par

«

l'appel au Roi ». En cas de mort de l'esclave ou de l'ouvrier, si

l'employeur en était responsable, il pouvait être condamné à mort. En tout état de cause, la rupture du contrat de travail devait être justifiée, sans préjuger de la responsabilité (cf. Della Monica, pp.71 et s.). C'est dire que, même dans une 14

société aussi fondamentalement inégalitaire, le rapport de force social avait conduit à des responsabilités sociales réciproques. On ne s'abaissait pas à considérer que la liberté cessait là où commençait la législation sociale, ni qu'il était «moderne» de pouvoir licencier sans avoir à le motiver... Mais il avait fallu des luttes pour en arriver là. Tel est l'enjeu, hier comme aujourd'hui et toujours... Observons que, dans la Bible, on lit au Psaume 37 - versets 10 et 11: «Encore un peu, et le méchant ne sera plus,. tu observeras sa place et il en aura disparu. Tandis que les humbles auront le pays en partage et se délecteront d'une paix parfaite» (traduction Z.Kahn, dite du rabbinat français). Il n'est cependant pas certain que cela concerne la société humaine, impression que confirme le Livre d'Isaïe: «Ecoutez moi, vous qui connaissez la justice, peuple qui porte foi dans tOllcœur! Ne craignez pas les insultes des hommes et ne soyez pas effrayés de leurs outrages car ils seront comme un vêtement que mangent les mites, comme la laine que dévore la teigne, tandis que ma justice dure à jamais et mon salut d'âge en âge» (Isaïe, 50 versets 7-8 ). Ce qui est proposé, ce n'est pas la justice sociale présente, mais le salut dans l'au - delà... Ce choix du salut est repris par le christianisme, avec la parabole dite du «jeune homme riche », auquel Jésus dit : « si tu veux être parfait, va, vends ce que tu
possèdes et donne - le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux
,.

puis

viens et suis - moi» (Evangile de Mathieu, 19, verset 21, traduction dite de la Bible de Jérusalem). Ce que confirme: « ne vous amassez point de trésors sur la terre» (6, verset 19). C'est là un salut qui n'arrive qu'après la mort, dans le «royaume des Cieux» (18, verset 3). L'origine historique véritable de ce courant se trouve énoncée par le cuIte d'Osiris des « textes des Sarcophages », dont le christianisme, sur ce point, n'est qu'une redite. Or la justice, c'est ici et maintenant. Au demeurant, dans le cadre athénien des mythes d'Eleusis (site se trouvant à 20 km d'Athènes), la question de l'égalité était également posée, des siècles avant le christianisme, y compris pour les esclaves. Ce que Erwin Rohde

a établi dans un ouvrage classique, publié à la fin du XIXe siècle: « à l'origine,
cette fête riche en promesses n'était accessible qu'aux citoyens d'Eleusis...On y admit non seulement les citoyens d'Athènes, mais encore tous les Grecs sans distinction de cité ou de race, hommes ou femmes (même les hétaïres.. .et jusqu'aux enfants et aux esclaves)>>(Rohde, Psyché, p.235). C'est la démocratie athénienne qui change tout, elle qui est basée sur la notion
d'isonomie ou égale répartition (soit, isos « égal»
et nemô

= répartir).

Si cette

réforme sociale fondamentale, selon le principe d'égalité, est le fait de Clisthène (en 508-507),Solon avait préalablement pris des mesures, inspirées du même principe, en 594-593. En particulier, Solon avait interdit que les personnes soient prises en gage pour dettes (devenant esclaves), avait donné le droit à tous d'intervenir en justice en faveur d'une personne lésée et généralisé le droit de

faire appel au peuple. Ce qu'Aristote énumère et commente:

«

quand le peuple

est maître du vote, il est maître du gouvernement» (in Aristote, Constitution d'Athènes, IX, 1). Ce qui est synthétisé par la pensée de Solon: «j'ai rédigé des 15

lois égales pour le bon et pour le méchant, fixant pour chacun une justice droite» (Constitution d'Athènes, XII, 4). C'est contre le régime oligarchique, soit le pouvoir entre les mains d'une minorité de privilégiés, que Solon avait pris de telles mesures et selon le principe d'égalité, lequel, mis en pratique par l'isonomie, avec Clisthène, permet au peuple l'accès aux fonctions économiques et politiques, ouvertement pour mettre un terme au clientélisme. Au plan politique, tout est dit depuis 2500 ans: on optera et on construira, au nom de la justice «droite », une société basée sur le principe d'égalité et qui est la démocratie. Ou l'on optera pour l'oligarchie, dont le principe est une société « à deux vitesses », selon l'inégalité (proclamée ou non) qui traite différemment les membres de la minorité de privilégiés ou ceux du peuple, l'extrême majorité. Rien de neuf, rien de moderne dans cet antique débat, cette lutte entre intérêts économiques et politiques divergents et antagonistes qui nous laisse, génération après génération, devant nos responsabilités: soit l'on s'engage pour la cause de la justice sociale égale pour tous au nom de l'intérêt public ou l'on se met au service d'une extrême minorité, celle des privilèges pour quelques uns. Depuis Solon, Clisthène et Périclès, nous savons que l'intérêt privé, étant basé sur le principe d'inégalité, ne construit qu'un ordre social d'injustice et d'inégalités sociales. C'est pourquoi, avec eux, Athènes devait choisir, contre l'oligarchie inégalitaire, la démocratie selon le principe d'égalité. La lutte des deux principes de sociétés est aussi ancienne que la recherche de la justice. Elle ne cessera jamais, désormais au nom l'égalité (isos). Si les lois sociales sont inexistantes, et pour cause, avec le christianisme, il en est autrement à Rome. Ainsi des lois mises en place par les représentants de la plèbe, les Gracques, durant la Rome antique, avec la lex Sempronia, en moins 133. Cette réforme agraire imposait un maximum compris entre 125 et 250 hectares des terres publiques (ager publicus). Ce qui implique que les grands propriétaires devaient voir leurs propriétés être démantelées (avec dédommagement de l'Etat). Et que les terres devaient être distribuées en lots inaliénables de 30 jugères (environ 7500 m2) aux citoyens pauvres. La loi prévoyait aussi une limitation des troupeaux pour ne pas aller au -delà de 100 têtes de gros bétail et 500 de petit bétail. La riposte des riches possédants sera l'assassinat du défenseur de cette loi, Tiberius Sempronius Gracchus. D'autant que sa loi faisait obligation d'avoir recours à des hommes libres. Son frère Caius repris le flambeau pour l'application de la loi, dans le cadre d'un triumvirat. La réponse du Sénat, défendant toujours les intérêts de classe des grands propriétaires, sera l'adoption d'une loi d'exception, le sénatus-consulte ultimum, permettant aux consuls de condamner sans appel les citoyens. En conséquence, Caius Sempronius Gracchus et Fulvius seront massacrés avec 3000 de leurs partisans par les troupes du consul Opimius. Mais, avec les Gracques, la voix de classe de la population travailleuse s'est faite entendre, définitivement, allant jusqu'à l'adoption d'une loi, d'une remise en cause de l'esclavage et la mise en place, avec le triumvirat, d'une institution 16

démocratique populaire. Une autre loi sociale, plus ancienne et symbolique, datant des premiers temps de Rome, est celle dite aux foulons. Pline (qui perd la vie en 79, lors de l'éruption du Vésuve) en fait mention dans son Histoire Naturelle. En l'occurrence les conditions de travail des ouvriers, qui faisaient usage de soufre et d'urine pour blanchir les étoffes, étaient si difficiles, que les censeurs c.A. Emilius et L.Camilius avaient fait adopter par la plèbe la loi Metella, afin de rendre les conditions de travail moins dures. Première manifestation historique de ce que \es conditions de travail ne peuvent se confondre avec des conditions d'exploitation.(cf. CI.Nicolet, Les Gracques Crise agraire et révolution à Rome, ed. Gallimard). Ces faits historiques, qui bercent encore les mémoires humaines, bien que venus des temps antiques manifestent que le combat contre l'injustice, classe contre classe, ne peut pas être empêché, quels que soient les temps et les latitudes. Bien d'autres exemples (mazdakisme, mouvement qarmate dans les pays d'Iran et d'Arabie des V et Xè siècles...) viennent corroborer ce fait: l'antagonisme des intérêts économiques et politiques entre groupes sociaux différents et la nécessité de mettre un terme aux inégalités et aux iniquités pour parvenir à une législation sociale au nom de la justice. Ainsi, Mazdak parvint à imposer ses idées sociales durant le règne du roi perse sassanide Kavadh Icr (488-496 puis de 498-531), idées que

G.Widengren a synthétisé ainsi:

«

il enseignait que la grande cause des

malheurs des hommes était la haine et la division elle -même entraînées par leur inégalité. Il est donc nécessaire, disait-il, de mettre un terme à cette inégalité» (in .G.Widengren, Les religions de l'Iran, p.342). Autre fait historique, dans une toute autre civilisation, en Chine, les mouvements de révoltes paysannes comme les Sourcils rouges ou les Turbans jaunes, au début de l'ère vulgaire, puis les révoltes de l'époque des Song (XII e -XIII e siècles)

avec Fang La et Wang Xiaobao et de l'époque des Tang: « leur idéologie était
fondamentalement égalitaire. Un chef paysan rebelle de la fin de la dynastie Tang (IXe siècle) se déclarait « grand général envoyé par le ciel pour défendre l'égalité» ( in J. Chesnaux, Le mouvement paysan chinois, p.17). La lutte contre les inégalités et pour la justice sociale ne sont donc pas nées de la Révolution de 1789... Ceci ne date pas du XIX e siècle en Grande Bretagne ou en France, n'est nullement une spécificité européenne, et pas plus

une « exception» française et ne va pas disparaître sous prétexte d'adoption d'un quelconque Traité constitutionnel « simplifié», d'incantations sur la
« mondialisation» ou d'une loi sur la « représentativité» syndicale, visant à liquider le syndicalisme. Tant que l'injustice est là, la révolte organisée a été, est et sera légitime pour une société juste et démocratique. C'est là, un enjeu de tous les temps, tant qu'il y aura une minorité d'hommes et de femmes qui voudront confondre travail et exploitation et une majorité qui voudra travailler et vivre dans la justice et la dignité. Dès lors, rien de nouveau, sous l'horizon des luttes sociales et nulle « fin de l'Histoire ». Il faut d'abord que cessent les inégalités et les injustices. 17

La loi de /354 sur l'oisiveté et le travail ou la «modernité» Régime

de l'Ancien

Dans ce cadre historique, et nous rapprocher des enjeux du présent, il en était de même en Europe et, plus spécialement en France. Ainsi les deux ordonnances du 18 et 29 novembre 1330, de Philippe VI, portaient sur la réduction du temps de travail, suite à des revendications ouvrières pour cesser de travailler du lever au coucher du soleil. Les ordonnances royales refusaient ces revendications. En février 1351 fut promulguée une ordonnance de 227 articles, laquelle fixait les prix des denrées de première nécessité (et de certains vêtements), fixait également les salaires des artisans et gens de métiers et permettant d'avoir autant d'apprentis que le voudront les patrons « à temps convenable et à prix raisonnable» (tit. LI, art.1), elle protège certaines corporations et interdit le fait d'être courtier et marchand (cf. E. Martin Saint Uon, Histoire des corporations de métiers, pp. 243 et s.). Cette loi, qui énonçait la notion de temps et de prix « convenable» et « raisonnable », face à l'arbitraire des « maîtres» est un progrès, comparée à l'ordonnance de 1307 et aux lettres de G.Haquin, de 1322, autorisant le travail sans limite de temps et au bon vouloir de l'employeur. Ce n'est pas la guerre qui est à l'origine de ce «progrès », mais la peste de 1348, ayant rendu la main d'œuvre fort rare. Ceci fut corrigé par une loi fondatrice, édictée par le roi Jean II, en novembre 1354. Il s'agit de l'Ordonnance du Roi et du conseil, sur le prix des salaires, à cause des changements des monnaie.\~ qui prescrit des peines contre le vagabolldage.(n0211- tome 4, pages 700 et s. du Recueil général des anciennes lois françaises par Jourdan, Decrusy et Isambert). Cette Ordonnance est d'autant plus significative qu'elle représente l'idéologie de l'Ancien Régime pour traiter la question des prix, des horaires, salaires et du chômage (ou

oisiveté). Prononcée « à l'honneur de Dieu et de la chose publique », elle fait le
point sur les vendeurs «qui s'efforcent de survendre lesdites denrées, ne se veulent mettre raison de juste prix... ». L'explication donnée à cette flambée des prix est la suivante: «la grande cherté des ouvriers, qui ne veulent faire besogne, s'ils ne sont payés à leur volonté, de paiements si excessifs que pour ce de nécessité leur reconvient ainsi vendre chèrement leurs dites denrées ». Ainsi il « reconvient » aux vendeurs d'avoir une politique de prix élevés à cause des salaires demandés par les ouvriers et trop élevés... De surcroît est mise en cause ce qui est nommé «oisiveté ». Il est ordonné que soit «crié solennellement en toutes villes» que les hommes et les femmes « ne soient ou demeurent oisifs en tavernes ou autre part ». Au point que, s'ils sont surpris « oisifs, jouant aux dés ou mendiant », ils soient mis trois jours en prison, au pain et à l'eau, voire connaissent le pilori. L'interdiction de l'oisiveté, est généralisée au point 4 à «toute manière de gens », sous peine de sanction pécuniaire et de prison. Quant au cadre légal du temps de travail, il est donné au 18

point 7 : que les ouvriers « aillent en œuvre du soleil levant au soleil couchant et qu'ils fassent leurs journées en oeuvrant loyalement ». Faute de quoi, là aussi, les sanctions pécuniaires sont prévues comme la prison. Ainsi l'application de l'idéologie de la monarchie, fondamentalement inégalitaire, , conduit à rendre les salaires ouvriers responsables de l'inflation et à criminaliser les classes populaires, si elles n'ont pas de travail. Ce qui est chômage est alors décrit comme «oisiveté» et, littéralement (point 2) comme «fainéantises ». Quant aux horaires ils sont au maximum physique de l'époque. Il faudra se souvenir de cette Ordonnance de 1354 à chaque fois que nous entendrons, sous le prétexte de « modernisation », qu'il ne faut pas augmenter les salaires car ils généreraient J'inflation et qu'il faut traiter les chômeurs comme des fainéants à sanctionner de plus en plus durement. Aussi quand il s'agira d'élargir les horaires de travail au maximum physique possible, sans égard pour la vie des travailleurs. Les tenants de cette idéologie, dans la seconde moitié du XXe siècle et le début du siècle suivant, ne sont que les continuateurs et les répétiteurs de cette idéologie, née de la monarchie chrétienne. C'est qu'ils souhaitent revenir à une société de classes et de castes, comme en 1354, avec une classe populaire sans droits et coupables de tous les maux et une caste de privilégiés irresponsables devant la loi. On observera que la « chose publique» est également invoquée, dès 1354, par le roi de France pour défendre ses privilèges (d'autant que les sanctions pécuniaires vont dans sa caisse). On aura également reconnu, en 1354, l'approche sécuritaire et répressive tant des travailleurs, quand ils travaillent que, plus encore, quand ils sont contraints de chômer. Ainsi avons-nous la preuve liminaire que, plus les gouvernements, patrons et actionnaires disent «modernisation », aujourd'hui, plus ils entendent, par là, dissimuler l'origine historique, aussi passéiste dans l'idéologie qu'injuste dans les principes, de leur programme politique et social. L'enjeu du présent sera de savoir si, sous le prétexte éventé de « modernisation », c'est une société inégalitaire dont l'idéologie est celle, on Je voit avec cette loi de 1354, de la monarchie et de ses privilégiés que l'on entend mettre en place, détruisant, pour ce faire, les acquis sociaux de la démocratie. Ou s'il s'agit d'apporter à l'ensemble des populations du monde les plus démunies et exploitées, les statuts sociaux démocratiques conquis ces dernières décennies par la lutte politique et syndicale, au nom de l'égalité. Quant au contexte social de cette Ordonnance, c'est celui de conflits de classe caractérisés. Ainsi de la grève des tisserands de Douai, en 1279, d'une violence telle que onze échevins et plusieurs riches bourgeois furent tués; celle des ouvriers de Provins, en 1280, qui mirent à mort le maire qui voulait flexibiliser le temps de travail par publication d'une ordonnance (1 heure de travail supplémentaire par jour), ou la même année, à Ypres, celle des ouvriers revendiquant l'abrogation des nouveaux règlements de fabrication. De sorte que J'on pouvait voir édictée une ordonnance, à Amiens, interdisant aux compagnons de se réunir à plus de quatre, à la même époque. Ou une autre ordonnance interdisant aux ouvriers tanneurs de se coaliser pour 19

obtenir une augmentation de salaires. Tel est le sens des ordonnances royales de 1401, 1466, 1539, contre les associations de métiers et de compagnons (cf. Olphe -Gaillard, L'organisation des forces ouvrières, ch. Il). Celle de 1539, fut expressément édictée à la suite et contre les grèves dans les imprimeries, tant à Paris qu'à Lyon (avec un certain Etienne Dolet, poète et éditeur, condamné à mort et brûlé, place Maubert, le 3 août 1546, pour «athéisme »). C'est bien sur ce modèle de l'Ancien régime que vient d'être adoptée, en 2008, une loi dite, par antiphrase, de « modernisation» mettant en cause le droit de faire grève et de revendiquer collectivement, en suite des mouvements sociaux de 2003, 2205 et 2007. De même, les notions de travail « acceptable» ou « décent », qui se présentent sous le nom de «modernisation» ont pour origine les notions de « raisonnable» et de «convenable» de l'Ancien Régime et de sa pratique inégalitaire des rapports sociaux. Ainsi, de 1328 à 1461, un grand nombre de corporations avaient vu leurs statuts confirmés ou avaient reçu leurs statuts (chirurgiens, teinturiers, tailleurs, boulangers etc.) dans un cadre corporatiste et renvoyant à chaque entreprise particulière.
Ramazzini et les conditions de travail

Une date significative et méconnue, à cet égard, est la publication, en 1700, du livre du médecin italien, professeur à l'université de Padoue, Bernardino Ramazzini, l'Essai sur les maladies des artisans, qui eut un retentissement international durant plusieurs décennies. S'il se réfère bien à l'antique loi Metella des foulons (chapitre 14), Ramazzini entreprit de décrire la plupart des maladies professionnelles qu'il avait pu observer. A ce titre son livre fonde la médecine du travail et a servi à améliorer les conditions de travail (avant qu'il n'y ait une forme organisée socialement pour ce faire). D'autant que le lot courant de métiers exercés, sans aucune considération des travailleurs et travailleuses était, au terme et en symbole littéral de leur exploitation, la mort. Pour prendre quelques situations étudiées par Ramazzini (selon la traduction de De Fourcroy de 1778), il Ya celui des mineurs (premier chapitre) dont il décrit les conditions de travail: «la nature des métaux qu'ils retirent de la terre, les maladies affreuses qui les assaillent résistent souvent aux remèdes les plus indiqués ». Et Ramazzini a la franchise d'indiquer comment une telle

exploitation d'être humains est possible:

«

cependant les grands avantages que

les princes et le commerce en retirent, l'usage si multiplié et si nécessaire des métaux nécessaires à presque tous les arts, sont de puissants motif'! qui nous engagent à étudier leurs maladies, et à proposer les moyens préservatifs et curatifs pour leur conservation ». Il convient donc de garder en bonne santé des travailleurs si nécessaires, tout d'abord, aux «avantages» des princes et du commerce et de trouver la limite à une si rude exploitation. Pour ce qui concerne les potiers (chapitre 5), Ramazzini décrit leurs conditions de travail et

précise:

«

l'indigence qui les accable est encore un obstacle pour le médecin. Il 20

faut alors avoir recours aux remèdes palliatifs, aux adoucissants et les avertir de

quitter leur métier »». Il en est de même pour les verriers (chapitre 7), dont le
travail est «tellement rude »»qu'il y faut des hommes robustes et jeunes,

lesquels doivent s'arrêter« parvenus à l'âge de quarante ans »».Pour les plâtriers
et les chaufourniers (chapitre 12), il exige des «précautions »»pour qu'ils n'exhalent pas les vapeurs venant des matériaux qu'ils travaillent... Ainsi en est-il durant cinquante deux chapitres, concernant tant les sages femmes, les boulangers, les blanchisseuses, les carriers que ceux qui travaillent dans les salines (chapitre 22), dont il expose que leurs conditions de travail sont telles

qu'elles ne peuvent que les conduire 'au tombeau »». Toutes les descriptions de
Ramazzini, sont faites sur place et, s'il parle des fripiers (31), c'est pour les

avoir beaucoup fréquentés, eux qui « détestaient leur métier, comme la cause de leur mort »». Et de dire qu'il faut tâcher «de rendre ce métier le moins pernicieux qu'il est possible pour les ouvriers »». Quant à ceux qui travaillent le
bois (47), il recommande de les retirer du travail, dont les conditions deviennent trop dures. C'est la règle qu'il retient «pour tous les ouvriers dont les forces

sont épuisées par le travail »». Ramazzini, partisan, parmi les mesures
prophylactiques, d'une hygiène par des bains réguliers, n'hésite pas à mettre en cause les interdits fabriqués par les religions: «malheureusement la religion, plus occupée du salut des âmes que de la santé des corps, a défendu et laissé abolir petit à petit l'usage des bains »».(48).Il est vrai que, quand il décrit les savonniers (dernier chapitre), c'est pour dire: «la seule incommodité qu'ils aient à craindre, c'est le travail excessif »».Oncomprend sa formule «Rien de trop »», ui résume son propos. Tel est le bilan que l'on pouvait faire, juste avant q la Révolution française: les conditions de travail, sans nulle législation commune pour les améliorer, étaient le plus souvent d'un tel degré d'exploitation qu'elles épuisaient en peu d'années les travailleurs ou les conduisaient à la mort. Il en était ainsi, en dépit d'humanistes éclairés comme Ramazzini, dans une société basée, en ses principes, sur l'inégalité.
La loi Le Chapelier et le Code de 1810 contre le droit d'association

Le principe d'organisation du travail de l'Ancien Régime était l'existence de corporations. En 1791, les anciennes corporations sont supprimées. La Révolution de 1789 et sa Déclaration universelle devait à jamais faire prévaloir le principe d'égalité. Toutefois, en mars 1795, le mouvement populaire revendiquait, pour sa part, à la Convention: «Du pain et la Constitution de 1793 »». Car cette dernière affirmait la «souveraineté du peuple »»»» (articles 7 à 10 de l'Acte constitutionnel) et lui accordait, outre
l'égalité, la liberté, la sûreté et la propriété (article 2) le droit à l'insurrection, en

son article 35.
l'insurrection

«

Quand le gouvernement

viole les droits du peuple,
»». Ce

est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré

des droits et le plus indi5pensable des devoirs 21

qui n'est pas si éloigné du

fameux second amendement de la Constitution des Etats-Unis de 1787: « Une milice bien organisée étant nécessaire à la sécurité d'un État libre, le droit du
peuple à détenir et porter des armes ne sera pas transgressé» (<< a weIl regulated Militia, being necessary to the security of a free State, the right of the people to keep and bear Arms, shall not be infringed »). Ce qui relève du devoir civique et en aucun cas de l'autodéfense et donne au peuple la légitimité à défendre un Etat libre, c'est à dire au service du peuple, telle que défini dans le préambule de cette Constitution. Au nom de l'article 35, le 1er avril 1795, des

sans -culottes envahissent la Convention,clamant: « Du pain et la Constitution de 1793 ».De même le 20 mai, la Convention,présidée par « Boissy -Famine»
(alias Boissy d'Anglas) est à nouveau envahie. Le 16 avril 1796, une loi prononce la peine de mort contre les «provocateurs à la royauté et au rétablissement de la constitution de 1793 et à la dissolution du Corps législatif ou du Directoire ». Le legs le plus douteux de cette période, c'est, dès 1791, la loi Le Chapelier, qui, pour s'opposer à la reconstitution des corporations (article 1 : «il n'y a plus de corporation dans l'Etat. Il n'y a plus que l'intérêt particulier de chaque individu et l'intérêt général ») n'en revenait pas moins à empêcher la constitution d'organisations paysannes et ouvrières (article 2), au nom de l'intérêt collectif. Le Code pénal de 1810 comporte trois articles sur le droit de coalition. L'article 414, énonce, pour les employeurs, une seule condition:
«

Toute coalition

entre ceux qui font travailler des ouvrier.~~ tendant à forcer

injustement et abusivement l'abaissement des salaires, suivie d'une tentative ou d'un commencement d'exécution, sera punie d'un emprisonnement de six jours à un mois, et d'une amende de deux cents francs à trois mille francs. ».En revanche, l'article 415, concernant les ouvriers est une interdiction totale de la

grève: «Toute coalition de la part des ouvriers pour faire cesser en même
temps de travailler, interdire le travail dans un atelier, empêcher de sy rendre et dy rester avant ou après de certaines heure5~ et en général pour sU5pendre, empêcher, enchérir les travaux, s'il y a eu tentative ou commencement d'exécution, sera punie d'un emprisonnement d'un mois au moins et de trois mois au plus. Les chefs ou moteurs seront punis d'un emprisonnement de deux ans à cinq ans. ». A fortiori pour l'article 416, qui donne toute protection, a priori, au patronat et ses exécutants: « Seront aussi punis de la peine portée par l'article précédent et d'après les mêmes distinctions, les ouvriers qui auront prononcé des amendes, des défenses, des interdictions ou toutes proscriptions sous le nom de damnations et sous quelque qualification que ce puisse être, soit contre les directeurs d'ateliers et entrepreneurs d'ouvrages, soit les uns contre les autres. Dans le cas du présent article et dans celui du précédent, les chefs ou moleurs du délit pourront, après l'expiration de leur peine, être mis sous la surveillance de la haute police pendant deux ans au moins et cinq ans au plus. ». L'idéologie, concernant les «chefs» ou «moteurs », est celle qui

prétend que, sans

«

meneurs », le peuple ne songerait pas à se révolter. Comme 22

si l'injustice sociale et la misère n'étaient les principaux «moteurs ». La dissymétrie est nette, selon que l'organisation est patronale ou ouvrière. Car si les coalitions d'ouvriers sont, de fait, impossibles par la liste exhaustive des interdits explicitées en deux articles et les peines de prison réservées aux
« chefs », celles des patrons, dans les faits, ne le sont que dans le cas où elles tendent à « l'abaissement des salaires ». Il faudra attendre la loi d'aout 2008 sur la « représentativité» pour revenir à l'idéologie inégalitaire de 1810, qui met en

cause la «représentativité» des syndicats de salariés et nullement celle des syndicats patronaux. Alors qu'il il faudra attendre la loi du 25 mai 1864 supprimant le délit de coalition, puis, comme progrès social, celle du 21 mars 1884, qui légalise les syndicats. Des canut~' à la Commune l'industrie et des dangers de la «liberté illimitée» de

En 1801, le livret ouvrier avait été institué. Le premier Conseil des Prud'hommes se tient en 1806. Mais avec l'arrivée de Louis Philippe au pouvoir, en 1830, c'est le triomphe du libéralisme économique, où l'entreprise privée et ses propriétaires ont tous les droits. Ce sont aussi des révoltes comme celle des Canuts, en 1831 ou celle, sociale et républicaine, qui s'acheva par le massacre de la rue Transnonain, le 14 avril 1834, immortalisée par une lithographie de Daumier. Dès 1744, les patrons lyonnais avaient obtenu la suppression d'un règlement favorable aux ouvriers tisseurs; ce avec l'aide des

troupes du vicomte de Lautrec. En 1786, la révolte dite des « deux sous» (soit
l'augmentation revendiquée par aune de tissu), est réprimée dans le sang, alors que les ouvriers demandent, à nouveau, un tarif. L'établissement par la loi d'un tarif est un des acquis de la Révolution par les lois du 29 novembre 1789 et 22 juin 1793 (ce qui est confirmé par la loi du 18 juin 1811). Mais la Restauration, comme toujours, a nié ces droits des classes populaires. Le 11 octobre 1831, le

fort modéré Conseil des Prud'hommes de Lyon, plutôt patronal, écrit qu'il

«

est

de notoriété publique que beaucoup de fabricants paient des façons fort minimes» et qu'il faut « maintenir la tranquilité de la classe ouvrière malheureuse» (cité in Jacques Perdu, Les insurrections lyonnaires, pp. 23-24). Pour ce qui concerne la révolte des canuts, le 18 octobre 1831, les canuts demandent au préfet du Rhône, Bouvier du Molart, d'obtenir des fabricants l'établissement d'un tarif, afin de limiter la baisse des prix. Le préfet réunit une commission de patrons et d'ouvriers, laquelle établit un tarif le 25 octobre et demande au conseil de prud'hommes de veiller à son 'application. Mais des patrons font parvenir à la Chambre des députés un mémoire qui se plaint de la « contrainte» que représenterait le tarif. Le ministre d'Agout intervient pour affirmer que le tarif adopté n'est qu'un «engagement d'honneur» et n'a pas « force de loi ».En riposte, les canuts dressent des barricades et marchent sur Lyon, avec le drapeau noir et le drapeau rouge. Le 22 novembre,1831 à Lyon,

23

ils prennent possession de la caserne du Bon Pasteur et, au terme d'un véritable combat - avec de nombreuses victimes de part et d'autre - ils sont maîtres de la ville et occupent l'Hôtel de ville. Le 22 novembre, place des Célestins, un avocat, Michel Ange Périer, proclame la République. Le 25 novembre, est annoncé que le duc d'Orléans, fils aîné de Louis Philippe, et le maréchal Soult, ministre de la Guerre, se mettent à la tête d'une armée de 20.000 hommes pour reconquérir Lyon.Ils y rentrent le 3 décembre, sans effusion de sang. Le tarif est annulé par Soult et le préfet destitué. 90 ouvriers et républicains (dont Périer) sont arrêtés, et 11 seront poursuivis. Ils seront acquittés en juin 1832. En avril 1834, le patronat veut imposer une baisse des salaires (25 centimes par aune de peluche). Le 9 avril, des milliers d'artisans se soulèvent tandis que sont édictés des « ordres du jour », datés du « 22 germinal an XLII de la République ». Car le mouvement de 1834 est plus politique, ouvertement républicain. Adolphe Thiers, ministre de l'Intérieur, fait abandonner la ville aux insurgés pour l'encercler, puis la reprendre dans le sang. Le 10 avril, de nouvelles fusillades ont lieu avec la troupe. Le 15 avril, c'est la fin de la Sanglante semaine à Lyon. La deuxième grande insurrection de Lyon est réprimée dans le sang avec plus de 600 victimes et des immeubles du Lyon populaire sont détruits. Si cette seconde révolte a été moins massive, elle a conduit à une répression de classe totale, plus radicale qu'en 1831. Ainsi la monarchie de Louis Philippe montre son vrai visage et Thiers inaugure avec Lyon la tactique qu'il reprendra, en 1871, pour écraser la Commune de Paris. Un mouvement similaire se déroule en 1833 aux mines d'Anzin, où 3000 mineurs cessent le travail. 19 mineurs passent en jugement et sont condamnés (entre huit jours et un mois de prison). Mais le jugement, s'il nie le droit de coalition (par application de l'article 415 du Code pénal), reconnaît la misère et l'exploitation inhumaines, dont se rend coupable la Compagnie des mines d'Anzin. Ainsi les deux revendications de base des travailleurs sont-elles posées, en dépit de la répression: le tarif (ou salaire minimum) et le droit de coalition (ou de s'organiser en syndicats). Les conditions d'exploitation sont telles que des travaux fondateurs sont publiés par Villermé en 1840 avec son Tableau de l'état physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de coton, de laine et de soie et Ducpétieux avec, son De la condition physique et morale des jeunes ouvriers, publié en

Belgique en 1843.Villermé écrit:

«

la journée est ordinairement,pour tous les

ouvriers employés dans les ateliers des manufactures de coton et de laine, de quinze heures à quinze heures et demie, sur lesquelles on en exige treize de travail effectif, terme moyen» (Villermé, Tableau, tome 2, p 83). Il demande un

maximum », qui limite la durée de journée de travail (p.93). Et, pour les enfants, il faut rendre « obligatoire leur assiduité à l'école» (p.108). A terme, il
«

dénonce,

comme

provoquant

ces

mauvaises

conditions

de travail

et

d'exploitation des travailleurs, « le grand inconvénient de la liberté illimitée de
l'industrie» (p.369). Le retentissement des travaux de Villermé, qui inspireront 24

la création de l'Inspection du travail, en 1892, permettent d'aboutir à la loi de 1841, limitant le travail des enfants dans les manufactures et leur admission à 8 ans (seulement pour les entreprises de plus de 20 salariés) et à la loi d'urbanisation de 1850, interdisant la location de logements insalubres. Historiquement, le choix est net: ou législation du travail garantissant les droits des travailleurs et commençant par l'interdiction du travail des enfants. Ou la

prétendue « liberté illimitée» octroyée au patronat et aux actionnaires, laquelle,
pratiquement, provoque un surcroit inhumain d'exploitation, à commencer par

le travail des enfants. Ducpétieux dénonce « la guerre achamée que se font les
producteurs, des fraudes qui se commettent journellement dans le commerce, du monopole qui grandit incessement au sein de cette prétendue liberté qui conduit, par une pente irréversible à l'anarchie et à la ruine commune»

(Dupétieux, De la condition, tome 2, p.320). On reconnaît, en cette « liberté»
dénoncée, en 1840, la «concurrence libre et non faussée », qui revient bien à détruire le droit du travail et conduit à des conditions d'absence de droits et, partant, d'exploitation sans limite des travailleurs. En Grande Bretagne, la première loi protégeant le travail des enfants date de 1833, généralisée en 1843. La Révolution de 1848 avait proclamé, dans un discours de Lamartine, du 26 février « adressé au peuple et à la garde nationale» : «La Royauté est abolie; La République est proclamée; Le peuple exercera ses droits politiques; Des ateliers nationaux du travail sont ouverts pour les ouvriers sans salaire l... J l'abolition de la peine de mort en matière politique» (in Lamartine, Trois mois au pouvoir, p.67). Le 17 mars, dans sa Réponse aux délégués, il dit vouloir éviter le «dix huit brumaire du despotisme» (ibid.p.121) et pour cela fait adopter le drapeau tricolore contre le drapeau rouge, au prétexte, en son Manifeste aux puissances du 7 mars, qu' : « il n'y a plus de classes distinctes et inégales aujourd'hui. La liberté a tout affranchi. L'égalité devant la loi a tout nivelé» (ibid,p. 71). Alors qu'en 1792« une lutte terrible se prolongeait encore entre les classes dépossédées de leurs privilèges et Is classes qui venaient de conquérir l'égalité et la liberté» (ibid. p71). Ce que Lamartine veut, c'est le modèle américain: «La République inspirée de Washington triomphera de la république de Babeuf, de Robespierre et de Danton» (Lettre aux dix départements, ibid, p.59). La répression sanglante de juin 1848, où l'armée sous la direction de Cavaignac, va massacrer 4000 ouvriers, sera la tragique réponse à l'illusion volontariste de Lamartine, contre la réalité sociale même, d'avoir cru que la lutte des classes n'existait plus. Faute politique et historique qui

conduisit, en effet, avec Napoléon III, au « dix huit brumaire du despotisme ».
Pour ce qui concerne I'héritage de la Commune de Paris, laquelle, dans sa défaite même, n'en a pas moins vaincu la monarchie, empêchant définitivement sa restauration, c'est la mise en place, par le décret du 16 avril 1871, de coopératives ouvrières vers une assemblée des Etats généraux du monde du travail; le 20 avril, l'interdiction du travail de nuit dans les boulangeries, la suppression des bureaux de placement de main d'œuvre 25

(entreprises privées fonctionnant comme des organismes policiers) et remplacés par des bureaux municipaux; le 28 avril, c'est l'interdiction des amendes et retenues sur salaires dans les administrations publiques et les entreprises privées, la mise en place de sociétés de crédit mutuel pour lutter contre la hausse des prix, la mise en place d'un cahier des charges avec indication du salaire minimum dans les appels d'offres concernant les marchés publics. Mais, dit un témoin de la Commune et communard lui-même, face à la Commune «que répondent-ils? - A mort! Le rouge soleil des discordes civiles fait tomber les fards et les masques. Ils sont là, toujours côet à côte, comme en J 791, J 794, J848, les monarchistes, les cléricaux, les libéraux, tous poings tendus contre le peuple, même armée sous des uniformes divers. Leur décentralisation, c'est la féodalité rurale et capitaliste, leur se!f gouvernement, l'exploitation du budget par eux-même!;~comme toute! la science politique de leur homme d'Etat n'est que le massacre et l'état de siège...Eux, voyant ce Paris capable d'enfanter un monde nouveau, ce coeur gonflé du plus beau sang de la France, ils n'eurent qu'une pensée: saigner Paris» (P-O Lissagaray, Histoire de la Commune de 187 J, p.153). Notons qu'en 1868, avait été supprimé l'article 1781 du Code civil, qui consacrait l'infériorité légale de l'ouvrier et I'unilatéralité de l'intérêt patronal et que, si, en 1864, le délit de coalition est supprimé, celui d'association demeure. 1864, c'est l'année de fondation d'une Association internationale des travailleurs, laquelle a son siège à Londres. Pour parvenir à une telle organisation, le prolétariat avait payé le prix fort, face au libéralisme économique triomphant, en ce siècle. Ainsi de la révolte ouvrière de Manchester où « 400 ouvriers furent tués par la police» (Olphe -Gaillard, op.cit., p.75). C'est ce qui conduisit, en 1824, à une première loi anglaise, sur les «coalitions pacifiques ». La loi française de 1864, si elle reconnaissait le droit de coalition, dès lors qu'elle cessait de l'interdire, n'en introduisait pas moins, un nouveau délit avec son article 416, à savoir « l'atteinte à la liberté du travail ». Ce qui revient à nier le droit d'association des travailleurs. Depuis, nombreux furent les imitateurs de Napoléon III à opposer le syndicalisme indépendant et le droit de

grève, à la « liberté du travail ». Alors que dans les faits: «en 1860, salaires des
travailleur!;~au nombre de 1 million 300 000 : 1 milliard 895 millions,. profits capitalistes: 2 milliards 130 millions. En 1870, salaires pour 2 millions de travailleurs: 3 milliards 100 millions,. profits capitalistes: 3 milliards 500 millions. En 1880, salaires des travailleurs, au nombre de 2 millions 730 000 ; profits capitalistes: 4 milliards en chiffi-es ronds» (J.Guesde, discours à la Chambre des députés du 24 juin 1896). Cruciale question de la répartition des richesses produites et qui demeure de permanente actualité. Quant au syndicalisme en tant que tel, il est remarquable que, dès octobre 1833, la Société des Droits de I'Homme avait créé une commission de propagande pour organiser le mouvement ouvrier. C'est le principe d'une entente générale des corps de métier qui était défendu. Dans les mêmes années, les ouvriers 26

tailleurs et les cordonniers s'étaient organisés corporativement. Le règlement des cordonniers est remarquable puisqu'il porte comme titre «Fédération de tous les ouvriers de France ». Parmi les rares lois sociales, liées à ce mouvement, celle du 19 mai 1874 interdit l'embauche des enfants de moins de 12 ans dans les manufactures; elle interdit le travail des femmes dans les mines et carrières et le travail de nuit pour les filles de moins de 21 ans. En 1892, l'âge de l'embauche est repoussé à 13 ans, la journée de travail est limitée à 10 heures pour les mineures de moins de 16 ans, avec une durée maximale de 60 heures hebdomadaires et, pour les femmes majeures, la journée est de 11 heures avec interdiction générale du travail de nuit. Il faudra attendre 200n, pour que commence la régression sociale, avec la remise en cause de la loi de 1892 sur l'interdiction du travail de nuit des femmes. C'est dire l'enjeu vital du syndicalisme indépendant en cette fin de XIXe siècle, tant les conditions de vie et de travail sont inhumainess. C'est dire sa pleine actualité, depuis que le libéralisme et sa financiarisation de l'économie ont entrepris la destruction de tout droit social collectif, à compter des années 1980, n 'hésitant pas à revenir sur des législations anciennes, au seul bénéfice des actionnaires, à l'inhumanité.
Du syndicalisme de 1884

En France, dans le contexte de l'amnistie pour les Communards et de reconnaissance des droits ouvriers fut adoptée la loi de 1884, légalisant les syndicats tant de salariés que de patrons, et qui dispose: Art. 2. Les ~yndicats ou associations professionnelles, même de plus de vingt personnes exerçant la même profession, des métiers similaires, ou des professions connexes concourant à l'établissement de produits déterminés, pourront se constituer librement sans l'autorisation du Gouvernement. Art. 3. Les .syndicats professionnels ont exclusivement pour objet l'étude et la défense des intérêts économique.s~ industriels, commerciaux et agricoles. Art. 4. Les fondateurs de tout ~yndicat professionnel devront déposer les statuts et les noms de ceux qui, à un titre quelconque, seront chargés de l'administration ou de la direction. Ce dépôt aura lieu à la mairie de la localité où le ~yndicat est établi, et à Paris à la préfecture de la Seine. Ce dépôt sera renouvelé à chaque changement de la direction ou des statuts. Communication des statuts devra être donnée par le maire ou par le préfet de la Seine au procureur de la République.Les membres de tout syndicat professionnel chargés de l'administration ou de la direction de ce syndicat devront être Français et jouir de leurs droits civils. Art. 5. Les .\yndicats professionnels régulièrement constitués d'après les prescriptiollS de la présente loi pourront librement se concerter pour l'étude et la défense de leurs intérêts économiques, industriels, commerciaux et agricoles. Ces unions devront faire connaître, conformément au deuxième paragraphe de l'article 4, les noms des syndicats qui les composent. Elles ne peuvent posséder aucun immeuble ni ester en justice. Art. 6. Les syndicats professionnels de patrons ou

27

d'ouvriers auront le droit d'ester en justice. Ils pourront employer les sommes provenant des cotisations. Toutefois ils ne pourront acquérir d'autres immeubles que ceux qui sont nécessaires à leurs réunions, à leurs bibliothèques et à des cours d'instruction professionnelle. Ils pourront, sans autorisation, mais en se conformant aux autres dispositions de la loi, constituer entre leurs membres des caisses 5péciales de secours mutuels et de retraites. Ils pourront librement créer et administrer des offices de renseignements pour les offres et les demandes de travail. lis pourront être consultés sur tous les différends et toutes les questions se rattachant à leur spécialité. Dans les affaires contentieuses, les avis du syndicat seront tenus à la disposition des parties, qui pourront en prendre communication et copie. ». Il s'agit bien de créer les syndicats professionnels? tant de patrons que d'ouvriers; de sorte que toute remise en cause ne peut qu'être conjointe aux deux et, s'il s'agit, par exemple,

de « représentativité»

, doit être mise en cause également celle des syndicats de

patrons dans les mêmes termes que pour les syndicats de salariés (faute de quoi la validité légale de tout texte unilatéral en la matière, comme en 2008, serait plus que sujette à caution). En 1876, le député Lockroy avait proposé une loi reconnaissant l'existence légale des syndicats, mais à la condition que soient communiquées aux autorités tant les noms que les adresses de leurs membres. Cette volonté de contrôle des syndicats et de leur droit à faire grève, avec obligations déclaratives, ne cessera pas... Lors du Congrès national des syndicats ouvriers, tenu à Lyon en 1886, la

citoyenne Cance affirmera « nous croyons enfin que tous les producteurs, sans
distinction de profession, ni de sexe, doivent apporter leur contingent de facultés pour faire triompher la justice et l'égalité, c'est-à-dire subordonner le capital et, par cela même, faire cesser l'exploitation de l'homme par l'homme» (p.112 du Compte rendu). Mais lors du débat sur la loi de 1884, si certains intervenants, comme Rondet s'en félicitent tout en la trouvant «imparfaite », d'autres avec Dumay considèrent qu'il s'agit d'un «piège tendu aux travailleurs» pour limiter leur action (p.72). De fait, avec le citoyen Louis Sol, qui préside la séance d'ouverture, le refus l'emportera, lors de ce Congrès fondateur dominé par une ligne révolutionnaire. Bien qu'imparfaite, la loi s'imposera néanmoins et ne sera combattue que par Vichy et le texte sur la « représentativité» de 2008. Quant au Code du travail, son premier livre est promulgué le 30 décembre 1910. Avant cela, les trois lois sociales de base, sont celle de 1884, sur la liberté syndicale, celle de 1898, sur les accidents du travail et celle de 1907 sur les Prud' hommes. On trouvait dans le Code du travail un article, L.121.4, qui ne fut supprimé qu'en 1982, inspiré de l'article 1780 du Code civil (Section 1 Du louage des domestiques et des ouvriers du Titre VIlI, Du contrat de louage) : «On ne peut engager ses services qu'à temps ou pour une entreprise déterminée ». Cet article de 1804 (Loi 1804-03-07 promulguée le 17 mars 1804) est à l'origine des récents rapports de Virville ou Camdessus, lesquels sous 28

prétexte de contrat «unique» veulent supprimer le Contrat à Durée Indéterminée. On a la preuve qu'il s'agit là d'une idée totalement passéiste des rapports sociaux et qu'il est vain et hypocrite de la proposer au nom d'une quelconque «modernisation»: revenir à l'article 1780, c'est revenir aux relations de classes selon le patronat de droit divin. Au demeurant, le Medef et ses thuriféraires ne verraient que la défense de leurs intérêts dans le retour à l'article 1781: «Le maître est cru sur son affirmation pour la quotité des gages, pour le paiement du salaire de l'année échue et pour les à comptes donnés pour l'année courante ». Ainsi peut- on constater que, sous le prétexte de «s'en prendre aux tabous» (autre poncif hypocrite), c'est la destruction du contrat de salaire à durée indéterminée qui est programmée pour revenir aux relations de classes d'Ancien Régime. Il s'agit de détruire le salariat et de revenir du louage, dans le cadre des privilèges octroyés au patronat et aux actionnaires. II en était ainsi avec le Contrat Nouvelle Embauche, en 2006, par lequel le patron pouvait licencier sans motif ni justification. On revenait au cadre de l'article 1781, supprimé en 1868, où il est« cru sur son affirmation ». Derrière le masque de la «modernisation », on discerne immédiatement, comme l'on disait naguère« l'égoïsme de classe de la réaction »... Pour autant, une date significative est la Conférence internationale qui se tint à Berlin du 15 au 29 mars 1890, et prend acte, du point de vue des gouvernements, de l'importance du mouvement social et du rapport de force. Cette conférence sur la «protection des ouvriers» avait pour programme l'interdiction du travaille dimanche, l'âge minimum pour le travail des enfants en usine, la fixation d'une durée maximum pour la journée des jeunes ouvriers, l'interdiction d'occuper les jeunes et les femmes dans les «exploitations particulièrement nuisibles à la santé ou dangereuses », la restriction du travail de nuit pour les jeunes et les femmes ». Du moins était-ce le programme proposé par le Congrès fédéral suisse pour cette conférence. Dans l'annexe de la note de l'ambassade d'Allemagne, les mêmes questions étaient reprises avec insistance sur le travail dans les mines. Puis les gouvernements d'Allemagne, d'Autriche -Hongrie, de Belgique, du Danemark, d'Espagne, de France, de Grande Bretagne, d'Italie, du Luxembourg, des Pays Bas, du Portugal, de la Suède, la Norvège et la Suisse, partant du document allemand, se réunirent à Berlin. En conclusion de cette Conférence, sous la formulation « il est désirable que... » : le travail dans les mines est limité à 14 ans pour les jeunes ouvriers (à 12 dans le sud, au prétexte du climat méditerranéen !) et interdit aux femmes; le principe d'un jour de repos est retenu, de préférence le dimanche; le travail des enfants a pour date limite douze ans dans les établissements industriels (10 pour le climat du sud); les jeunes ouvriers «ne travaillent ni la nuit ni le dimanche; le travail de nuit est interdit pour les femmes dès 16 ans et au-delà (avec travail effectif maximal de Il heures). Des fonctionnaires doivent surveiller la mise en application de ces résolutions finales ». (cf. Ministère des Affaires étrangères, Conférence internationale de Berlin, Imprimerie Nationale, 29

1890). Tel est le bilan d'une législation minimale, ainsi que l'entendait le paternalisme des gouvernants de la fin de ce siècle dont, faut-il le préciser, les signataires n'entendaient pas envoyer leurs propres enfants en usine, dès l'âge de 12 ans. Il est d'autant plus remarquable de constater que même ce programme minimal, est aujourd'hui battu en brèche, au nom du
«

libéralisme », comme on le constate avec le travail de nuit des femmes,

interdit par la loi française dès 1892, en prolongement de la conférence de Berlin, et réintroduit par un gouvernement socialiste en 2000, consécutivement aux exigences, formalisées en 1989, par les ultras du patronat et formalisée sous prétexte d'Europe. A l'inverse, en 1896, un socialiste, considéré comme réformiste, Millerand, donne son discours de Saint Mandé. Ce banquet du 30 mai 1896, organisé par les socialistes du XIIe arrondissement, a lieu en présence de Guesde, Brousse, Vaillant, Jaurès, Sembat. Millerand propose le « programme de Saint Mandé », dont le principe est la substitution nécessaire et progressive de la propriété sociale à la propriété capitaliste. Millerand insiste sur la substitution progressive; ce qui fait de lui, un « réformiste ». Il y propose une nationalisation progressive de certaines des plus grandes industries. Ce qu'il nomme «le trait caractéristique du programme socialiste », c'est «la substitution nécéssaire et progressive de la propriété sociale à la propriété

capitaliste ». Il achève son discours en levant son verre « ...à la conquête par le
socialisme des pouvoirs publics, au triomphe de la République sociale! ». C'est dire que les nationalisations sont nécessaires, socialement et démocratiquement, sans avoir, en rien, une origine «révolutionnaire », ni «collectiviste ». C'est dire qu'il s'agit du principe central et minimal de toute démocratie sociale en opposition au libéralisme dominant. C'est là un clivage de classe entre deux modèles de sociétés.
Dès l'origine du syndicalisme, la question de la relation aux partis politiques

Le syndicalisme, révolutionnaire comme réformiste, ne peut qu'être favorable au principe des nationalisations et opposé à la généralisation de la propriété privée. Quant à ce qu'est le syndicalisme et ce qu'il doit être, l'opposition de deux conceptions est sensible; dès l'origine. Ainsi, lors du Ve congrès national des Syndicats et Groupes corporatifs ouvriers de France, tenu à Marseille, du 19 au 22 octobre 1892, dont Delcluze est le secrétaire général (ce guediste marxisant sera millerandiste, puis à la SFIO) affirme, avec le cordonnier Perret, que «le Socialisme, base des groupements corporatifs fédérés, est l'harmonie du Droit et du Devoir» (p.28 du Compte rendu). Le citoyen Aristide Briand demande que l'on vote «le principe de la grève générale comme seul moyen d'arriver à notre émancipation» pA?). Alors proche de Pelloutier, la défense de ce principe sera son combat pour plusieurs années, avant d'entamer sa longue, opportuniste et, socialement, peu probante carrière de cacique de la Troisième république. La citoyenne Bourgueil 30

demande que « la femme ne puisse pas travailler trois semaines avant et trois semaines après sa conception» et un délégué demande la «suppression du travail de nuit pour les femmes» (p.50). Le congrès exigera six semaines avant et après la conception et l'interdiction tant du travail de nuit que des veilles pour les femmes (p.56). Ce congrès, favorable à un lien entre syndicats et partis (en l'occurrence le Parti Ouvrier Français de Guesde) considère que la conférence

de Berlin est

«

une concession importante à la force croissante de la classe des

travailleurs» (p.62) et «recommande aux salariés du monde entier de réunir leurs efforts contre la domination capitaliste» (p.63). Il considère que, le 1cr

mai, il faut que « tous les travailleurs s'unissent... contre l'indigne exploitation dont les travailleurs sont les victimes» (p.69). Quant à la relation avec les partis politiques et les corps élus, il est affirmé: «le Congrès, considérant que la représentation directe du prolétariat aux corps élus est presque unanimement considéré comme un des agents les plus actifs de nos légitimes revendications...Le Congrès affirme le principe de la représentation directe aux corps élus» (p.62). A l'inverse, l'animateur des Bourses du Travail, F. Pelloutier, dans un livre publié l'année de sa mort, en 1901, affirme: «le fossé se creusa de plus en plus entre le Parti et les associations ouvrières... quant aux chefs du Parti, ils prétendaient que les syndicats leur fussent subordonnés, ['émancipation économique, disaient-ils, devant être non la cause mais la conséquence de l'affranchissement politique. Et c'est ainsi qu'allaient rester distinct!)~pour devenir plus tard antagonique!)~ les efforts accomplis par les deux formes de ['organisation prolétarienne ». (Histoire des Bourses du Travail, p.1(2). Schématiquement, la Fédération Nationale des Syndicats, née en 1886, est favorable au lien direct avec le parti (en l'occurrence le paF de Guesde) à l'encontre de la Fédération des Bourses de travail, de 1892, de tendance anarchiste, favorable à l'indépendance. Cette opposition, initiée à l'origine par les guedistes marxisants d'une part, par les anarcho- syndicalistes et les blanquistes d'autres part (puis par les socialistes comme le deviendra Jouhaux) est manifeste, avant même la fondation de la CGT. On la retrouvera, en 1906 pour la CGT, en 1907 pour la SFIO, en 1922-1923 avec le Parti communiste et la première scission de la CGT et, telle quelle, en 1947, avec la seconde scission de la CGT donnant naissance à la CGT-Fa. Il n'en reste par moins que le principe qui l'emporte, historiquement, comme fondateur du syndicalisme, est bien l'indépendance de l'organisation syndicale, confirmée par la Charte d'Amiens en 1906. Ce qui va marquer définitivement l'histoire et les enjeux du syndicalisme. Dans un ouvrage La classe ouvrière et le syndicalisme en France (pp.501-502), publié en 1965, G.Vidalenc concluait, et cela vaut toujours: «nous n'ignorons pas, bien sûr, que les organisations !)yndicales, comme toutes les institutions de quelque ampleur, encourent le risque de sclérose et d'engourdissement, que la fonctionnarisation et la bureaucratie y peuvent exercer lerus ravages, mais pas plus qu'ailleurs, et leurs imperfections sont celles de tous les groupements humains mais retenons que 31

cette organisation autonome des travailleurs est bien qualifiée pour rechercher, découvrir et défendre des solutions qui adouciront la dureté de la vie ouvrière, qui élimineront de la condition prolétarienne le besoin, l'insécurité, l'avilissement et la peur. La réalisation d'un tel programme ne dépend pas du seul désir des salarié~ il leur faut tenir compte de la mauvaise volonté ou de l'incompréhension patronales, de la carence ou de l'inertie des pouvoirs publics, des conjonctures politiques et économiques elles-même!;~ mais les travailleurs, ayant pris conscience de leur destin et de leur force, se doivent de penser clair et de promouvoir ou de hâter les réformes indispensables. C'est une tâche assez noble et assez ample pour exciter les imaginations, exalter les volontés et émouvoir les cœurs ».

32

PREMIERE PARTIE

Quand la CGT, de 1895 à 1947, avec Jouhaux, c'est déjà la CGT-FO

Le yr mai des travailleurs

Dès le 1cr mai 1886, la Fédération américaine du travail (A.F.L) créée
en 1881 (succédant au Noble Roder of the Knight of Labor, fondé en 1873 ; la légalité des syndicats ayant été reconnue, dès 1842, par l'arrêt Commonwealth contre Hunt), avait adopté le principe d'une journée de grève pour la journée de des usines Mac Cormack sont en grève. Le 3 mai, la grève se poursuit chez McCormick et des affrontements se produisent entre grévistes, opposés aux "jaunes" embauchés par McCormick pour briser la grève, et les détectives de l'agence Pincerons, ainsi que la police armée de fusils à répétition. Deux ouvriers sont tués et cinquante sont blessés. Le lendemain, lors du meeting de protestation à Haymarket Square, une bombe explose. Des militants anarchistes, George Engel, Adolph Fisher, Louis Lingg, Albert Parson et August Spies, seront arrêtés et condamnés à mort. Lingg se suicide la veille de l'exécution et le 11 novembre 1887 les quatre autres militants sont pendus. Haymarket sera nommé le Black Friday ou Vendredi Noir. Dès lors le mouvement ouvrier et social tente d'imposer le premier mai comme journée de revendication au plan international. L'Internationale socialiste en 1889, au congrès de Paris, propose,

8h comme durée légale de travail. Or ce 1cr Mai 1886 à Chicago, les ouvriers

le 20 juillet, une « grande manifestation internationale à date fixe ». Dès 1890, dans 13 pays, les travailleurs tentent d'imposer le 1cr mai revendicatif. Le congrès socialiste international de Bruxelles, en 1891, affirme: « Le congrès, afin de conserver au 1cr mai son véritable caractère économique de
revendications de la journée de huit heures et d'affirmation de la lutte des classes, décide: Qu'il y a lieu d'avoir un jour la démonstration unique pour les travailleurs de tous les pays; que cette manifestation aura lieu le 1cr mai; et recommande le chômage partout où cela ne sera pas complètemement impossible. A l'unanimité des nationalités, moins l' Angletere, qui s'est ensuite ralliée» . A Paris, le 1cr mai 1891, les travailleurs du département de la Seine se réunissent salle du Grand Turc, boulevard Barbès. Les ouvriers de tendance anarchiste se retrouvent, en fin de journée, place de la République. Une fête broussiste se déroule, en soirée, au lac Saint Fargeau et l'on scande: «vive la sociale », tandis que les allemanistes sont présents salle Favié. Beaucoup cr d'ouvriers travaillent et la commémoration du 1 mai, qui a été réprimée l'année précédente, n'a pas encore un caractère marqué. Et ce d'autant que, le 1cr mai 1891, à Fourmies, le sang ouvrier a coulé, sans qu'il y ait la moindre violence de la part de la foule, qui manifestait pour la journée des 8 heures et l'augmentation des salaires. Certes la bourgeoisie tentait de s'effaroucher et le Figaro du 3 mai titrait: « L'émeute de Fourmies ». Sinon que, préalablement, contre la grève à l'usine de Fourmies et la manifestation, les patrons avaient convaincu le maire de la ville de Fourmies de faire envoyer, par le sous- préfet d'Avesnes, deux compagnies d'infanteries du 145ème régiment de ligne. 34

L'ambiance, au matin, est festive et la journée doit s'achever par un bal, d'autant que la manifestation regroupe hommes, femmes et enfants. Mais, à ] 8h15, la troupe tire avec son fusil Lebel, sur les 200 manifestants. Il y a neuf morts et une quarantaine de blessés. Ce sont les initiateurs du mouvement, Cusine (décrit comme « agitateur venu de Sedan ») et Paul Lafargue (fondateur du Parti ouvrier français et gendre de Marx), qui furent condamnés à 6 mois et un an de prison ferme, pour provocation au meurtre. A la Chambre, Constans,

ministre de l'Intérieur, expose sa cause du drame: « les hasards ont voulu que
les troupes ne fussent pas en nombre suffisant; l'émeute s'est produite et la répression est devenue nécessaire ». Millerand s'oppose à ce qu'il nomme les

procédés préventifs» de Constant, méthode qu'il juge « humiliante pour la République» et dont Fourmies est, pour lui, l'échec. Une autre « méthode », de
«

même esprit que celui de Constans, est exposée par le journal le Temps du 3 mai, qui prétend qu'à l'origine, «deux gendarmes venus au secours des nongrévistes furent blessés par les grèvistes ». Cette opposition entre les « bons ouvriers », qui ne font pas grève, et les grévistes est un classique pour ce journal que Sembat qualifiera de «moniteur de la bourgeoisie ». Son successeur officiel, le journal le Monde, fera de même, un siècle plus tard, lors des événements de novembre-décembre 1995. Il suffit de constater qui sont les morts de Fourmies pour infirmer tant les allégations du ministre de l'Intérieur que celles du Temps: parmi les victimes, 8 manifestants de moins de 21 ans, dont une jeune ouvrière qui sera comme le symbole de Fourmies, Marie Blondeau. Une lithographie émouvante de Fred Zeller célébrera, en ce sens, le centenaire de Fourmies. cr C'est dire que, de Chicago à Fourmies, le 1 mai est devenu une date fondatrice du syndicalisme international, avec une fonction revendicative commune.
Le congrès de Limoges de la CGT, fondateur du syndicalisme indépendant

Avant la fondation de la CGT, il y avait eu, de ]825 à 1848, plus de mille deux cents poursuites pour faits de grève et le mot d'ordre des canuts la révolution de ] 848, qui est européenne, et l'immense prestige de la Commune, la nécessité de construire le mouvement ouvrier et social, après la répression versaillaise. C'est en ce contexte qu'avait été fondée la Fédération nationale des syndicats, en 1886(suite à celles de diverses fédérations, des Chapeliers, en 1876, des Typographes en 1884) et celle de la Fédération nationale des Bourses du travail, en ]892. C'est à Paris, l'année d'inauguration, le 22 mai, de la Bourse du Travail, au n03 de la rue du Château d'Eau. Puis, avant le congrès fondateur de Limoges, avaient eu lieu les congrès unitaires de Paris Guillet 1893) et Nantes(septembre 1894). Suite à ce 6ème congrès national des syndicats de France, la Fédération Nationale des Syndicats avait perdu une grande part de son influence. 35
traverse le siècle:
«

vivre en travaillant ou mourir en combattant

». Puis il y eut

Les conflits sociaux sont, en dépit de la loi de 1884, fort durs. Ce que l'on voit, en particulier, en 1890, à Revin, dans les Ardennes. Il y a une douzaine d'ateliers de métallurgie à Revin. La grève commence le 27 juin, chez la Veuve Poncelet, puis en novembre dans d'autres ateliers, dont le plus important, Faure, avec 700 grévistes. Les ouvriers veulent une augmentation de salaires. Le 17 novembre, ceux de l'usine L'Ardennaise appellent à une grève illimitée pour une augmentation de 15%. Le mouvement se développe avec des revendications, entre 10 et 100% d'augmentation. Le 11 décembre, une grande manifestation a lieu avec des enfants qui chantent la Carmagnole et des drapeaux rouges brandis par les ouvriers. Les «jaunes », traîtres au mouvement ouvrier sont ridiculisés. Deux manifestants sont arrêtés. Une foule de plusieurs centaines de personnes obtient la libération du mouleur Mauguière, considéré comme un «meneur ». Si la gendarmerie n'est pas intervenue, dès le 13

décembre le préfet fait venir à Revin un détachement du 91C de ligne. Le 19
décembre plusieurs grévistes, dont Mauguière, sont condamnés, pour atteinte à

la « liberté du travail ». Le préfet propose 10% d'augmentation, en janvier; ce
que les patrons refusent. Le 4 février un début de négociation est consenti. Le 13 mars, Faure accepte de reprendre les grèvistes. Le19, tous les mouleurs (sauf dix, qui ont été remplacés) sont à leur poste. Une manifestation silencieuse des ouvriers célèbre une difficile demi-victoire, au terme de quatre mois de grève. Les patrons réagissent en mettant en place, le 10 juin 1891, la Fraternelle, leur organisation syndicale de 70 adhérents. Le premier véritable syndicat patronal sera mis en place en 1907, à la suite d'une grève de toutes les usines de Revin (au plan national, c'est l'UIMM, en 19(1). A.Dupont, fondateur de la «Chambre syndicale », est élu maire de Revin, en juillet 1891, et refuse de payer les frais pour l'occupation militaire. Il fait voter un crédit pour aider les grévistes et laïciser l'école des filles. Mauguière est élu sur la même liste. Le Syndicat des mouleurs, en dépit de la répression, se développera rapidement. Le conflit de Revin, au terme de quatre mois, a été dur et toujours avec l'envoi de l'armée contre les travailleurs. N'avoir pas été vaincu, malgré tout, est perçu, par le mouvement ouvrier, comme une victoire. Est perçue comme une véritable victoire l'affaire de Carmaux. En 1895, le licenciement d'un ouvrier syndiqué à Carmaux provoque la grève des verriers. Jaurès, député de Carmaux, interpelle en vain le gouvernement à la Chambre. Une souscription est lancée pour fonder une verrerie ouvrière, avec un capital de 5000 actions de 100 francs chacune. Une donatrice, Mme Dembourg, permet l'achat du terrain et la verrerie ouvrière d'Albi ouvre en octobre 1896 (pour devenir une coopérative ouvrière en 1931). L'événement est exemplaire, avec un retentissement national, en particulier pour les syndicalistes, qui considèrent que le changement de structure sociale peut être à l'initiative des travailleurs. Puis vint la fondation de la Confédération générale du Travail, en 1895, à Limoges, censée regrouper les Bourses et les Fédérations. Dans le document constitutif, on lit : «2° La Confédération Générale du Travail a exclusivement 36

pour objet d'unir sur le terrain économique

et dans les liens d'étroite solidarité

les travailleurs en lutte pour leur émancipation intégrale }}. Il s'agissait bien de confédérer l'ensemble des structures de défense des intérêts ouvriers. A Limoges, du 23 au 28 septembre 1895, les statuts de la CGT sont adoptés après de longues discussions, lors du Congrès national ouvrier. Que son siège soit à Paris est accepté par 87 voix pour, 50 contre, 5 abstentions et 6 absents. Le principe de la grève générale est l'objet de débats, lequel s'il est central pour les syndicalistes révolutionnaires, est contesté par les réformistes, en particulier A.Keufer, qui déclare qu'un Congrès peut revenir sur les orientations d'un congrès précédent et que «l'on peut revenir sur le principe de la grève générale}} (in Congrès national ouvrier, Limoges, 1895, p.69). 11rejoint là l'analyse de Treich, un des organisateurs du Congrès. En réponse, Braun réfute l'argument de Treich, selon lequel la majorité des ouvriers serait opposée à la grève générale et demande la constitution d'un Comité de grève générale. Pour Carol, la grève générale doit être «une épée de Damoclès sur la tête du gouvernement La proposition de Riom (<< je propose que le Congrès vote pour savoir si le Conseil national aura la grève générale dans ses attributions est mise aux voix: 86 pour, 30 contre et 28 abstentions. Le samedi 28 septembre, les statuts de la CGT sont adoptés, après que le congrès se soit séparé aux cris de «Vive la République sociale! Vive l'émancipation des travailleurs! }}. L'article 1 des statuts affirme: «entre les divers syndicats et groupement professionnels de Syndicats d'ouvriers et d'employés des deux sexes existant en France et aux colonies, il est créé une organisation unitaire et collective qui prend pour titre: Confédération générale du travail ». La CGT, même modestement, établit, de fait, une égalité des sexes en son article 1.Ce à quoi se refusent tant la Chambre des députés qu'a fortiori le Sénat pour plusieurs dizaines d'années encore. Sur 75 délégués à Limoges, il y a trois femmes, MIles Coupeau et Saderne et Mme Barry (laquelle est assesseur, lors de la séance du mercredi 25 au soir). La question de l'égalité des Droits est fondamentale, d'autant qu'elle s'oppose à la loi qui est ouvertement paternaliste et machiste et met les femmes en situation de tutorat. Contre cela, lors de la Conférence extraordinaire de la CGT de décembre 1917, la CGT adoptera à l'unanimité l'extension du droit syndical, proposé par Lescalier: «la femme mariée doit avoir le droit de faire partie d'un Syndicat sans autorisation de son mari Dans le paragraphe Ill, 2 on lit: «Unification de l'action corporative...Extension et généralisation de l'institution des Conseils de prud'hommes...Lutte pour l'obtention d'une législation sur le travail comportant avec un minimum de salaires, la fixation à 8 heures de la durée minimum de salaires, la fixation à 8 heures de la durée maximum du travail et le repos hebdomadaire... Grève générale }}.C'est la tendance révolutionnaire et libertaire qui est majoritaire. A. Lagailse, employé de bureau au réseau des Chemins de fer de l'État, sera élu premier secrétaire général. Lui succéderont M.Copignaux, V.Renaudin et E.Guérard, puis, à partir de 1902, V.Griffuelhes,
}}. }}) }}.

37

figure majeure de la CGT naissante. En sa brochure L'action !>yndicaliste (p.26), publiée en 1908, il résumera sa position de syndicaliste libertaire:
«

L'action

ouvrière pour nous n'est donc qu'une manifestation

continue de nos

efforts. Nous disollS que la lutte doit être de tous les jours et que son exercice appartient aux intéressés. Il y a, par conséquent, à nos yeux, une pratique journalière, qui va chaque jour grandissant, jusqu'au moment où, parvenue à un degré de puissance supérieur, elle se tramformera en une conflagration que nous dénommons grève générale, et qui sera la révolution sociale. ». L'année suivante, le congrès de Tours retient dans son ordre du jour
comme base revendicative
«

une législation sur le travail, comportant

avec un

minimum de salaires, la fixation à 8 heures de la durée minimum du travail et le repos hebdomadaire» (Compte rendu, p.6). Le congrès de Toulouse, en 1897, demande la mise en place de « comités permanents de conciliation» paritaires, dans chaque branche industrielle pour la mise en place d'un droit collectif du travail (Compte rendu, pp.138 et s.). Les bases et le cadre d'un droit du travail sont donnés. Le congrès de Rennes de 1898 débat du travail des femmes et de

son statut. L'Union des Syndicats de la Seine « propose que, pour le travail de
la femme, le Congrès décide: A travail égal, salaire égal» (p.184 du Compte rendu). Alors que d'autres s'en tiennent à l'application de la loi, dont la misogynie, spécialement dans le mariage, a été affirmée par le Code dit « Napoléon », en son article 1124 considérant parmi les « incapables de
contracter...les femmes mariées ». En conséquence, certains militants s'en tiennent au cadre légal et affirment: «l'homme doit nourrir la femme; mais

que « pour la femme, veuve ou fille, obligée par conséquent, de subvenir à ses besoins, il soit entendu que la formule: travail égal, salaire égal, lui sera appliquée» (p.313). Cette position regrettable ne doit pas conduire à un rejet anachronique car les femmes sont présentes à la CGT (pas au Parlement) et qu' il faudra attendre la loi de 1965 sur les régimes matrimoniaux pour que le mari ne puisse plus s'opposer à l'exercice de l'activité professionnelle de son épouse et celle de 1971 pour l'égalité salariale... Syndicalement, la proposition d'égalité globale l'emportera. Si des femmes sont secrétaires de syndicat, dès cette fin de siècle, c'est dans des syndicats féminins: femmes typographes, caissières-comptables, sténodactylographes, fleuristes- plumassières... Il en est de même des couturières- lingères, syndicat auquel adhère Jeanne Bouvier, en 1897, à la Bourse du Travail: « je me trouve en présence de la secrétaire du syndicat et lui demande de m'inscrire» (Bouvier, Mémoires, p.102) : Une autre question est celle du repos hebdomadaire, en un Rapport proposé par les employés des syndicats de la Seine, lequel réfute la proposition selon laquelle les salariés qui travaillent « tous les jours.. .c'est qu'ils le veulent bien. Comme si le prolétaire qui travaille était libre d'accepter ou de refuser les conditions des patrons auxquels ils s'adressent» (p.218). Cette mobilisation naissante conduira à deux victoires: les deux jours de repos hebdomadaire consécutif et la loi de 1906 interdisant le travail le dimanche. Un autre rapport exige la suppression 38

des bureaux de placement, dont il rappelle que la loi de Turgot de 1776, leur a donné «un caractère policier », qui dure encore (p.291). II rappelle que la Révolution de 1848 avait établi qu'il y aurait dans chaque mairie de Paris un bureau de renseignements, dont le principe fondamental serait la gratuité, avec «des tableaux de statistique de l'offre et de la demande de travail », et avec registre (p.293). C'est le défaut de gratuité et le caractère policier qui sont en cause pour demander la suppression de ces bureaux. En 1902, au demeurant, l'unification véritable entre Fédérations et Bourses du travail n'est pas encore réalisée. En l'occurrence, l'Union des Syndicats de la Seine, (ancêtre de l'UD FO...), dont le siège est 3 rue du Château d'eau, à la Bourse et le secrétaire, A.Baumé, présente un Rapport sur la question de l'unité ouvrière, aux congrès des Bourses du travail d'Alger et corporatif de
Montpellier, en 1902. Le cadre est donné:
«

au groupement

des capitalistes,

les

travailleurs ont répondu en rapprochant les .\yndicats d'un même métier ou d'une même industrie et ont formé de puissantes Fédérations de métiers ou d'industries »(Rapport, p.2). Le Rapport propose des statuts pour une CGT, dont les Bourses du travail sont «partie intégrantes» (p.IO). 11propose aussi, au sein des Bourses, la constitution de Musée du Travail. Le principe des nouveaux statuts proposés est: « aux Bourses du Travail, l'organisation utilitaire, morale, éducative et intellectuelle; aux Fédérations de métiers et d'industrie les questions de résistance, de lutte et de combat» (p.29). C'est ainsi que l'unification fut effective, en 1902, au congrès de Montpellier.Baumé avait été, préalablement, secrétaire de la Bourse du Travail à Paris, avant de devenir secrétaire de l'U.S. Plus modéré, il ne partage pas l'opposition à l'Etat des anarcho - syndicalistes. II est remarquable que ce congrès soit présidé par une femme, la citoyenne Jacoby, de la fédération des Tabacs, laquelle précise: «je compte qu'à l'avenir nous serons parmi vous plus nombreuses ». Lors du congrès tenu à Bourges du 12 au 20 septembre 1904 est adoptée une « Décision» qui affirme: « si enfin, vous êtes d'avis de diminuer le chômage meurtrier auquel vous êtes contraints, préparez vous à mettre en application la journée de 8 heures pour le 1cr mai 1906 ».Ainsi le 1er mai prend tout son sens pour obtenir une revendication majeure. Lors du débat le rapporteur, Dubéros, affirme, en rappelant que depuis 1889, il s'agit d'une revendication pour chaque 1er mai: « il est nécessaire de canaliser tout l'effort syndical, et de le diriger vers cette seule revendication: la Journée de huit heures» (Compte rendu du congrès de Bourges, p.206). La position de Keufer, qui veut d'abord la garantie que la journée ne dépasse pas 10 heures pour l'ensemble des travailleurs et que cette revendication est prématurée, reste minoritaire. Pouget, pour la journée de 8 heures, et à l'encontre de Keufer, emporte l'adhésion du Congrès, en

affirmant: « l'action directe, c'est l'affirmation que les travailleurs entendent
ne plus compter que sur eux-même5~ et non sur un Messie extérieur pour améliorer leurs conditions et marcher à la libération complète (Vifs applaudissements). Donc je cone/us que la date du rr mai 1906 n'est pas

39

prématurée...

» (p.216). Ceci explique la violence de la répression de ce tcr mai 1906, alors que Clemenceau est ministre de l'Intérieur. Le journal La Croix du 3 mai n'hésite par à titrer «la journée révolutionnaire» et parle de «charges répétées» avec «200 blessés et 800 arrestations ». Au demeurant, comme le titre l'Humanité du 2 mai: «la police maîtresse de Paris ». L'Union des syndicats de la Seine tient tout de même un meeting, sous la présidence de Baumé, et qui regroupe plusieurs milliers d'ouvriers. Au «pays noir », où une grande grève continuait, il ne pouvait y avoir de meetings «... toutes les salles ayant été réquisitionnées depuis longtemps pour réquisitionner les troupes» (L'Humanité du 2 mai). C'est pourquoi l'on surnomma aussi Clemenceau, le
«

Sinistre de l'Intérieur

», lequel fait arrêter pour «complot»

Griffuelhes,

le

secrétaire général de la CGT avec quatre autres syndicalistes. Il y aura cependant une victoire à terme pour la CGT, à savoir la loi du 13 juillet sur l'interdiction du travaille dimanche et le principe du repos hebdomadaire, par lequel il interdit d'employer un salarié plus de 6 jours par semaine (l'article R. 262-t du Code du travail en sanctionne le non respect). Puis c'est à Amiens, à compter du 8 octobre 1906, que Victor Griffuelhes et Émile Pouget font adopter une motion, base de l'indépendance syndicale jusqu'à ce jour et nommée la Charte d'Amiens:« Le congrès confédéral d'Amiens confirme l'article 2, constitutif de la CGT: "La CGT groupe, en dehors de toute école politique, tous les travailleurs conscients de la lutte à mener pour la disparition du salariat et du patronal..." Le Congrès considère que cette déclaration est une reconnaissance de la lutte de classes qui oppose, sur le terrain économique, les travailleurs en révolte contre toutes les formes d'exploitation et d'oppression, tant matérielle que morale, mises en oeuvre par la classe capitaliste contre la classe ouvrière. Le Congrès précise, sur les, points suivants, cette affirmation théorique: Dans l'oeuvre revendicaltrice quotidienne, le .\yndicalisme poursuit la coordination des efforts ouvriers, l'accroissement du mieux-être des travailleurs par la réalisation d'améliorations immédiates, telles que la diminution des heures de travail, l'augmentation des salaires, etc. Mais cette besogne n'est qu'un côté de l'oeuvre du 5yndicalisme; il prépare l'émancipation intégrale, qui ne peut se réaliser que par l'expropriation capitaliste; il préconise comme moyen d'action la grève générale et il considère que le syndicat, aujourd'hui groupement de résistance, sera, dans l'avenir, le groupement de production et de répartition, base de réorganisation sociale. Le Congrès déclare que cette double besogne, quotidienne et d'avenir, découle de la situation des salariés qui pèse sur la classe ouvrière et qui fait à tous les travailleurs, quelles que soient leurs tendances politiques ou philosophiques, un devoir d'appartenir au groupement essentiel qu'est le syndicat. Comme conséquence, ell ce qui concerne les individus, le Congrès affirme l'entière liberté pour le 5Ylldiqué, de participer, en dehors du groupement corporatif, à telles formes de lutte correspondant à sa conception philosophique ou politique, se bornant à lui demander, ell 40

réciprocité, de ne pas introduire dans le !>yndicat les opinions qu'il professe au dehors. En ce qui concerne les organisations, le Congrès décide qu'afin que le !>yndicalisme atteigne son maximum d'effet, l'action économique doit s'exercer directement contre le patronat, les organisations confédérées n'ayant pas, en tant que groupements !>yndicaux, à se préoccuper des partis et des sectes qui, en dehors et à côté, peuvent poursuivre, en toute liberté, la transformation sociale. ». Pouget, auteur du Sabotage (selon son principe «À mauvaise paye mauvais travail ») fait, lui aussi, partie des syndicalistes révolutionnaires proches de l'anarcho-syndicalisme majoritaire. Griffuelhes, secrétaire général, proposera une définition du syndicalisme: «Le !>yndicalisme est le mouvement de la classe ouvrière qui veut parvenir à la pleine possession de ses droits sur l'usine et l'atelier,. il affirme que cette conquête en vue de réaliser l'émancipation du travail sera le produit de l'effort personnel et direct exercé par le travailleur» (in Le !>yndicalisme révolutionnaire, ed. du G.P.B, pA;

réédition de 1931 d'un texte de 19(9). Il précise que « le syndicalisme.. ..ne repousse pas les travailleurs imbus d'idées religieuses ou confiants dans la
valeur réformatrice des dirigeants.. .le syndicalisme... est le mouvement, l'action de la classe ouvrière, il n'est pas la classe ouvrière elle-même» (ibid.p.S). Ce

qui lui permet de conclure: « en suivant cette ligne, nous sèmerons des nôtres, arrêtés par un sourire bienveillant et tutélaire du Pouvoir ou du Patronat, nous sèmerons des nôtres traîtres à leur classe, nous laisserons des nôtres abattus et découragés, nous en laisserons d'autres accablés par les coups de l'adversaire. Et malgré cela la classe ouvrière poursuivra son chemin, d'autant plus surement que n'ayant confiance qu'en elle, elle s'habituera à pratiquer toujours davantage l'Action Directe du Syndicalisme Révolutionnaire ». (ibid.p.2S). L'unité d'action, l'égalité de tous et toutes dans la lutte syndicale, l'indépendance et le recours à la grève, y compris générale, sont les bases premières de la CGT. Quant à ce qu'il est convenu d'appeler la Charte d'Amiens, à l'origine une motion, elle s'oppose à la motion Renard, laquelle propose un lien constitutif avec le Parti socialiste (la SFIO). Si la motion Renard l'avait emporté le syndicalisme en France se serait engagé dans une voie similaire, à la même époque, à celle du syndicalisme anglais choisissant le lien au Parti travailliste (avec les conséquences sociales désastreuses vécues récemment avec les gouvernements Blair et Brown). La Charte d'Amiens obtient 810 mandats (8 contre et une abstention) et la motion Renard obtient 34 voix (774 contre et 34 abstentions). Mais la question du lien au politique marque la vie de la CGT et ne cessera de le faire. Le journal de Jaurès (<<journal socialiste quotidien »), l' Humanité, du 14 octobre, donne le texte de la «Charte d'Amiens» sous l'appellation de «résolution Griffuelhes» et titre, prenant acte: «le !>yndicalisme ne s'affiliera à aucun parti politique: les individus sont libres hors du syndicat, les organisations autonomes ». Tout n'est pas réglé, car lors du 4èmccongrès national de la Section Française de l'Internationale Socialiste,

41

tenu, à Nancy, du 11 au 14 août 1907, l'enjeu renaît avec la présentation de deux motions. Celle de la fédération du Cher est favorable à l'indépendance entre la CGT et la SFIO, tandis que celle de la Dordogne est favorable à un lien direct. De fait s'opposent Vaillant, figure éminente du blanquisme et Guesde, favorable depuis la création de la Fédération Nationale des Syndicats, en 1886, à un lien direct entre l'organisation syndicale et le parti. C'est la motion du Cher qui l'emporte, reprenant, en fait, la motion présentée par Jaurès, lors du congrès de Limoges e 1906: «prenant acte de la résolution du Congrès d'Amiens, qui affirme l'indépendance du o\yndicalisme à l'égard de tout parti politique et qui assigne en même temps. au syndicalisme un but que le socialisme seul, comme parti politique reconnaît et poursuit» et se prononçant pour «une libre coopération ». Le débat ne cessera pas et se radicalisera avec la fondation du Parti communiste, en 1921 comme en 1947. Courrières et Draveil, quand le pouvoir travailleurs envoie la troupe contre les

A Courrières, le 10 mars 1906, 1800 mineurs sont ensevelis, suite à un coup de grisou. Le chiffre officiel est de 1099 morts (1212 selon d'autres sources). Dès le 28 novembre, le délégué ouvrier des mines de Courrières, Simon, avait mis en évidence des défectuosités graves dans un rapport; ce qu'il avait confirmé le 16 février. Mais la Direction des mines n'en avait pas tenu compte. Le 13 mars, lors des obsèques des premières victimes, 15 000 personnes, huent le directeur de la compagnie, qui doit quitter la cérémonie

tandis qu'est scandé: « Vive la révolution! Vive la grève! ». Ainsi naquit la grève du « pays noir ».
Albert Thomas, futur premier Directeur du Bureau international du Travail (BIT), écrit dans l'Humanité du 17 mars, qu'il s'est entretenu avec un ingénieur des mines et que la cause de la tragédie vient que d'anciens travaux «n'étaient point remblayés»; ce qui avait conduit à une «explosion aussi formidable ». La Direction des mines avait choisi de ne pas investir dans la sécurité la plus élémentaire. Le fait est que, de 1898 à 1904, «sur les 74 millions de francs de bénéfices réalisés, 41 ont été distribués aux actionnaires, 14 ont été mis en réserve et seulement 18 millions ont été investis en travaux pour l'amélioration des conditions de l'exploitation» (in H.Luxardo, Courrières-1906, p.47). Aussi une grève se déclenche avec 40000 grévistes, dès le 17 mars. Clemenceau, ministre de l'Intérieur, se rend chez les mineurs, à l'Union fédérative des mineurs (qui fait partie de la CGT) et leur demande que «la loi soit respectée ». II précise que «c'est la première fois qu'un gouvernement n'envoie pas la troupe contre une grève ». Les mineurs revendiquent la journée de huit heures. Ce qui permet de juger ce que vaut Clemenceau, c'est qu'il fait envoyer la troupe, quelques jours plus tard, avec trois régiments d'infanterie qui se rendent dans les concessions de Meurchin, 42

Liévin, Béthune et Carvin. Il enverra 30 000 soldats et gendarmes. De surcroît, après dix neuf jours, treize mineurs sont retrouvés vivants, le 30 mars, dans la fosse 2 (les recherches étant abandonnées depuis plusieurs jours). Ils sont, selon un terme local qui restera dans la langue, des « rescapés » (ou « escapés »). Un dernier rescapé sera trouvé le 4 avril par des sauveteurs allemands à la fosse de Sallaumines. Début avril, il y a toujours plus de 60000 grévistes (et des mouvements de soutien des mineurs de la Loire et de Saint Etienne). L'opposition est nette avec les non - grévistes (12000) mais aussi entre les partisans du "Vieux Syndicat" paternaliste, mené par Émile Basly (qui inspira Etienne Lantier à Zola pour son GermÙzaf), qui est devenu maire de Lens, et le "Jeune Syndicat", affilié à la CGT, mené par Benoît Broutchoux. Ce dernier, tenant du syndicalisme révolutionnaire et défenseur de la future Charte d'Amiens, est arrêté alors qu'il marche, avec 2000 grévistes sur la mairie de Lens. Il ne sera libéré qu'une fois le conflit terminé, fin mai. Depuis le 19 avril, a été institué le flagrant délit pour fait de grève. A la Chambre des députés, Jaurès expose que «la seule sanction », face à l'incapacité de la Compagnie à gérer le domaine que la nation lui avait concédé, c'est que «la nation reprend son domaine pour l'administrer elle-même ». Il met également en cause le fait que « les autres sanctions frappent les agents subalternes mais n'atteignent pas la collectivité re.\ponsable des actionnaires ». La Compagnie finit par accorder des augmentations de salaires et la grève prend fin début mai. Mais la nationalisation et la responsabilisation des actionnaires, proposées par Jaurès, ne sont pas retenues par la commission d'enquête parlementaire mise en place et pas plus mises en application. Ce qui apparaît, lors de cette tragédie, c'est que le pouvoir politique met en place la répression organisée pour empécher l'action du syndicat et défend ouvertement les patrons et les actionnaires. En 1908, l'Union des Syndicats de la Seine, organise, le 20 janvier, une action de défense de la loi de 1906, la loi d'interdiction du travaille dimanche étant déjà mise en cause! Les Bourses du Travail, dans la France entière, en font de

même, les 28 et 29 avril. Clemenceau devait rééditer sa pratique de « briseur de
grève» à la solde du pire patronat, en cette année, avec la participation d'un provocateur, Métivier, et faire donner, à Draveil, les gendarmes contre les travailleurs en grève (eux-mêmes combattant les « renards », autrement dit les «jaunes »). Il y aura deux morts, Pierre Le FoIl, 48 ans, tué d'une balle en plein cœur, et Émile Géobelina, 17 ans, et 10 blessés. L'Humanité du 3 juin 1908 titre: «TUEURS D'OUVRIERS ». Jaurès écrit: «voilà comment la force armée traite les ouvriers. Voilà ce que devient le droit de grève. Voilà ce que vaut la vie humaine ». Le procureur de la République donne une version irréaliste, selon laquelle douze gendarmes poursuivaient un gréviste, lequel aurait agressé un gendarme « ce matin, à Vigneux » ; lequel gendarme venait de reconnaître son agresseur. Or il est établi que les gendarmes ont tiré dans la salle de réunion du café Ranque, où étaient pacifiquement groupés les grévistes, travailleurs des sablières de la Seine de Draveil et Vigneux. Il n'y a eu ni 43

mandat

d'arrêt ni flagrant délit. Pour les funérailles de Géobelina, il y a 7000

travailleurs présents. Et même en ces circonstances, le gouvernement fait envoyer les dragons, dont certains n'hésitent pas à dégainer leur sabre. On évite le massacre. Quant au maréchal des logis Turc, responsable de la tuerie, il passera devant une commission d'enquête, demandée par Clemenceau, laquelle ne manqua pas de l'acquitter. La CGT organise un meeting de soutien, le 6 juin, au manège Saint Paul. Cinq mille militants sont présents On y entend: «à bas les assassins! à bas Clemenceau! ». Parmi les syndicalistes de tendance anarchiste, majoritaires à la CGT, Yvetot monte à la tribune, appelle à la grève générale et termine en proclamant: «on est digne que dans la révolte ». Monatte dit également: « nous devrions nous préparer pour le prochain assassinat capitaliste à répondre par la grève générale ». L'ordre du jour, adopté au terme du meeting, est un appel à la grève générale, qui affirme: «le capitalisme a en face de lui une classe ouvrière décidée à se faire respecter dans son action revendicatrice ». Le Comité confédéral écrit: «désormais l'expérience est faite, les gouvernements sauront que les massacres d'ouvriers ne resteront pas sans lendemain ». Suite à ses événements sanglants et à la grève de 24 heures contre le massacre, , 12 membres dirigeants de la CGT font l'objet de poursuite de la part du gouvernement devant la Cour d'Assises de la Seine (dont Griffuelhes, Pouget, Merrheim, Monatte...) . De sorte que, lorsque le congrès de Marseille s'ouvre, le 5 octobre, Griffuelhes est absent. Le 30 octobre le juge d'instruction rend un non lieu en faveur des 12 syndicalistes emprisonnés. Mais, si le gouvernement veut briser la CGT, le résultat de la répression est que: «loin d'entraver le développement des organisations ouvrières, la répression avait contribué à l'essor du syndicalisme...» (Dolléans, Histoire du mouvement ouvrier, 2, p.146). Dans le même temps, le 4 juin 1908, Zola entrait au Panthéon et un militant d'extrême droite tentait d'assassiner le capitaine Dreyfus, présent à la cérémonie, le blessant à coups de revolver. Jaurès, soutien politique le plus constant de Dreyfus, tombera sous des balles venues du même camp, celui du maintien à tout prix des privilèges sociaux. L'année suivante, le 19 octobre 1909, la CGT décidera la fermeture de la Bourse du Travail et organisera une manifestation à la mémoire de Francisco Ferrer, aux cris de « A bas Alphonse XIII ! Vive l'Espagne libre! ». «Une minorité pour la majorité », telle est la véritable «représentativité» syndicale Pouget, une des figures majeures, avec Griffuelhes, de la naissance du syndicalisme indépendant, nettement libertaire, fait paraître, en 1908, un ouvrage, La Confédération Générale du Travail, qui a valeur de premier bilan de ce qu'est la CGT: «l'organisme confédéral est essentiellement 44

fédéraliste...A chaque degré, l'autonomie de l'organisme est complète: les Fédérations et Unions de syndicats sont autonomes dans la Confédération; les syndicats sont autonomes dans les Fédérations et Unions de syndicats; les syndiqués sont autonomes dans les syndicats» ( Pouget, La CGT, pA). Pouget apporte une autre précision déterminante: «l'action syndicale, si infime que soit la minorité militante, n'a jamais une visée individuelle et particulariste ; toujours elle est une manifestation de solidarité et l'ensemble des travailleurs intéressé5~ quoique n'y participant en rien, est appelé à bénéficier des résultats acquis [...] ainsi apparaît une énorme différence de méthode qui différencie le démocratisme du syndicalisme »( La CGT, p.34). Cette différence d'avec les partis et le recours au suffrage universel, c'est qu'avec la «méthode syndicale ...l'impulsion est imprimée par les conscients, les révoltés, et sont appelées it agir, it participer au mouvement, it toutes les bonnes volontés» (p.35). Telle est la représentativité syndicale, affirmée et légitimée dès l'origine, et c'est se situer sur le terrain patronal du corporatisme, que de vouloir en changer le principe. De fait, les estimations donnent 200 000 adhérents à la CGT soit «3% du prolétariat industriel» (Moss, Aux origines du prolétariat industriel, p.178). Minorité qui paye le prix fort, surtout du fait de Clemenceau, soit de 1906 à 1910 : « 867 blessés et 20 morts dans les rangs des travailleurs et entraînant 392 révocations et la distribution de peines de prison s'élevant au total à 104 années» (ibid, p.I77). Telle est la base de l'indépendance de l'organisation syndicale, pas seulement par rapport aux partis politiques (et a fortiori au patronat), mais dans son mode même de fonctionnement. De ceci, Jouhaux sera l'héritier et le promoteur, tant à la tête de la CGT, qu'en toute continuité, à la tête de la CGT-FO. Ce principe de la «minorité pour la majorité », tel qu'exposé par Pouget, un des rédacteurs de la Charte d'Amiens et premier historien militant de la CGT, est aussi fondamental que le principe d'indépendance proclamé par cette Charte.
Les retraites par répartition et non par capitalisation

Cette CGT, si consciente de ses principes, est passée de 130000 adhérents en 1902 à 600000 dans les années d'avant guerre. Le congrès de Marseille devait confirmer Griffuelhes et l'indépendance vis à vis des partis politiques, à l'encontre d'un Keufer, du Livre et de ce «positivisme chrétien ~~, prêt à pactiser avec le pouvoir politique, dès le gouvernement Waldeck Rousseau-Millerand. Il y eut cependant une cabale contre Griffuelhes, conduisant à sa démission et à l'élection de circonstance de Niel, le 25 février 1909, secrétaire général de la C.G.T, avec les voix des réformistes et des guesdistes. Cette opération échoua et c'est ainsi que Léon Jouhaux devint secrétaire général. Au demeurant, lors du congrès confédéral de 1910, Niel met en cause Jouhaux. (Compte rendu du congrès national corporatif; p.223). C'est Yvetot, le successeur de Pelloutier, qui lui apporte la contradiction. Une lettre, 45

du 26 septembre, envoyée à Jouhaux, au 33 rue de la Grange-aux- Belles par S.Gompcrz, président de la Fédération américaine du Travail (AFL) apporte son

soutien à la CGTà

«

Georges Yvetot et tous nos amis» (ibid.p259). Deux

motions s'opposent sur la question des retraites. La motion Jouhaux affirme que la CGT ne peut être favorable à un régime de retraite « que si la loi reposait sur
le système par répartition» et « signale les projets patronaux prétendant faire servir à leur profit les cotisations ouvrières contrairement aux intérêts de la classe des producteurs ». La motion Niel affirme sans ambage que « la situation

créée par la loi des retraites est préférable à celle qui resulterait de l'absence de loi» (ibid, pp.294-295). C'est là une opposition de principe, qui se retrouvera au fil des décennies et, telle quelle, en 2003. Pour la motion Jouhaux: 1.049
voix et 251 pour Niel. Aussi
«

l'ordre du jour Jouhaux est adopté»

(p.297). Au

demeurant le comité affirme: «CONTRE LA CAPITALISATION! POUR LA REPARTITION: » (ibid, p.18). Le congrès adopte un ordre du jour favorable à la République portugaise: «Sous 'l'impression des nouvelles réconfortantes parvenues de Lisbonne, le Congrès félicite l'armée et la marine du Portugal du beau geste par lequel elles sont passées avec le peuple en révolte contre SOlI gouvernement. Puisse l'exemple des soldats du Portugal être contagieux pour les armées de toutes les nations, surtout au moment d'une révolution sociale» (ibid.p.137). La Révolution portugaise venait de renverser la monarchie; le nouveau gouvernement ayant déclaré: «le peuple, l'armée et la marine ont proclamé la république» (l'Humanité du 7 octobre 1910). Le congrès adopte également un ordre du jour exigeant que la loi de 1898 sur les accidents du travail ne puisse aggraver l'inégalité «regrettable et inhumaine », qui existe déjà au niveau salarial entre hommes et femmes (p.324). Jouhaux fait adopter par le congrès un ordre du jour sur la guerre: «il faut, au point de vue international, faire l'instruction des travailleur,\~ afin qu'en cas de guerre entre puissances les travailleurs répondent à la déclaration de guerre par une déclaration de grève révolutionnaire» (ibid.p313). Force est de dire, que Jouhaux ne la déclarera pas. Mais c'est sur la question des retraites par répartition que Jouhaux assoit sa position de secrétaire général de la CGT. Il sera la figure majeure du syndicalisme français du siècle, dont la reconnaissance internationale sera telle qu'elle lui vaudra le prix Nobel de la Paix, en 1951. Il sera secrétaire général de la CGT de 1909 à 1947, puis, dans la continuité, président de la CGT -FO de 1948 à sa mort, en 1954. Son évolution, au sens plus politique, peut, par ailleurs être mesurée par le fait qu'il préface, le livre de A. Luquet (lequel avait assumé l'intérim de la CGT, lors de l'incarcération de
Griffuelhes, du 1er août au 31 octobre 1908), La question du placement pour les

salariés, qui est publié en 1912. Et même année, G.Renard, professeur ouvrage de synthèse reconnaît que présider à la grande lutte collective

qu'il le fait au côté de Jaurès...En cette au Collège de France, au terme d'un le syndicalisme «aura eu le mérite de de la classe ouvrière et de souder en un

46

bloc ses forces jusqu'alors Corporations, p.397).

disséminées»

(Renard, Syndicats,

Trade-Unions

et

La CGT, pour ou contre l'Union sacrée

Dès lors, il suffira de décrire les grands enjeux qui marquèrent I'histoire de la CGT, jusqu'à la scission de 1947 et que Jouhaux ne devienne président de la CGT - Fa. Ce qui est patent, c'est qu'il existe trois tendances majeures à l'origine de la CGT, libertaire (ou anarchiste), marxiste (ou guesdiste) et socialiste (ou réformiste) et qui ont pour point commun non pas l'indépendance vis-à-vis des partis mais la compréhension du mouvement social en termes de lutte de classe. Jouhaux, ouvrier allumettier, fait partie de la tendance dominante, libertaire. Il sera toujours un partisan intransigeant de la Charte d'Amiens et combattra toute main mise d'un parti politique que ce soit le Parti socialiste (avec la tentative de 1911 de la SFIO) ou du Parti communiste (en 1922, puis en 1947). En 1905, M.Nègre, fondateur du Syndicat des Instituteurs, rejoint le CGT. 11 fera partie du groupe des signataires de la «Lettre à Clemenceau », en 1907, demandant le droit syndical pour les fonctionnaires et qui, par une longue haine à l'encontre du syndicalisme des fonctionnaires, seront révoqués. Nègre sera réintégré et les fonctionnaires auront le droit de se syndiquer à compter de 1924. Clemenceau avait fait répondre aux fonctionnaires, le Il mars 1907: «votre place n'est pas dans les Bourses du Travail. Votre place n'est pas davantage à la Confédération Générale du Travail. Elle y est d'autant moins qu'il s'y tient un langage auquel un éducateur ne peut apporter son adhésion. L'apologie du «sabotage », de «l'action directe », la provocation à la haine entre citoyens, l'appel à la désertion ou à la trahison, sont d'une doctrine que vous vous devez à vous-même, à votre mission, à l'école laïque, à l'idéal républicain» (cité in Guiraud, P'tite gueule, p.172 ». Cette morgue de tartuffe tourne à la haine de classe de la CGT. Les conditions d'existence du syndicalisme indépendant sont difficiles comme lors de l'affaire Durand, au Havre, avec condamnation à mort de ce syndicaliste de la CGT pour un crime non commis (lequel Durand, avant d'être déclaré innocent, en 1918, en perdra la raison). Le congrès du Havre, en 1912, avait
pourtant proclamé:
«

Ce qui a été possible pour le capitaine Dreyfus doit l'être

pour l'ouvrier Durand» (Compte rendu, p.5). Ett le 24 septembre 1911, plus de 100 000 parisiens avaient manifesté contre la guerre. A la veille de la guerre, il est estimé que 10% des salariés sont syndiqués à l'unique centrale syndicale, la CGT (soit 700000 syndiqués). En 1913 est constitué un Secrétariat syndical international, dont la CGT fait partie. Le 27 juillet 1914, la CGT organise une manifestation contre la guerre, laquelle est déclarée par l'Allemagne à la Russie, le 1cr août. Jaurès assassiné, Jouhaux invoque «la haine de l'impérialisme allemand », le 4 août, devant la tombe du tribun de Carmaux, au point d'aller

vers « l'union sacrée ». Pourtant le Comité confédéral de la CGT, le 15 octobre
47

1912,

s'était

réuni

pour

lancer

une

campagne

internationale,

avec

manifestations, à Berlin, Vienne, Paris et une ville italienne, « pour la paix entre
les peuples» et contre « cette redoutable éventualité: la Guerre ». Ce texte de Jouhaux était repris dans une publication de la CGT, Le prolétariat contre la guerre et les trois ans, issu du congrès extraordinaire de novembre 1912, lequel rappelait la position du Congrès de l'Association internationale des travailleurs de 1867, à Lausanne ( «que la guerre pèse principalement sur la classe ouvrière...a pour cause première et principale le paupérisme et le manque d'équilibre économique »), de Bruxelles, en 1868, des membres de l'Internationale parisienne, en juillet 1870 «contre la guerre franco allemande », jusqu'au congrès de la CGT de Marseille, en 1908: «les Travailleurs n'ont pas de patrie! qu'en conséquence toute guerre n'est qu'un attentat contre la classe ouvrière, qu'elle est un moyen sanglant et terrible de diversion à ses revendications ». Dès le 23 octobre, G.Bauer, pour la Commission générale des syndicats allemands, avait répondu favorablement, à la CGT, à la condition d'un accord avec le «parti social -démocrate », et rappelant qu'une manifestation de 250000 personnes s'était déroulée à Berlin, en ce sens. C'est ce qui explique la tenue du congrès « extraordinaire» des 24 et

25 novembre afin, selon l'ordre du jour, de mettre en place « l'organisation de
la résistance à la guerre» (Le prolétariat contre la guerre, p. 23). Une grève générale de 24 heures est décidée. En décembre, il y a des meetings dans la France entière. L'Union des syndicats ouvriers de la Seine organise la grève en publiant une «carte de la grève de protestation du 16 décembre 1912 ». Avec comme slogans: « grève générale révolutionnaire)) et «plutôt l'insurrection que la guerre ». Globalement, il y a, pour la CGT, 600 000 grévistes, dont 120 000 à Paris et la région parisienne. Dans le même esprit, la CGT s'oppose au retour militariste à la loi du service militaire de 3 ans. Le congrès de la CGT, prévu pour septembre 1914, affirmait que « les travailleurs doivent répondre à la déclaration de guerre par une déclaration de grève générale révolutionnaire» (Rapports pour le congrès de Grenoble, p.60). Le Manifeste de la CGT, en date du 29 juillet, «croit fermement que la volonté populaire peut empêcher le cataclysme effroyable que serait une guerre européenne...A bas la guerre! Vive la paix! ». En dépit de tout cela, le nationalisme l'emportera avec la bourgeoise « Union sacréé et le massacre des peuples. Le fait est que, lors du Comité Confédéral National qui s'achève le 5 décembre 1914, c'est l'adhésion à l'Union sacrée qui est largement majoritaire, l'opposition à la guerre tentant de s'organiser autour de P.Monatte. Cette opposition culmine avec la conférence de Zimmerwald, en septembre 1915 : «Les capitalistes de tous les pays, qui frappent dans le sang des peuples la monnaie rouge des profits de guerre, affirment que la guerre servira à la défense de la patrie, de la démocratie, à la libération des peuples opprimés. Ils mentent. La vérité est qu'en fait, ils ensevelissent, sous les foyers détruits, la liberté de leurs propres peuples en même temps que l'indépendance des autres nations. De
))

48

nouvelles chaînes, de nouvelles charges, voilà ce qui résultera de cette guerre, et c'est le prolétariat de tous les pays, vainqueurs et vaincus, qui devra les porter ». Des représentants de la minorité CGT (A. Bourderon, A.Merrheim pour les Fédérations du Tonneau et des Métaux.) sont présents. Cependant, dès août 1915, une Conférence nationale de la CGT demande, dans la paix, la

constitution d'une

«

Fédération des Nations ». Le 1cr mai 1916, le mouvement

Spartacus, à la gauche du Parti socialiste allemand, appelle à manifester Postdamer Platz. Son dirigeant, Karl Liebknecht, alter ego de Jaurès, qui avait refusé, seul, de voter les crédits militaires, le 3 décembre 1914, s'écrie, devant des milliers d'ouvriers et de jeunes: «A bas la guerre! A bas le gouvernement ». Il est arrêté. Dès le 2 décembre 1914, il avait déclaré, devant le Reichtag: «cette guerre qu'aucun des peuples intéressés n'a voulu, n'a pas éclaté en vue du bien être du peuple allemand ou de tout autre peuple. Il s'agit d'une guerre impérialiste, d'une guerre pour la domination capitaliste du marché mondial ». Il proclamera la République, le 9 novembre 1918, et sera assassiné avec Rosa Luxembourg par la soldatesque aux ordres des «socialistes» Ebert et Noske, qui font le lit de l'extrême droite. En décembre 1916, une Conférence nationale de la CGT se dit favorable au cadre donné par le président Wilson pour mettre un terme à la guerre. Un an plus tard, lors de la Conférence de Clermont - Ferrand (du 23 au 25 décembre), deux motions demandent la paix, l'une par la constitution d'une Société des Nations, l'autre ne dissimulant pas son adhésion à la jeune Révolution russe. Cette conférence réunit également des syndicalistes de plusieurs pays européens. Ainsi Appleton, pour les TUC, considère que la Révolution d'octobre est «un désastre» (in Compte rendu de la Conférence extraordinaire, p.6). Obranovitch, pour les 4000 travailleurs serbes en France, réfute la version officielle de l'origine de la guerre, car «il est impossible de dire qu'une petite nation comme la Serbie voulait attaquer l'Autriche ou l'Allemagne ». La conférence adopte un ordre du

jour de « solidarité et de protestation général» (selon les termes de Jouhaux) à
l'encontre de la répression que pratique Clemenceau: «La Conférence Confédérale, au nom de la liberté de pensée, proteste contre toutes les poursuites intentées pour délit d'opinion à des militants syndicalistes ou socialistes. Aujourd'hui, d'autres militants ouvriers parmi lesquels Hélène Brion, secrétaire de la Fédération des Instituteurs et Institutrices, sont arrêtés et emprisonnés... proteste contre la transmission des dossiers d'instruction à la justice militaire». Pour ce qui concerne Hélène Brion, en juillet 1917, son domicile est perquisitionné, à cause de son «pacifisme ». Clemenceau, président du Conseil en novembre 1917, est inflexible, du moins avec les syndicalistes. Arrêtée le 17 novembre, envoyée à la prison de femmes SaintLazare, jugée en mars 1918 devant le premier conseil de guerre (une première !), Brion est condamnée à trois ans de prison avec sursis et radiée par son ministre de tutelle.( puis réintégrée, sous le Cartel des gauches, soit seulement en 1925). Merrrheim, opposant de toujours à la guerre, lors de la 49

seconde journée, conteste Jouhaux dans une Déclaration: «qu'en présence de cette calamité, contre laquelle la classe ouvrière a préventivement et impuissamment combattu, il appartenait aux organismes centraux de tous pays d'observer une attitude exempte de tous esprit de reniement, tout en examinant les événements avec sang froid, dignité et indépendance. La majorité de la Confédération Générale du Travail a jugé, malgré d'immédiats et amicaux, de sacrifier son unité à l'union sacrée ».(ibid, p.72). Puis il lit le «Texte de la proposition Lénine - Trotsky» du 28 novembre: «aux peuples des pays belligérants! La victorieuse révolution des ouvriers et des paysans en Russie, amis au premier rang la question de la paix. La période d'hésitation, d'ajournement et de la bureaucratie est finie. Maintenant tous les gouvernements, toutes les classes, tous les partis de tous les pays belligérants sont invités à répondre catégoriquement à la question: s'ils entendent ou non entrer avec nous en pourparlers au sujet d'un armistice immédiat et d'une paix générale» (p.75). Merrheim expose qu'i! faut tendre «la main à nos camarades russes». II est applaudi quand il déclare: «ce n'est pas avec des diplomates autour de la table de doit parier la classe ouvrière, c'est autour de la table de

l'Internationale ». Le lendemain, Jouhaux répond:

«

nous, nous voulons agir de

l'intérieur; vous vous voulez agir de l'extérieur; là est la différence entre nos deux points de vue» (ibid; pB]). Il concède, cependant: « oui, vous pouvez nous reprocher l'action engagée.. .avez-vous apporté à la classe ouvrière le Droit nouveau dont vous lui avez parlé? Que non pas !... Oui, si vous nous prouvez que notre action a été confondue avec celle des gouvernements passés et celle des gouvernements précédents ou à venir». Mais il assure, comme si son mandat était en cause, que ces preuves n'existent pas, pour conclure, que la position de la CGT, vis-à-vis de la guerre, consiste à «sauvegarder le patrimoine moral de la classe ouvrière de ce pays» (p.136) et découle de ce «nous n'arrivons pas à dominer ces événements.. .de l'intérieur» (p.138) et qu'il est favorable à une Conférence internationale pour la paix, à la condition

d'avoir « fait accepter par la Nation elle-même les pensées qui sont les nôtres ».
C'est malgré tout une position de repli vis-à-vis de Merrheim, qui conduit Jouhaux à préciser: «nous n'avons aucune suspicion contre nos camarades russes...je puis dire, moi aussi, qu'à son départ la délégation russe m'a mis en contact avec un camarade qui, à Paris, est son représentant...» (p.140). Toutefois, ayant admis que les gouvernants «ont commis des crimes impardonnables », Jouhaux propose que la Conférence «au nom de la classe ouvrière organisée, réclame impérieusement que le gouvernement fasse publiquement connaître ses buts de paix », tout en demandant la constitution d'une «Société des Nations» (p.142). Il n'en reste pas moins qu'une opposition interne demeure et que Merrheim lit une « motion de la minorité », où on lit : «la formule de l'Union sacrée ne peut être qu'une dérision, puisque l'antagonisme des classes est aussi patent en temps de guerre qu'en tant de

paix ». (p.154). Est demandée « une réunion de la classe ouvrière mondiale »,
50

tenant compte des propositions de la Révolution russe «qu'elle approuve », soit: «paix générale sans annexion, sans contribution, droit absolu pour les peuples de disposer d'eux-mêmes. Ces offres constituent pour toutes les nations engagées dans le conflit des bases sur lesquelles les peuples doivent préconiser et au besoin imposer une politique de paix à leurs Gouvernements re!!Jpectifs ». Ce à quoi s'oppose la motion présentée par Rougerie, laquelle se réfère «aux formules suivantes qui sont celles du Président Wilson et de la Révolution russe et qui furent toujours celles de la classe ouvrière française: Pas d'annexion ,. droit des peuples à di5poser d'eux-mêmes,. reconstitution dans leur indépendance et dans leur intégrité territoriale des pays actuellement occupés; réparation des dommages causés,. pas de contribution de guerre,. pas de guerre économique succédant aux hostilités,. liberté des détroits et des mers ,. institution de /' arbitrage obligatoire pour régler les différends internationaux
,.

constitution de la Société des Nations ». Pour ce faire, la CGT doit

«

agir de

toutes ses forces pour obtenir du Gouvernement français l'énoncé précis et public des conditions de paix ». Ce qui est demandé « aux classes ouvrières de tous les pays en guerre» (p.155). Mayoux, de la Fédération des Instituteurs, dit son insatisfaction car «la formule de l'union sacrée n'a pas été dénoncée ». Finalement la motion Rougerie, qui a su faire des références à la Révolution russe, est adoptée par 161 voix et deux abstentions. Ainsi l'unité de la CGT est maintenue. Mais la référence à la Révolution d'octobre, imprime une marque définitive à la CGT, jusqu'à la scission de 1947. Un autre groupe, en 1919, avec Monatte et Besnard, fonde les Comités syndicalistes révolutionnaires (CSR), entend revenir au syndicalisme libertaire, majoritaire à l'origine.
Une initiative majeure, le Programme de la CGT de 1919

En fin du conflit mondial, la grande initiative de la CGT, c'est le Plan qu'elle propose, en décembre 1918, sous le nom de Programme minimum de la CGT. Il s'agit pour la « classe ouvrière organisée» face aux problèmes sociaux et économiques de proposer une «solution d'ensemble» (Jouhaux, Le syndicalisme et la CGT, pp.204 et s. avec le texte du Programme). Selon ce

Programme, il fallait « apprendre à la classe ouvrière le maniement des outils
qui la libèreront ». Et pour ce faire, de «prendre en main la direction de la production ». L'idée centrale est la création d'un Conseil économique et social avec des revendications telles que la reconnaissance générale du droit syndical, la journée de huit heures, la possibilité pour le syndicat d'intervenir dans les

questions de travail. Sont revendiqués le droit ouvrier

(<<

considérant que le

travail ne dot plus être une marchandise que le Capital accepte ou refuse à son gré, que la servitude industrielle doit disparaître... »); la journée de huit

heures, le contrôle ouvrier et l'égalité des droits de tous les travailleurs (<< la
CGT proclame que tout travail/eur, quelle que soit sa nationalité, a le droit de 51

travailler là où il peut occuper son activité »); l'extension des assurances sociales (avec «un régime unique de retraite» ; la législation sur l'hygiène et la sécurité, la mise en place d'un «office international du travail avec la collaboration du secrétariat ouvrier international »); la mise en place d'un service national pour lutter contre la vie chère et, enfin, une loi proportionnée sur les héritages et une répartition des charges budgétaires. Afin de mettre en application son plan, la CGT, avait décidé, dès le 8 janvier 1920, de fonder un Conseil Economique du Travail, avec pour programme des «nationalisations industrialisées» ; ce qui entendait « pallier la carence du pouvoir en établissant un large plan d'organisation économique» (in R.Bothereau, Histoire du !>yndicalisme français, p.32). Ces nationalisations proposaient une gestion tripartite entre pouvoirs publics, producteurs et consommateurs. Certes la CGT fut pour partie entendue avec, en 1919, des lois sur les conventions collectives, la suppression du travail de nuit dans les boulangeries, sur la journée de huit heures et le 12 mars 1920, sur le droit syndical, puis les assurances sociales. Mais l'essentiel, le Conseil économique et social, créé en 1925, supprimé par le régime de Vichy, rétabli en 1946 sous le nom de Conseil économique, puis Conseil économique et social en 1958, n'aura jamais la fonction initialement prévue par la CGT, le patronat français privilégiant bien plus que l'allemand ou le scandinave ses prérogatives de classe, tout en ayant l'impudence de reprocher aux syndicalistes français de cultiver l'affrontement plus que le dialogue.. .Au demeurant, c'est en 1919 qu'est fondée la Confédération générale de la production française avec 21 fédérations patronales, à laquelle succédera, en 1936, la Confédération générale du patronat français. S'il est un acquis majeur, c'est la loi du 25 mars 1919 qui introduit la notion de droit collectif par la mise en place de conventions collectives (mais ne sera pratiquée que par le Front populaire). En avril 1919 la journée de travail est fixée à 8 heures, avec une durée hebdomadaire de travail fixée à 48h. 1919 est l'année de fondation de l'Organisation internationale du travail (OIT). Cette composante internationale se comprend contre la guerre, tant lors du congrès de Philadelphie de l' AFL (Fédération syndicale américaine dirigée par S.Gomperz) que par l'initiative franco -britannique de Leeds, avec une conférence sous l'impulsion de Jouhaux et Appleton (représentant des TUC) et en présence de syndicats belges et italiens. A l'issue de la conférence, un texte est adopté (sur rapport de Jouhaux), demandant, «hors de la concurrence capitaliste internationale », que soit assuré «un minimum de garanties d'ordre moral et matériel relatives au droit du travail, au droit syndical, aux migratiom~ aux assurances sociale!>~ la durée, il l'hygiène et il la sécurité du travail ». Est il demandée la mise en place d'une Commission internationale et d'un office international du travail permanent. Jouhaux est désigné, lors de la Conférence de la Paix, comme conseiller pour la Commission pour l'étude de la législation

du Travail et participer à rédaction de la partie XIII, ou « Charte du travail» du
Traité. Après la conférence de Leeds, il y eut celle de Berne et à, terme, la 52

constitution de l'Organisation internationale du Travail, c'est-à-dire le droit du travail collectif au plan international. Dans le livre qu'il lui consacre, dès 1921, Jouhaux met les choses au point, face aux critiques de ceux qui y voit un organe de «collaboration de classes». Il y rappelle (L'O.I.T., p.t01) que c'est sous «impulsion ouvrière», que l'OIT s'est imposée aux gouvernements et aux patrons et que, pour lui, la fonction en est la suivante: « l'intérêt pour flOUS, nous n'avons cessé de le dire, n'est pas tant dans les avantages que l'Organisation internationale peut procurer aux travailleurs des pays les plus développés qu'à ceux des pays encore en retard, qui sont inorganisés, incapables de conquérir par eux-mêmes les garanties acquises à leurs camarades, et qu'il importe pourtant d'amener au même niveau que celui-ci» (L 'O.I.T., p.99). Il est remarquable que les conditions de la seconde guerre mondiale veront à nouveau les principes internationaliste de droit collectif du travail être mis en valeur (déclaration de Philadelphie) comme les liens avec les syndicats britanniques et américains. Lors du congrès de Lyon, en septembre 1919, est évoquée la constitution de la nouvelle internationale syndicale, dite d'Amsterdam, en juillet. Jouhaux, son vice-président (l'anglais Appleton étant président), affirme (Compte rendu, p.129) qu'Amsterdam n'accepte pas comme « l'expression intégrale des revendications ouvrières de tous les pays les clauses contenues dans la «Charte du Travail» inscrit dans le traité de paix de Versailles (titre XIII, section II) ».
La« Force Ouvrière»
«

réprimée de mai 1920 et les nationalisations s'ébranle», tel est le titre de l'Humanité du 1er

La Force Ouvrière

mai 1920, qui précise: «pour appuyer les Cheminots, la CGT déclanche la grève des Mineurs, des Inscrits Maritimeset des Dockers ».. Ce 1ermai, la CGT

chez les mineurs et cheminots. La répression policière du 1cr mai est telle que
l'Union des Syndicats de la Seine proteste, par un communiqué, contre les «brutalités policières», soutient la grève des cheminots et fait appel à la discipline «qui est la force de l'armée du travail». Dans son Programme d'action (que publie favorablement l'Humanité du 3 mai), la CGT demande «un Comité National Economique pour réorganiser la production... un consortium international pour répartir les matières premières », comme « une entente économique entre tous les peuples sur la base de la coopération ». Les employés du métro font la grève à 90% et ceux des PTT, à 70%. Mais c'est la fédération des cheminots qui revendiquent la nationalisation des chemins de fer. La Commission Administrative de la CGT, devenue Comité central de grève, le 4 mai, demande aux mineurs, aux dockers, aux marins de se joindre au mouvement. Réunie le 9 mai, la CA de la CGT confirme, dans un communiqué,

décide la grève générale, laquelle dure pratiquement tout le mois avec 1,5 million de grévistes. Il s'agit d'amplifier un mouvement commencé dès février

le cadre de la grève, à savoir « la nationalisation des industries s'appliquant à la
53

réorganisation des chemins de fer, des mines, de la houille blanche, des parts et des transports maritimes ». Dans un texte «à l'opinion publique, publié le 9

mai, la CGT affirme:

«

LE MOUVEMENT ACTUEL N'EST PAS UN

MOUVEMENT DE RUE », mais qu'il s'agit de « faire aux travailleurs la place à laquelle ils ont droit dans une réorganisation indispensable de l'activité économique du pays ». A compter du 10 mai, ce sont les fédérations de l'électricité, de la métallurgie, des transports (et marine fluviale), de la voitureaviation qui se joignent au mouvement. Dès le Il mai, le gouvernement riposte en demandant, en conseil des ministres, la dissolution de la CGT. Dans un communiqué «La CGT reste debout », la CGT rappelle son mot d'ordre de «nationalisation industrialisée» et aussi qu'elle «A UNE EXISTENCE LEGALE QU'ELLE NE SE LAISSERA PAS ENLEVER ». Le fait est que le Garde des Sceaux, Lhopiteau, fait ouvrir une information pour parvenir à la dissolution de la CGT, au prétexte de violation des articles 3, 5 et 9 de la loi de 1884. Millerand, devenu par reniements successifs, président du Conseil,

déclare, à l'issue du Conseil des ministres, que la CGT doit se limiter « dans
l'objet pour lequel la loi lui a donné la permission de naître c'est-à-dire la défense des intérêts économiques, professionnels et corporatifs ». Ce qui est une citation de l'article 3, alors qu'avec son Programme, la CGT, aurait un «but politique ». Le Parti socialiste (SFIO) lance un appel «pour la discipline dans l'action» afin d'éviter les «répressions impitoyables» au «droit syndical» et au «droit de coalition» et défend la grève: «voilà l'el/jeu de la formidable batail/e que livrel/t en ce moment Ul/ mil/ion de travail/eurs. Le cartel des profiteurs de la guerre, des politiciens d'affaires, des serviteurs avoués ou hypocrites du trône et de l'autel, met en péril les droits ouvriers ». (L 'Humanité du 15 mai 1920).Le 16 mai, un grand meeting de soutien avait été organisé par l'Union de syndicats de la Seine. De même pour l'Union des Etudiants qui organise plusieurs meetings, sous un étroit contrôle policier (alors que des

élèves des « grandes écoles» avaient servi de «jaunes» contre la grève dans les
transports). Dès le 13 mai, suite à la demande de dissolution, la Commission exécutive de la CGT avait « demandé à l'Internationale syndicale de joindre sa protestation à l'action du prolétariat français qui est décidé à défendre son organisation de classe ». Les responsables de la fédération des cheminots sont arrêtés. 18 000 cheminots sont révoqués, rayés des cadres ou licenciés. La grève, en ces conditions, s'achève le 29 mai. Réuni le 19 mai, le Comité national confédéral avait appelé à la reprise du travail et le ministre des Travaux Publics, Le Troquer voit sa politique de répression être approuvée à la Chambre des députés (531 voix pour et 88 contre). C'est bien le principe du syndicalisme révolutionnaire, la grève générale, qui a été mis en échec par la plus violente répression. Au demeurant, si Millerand avait prétendu qu'il demandait la dissolution de la CGT à cause d'un « but politique» de la grève, dans la même déclaration, il la décrivait comme n'ayant «aucune revendication corporative »...Dès lors, c'est le principe de cette grève générale qu'il 54

condamne, d'abord, puisqu'il ajoute, qu'après l'amplification du mouvement début mai, «nous avons vu il y a quarante huit heures d'autres grèves recommandées par la CGT et une autre hier soir ». C'est bien pour détruire ce mécanisme que la demande de dissolution est mise en place. Ceci avec une certaine efficacité (d'autant qu'accompagnée de multiples arrestations). En réalité, le Programme de nationalisations demandé par la CGT et son Conseil national économique ne sont nullement incompatibles avec l'article 3 de la loi de 1884, car ils défendent, à coup sûr, les intérêts économiques, professionnels et corporatifs des travailleurs. C'est une conception de classe de la société que défend Millerand, en lequel le syndicalisme devrait être limité tant dans sa fonction sociale que dans sa manière de revendiquer. Il ne devrait être qu'un «partenaire social» n'usant de la grève qu'avec modération et de manière symbolique et sachant réduire son cadre revendicatif au corporatisme des métiers et de l'entreprise, sans avoir la prétention, pour des travailleurs, de se mêler de la nature même des rapports sociaux et de la structure de la société. Le fait est que l'échec du mouvement de mai 1920 aura des conséquences, car il va radicaliser les deux tendances à la CGT: les tenants du Programme et les tenants du modèle soviétique. Quant au syndicalisme révolutionnaire, ou libertaire, il va être marginalisé. Du moins la bourgeoisie signifie -t- elle que le fait d'avoir envoyé à la mort tant de travailleurs lors du devenue inutile à ses intérêts. Cette thématique de l'union «nationale» n'aura plus de sens ni de légitimité après mai 1920. C'est une leçon définitive de ce grand mouvement du syndicalisme indépendant, légitime dans ses revendications et son Programme. Au demeurant, preuve sera donnée qu'il s'agissait de briser la grève générale, car la dissolution de la CGT cessera d'être à l'ordre du jour dans les mois suivants. La reconnaissance de la CGT est si

conflit mondial ne diminue en rien sa morgue de classe, dès l'

«

union sacrée»

manifeste et « représentative », dès ces années, qu'on peut lire dans Le temps
retrouvé: «or, j'avais assez fréquenté de gens du monde pour savoir que ce sont eux les véritables illettrés et non les ouvriers électriciens. A cet égard un art populaire par la forme eÛt été destiné plutôt aux membres du Jockey qu'à ceux de la Confédération générale du travail» (Proust, A la recherche du temps perdu, 8, Le temps retrouvé, p.38- édition de 1927).
La première scission de la CGT, CGT confédérée et CGTU

En avril 1919, la minorité conduite par Monatte (lequel, opposant à l'Union sacrée, fait partie des syndicalistes arrêtés en mai) met en place des Comités syndicalistes révolutionnaires. Lors du congrès tenu à Orléans du 27 septembre au 2 octobre 1920, deux motions s'opposent. Celle des minoritaires condamne le rôle de la direction de la CGT, au sein du Bureau international du Travail et, de même la constitution d'un Conseil écomique et social (Compte rendu du Congrès, pA03) qui sont considérés comme « en violation de la 55

Charte

d'Amiens» (pA04) et demande que la CGT « rompe» avec le BIT. Puis

la motion condamne l'Internationale d'Amsterdam, à laquelle adhère la CGT, et « décide l'adhésion de la CGT à l'Internationale révolutionnaire de Moscou. Loin de violer la charte d'Amiens en adhérant à l'Internationale de Moscou, le Congrès déclare que c'est le plus clair du devoir de la CGT» (pADS). Elle exige « une réorganisation de nos syndicats », de sorte que « le Syndicat doit, dès maintenant se préparer au rôle de constructeur dans la société transformée...concourant à supprimer la direction patronale et capitaliste»

(pA05) La motion présentée par Jouhaux, prend date et rappelle que « la motion
d'Amiens ne saurait revêtir un caractère de circonstance... demeure la charte constitutive du !>yndicalisme français »(pAI3). Le BIT est défendu, dans la mesure où il s'agit de faire bénéficier les travailleurs de tous les pays des « législations de protection ouvrière imposées par les organisations !>yndicales des pays plus industriellement développés» ,. tout en affirmant « à la Russie révolutionnaire sa complète solidarité ». Le congrès « proclame l'urgence de la Nationalisation industrialisée des industries essentielles et des moyens d'échange ». (p414). Ainsi s'opposent deux modes d'organisation du syndicat (d'autant que l'adhésion à Moscou décrite par la motion minoritaire est,

contrairement à Amiens, que la CGT doit « collaborer ave l'organisme politique qui agira révolutionnairement »-p. 406) et deux conceptions de la société à construire: par l'expropriation pour les minoritaires, par la nationalisation pour les majoritaires.La question de la scission est déjà posée et Dumoulin s'adresse aux minoritaires: « votre formule « pas de scission!» Mais vous nous avez fait dire, à nous, que nous la désirions. Vous savez que ce n'est pas exact et que la première manifestation de scission qui s'est produite chez vous, à Marseille, la Fédération du Bâtiment a fait l'impossible pour qu'elle ne se produise pas» (p.183). Après demande d'une nouvelle vérification, la motion Jouhaux obtient 1515 voix et la minoritaire (défendue par Frossard, un des futurs fondateurs du Parti communiste) en obtient 552. Lors du CCN de février 1921, devait être adopté un « ordre du jour », radicalisant les positions, qui dénonce un « parti politique qui prétend.. .imposer ses doctrines et ses méthodes au mouvement syndical ». Aussi les CSR, décrits

comme « inspirés et dirigés par le gouvernementde Moscou » sont critiqués car ils « constituent une organisation de superfétation, qui prétend s'ériger contre la
Confédération... ». Si les CSR ne sont, pour autant pas mis plus en cause, c'est

que les

«

organisations qui donneraient leur adhésion à l'Internationale

Syndicale, section de l'Internationale communiste se placeraient par ellesmêmes en dehors de la Confédération» (in Compte rendu du congrès confédéral de Lille, pp.20-21). Telle est la ligne de partage, sur fond de « Charte» d'Amiens (selon le terme de Jouhaux). Ce qui conduit à un affrontement, lors du congrès de la CGT de Lille, en juillet 1921. L'équilibre des forces, sur la question de l'orientation syndicale est de 1572 voix pour les majoritaires et 1325 pour les minoritaires. Le Bureau 56

confédéral avait affirmé d'emblée: «même couverte par une interprétation tendancieuse de la Charte d'Amiens, l'intrusion de la politique dans l'organisation !>yndicale n'en constitue pas moins un recul et une régression. .. »( Compte rendu du Congrès de Lille, p.39). Besnard, pour les

anarchistes, affirme « nous sommes en ce moment en posture d'avoir répudié
Amsterdam...nous sommes à la porte de Moscou, mais nous n'y entrerons que

le jour où l'indépendance et l'autonomie du syndicalisme seront reconnues. »
(ibid, p.190.). Il n'aura pas cette prudence, malheusement pour sa cause. Racamond, pour les tenants de « Moscou », avait déjà signifié qu'il ne voterait pas le Rapport moral. Merrheim analyse longuement et négativement la situation des travailleurs en Russie, pour conclure, de façon prémonitoire,
contre Racamond et Monmousseau : « on maintiendra l'indépendance jusqu'au moment où l'on sera assez fort pour étrangler cette indépendance et rattacher, ligoter définitivement, le mouvement syndical à l'Internationale communiste »( p.238). Monmousseau interpelle Jouhaux: «Communistes? Nous le sommes,

Jouhaux, comme tu l'étais en 1911 » (p.248). Et c'est lui qui donne le ton: «si
vous votez la résolution dite «Dumoulin »... c'est la scission que vous voterez sans plus» (p.251). Il est suivi, à la tribune, de Dumoulin, dont la «résolution» fait obligation de choisir entre CSR et CGT comme de s'en tenir à l'Internationale d'Amsterdam. Sur la question de la « double appartenance », il

affirme: «notre mouvement peut-il tolérer qu'une fraction qui n'a pas obtenu la majorité puisse s'organiser à côté pour détruire ce qu'a organisé la majorité? »(p.254). La réponse par la « scission» ayant été annoncée par Monmousseau, cette dernière semble bien inéluctable, mêlant tant l'appartenance aux CSR, que le lien organique à un Parti et à l'Internationale communiste contre celle d'Amsterdam. Monatte, au nom des CSR, fait d'ailleur le choix: «sur la route de Moscou, où nous sommes arrêtés, nous vous demanderons ici le retrait d'Amsterdam» (p.278). Jouhaux tente, malgré tout, la synthèse: «vous direz que l'action !>yndicale a besoin d'une discipline librement consentie,. vous direz que l'unité est nécessaire et qu'elle est exlusive de l'action et de la division» (p291). Une autre opposition est la participation au Bureau International du Travail, que justifie le Rapport moral (son rôle étant «d'obtenir partout une généralisation de la législation sociale basée sur celle des pays les plus avancés» (p.41- italique dans le texte) et que condamnent les membres des CSR, comme étant une structure du système capitaliste. La question de la double appartenance est posée, à nouveau, lors du CCN des 19 au 21 septembre. Monmousseau et Cazal, pour les minoritaires, dépose une motion: « aucun syndicat ne peut être exclu de l'organisation confédérale par une interprétation tendancieuse de la discipline syndicale ». Cette « interprétation », c'est tant le refus de la subordination à l'Internationale communiste, que l'adhésion aux CSR. La motion majoritaire, du 20 septembre,

affime que « les organismes syndicaux ne peuvent adhérer, sans manquement à
la discipline, à un groupement extérieur au syndicalisme, soit philosophique, 57

soit politique, en particulier ils ne peuvent adhérer aux C.S.R.» (cité in Dolléans, Histoire du mouvement ouvrier, 2, p.350). Dès lors, les C.S.R. doivent choisir et s'en tenir à la Charte d'Amiens ou maintenir le principe du lien à une stucture politique, au risque d'aller à la scission. Tout ceci, lié au positionnement vis-à-vis de la Révolution soviétique, étant organisé par Monmousseau, qui avait écarté «toute possibilité de conciliation en disant: «Ne nous demandez pas d'abandonner les C.S.R » (Dolléans, ibid., p244). C'est que, parmi les minoritaires, il y a certes des libertaires, tel Monatte, mais aussi des syndicalistes du courant communiste, tel G.Monmousseau. Pratiquement, si l'initiative revient à Monatte, l'organisation et la tactique reviennent à Monmousseau. Au demeurant, c'est lui, à Lille, qui avait lancé le mot «scission ». En décembre 1921 est créée, par scission, la CGT-Unitaire, dont le premier Bureau est anarchiste, mais doit céder la place à une Direction qui, à l'initiative de Monmousseau, fait adopter une résolution d'adhésion à l'Internationale syndicale rouge (lSR, qui exista de 1921 à 1937). La résolution présentée par P.Besnard pour les anarchistes est minoritaire et la radicalisation de la CGT -U sous influence communiste marginalisera la tendance anarchiste à partir en 1926. En arrière plan, il yale congrès de Tours, le 25 décembre 1920, de la Section française de l'Internationale ouvrière (SFIO), sous la direction de L.Blum, au terme duquel est créée la Section française de l'Internationale communiste, qui deviendra le Parti communiste. Le congrès de la CGT, tenu du 30 janvier au 2 février 1923, fait suite à la scission. Lors de la seconde séance est examinée une Déclaration de la CGTU, qui se déclare favorable à «l'unité organique de syndicalisme, ardemment souhaitée par tous les travailleurs ». (Compte rendu du XVU e congrès de la CGT, pAO). Capocci, future figure de la CGT-FO, pense que «ce n'est qu'une habile manœuvre politique et rien d'autre» (p.60). Il assure, quant à ceux qui ont quitté la CGT pour fonder la CGTU, qu'ils «ont connu la porte pour sortir, c'est la même pour rentrer ». Une commission est désignée sur le thème de l'unité syndicale et Roux donne lecture de la Résolution, selon

laquelle le Congrès confédéral
l'unité sera reconstituée par

«

n'est pas dupe de la formule du «front

unique» qui dissimule la volonté d'un parti de poursuivre, par d'autres moyens, la mise en tutelle du mouvement ouvrier .l congrès ne croit pas que
«

l'entente de tous les syndicats sans exception au

sien d'une Congrès confédéral unitaire spécialement convoqué par ces deux organismes confédéraux sur des bases à déterminer. Il est convaincu, au contraire, que l'unité organique doit être reconstituée, à la base, en demandant que cette unité soit reconstituée au sein de la CGT ». (p.94). C'est dire qu'à respecter ce cadre, la CGTU ne peut guère espérer revenir à la CGT, a fortiori pour y être majoritaire. Il y faudra les conditions d'exception de la Seconde

guerre mondiale. Puis Merrheim défend une résolution sur la « défense des huit
heures» car l'application des 8 heures est, dit-il «sabotée» par le patronat. Gallon, face à l'éternelle revendication de classe des groupes capitalistes pour 58

faire main basse sur les biens publics, lit une résolution pour « la défense des
monopoles d'Etat », laquelle «appelle l'attention du pays sur la campagne engagée par le capitalisme en faveur de la cession des monopoles d'Etat à l'industrie privée ». Jouhaux est plus que jamais secrétaire général de la CGT, qui continue avec son nouvel organe de presse, le Peuple, « organe quotidien du syndicalisme », dont le premier numéro paraît le 4 janvier 1921 et succède à La Bataille, fondée en 1911 et qui cesse de paraître. L'Humanité du 2 février, «journal socialiste» de Jaurès, désormais sous -titrée « journal communiste », titre « le Congrès Lafayettiste repousse les propositions de la CGTU » (le siège de la CGT est rue Lafayette...), car Jouhaux« met tout le monde d'accord» en faisant adopter le mot «confédéré» après celui de «syndicat ». La CGT de Jouhaux, dite «confédérée» est majoritaire et les scissionistes sont ceux qui fondent la CGTU. L'inverse exact se produira en 1947.

Quant à la CGTU, le secrétaire général de 1922 ( date de son 1cr congrès), à
1932, sera Monmousseau, membre du Bureau politique du Parti communiste français de 1926 à 1940. Ainsi la tendance libertaire, majoritaire à l'origine de la CGT, aura fait, involontairement, le lit d'une conception différente du syndicalisme de la Charte d'Amiens, celle de la liaison organique du syndicat et du parti, au risque d'être marginalisée, tant à la CGT qu'à la CGTU. En 1926, il y a quatre confédérations syndicales: la CGT (dite «confédérée ») avec Jouhaux, la CGTUnitaire avec Monmousseau, la CGT Syndicaliste Révolutionnaire (Monatte, puis Besnard) et, créée, en 1919, la Confédération Française des Travailleurs Chrétiens, afin d'appliquer la doctrine sociale de l'Eglise de collaboration de classe, édictée par l'encyclique Rerum Novarum de 1891 de Léon XIII, dont les statuts de la CFTC portent mention. Au demeurant

le « Programme» du premier syndicat chrétien constitué, celui des Employés du
commerce et de l'industrie, signifiait, dès 1887 qu'il «réprouve la lutte systématique des classes et toutes les formes d'action violente qui découlent de ce principe» (C.Viennet, Le .\yndicat des Employés du commerce et de l'Industrie, p.22). Viennet était le secrétaire général du syndicat. En ce qui concerne P.Besnard, qui avait été allié, lors du congrès de 1921, de Montmousseau pour une rupture immédiate d'avec Jouhaux (contrairement à Monatte), mis en minorité dès le 1cr congrès de la CGTU, (à Saint Etienne du 26 juin au 2 juillet), il deviendra secrétaire général de la CGTSR, en 1929. Il propose, en 1930, une conception radicalement libertaire de la

relation syndicats - partis, au risque de confondre les objectifs: « La lutte entre
le Parti et les syndicats est aussi inévitable que l'opposition de leurs buts est irréductible.. .les syndicats devront, dans cette lutte, s'efforcer de conquérir la direction du mouvement et, après l'avoir conquise, mener leur action comme s'ils étaient les initiateurs de ce mouvement» (in Les syndicats ouvriers et la Révolution sociale, p.237). Cette opposition aux partis maintint la CGT-SR, dans la marginalité. La question de la scission et le rôle joué par les CSR de Monatte conduiront ce dernier, qui n'a pas rejoint, pour autant la CGTU (et a 59

été brièvement membre du Parti communiste, pour en être exclu dès 1924), a en répondre lors du Congrès de la CGT tenu à Paris, salle Bullier, en juillet 1927. Il y déclare (sous les protestations), en invoquant la Charte d'Amiens: «je n'oublie pas le passé. Les ouvriers n'ont pas compris la scission, ils n'ont pas accepté la scission, elle a été l'œuvre de militants à la tête, que les militants se remettent d'accord» (Compte rendu des débats du XIX e congrès, p.ll5). Il

estime, s'adressant à la majorité dirigée par Jouhaux:

«

si en 1917 vous aviez
»

été mis en minorité, vous faisiez la scission, comme vous l'avez faite en 1921

et de conclure: «La France était le seul pays qui pouvait dire qu'il n'avait pas connu la scission, elle n'avait qu'une seule CGT. Que l'unité se refait je crois qu'elle se refera pour toujours, à la condition que dans la maison les tendances soient libres de s'exprimer» (ibid. pp.116-117). Cette condition n'étant pas remplie, la scission se fera, en 1947. Observons que Buozzi intervient, lors de ce congrès, pour la Confédération Générale deI Lavoro d'Italie et assure que les ouvriers italiens se sont battus contre le fascisme et n'ont plié qu'après «cinq années d'assassinats, de destruction, de dévastation, de persécutions sans nom, le Gouvernement fasciste, s'il a voulu éliminer de la circulation les organisations de classe, a dû recourir à la monstrueuse législation !'yndicale que vous connaissez, aux lois exceptionnelles et au dominicle forcé, à la terreur

légale et illégale qui écrase le pays» (p.185). Il en appelle aux « organisations
qui aident l'antifascisme et combattent le fascisme» et à la CGT, dans le cadre

de

«

l'Internationale prolétarienne» (pp.185-186). En 1927, la Fédération des

Fonctionnaires est intégrée à la CGT. En 1928 sont mises en place les assurances sociales (définitivement adoptées en 1930), qui découlent des revendications de la CGT, depuis son Programme de 1919. Lors du congrès de 1929 de la CGT, G.Buisson déclare: «en garantissant la famille ouvrière contre les risques de maladie, de maternité, d'invalidité et de vieillesse, la loi du 5 avril 1928 constitue pour les travailleurs de l'industrie, du commerce et de l'agriculture, un progrès certain ». La CGTU, à l'inverse, s'oppose à cet acquis social qui préfigure la Sécurité sociale et on lit dans la Vie Ouvrière du 2 février

1930, sous la plume de H.Raynaud,dirigeant du PC et de la CGTU : « à bas la
loi fasciste des assurances sociales ». C'est dire, des Assurances sociales à la Sécurité sociale, qu'il s'agit là de conquêtes de la CGT confédérée. La CG TU, ou le lien organique au Parti communiste syndicale sans démocratie

Lors du congrès constitutif de la CGTU, de 1922, Lozovsky, pour l'Internationale Syndicale Rouge, dans un long discours, décrit les anarchistes

de Makhno, en Ukraine, comme relevant du « vulgaire banditisme» et n'admet
que les «syndicalistes- anarchistes» qui «ont lutté en étroite union avec les communistes» (in Les syndicats et la révolution, p.16). Ce qui n'augure rien de bon pour les libertaires qui ont rejoint la CGTU. Il rappelle la constitution d'un 60

«centre création

fixe », constitué en juillet de «commission mixte»

1920, par des syndicats de Russie, ou d'un «Comité d'action» entre

d'Espagne, d'Italie et « la minorité de la CGT française »(p.26).. Il propose la communistes et syndicalistes pour « utiliser toutes les forces de propagande et
d'agitation» (p.30). Dans son Message de Moscou du 10 juin, au congrès, l'ISR fait observer qu'elle considère, en ses résolutions, comme « désirable» et non «obligatoire» d'établir «un lien entre les syndicats révolutionnaires et les partis communistes afin d'arriver à une action commune »(ibid.p.51). Autant dire que ce n'est là que pure rhétorique et que, pour l'ISR, il est désirable que ce lien soit obligatoire. De fait, lors du Congrès de Bourges de la CGTU, de novembre, 1923, sont donnés les statuts de l'ISR (afin d'en être membre), comme composante du Rapport moral, soit pour le point IV n07: il faut «... l'accord facultatif et selon les circonstances avec toutes les organisations révolutionnaires et le Parti communiste» (Congrès national extraordinaire de la CCTU, p.7). Sauf que le point XI concerne la « liaison avec l'Internationale

communiste» et elle seule, permettant de « conclure des accords }}, « organiser
des séances communes}} et «lancer des proclamations}} avec ladite Internationale (ibid.p.lO) Ce qui est suivi, pour qui ne respecte pas les principes, du point XII: Radiations. De surcroît, est donnée «en complément d'information }}, la Résolution du Congrès constitutif de l'ISR, avec un but réalisable «exclusivement que par l'établissement du régime communiste et « que la logique de la lutte des classes exige la coordination et la coneentration
}}

des forees prolétariennes...
}}

et avant tout entre l'Internationale

Communiste.

et

(p.12- suivi du passage sur le caractère «désirable}} de ce type /'. I.S.R... d'accord). Sinon qu'il est précisé: « le principe des conférences mixtes et des
comités d'action réunissant les délégués des deux internationales est admis }}(p.12). Or ce cadre du lien constitutif entre la CGTU et le Parti communiste est « admis }}. Ce qui, dans les faits, conduira à la marginalisation

complète de l' anarcho- syndicalisme à la CGTU. Au demeurant, dans le débat, Sémard, pour la tendance communiste majoritaire, met en cause Besnard, à la tête de la tendance anarchiste: «j'ai écrit il y a quelques mois dans « l'Humanité un article dans lequel j'ai déclaré que Besnard était plus près de
}}

la CGT de la rue Lafayette que nous ne le sommes }} (ibid, p.519). Lors du
congrès, Besnard était intervenu, par une tardive lucidité, pour mettre en cause
« la prétention extraordinaire... de vouloir exclure de /' action confédérale tous les hommes de la Minorité nous savons où mène une pareille conception. C'est bien la conception du Parti Communiste, de l'Internationale Communiste, avant-garde du prolétariat, eelle qui conduit à ignorer les forces syndicales de ce pays, à les accuser de trahison demain, à les enfermer après demain, à se débarrasser des plus gênants par la suite, à faire peser sur l'ensemble du pays, non pas la dictature du prolétariat, mais la dictature de quelques hommes qui voudront essayer de régner par la terreur sur la Révolution, sur le peuple et sur

la collectivité }}(p.495). onmousseau, qui préside demande « à la Majorité de M
61

ne pas se laisser troubler» (p.520) et la messe est dite. D'autant que, lisant un Message de l'Internationale Syndicale Rouge, Mon mousseau, qui met en cause «certains éléments de la CGTU », lesquels exigeraient «le programme anarcho-syndicaliste, déclarant ainsi la guerre à l'Internationale communiste, à la Révolution russe... »(p.75). C'est dire que les anarchistes, simples alliés vers la scission, sont déjà condamnés. C'est le lien de sujétion au parti politique qui l'emporte dans cette conception du syndicalisme, et élimine toute tendance différente au sein de l'organisation syndicale. Nul n'aura oublié, en 1947, ce mode de fonctionnement de la CGTU et ce qui allait advenir à la tendance CGT confédérée, dès lors que devenue minoritaire dans les conditions d'exception de l'après guerre.
Des conséquences à Paris de la scission de la CGT

Déjà le 6 juillet 1893; le ministre de l'Intérieur, Dupuy, au prétexte de l'article 4 de la loi de 1884 (sur les conditions de dépôts des statuts) avait fait fermer la Bourse du travail à Paris, siège des syndicats, en répression des manifestations du 1er mai. La réouverture n'eut lieu que le 11 avril 1896. Le 6 août 1898, l'Union des syndicats de la Seine avait été interdite de Bourse du travail, sous prétexte de propagande anti- militariste. Pour ce qui concerne cette Union, elle réunissait à l'origine, 72 syndicats avec pour secrétaire Baumé (statuts déposés le 7 avril 1896). C'est ainsi constituée qu'elle participe activement à l'unification syndicale de 1902, à Montpellier. En 1905, l'Union organise des meetings et manifestations de solidarité internationale, dénonçant les massacres de Saint Petersbourg de janvier. De même, elle organisa la solidarité, après le 10 mars 1906 et la plus importante catastrophe minière d'Europe, celle de Courrières. Suite au massacre d'ouvriers de Draveil et Villeneuve St Georges et à l'action de la CGT, l'Union des Syndicats CGT de la Seine «est exclue de la Bourse du Travail de Paris» (selon les termes de l'arrêté prefectoral du 5 août 1908, motivé par une interdiction similaire, en 1905, à l'encontre de la CGT et par «une agitation anarchiste et antipatriotique ». Après Baumé (et une direction à quatre, à compter de 1904) Aulagnier est secrétaire (1906-1908) et fait trois mois de prison préventise pour avoir soutenu l'affiche antimilitariste «Aux soldats », en 1907 Puis le secrétaire le plus constant est Savoie, secrétaire général de 1908 à1913. Durant la guerre,

Bled, unique secrétaire restant à l'Union, organise des « soupes communistes» de 8 000 repas quotidiens. D'abord très « Union sacrée », comme Jouhaux, il est
en poste jusqu'à la fin de la guerre. Il sera remplacé, après le congrès de 1918, par Perrot. Après le congrès extraordinaire de novembre 1920, Perrot et Guiraud se partagent les responsabilités. Le Bureau est composé de Perrot, Lefèvre, Dubreuil, et Guiraud, tous «confédérés ». Mais en 1921, ce sont les communistes et anarchistes qui sont majoritaires à l'Union de la Seine, avec Tommasi, Dudilieux et Mon mousseau et sont désignés au secrétariat. Ils 62

décidèrent de ne plus payer leur cotisation à la CGT, étant favorables à la CGTU. De sorte qu'un congrès constitutif convoqué dès le 5 février, forma une nouvelle Union départementale CGT confédérée (comme Union interdépartementale des syndicats confédérés de la région parisienne), avec Guiraud comme secrétaire. Sa Résolution, se prononçait «pour l'organisation autonome du prolétariat» (Le Travailleur parisien nO], p.6- nouvel organe de l'Union). Lors du congrès de rUD de 1924, Guiraud déclare, dans le Rapport moral: «nous n'aurions jamais pris la responsabilité de briser l'union ouvrière ». Le secrétaire est Guiraud et son délégué à la propagande, Capocci. Avec ce dernier le lien est fait, historiquement, puisqu'il sera un des signataires du Manifeste du 15 novembre 1940 et un des fondateurs de la CGT-FO. Dès 1923, il est membre, tout comme Guiraud, de la Commission administrative de la CGT. Quant à l'Union des Syndicats de la Seine, elle aura, à compter de 1936 et le cadre de la réunification, Hénaff pour secrétaire général. De sorte que c'est un militant de la CGTU qui est à la tête des syndicats parisiens, à compter de cette date. Le congrès de fusion de la région parisienne aura lieu les 18 et 19 janvier 1936. La question de l' « incompatibilité des mandats politiques et des fonctions syndicales », y sera réglée en changeant deux mots des statuts précédents, pour dire « aucun élu politique ou permanent d'un parti politique ne peut être élu à ces fonctions» (au lieu de «ou fonctionnaire politique rétribué »(in Le Travail/eur Parisien, Bul/etin de l'Union des Syndicats Ouvriers Confédérés de la RP, nOI59-161, 1935, p.1099). Au moment de la seconde scission, en 1947, comme déjà en 1921, l'Union sera majoritairement communiste. A nouveau, une Union sera constituée, dans le cadre de la CGTFO, cette fois, avec Chonion comme secrétaire général. La scission de 1921, avec des minoritaires de la CGTU, majoritaires dans certaines régions importantes, a des conséquences majeures sur I'histoire de la CGT. En 1925, les éditions de la CGT font paraître un ouvrage de 700 pages (dont nous tirons les données susdites), La CGT et le Mouvement Syndical, qui est un premier bilan et entend conjurer les effets de cette première scission. Mais ils n'en sont pas moins significatifs, issus tant de la répression de mai 1920 que du positionnement à l'égard de la Révolution russe. Ce livre rend hommage à trois femmes, Jeanne Derouin, auteure d'un manifeste pour fédérer les associations ouvrières, en 1847, et avec elle, Louise Micot et Pauline Rollan. Au plan international, est privilégiée l'action de la Fédération Syndicale Internationale d'Amsterdam (dont Jouhaux est membre du Bureau) et de rappeler que la FSJ, prenant contact avec le représentant du gouvernement des Soviets à Berlin, vint secourir les ouvriers russes, bien qu' «attaquée par le gouvernement russe, par la troisième Internationale et l'Internationale rouge» (La CGT et le Mouvement Syndical, p.663). Dès 1925, les enjeux sont nets, qui peuvent conduire à une réunification comme, après elle, une scission, selon le moment historique. Au plan des acquis syndicaux, il est remarquable que, consécutivement à la loi sur les assurances sociales, est mise en place, en région 63

parisienne, dans les années trente, la caisse « Le Travail », qui sera la base de la
future caisse primaire centrale de Sécurité Sociale. C'est la CGT confédérée et ses militants parisiens qui œuvrent en ce sens et se retrouveront à la CGT -FO.

Guiraud, pour l'Union parisienne de la CGT confédérée proclame que « la loi
des Assurances sociales n'est pas un organisme de charité. C'est un droit acquis pas la caisse ouvrière» (Le Travailleur Parisien n076 p. 392). Quant au livre, La CGT et le mouvement ~yndical, il est explicitement publié pour célébrer les trente ans de la CGT et que la CGT de Jouhaux, après la scission de 1922, est dans la continuité du congrès de Limoges. Jouhaux déclare dans la préface! «Depuis le Congrès de Limoges, en 1895, que de chemin parcouru, que de luttes, que d'efforts, que d'idées lancées dans la circulation des revendications... si aujourd'hui, dans tous les milieux, les idées syndicalistes se sont implantée.\~ si le mouvement ouvrier a acquis droit de cité, c'est à la Confédération Générale du Travail qu'on le doit. A travers toute son histoire, un idéal reste et demeure: émanciper matériellement et moralement la masse des travailleurs» (ibid, p.l).
Une « panique» organisée par les banques, le
«

plébiscite

des bons»

Il est remarquable que, le 10 avril 1925, le gouvernement de Herriot ait été renversé, lors du «plébiscite des bons ». Il s'agissait d'une panique entièrement fabriquée par des banques et des compagnies d'assurance privées. Ces dernières, détentrices d'une grande quantité de bons du Trésor, les présentèrent en masse pour en obtenir le remboursement. D'où une baisse de la Bourse, l'évasion réelle comme menace invoquée des capitaux. Le Sénat, par 156 voix contre 132, devait renverser le ministère, souhaitant à la place un

gouvernement « qui rétablira la paix intérieure et la concorde nationale ». Ainsi
fut renversé le gouvernement du Cartel des gauches. L'Humanité du 11 avril, très opposé à « messieurs les socialistes », titre: « Les banquiers ont jeté bas le ministère du Cartel ». Du moins avait- on la preuve que l'intérêt privé, surtout de nature spéculative, joue pour lui-même contre l'intérêt public, la «paix intérieure et la concorde nationale ». Le Front Populaire s'en souviendra pour nationaliser la plupart de ces établissements et mettre un terme au statut de la Banque de France, validant le principe des nationalisations cher à la CGT confédérée. Leçon oubliée par droite et gauche à la fin du siècle comme en
2008-2009. ..

Lutte CGT anti-fasciste, sonPlan de 1934, fondation Populaire

et acquis du Front

En 1934, la situation politique connaît une brutale mise au clair avec la tentative de coup fasciste durant tout le mois de janvier, à compter du 7, jusqu'à la manifestation du 6 février. Ce jour là, le nouveau Président du Conseil se 64

présente devant la Chambre, et une colonne de manifestants conduite par des députés et conseillers d'extrême droite de Paris, tente d'investir le Palais Bourbon par une porte latérale, alors que d'autres groupes (Camelots du Roi, Arac, Solidarité française, Croix de feu) convergent également vers la Chambre. Un autre groupe se tient devant la cour d'Honneur. A 19 heures, des coups de feu sont échangés, avec une quinzaine de morts et des centaines de blessés. Démontrant une absence totale d'envergure politique le Président du Conseil, Daladier, bien qu'ayant obtenu la confiance, recule et démissionne. Nommé le 30 janvier, il est remplacé le 9 février par Doumergue; garantie peu démocratique, ayant pour ministre de la Guerre, P.Pétain, lequel n'a pas hésité à faire usage d'armes chimiques contre les populations civiles, lors de la guerre du Rif, au Maroc, en 1925-1926. C'est dans ce contexte que la CGT confédérée

décide une grève générale de 24 heures pour le 12 février:

«

contre les menaces

du fascisme et pour la défense des libertés politiques ». Faisant bande à part, le Parti communiste lança une manifestation pour le 9, qui fut un échec. Pour la SFIO, Blum prit contact avec Jouhaux, ce dont il portera témoignage: «Le Bureau Confédéral avait déjà adopté le principe d'une grève générale de vingt quatre heure5~ dont la préparation exigeait un certain délai et dont la date ne pouvait être pratiquement fixée avant le 12. La résolution des délégués socialistes fut aussitôt prise. Nous déclarâmes à nos amis de la CGT que, malgré l'inconvénient du retard, nous renoncions à notre date et que nous nous rallions à la leur. Ce fut la détermination décisive: grève et manifestation se confondraient et se multiplieraient l'une l'autre» (L.Blum, tome 3 de Œuvres, p.15). De fait, une réunion se tient, dans la nuit du 7 au 8, au siège de la CGT, avec des partis et des associations (mais sans le Parti communiste), qui seront parties prenantes du Front Populaire. Le texte adopté indique que «sur la convocation de la CGT », les organisations présentes «ont décidé de coordonner leur action de défense des libertés publiques. Les organisations susnommées s'associent ax mesures déjà prises par la CGT de grève générale de 24 heures pour le lundi J2 février, et de manifestation à Paris et en
provicne
»

(Le Travailleur Parisien n0138-140). Le Travailleur parisien, organe

de l'Union parisienne de la CGT confédérée, rappelle que le 6 février, la CGT confédérée faisait placarder dans Paris une affiche: «ceux qui veulent s'emparer de la rues 'inspirent des régimes fasciste et hitlérien.. ..Les travailleurs et le peuple de Paris ont défendu à d'autres époques la démocratie et les libertés ». Revenant sur l'événement, le rapport moral du congrès de 1935 de la CGT, rappelle, que réunie le 7 février, la Commission administrative de la CGT « eut tout de suite l'impression que les membres du Gouvernement était plus près de capituler que de résister définitivement à une meute dont la puissance et l'audace étaient surtout faite de sa faiblesse» (Compte rendu du congrès confédéral de 1935, p.lO). Aussi Jouhaux demande à être reçu à la Présidence du conseil et «l'entrevue fut fixée à 13h30, c'est-à-dire quelques heures plus 65

tard ». Mais lorsque la délégation arrive au ministère des Affaires étrangères, c'est pour apprendre la démission du gouvernement. Le diagnostic était juste et le risque fasciste patent, par la coupable faiblesse du gouvernement Daladier, lequel ira jusqu'au terme, lorqu'i! signera les accords de Munich. La journée du 12 février fut un succès considérable avec 4,5 millions manifestants, dont 800000 à Paris. Les cortèges distincts de la CGTU et du Parti communiste, présents suite à l'échec du 9, devaient rejoindre, place de la Nation, ceux de la CGT et de la SFIO. Telle est l'acte de naissance du Front Populaire (à l'initiative de la CGT confédérée) ainsi que le confirmera Blum, dans un texte écrit en 1941, après son arrestation par les nazis, où, en mémoire du 12 février, il invoque «ce pacte d'unité d'action qui devait servir de base au Front Populaire» (A l'échelle humaine, tome 4 des Œuvres, p. 456). Nul ne sait ce qui se serait passé si l'unité ne l'avait emporté, mais, comme en Al1emagne, en 1932 - 1933, la désunion politique. Quant au journal le Temps (auquel le Monde succédera à la Libération) du 13 février, il n'hésite pas à écrire, en une et sous le titre l'Avertissement, que ceUe journée fut «purement révolutionnaire»; d'autant que «pour la première fois, en France, une grève générale des fonctionnaires a été ordonnée et a reçu un commencement d'exécution ». Plus globalement, «la grève générale ordonnée par la CGT a été magnifiquement exécutée à Paris et en province ». De ce succès du 12 découle la réunion unitaire du 7 juin 1935, qui comprend la CGT, la CGTU, la SFIO, le Parti communiste, la Ligue des Droits de l'Homme et le Comité des intellectuels anti - fascistes. Ce qui triomphe le 14 juillet 1935 sous le nom de Front Populaire. Observons, toutefois, la ligne sectaire, du Parti communiste puisque Thorez déclarait, dans l' Humanité du 10 mars 1934, être « contre la bourgeoisie et contre le Parti socialiste, son principal soutien social ». Le 4 mars, le même

journal, selon la ligne stalinienne du temps, écrivait:

«

le parti SFIO porte, par

toute sa politique, la responsabilité du retour de Tardieu au pouvoir et du développement du fascisme en France. Il s'efforce d'entraîner le prolétariat vers une action pour la défense du capitalisme. Le parti SFIO et la CGT ont trahi et continuera à trahir les intérêts de la classe ouvrière ». Pourtant un tel aveuglement avait aidé à l'arrivée de Hitler au pouvoir en 1933, avec l'aide, en premier lieu, du Parti catholique allemand, le Zentrum et de ses dirigeants, Mgr Kaas et von Papen. Observons également que la CFTC avait refusé de s'associer à ce mouvement du Front Populaire et que c'est à tort qu'elle feindra de se croire exclue, en 1936, de la conséquence politique de ce Front antifasciste que sont les accords Matignon. Quant au Parti communiste, il fera une volte face non moins stalinienne car Thorez est convoqué à Moscou le 26 avril (en partie pour le différend avec Doriot) et la nouvelle position de Staline ne sera connue qu'au début juin (officiellement le 11, par un courrier du Comité exécutif de l'Internationale au PCF) passant du mot d'ordre de front unique à la base ou de front de classe à celui de front de lutte antifasciste, autorisant une alliance directe avec les socialistes honnis la veille et avec la CGT confédérée. 66

Le Il juin 1934 une délégation socialiste (Zyromski et Blum) rencontre une délégation communiste avec Thorez, Gitton et, le dirigeant de la CGTU, Frachon. Le 27 juillet, un pacte d'unité d'action est signé. Aussi lors du congrès de Paris de 1935, la question de l'unité de la CGT est posée; la CGTU s'alignant sur le Parti communiste. Le rapport moral reprend les textes des congrès de 1923, 1925, 1927, 1931 afin de démontrer que, de manière permanente, la CGT a souhaité l'unité, selon le principe, affirmé par

Jouhaux:

«

l'unité, elle se réalisera à la base ». Est réaffirmé l'appel «au retour

dans le giron confédéral» de la CGTU (Compte rendu du congrès de 1935, p.15). La question de l'unité est au centre de ce congrès, ainsi que la discussion du Plan de la CGT, établi lors des Etats généraux du travail, dès le 7 avril 1934 et proposé, en octobre comme Plan de rénovation économique et sociale de la CGT, dans le droit fil de son Programme minimum de fin 1918. Le maître mot du Plan de 1934 est «nationalisation » avec l'augmentation du pouvoir d'achat et la réduction du temps de travail. Certaines composantes du Plan (sur la participation des travailleurs à la direction de l'économie) se retrouveront dans le Programme du Conseil National de la Résistance. Ce Plan réclame «l'organisation de la démocratie économique» avec la création d'un Conseil supérieur de l'économie, qui doit travailler avec le Conseil supérieur des industries nationalisées. Il faut réformer l'Etat par des nationalisations et des institutions qui soient «en harmonie avec les nécessités nouvelles de la vie économique» .Ceci d'autant plus que « le système bancaire est dans la crise », suite à la multiplication des krachs bancaires provoqués par la spéculation (nommée «thésaurisation» dans le Plan). Il s'agit de contrôler le secteur bancaire et de nationaliser la Banque de France. Le but est de régler la crise par la résorption du chômage. Jouhaux précisera dans un livre de 1937, «les secteurs nationalisés commanderaient l'ensemble de la vie économique du pays et dirigeraient dans le sens des intérêts des masses travailleuses» (Jouhaux, La CGT, ce qu'elle est, ce qu'elle veut; p. 184). Autant dire que le principe, syndicalement parlant, d'un tel Plan demeure de constante actualité. C'est dire, aussi, que la CGT de Jouhaux aura joué un rôle moteur au plan politique, par la défaite des tentatives fascistes en 1934, qu'économique par son Programme minimum, puis son Plan de 1934, dont les composantes se retrouvent, peu ou prou, dans les orientations du gouvernement de Front Populaire et les accords Matignon. Jouhaux doit répondre à ceux qui ne trouvent pas assez « révolutionnaire» de proposer la nationalisation du crédit et la réforme bancaire en disant: «est- ce que nous faisons un Plan d'expropriation ou est-ce que nous faisons un Plan de transformation des rouages économiques présents (ibid.p240). Tel est l'enjeu, comme en 1920. Lorsque le Plan fait l'objet d'une nouvelle publication CGT-FSI, en 1935; il demande la nationalisation des chemins de fer, des mines et des sociétés de distribution électrique et la mise en place d'un contrôle de la distribution du crédit et des prix industriels les plus importants. Quant à la SFIO, elle propose, en réponse manifeste, un

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«programme d'action », le 22 mai 1934, qui demande la «socialisation des grandes industries monopolisées: chemins de fer, mines, électricité etc. ». Le gouvernement Blum restera en deçà de cette légitime proposition sociale. Le Programme du Rassemblement Populaire du 11 janvier 1936, qui portera Blum

au pouvoir, exige les libertés syndicales respectés (et le « respect du droit des
femmes au travail »), la neutralité de l'école et sa laïcité (neutralité demandée

pour « élèves et maîtres »), la nationalisationdes industries de guerre, faire de la Banque de France, qui est privée, une Banque d'Etat (<< pour soustraire le crédit
et l'épargne à la domination de l'oligarchie économique... »), un impôt sur les « grosses fortunes », la « suppression de la fraude sur les valeurs mobilières» et la répression des «sorties de capitaux », allant jusqu'à la «confiscation des biens dissimulés à l'étranger ou de leur contre-valeur en France ». Programme plus technique que celui de la CGT, lequel est plus social. 11est remarquable que, pour la préparation de son Sème congrès, qui se tient en septembre 1935, la CGTU devait répondre au Programme de la CGT confédérée: «la CGT, de son côté, a dressé un plan dit de rénovation de l'économie nationale...la CGTU... a tout fait pour défendre et pour faire connaître aux travailleurs français la seule rénovation économique véritable qui existe pour l'instant: celle qui est réalisée en Union Soviétique» (in Programme et moyens d'actions du mouvement syndical, pp.19-20). Si des revendications sont annoncées dans ce Programme (les 40 heures, les contrats collectifs, les comités d'entreprise, les grands travaux, l'aide aux «petits et moyens paysans », «l'appui aux petits commerçants et artisans »...), on ne trouve pas la revendication centrale, propre à la CGT confédérée: celle de nationalisation. Par ailleurs, ce que souhaite la CGTU, c'est «la réalisation de l'unité syndicale...ce rassemblement est d'autant plus nécessaire qu'il correspond aussi aux vœux et aux intérêts des classes moyennes» (Programme, 37). En clair, le programme de la CGTU est politique, plus celui d'un parti soucieux de se rallier les classes moyennes que d'un syndicat indépendant. Le lien avec le Parti communiste est patent et c'est en ces conditions qu'aura lieu la réunification de 1936. Tel est le contexte politique et social, qui voit la réunification de la CGT, lors du congrès de Toulouse de mars 1936. Jouhaux déclare: «une seule force ouvrière se dresse en face de tous ses adversaires ». (in Le Travailleur Parisien, n0162- mars 1936). Ce retour de la tendance communiste au sein de la CGT provoquera la constitution, le 16 octobre, de la tendance Syndicats, avec son hebdomadaire et comme animateurs Belin, Dumoulin (UD du Nord), Delmas (Syndicat des instituteurs), Roy (Métaux) et Savoie (Alimentation). L'initiateur n'en est pas moins Belin et la tendance Syndicats, unie par le seul point commun du refus de la réunification, est composite entre ceux pour lesquels l'anticommunisme est compatible avec toutes les dérives politiques et ceux pour lesquels il ne relève que d'une application stricte de la Charte d'Amiens.

Jouhaux fait adopter par le congrès un ordre du jour qui dénonce « les procédés
odieux dont sont victimes les syndicalistes 68 allemands» et s'incline devant « la

mémoire des camarades tombés en martyre de la répression fasciste et hitlérienne ». La protestation sera portée à l'ambassade allemande et au gouvernement du Reich. Lors de son intervention, Sémard discute, pour la CGTU, la Charte d'Amiens, considérant qu'elle provient des anarchistes et de «leur idéologie apolitique et ennemis de tous les partis» et demande que « l'indépendance syndicale ne soit pas une machine de guerre conte un parti et contre ses militants» (p.lO du Compte rendu du Congrès Confédéral d'Unité de Toulouse). Cappoci, pour la CGT confédérée, fait la distinction, quant à l'indépendance vis-à-vis des alliances politiques: « Le fait que la CGT est dans le Front populaire ne veut pas dire qu'elle abandonne sa personnalité...nous entendons que, par delà le programme du Front populaire, il y ait le Plan de la CGT, issu de ses délibérations qui représente vraiment sa personnalité» (p.32). C'est dire l'importance d'avoir, non seulement des revendications, mais un Plan qui les coordonne, pour l'indépendance même du syndicat. Jouhaux répond à Sémard et précise que la Charte d'Amiens fut, en réalité, «une réaction du mouvement syndical contre l'emprise que le parti socialiste voulait exercer à l'égard, sinon du mouvement syndical, tout au moins de ses militants» (p.78). Il rappelle que, le 6 février 1934, c'est la CGT «qui prenait l'initiative de réunir dans ses bureaux tous les partis de gauche pour se dresser ensemble contre le fascisme menaçant» (p.79). Frachon intervient pour répondre à Jouhaux est affirme que «celte charte d'Amiens, tant discutée, qui a fait l'objet de tant de controverses dans nos rangs, nous l'acceptons, nous l'adoptons pour notre CGT réunifiée» (p.84). Ce par quoi, il corrige, avec une habileté tacticienne certaine, l'analyse plus orthodoxe de Sémard. Mme Barthez, de l'Enseignement, affirme l'indépendance: «nous disons que même en face d'un gouvernement communiste, même en face d'un gouvernement socialiste et à plus forte raison en face d'un gouvernement de Front populaire, nous estimons que le syndicat doit garder sa propre figure et lutter sur le terrain syndical toutes les fois qu'un gouvernement va à l'encontre des désirs syndicaux» (p.94). Si Belin intervient,

posant à l'économiste, pour prétendre que « dans un pays comme le nôtre, nous
avons un peu trop l'esprit politique; et que, peut être, pas suffisament, nous n'examinons les problèmes économiques et sociaux en eux-mêmes» (p.143), il appartient à son allié Delmas de dire: «je ne sais pas, par exemple, si les congressistes de 1906 auraient applaudi avec le même enthousiasme que vous et salué d'une Internationale aussi vibrante l'adaptation que notre camarade Frachon a apportée à cette tribune en ce qui concerne la lutte des classes »(p.121). Ce qui est patent, c'est que tout le débat du Congrès tourne autour de la Charte d'Amiens. Si l'unité se fait, c'est sur l'international et en relation au Front populaire et par l'acceptation du Plan de la CGT qui est, affirme Jouhaux, «la plate -forme d'action de la CGT, celle qui lie son action immédiate avec son action d'avenir ».(p.168). Le congrès de réunification de la CGT s'achève par l'adoption, à l'unanimité d'une motion présentée par des camarades italiens: <<Le Congrès d'Unité de la Confédération Générale du

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Travail met en garde les militants contre la spéculation chauvine et capitaliste qui cherche à dresser les ouvriers les uns contre les autres, en désignant les camarades immigrés comme responsable du chômage en France...Le droit d'asile qui ne serait pas accompagné du droit au travail ne serait qu'un vain mot pour les travailleurs... c'est pourquoi le Congrès demande qu'enfin un statut juridique soit accordé aux réfugiés politiques ». (p.184). Pour ce qui concerne la région parisienne, l'union avait été acceptée dès le 24 juillet 1935, pour fonder une Union des Syndicats Ouvriers de la Région Parisienne, le 19 janvier 1936, avec une Charte d'Unité, dénonçant la présence

dans les syndicats « de fractions dans le but d'influencer et de fausser le jeu
normal de la démocratie en son sein» (Le Travailleur Parisien, n0162). Dans les faits l'équilibre sera trouvé entre CGT confédérée et CGTU de manière transitoire avec quatre secrétaires: Guiraud, Hénaff, Lefèvre et Raynaud. Puis Henri Raynaud, membre de la Commission Exécutive de la CGTU et du Comité central du Parti Communiste devient secrétaire général et Gaston Guiraud, ancien secrétaire de l'Union parisienne confédérée, trésorier. Autant dire que Guiraud s'est effacé, laissant le pouvoir effectif à la CGTU. En ses Mémoires, publiées en 1938, il est remarquable qu'il escamote le moment de son secrétariat à l'Union confédérée et se limite au constat: «je suis actuellement en fonctions de responsabilités à l'Union des Syndicats de la Région Parisienne, en qualité de trésorier général» (Guiraud, p'tite Gueule, p.237). Il minore d'être passé de la parité de 1936, à un poste politiquement second, laissant le pouvoir, sans résistance, à la tendance communiste. En 1938, il se limitera à cofonder un groupe des « anciens» de la CGT. En 1938, pour le dernier congrès de l'Union, il y aura trois confédérés et huit unitaires au Bureau de l'Union. Lors de ce congrès, tenu les 7, 8, 9 avril, est discuté le Statut Moderne du Travailleur et sont exigées, dans le Rapport d'activité deux «garanties essentielles 1° l'échelle mobile des salaires 2° la réglementation de l'embauchage et du débauchage» (le Travailleur parisien, numéro spécial pour le congrès, p.1300). Le numéro suivant (170) du Travailleur parisien, tient à fournir un document « répartition et tâches» au sein de l'Union. Guiraud, ayant
accepté un trésorier adjoint, Roumilhac (de la CGTU), à ses côtés, ne joue plus qu'un rôle de comparse et d'alibi. La CGTU a tous les pouvoirs en cette Union réunifiée. Lors du congrès des 9,10 et 11 mars, le Rapport d'activité dénonce les «deux cents familles» et affirme: «le !!.yndicalisme libre ne peut qu'être

antifasciste» (ibid, pA). Y est dénoncée « la provocation gouvernementale du 21 août 1938 », soit le discours de Daladier « porte parole de la volonté des 200
familles », portant atteinte aux 40 heures. Le rapport financier est signé Guiraud, «trésorier sortant ». (Le Travailleur parisien, nOI71). Il est remplacé par P.Maurin, membre du Parti communiste. La réunification, au niveau de l'UD de Paris, se traduit, en trois ans, par une éviction de la tendance confédérée. La démonstration est claire, pour l'avenir.

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