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Histoire de la Louisiane française

De
540 pages
Il s'agit de l'enquête scientifique la plus éminente sur l'expérience française dans la basse vallée du Mississippi, au moment où la croissance de La Nouvelle-Orléans, la guerre des Natchez et la fin de la concession de la Compagnie des Indes, peuvent laisser croire à un développement de la colonie.
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HISTOIRE DE LA LOUISIANE FRAN ÇAISE








































Marcel GIRAUD











HISTOIRE DE LA LOUISIANE FRAN ÇAISE



TOME V
La Compagnie des Indes
(1723-1731)






Avant-propos d’Alfred E. LEMMON

Préface de Gilles-Antoine LANGLOIS


Ouvrage publié avec le concours de
THE HISTORIC NEW ORLEANS COLLECTION






























Illustration de couverture :
Marc-Antoine Caillot, 20 juin 1731
Le Saint-Louis à l’embouchure du Mississippi
aquarelle et encre sur mine de plomb
The Historic New Orleans Collection, 2005.0011





© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-57010-8
EAN : 9782296570108

Avant-propos


Lorsque Marcel Giraud publia le premier volume de son Histoire
de la Louisiane française en 1953, le monde était radicalement différent
du nôtre. L'Europe se remettait de la Seconde Guerre mondiale. Les
voyages en avion, les salles de lecture climatisées et bien éclairées, ces
éléments du confort actuel étaient pratiquement inexistants, et le
microfilmage intégral des collections d’archives, inconnu. Lorsque la
traduction anglaise du cinquième volume a été publiée trente-huit ans
plus tard en 1991, les merveilles modernes du courrier électronique, de la
copie numérique et de l'internet, étaient encore à leurs débuts.
Aujourd’hui, cinquante-neuf ans après la publication du premier, la
version originale de ce cinquième volume en français paraît dans le
monde contemporain de la communication instantanée et l'accès direct
aux sources. Cependant l’importance de cet ouvrage pour la communauté
scientifique n'a pas diminué, il n'a fait qu'augmenter.
L’analyse de Giraud sur la colonie de la Louisiane, demeure
l’enquête scientifique la plus éminente sur l'expérience française dans la
basse vallée du Mississippi. Comme l’a observé Charles O’Neill à propos
du premier volume, « même ceux qui ont vécu ces événements, ignoraient
la somme de connaissances que cet historien a rassemblées ». Ce travail
exhaustif est fondé sur une analyse à l’échelle coloniale plutôt qu’à
l’échelle métropolitaine, et quoique Giraud ne fut pas particulièrement
intéressé par les études de démographie ou d'économie, ni par celles
concernant les genres, les relations interraciales, la religion ou l'histoire
sociale et urbaine, son Histoire de la Louisiane française a jeté les bases
solides sur lesquelles ces mêmes études pouvaient être entreprises.
En 1983, les amis louisianais et français de Marcel Giraud,
s'arrangèrent pour lui faire visiter la Historic New Orleans Collection.
C’est pourquoi, ayant achevé ce cinquième volume en 1987, il y déposa
une copie dactylographiée et annotée du manuscrit, ainsi que des
instructions pour sa publication. Nous avions déjà participé à la
traduction anglaise de cet ouvrage essentiel, avec la Louisiana State
University Press. Pour la Collection, qui continue de documenter
l'expérience coloniale en Louisiane grâce à des acquisitions, des
expositions et des publications, c’est un grand plaisir que de mettre cette
ressource incomparable à la disposition de nos collègues de langue
française. Au nom du conseil d'administration de la Historic New
Orleans Collection, et au nom de son personnel, j’adresse mes plus
sincères remerciements à tous ceux qui ont contribué à réaliser ce projet.


Alfred E. Lemmon
Director, Williams Research Center of
The Historic New Orleans Collection

Préface





Tous les historiens et amateurs de la Louisiane française savent que
les préliminaires les plus solides de son histoire ont été écrits par
Marcel Giraud. Après Charles Gayarré (1846), Alcée Fortier (1904) et
Pierre Heinrich (1908), après la série d’ouvrages de Marc de Villiers
du Terrage (1905 à 1929), pour ne mentionner que les travaux
anciens les plus étendus, l’Histoire de la Louisiane française de
Marcel Giraud est venue refonder entièrement le sujet. Elle n’est pas
égalée aujourd’hui sur bien des points. Et cependant, les quatre
premiers tomes de cet ouvrage -1 500 pages-, publiées en français
entre 1953 et 1974, ont disparu du marché il y a vingt-cinq ans.
Quant au dernier volume, le cinquième, les Presses Universitaires de
France ont refusé de l’éditer en 1987, et il a pu être traduit et publié
aux Etats-Unis parce que Marcel Giraud avait donné à la Historic
New Orleans Collection, une copie dactylographiée de son manuscrit,
copie abondamment corrigée et annotée sa main. Le Dr Alfred
Lemmon l’aida à déposer le copyright de l’ouvrage, et au sein de
l’université de l’Etat de Louisiane –qui avait déjà traduit et publié le
tome 1, Marguerite Dalrymple trouva un financement pour la
traduction et la publication en américain des tomes 2 et 5. Le gros
volume du tome 5 de A History of French Louisiana vit enfin le jour
en 1991, publié par la Louisiana University Press.

Vingt-et-un ans plus tard, c’est une nouvelle fois à l’initiative d’Alfred
Lemmon et de la Historic New Orleans Collection, qu’une équipe a pu
être réunie en vue d’éditer ce volume dans sa langue d’origine : en
effet, M. Lemmon et la famille de Marcel Giraud, Paulette et Jean-
Marc Giraud ses enfants, Marion et Olivier et Dahan ses petits-
enfants, m’ont fait l’honneur de me demander d’établir le texte
intégral et les notes, d’après le dernier état laissé par Marcel Giraud.
J’ai donc reporté toutes les modifications manuscrites de l’auteur,
révisé les notes eu égard à des modifications dans l’indication des
cotes d’archives, intervenues depuis la rédaction du livre, et respecté
les vœux de l’auteur quant à l’établissement de son iconographie. Ce
n’est pas le moindre plaisir que j’ai, de voir ainsi réunis pour la
publication de cet ouvrage deux éditeurs, l’un de La Nouvelle-Orléans
et l’autre de Paris, l’un de France et l’autre de Louisiane.

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Le prestigieux éditeur français des Presses Universitaires de France
avait donc refusé l’ouvrage. L’auteur était-il inconnu ou ses travaux
contestés ; le livre, de moindre qualité que les précédents ?
Naturellement non : la raison invoquée fut la mévente des tomes
précédents… Cependant on aura une vision plus exacte de ce refus en
sachant que les PUF, dans leur contrat précédent avec l’auteur, ne
s’étaient guère engagées. Les ventes des trois premiers volumes
n’avaient pas été, loin s’en faut, à la hauteur des espoirs mis dans
leur publication. Le soutien financier du CNRS, obtenu pour les
evolumes 2 et 3, avait été réitéré pour le 4 tome, et cependant, en
1973, Marcel Giraud n’obtint de l’éditeur sa publication que grâce à
un apport personnel égal au double de la subvention du CNRS… ce
qui revenait à ce que le livre, tiré à 1 200 exemplaires seulement, ne
coûtât rien aux PUF. Il est très fréquent qu’une publication de nature
universitaire, quelle que soit sa qualité, ne se vende qu’à quelques
centaines d’exemplaires. On pouvait néanmoins espérer que la seule
diffusion de l’ouvrage dans les bibliothèques publiques, universités et
centres d’archives, en France et aux Etats-Unis, plus quelques
dizaines ou centaines d’acquisitions à titre personnel d’amis, de
chercheurs, d’amateurs, auraient épuisé en autant d’années les
ouvrages de Marcel Giraud. Il n’en fut rien, et par souci d’économie,
l’éditeur mit au pilon en 1984 les exemplaires invendus. Célèbre en
France, au Canada et aux Etats-Unis dans le domaine restreint des
américanistes intéressés par l’histoire des colonisations, l’ouvrage a
donc constitué un échec commercial ; tout comme le premier grand
chantier de l’auteur, Le Métis canadien, dont l’édition de 1945
(probablement tirée à 200 exemplaires) se vend maintenant cher en
« livre rare », même depuis sa réédition canadienne de 1984. Il est
vrai, on le verra plus loin, que l’Histoire de la Louisiane française
s’est inscrite en un temps où les travaux scientifiques sur l’Amérique
française étaient au creux de la vague, et où l’attention était attirée
vers d’autres colonies françaises.

Marcel Giraud est né à Nice en 1900, d’une famille entièrement
méridionale, parmi laquelle ne se trouvent ni enseignant ni
chercheur. Par sa mère, il est niçois, mais aussi du Piémont italien,
d’une lignée où l’on compte des artisans, ébénistes et peintres. Par
son père provençal, il descend de commerçants et boulangers
d’Aubagne et de Marseille. Il fait à Nice ses années d’école et de lycée,
puis étudie l’histoire à l’Université d’Aix-en-Provence. Là, nous dit le
Dictionnaire des artistes et des auteurs francophones de l'Ouest
canadien de Gamila Morcos (1998), il aurait sympathisé avec des
soldats américains engagés dans la Grande guerre, rencontre à
l’origine de son intérêt pour l’Amérique du Nord. Ses études sont
11
consacrées par une licence en 1919. Il est envoyé en Algérie,
professeur au collège de Bône, en 1925. Giraud est reçu à l’agrégation
en 1930, onze ans après sa licence : c’est qu’il consacre tout son temps
libre au dépouillement d’archives ! En 1935 et 1936, il effectue deux
stages au Canada, boursier de la Fondation Rockefeller à la recherche
des populations métisses de l’Alberta, du Manitoba, et du
Saskatchewan ; il nourrit ces travaux de recherches érudites aux
Archives du Canada, à celles de l’Alberta, de l’archevêché de Saint-
Boniface et des Soeurs Grises (Manitoba), de l'archevêché
d'Edmonton, des Pères Oblats d’Ottawa et de l’université de
Toronto... Il s’agit donc d’une entreprise très neuve à la fois par son
sujet –le métissage, et par sa méthode unissant archivistique, histoire
et ethnologie. Le prêtre canadien et docteur en droit canonique
Antoine d’Eschambault, rapporte avec enthousiasme et émotion, dans
la Revue d'histoire de l'Amérique française (1947), sa rencontre avec
Giraud. Il a pu en effet « l'accompagner dans quelques-unes de ses
pérégrinations à travers la Prairie. Nous avons été le témoin édifié de
son acharnement au travail, de sa probité intellectuelle, de sa
sincérité et de son honnêteté dans l'usage et l'interprétation des
documents qu'il a eu la bonne fortune de consulter. Car M. Giraud a
eu accès à une documentation que peu d'auteurs se donnent la peine
de dépouiller. »

Giraud soutient sa thèse sur Le Métis Canadien -1 300 pages- en
1940, dix ans après l’agrégation, et la publie en 1945. Quant à la
préparation et la rédaction ultérieure des cinq volumes de l’Histoire
de la Louisiane Française, elles s’étendront sur quarante années, de
1948 à 1987 ! Cette relative lenteur est à rapprocher de l’extrême
rigueur et de l’extrême densité de ces deux écrits, les deux colonnes
de l’œuvre de Giraud, devenus en France, au Canada, en Louisiane,
des classiques de l’historiographie nord-américaine. On n’oubliera pas
de relativiser la lenteur de ces travaux de fond : aujourd’hui
accoutumés à l’existence de pré-inventaires ou d’inventaires, puis à la
diffusion des archives par microfilm, et enfin en ligne, il nous est
difficile d’imaginer la longueur et la difficulté de recherches menées
sans les outils actuels, éclairés dans la ténèbre des réserves
d’archives par la seule compétence de quelques chartistes s’étant pris
au jeu de la découverte ; et la lenteur des communications, celle des
voyages ; et leur coût pour un salaire de professeur de lycée –et même
du Collège de France ; et les cinq années de guerre.

Revenons en arrière : Marcel Giraud enseigne treize ans, au collège
de Bône en Algérie donc, puis aux lycées de Tourcoing, de Reims, et
en 1936, à son retour du Canada, au lycée français de Londres où il
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obtient une bourse Lavisse d’un an. C’est ainsi qu’il peut travailler
sur les archives de la Compagnie de l’Hudson, puis à l’Institut
français de Londres en 1938. Au début des hostilités, il travaille
brièvement pour l’Intendance française dans la capitale britannique,
avant d’être nommé au lycée Carnot de Paris. Il rédige alors sa thèse,
qu’il va soutenir à la fin de la guerre, et qui sera remarquée par
Pierre Renouvin, directeur de la Bibliothèque de documentation
internationale contemporaine (BDIC), professeur à la Sorbonne, et
par André Siegfried, membre de l’Institut, professeur au Collège de
France. Suite à la publication du Métis Canadien par l’Institut
d’ethnologie, c’est un concert de louanges qui accueille l’énorme
travail, en France mais plus encore au Canada, où ce travail
fondamental est toujours d’actualité. Giraud se voit demander par le
PUF une brève Histoire du Canada, pour la collection « Que-sais-Je »,
texte vite achevé, remarqué pour sa clarté d’écriture. L’universitaire
canadien Guy Frégault, pilier de l’école de Montréal, écrit qu’il « se lit
comme un ‘Pocket Book’ » (Revue Historique, 1952), ce qui ne
l’empêche pas de relever le peu de place réservé à la période de
colonisation française en regard de celle, jugée exorbitante, accordée à
l’ouest canadien et à ses métis. Le même chercheur avait déjà fourni
un compte-rendu assez sévère (Revue d’histoire de l’Amérique
française, 1951) de l’article de Giraud sur la Louisiane, publié en
1950 dans la Revue Historique. La critique portait cette fois sur la
méconnaissance de Giraud quant aux sources récentes de l’histoire
canadienne, et sur le « chauvinisme » prétendu de l’auteur. Querelle
classique de part et d’autre de l’Atlantique, même aujourd’hui,
soixante ans plus tard, alors que l’usage d’internet facilite
grandement le partage des connaissances les plus récentes.

C’est alors que la carrière de Marcel Giraud va connaître un coup
d’accélérateur décisif. Une brève explication s’impose ici : pendant
l’Occupation, en 1940, l’administrateur de la Bibliothèque nationale,
Julien Cain, est destitué, puis arrêté et déporté à Buchenwald en tant
que juif (il retrouvera son poste à la Libération). Cain est remplacé
par un américaniste, professeur au Collège de France, Bernard Faÿ.
Monarchiste, ce dernier est devenu pétainiste, collaborateur ardent,
antisémite, dressant la liste des francs-maçons à éliminer. Condamné
aux travaux forcés à perpétuité en 1944, Faÿ sera gracié en 1958 par
René Coty… Il n’en reste pas moins qu’au lendemain de la Guerre, un
poste d’américaniste est libre au Collège de France. Et qui trouver de
mieux que l’intègre Giraud, qui vient de publier cette thèse
remarquée sur le métissage ? Quoi qu’il en soit, et fort du parrainage
éclatant des Renouvin et Siegfried, Marcel Giraud sort de l’ombre et
se voit propulsé en 1947 à la chaire d'Histoire de la civilisation de
13
l'Amérique du Nord. Il y restera jusqu’à sa retraite, à 71 ans. C’est
pendant ce quart de siècle, où il contribue aux travaux de la célèbre
institution de la place Marcellin-Berthelot, qu’il écrit la majorité de
son œuvre la plus longue, l’Histoire de la Louisiane Française.

Deux mille pages pour décrire les trente-trois premières années de la
colonisation de la Louisiane (1699-1731), où ne se seront installés en
définitive que quelques milliers de Français : cela peut paraître
démesuré. Ce l’est plus encore si l’on tient compte des innombrables
références archivistiques mises au service de cette entreprise,
chacune soigneusement indiquée dans des milliers de notes. Ceux qui
ont eu la chance d’y assister se souviennent que lorsqu’il avait à
prononcer une conférence, Giraud était capable de donner une ou
deux heures de communication sans notes, dans un français ou un
anglais également parfaits, en fournissant de mémoire toutes ses
sources. L’Histoire de la Louisiane Française est une étude
monographique sur une colonie de peuplement sédentaire ;
l’exploration du territoire est présupposée. Giraud ne se soucie que
médiocrement des études qui ont précédé la sienne. Qu’il s’agisse des
travaux américains ou français, pas de discussion sur les thèses des
prédécesseurs, implicitement déconsidérés. Dans son compte-rendu
de la Revue Historique (1955), le conservateur en chef du ministère
de l’Outre Mer, Carlo Laroche, donne raison à Giraud de cette
appréciation, tout en regrettant quelque injustice faite au travail
d’Emile Lauvrière (Histoire de la Louisiane, 1940), défenseur
passionné de la cause acadienne. La bibliographie est de fait
extrêmement réduite dans l’œuvre de Giraud, et très peu exploitée
dans les milliers de notes de renvoi. Ce qui donne fonds et substance
à l’histoire, ce sont les sources manuscrites, dont l’auteur fait un
usage littéralement extraordinaire, on a vu dans quelles conditions.
Ce ne sont pas les références, nombreuses mais imprécises, de
Lauvrière, ni les données fragiles ou partiales de Villiers du Terrage.
Ici chaque élément d’information est étayé d’une ou plusieurs
références manuscrites, décrivant des sources d’origine archivistique
très nombreuses dans la même note. La correspondance
administrative est la plus exploitée, mais les archives des
congrégations religieuses, les registres paroissiaux, ceux des ports
d’armement, le minutier central des notaires, les archives
départementales, celles du Conseil supérieur de la colonie : pour la
première fois, la majorité des sources est requise.

L’histoire ainsi pratiquée par Giraud fait une remarquable synthèse
entre la méthode historique de Langlois et Seignobos (Introduction
aux Etudes historiques, 1898), fondée sur l’emploi scientifique et
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exclusif des sources écrites, et l’ambition de l’histoire « totale » de
Febvre, Bloch, et les historiens des Annales. En effet, si le fond de son
travail relève de l’herméneutique, et enfin, de la « mise en œuvre des
documents », le croisement des sources conduit Giraud à s’intéresser
aux conditions géo-climatiques, à l’économie et à la finance, et dans le
tome 5, enfin, à l’histoire urbaine et sociale. Certes, cette histoire
parcourt l’immense champ d’étude d’un regard aigu, mais partial.
L’on ne saurait s’étonner de ce que Nathan Wachtel, l’auteur de La
vision des vaincus, Les Indiens du Pérou devant la Conquête
espagnole (1971), ait dans son hommage à Marcel Giraud au Colllège
de France, salué de façon plus franche les aspects novateurs et même
« subversifs » du Métis Canadien –écrit dans les années 1930 et 1940,
plutôt que l’Histoire de la Louisiane Française, attachée à décrire une
colonie « dans le cadre de ses relations avec la métropole ». Giraud s’y
cantonne en effet plus étroitement à la vision du colonisateur ; ce qui
lui importe n’est pas de tracer la vie quotidienne ou les expressions et
les gestes de l’Indien au territoire envahi, morcelé et exploité, ou de
l’Africain forcé, exilé et réduit à l’état d’esclave. Ce n’est guère
l’histoire des peuples ni celle des groupes sociaux ; même lorsqu’il est
question de l’épisode majeur de la révolte des Indiens Natchez, le
conflit nous est présenté du point de vue français –fût-ce pour
l’accabler. L’objectif de l’historien est de décrire les tentatives
successives et malheureuses de la métropole pour établir cette
colonie, l’impéritie et les contradictions de la couronne de France et
des compagnies dans leur gestion : hésitation dans l’attitude vis-à-vis
des Amérindiens, incohérence de la politique de peuplement,
divergence des initiatives militaires, religieuses et privées. Giraud
montre qu’aux rivalités ordinaires des autres puissances, Angleterre
et Espagne, impliquées dans la colonisation de l’Amérique du Nord,
s’ajoutent les oppositions et rivalités intérieures, en France où les
banquiers visent le monopole, dans le Canada français craignant pour
le commerce des fourrures, et en Louisiane évidemment, où chacun
cherche pouvoir et fortune. Même aux temps les plus prospères,
lorsque l’argent afflue dans la colonie grâce au système de John Law,
les progrès de l’établissement restent médiocres. L’affaiblissement de
la France depuis la Régence, la spéculation à Paris, l’émigration
forcée par la Compagnie des Indes, les mauvais usages et les abus
qu’elle commet vis-à-vis des colons concessionnaires, en seraient les
principales causes, auxquelles s’ajoute l’indétermination de la
frontière –quoique toute théorique- entre le Canada et la Louisiane.

A ces faiblesses s’ajoute, nous dit Giraud, le manque de main
d’oeuvre : les premiers navires négriers arrivés en 1719 et 1720,
acheminent moins de six cents Africains en Louisiane ; ils ne seront
15
pas plus de mille en 1723, ce qui correspond à la moitié seulement de
ceux qui y sont parvenus et démontre que la moitié sont morts. La
question de l’esclavage des Noirs, fondamentale dans les travaux
actuels, comme elle posait déjà problème au XVIIIe siècle pour des
raisons religieuses, ne trouble guère l’auteur. C’est une histoire sans
passion, une histoire froide : sur des centaines de pages consacrées
aux différends entre les acteurs religieux, militaires et économiques
de la colonie, quelques dizaines seulement sur les Amérindiens,
moins encore sur les esclaves africains. Leur présence est moins
sensible que dans l’Histoire de la Louisiane d’Antoine Simon Le Page
du Pratz, publiée dès 1758 : le choix de ce regard exclusif du puissant
sur l’asservi peut paraître singulier aujourd’hui, alors que l’analyse
de la colonie en tant que société distincte, conduit à traiter avec
moins de négligence les blocs culturels et sociaux en présence, et ne
se suffit plus d’une description, aussi érudite soit-elle, profonde, et
pour tout dire, indépassable. Car si l’on peut trouver quelque limite à
cette prodigieuse enquête, à la mise en œuvre de tant d’archives,
l’Histoire de la Louisiane française n’en reste pas moins une base
incontestable de l’étude globale de la colonie dans cette période qui va
de 1699 à 1731, et elle n’a guère d’équivalent pour la période
ultérieure. En effet les travaux plus récents sur le sujet, qu’il serait
trop long de mentionner ici, mais au départ desquels on peut citer
l’édition de Glenn Conrad (The French Experience in Louisiana,
1995), offrent de multiples et nouveaux regards, à défaut d’une
synthèse qu’un chercheur seul ne peut plus mener, compte tenu de
l’extraordinaire accroissement des sources et de l’enrichissement des
problématiques.

Comme il était allé au Canada enquêter et dépouiller d’infinies
liasses d’archives, Marcel Giraud se rend à La Nouvelle Orléans en
1967, poursuivre le travail suivi avec acharnement en France. Il est
déjà venu aux Etats-Unis à deux reprises, vers 1950, voyageant sur le
paquebot De Grasse. Cette fois il est invité à prononcer une
econférence à l’université Loyola de New Orleans, à l’occasion du 250
anniversaire de la fondation de la ville. Ce Niçois y souffre de la
chaleur, mais si l’on en croit les traces laissées dans son oeuvre,
consulte au moins partiellement, au Louisiana State Museum, les
archives du Conseil supérieur de la colonie, et aussi, au couvent des
Ursulines de la ville, les registres paroissiaux de La Mobile et de La
Nouvelle Orléans. Dans les années qui suivent, il sera aidé par
plusieurs archivistes et historiens qu’il a rencontrés en Louisiane. Il
s’agit, outre Alfred Lemmon, de l’historien Leonard Huber (New
Orleans, a Pictorial History, 1971), de l’architecte Sam Wilson Jr (The
Vieux Carré, New Orleans, 1968), du journaliste Charles « Pie »
16
Dufour, de l’homme d’affaires Henry Pitot, et surtout du Père Jésuite
Charles O’Neill (Church and State in French Colonial Louisiana,
1966). Ce dernier deviendra plus qu’un correspondant scientifique :
un ami. Giraud rédige alors le tome 4 de l’Histoire de la Louisiane
française, où s’affirme la présence des archives conservées aux Etats-
Unis, et qui sera publié en 1974. L’infatigable chercheur atteint et
dépasse quatre-vingts ans ; hanté par l’idée d’une mort prochaine, qui
ne surviendra qu’en 1994, il retourne en Louisiane en 1981 et en 1984
pour réunir les éléments d’un cinquième volume, qu’il achève en
1987. Pendant ce temps, le premier tome de la série avait été traduit
en américain par Joseph Lambert (1974). Giraud avait dû amender et
corriger cette traduction, et lorsque la question se posera pour le tome
5, il insistera pour que l’on choisisse le grand traducteur anglais
Brian Pearce. J’ignore si Giraud, homme de droite, savait que par une
curieuse ironie, Pearce était un célèbre historien et militant
communiste anti-stalinien. Sans doute a-t-il vu en priorité que le
traducteur avait déjà remporté deux prix Scott-Moncrieff, dont l’un
pour la traduction en 1980 de l’ouvrage de Roland Mousnier, Les
Institutions de la France sous la monarchie absolue (1974).

Le cinquième volume que nous publions aujourd’hui pour la première
fois dans sa langue d’origine, est le plus fascinant de la série, en ce
sens que sans rompre avec l’exigence initiale, il répond en grande
partie aux remarques que l’on a pu faire sur les premiers tomes.
L’analyse de la société louisianaise, à peine esquissée dans la
dernière partie du tome 4, prend une place prépondérante dans cet
ouvrage passionnant, qui aura coûté quatorze années de travail à
Marcel Giraud. Cette fois, le segment analysé court de 1723 à 1731,
c'est-à-dire de la véritable fondation de La Nouvelle Orléans après
l’ouragan de septembre 1722, à la reprise de la colonie en régie
royale. La Nouvelle Orléans fait l’objet de deux chapitres, couvrant
près de trente pour cent de l’ouvrage. Dans ce parcours chronologique
de l’histoire de la Louisiane, on comprend qu’il n’y a pas de vie sociale
sans un début d’urbanisation, qui n’existait guère auparavant. Etude
de la fondation de la ville et étude parallèle de la société qui s’y
anime : la rareté des documents graphiques exploités, dont le statut
n’est d’ailleurs jamais examiné, ne permet pas à Giraud d’envisager
une urbanistique. Le peu de recours aux archives concernant les
affaires judiciaires et plus généralement les conflits entre
particuliers, archives lointaines pour un historien français, mal
classées et non inventoriées, interdit de brosser le portrait vivant
d’une société multiraciale autonome. En revanche, la chronique
détaillée des entreprises de construction et d’équipement, l’exposé des
rivalités d’écoles et de personnes entre le personnel de la Compagnie
17
et les administrateurs royaux, le tableau précis des groupes sociaux
vivant à La Nouvelle Orléans et celui de leur conditions de vie, sont
rendus d’une façon telle que les travaux précédents paraissent d’une
indigence et d’une légèreté frappantes. Pour ces deux seuls chapitres,
la présente publication était indispensable. On objectera que le livre
existait en américain depuis 1991… Il était en effet disponible à
l’achat, mais présent en France à la seule bibliothèque du Collège de
France et, plus récemment, à la bibliothèque de l’Université
d’Amiens. C’est sur ma demande qu’il est entré, en 2002 seulement,
dans la collection des Imprimés de la Bibliothèque nationale de
France : il était donc plus que temps de publier et diffuser en français
ce livre inestimable.



Gilles-Antoine Langlois
Ecole nationale supérieure d’architecture de Versailles
Université de Paris-Est Créteil




















De nombreuses personnes ont contribué à favoriser l’édition de cet
ouvrage, parmi lesquelles je souhaiterais remercier Marie-Paule
Blasini, Martine Cornède, Jacques Dion, Marie Langlois-Berthelot,
Lara Le Blainvaux, Alain Morgat, le général de brigade Olivier
Paulus, Sébastien Petratos, Hélène Richard, Jean-Yves Sarrazin et
Claire Thomas-Richard.












PREMIERE PARTIE


LLa « nouvelle régie »



Chapitre I : Le gouvernement nouveau


La période de la « nouvelle régie », qui commence en Louisiane
(1)le 18 avril 1723 pour ne prendre fin qu’avec la rétrocession de la
colonie au souverain par la Compagnie des Indes en 1731, fait suite à
l’ « ancienne régie » qu’avait inaugurée l’entrée en scène de la
(2)Compagnie d’Occident . Elle marque l’aboutissement de l’évolution
qui, depuis 1717, tendait à substituer l’autorité de la Compagnie à
celle des premiers fondateurs de la colonie du Mississipi directement
désignés par le pouvoir monarchique. De cette évolution le premier
terme avait d’abord été l’introduction en Louisiane en 1718 de
(3)directeurs représentant les intérêts de la Compagnie des Indes .
Mais l’étape décisive en fut l’arrivée en avril 1723 de commissaires du
roi chargés de défendre ces mêmes intérêts et de nouveaux conseillers
(4)appelés à siéger dans les conseils supérieur et de régie . Avant
d’abandonner la gestion qu’ils assumaient de la Compagnie des Indes,
(5)les commissaires que le souverain avait mis à sa tête venaient
effectivement de nommer pour servir en Louisiane un personnel
formé de commissaires et de conseillers dont la présence
symboliserait l’autorité de la Compagnie et rattacherait le pays plus
étroitement à ses bureaux de Lorient et de Paris. On espérait que les
uns et les autres défendraient mieux ses intérêts et feraient preuve
de plus d’intégrité que les directeurs antérieurs dont les emplois
(6)étaient désormais abolis . Les anciens directeurs généraux de la
Compagnie des Indes à Paris avaient sans doute participé avec les
commissaires de la régie au choix et à la nomination de ce personnel
nouveau. Toutefois, d’après le Journal Historique attribué à Bénard
de la Harpe, les choix auraient surtout été l’œuvre de Jean Baptiste
Duché, l’un des « régisseurs » adjoints aux commissaires chargés de la


(1) ANOM, C13A 8, 287, 289. Délibérations du conseil, 14 juin 1725.
(2) ANOM, C2 26, f. 120-120v, Mémoire concernant les affaires des habitants avec la Compagnie des Indes. – M. Giraud,
Histoire de la Louisiane française, IV, p. 85.
(3) M. Giraud, op. cit., III, p. 288 suiv.
(4) ANOM, B 43, f. 149-160, Décision des commissaires, 19 déc. 1722, f. 244-246, Extrait des registres du conseil d’Etat, 8
déc. 1722.
(5) Giraud, op. cit., IV, p. 20 suiv.
(6) ANOM, B 43, f. 299-300, Décision des commissaires, 30 déc. 1722. 22
gestion de la Compagnie des Indes, dont nous savons que les
antécédents et ceux de sa famille étaient significatifs de l’intérêt que
(7)la Louisiane leur avait toujours inspiré .
Le commissaire Jacques de La Chaise était bien connu dans
les milieux de la Compagnie des Indes. Il servait celle ci, avec de très -
modestes appointements, en qualité de « commis principal » au
magasin des armements de Lorient, et les membres de la régie
l’avaient associé à la tâche d’assainissement qu’ils avaient entreprise
en 1721 dans l’administration du port, aux opérations d’inventaire
qu’ils y avaient ordonnées et à l’enquête sur la conduite d’Edouard de
(8)Rigby . Il est logique que les directeurs de la Compagnie l’aient
recommandé lorsque la question se posa de faire appel à une
personnalité digne de confiance, qualifiée pour vérifier et arrêter
enfin les comptes de la colonie.
Mais, comme la Compagnie était alors une régie royale, non
moins logiquement les commissaires qui la géraient adjoignirent à La
Chaise un homme formé à la pratique de l’administration
monarchique, susceptible d’en introduire l’esprit en Louisiane et
d’apporter un complément utile à l’œuvre de réorganisation projetée.
Il s’agissait de Jean François Choplet du Sauvoy, un ancien receveur
des finances qui avait fait carrière en Savoie, puis s‘était fixé à
(9) Paris . L’état de sa succession, le prêt d’argent qu’il fut en mesure
de consentir en 1722 au comte d’Estrées, vice-amiral de France, les
frais qui furent engagés à la Nouvelle Orléans à l’occasion de sa mort,
(10)attestent qu’il disposait d’une certaine fortune . Il appartenait
effectivement à une famille aisée, originaire de l’Est, et il avait de
(11)nombreuses amitiés dans son milieu de receveurs des finances . Son
père, Jean Choplet, était notaire royal et bailli du marquisat de
Montcornet dans l’arrondissement de Mézières et dans les limites du
bailliage de Vitry le François, tandis que deux de ses frères,
respectivement curé de Vadelaincourt (Meuse) et prieur de Nogent le
Roi (Haute-Marne), avaient adopté l’état ecclésiastique. A Paris enfin
la famille comptait au parlement et dans le conseil du roi un avocat et


(7) Journal Historique, Nouvelle Orléans 1831, p. 383. Giraud, op. cit., IV, p.21, 333, 366.
(8) SHD-M Lorient, 1 P 256 B, liasse 8, pièce 5 – ANOM, G7 1705, 1° liasse, Extrait du dépouillement du compte du S.
Rodolet, mai 1721- Giraud, op. cit., IV, p. 46-47.
(9) AN, MC, XC 329, Procuration (du 14 déc. 1722) rapportée le 2 juin 1723.
(10) AN, MC, LXXXVIII 481, Obligation, 14 août 1722. – ANOM, C13A 8, f. 405 v, le Père Raphaël à l’abbé Raguet, 15 mai
1725.
(11) AN, MC, XC 329, loc. cit., XC 330, Procuration déposée, 27 janv.1724, notoriété, 16 fév. 1724.
23
plusieurs officiers de justice, et l’un de ses membres figurait dans le
(12)corps enseignant de la faculté de théologie .
Jacques de La Chaise était pour sa part issu d’une famille de
noblesse de robe, mais il tirait plus d’orgueil que Du Sauvoy de ses
origines et de ses nombreux blasons. En Louisiane, au cours de ses
démêlés avec le conseiller Paul Perry, il dénoncera le manque de
naissance de celui ci et soulignera la modicité de ses ressources en lui -
reprochant, « quoique sorti du néant », de « trancher du pair avec ce
qu’il y a de plus relevé » dans le royaume et en lui opposant ses
propres antécédents nobiliaires consacrés par une ancienneté qu’il
e (13)faisait remonter au XIII siècle . Sa famille, originaire de la petite
eville de Cusset, y était largement représentée au début du XVIII
siècle par des ecclésiastiques et surtout par des officiers de justice,
(14)pour la plupart anoblis . Pourtant La Chaise rattachait sa propre
lignée au bailliage de Saint Pierre le Moutier, où Claude de Paguny,
seigneur de La Chaise, était alors chevalier d’honneur du siège
(15)présidial , et, plus directement, à la sénéchaussée de Moulins, où
Antoine de La Chaise, sieur du Gat, et Jean de La Chaise exerçaient
(16)respectivement les charges de conseiller et procureur du présidial .
On ne peut identifier sa filiation exacte, mais, d’après ses
déclarations, il aurait pu être le fils de l’un ou de l’autre. Né peut être -
à Cusset, vers 1660-1670, il avait déjà, lorsqu’il se rendit en
Louisiane, plusieurs enfants de son épouse Marie Marguerite -
(17)Cailly .
A coté de ces commissaires dont le séjour en Louisiane était en
principe limité à la durée de leur mission et qui ne devaient faire
partie ni du conseil supérieur ni du conseil de régie, un personnel
nouveau était appelé à siéger indifféremment dans les deux conseils.
Les commissaires de la régie royale, ayant supprimé les postes de


(12) AN, MC, XC 329, loc. cit., XC 330, loc. cit., XXIV 614, Quittance au roi, 25 avril 1724.
(13) ANOM, C13A 8, 332 v, 338 v, 340-340 v, Délibération du conseil, 27 juil. 1725.
(14) AN, MC, CVI 201, Vente déposée, 17déc. 1720 ; 2 notoriétés déposées, 20 mai 1720, CVIII 347, 16 oct. 1720, - -
Quittance de rachat – D’Hozier, Armorial Général, Bourbonnais, t. IV, p.152, 155, 290.
(15) ANOM, C13A 8, f. 338v, Délibération du conseil, 28 juil. 1725. – D’Hozier, op. cit. t. 4 (Bourbonnais), p. 11, n° 56.
(16) D’Hozier, op. cit. t. 4, p. 63 4, n° 69, p. 110, n° 264, p. 113, n° 298, p. 155, n° 16, p.290, n° 39 40. – Archives - -
départementales de l’Allier (AD 03), Généalogie des Gozis (E 116, Sentence condamnant Antoine de La Chaise…), Registre
des naissances et mariages de la paroisse de Saint Pierre, 1er fév. 1702, 24 juin 1696, 8 février, 23 juin 1695, Registre
Paroissial d’Yseure, 22 déc. 1676 – AN, MC, CVIII 347, Quittance de rachat, 16 oct. 1720. -
(17) ANOM, C13A 8, f. 338 v, Délibération du conseil, 28 juil. 1725. – Archives paroissiales de Moulins (03-Allier) ; Registre
de la paroisse Saint Pierre, 1er fév. 1702. – LSHM, contrat de mariage, 6 juil. 1735. – Les renseignements fournis par les
Mémoires du chevalier de Pradel (éd. Baillardel et Prioult, 1928), p.79, sont plus fantaisistes.
24
directeurs en Louisiane et révoqué le directeur Delorme, avaient
décidé de modifier la composition des conseils judiciaire et
(18)administratif de la colonie . Ceux-ci devaient comprendre
désormais, outre le commandant général Bienville et le lieutenant
général Leblond de La Tour, qui détenaient respectivement la
présidence et la vice-présidence, cinq conseillers, à savoir Antoine
Bruslé, Jacques Fazende, Paul Perry, Jean Baptiste Guilhet et
Masclary, à chacun desquels des tâches déterminées furent assignées
par des instructions datées de décembre 1722.
(19)Bruslé, premier juge et premier conseiller , était surtout
chargé de contrôler les fonds publics et l’avoir de la caisse générale de
la colonie, de veiller à ce que la monnaie de cuivre fût seule utilisée
pour régler les dépenses relevant de la Compagnie, telles que solde
des troupes, gages des employés et ouvriers, à l’exclusion des espèces
d’or et d’argent, qui devaient être réservées pour la métropole.
L’espèce de cuivre pouvait aussi servir, concurremment avec la
monnaie d’argent et les denrées locales, au payement des
(20)marchandises importées d’Europe . Bruslé devait surveiller la
distribution des 12 000 livres de présents que Bienville opérait entre
les tribus indigènes, il devait s’efforcer de limiter aux mois de la
saison froide l’expédition des pelleteries destinées au royaume,
remettre la solde des troupes au niveau prévu en 1718, attribuer
enfin aux soldats les armes qui leur étaient nécessaires afin de
combler les insuffisances que venaient de révéler les inspections de
Diron Dartaguiette. L’ensemble procédait d’une pensée de meilleure
gestion et d’économie, surtout apparente dans les instructions
relatives à la solde, à l’habillement et à l’armement des troupes, mais
(21) qui n’eut que peu d’effet en réalité .
Le deuxième conseiller, Fazende, que Salmon jugeait honnête,
mais de faible capacité, avait mission d’inspecter les magasins, de
diriger le commerce de la colonie, d’en accroître l’activité en négociant
aux Espagnols contre espèces d’argent les denrées qu’elle produisait.
Fazende devait s’appliquer en conséquence à développer les relations
commerciales par terre et par mer avec les postes que ces derniers
occupaient à proximité des positions françaises et jusqu’au Mexique
et à Cuba. Il devait s’occuper simultanément de la marine locale, des


(18) ANOM, B 43, f. 299 300, 301 4, Décision du 30 déc. 1722, Instructions pour Du Sauvoy et De La Chaise, 30 déc. 1722. - -
(19) ANOM, A 22, f. 103 v 4, Présentation de conseiller, Commission du S. Bruslé, 29 oct. 14 nov. 1722. .
(20) ANOM, B 43, f. 153 7, 161, Instructions pour le S. Bruslé, 19 déc. 1722. -
(21)43, f. 157-169.
25
bâtiments qui circulaient sur mer et sur le fleuve, de leur effectif, de
leurs équipages dont il veillerait à réduire la dépense en faisant appel
(22)à des forçats et à des noirs .
Quant au troisième conseiller, Paul Perry, il avait pour tâche
de procéder à l’inspection générale des comptes et des livres –
journaux, grands livres, livres de caisse – que devaient ouvrir les
gardesmagasins, le caissier, le teneur général des livres de la -
Nouvelle Orléans et les commis des autres postes. Perry avait aussi
mission d’encourager les productions utiles de la colonie, le tabac
surtout, mais aussi le goudron ou le brai gras, la soie, l’indigo, les
ressources minières enfin des Illinois dont l’exploitation paraissait
(23)stationnaire .
Les deux derniers conseillers, Guilhet et Masclary, ne purent
prendre possession de leurs sièges : Guilhet parce qu’il mourut à la
fin de 1722, avant l’arrivée des instructions du mois de décembre qui
le réduisaient à s’occuper des missions religieuses et de l’hôpital que
la Compagnie se proposait d’édifier à la Nouvelle Orléans, mais qui
(24)était à peine commencé . Masclary, qui était venu en Louisiane en
qualité de commis et qui avait eu charge au Nouveau Biloxi du
matériel d’équipement de la marine locale, parce que Bienville refusa
de l’admettre au conseil en raison de querelles et de démêlés qu’il
(25)aurait eus dans la colonie . Néanmoins, comme les instructions de
Masclary lui prescrivaient surtout de procéder au recensement
général de la population et à l’établissement de registres d’état civil, -
La Chaise l’envoya à la Mobile pour faire le recensement du poste et
(26)mettre au net le compte du garde magasin Masclary ne passa - .
ensuite que quelques années dans la colonie. En 1725, il était de
retour en France où il remit aux directeurs et syndics de la
Compagnie des Indes un mémoire sur la colonie et ses possibilités de
(27)mise en valeur .


(22) ANOM, B 43, f. 172 187, Instruction pour le S. Fazende, 19 déc. 1722. ANOM, C13A 8, f. 377, Délibération du conseil,
-
5 sept. 1725. G1 464 (correspondance générale), Salmon à Maurepas, 14 août 1734.
(23) ANOM, B 43, f. 190 210, Instructions pour le S. Perry. C13A 8, 108, Délibération du conseil, 27 juin 1724. -
(24) ANOM, B 42bis, f. 382 3, Commission pour le S. Guillet, 10 oct.1720. B 43, f. 212 8. Instruction pour le S. Guillet. – - -
Giraud, op. cit. IV, p. 337 8, 411. -
(25) ANOM, B 42bis, f. 379, Brevet de garde-magasin…pour Masclary, 24 sept. 1720, B 43, f. 123, Etat des personnes qui
doivent composer…, 19 mai 1722 C13A 8, f. 364 6, Délibération du conseil, 23 août 1725 ; C13A 7, f. 31 v.2, 39 v, La ; -
Chaise, Nouvelle Orléans, 6 sept. 1723 ; A 22, f. 104, Présentation et commission de 5° conseiller, 14 déc. 1722.
(26) ANOM, B 43, f. 231 6, Instruction pour le S. Masclary, 19 déc. 1722 ; C13A 7, f. 31 v 32, La Chaise, op. cit. loc. cit. - ;
C13A 4, 191, Lettre de Durand, 27 avril 1722.
(27) ANOM, DFC, n°10, Mémoire de Masclary.
26
Sur les antécédents de ces nouveaux conseillers, sur leurs
origines, leur milieu social, sur les emplois qu’ils avaient pu remplir,
les renseignements nous font défaut ou se réduisent à quelques
allusions fragmentaires de peu d’intérêt. En ce qui concerne Bruslé,
Fazende, Perry, la Compagnie déclara les avoir choisis en raison de
(28)leur expérience « au fait de judicature » . Pourtant La Chaise
attribue à Perry, qui se rendit en Louisiane avec sa femme et ses
quatre enfants, de très modestes débuts avant son mariage dans un
(29)commerce de draps ou de tissus . Il est possible qu’il ait ensuite
obtenu un emploi dans les bureaux de la Compagnie des Indes à
(30)Paris . Il est difficile d’identifier Bruslé parmi les nombreuses
familles de ce nom qui figurent parmi les marchands de Paris ou les
(31)officiers et procureurs du roi de La Rochelle . Mais, du fait des
mariages qui se contractèrent dans la colonie, Bruslé et Fazende se
(32)trouvèrent bientôt apparentés à Fleuriau , qui est le seul de ces
conseillers sur lequel nous possédions quelques éléments
d’information relativement précis.
François Fleuriau arriva en Louisiane avec qualité de
procureur général du roi. Le poste, nous le savons, avait été offert au
(33) vicomte Tanqueray de Canonville . Celui-ci l’avait refusé en raison
(34) peut-être de la modicité de la rémunération qui y était attachée .
C’est vraisemblablement ce qui explique qu’une gratification annuelle
de 400 livres ait été ajoutée aux 2 000 livres d’appointements
(35)proposés à Fleuriau . En fait ce dernier siégea aussi bien dans le
conseil supérieur, ou conseil judiciaire proprement dit, à titre de
procureur général, que dans le conseil de régie à titre de conseiller et
en raison de sa connaissance supposée des « affaires de commerce » :
son rôle, dans ce cas, consistait surtout à requérir l’application des
(36)ordonnances et à poursuivre les débiteurs de la Compagnie . Il se


(28) ANOM, B 43, f. 135 8. Présentation au roi…, 29 oct. 1722. -
(29) ANOM, C13A 8, f.337 338 v, 344 v, Réponse de La Chaise…, 28 juil. 1725. -
(30)13A 8, f. 340 340 v. -
(31) AN, MC, XXXV 543, Bail, 24 nov. 1721 XLVII-22, Procuration, 9 janv. 1720. – LSHM, Procuration, 12 août 1734, ;
Inventaire des biens de Antoine Philippe Bruslé, habitant…23 déc. 1738.
(32) ANOM, C13A 8, 400 v, Raphaël, Nouvelle Orléans, 15 mai 1725. – Registre paroissial de la Nouvelle Orléans, 26 fév.
1725, 25 juin 1726.
(33) Giraud, op. cit., IV, p. 346. – AN, MC, XCI-697, Comparution, 29 avril 1724.
(34) ANOM, C13A 12, f. 207, Mémoire des changements qu’il convient faire… (1721)
(35) ANOM, B 43, f. 142, Etat des personnes qui doivent composer…
(36) ANOM, B 43, f. 132 4, Présentation au roi du S. Fleuriau…, 15 Sept. 1722, f. 237 8, Décision des commissaires…, 19 - -
déc. 1722.
27
(37)chargea aussi à la place de Guilhet de la gestion de l’hôpital . La
Compagnie des Indes, en le présentant au roi pour le poste de
procureur général, l’avait désigné comme étant avocat au Parlement
(38) (39)de Paris . Fils d’après La Chaise d’un « procureur à Rennes » ,
apparenté au garde des sceaux Fleuriau d’Armenonville et à son fils
Fleuriau de Morville qui avait exercé les fonctions de ministre de la
marine avant de devenir ministre des affaires étrangères, il disposait
de fortes recommandations qui peuvent avoir été cause du choix que
fit de lui la Compagnie des Indes. Mais, au dire de Raphaël qui le
jugeait trop jeune et sans l’expérience voulue pour le poste qui lui
(40)était confié, il n’était en France qu’un « avocat ambulant » . Il est
possible que, ayant médiocrement réussi dans sa profession, il se soit
orienté, avec les appuis dont il pouvait se réclamer, vers une carrière
coloniale dans l’espoir d’y trouver un débouché plus lucratif.
Au dessous de ces conseillers, la Compagnie, dans ses
instructions de décembre 1722, conservait en grande partie le
personnel de moindre importance qu’elle avait antérieurement
désigné : Raguet gardait le poste de greffier du conseil, Bougués celui
de secrétaire, Dalcourt celui de caissier et garde-magasin général,
avec une échelle de rémunération qui variait de 600 livres pour le
greffier à 4 000 livres pour chacun des conseillers, 8 000 pour le vice-
(41)président et 12 000 pour le commandant général . Mais c’était là
une disposition théorique que Bienville avait déjà pris l’initiative de
(42)modifier et qui était appelée à subir de nouveaux changements du
fait de la mort de Leblond de La Tour en 1723 et du fait des
remaniements auxquels La Chaise devait procéder en vertu de sa
mission. La vice-présidence resta vacante après la mort de l’ingénieur
en chef car, si Pauger parvint à lui succéder au conseil supérieur, ce
(43)fut seulement en qualité de conseiller . Raguet, devenu en 1724
substitut du procureur général, céda sa place de greffier au notaire


(37) ANOM, C13A 8, f. 132 132 v, Délibération du conseil de régie, 27 sept. 1724. -
(38) ANOM, C13A 8, f. 132-4, op. cit. B45, f. 936-7, Provision.. pour le S. François Fleuriau, 15 Sept. 1722.
(39) ANOM, C13A 7, f. 78, La Chaise, Nouvelle Orléans, 18 octobre 1723. – Nous n’avons pu identifier le dit procureur aux
archives de Rennes.
(40) ANOM, C13A 8, 401 v, 406. Raphaël, Nouvelle Orléans, 15 mai 1725. – Le Mercure, août 1727, p. 1907, déc. 1728 – I,
p. 2755 6. -
(41) ANOM, B 43, f. 44 45, Etat des appointements… 1 janvier 1722, f. 142 suiv., 365 70, Etat des personnages qui doivent - -
composer…, 19 déc. 1722, Commissions, mars 1724.
(42) Giraud, op. cit. IV, p. 339.
(43) B 43, f. 421 2, Lettres patentes, 20 mai 1724. -
28
(44)royal de la Nouvelle Orléans, Michel Rossard , bien que, en cas de
procédures urgentes, les fonctions de greffier pussent être aussi
exercées par d’autres personnes comme Le Page du Pratz. Les postes
de secrétaire du conseil et de caissier général changèrent également
de mains, si bien que, dès 1724, le personnel désigné un an et demi
plus tôt pour seconder les conseillers se trouvait en partie renouvelé.
Il s’accrut simultanément de quelques rouages supplémentaires, un
huissier audiencier dans la personne de Charles (de ?) la
(45)Morinière , à qui d’autres huissiers furent adjoints par la suite,
Jacques Talmont SaintVincent, Pierre Dargaray, sorti de la -
concession de Sainte-Reynes, tandis que le notaire Rossard ajoutait
en 1726 à ses fonctions de greffier celles d’inspecteur de la police à la
(46)Nouvelle Orléans et de procureur aux biens vacants .
Il existait toujours en outre un personnel de garde-magasins,
de commis, teneurs de livres, inégalement rémunérés et encore
insuffisants pour les besoins de la comptabilité, de la manutention et
des recensements, mais dont le nombre s’accroîtra régulièrement
(47)dans les années suivantes .
Tous venaient de la métropole, quelques-uns des bureaux de la
Compagnie des Indes, suivant le vœu de La Chaise qui conseillait de
ne les choisir que dans les principaux centres commerciaux du
royaume, mais contrairement à Bienville qui eût préféré un système
de recrutement local, issu des familles qui commençaient à prendre
(48).racine dans la colonie Pour le moment, les recommandations qui
s’exerçaient à Paris jouaient un rôle prépondérant dans le choix des
employés de plume de la colonie.
C’est sur ces bases légèrement élargies que le gouvernement
de la Louisiane fonctionna d’abord sous la nouvelle régie. Dégagé


(44) ANOM, B 43, f. 374, Etat des conseillers et employés de plume, 8 mars 1724, f. 424 5, Lettres patentes, 20 mai 1724. -
G1 464. Correspondance générale, Rossard, 15 déc. 1731. – AN, A 23, f. 49 v, Arrêt du Conseil supérieur, 20 nov. 1724.
(45) ANOM, C13A 8, 67 67 v, Jugement du C1. Supérieur, 9 fév. 1724, 99, Signification du 5 janv. 1724. – LSHM, 6 mars -
1725, Comparution – Le fait que l’huissier figure sur le reg. paroissial de la Nouvelle Orléans, 4 mars 1721, sous le nom, de
Ch. De La Morinière, pourrait peut-être faire supposer qu’il appartiendrait à la famille du procureur du Châtelet, René de
la Morinière - AN, MC CXVI 242 b, LXXXVI 535 ? - -
(46) ANOM, F3 242, f. 94, signification de l’ordonnance du 24 août 1726. – AN A 23, f. 74 v 75, arrêt du Conseil d’Etat, 17 -
août 1726. AN, MC IX 632, Dépôt de procuration, 25 nov. 1729. – LSHM, 4 mars 1726, 2 juin 1726, 30 août 1726, 11 sept.
1726, 5 avril 1727, juin 1728 (interrogatoire), 11 sept. 1726.
(47) ANOM, C13A 7, f. 23 30, 82 v, La Chaise, Nouvelle Orléans, 6 sept. 1723, f. 82 v, 18 oct. 1723. B 43, 122, Personnel du -
conseil sup. 19 mai 1722, 366 7, 374, 438, 474 5, 557 8, commissions de commis aux écritures, 1724 5. F 5 B 49, n°71, 72, - - - -
74, 79, 82, 87, 76…., Listes de passagers mentionnant commis et employés de plume.
(48) ANOM, C13A 9, 324 v 325v, délibération du conseil, 5 janv. 1726. A.E., Mémoires et Documents, Amérique, I, f. 11 v- -
12 v, Bienville, Mémoire sur la Louisiane, 20 oct. 1725.
29
depuis 1720 de toute dépendance envers le gouvernement général du
(49)Canada , il s’ordonnait toujours autour d’un conseil supérieur et
d’un conseil de régie qui, en principe, siégeaient séparément, mais
avec le même secrétaire, Jean Baptiste de Chavannes, à partir de
(50)1723 . Le mandat de celui ci dura jusqu’à 1729. Il fut alors révoqué -
à la demande de Périer, et les directeurs généraux de Paris le
remplacèrent par un avocat au parlement, le sieur Guy, sur la
(51)recommandation du contrôleur général . Une certaine confusion
persistait dans le titre des deux conseils en ceci que, comme dans les
années antérieures, les textes ne les mentionnent souvent que sous le
(52)seul nom de « conseil » . En bien des cas, par suite, le contexte
(53)permet seul de les différencier avec leurs prérogatives propres . Le
Père Raphaël, lorsqu’il décrit le gouvernement de la colonie, le réduit
à un seul conseil qui, en réalité, les englobe tous deux. La Chaise, en
(54)revanche, mentionne deux conseils bien distincts . La distinction
existait en fait. Rarement, nous l’avons dit, le conseil administratif se
détache sous son titre complet de « conseil de la régie générale des
(55)affaire de la province de la Louisiane » . Mais, lorsque la Compagnie
procédait à la nomination des conseillers, elle spécifiait qu’ils
devaient siéger dans le conseil supérieur et dans le conseil de régie,
les membres en étant les mêmes à la seule différence que Fleuriau,
procureur général dans le premier, n’était que conseiller dans le
(56)deuxième . De là le titre qu’on donnait parfois aux conseillers de
« MM. du conseil supérieur et de régie », d’autant plus que les conseils
pouvaient siéger sous ce nom-là comme un seul et même
(57)organisme : il devenait alors très difficile d’isoler exactement leurs
domaines respectifs.


(49) ANOM, A 22, f.116, délibération des assemblées générales de la Compagnie des Indes, 22 janvier 1731. – ANOM, B 55,
602 602 v, Mémoire du roi à Périer et Salmon, 22 mai 1731. -
(50) ANOM, B 43, 369 70, 374, 526 v 8, Commission de secrétaire du conseil, 8 mars 1724, Etat des conseillers et employés - -
de plume, 8 mars 1724, Ordonnance pour l’administration de la Louisiane, 11 juil. 1725.
(51) C13A 11, 347 347v, Délibération des directeurs, 3 juin 1729. B 43, 870, Commission pour le s. Guy, 1 juin 1729. -
(52) Giraud, op. cit. IV, p. 344 5. -
(53) ANOM, C13A 8, 127, 280, 331 v suiv., Délibération des 14 sept. 1724, 11 juin 1725, 27 juillet 1715.
(54)13A 7, f. 7070 v, La Chaise, 18 oct. 1723, f. 405 v 6. Raphaël, 15 mai 1725. -
(55) ANOM, C13A 7, 118, Délibération du conseil de la régie…, mai 1723. – Giraud, IV, p. 344.
(56) ANOM, C13A 8, 109 109 v, 167 170 bis, Délibérations, juillet 1724-janv.1725. B43, 526 7, Ordonnance pour - - -
l’administration de la Louisiane, 11 juil. 1725,
616 7, Présentations et commissions, août 1726. -
(57) LSHM, 2 nov. 1724. – ANOM, C13A 8, f. 86, Requête de Pauger…, 12 nov. 1724, f. 367 9, Délibération du 23 août -
1725. – Giraud, op. cit. IV, p. 345.
30
Tous deux étaient maintenant établis à la Nouvelle Orléans.
La « maison de la direction » qui leur était attribuée n’était qu’en voie
de construction, mais leur activité ne cessa de croître sous la nouvelle
régie.
En sa qualité de tribunal de colonie, le conseil supérieur doit
juger une multitude d’affaires. Beaucoup donnent lieu à des
procédures ou ordonnances de détail concernant les divers aspects de
la vie journalière, l’entretien de la ville, sa police, la taxation des
denrées alimentaires, les querelles individuelles, les fraudes et
destructions, accompagnées de quelques cas de meurtres isolés. A
cela s’ajoutent les affaires de vols que multiplie l’extension de
l’esclavage, les cas si fréquents de trafic usuraire liés à l’arrivée des
navires de la métropole apportant des denrées et marchandises que
tout le monde convoite, les procès intentés par La Chaise aux
employés de l’ancienne régie dont il dénonce les irrégularités de
(58)gestion , les actions contre la pratique des jeux de hasard si
répandus à la Nouvelle Orléans où ils causent la ruine de
(59)beaucoup . Pour améliorer l’administration et favoriser l’intérêt
général, le conseil donne mission à Perry d’opérer en 1724 le
recensement des habitants placés le long du fleuve, il fait des
avances, souvent remboursables en nature, aux habitants, aux
soldats désireux de s’établir, aux colons qui veulent agrandir leurs
exploitations ou s’acquitter de dettes antérieures, il assume la charge
de veiller à l’application du Code Noir et de sévir contre les abus
(60)inséparables de l’esclavage . Une des principales initiatives consista
à fixer les droits des mineurs en matière de succession, à régulariser
la tenue des registres d’état-civil afin d’éviter les abus et spoliations
qui risquait d’entraîner l’habitude de se contenter d’enregistrements
sommaires, incomplets ou trop tardifs, des décès, mariages ou
baptêmes. Pour la première fois, en 1723, la centralisation au greffe
(61)du conseil de toutes les pièces d’état civil fut rendue obligatoire . En -
même temps, les ordonnances du conseil prirent une portée plus


(58) AN, A 23, f. 85, 85 85 v, 86, 87 87 v, Arrêts du Conseil supérieur, 31 mai, 29 juillet, 16 août, 23 août 1727. – ANOM, B - -
43, , f. 422 3, Déclaration du Roy, 20 mai 1724, f. 425 6, lettres patentes, 20 mai 1724 ; f. 682, Mémoire de la Compagnie - -
par M. Périer, 30 sept. 1726 ; C13A 7, f. 8 v, 9 v 10, 71 v 72, 77, La Chaise, 6 sept., 8 oct. 1723, f. 105 105 v, 107 108, Arrêts - - - -
du conseil supérieur, 191 191 v, Assignation du S. de Louboey, C13A 8, f. 88 89 v, Mémoire de la saisie par le chev. De - -
Louboey, 28 déc. 1723, f. 346, 377 377 v, Délibérations du conseil, 6 août, 1 sept. 1725. -
(59) ANOM, C13A 7, f. 105 v. 106 ; Arrêt du conseil, 13 mai 1723.
(60) ANOM, C13A 8, 103 v, 145 v 146, Délibérations du conseil, 9 mai, 2 août, 10 nov. 1724, f. 197, le cher de Morand, 15 -
déc. 1726, f. 373 5, 380v, C13A 9, f. 47, Délibération, 28 fév. 1725. – AN, AD + 783, Code Noir, art. XVIII, XX-XXI. -
(61) ANOM , C13A 7, f. 106 v 107, Délibération du 21 mai 1723. -
31
grande du fait que, jusque là établies au nom des directeurs de la
Compagnie des Indes, elles furent placées désormais, sur proposition
(62)du procureur général, directement sous l’autorité monarchique .
Finalement le nombre des affaires que le conseil devait
instruire devint si élevé que ses membres ne purent y suffire. En
conséquence le roi autorisa en 1724 le premier conseiller, qui était
désormais La Chaise, à se faire suppléer dans ses fonctions de
premier juge par un subdélégué, et le conseil à désigner un substitut
du procureur général qui fut choisi dans la personne de Raguet.
L’année suivante, pour remédier à la surcharge des procès, le roi
permit au conseil de confier à deux de ses membres le soin de tenir
chaque semaine une ou deux « audiences particulières » destinées à
s’occuper des « affaires sommaires » n’excédant pas une somme de 100
(63)livres .
Quant au conseil de régie ou de la « régie générale », ses
fonctions, plus proprement administratives, consistaient à veiller à
l’entretien des fortifications, à la mise en état et à la conservation des
postes de la colonie, à s’occuper des alliances avec les indigènes, de la
police, des troupes, des cultures, du commerce, des dépenses
générales du pays, du payement du personnel civil et militaire, de
(64)l’attribution des noirs que la Compagnie introduisait en Louisiane
. En cas de menaces de guerre ou de problèmes à régler avec les
indigènes, il pouvait avec la participation des officiers siéger comme
(65) conseil de guerre . Mais il est bien d’autres cas encore, toujours
d’ordre administratif, qui relevaient en principe de sa compétence,
sans qu’on puisse dire s’ils furent traités par le conseil de régie vu que
(66) son titre n’apparaît pas dans les textes qui en font mention .
La principale innovation dans la gestion de la colonie à partir
de 1723 tient dans la création de conseillers indépendants les uns des
autres, spécialisés dans des fonctions déterminées. C’est un des
reproches que Bienville adresse au système imaginé par la
Compagnie en soulignant l’extrême lenteur de ce mode de gestion


(62) ANOM, A 23, f. 39, Règlement du Conseil supérieur, 13 mai 1723 (Répété par C13A 7, 106 9), 40 v 41, Arrêt du conseil - -
supérieur, 26 mai 1723 (reprend l’ordonnance du 1er oct. 1722, A 23, f. 37).
(63) ANOM, B 43, f. 424 5, Lettres patentes, 20 mai 1724, f. 577 8, Lettres patentes, déc. 1725. - -
(64) ANOM, B 43, f. 439, 440, Commission du 28 juin 1724, Ordre de la Compagnie, 26 juillet 1724, f. 526 8, Ordonnance -
pour l’administration de la Louisiane, 11 juil. 1725.
(65) ANOM, C13A 7, f. 143 v. 147 v, Délibération du conseil de guerre et de régie, 18 sept. 1723. C13A 8, 157 157 v, -
Délibération du 17 nov. 1724.
(66) ANOM, C13A 8, f. 87, 281 v. suiv. B 43, 491 3, Instruction pour La Loire des Ursins, 29 nov. 1724. -
32
(67)centralisé à la Nouvelle Orléans . Bienville s’en prenait surtout aux
conseillers : il les jugeait comme n’ayant d’autre mobile d’action qu’un
« esprit de ligue et d’animosité », et comme étant animés d’une
« prévention étonnante » contre les hommes jusque là chargés de
gérer la colonie dont l’atout principal était leur longue pratique du
(68)pays et la population . Après l’expérience décevante que fut le début
de la nouvelle régie, la Compagnie entreprit de remédier aux défauts
de son système en donnant à La Chaise un pouvoir accru dont elle
espérait qu’il userait dans un esprit de coopération avec les
conseillers et avec le commandant général. Mais elle n’aboutit qu’à
créer un nouvel élément de division car, si les conseillers étaient à
leur arrivée animés de fortes préventions contre les administrateurs
qui les avaient précédés, un conflit particulièrement tenace les opposa
au commissaire du roi dont ils prétendirent bientôt rejeter la
prééminence. Jusqu’à l’arrivée de Périer en 1727 ces nouvelles
divisions restèrent une des principales faiblesses du gouvernement
intérieur de la colonie.


(67) AMAE, Mém. et Doc., Amérique I, f. 8 suiv. – ANOM, C13A 8, f. 238 v 9. Bienville, 23 août 1725. – ANOM, B 43, f. -
149 151, Ordonnance des commissaires du conseil députés par le roi, 19 déc. 1722. -
(68) ANOM, C13A 8, 238 240, op. cit. -

Chapitre II : La gestion de La Chaise


Du Sauvoy et La Chaise arrivèrent dans la colonie avec la
(1)qualité de « commissaires du roi » . Tous deux avaient été nommés
par le souverain le 8 décembre 1722, à la suite des plaintes formulées
par les administrateurs de la Compagnie des Indes sur le désordre
persistant de la gestion de la colonie où « munitions et
marchandises » ne cessaient de s’absorber depuis 1717 sans qu’il en
fût rendu compte. Ne sachant même pas comment directeurs et
commis avaient employé les fonds qu’ils avaient reçus, ils ignoraient
par suite les sommes dont ces derniers pouvaient être redevables à la
(2)Compagnie . Les instructions remises aux commissaires attestaient
l’échec des mesures déjà prises par celle-ci pour essayer de venir à
bout de cette confusion. L’autorité du roi devenait maintenant
nécessaire pour l’aider à remédier aux abus dont elle se plaignait et à
dresser le bilan exact de ce qu’elle possédait en Louisiane, de tout ce
qui lui était dû, en le compensant avec les profits qu’elle pourrait
(3)compter en extraire . Il s’agissait en somme de reprendre pour les
années antérieures à 1723 le travail de vérification et de mise au
point vainement tenté jusque là, afin de fournir à la Compagnie les -
éléments d’information sur lesquels elle réglerait sa politique envers
la colonie.
En principe la tâche confiée à La Chaise et Du Sauvoy
consistait donc à opérer un recensement général des effets, vivres,
espèces monétaires qui appartenaient à la Compagnie en remontant à
l’époque de Crozat, à vérifier et arrêter les comptes des employés ou
des simples particuliers qui se trouveraient être ses débiteurs et à les
contraindre au payement des sommes dont ils seraient
(4)« reliquataires » . C’était en plus vaste la tâche antérieurement
confiée à Guilhet. Parallèlement le roi les chargeait de dresser un état
précis de tous les billets tenant lieu de monnaie qui circulaient dans
la colonie en 1721, d’en établir l’origine exacte, de s’assurer que ni
billets ni cartes n’avaient été acquittés depuis 1722 et de rechercher


(1) ANOM, C13A 8, 405 v 6. Raphaël, Nouvelle Orléans 15 mai 1725. AN, AN, MC, XC-329, Procuration rapportée, 5 juin -
1723, 27 janv. 1724.
(2) ANOM, C2 17, 47 v, Assemblée générale des actionnaires, 29 mai 1726. B 43, 244 6, Registre du Conseil d’Etat, 8 déc. -
1722.
(3) ANOM, B 43, 261 263, Instructions pour Du Sauvoy et de La Chaise, 19 déc. 1722. -
(4) ANOM, C13A 8, 112. Délibération de M. Delachaise…, 9 mars 1724. C2 17, 47 v, loc. cit. B 43, 243 8, 252, loc. cit., 19 -
déc. 1722. AN, A 23, 89, Arrêt du Conseil d’Etat, 21 oct. 1727. – AN, MC, XC. 330, Certificat mortuaire, 16 fév. 1724. 34

si, dans les postes appelés à des transactions avec les Espagnols, le
commerce s’était régulièrement effectué, sans substitution de billets
(5)aux espèces remises par ces derniers en payement de marchandises .
Les deux commissaires devaient enfin prendre connaissance de tout
ce qui s’était passé en Louisiane depuis 1717, des sujets de plaintes
que pourraient avoir à formuler la population ou les employés de la
Compagnie, et ils avaient pouvoir d’arrêter ou de révoquer ceux de ces
derniers qui feraient l’objet d’accusations graves et dont ils
(6)pourraient établir la culpabilité . Leur tâche une fois terminée, ils
consigneraient les données qu’ils auraient réunies sur de nouveaux
livres dont la mise en usage marquerait le point de départ d’une
comptabilité plus claire, placée dans la colonie sous la surveillance de
Perry, et ils rapporteraient dans la métropole les résultats de leur
(7)enquête .
Alors seulement la Compagnie serait en mesure d’appliquer
une politique d’économie correspondant à une meilleure gestion de
cette lointaine province qui avait toujours été une source de dépenses
sans contrepartie. Mais l’enquête, en faisant ressortir le bilan négatif
de la gestion antérieure, confirma la Compagnie dans sa résolution
d’engager une politique stricte de retranchements de dépenses qui
(8)devait finalement aboutir à l’abandon définitif de la colonie .
La tâche que la Compagnie attendait des deux commissaires
(9)était considérable. Elle supposait une longue période de travail . Et,
bien que leur action dût se poursuivre en dehors du conseil et sans
(10)préjudice de ses fonctions habituelles , ils avaient, du fait de la
nature de leurs attributions, un pouvoir de juridiction qui risquait de
devenir une source de conflits ou de désaccords avec les nouveaux
conseillers. En réalité La Chaise assuma seul d’abord la
responsabilité de la tâche puisque Du Sauvoy mourut dès le 6 août
1723, au cours de l’été meurtrier qui fit tant de victimes à la Nouvelle
Orléans, privant le pays, nous dit Leblond de La Tour, d’un « homme
(11)d’un mérite supérieur » . Le travail était alors peu avancé. Les


(5) M. Giraud, op. cit., IV, p. 321 4, 327 8. – ANOM, B 43, 249 255, op. cit. 19 déc. 1722. - - -
(6) ANOM, B 43, 246 Extrait des registres du Conseil d’Etat, 8 déc. 1722, 260, op. cit. 19 déc. 1722.
(7)3, 248, 258, 261, op. cit.
(8) ANOM, C2, 17, 48, op. cit. , 29 mai 1726.
(9) ANOM, C13A 7, 28 v 29, La Chaise, Nouvelle Orléans, 6 sept. 1723. C13A 8, 345, Délibération du conseil, 28 juil. 1725. -
C2 17, 48 v, op. cit. B 43, 261-264, Instructions… 19 déc. 1722.
(10) ANOM, B 43, 256, op. cit.
(11) AN, MC, XC 330, op. cit. – ANOM, C13A 7, 13 v, 16 La Chaise, Nouvelle Orléans, 6 sept. 1723, 218, Leblond de La
Tour, 11 sept. 1723. C13A 2, 267, Journal de Diron, 4 août 1723.
35
commissaires étaient arrivés au Biloxi le 14 avril par la Galatée. Ils y
connurent leurs premières difficultés lorsqu’ils voulurent interdire au
commandant du poste, Henri de Louboey, de faire aucun négoce
usuraire avec les marchandises que leur navire apportait de la
(12)métropole . Parvenus à la Nouvelle Orléans par la voie la plus
rapide du lac Pontchartrain, ils signifièrent sa révocation au
directeur Delorme et apposèrent les scellés sur ses effets, sur les
papiers de la Compagnie des Indes, sur la caisse et sur les magasins.
Ils purent ainsi commencer l’inventaire des vivres et des
marchandises et procéder à celui des papiers du caissier général
Dalcourt qui était soupçonné d’avoir fait un important trafic de
(13)piastres . Ils interdirent d’accepter dans les magasins les billets et
les cartes qui continuaient à circuler en dépit des ordres antérieurs et
ils entreprirent d’en dresser un état qui permettrait à la Compagnie
de procéder au remboursement de ceux dont les porteurs pouvaient
justifier l’origine. Au début d’octobre 1723 un état des cartes et lettres
de change présentées aux commissaires fut effectivement envoyé en
France par la Galatée qui effectuait son voyage de retour, mais il
(14)était loin de répondre à la totalité des titres en circulation .
A cette date La Chaise restait le seul commissaire en exercice
et il devait l’être pendant près de deux ans, jusqu’à ce que la
(15)Compagnie pourvût à la succession de Du Sauvoy . A côté de lui le
greffier Raguet était chargé par le conseil de marine et les trésoriers
généraux de la marine « d’examiner et d’arrêter toutes les anciennes
affaires et les anciens comptes » de leur département depuis l’origine
de la colonie jusqu’à sa cession à la Compagnie d’Occident, soit pour
(16)les années antérieures à l’ancienne régie . La Chaise s’acquitta de
son mandat en se réglant sur les principes de gestion auxquels l’avait
formé son emploi à Lorient, mais en prenant trop à cœur peut être les -
intérêts de la Compagnie qu’il représentait, ce qui lui permit bientôt
de disposer dans la colonie d’un pouvoir qui dépassait ses attributions
initiales.


(12) ANOM, C13A 7, f. 8 v 10 v. La Chaise. Nouvelle Orléans 6 sept. 1723, 4JJ – 15 n°20, f. 10, Journal de la Galatée, -
1723.
(13) ANOM, C13A 7, f. 10 v 13, op. cit. C13A 8, 127, Délibérations du Conseil de régie, 14 sept. 1724. -
(14) ANOM , C13A 7, 14, 16, 17 v, La Chaise, op. cit. Etat des pièces envoyées par la Galatée. C13A 8, 127, op. cit. – 4 JJ -
15, n°20, f. 15 v 17, op. cit. -
(15) AN, Marine, M 1027, n° 15, Extrait des délibérations …des assemblées générales d’administration, 6 sept. 1724.
(16) ANOM, C13A 12, 430 v, Déposition du S. Raguet, 28 août 1723, 431 – 431 v, Délibération du Conseil supérieur de la
Louisiane, 28 oct. 1725.
36

Il s’occupa d’abord d’effectuer le recensement général des
marchandises de toute sorte qui étaient la propriété de la Compagnie,
au milieu de difficultés innombrables, comme les maladies qui
sévirent pendant tout l’été, la malveillance que certains conseillers lui
opposaient, la dispersion des marchandises qui, au lieu d’être
groupées dans la partie achevée du magasin principal, se trouvaient
exposées au pillage et à l’humidité, l’absence dans les magasins de
(17)registres de recettes et dépenses . Partout La Chaise notait un
immense désordre dont il attribuait largement la cause à la mauvaise
gestion du directeur Delorme, au régime de facilité et négligence qu’il
avait laissé s’instituer dans le pays et parmi le personnel de la
(18)Compagnie des Indes . Pourtant, dès la fin du mois d’octobre il
parvint à dresser un recensement complet de la Nouvelle Orléans. En
1724 d’autres inventaires furent envoyés à Paris et, au début de 1725,
la Compagnie fut en mesure d’ouvrir des livres sur lesquels elle put
consigner le chiffre total des marchandises qui lui appartenaient dans
l’ensemble de la colonie et le chiffre des expéditions qu’elle y avait
(19)faites depuis 1723 .
Mais la partie la plus importante de la tâche de La Chaise
consistait à vérifier et arrêter les comptes de tous les employés de la
(20)Compagnie, ceux des habitants, ceux des officiers militaires . Il
s’agissait de calculer la quantité et la valeur des marchandises que
les uns et les autres avaient reçues sous l’ancienne régie, d’établir si
les gardes-magasins avaient bien versé à la Compagnie le produit de
leurs ventes et si les attributions faites aux officiers n’excédaient pas
(21)leurs appointements et leurs possibilités de remboursement .
Pour le personnel militaire à la rigueur, qui était peu
nombreux, La Chaise put assez rapidement établir que plusieurs
officiers avaient obtenu des gardes-magasins des lots de
marchandises qu’ils ne pouvaient rembourser et dont ils étaient
débiteurs envers la Compagnie le major Pailloux, les capitaines :
César de Blanc et d’Arensbourg, le capitaine De Graves surtout qu’on
accusait d’avoir revendu à ses hommes avec bénéfice, lorsqu’il


(17) ANOM, C2 17, 47 v, Assemblée générale des actionnaires, 27 mai 1726 ; C13 A 7, f. 11 v 12, 14, 20 v, 59 bis v, 65 65 - -
v, 81 v 82, La Chaise, Nouvelle Orléans, 6 sept. 18 oct. 1723 C13C 4, 92 92 v, Mémoire des connaissances du Sr - ; -
Béranger.
(18) ANOM, C13A 7, f. 11 v 12, La Chaise, 6 sept. 1723. -
(19) ANOM, C2 17, 47 v 48, op. cit. ; C13A 7, 12 v, 65 66, La Chaise, 6 sept. 1723, 18 oct. 1723. - -
(20) ANOM, B 43, 246, Extrait registre Conseil d’Etat, 8 déc. 1722, C13A 8, 208, Les directeurs au roi, Paris, 3 fév. 1724.
(21)43, 245-6, op. cit., C13A 8, 106 106 v, Délibération du Conseil, 31 mai 1724, 208, op. cit. -
37
commandait aux Yasous, des marchandises reçues du magasin, se
(22)trouvèrent être dans ce cas .
Pour le personnel civil la question était plus complexe, car les
vérifications portaient sur 1 400 à 1 500 comptes particuliers et sur
40 à 50 comptes généraux de gardes-magasins tant à la Nouvelle
(23)Orléans que dans les postes du littoral et de l’intérieur . Les pertes
de marchandises qui s’étaient produites à l’arrivée des concessions en
Louisiane et lors des opérations de transfert du Vieux au Nouveau
Biloxi, le fait que beaucoup d’articles et de denrées avaient alors été
expédiés dans la colonie sans être accompagnés de factures et qu’il
n’en avait été dressé aucun inventaire rendaient l’information
(24)difficile . Comme il n’existait pas de système de comptabilité
ordonné, La Chaise, faute de registre de recettes et dépenses, dut
procéder à l’examen d’un nombre incalculable de pièces justificatives
qui vinrent au début s’accumuler dans un local étroit, où le manque
(25)d’espace ne lui permettait pas de trier et de classer ses dossiers .
Que, dans le désordre général des années précédentes, des
gardes-magasins aient commis des omissions dans leurs comptes, la
chose n’a rien de surprenant, d’autant plus que leur travail s’était
(26)souvent effectué sans aide de commis . Mais, lorsque La Chaise
relevait entre le total des marchandises délivrées par un garde-
magasin et le montant des billets qu’il prétendait avoir reçus en
échange un écart d’une valeur de près de 200 000 livres, il était fondé
(27)à soupçonner des pratiques frauduleuses . Deux gardes-magasins
qui avaient assisté à l’arrivée des concessions au Biloxi furent ainsi
accusés par La Chaise sur constatation du désordre de leurs
(28)comptes .
Mais tout cela supposait de longues recherches, des
facturations de marchandises variant suivant la date des tarifs
(29)appliqués , qui expliquent la lenteur de la tâche entreprise par La


(22) ANOM , C13A 7, 22, 22 v, 35 36, 42, op. cit. . C13A 8, 104 104v, 307 8, 375 et v, Délibérations du conseil, 13 mai
- - -
1724, 20 juil. 1725, 1er sept. 1725. Newberry Library (Chicago), VAULT Ayer MS 257, Mémoire de Lxx Dxx (Dumont de
Montigny), p. 126, 128, 159,. – M. Giraud, op. cit. IV, p. 264 5. -
(23) ANOM, C13A 7, f. 28 29. La Chaise, op. cit. - C13C 4, f. 192 v 3, Durand, 27 avril 1732. - -
(24)13A 8, 359 361 v, 367 9, Délibérations du conseil, 23 août 1725. - -
(25) ANOM, B 43, 253 5, Instructions pour Du Sauvoy, 19 déc. 1722. C13A 8, 359-369, op. cit., 106 et v, Délibérations, 31 -
mai 1724. C13C 4, 192 v 3, op. cit. -
(26) ANOM, C13A 8, 362 v, Délibérations 23 août 1725.
(27) ANOM, C13A 8, 359 373 v. Délibérations 23 août 1725. -
(28) ANOM, C13A 8, 359 373, Délibérations 23 août 1725. -
(29)13A 8, 112 4, Délibération, 9 mars 1724. -
38

Chaise. En 1725 un grand nombre de comptes de gardes-magasins
n’avaient encore pu être liquidés à cause des parties manquantes
(30)qu’ils présentaient .
Parfois aussi les pièces justificatives nécessaires aux
vérifications faisaient défaut. Dans les cas d’endettement les plus
graves La Chaise n’avait alors d’autre base d’information que les
dépositions individuelles. A son arrivée, en présence du train de vie
de certains gardes magasins et des dénonciations qui lui parvinrent, -
il les soupçonna d’avoir impunément volé la Compagnie en revendant
ses marchandises contres des piastres espagnoles qu’ils pouvaient
(31)ensuite dissiper en jeux de hasard . Toutefois, comme ceux qui
témoignaient refusaient de signer aucune déposition, La Chaise
décida, du vivant même de Du Sauvoy, de faire appel au clergé pour
essayer d’obtenir des révélations qui permettraient de confondre et
certains gardes magasins et ceux qui, à la tête de la colonie, étaient -
(32)dans sa pensée responsables du désordre général . Fleuriau
engagea la procédure sur mandat des commissaires « d’informer par
toutes sortes de preuves, même par monitoires » contre les employés
suspects. Des monitoires furent effectivement établis au nom des
commissaires du roi sous la signature du Père Raphaël, le supérieur
de la nouvelle mission des Capucins, dont lecture fut donnée dans les
(33)lieux de culte de la Nouvelle Orléans, de la Mobile et du Biloxi . Ces
monitoires enjoignaient aux fidèles, sous peine de censures
ecclésiastiques, de faire à leurs pasteurs toutes révélations qui
(34)seraient en leur pouvoir . La mesure, complétée par les réaggraves
qui furent formulés peu après et qui aggravaient les pénalités
envisagées dans les monitoires, aboutit à plusieurs dénonciations,
mais beaucoup moins nombreuses que La Chaise ne l’avait d’abord
(35) fait prévoir dans sa correspondance . Sarrazin et Marlot de


(30) ANOM, C13A 8, 287, Délibération, 14 juin 1725, 345, La Chaise, 18 juil. 1725. C2 17, 48 v, Assemblée Générale des
actionnaires, 29 mai 1723.
(31) ANOM, C13A 7, 12 15, 35 v, 47, 58, La Chaise, Nouvelle Orléans, 3 sept., 18 oct. 1723, C13C 2, 269, Journal de Diron, -
8 sept. 1723.
(32) ANOM, C13A 7, 14 14 v, La Chaise, 3 sept. 1723. -
(33) ANOM, C13A 7, 42 v. La Chaise, 3 sept. 1723.
(34) ANOM, C13A 7, 14v La Chaise, 3 sept. 1723 C13A 12, 430 Déposition S. Raguet, 28 août 1723. Louis Héricourt, Les ;
lois ecclésiastiques de France dans leur ordre naturel, Paris 1736, 1e partie, p. 168, C. O’Neill, Church and State in French
colonial Louisiana, Yale Univ. Press. 1966, p. 168, 171. Naz, Dictionnaire de droit canonique, art . « Monitoires ».
(35) ANOM, C13A 7, 14 14v, 289, 45v. La Chaise, 3 sept. 1723. (note de l’éditeur) Diderot, Encyclopédie, art. - -
« Réaggraves » : Monitions canoniques que l’on un official ou juge ecclésiastique] emploie, pour contraindre quelqu’un à
faire quelque chose, comme pour l’obliger de venir à révélation des faits dont on veut avoir la preuve. La première monition
39
Verville, ex-gardes-magasins à la Nouvelle Orléans et la Mobile, Louis
Tixerant, ex gardemagasin au Biloxi, Durand surtout qui avait été - -
garde-magasin et principal commis à la Mobile, puis à la Nouvelle
Orléans, furent expressément mis en cause à la suite des monitoires
(36)et réaggraves .
Apparemment La Chaise inculpait sur la foi des dénonciations
ou des informations qui lui parvenaient. En principe il saisissait le
conseil supérieur, qui le soutint en plusieurs cas lorsqu’il prit
(37)connaissance des irrégularités des comptes et accepta d’ouvrir, à sa
demande, des procédures contre des gardesmagasins ou des -
(38)commis . Mais La Chaise n’hésitait pas à ordonner la révocation de
l’inculpé ou même à lui désigner un successeur sans consulter le
conseil supérieur auquel il reprochait de ne pas être au fait des
(39) instructions criminelles ; Il procéda ainsi à la révocation de
plusieurs employés de la Compagnie, le caissier général Dalcourt à
qui il substitua Louis Bru qui venait d’arriver avec qualité de premier
commis et qui devint désormais, comme son prédécesseur, caissier
(40)général et garde magasin général , le garde magasin Estienne qu’il - -
releva de ses fonctions de secrétaire du conseil où il avait succédé à
Bouguès pour le remplacer par J. B. de Chavannes ; il révoqua aussi
avec l’accord du conseil gardemagasin Durand qu’il remplaça à la -
(41)Mobile par l’ancien commis des Natchez La Loire Flaucourt .
Simultanément il rétablit Arnaud Bonnaud, venu en Louisiane en
1718, dans les fonctions de garde magasin à la Nouvelle Orléans qu’il -
(42)avait antérieurement exercées , et ils s’adjoignit, pour l’aider dans
son travail, en raison des qualités d’honnêteté qu’il lui attribuait,
François Duval, second teneur de livres et ancien garde-magasin,


s’appelle monitoire ou monition simplement. Ce premier monitoire prononce la peine d’excommunication ; le second qu’on
appelle aggrave, prive celui qui est réfractaire aux monitions, de tout usage de la société civile ; le troisième qu’on appelle
réaggrave, défend publiquement à tous les fidèles d’avoir aucune sorte de commerce avec l’excommunié.
(36) ANOM, C13A 7, 14 14 v, 15 v, 32, 35 v 36, 49 49 v, La Chaise, 3 sept. 1723 ; 58 58 v, 67, 77 v 79, La Chaise, 18 oct. - - - - -
1723, 89 90, Etat des pièces envoyées à Paris, C13C 4, 191 v, Durand, 27 avril 1732. -
(37) ANOM, C13A 8, 359 373, Délibération du conseil supérieur… -
(38) ANOM, C13A 7, 28 v 29, 39 39 v, 47 v 48, La Chaise, op. cit. C13A 8, 246, Mémoire pour M. de Boisbriant, mai - - - ;
1726.
(39) ANOM, C13A 7, 39 39v, 59, op. cit. C13A 8, 246 v, op. cit. - ;
(40) ANOM, B 43, 382 3, Commission… 29 mars 1724 F5B, 56, Etat des passagers de la Bellone, 19 avril 1724. - ;
(41) ANOM, C13A 7, 11, 31 a, 43-43 v, La Chaise, 3 sept. 1723 ; 58 58 v, La Chaise 18 oct. 1723 171, Etat des pièces - ;
envoyées à Paris, oct. 1793, B 43, 369 370, Commission…, 8 mars 1724, 374 5, 378, Etat des conseillers de plume…., 8 - -
mars 1724. – Sur Chavannes, cf. M. Giraud, op. cit IV, 258, 265.
(42) ANOM, C13A 7, 14, 75 v 6. La Chaise, 3 sept. 18 oct. 1723. C13A 8, 127 8, Délibération du conseil de régie, 20 sept. - -
1724. B 43, 375, Etat des conseillers, 8 mars 1724.
40

dont il fit un auditeur des comptes et qui devait ensuite devenir
premier teneur de livres, premier commis du bureau des
commissaires du roi et finalement caissier général de la
(43)Compagnie . En outre il fit casser pour dettes, temporairement,
plusieurs officiers, entre autres les capitaines de Blanc, d’Arensbourg,
(44)Degraves, et il obtint le rappel du major Pailloux .
Mais notre information ne permet pas de préciser l’ampleur
des charges relevées contre les gardesmagasins ou les commis. -
Certains cas ne paraissent guère discutables. Tel celui du caissier
Dalcourt dont La Chaise put établir, en dehors de toute dénonciation,
qu’il s’était lourdement endetté envers la Compagnie par sa gestion
de caisse et par les prélèvements de marchandises qu’il avait opérés
(45)dans les magasins . Tel fut peut être aussi le cas de Louis-
Alexandre Durand, que de nombreuses dénonciations, répondant aux
monitoires, accusaient de détournements de fonds, de marchandises,
et même de successions et qui, finalement, se réfugia à Saint-
(46)Domingue pour éviter de rendre ses comptes .
Il est néanmoins difficile de conclure avec certitude. Durand,
par la suite, se défendit énergiquement de tous les faits dont il était
accusé, et trop de comptes échappaient à tout calcul précis en raison
de la confusion des écritures qui correspondait à la période de
(47)l’arrivée des concessions . Quant aux employés choisis par La
Chaise pour remplacer ceux qu’il avait révoqués, ils n’étaient pas
nécessairement appelés à donner satisfaction. Duval, qui collabora,
activement à la vérification des comptes, se trouva à sa mort
redevable de plus de 120 000 livres et de 120 piastres à la Compagnie
des Indes, et celle-ci ne parvint à récupérer qu’une très faible partie
de sa créance, ce qui contredit la confiance que La Chaise lui
témoignait et paraîtrait justifier les accusations inverses portées
(48)contre lui .


(43) ANOM, C13A 7, 32 32 v, 57-57 v, La Chaise, op. cit. C13A 8, 130, 381, Délibération…, 20 sept. 174, 14 sept. 1725. – -
LSHM, 11 oct. 1730, mort du S. Duval.
(44) ANOM, B 43, 372 3, 437, 554 6. Ordres de casse ou d’interdiction, 8 mars, 27 mais 1724, 28 nov. 1725…. - -
(45) ANOM, C13A 7, 29 v 31. La Chaise, 3 sept. 1723. C13A 8, 180 c, Délibération 2 fév. 1725. -
(46) ANOM, C13A 7, 14 v, 31 2 58 9, 78 9, La Chaise, 3 sept. 1723 ; 194 194 v, L. de La Tour, 15 janv. 1723. B 55, 68, - - - -
435 v 6, Maurepas aux directeurs de la Compagnie, à de Vienne et Duclos, 2 oct. 1731. – C2 24, 71-71 v, 80 80 v, La - -
Compagnie des Indes à Maurepas, 24 sept., 3 oct. 1731.
(47) ANOM, C13C 4, 192 v, Duval, 27 avril 1732.
(48) ANOM, C13A 8, 359 v, Délibération du conseil, 23 août 1725 ; C13C 4, 191 v 192 v, op. cit. – LSHM, La Compagnie à -
Dumanoir, 13 mars 1737.
41
La Chaise, apparemment, remplit sa tâche avec exactitude,
avec trop de rigidité aussi. Il signalait sans ménagement à la
Compagnie les irrégularités qu’il observait dans les comptes,
soulignait les cas d’endettement, les soumettait aux directeurs de
Paris et n’hésitait pas à mettre un terme aux pratiques que la
(49)Compagnie réprouvait . Il limita par exemple l’usage longtemps
toléré des avances de marchandises à crédit dont certains officiers
avaient largement bénéficié, sans se faire scrupule parfois de les
(50)revendre ensuite avec profit . Les avances de marchandises ou les
avances monétaires, remboursables le cas échant en nature, furent
désormais réservées, en principe du moins, à ceux, officiers ou
habitants, qui pouvaient en justifier l’emploi ou qui cherchaient à
(51)s’acquitter envers la Compagnie . Aussi, au bout de deux ans de
gestion de La Chaise, la Compagnie pouvait-elle se flatter que tout
(52)avait changé dans la colonie .
En fait on peut se demander quel fut le bénéfice réel de ces
premières années pour la Compagnie. Notre information est trop
fragmentaire pour nous permettre d’estimer le chiffre global des
dettes du personnel civil et militaire et la valeur des remboursements
effectués. Les quelques cas qui nous sont connus indiquent des dettes
élevées, trop élevées pour que les personnes concernées aient été en
mesure d’y satisfaire en totalité : 8 000 livres au moins pour le major
Pailloux, 18 000 pour le chirurgien Pierre de Manadé, 40 000 pour le
(53)caissier général Dalcourt, 80 000 pour le gardemagasin Durand . -
L’acquittement complet est peu vraisemblable. Dans plusieurs cas La
(54)Chaise avoua ne pouvoir récupérer ses créances . Et la décision du
conseil d’accepter, en règlement des comptes arrêtés jusqu’au mois
d’avril 1723, des titres aussi dépréciés que les anciennes cartes ne
(55)pouvait que réduire encore la valeur des versements Il faudrait ;
aussi tenir compte de la conduite de certains employés, de leur
tendance à la prévarication – l’exemple de Durand est significatif, de
la conduite des nouveaux conseillers eux-mêmes qui, d’après Pauger
et La Chaise, n’hésitaient pas à négocier pour leur compte


(49) ANOM, C13A 7, 42, La Chaise, 3 sept. 1723, C13A 8, 291 2, Délibération du conseil, 23 juin 1725. -
(50)13A 7, 35 v, 57 v, La Chaise, 3 sept., 18 oct. 1723. C13A 8, 183, Projet de régie pour la colonie, 14 août 1724.
(51) ANOM, C13A 8, 296 9, 380 suiv. Délibérations du conseil, juil. 1725, sept. 1725. -
(52)2 20, f. 9, Mémoire concernant le commerce de la Compagnie (1725).
(53) ANOM, C13A 7, 22 22 v, 29 v, 41 v 2, 46 46 v, La Chaise, 3 sept. 1723. - - -
(54) ANOM, C13A 7, 35 v, La Chaise, op. cit.
(55)13A 9, f. 111 3, C13A 8, 286 9, Délibération du conseil, 30 mai, 14 juin 1725. - -
42

(56)marchandises et denrées du magasin , ce qui aboutissait à faire
perdre à la Compagnie, en aggravant la balance déficitaire de son
commerce, tout ou partie de ce qu’elle parvenait à récupérer. Au
début de 1725 la dette de la colonie envers la Compagnie des Indes,
constituée par les marchandises que la Louisiane avait reçues aussi
bien que les sommes de toute nature dont le personnel civil et
militaire lui était redevable et celles dépensées pour l’établissement
(57)du pays, s’élevait à plus de 2 600 000 livres . Visiblement la gestion
initiale de La Chaise n’avait pas encore été profitable à la Compagnie.
Elle avait pourtant suscité dans la population une vive
hostilité. Outre que La Chaise inspirait peu de sympathie aux
habitants, les vérifications auxquelles il était tenu de procéder pour le
règlement des comptes, les perquisitions domiciliaires qu’il faisait
(58)parfois effectuer , les révocations et les nouvelles nominations qu’il
ordonnait dans le personnel de la Compagnie lui créaient de
nombreuses animosités. Il en était de même des mesures qu’il
prétendait appliquer pour réprimer des abus sur lesquels il jugeait ne
pouvoir transiger, comme l’agiotage auquel donnaient lieu la
dépréciation des monnaies en circulation et leur conversion en argent
d’Espagne à des taux abusifs. Bien que la majorité de la population se
trouvât impliquée dans ces pratiques, La Chaise, empiétant en réalité
sur les prérogatives du conseil de régie mais avec finalement l’accord
tacite de la Compagnie, n’hésitait pas, lorsqu’il jugeait qu’un habitant
(59)s’y livrait avec excès, à lui infliger une forte amende .
Le mécontentement que provoquaient ces initiatives ne se
limitaient pas à ceux qui en étaient directement les victimes, à ceux
que La Chaise révoquait ou frustrait d’avances de marchandises à
crédit ou qui, après vérifications de leurs comptes se trouvaient être
les débiteurs de la Compagnie. Tous ceux dont il avait arrêté les
comptes, les militaires surtout, se jugeaient lésés par les prix qu’il
appliquait aux marchandises que le magasin leur avait livrées sous
l’ancienne régie. Boisbriant lui en fit le reproche dès 1725 dans un
mémoire où il réclamait justice au nom de « tous les officiers,
employés et habitants »dont les protestations étaient


(56) ANOM, C13A 7, 29 v 30, 69 v 70, La Chaise, 3 sept., 18 oct. 1723. - -
(57) ANOM, C13C 1, 318, 322 323 v, 325 325 v. Réponse au mémoire du Conseil de la Louisiane. C2 17, 48 48 v, - - -
Assemblée générale des actionnaires, 29 mai 1726.
(58) ANOM, C13A 7, 18 La Chaise, 3 sept. 1723. C13C 2, 269, Journal de Diron, 8 sept. 1723.
(59) ANOM C13C 2, 268 v, op. cit., – C13A 7, 12 12 v, 16 16v, 47 v. 49, La Chaise, op. cit. 59 59v, 71 v 72, La Chaise, 18 - - - -
oct. 1723. – C13A 8, 245 v, Mémoire sur l’état présent de la Louisiane, 336 v, Délibération du conseil, 28 juil. 1725. – C13A
10, 40 v, Raphaël, 12 mars 1726.
43
(60)systématiquement ignorées . Apparemment pourtant La Chaise
réglait la question des prix en plein accord avec le conseil et il
respectait, dans le nouveau barème qu’il établit avec le consentement
de celui-ci, les tarifs officiels fixés par les commissaires de la régie et
les majorations, proportionnelles à l’éloignement des postes par
rapport au littoral, que la Compagnie avait l’habitude de faire subir
(61)aux prix portés sur les factures de France . Mais La Chaise était
l’homme de la Compagnie tout en étant commissaire du roi, et il
n’hésitait pas, pour favoriser les intérêts de celle-ci, à alourdir les
dettes des officiers et des habitants en appliquant des prix supérieurs
à ceux du tarif officiel de 1719 qu’il se targuait pourtant de
(62)respecter .
Jusqu’à la rétrocession le sentiment persista dans la
population, et non sans raison, que La Chaise forçait les prix pour
(63)grossir les dettes contractées envers la Compagnie . Le fait que la
monnaie d’Espagne était reçue dans les magasins à un cours bien
inférieur à son cours réel contribuait aussi, il est vrai au haut niveau
(64)des prix appliqués par La Chaise . De là le mécontentement général
et toujours grandissant qui se répandit dès 1723 à l’égard de la
. (65)nouvelle régie et qui éclata au cours de la crise de 1725 26 .
Bienville avait, plus qu’aucun autre, sujet de se plaindre de la
conduite de La Chaise. Entre les deux hommes se jouait le
traditionnel conflit de personne et de fonction qui opposait le militaire
d’origine coloniale, fort de son expérience du pays qu’il dirigeait
depuis sa fondation, et l’administrateur civil nouvellement arrivé,
investi pourtant de la confiance et chargé des intérêts de la
Compagnie aussi bien que d’une mission de surveillance sur tout le
personnel dirigeant de la colonie qui l’habilitait à mettre en cause la
gestion des précédents directeurs et jusqu’à celle du commandant
général. En dénonçant dès le début le directeur Delorme, responsable
à ses yeux du désordre de la colonie, La Chaise dénonçait
implicitement Bienville qu’il jugeait inséparable du directeur en sa
qualité de commandant. Effectivement, dans le long rapport qu’il
adressa à la Compagnie en septembre 1723, il attaquait Bienville


(60) ANOM, C13A 8, 246, Mémoire pour M. de Boisbriant.
(61) ANOM, C13A 7, 32 v, La Chaise, 3 sept. 1723. – C13A 8, 108 v, Délibération du conseil, 21 juin 1724, 112 4, 127, -
Délibération du conseil, 9 mars, 14 sept. 1724. – G1 464, Correspondance Générale, Salmon, 14 août 1734.
(62) ANOM, C2 26, 121 suiv., Mémoire…. à Salmon, G1 464, op. cit.
(63)2 26, 121 suiv., Mémoire… à Salmonp. cit.
(64) ANOM, C13A 7, 71 71 v, La Chaise, 18 oct. 1723. -
(65)13C 2, 260 7, Journal de Diron, 3 4 août 1723. - -
44

avec une implacable obstination, l’accusait surtout d’exercer une
autorité tyrannique liée aux fonctions étendues qu’il détenait avant la
nouvelle régie ainsi qu’à sa prétention d’être seul capable de diriger et
(66)de contenir les Indiens . Cette passion d’autorité expliquerait qu’il
n’ait jamais toléré de commis qui ne fût à sa dévotion et qu’il ait
systématiquement éliminé tout personnel compétent à seule fin de
(67)dissimuler ses propres irrégularités . Car La Chaise, comme
autrefois Nicolas de La Salle, l’accusait de se compromettre dans des
transactions commerciales aussi préjudiciables à la Compagnie
qu’aux habitants, de mettre à profit les périodes de disette pour
survendre ses propres denrées, de toujours favoriser les Canadiens au
(68)détriment des Français . Le rapport censurait quiconque avait la
(69)faveur de Bienville, et réhabilitait quiconque était en disgrâce . La
(70)Chaise dénonçait presque toutes les initiatives de Bienville . Il
soulignait particulièrement le mécontentement de la population, dont
il s’efforça de donner la preuve par la procédure des monitoires, sans
(71)beaucoup de succès nous le savons .
De toutes ces accusations il concluait à la volonté de Bienville
de ruiner la colonie du Mississipi pour la soustraire à la Compagnie
des Indes et la rendre à l’autorité monarchique qui lui laisserait
(72)comme antérieurement toute latitude d’action . Et il jugeait
indispensable de le rappeler, d’éloigner ses parents, et de le
remplacer par un nouveau commandant que seconderait un intendant
(73)agissant un nom du roi .
En fait, la seule accusation qu’il pouvait équitablement
formuler était la tendance de Bienville à se tenir pour le chef unique
(74)de la colonie . Il se jugeait « gouverneur et commandant général de
(75)la Louisiane » , et c’est bien avec les honneurs d’un gouverneur
qu’il fut salué par la frégate La Galatée lorsque celle ci accosta à la -
Nouvelle Orléans après avoir transporté en Louisiane les


(66) ANOM, C13A 7, 26 v 27, 38 v, 39 v, La Chaise, 3 sept. 1723.
-
(67)13A 7, 15, 19 19 v, 27, 39 v. -
(68) ANOM, C13A 7, 15 v, 26, 35, 52 53. -
(69) ANOM, C13A 7, 13 v, 15, 19 v 20, 22 22 v, 28 v, 29v, 32 v, 38 v 39v, 41 v, 43 43 v. – D2C51, f. 102 102 v - - - - -
(Remplacements d’officiers de guerre), f. 115 v, Bienville, 17 avril 1734.
(70) ANOM, C13A 7, 23 24 v, La Chaise, 3 sept. 1723, 112 v, Délibérations du conseil, 28 mai 1723. -
(71)13A 7, 15 15 v, La Chaise, op. cit. 78 v, La Chaise, 18 oct. 1723. -
(72) ANOM, C1 15 v 63 64, La Chaise, 18 oct. 1723. - ; -
(73)13A 7, 26 27, 39 v. 64, loc. cit. - ;
(74) ANOM, C13A 7, 39.
(75) LSHM, Vente effectuée par Bienville, 13 janv. 1725.
45
(76)commissaires du roi . Nous savons qu’il y avait dans son
(77)comportement, une part d’autorité arbitraire , et il est possible que,
s’autorisant de la liberté d’action dont il avait jusque là disposé, il ait
fait des difficultés à se soumettre au droit de contrôle que la
Compagnie venait d’attribuer au conseiller Bruslé sur les
distributions de présents aux Indiens et sur les ordres émis sur le
(78)magasin et sur la caisse de la Nouvelle Orléans . Mais il y avait
dans tout cela aucun indice de gouvernement tyrannique chez
Bienville, aucune manifestation d’un mécontentement
particulièrement accusé de la population. Pour ce qui était des
révélations sur monitoires, dont La Chaise parle souvent, nous en
connaissons trop peu la teneur pour nous prononcer sur le discrédit
(79)qu’elles auraient pu jeter sur Bienville . Seule la déposition du
greffier Raguet paraît plus accablante pour le commandant et pour
les directeurs qui lui avaient été associés. Mais c’est aussi la seule de
cette nature que nous possédions. Raguet y parle de la « dissipation
des deniers et des effets de Sa Majesté » depuis le début de la colonie,
c’est àdire depuis l’époque où Bienville exerçait luimême les - - -
fonctions d’ordonnateur, il parle des marchés conclus sous des noms
d’emprunt et restés sans exécution, de l’absence de scrupule à exclure
de la colonie ceux qui lui déplaisent, des présents des Indiens
accaparés par les chefs du pays dans leur seul intérêt, et il n’excepte
de ces pratiques que Leblond de La Tour. Quelques autres
témoignages s’ajoutent à celui de Raguet, mais plus vagues et d’une
(80)importance plus limitée, et formulé en dehors des monitoires .
Malheureusement, deux ans plus tard, en 1725, alors qu’il était invité
à s’expliquer avec plus de précision devant le conseil supérieur,
Raguet revint sur ses déclarations et il prétendit avoir perdu toute
mémoire des jugements qu’il avait exprimés en 1723. Si bien qu’on
hésite à tabler sur son témoignage : tout au plus inspire-t-il une
certaine réserve sur la probité de Bienville. Sa rétractation lui valut
d’ailleurs d’être censuré par le conseil qui le démit alors de sa charge
(81)de substitut du procureur général .


(76) ANOM, 4JJ 15 n° 19, Journal de la frégate La Galatée f. 40 v. -
(77) ANOM, C13A 7, 36 7, La Chaise, 3 sept. 1723. C13A 8, 13 v, Pauger, 3 janv. 1724 – M. Giraud, op. cit. IV, p. 365 7. - -
(78)13A 7, 39 v, op. cit.
(79) ANOM, C13A 7, 36 37v, 38 9, 44 v, La Chaise, op. cit., 89-90, Etat des pièces envoyées par La Galatée. - -
(80) ANOM, C13A 12, 430 431 v, Déposition et révocation, 28 août 1723, 28 oct. 1725. C13A 7 37 v 38, op. cit. - -
(81) ANOM, C13A 12, 431 v., op. cit. F3 242, 62, Délibération du Conseil Supérieur, 22 oct. 1725.
46

En prenant comme il faisait systématiquement position contre
Bienville, La Chaise aggravait les divisions qui déchiraient la
population depuis si longtemps. Le tableau antérieur reste exact d’un
pays divisé entre Canadiens et Français originaires de la métropole,
les premiers généralement acquis à Bienville, les autres en plus
(82)grand nombre à le dénoncer . Mais, du fait de l’attitude de La
Chaise, les affrontements deviennent plus directs et les divisions se
multiplient. D’une part les militaires en veulent à La Chaise de
dévoiler et de blâmer leurs endettements, de ne plus leur permettre
de puiser dans les marchandises du magasin ou de s’ingérer, comme
dans les cas des successions de Boispinel et de Pauger, dans des
(83)questions d’héritage qui ne sont pas de leur ressort . D’autre part
les conseillers, plus encore que les militaires, s’élèvent contre la
gestion de La Chaise qui prétend exercer un droit de contrôle sur
(84)toute la vie de la colonie sans seulement siéger au conseil . Ils le
tiennent pour leur inférieur et ils supportent difficilement les
admonestations qu’il leur adresse sur leur peu d’attention aux
intérêts de la Compagnie, au négoce usuraire qui se pratique
impunément, ou sur leur incompétence en matière de procédures
(85)criminelles dont il a la prétention de les instruire .
Il semble bien que La Chaise en ait voulu aux conseillers de
céder à l’ascendant que Bienville devait à sa qualité de président de
(86)conseil supérieur . Personnellement, ils étaient tous enclins à
traiter Bienville avec la hauteur du métropolitain à l’égard du
(87)colonial . Mais leur animosité envers La Chaise les rapprochait de
lui. Dès le début, par suite, La Chaise et le conseil se trouvèrent en
opposition. Ce furent d’abord des conflits de détail, de vaines
(88)querelles de préséance . Puis les démêlés s’aggravèrent à partir
d’octobre 1723, lorsque les conseillers interdirent à La Chaise de rien
recevoir du magasin ou de la caisse sans leur consentement, ce que
celuici refusa d’accepter à moins d’un ordre formel de la -
(89)Compagnie . Revendiquant une complète indépendance à son égard,


(82) ANOM, C13A 7, 15v, op. cit.
(83) ANOM, G1 412, f. 119 120, Mémoire concernant les particuliers…, 30 oct. 1726. -
(84) ANOM, C13A 7, 34 v 35, op. cit. -
(85) ANOM, C13A 7, 39 39 v 44 v, 48 49v, La Chaise, 3 sept. 1723 59 59 v, 60 60 v, 60 bis, 66, 71 v 72, La Chaise, 18 - ; - ; - - -
oct. 1723, C13A 8, 336 v, Délibérations du conseil, 28 juil. 1725.
(86) ANOM, C13A 7, 27, 52 v 3, La Chaise, 3 sept. et 18 oct. 1723. -
(87)13A 8, 239 40, Bienville, 23 août 1725. -
(88) ANOM, C13A 7, 81 2, 87 88, La Chaise, 18 et 24 oct. 1723. - -
(89)13A 7, 85 87, La Chaise, 24 oct. 1723. -
47
ils affirmaient que ses pouvoirs se limitaient à la vérification des
comptes et ne dépassaient pas les années de l’ancienne régie, et ils lui
interdisaient de recevoir aucune requête étrangère au domaine où ils
(90)entendaient le confiner . S’ils lui reconnaissaient le droit de
révoquer, conforme à ses instructions, ils n’admettaient pas qu’il
procédât à de nouvelles nominations, ce que La Chaise considérait
(91)comme inséparable de son pouvoir de révocation . A leurs yeux son
action contre les agioteurs se réduisait à des « coups d’éclat » qui
n’étaient que des manifestations de « faux zèle » pour la Compagnie
(92)des Indes . Deux des conseillers, Fleuriau et Paul Perry,
nourrissaient à son égard une hostilité qu’avivaient le reproche que
leur faisait La Chaise de s’adonner eux-mêmes au commerce usuraire
suivant une pratique courante dans le pays et les humiliations qu’il
n’épargnait pas à Perry sur ses modestes origines et les très humbles
(93)débuts de sa carrière .
Plus encore que dans la période antérieure, la population était
attentive à ces divisions, et La Chaise se plaignait que, du fait des
animosités dont il était l’objet, elle le regardât, comme dépourvu de
(94)toute autorité dans la colonie . Ses partisans, effectivement, étaient
peu nombreux et peu écoutés : quelques français récemment arrivés
qui avaient médiocrement réussi, ou le secrétaire du conseil J. B.
Chavannes qui devait son poste à la protection de La Chaise, mais
(95)dont le passé donnait lieu aux vives critiques du camp adverse .
Seul le Père Raphaël, qui témoignait à La Chaise estime et
sympathie, était en mesure de contrebalancer jusqu’à un certain point
l’influence et l’agitation de ses ennemis car la population de la
Nouvelle Orléans, prise entre ces groupes hostiles, hésitait encore à
prendre parti.
Mais les adversaires de La Chaise n’avaient pas prévu les
réactions de la métropole. En se dressant contre le commissaire du
roi, en contestant ses pouvoirs, ils heurtaient les sympathies de la
Compagnie des Indes qui étaient acquises à l’homme qu’elle avait
choisi pour la représenter. Lorsque les directeurs généraux de Paris
prirent connaissance, en janvier 1724, du rapport de La Chaise que


(90) ANOM, C13A 7, 59, 63 4, 69 70. La Chaise, 18 oct. 1723. - -
(91)13A 7, 32 v, 58 58 v, La Chaise, 3 sept. et 18 oct. 1723. -
(92) ANOM, C13A 7, 59 v, op. cit., C13A 8, 311 v. Délibération du conseil, 30 juillet 1725.
(93) ANOM, C13A 7, 82, La Chaise, 18 oct. 1723. C13A 8, 168 169 v. Délibérations du 30 déc. 1724, 328 v, 332 v, 337 9, - -
342, Délibérations des 24, 28 juillet 1725.
(94) ANOM, C13A 7, 87 v 88, La Chaise, 24 oct. 1723. -
(95)13A 8, 241 v 243, Bienville, 23 août 1725. -
48

venait d’apporter La Galatée de retour de Louisiane, ils lui surent gré
de les informer des malversations et du désarroi de la colonie, et ces
informations ne purent que les confirmer dans la confiance qu’ils
(96)avaient en leur représentant . Comme il donnait ainsi des preuves
de son zèle et de son dévouement, comme, d’autre part, il devait faire
face à l’opposition des conseillers et qu’il se plaignait de ne pas avoir
de pouvoirs suffisants pour approfondir tout ce qu’on lui signalait de
(97)douteux dans le passé de la colonie , les directeurs entreprirent
aussitôt d’accroître son autorité. Ce fut le début de l’ascension de La
Chaise. D’étape en étape il en vint à assumer un rôle capital dans la
gestion du pays.
Le premier pas fut franchi lorsque, en janvier 1724, le roi, sur
proposition de la Compagnie, lui donna séance au conseil supérieur. Il
y devint premier conseiller au mois d’août suivant, date où la décision
(98)du roi fut connue en Louisiane . Aussitôt après, au début de février
1725, les directeurs demandèrent au souverain de lui donner rang de
conseiller honoraire au conseil de la régie générale ; et, pour bien
souligner la faveur dont il était l’objet, il fut spécifié que dans chacun
des deux conseils il siégerait immédiatement après le commandant
(99)général et le lieutenant général de la province .
L’ascension de La Chaise fut encore favorisée par l’attente du départ
de Bienville. Pendant toute l’année 1724 Bienville conserva ses
fonctions de commandant général et continua d’assumer la présidence
(100)des conseils de la colonie . Mais les ordres de la Cour et de la
Compagnie en vue de son rappel étaient connus en Louisiane et La
Chaise ne pouvait que bénéficier du changement qui se préparait car
Boisbriant qui allait lui succéder n’avait pas sa réputation. En
attendant, les rapports restèrent difficiles entre La Chaise et
Fleuriau. En 1724, celui ci, sous prétexte de rétablir sa santé, mais en -
fait pour se soustraire à l’autorité du commissaire, alla jusqu’à
demander à retourner en France et jusqu’à remettre sa démission, il
quitta même la Nouvelle Orléans, puis se ravisa lorsqu’il prit
connaissance à l’île aux Vaisseaux, où son navire relâcha, des lettres
de la Compagnie qui lui enjoignaient de poursuivre ses fonctions. Le


(96) ANOM, C13A 7, 51 v, 57 57 v, La Chaise, 18 oct. 1723. -
(97)13A 7, 88, op. cit.
(98) ANOM, C13A 8, 208, Les Directeurs de la Compagnie, Paris, 3 fév. 1724, 246 v, Mémoire pour M. de Boisbriant. B 43,
361 2. Let. Pat. Du 11 janv. 1724, 451 2, ordonnance du 6 sept. 1724. - -
(99) ANOM, B43, 363 ter 364. Commission du 16 fév. 1724. C13A 8, 208, Les Directeurs de la Compagnie au roi, 3 fév. -
1724.
(100) ANOM, C13A 8, Bienville à La Chaise, 11 déc. 1724, 115v 6. Délibération du conseil, 1er déc. 1724. -
49
conseil accepta de le réintégrer après une longue séance où, soutenu
par Bienville, Fleuriau eut un nouvel affrontement avec La
(101)Chaise .
Ce conflit permanent, ces discussions, les « vivacités » du
procureur mécontentaient la Compagnie et surtout le garde des
sceaux Fleuriau d’Armenonville qui, lui ayant procuré son emploi,
(102)finit par lui « faire une sévère réprimande » avant même d’être
mis au courant de son faux départ. Or, cette même année 1724, la
Compagnie envisageait de modifier le gouvernement de la colonie en
réduisant l’indépendance des conseillers dans leurs départements
respectifs, et, comme l’idée se répandait d’y établir un intendant
(103)chargé du contrôle de toutes les dépenses , elle en donna presque
rang à La Chaise en lui prescrivant de viser seul tous les ordres de
retrait qui seraient émis sur le magasin ou sur la caisse et de prendre
luimême, en attendant l’arrivée de Boisbriant des Illinois, la -
(104)présidence du conseil de régie . Cette ordonnance, rendue en
septembre 1724, ne fut connue et enregistrée en Louisiane qu’en
(105)janvier 1725, peu après précisément l’arrivée de Boisbriant . Elle
aboutissait à réduire les pouvoirs du commandant général à qui
(106)appartenait jusque là le droit de visa , elle subordonnait les
conseillers plus étroitement à La Chaise, et elle faisait de celui ci le -
maître des dépenses qui s’effectueraient en Louisiane. A Paris,
l’assemblée générale d’administration de la Compagnie des Indes lui
ordonna de ne pas « souffrir de dépenses » excédant l’état des fonds
prévus pour la Louisiane en 1725 et de tolérer seulement, et sous
condition de remboursement, un montant limité d’avances « de
(107)hardes et vivres » aux habitants qui en auraient le plus besoin . La
Compagnie aurait voulu en fait « ne plus rien avancer à
(108)personne » , mais l’état économique et social de la colonie, la
nécessité de venir en aide à la population laborieuse et démunie ne


(101) ANOM, C13A 8, 109 109 v, Délibération du 12 juil. 1724, 169 170 v, Délibération 28 déc. 1724, 318 v 319, Fleuriau, - - -
23 juil. 1725. C13A 9, 13 v, le conseil aux directeurs de Paris, 20 janv. 1725.
(102) ANOM, C13A 8, 324 324 v, Délibération du 24 juil. 1725. -
(103) ANOM, C13A 8, 183 suiv., projet de régie, 14 août 1724. – AN, marine, M 1027, n°15, Extrait… des délibérations…
assemblées d’administration, 6 sept. 1724.
(104) ANOM, B 43, 451 2, Ordonnance du 6 sept. 1724. – AN, marine, M 1027, n° 15, op. cit. -
(105) ANOM, C13A 8, 176 v-177, Délibération du conseil, 23 janv. 1725.
(106) AN, Marine, M 1027, n° 15, op. cit.
(107) AN, Marine, M 1027, n° 15 op. cit.
(108) ANOM, C13A 8, 149 151, Délibération du conseil, 17 nov. 1724. -
50

(109)l’auraient pas permis . Ce nouvel accroissement des pouvoirs de La
Chaise aggrava naturellement le ressentiment des conseillers à son
égard. Fleuriau parvint bien d’abord à éluder l’ordonnance de la
(110)Compagnie , mais il dut bientôt se rendre à l’évidence et ne cacha
plus son dépit de constater que rien ne sortait désormais du magasin
sans que La Chaise en eût connaissance. Pauger se plaignait pour sa
part de l’attitude hautaine qu’il avait adopté depuis son entrée au
(111)conseil .
C’est dans cette atmosphère tendue que se produisit le départ
de Bienville. Il est peu vraisemblable que La Chaise ait eu dans sa
disgrâce une part de responsabilité. La malveillance systématique
qu’il lui témoigne, les torts qu’il lui impute dans son premier rapport
fournissaient en apparence un dossier que la Compagnie pouvait
exploiter contre lui. Mais la correspondance de La Chaise atteignit la
Compagnie à une date trop tardive pour qu’elle ait pu contribuer à
son rappel. Peut être acheva t elle de confirmer les préventions ou les - - -
réticences que l’action de Bienville inspirait déjà à certains directeurs
(112)de Paris . On peut même se demander si La Chaise n’avait pas été
prévenu contre lui avant son départ de la métropole, sans qu’il soit
possible de dire si Bienville fut victime d’influences personnelles ou,
plus simplement, de circonstances qui paraissaient militer contre lui,
tels le désordre qui avait accompagné l’arrivée des concessions au
Biloxi ou l’erreur qui avait consisté à préconiser l’occupation d’un site
littoral en priorité à celle de la vallée du Mississipi, ou les divisions
internes qui avaient toujours vicié la gestion de la colonie et dont la
Compagnie croyait pouvoir rattacher la cause à la personne de
Bienville, sans exclure peut-être les perpétuelles retombées de la
vieille affaire de la rançon de Nièves qui jetait un très lointain
(113)discrédit sur la famille du commandant général .
Tout cela reste vague, aussi bien que la répercussion peu
(114)probable des mémoires d’Hubert contre Bienville . Mais, en
revanche, plus instructif apparaît le témoignage du Journal


(109) ANOM, C13A 8, 335 335v, Délibération du conseil, 28 juil. 1725, C13A 9, 63, 70, 90 v 91, Le conseil de la Compagnie, - -
Délibération du 27 février, 13 avril 1725.
(110) ANOM, C13A 8, 177 178, Délibération du 24 janv. 1725. -
(111) ANOM, C13A 8, 272 v, Pauger, 9 nov. 1725, 324 bis, Délibération, 24 juillet 1725.
(112) M. Giraud, op. cit. IV, p. 366 7. -
(113) M. Giraud, op. cit. IV, p. 120 suiv. , 366 7. – ANOM, C13B 1, pièce 19, f 1, Instruction pour Périer, 30 sept. 1726. - ;
C9A 19, Du Clos, à Léogane, 18 janv. 1721. – AN, Marine, B7 116 (II), f. 270 1, à Morville, 9 oct. 1723, B7 117, 849, au -
comte de Broglie, 18 mai 1724.
(114) M. Giraud, op. cit. IV, p. 290 et passim.
51
Historique de Bénard de La Harpe qui attribue au syndic de la
Compagnie des Indes, Dartaguiette Diron, le rôle principal dans le
rappel de Bienville en vue de favoriser la carrière de son jeune frère
Diron en Louisiane. Celui-ci, en effet, déjà promu au poste
d’inspecteur général des troupes, venait, à peine rentré en France et
(115)bien que mal noté par La Chaise , de recevoir au mois de mars
1724, sur la demande de son frère aîné, la croix de Saint Louis. Un
mois plus tard, ordre lui fut donné de regagner la Louisiane pour
(116)succéder à Châteaugué dans le commandement de la Mobile . Si
bien que le séjour que Diron fit alors en France, en partie consacré à
un voyage à Bayonne, n’excéda pas une durée de six mois. Il est
même possible, comme le dit le Journal Historique, que la Compagnie
des Indes lui ait alors fait espérer, ce qui se réalisa peu après, le poste
de lieutenant du roi dont Châteaugué était encore pourvu. Mais il est
plus douteux qu’on lui ait aussi fait espérer la succession de
(117)Bienville .
En réalité le rappel de celui-ci était chose plus ou moins
inévitable depuis que la Compagnie avait à la fin de 1722 modifié le
gouvernement de la Louisiane en y établissant à la place des
directeurs et de l’ordonnateur de nouveaux conseillers et un
commissaire du roi. Elle avait simplifié la gestion dans la pensée de
mieux asseoir son autorité et dans l’espoir illusoire de mettre fin aux
(118)conflits qui avaient toujours divisé le pays . Le commissaire et les
conseillers étant désormais préposés à la gestion proprement
administrative, le choix paraissait s’imposer pour le poste de
commandant général d’un homme autre que Bienville, plus
directement soumis à la Compagnie, moins enclin à l’indépendance
au titre, de son rôle antérieur dans la colonie. Et la décision fut prise
bien avant l’arrivée de La Chaise en Louisiane. Elle se dessinait
lorsque, en désignant les nouveaux conseillers, la Compagnie plaça
Bienville sous le contrôle de Bruslé pour la distribution des présents
(119)aux Indiens . Elle acheva de prendre corps lorsque, le 15 octobre
1723, la Compagnie décida de rappeler en France Bienville et Leblond
de La Tour pour s’entretenir avec eux de questions concernant la


(115) ANOM, C13A 7, La Chaise, 3 sept. 1723. C13 2, 269 v, Journal de Diron, 10 sept. 1723.
(116) ANOM, B 43, 407, Ordre à Diron, 1er avril 1724. B 46, 45, Au contrôleur général, à M. Dartaguiette, 13 mars 1724.
C13A 8, 461, Mémoire sur la navigation de la Nouvelle Orléans, 1724.
(117) ANOM, F5B 49, n° 72, Passage du Saint André, 23 juin 1724. – Bénard de la Harpe, Journal Historique, f. 379 9. – - -
ANOM, C13A 12, 367, Diron à Maurepas, 1730.
(118) ANOM, C13B 1, pièce 19, op. cit.
(119) ANOM, B43 159 160, Instruction pour le S. Bruslé. -
52

défense et l’établissement de la colonie. Quelques jours après, le roi
confirma l’ordre de rappel qui, en raison du décès de Leblond de La
Tour le même mois à la Nouvelle Orléans, n’eut naturellement d’effet
(120)que pour Bienville .
En principe l’éloignement de celuici n’était donc qu’une -
mesure temporaire. En fait, sous l’apparence de venir conférer avec
les autorités de Paris de problèmes relatifs à la Louisiane, il allait se
trouver pendant plusieurs années purement et simplement relevé de
ses fonctions. Son frère Châteaugué, qui avait la charge de second
lieutenant du roi à la Mobile, ayant alors obtenu un congé pour
(121)rentrer en France , quitta la Nouvelle Orléans avec Fleuriau au
début d’octobre 1724. Mais, un mois plus tard environ, le navire qui
les transportait, le Profond, dut interrompre sa navigation près des
bouches du fleuve à cause du mauvais temps, de l’insuffisance des
vivres, de l’état de santé de l’équipage et des passagers. Châteaugué,
particulièrement malade, dut revenir à la Nouvelle Orléans, où
Bienville proposa, suivant les ordres de la Compagnie, de lui laisser le
(122)commandement en attendant l’arrivée de Boisbriant . Mais
Bienville différa son départ jusqu’à ce que celui-ci fût entré en
fonction, et il signa pour la dernière fois le 23 janvier 1725 le registre
des délibérations du conseil, sans que son frère eût été en mesure
(123)d’exercer son pouvoir intérimaire . Tous deux partirent par la
Bellone. Du fait du naufrage de celleci devant l’île Dauphine, ils -
durent attendre ensuite l’appareillage de la Gironde qui fit voile de la
Nouvelle Orléans dans le première quinzaine de juin et atteignit le
(124)Port Louis le 20 août 1725 . De tous ces événements, de l’hostilité -
que La Chaise lui manifesta jusqu’à son départ, de la disgrâce qu’il
subissait, Bienville garda un profond ressentiment dont la ténacité
s’exprima à l’égard du personnel dirigeant à son retour en Louisiane
(125)en 1733 .


(120) ANOM, B143, 342 32, Le Roy à Bienville, à Boisbriant, 20 oct. 1723, 363 363 ter, Le Roy à Bienville, 15 fév. 1724. – - -
C13B 1, Ordonnance de la Compagnie des Indes, 15 oct. 1723 pièce 17, Instruction pour le S. Périer, 30 sept. 1726. ;
(121) ANOM, C13A 8, 173 v 174, Représentation de Châteaugué, 15 janv. 1725. -
(122) AN43 v 144, Délibération du conseil, 10 nov. 1724. -
(123) C13A 8, 151 151 v, 153 v, 159 160, 173 v 4, Délibération du conseil, 17 nov. 1724, 11 déc., 18 déc. B 43, 342, 363 - - - -
363 ter, op. cit. – C13A 8, 171 v, Délibération du conseil, 23 janv. 1725.
(124) ANOM, C13A 8, 234 234 v, Bienville, 23 août 1725. C13A 9, 18 18 v, 20 v 21, Le conseil aux directeurs de la - - -
Compagnie 144, La Chaise, 2 juin 1725 370, Pauger 23 mars 1725. ; ; ;
AN, B3 302, 164 v, Du Parc Port Louis, 20 août 1725, 398 9, Renault, Port Louis, 24 août 1725. - - -
(125) ANOM, F3 24, 245 6. Perrier, 6 mars 1733. -
53
Châteaugué supporta mal la traversée. A son arrivée en
France, sa santé était encore précaire, et Bienville attendit son
rétablissement pour se rendre à Paris. On sait peu de chose de
Châteaugué pendant les quelques 18 mois qu’il passa alors en
métropole. Les jugements sont rares à son sujet. Seul le capitaine
Béranger le représente comme ne le cédant en rien à Bienville « en
(126)sagesse, prudence et bravoure » . Il s’occupa d’obtenir un nouvel
emploi dans le service colonial car la Compagnie des Indes ne tarda
pas à le destituer de son poste de second lieutenant du roi lorsqu’elle
engloba tous les parents de Bienville dans une égale malveillance.
Mais il obtint en contrepartie la lieutenance du roi pour la
Martinique, grâce au ministre Maurepas dont la marine et les
colonies dépendaient depuis la fin de 1723. Il partit de Rochefort au
printemps de 1727 en présence de Bienville qui avait fait route avec
(127)lui jusqu’au port d’embarquement . Avant de quitter la France il
avait eu quelques démêlés avec la Compagnie des Indes, prétendant
n’avoir pas touché toutes les sommes qui lui étaient dues au titre des
ses appointements et réclamant en outre le payement de ses
émoluments de lieutenant du roi depuis son retour jusqu’à la date de
(128)sa destitution . Sur ce dernier point la Compagnie répliqua qu’il
n’avait aucun droit à faire valoir vu que les officiers qui passaient en
France par congé cessaient d’être payés à la date de leur départ. Pour
les sommes qui lui avaient déjà été versées, elle fit ressortir qu’il
avait encaissé, à la lumière des calculs qu’elle avait faits, 5 000 livres
(129)de plus que ce qui lui était dû . Malgré l’insistance de Maurepas
auprès du contrôleur général des finances pour que satisfaction lui
fût donnée en raison de ses moyens limités et des frais qu’impliquait
(130)sa nouvelle affectation, la question restait entière lorsqu’il partit .
Il désigna donc un procureur chargé de suivre l’affaire jusqu’à sa
conclusion et de percevoir toutes « les sommes de deniers » qui lui
(131)seraient éventuellement versées .


(126) ANOM, C13C 4, 93, Mémoire du S. Béranger (1722).
(127) ANOM, B 50, 4 v. Maurepas) Châteaugué, 14 fév. 1727, 109 v, 133, 206 v, à Châteaugué, Beauharnais, chev. De
Feuquières, 18 février, 19 avril, 21 janv. 1727 - AN, MC LXVII 408, Procuration de Lieutenant de Bienville, 12 fév. 1727.
(128) ANOM, C13A 8, 173 v 174, Représentation de Châteaugué, 15 janv. 1725, B 43, 463, Etat général des dépenses pour -
la colonie, 23 sept 1724. AN, Marine, B3 318, 115, Comparaison de ce qui est passé à Châteaugué…, fév. 1727. ;
(129) AN, B3 318, 107 8, 116, Le Peletier à Maurepas, Lettre de la Compagnie, fév. 1727 115 et v, Comparaison de ce qui -
est passé….
(130) ANOM, B 50, 11 v 13, à M. Le Peletier, 28 janv. 1727 -
(131) AN, MC, LXVII 408, Procuration… 28 janv. 1727. -
54

Pour ce qui est de Bienville, il devait rester en France
jusqu’au lendemain de la rétrocession de la Louisiane au souverain.
En arrivant à Lorient il écrivit au ministre de la marine une lettre où
il lui demandait l’honneur de sa protection et faisait allusion à une
« récompense » que lui vaudraient peut être ses 27 années de service -
(132)dans la colonie . Deux mois après il remit un long rapport qui
contenait de dures critiques sur le système du gouvernement institué
par la Compagnie des Indes dans un pays où la dispersion des postes
exigeait des décisions rapides et des hommes d’expérience capables
d’ « agir vite et de concert » or, sous l’autorité du conseil de régie et :
de membres sans qualification et sans connaissance de la colonie où
ils venaient à peine d’arriver, celle-ci était vouée à la stagnation et à
(133)l’impuissance . Exprimées au moment où la Compagnie, maîtresse
du sort de la Louisiane, venait de renouveler le personnel dirigeant,
ces vues ne pouvaient que lui aliéner les sympathies des directeurs.
Dodun lui restait seul favorable il intervint auprès du duc de :
Bourbon qui lui fit accorder par le roi 3 000 livres de gratification
(134) annuelle « pour sa subsistance » . Mais, lorsque Boisbriant essaya
d’attirer l’attention du duc de Bourbon sur l’injustice des accusations
que La Chaise formulait contre Bienville, sa lettre ne reçut point de
(135)réponse . Auprès des directeurs de la Compagnie, Bienville
recueillit bien quelques éloges sur son passé colonial, sur les services
qu’il était encore en mesure de rendre. Ils le consultèrent sur les
postes de la rivière Rouge, sur les garnisons qu’il y avait lieu d’y
entretenir, et, lorsque Périer prit la succession de Boisbriant, ils lui
conseillèrent, pour s’informer des Indiens dont il allait prendre le
gouvernement, de s’inspirer du mémoire que Bienville leur avait
(136)adressé à son retour en France . Mais, à leurs yeux, celui ci n’en -
restait pas moins l’homme que la Compagnie avait disgracié et qu’elle
réduisait à rentrer dans l’ombre après les longues années qu’il avait
passées dans des postes de commandement tant qu’elle régnerait :
dans la colonie, il ne pourrait plus aspirer au rôle de dirigeant qu’il
avait si longtemps rempli.
Il ne perdit pourtant pas de vue les intérêts qu’il avait encore
en Louisiane. Son neveu, le capitaine de Noyan, agissant en son nom


(132) ANOM, C13A 8, 234 234 v, Bienville, 23 août 1725. -
(133) AMAE, Mém. et Doc., Amérique, I, 7 suiv., Bienville, Mémoire sur la Louisiane, oct. 1725.
(134) ANOM, C13A 10, 141, Mémoire sur la Louisiane, 1726. B 49, f. 23, Maurepas à Bienville, 20 fév. 1726.
(135) ANOM, C13A 8, 239 v, 243 v, 242 Boisbriant 24 oct. 1725. ; ;
(136) ANOM, B 43, 679, 685, Instruction pour Périer, 30 sept. 1726.