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Histoire de la Martinique

De
320 pages
Ce tome 3 aborde "l'histoire du temps présent ". La guerre: c'est Vichy et la dictature de l'Amiral Robert, le soulèvement et le ralliement à la France Libre en 1943 sous l'oeil vigilant des Etats-Unis. Puis la conquête de la départementalisation avec la loi du 9 mars 1946. Mais les gouvernements français refusent d'accorder l'égalité des droits. Le malaise martiniquais se traduit par les émeutes des jeunes de décembre 1959. Ce sera alors l'affrontement "Assimilation - Autonomie", dans une Martinique qui connaît de profondes mutations économiques, sociales et culturelles.
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HISTOIRE DE LA MARTINIQUE

ARMAND NICOLAS

HISTOIRE de la MARTINIQUE

De 1939 à 1971 Tome 3

L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

En couverture: Liberté I, sculpture de l'artiste martiniquais Joseph René-Corail (Place du 22 Mai 1848 à Fort-de-France). Photo Loïs Rayot.

@ L' Harmattan,

1998

ISBN: 2-7384-7209-5

Avant-Propos

En publiant, fin 1996, mon "Histoire de la Martinique" en 2 tomes (Des Arawaks à 1939), oeuvre de toute une vie, je m'étais dit: "Mission accomplie". Mais c'était ne pas compter avec l'accueil exceptionnel de milliers de nos compatriotes et de lecteurs qui me posaient aussitôt la question: "A quand le 3è tome ?" J'ai longtemps hésité, car je ne voulais pas m'aventurer dans "l'histoire du temps présent". Pour de multiples raisons. La première raison: je pense que pour faire oeuvre scientifique l'historien a besoin d'un certain recul, de "monter sur la colline pour contempler la plaine", de "donner du temps au temps". Cela est d'autant plus nécessaire que l'historien ne peut se passer des archives, notamment de celles provenant des organes de l'Etat (Ministères, Préfectures etc ...) où se définissent les orientations, où se donnent les directives et où aboutissent les états des lieux. Or, la législation en vigueur ne permet pas d'atteindre les archives les plus intéressantes qui ne peuvent être consultées et exploitées pleinement que dans un délai de 60 ans ou de 100 ans. C'est dire que pour y avoir accès j'aurais dû écrire ce livre au mieux entre 1999 et 2030 ! De ce fait peuvent nous échapper des informations d'une importance majeure susceptibles de modifier bien des analyses et appréciations. Néanmoins, grâce à la compréhension des responsables des Centres d'Archives (Fontainebleau, Aix en Provence), j'ai pu consulter une masse de documents d'un grand intérêt. C'est ce qui m'a permis, dans ce livre où l'historien "peut se brûler les

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ailes", de donner la parole aux principaux acteurs de tout bord à partir de leurs écrits ou discours. La deuxième raison: lorsqu'on a été, "aux premières loges", un des acteurs de cette histoire, on risque de ne pas considérer les évènements et les phénomènes avec toute l'objectivité nécessaire. Enfin 3è raison: L'histoire d'un petit pays comme la Martinique est nécessairement une histoire très "locale" où chacun attend de voir revivre au microscope tout un monde vécu, de retrouver un environnement familier, avec des détails, avec des noms. Or certaines plaies sont encore sensibles, beaucoup d'acteurs sont encore vivants et on risque de froisser des gens ou leurs familles, de susciter ainsi rancoeurs et protestations, même si ceux d'aujourd'hui ne sont pas responsables des actes de leurs ascendants. J'ai essayé d'éviter ces écueils. Que l'on m'excuse si je n'ai pas toujours réussi. Bien évidemment, je considère ce 3è tome comme la suite immédiate des 2 premiers dont la lecture est indispensable pour bien comprendre cette période d'un quart de siècle après 1939. Enfin je me suis imposé la limite de 1971 (car il en fallait une), d'une part pour éviter une aggravation des écueils déjà signalés, d'autre part parce qu'elle me parait esquisser une sorte de tournant historique sans marquer cependant un jalon de ce que les historiens appellent une "périodisation". Cette fois-ci je mets le point final à l'ouvrage, en disant avec René MéniI : "C'est pour être des Antillais lucides aujourd'hui que nous avons été amené à faire une enquête aussi riche que possible sur le passé des Antilles dès les origines ... En récupérant notre passé, nous cesserons d'être des hommes désaxés parce que des hommes sans mémoire, nous cesserons d'être des hommes mal assurés parce qu'ignorant leur source et leurs origines".

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CHAPITREI

LA MARTINIQUE DURANT LA 2ème GUERRE MONDIALE (1939 MAI 1945)

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I - De 1939 au Ralliement (Juin 1943)

à la France Combattante

La 2ème Guerre Mondiale a fortement marqué la Martinique. La déroute de la France en Juin 40, la collaboration qui s'en est suivie avec l'Allemagne nazie ont fait tomber bien des illusions sur la puissance et la grandeur de la Métropole. L'emprise du régime de Pétain-Vichy, sous la férule de l'Amiral Robert, s'est traduite en Martinique par une aggravation de l'oppression coloniale avec l'installation d'une véritable dictature fascisante teintée de racisme. Ainsi, s'est ternie une image idyllique de la France, les Martiniquais s'apercevant que celle-ci n'était pas toujours une "mère-patrie" républicaine, généreuse et progressiste. Isolée alors du monde par le blocus des Alliés, la Martinique a dû survivre péniblement avec ses propres ressources, ce qui lui permit de constater à quel point son économie de type colon.ial l'avait rendue dépendante de la Métropole. Le régime de Pétain-Robert renforça aussi l'emprise de l'aristocratie Béké sur toute la Société, enfonçant les larges masses populaires dans une misère épouvantable et éveillant en celles-ci la volonté de se battre pour plus de justice sociale, pour le progrès, pour améliorer leurs conditions d'existence.

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Par ailleurs, la 2ème Guerre Mondiale, qui a entrainé les peuples colonisés dans la lutte contre le fascisme, pour la liberté, a accéléré leur prise de conscience nationale et impulsé leur refus d'être dominés et exploités comme auparavant et leur détermination à secouer le joug colonial. Ainsi, durant ces années de guerre se sont accumulés les facteurs économiques et socio-culturels, les éléments politiques qui vont déterminer et expliquer la période de l'après-guerre.

A - La "drôle de guerre" (3 Sept. 1939 10 Mai 1940) Lorsque le 1er septembre 1939 Hitler envoya ses tanks et ses bombardiers écraser la Pologne sous un déluge de fer et de feu, la Martinique, pas plus que le reste du monde, ne fut surprise. Depuis de longs mois, la marche à la guerre avait commencé. Les puissances de l'ouest européen (France, GrandeBretagne) ne cessaient de reculer devant les exigences d'Hitler qui, tranquillement, multipliait les agressions, s'emparant de l'Autriche (mars 1938), puis des Sudètes Tchèques (octobre 1938), ensuite de toute la Tchécoslovaquie (mars 1939), tandis que son compère italien Mussolini occupait l'Albanie (avril 1939). Dans la perspective d'une poussée vers l'Est, vers l'URSS (même s'il a signé en août 1939 avec elle un pacte de nonagression), Hitler décida de régler son compte à la Pologne, espérant sans doute une nouvelle reculade des Occidentaux. Cependant, cette fois, ceux-ci tinrent leurs engagements avec la Pologne et se déclarèrent en état de guerre avec l'Allemagne le 3 septembre 1939. Ainsi commença la 2ème Guerre Mondiale qui devait être le conflit le plus terrible, le plus meurtrier de l'histoire de l'humanité.

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En Europe Mais durant 8 mois, ce fut comme on l'a appelée, "une drôle de guerre".. Les armées franco-anglaises ne profitèrent pas du fait que le gros de l'armée allemande était engagé en Pologne. Aucun combat d'envergure ne fut livré sur le front terrestre. Par dessus le Rhin on échangeait des obus, envoyait des patrouilles et invariablement les communiqués proclamaient "Rien à signaler". On vit même des trains livrer du minerai de fer français à l'Allemagne! Dans le même temps, les appels de chefs d'état, de monarques, de personnalités à la "réconciliation européenne" se multipliaient. Des tractations se menaient dans l'ombre pour "arrêter la guerre" . Cela n'empêchait pas la propagande officielle française de mettre l'accent sur les faiblesses économiques d'une Allemagne qui, selon elle, ne tarderait pas à s'effondrer. Le Général Gamelin, chef suprême des armées alliées, annonçait en bombant le torse "Nous entrerons en Allemagne comme dans du beurre". Ainsi l'idée s'ancra, dans une opinion publique française démobilisée, que la guerre ne serait pas de longue durée. D'ailleurs, qui est l'ennemi? N'est-ce pas plutôt l'Union Soviétique qui, pour protéger sa frontière Nord, attaqua la Finlande (le 30 Novembre 1939) et contre laquelle la presse française déchaînée pousse le cri "Guerre à la Russie" ? Ne vit-on pas, alors, la France, la Grande Bretagne et l'Allemagne hitlérienne (par Italie interposée) envoyer avions, canons et munitions à la Finlande (qui devait entrer en guerre en 1941 aux côtés de l'Allemagne ?). Ne vit-on pas l'Etat-Major français mobiliser de puissants moyens militaires au Moyen-Orient et préparer un plan de bombardement des gisements de pétrole russes de Bakou? Moyens qui feront cruellement défaut à la France lorsque la Wehrmacht se jettera sur elle en Mai 1940.

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L'ennemi n'est-il pas à l'intérieur? Puisque, parallèlement, le gouvernement a inauguré en France la chasse aux communistes dont le Parti a été interdit, la presse saisie, et les militants emprisonnés par milliers pour n'avoir pas condamné le pacte germano-soviétique de non-agression. Pendant ce temps où l'on ne faisait pas la guerre à Hitler'et où on se trompait d'ennemi, le dictateur nazi renforçait son potentiel militaire et équipait une armée d'une puissance colossale pour frapper à l'Ouest. Dès Avril 1940, en avantpremière, cette armée se jette sur le Danemark et la Norvège. Et le 10 Mai 1940, Hitler déclenche la guerre-éclair à l'Ouest. Il lui suffira d'un peu plus d'un mois pour mettre à genoux les Pays Bas et la Belgique (2 pays neutres) puis la France qui capitulait le 22 Juin et signait l'armistice à Rethondes dans le même wagon où l'Allemagne, le Il Novembre 1918, avait signé sa reddition qui mettait fin à la première Guerre Mondiale. Seule, désormais, l'Angleterre (et son empire) restait encore face à une Allemagne nazie qui dominait le continent européen, de l'Atlantique à la frontière soviétique, et qui marchait à grands pas vers la domination du Monde. En Martinique Dès les premiers jours de la guerre, le Ministre des Colonies Georges Mandel (membre du Gouvernement de Paul Raynaud du 10 Avril 1939 au 16 Juin 1940, assassiné par la Milice de Pétain en 1944), avait donné des instructions aux gouverneurs. Le 30 Août 1939, il avait rappelé de sa retraite l'Amiral Georges Robert. Né le 30 Janvier 1875, Robert avait fait une brillante carrière qui l'avait conduit aux plus hautes fonctions de la marine (Vice-Amiral en 1930 puis commandant en chef de l'escadre de la Méditerranée). Il a 64 ans lorsqu'il arrive à la Martinique le 14 Septembre 1939, avec le titre de Haut-

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Commissaire de la République et Commandant du 4è Théâtre d'opérations de l'Atlantique Ouest. Sa mission est 1) de maîtriser la navigation maritime entre les Etats-Unis et l'Europe, 2) d'assurer la défense et maintenir l'ordre intérieur des Colonies Martinique, Guadeloupe, Guyane. En Martinique, le gouverneur Spitz exécuta les ordres ministériels. Les discours patriotiques fusèrent tous azimuths, pour" défendre la Patrie". On appela des classes mobilisables. (Il y eut 5300 mobilisés: 4000 réservistes et 1300 appelés. 2000 furent envoyés en France). On installa le long des côtes, aux points dits stratégiques, quelques nids de mitrailleuses et quelques canons démodés pour le cas où les sous-marins allemands surgiraient de la mer pour attaquer "la perle des Antilles" . Les civils admiraient les nouvelles recrues, leurs compatriotes mal armés qui marchaient sur les routes d'un air martial en chantant "nou descend' blobloblo pou nou pété lomba Ritlé", version créole du fameux refrain des militaires de France "nous irons pendre notre linge sur la ligne Siegfried" . D'autres creusaient autour de la Savane de Fort-de-France une "ligne de défense et de protection civile", longue tranchée précédée de quelques gourbis de terre que l'humour local baptisa du nom de "Ligne Spitz". La Martinique avait donc, elle aussi, sa ligne qui, bien sûr, comme celle de France, ne servit à rien, sinon de latrines publiques, fin peu glorieuse. On institua une sorte de couvre-feu qui chaque nuit plongeait le pays dans les ténèbres et on effectua quelques exercices de défense passive. En cas d'attaque! Mais les Martiniquais n'y croyaient guère: l'ennemi était à 8000 kilomètres et les cinémas de la ville passaient les documentaires de propagande qui s'achevaient généralement par la phrase consacrée: "Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts".

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Ainsi la Martinique vivait dans une sorte d'euphorie insouciante et de confiance dans cette armée française qui avait la réputation d'être la meilleure du monde et qui ne ferait qu"'une bouchée de l'ennemi héréditaire", le boche responsable déjà en 1914-18 de la mort de milliers de Martiniquais, le boche à qui on allait évidemment donner une cuisante leçon. La défaite de la France Aussi la consternation fût indescriptible lorsque les forces allemandes déferleront sur la France en ce mois de Mai 1940, poussant devant elles des centaines de milliers de civils qui fuyaient à pied, à cheval ou en voiture, cible privilégiée des avions Stukas, et mettant en déroute une armée française démantelée et en plein désarroi. Bientôt l'allemand défilait sur les Champs-Elysées à Paris et le nouveau chef du gouvernement, le Maréchal Pétain allait signer la capitulation et l'armistice. Beaucoup de familles martiniquaises vécurent alors dans l'inquiétude, ignorantes du sort réservé à leurs fils combattant sur le sol de France ou à leurs proches emportés par la débâcle. Au milieu de ce désastre, le 18 juin, une voix marginale s'élevait à Londres, celle d'un général de brigade, Charles de Gaulle qui refusait la capitulation et appelait les militaires français et l'Empire Colonial à se rallier à lui pour continuer le combat aux côtés des Alliés. Le 24 juin, les Maires et Conseillers Généraux de la Martinique, réunis à Fort-de-France, unanimes proclamèrent "leur indéfectible attachement à la France et leur volonté de continuer la lutte aux côtés des Alliés avec l'Empire français d'outre-mer" .

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B - Pressions françaises

anglaises

et Américaines

sur les Antilles

La débâcle de la France entraîna immédiatement les réactions de l'Angleterre et des Etats-Unis qui craignaient que les Antilles françaises, en raison de l'armistice, ne tombassent sous la coupe des Allemands. D'autant plus que la Martinique était devenue une importante base navale puisque plusieurs navires de guerre et pétroliers français s'étaient réfugiés dans la rade de Fort-deFrance. Dans son "Rapport sur les évènements de juin 40 à juillet 43 aux Antill es françaises" , l'Amiral Robert écrit: "Mon premier souci pendant les journées qui précédèrent l'armistice avait été de faire rallier mon pavillon par tous les batiments français naviguant dans les parages ou même stationnés dans des ports américains et c'est ainsi que vinrent se réfugier sur la rade de Fort-de-France ces 6 pétroliers ("Barham", "Kobad", "CIP", "Limousin", "Motrix" et "Bourgogne"), qui avec les 2 pétroliers de la Marine de guerre "Var" et "Mekong", allaient ultérieurement constituer, par suite des convoitises anglosaxonnes, un des plus grands risques de ma position aventurée dans cet hémisphère". Ces convoitises étaient explicables dans la mesure où, à ce moment de la guerre, les Anglais, ayant déjà subi de lourdes pertes de navires de commerce dans l'Atlantique du fait des sous-marins allemands, avaient grand besoin de bateaux et notamment de pétroliers pour acheminer ce "nerf de la guerre", le pétrole d'Amérique vers leur pays. Mais ce n'était pas tout. En effet, arrivèrent à Fort-deFrance le porte-avions "Béarn" (le seul de la Marine française), chargé de 106 avions (dont 73 chasseurs), ayant appartenu à l'armée américaine mais vendus au gouvernement français et en cours de livraison à la France via le port canadien d'Halifax.

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Dans le même temps, arrivèrent 4 croiseurs auxiliaires (cargos armés en guerre), le croiseur école "Jeanne d'Arc" et le croiseur moderne "Emile Bertin" qui avait dans ses cales un véritable trésor, soit 286 tonnes d'or de la Banque de France transférées d'abord de France au Canada (à cause de l'invasion allemande), puis à Fort-de-France le 24 Juin 1940 (une autre partie de l'or se trouvait à Dakar en Afrique Occidentale française contrôlée par Vichy). Plus de 8000 caisses de 35 kilos d'or, représentant une valeur de 21 milliards de francs, furent ainsi stockées au Fort Desaix, à Fort-de-France (et y restèrent jusqu'au ralliement de la Martinique à la France Libre en Juillet 1943). Ainsi, une importante flotte française mouillait dans les eaux martiniquaises. De quoi inquiéter et intéresser les Anglais. Aussi, dès le lendemain de la débâcle de la France, la GrandeBretagne envoie ses 2 croiseurs "Dunedin" et "Fidji" croiser au large de la Martinique, du 29 Juin au 20 Juillet 1940. Le 28 Juin 40, le gouverneur Général de Trinidad et des Antilles Britanniques, Young, rend visite à l'Amiral Robert pour obtenir une sorte de "contrôle" de la Martinique. Il se heurte à une fin de non-recevoir. Les Anglais font alors le blocus de la Martinique, en liaison avec leur opération "Catapult" du 3 juillet, c'est-à-dire le bombardement en vue de la neutralisation de la puissante flotte française rassemblée à Mers el Kebir, port d'Algérie, ce qui montre bien leur souci majeur d'empêcher partout et à tout prix que les Allemands ne mettent la main sur les navires français. (Les Allemands qui préparaient l'invasion de l'Angleterre en avaient grand besoin). Mais le gouvernement des Etats-Unis ne vit pas d'un bon oeil les pressions anglaises sur les Antilles françaises. Le 5 Juillet, Cordell Hull, Secrétaire d'Etat des USA, déclare à l'ambassadeur anglais à Washington: "La marine américaine pense que la marine britannique songe à se saisir des navires français et aussi à occuper la Martinique avec des forces

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militaires. Si cela était, il en résulterait un trouble réel entre votre gouvernement et le mien". C'est clair: les Américains indiquent qu'en la matière ce sont eux les patrons et qu'ils n'admettent pas que les Anglais mettent la main sur les îles françaises dont ils veulent se réserver le contrôle d'une manière ou d'une autre. De son côté l'Amiral Robert se servit de cette "menace" britannique pour entretenir, au sein de la population les îles, des sentiments anti-anglais. Mais la position américaine est prudente. Les Etats-Unis ne sont pas encore en guerre contre l'Allemagne et ont conservé des relations diplomatiques (par leur ambassadeur l'Amiral Leahy) avec le gouvernement de Vichy qu'ils reconnaissent donc, alors, comme le représentant de la France. Ils veulent ménager Vichy, ne pas procéder par une action brutale contre les Antilles françaises tout en les neutralisant et contrôlant. Et puis n'y a-t-il pas l'arrière-pensée que le moment viendra où les Etats-Unis pourront s'y installer pour boucler la ceinture de défense des Caraïbes et du Canal' de Panama, zone d'une importance stratégique vitale pour eux? Du reste, à Panama, les représentants de 21 Etats américains, réunis sous la houlette des Etats-Unis, ne venaientils pas de décider la création d'une zone de sécurité de 300 à 600 milles au large de leurs côtes. La Martinique entrait dans ce périmètre protecteur interdit à toute intrusion étrangère qui, dans le cas où elle se serait produite, aurait justifié l'intervention de tous les Etats Américains. A la Havane (Cuba) le 30 juillet 40, les ministres des Affaires Etrangères des Etats d'Amérique ne venaient-ils pas d'adopter un acte qui prévoyait la possibilité de leur intervention dans le cas où une menace pèserait sur la souveraineté des îles ou régions, ainsi que la mise en place d'une administration provisoire de ces territoires?

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Le 22 juillet 40, le gouvernement des Etats-Unis n'avait-il pas proposé d'établir une tutelle collective des Etats d'Amérique sur les possessions coloniales européennes? C'était bien là l'état d'esprit du Président US Monroe qui, dès 1823, proclamait: "L'Amérique aux Américains". Et l'Amiral Robert voyait dans tout cela "des arrières-pensées annexionnistes" . Jouant donc sur la concurrence entre Anglais et Américains, l'Amiral Robert se montre ferme vis-à-vis des Anglais. Il écrit: "Puis ce fut Mers el Kébir, m'autorisant à prévenir les Britanniques que je ferais ouvrir le feu sur tout bâtiment anglais qui approcherait à moins de 6 milles des côtes françaises". Il savait qu'en agissant ainsi il consacrait "par ma rupture avec eux l'isolement des Antilles françaises dans l'hémisphère américain" .

Les Accords Robert-Américains Ainsi les Anglais, qui avaient reçu un coup de semonce des U.S.A. se firent plus discrets. Mais les Américains vont prendre le relais: le 5 août 1940, ils envoient auprès de l'Amiral Robert le Commandant des forces navales, aériennes et terrestres de la zone Caraïbe, l'Amiral Greenslade, basé à San Juan de Porto Rico. Les entretiens sont cordiaux et aboutissent au premier accord entre Robert et les autorités américaines. Le Français obtient la liberté de manœuvre pour les navires français de la zone Antilles, mais devra informer le gouvernement US de chaque déplacement. Un officier de marine américain sera attaché au Consulat US de Fort-deFrance en qualité d'observateur naval. En retour, les U.S.A. acceptent de favoriser l'approvisionnement en mazout des navires et des usines électriques des îles françaises ainsi que l'achat de denrées alimentaires.

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Le 2 octobre, le Département d'Etat Américain demanda l'autorisation de survol de la Martinique par ses avions pour un "travail de cartographie aérienne",. ce qui leur fut accordé. Le 2 novembre 1940, il Y aura une 2ème visite de l'Amiral Greenslade pour vérifier que l'or de la Banque de France était toujours entreposé au Fort Desaix (la rumeur courait aux EtatsUnis que les Allemands s'en étaient emparé) et avoir des assurances concernant les avions de guerre entreposés sur le porte-avions "Béarn". Robert écrit que cette visite avait pour cause "la nervosité de l'opinion américaine à l'égard de la France accusée maintenant d'avoir, en concluant l'armistice, trahi la cause de la démocratie ... La Martinique devenait un pistolet braqué contre l'Amérique ... A la Conférence de la Havane, le gouvernement américain avait pratiquement soumis l'occupation des Antilles françaises par les forces armées des seuls Etats-Unis à une simple décision de sa part; déjà depuis le 29 octobre, des torpilleurs américains montaient la garde devant Fort-de-France .

et Pointe-à-Pitre".

Robert accepta en outre que le courrier du Consulat US à Fort-de-France pouvait être pris tous les jours par un avion américain, ce qui assurait une observation et une présence permanentes en Martinique. Par les visites répétées, par la présence de ses navires de guerre et de ses officiers, Washington maintenait la pression et indiquait à l'Amiral Robert que les Américains étaient vigilants. Ainsi, le 7 Décembre 1940 le Président des U.S.A., Franklin D. Roosevelt s'arrêtait dans les eaux territoriales de la Martinique, de retour de croisière, et avait un contact avec Robert par l'intermédiaire du Consul Américain. Les Américains étaient donc rassurés. Et de son côté, l'Amiral Robert pensait avoir marqué des points. Dans son rapport il écrit: "Je voyais la possibilité - ce qui, dans le moment, importait au premier chef - de me garantir moi-même

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contre une attaque britannique et contre la saisie possible des bâtiments qui assuraient mon ravitaillement en obtenant que le gouvernement américain lié par un accord intervienne, le cas échéant, auprès du gouvernement anglais". En effet, les accords Robert - Greenslade, qui garantissaient le déblocage mensuel des fonds nécessaires au ravitaillement des îles, ont pratiquement assuré la vie économique des Antilles et la Guyane jusqu'au 9 Mai 1942. "Je pus ainsi, écrit Robert, dans la limite des autorisations délivrées, pour chaque appareillage, par le Commission d'Armistice, assurer le fonctionnement de plusieurs lignes de navigation avec les Etats-Unis, Saint Domingue et le Brésil pour notre ravitaillement, avec l'Afrique du Nord pour les expéditions de sucre et de rhum. Je pus également disposer du mazout nécessaire aux appareillages et sorties d'entraînement des bâtiments de guerre, ce qui était, à plus d'un titre, très important à mes yeux". Curiosité de cette guerre, les Allemands et la Commission d'Armistice siégeant à Paris occupé et les Américains régulèrent ensemble le ravitaillement des Antilles françaises, même après l'entrée en guerre des Etats-Unis contre l'Allemagne en Décembre 1941. Cette prudence officielle américaine n'empêcha pas la presse de faire campagne pour l'occupation des îles françaises. En Décembre 1940 le "Colliers" écrit: "La Martinique possède le meilleur port des Petites Antilles. Nous avons besoin de ce port pour compléter notre ligne de défense". Le "Daily News" du 27/12 publia un article intitulé "Pourquoi tarder" qui n'allait pas par 4 chemins: "Pourquoi ne pas nous emparer de la Martinique à l'instant, donner le nom de bail ou n'importe quel nom à notre occupation, établir une base aérienne et navale et remettre les chinoiseries diplomatiques à l'après-guerre? Nous vivons une ère de révolution mondiale. Aucun peuple ne prend de gants pour saisir sa proie. Le monde traverse une période de gangstérisme" .

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L'Amiral Robert avait donc habilement manœuvré et rassuré les Américains. Ceux-ci lui accordèrent leur confiance. Ceci est souligné dans une lettre du Capitaine de vaisseau P. Benech (attaché naval auprès de l'ambassade de France à Washington) adressée à l'Amirauté française le 15 août 40 : "M. Summer Welles (sous secrétaire d'Etat) a d'ailleurs bien précisé que cette confiance, provisoirement accordée sur la maturité de nos actes et de notre administration, reposait presque uniquement sur la personnalité de l'Amiral Robert". Les hésitations de l'Amiral Robert Robert fut, en effet, l'homme-clé, le maître d'oeuvre de la politique de Vichy aux Antilles. Et pourtant son ralliement à Pétain ne se fit pas sans hésitations au lendemain de l'armistice. Nous en avons une preuve à travers les notes intimes que le Capitaine de Vaisseau Rouyer, commandant du "Jeanne d'Arc", avait rédigées à l'intention de l'Amiral Darlan le 20 octobre 40. Il y relate les violentes discussions qu'il eut avec Robert et son chef d'Etat-Major le contre-amiral Chomereau-Lamotte, à qui il reprocha leurs hésitations à exprimer leur fidélité à Vichy. Rouyer ne comprenait pas que Robert puisse continuer à communiquer avec les autorités navales anglaises et à autoriser les navires anglais à se rendre à Pointe-à-Pitre, et surtout à douter de l'authenticité des instructions adressées de Vichy. Il rend compte en ces termes de la conversation qu'il eut avec Robert et Chomereau le 27 juin 40 : "Oui, me dit l'Amiral, nous avons besoin de causer longuement, de réfléchir ... car ici, mon cher ami, la situation est très difficile... les intérêts de ce pays sont particuliers, les esprits y sont très nettement orientés, la situation financière et économique très difficile, le problème de l'alimentation très grave rendrait un blocus catastrophique ... A mesure qu'il parlait et que j'écoutais en silence, je sentais la colère et l'indignation me monter au visage. D'un coup de poing sur la table j'interrompis brusquement ce discours (ici Rouyer lit le texte du télégramme qu'il avait envoyé à Pétain et Darlan

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pour exprimer son dévouement) ... J'eus un instant l'espoir que l'Amiral allait me dire "Vous vous trompez sur mes intentions". Pas du tout il eut un sursaut: "Ah! en effet, je vois que votre position est prise et il est certain que c'est un domaine dans lequel je ne puis vous contraindre". Mais Chomereau Lamotte revint âprement à la charge et nous eûmes près d'une heure une discussion affreusement pénible dans laquelle il manifestait des doutes sur les ordres reçus". Rentré à bord du "Jeanne d'Arc" à midi "de nouveaux motifs de colère et d'indignation m'attendaient". Il apprenait, en effet, que le croiseur anglais "Dunedin" communiquait librement avec la terre à Pointe à Pitre et que son équipage "y faisait une propagande effrénée auprès des civils et de nos hommes pour les rallier à de Gaulle". Revenu à l'Amirauté l'après-midi du 28, il eut une nouvelle scène violente avec Robert et Chomereau à qui il reprochait de désobéir aux ordres formels de l'Amiral Darlan en accordant des facilités aux Anglais et en conversant avec eux. Robert, qui venait de recevoir la visite du Gouverneur Général de Trinidad, y oung, exposa sa position: "il nous a mis marché en mains: ou bien nous couper les vivres ou bien faire radiodiffuser demain par Londres que l'Amiral Antilles avec ses îles et ses forces se ralliaient à de Gaulle". "Eh alors, dis-je avec colère ?" Eh bien! me répondit l'Amiral après m'avoir fait attendre quelques secondes qui me parurent très longues, j'ai répondu que ce n'était pas possible". C'est alors que l'Amiral Robert adressa un message de loyalisme à l'Amiral Darlan, chef de la Marine française, à Vichy. Rouyer résume ainsi ses impressions: "... l'attitude de l'Amiral Robert ne répondait à aucune conviction, à aucune idéologie ... En tout cas, il était simplement chancelant par manque de fermeté devant les difficultés et les obstacles, devant la pression anglaise". Il ajouta d'ailleurs qu'après le bombardement anglais sur la flotte française à Mers el Kébir le 3 juillet, l'Amiral Robert" est certainement bien retourné

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sincèrement" (lettre du 9 septembre à l'Amiral Leluc). Rouyer devait être promu Contre-Amiral pour ses "bons et loyau'x services". Chomereau- Lamotte (originaire d'une famille Béké des Antilles) était, lui, opposé à la signature de l'Armistice et favorable à la poursuite de la lutte. Il ne put continuer à influencer Robert, car il devait mourir le 1erjuillet 40. Ces évènements nous éclairent sur l'atmosphère qui régnait en Martinique et l'état de l'opinion publique au lendemain de l'Armistice. Rouyer écrit: "Au mois d'août la propagande anglaise a fait beaucoup de mal dans les 2 îles. Vivement combattue par moi en Guadeloupe, elle y est restée occulte. La répression à la Martinique a été insuffisante et les choses ont empiré rapidement". Dans sa lettre à l'Amiral Leluc (citée cidessus), il écrit: "Ce qui m'inquiète, c'est surtout les renseignements et lettres que je reçois de l'autre île et qui me montrent que la situation y est beaucoup plus grave. On n'y pense qu'au ravitaillement alimentaire dont on exagère l'importance ..., le monde créole qui ne voit que la vente de son sucre et de son rhum voudrait avec une ingratitude honteuse se donner à n'importe qui l'achètera. Dans cette île beaucoup d'officiers n'ont rien compris et ont encore une mentalité qui frise la trahison"... "Les communications clandestines avec les îles étrangères voisines sont nombreuses, dangereuses et insaisissables" écrit-il par ailleurs au même Leluc. Le Capitaine de vaisseau Battet réclamait, lui, dans une lettre à un membre du Cabinet de l'Amiral Darlan, de nouveaux pouvoirs pour Robert et "une purge sévère serait à administrer dans les civils fonctionnaires d'ici'. Dans le même temps, la propagande de la radio officielle des îles se déchaînait contre les "perfides" anglais et de Gaulle "leur valet, un traître". La psychose d'une attaque anglaise était habilement entretenue, comme en témoigne cet ordre adressé le 1er décembre 1940, aux troupes par le Colonel Quénardel, commandant des troupes Antilles-Guyane, "à être constamment

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prêtes à mettre en action le dispositif de défense contre n'importe quel agresseur". Au 31 juillet 40, les effectifs militaires en Martinique comprenaient (uniquement pour l'armée de terre) : 70 officiers, 266 sous-officiers, 232 caporaux et 1987 soldats, soit au total un peu plus de 2500 hommes. C - Le Régime de la "Révolution Nationale" de Robert : la dictature

Il semble bien que jusqu'en fin 1940, le climat resta en Martinique assez tendu, la population partageant les sentiments entre le désarroi dû à la défaite et la méfiance à l'égard des autorités. Mais l'année 1941 sera celle de la reprise en mains, de la consolidation du régime vichyste dit de la "Révolution Nationale" en Martinique, en même temps que les accords Robert-Américains assuraient, en dépit des difficultés, une certaine activité économique et le ravitaillement de l'île. Le régime de Vichy-Pétain Au cours du 2ème semestre 1940, "l'Etat français" de Pétain se met en place. Le vieux Maréchal, auréolé de son passé militaire ("le vainqueur de Verdun" en 14-18) devenu Président du Conseil, après avoir signé l'Armistice avec l'Allemagne, va structurer et installer son régime fascisant. Le 10 juillet 40, dans le climat de désordre et de désorientation régnant en France (le pays est coupé en 2 : une zone occupée par les Allemands avec Paris, une zone libre au Sud de la Loire dont la capitale sera Vichy) députés et sénateurs convoqués à Vichy vont abandonner leurs prérogatives et voter (569 voix pour sur 649 votants, 17 abstentions, 80 contre), les pleins pouvoirs à Pétain, après avoir été conditionnés par les comploteurs du coup d'état à la tête desquels s'agitait le politicien de droite Pierre Laval qui préconise une "collaboration loyale avec l'Allemagne et l'Italie".

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Victor Sévère, député de la Martinique, était absent. L'autre député Joseph Lagrosillière s'abstint. Le sénateur martiniquais Henry Lemery (l'homme des Békés), qui avait derrière lui une brillante carrière liée aux milieux de droite et ne cachait pas sa sympathie pour le fascisme de Mussolini, vota pour. Ami personnel de Pétain, il fut nommé par celui-ci, le 12 juillet, Ministre des Colonies. Mettre un "colonial" à ce poste c'était montrer aux populations de l'Empire que l'un des leurs, un homme de couleur, accédait aux plus hautes fonctions, que le nouveau régime considérait l'Empire comme une pièce maîtresse dans le redressement de la France. C'était aussi, à l'heure où sévissait le racisme brutal des Allemands, s'en démarquer quelque peu. En réalité, il s'agissait d'une vulgaire manœuvre politique pour obtenir l'adhésion de l'Empire au Nouveau régime et consolider la domination française à un moment où la défaite de la France pouvait favoriser des forces centrifuges et les inciter à la révolte nationaliste. La manœuvre fut d'ailleurs de courte durée, puisque le 6 septembre 1940 Lemery était remplacé par le contre-amiral Platon nommé secrétaire d'Etat aux Colonies, un militaire faisant davantage l'affaire en cette période de guerre et fervent partisan de la collaboration avec l'Allemagne nazie. Lemery séjournera à Vichy (on signale encore sa présence en Novembre 1942) où il continuera à servir de conseiller à Pétain. Ainsi, le Parlement avait été enterré, Pétain était devenu chef de l'Etat et Pierre Laval, vice-président du Conseil. Dès le 24 Octobre, Pétain rencontre Hitler à Montoire pour inaugurer la collaboration franco-allemande et donner sa caution. Cependant en décembre la guerre de clans qui sévit à Paris et à Vichy au sein des pétainistes et collabos aboutit à l'éviction de Laval dont la soumission aux Allemands était trop voyante (le fameux "Je souhaite la victoire de l'Allemagne" de Laval) pour gagner au nouveau régime une opinion publique encore anti-allemande.

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L'Amiral Darlan remplacera Laval (il deviendra VicePrésident du Conseil le 9 février 1941), mais poursuivra la même politique de collaboration. Le gouvernement vichyste, bien évidemment, introduira dans l'Empire le même régime fascisant qu'en France, en l'adaptant aux conditions coloniales. Il sera de courte durée puisqu'il sera balayé lors de la Libération de la France en 1944. Mais, dans ce court laps de temps, il utilisera les circonstances pour façonner la société, imposer aux gens ses principes, exercer sa domination. D'abord, l'utilisation de la défaite. Selon les tenants du régime, qui était responsable du désastre? Réponse: c'est la 3ème République, c'est la démocratie, c'est le parlementarisme, c'est le Front Populaire. Ce n'est pas par hasard que la devise de la République "Liberté - Egalité - Fraternité" fut remplacée par celle de la "Révolution Nationale". Travail, Famille, Patrie. En fait, derrière des valeurs en soi honorables, se cache une véritable dictature fondée sur l'autorité d'un chef tout puissant. Ce n'est plus la souveraineté du peuple qui est à la base du régime, c'est l'autorité d'un homme doté des pleins pouvoirs. En Allemagne, c'est Hitler. Ici, le Maréchal Pétain dicte les lois (celles-ci ne sont plus discutées et votées mais préparées par les services du Chef de l'Etat et signées par lui), donne des ordres à la nation, impose ses directives à la Justice. Certes le vieux maréchal, avec son air de bon père de famille et de sage qui va souvent à la messe, qui a "fait don de sa personne à la France pour la sauver", qui appelle au travail, à l'ordre et à la discipline pour redresser le pays, n'a pas les traits d'un Hitler ou d'un Mussolini. Il joue bien son jeu: il s'arrange pour faire croire que les méfaits et les crimes de son régime sont le fait de ses acolytes et qu'il les désapprouve. Mais c'est bien lui le meneur du jeu, l'étrangleur de la démocratie: il supprime le suffrage universel donc les élections à tous les niveaux. Plus de Parlement, plus de vote, plus d'élus, plus de partis politiques (seules les formations

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de droite ont le monopole de l'activité légale, car elles sont l'embryon d'un parti unique pétainiste fascisant). C'est le chef de l'Etat et ses collaborateurs qui vont nommer, désigner à tous les échelons. Dans l'entreprise prédomine l'autorité du patron, même si on appelle ouvriers, cadres et patrons à s'associer dans la même corporation. La Charte du Travail oblige tous les membres d'une même profession (à l'exemple du corporatisme fasciste italien) à se regrouper dans une même organisation à 3 échelons (local, régional, national). Finis les syndicats, les revendications de rue, les grèves: il s'agit de placer les travailleurs sous la tutelle du patronat. Pour couronner l'édifice, le Chef de l'Etat est l'objet d'un véritable culte (sa photo sera partout, la "Marseillaise" sera remplacée par "Maréchal nous voilà" ; dans tous les discours et documents on exaltera son action).
La domination des Békés sous la houlette de Robert. Ainsi c'est à cette sauce que la colonie Martinique elle aussi sera mangée. Tout d'abord, les structures de l'état républicain seront liquidées. Les parlementaires sont mis en congé définitif. Le Conseil Général est supprimé et, dans un premier temps, ses pouvoirs sont exercés par le Gouverneur, en vertu de la loi du 27 octobre 1940. Le Gouverneur, chef de la colonie, est assisté: a) d'un Conseil Privé dont les 4 ou 5 membres sont nommés par le ministre et dont le rôle est purement consultatif, b) d'une Commission Administrative de 7 membres nommés par arrêtés du secrétaire d'Etat aux Colonies et remplaçables à tout moment dans les mêmes conditions. Elle donne son avis sur le budget, les comptes de la colonie, les emprunts, les impôts locaux et autres matières autrefois dévolues au Conseil Général.

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Une loi du 25 septembre 1942 réformera le système. Il y aura un Conseil local de 25 membres nommés sur proposition du Gouverneur, qui aura les attributions de l'ancien Conseil Général. En Martinique il sera composé de 13 Maires (dont 9 Békés), de 5 membres de la Commission Administrative (dont 2 Békés) et de 7 conseillers municipaux importants (dont 5 Békés) tous choisis par le Gouverneur. Il y avait donc une large majorité de Békés. Le Gouverneur désignait aussi le Président (ce sera le Colonel Jean de Laguarigue, Maire de Fort-de-France, un Béké) et les membres du bureau (2 Vice-Présidents, des Békés, et 4 secrétaires dont 2 Békés). Il assiste aux séances, observe le comportement de chacun, approuve l'ordre du jour. Les Conseils Municipaux vont subir le même traitement. Une loi du 16 novembre 1940 supprimait tous les Conseils Municipaux en fonction. Une autre loi du 20 janvier 1941 décide que les Maires seront nommés par le Gouverneur. En Martinique, une petite minorité des anciens sera reprise, les autres seront choisis parce que fidèles du Pétainisme. Ce sont surtout des industriels, des propriétaires terriens, des membres de professions libérales, des commerçants, des officiers de réserve, tous notables aisés. Pour la première fois, une femme occupera la fonction de Maire. : Louise Mariello à Macouba. Près de la moitié sont des Békés. On retrouve Gustave Hayot aux Trois Ilets, Jacques Bally au Carbet, Joseph Hayot à Ducos, Léon Gallet de Saint Aurin au Diamant, un autre Gallet au Lamentin, Jean de Laguarigue à Fort-de-France etc... on en retrouve d'autres comme premiers adjoints. "Dans certaines communes, pour des considérations de personne, ou de race le Maire a reçu une charge honorifique et l'exercice du pouvoir est entre les mains du premier adj oint", écrit dans son rapport l'Inspecteur Général des Colonies Devouton. Ce qui voulait dire que dans certaines communes, on mettait des potiches de couleur comme Maire et que la municipalité était dirigée, en fait, par un Béké.

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Même situation chez les conseillers municipaux qui seront nommés par le gouverneur sur proposition du Maire. Ils sont 13 au maximum (par exemple 10 au Lamentin, 8 au Lorrain, 6 à Saint-Pierre). Le gouverneur oriente son choix vers un père de famille nombreuse, un représentant de groupement professionnel de travailleurs, une femme qualifiée et disponible pour s'occuper des œuvres de bienfaisance. Il peut les suspendre à son gré. Sur les 201 conseillers sortants de 1940, seuls 30 seront conservés. Il apparaît donc clairement que l'une des caractéristiques principales du régime de Pétain-Robert est qu'il s'appuie sur l'aristocratie blanche, sur les grands Békés déjà maîtres des terres et de l'économie, qui encadreront totalement la société Martiniquaise et domineront le pouvoir local comme sous le 2ème Empire entre 1852 et 1870. A cela, il faut ajouter qu'on les retrouvera aussi à la tête des groupements professionnels créés par le régime. Emprise totale, car les partis politiques, les syndicats ont été dissous et sont interdits. A la tête de toute cette structure, il yale Pétain local, en l'occurrence l'Amiral Robert aussi paternaliste en apparence que le Maréchal. Ses pouvoirs n'ont cessé d'être constamment renforcés: Haut Commissaire de la République, Commandant en chef des forces maritimes de l'Atlantique Ouest, à la tête d'une importante flotte, il détenait tous les principaux pouvoirs en matière politique, économique, relations extérieures, militaire et de sûreté (contrôle radio, centralisation, recherche et exploitation de toutes les informations en vue de la propagande, contrôle de la presse locale et de toutes les publications, contrôle postal du courrier). Dans une lettre au Gouverneur de la Guadeloupe du 1er juillet 1941 Robert lui rappelait: "le ton à adopter dans la présentation des nouvelles de la Métropole ou de l'étranger, les grandes lignes à suivre en matière de propagande, la conduite

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générale à observer dans le contrôle de la presse et de la radio sont fixés par moi" . La Marine, force militaire principale du régime Robert Ce potentat avait sous ses ordres 21 chefs de service: 15 étaient officiers de marine qui dirigeaient les principaux services. Le Directeur de Cabinet, chef d'Etat major, était le capitaine de vaisseau Benech; le service Central de l'Information était dirigé par le lieutenant de vaisseau Bay le ; le contre-amiral Battet était directeur de la Sureté assisté du Lieutenant Castaing, tous personnages qui laissèrent de sinistres souvenirs. Par ailleurs, le Cabinet du Haut-Commissaire était composé uniquement d'officiers de Marine. Nous touchons ici cette autre caractéristique de ce régime, à savoir le rôle prédominant des officiers de la Marine qui constituaient une couche supérieure de privilégiés parmi les privilégiés et lui donnait un fort accent de dictature militaire. Les Marins constituaient une sorte de garde prétorienne du Haut-Commissaire. A la fin de l'année 1942, Robert demandera et obtiendra un accroissement de ses pouvoirs en matière administrative et financière. Le gouverneur de l'île Yves Nicol, qui remplace Bressoles démissionnaire en Mars 41, n'est plus qu'un gestionnaire exécutant les volontés de l'Amiral. Jean Marie Guillon écrivait dans son article "Vichy et sa philosophie politique" extrait de l'ouvrage collectif "Vichy et les Français" : "Le Vichy idéal des premiers temps se trouve dans cet Empire qui compte tant pour les maîtres du pouvoir, loin des vainqueurs, dans l'Algérie du Général Weygand ou les Antilles de l'Amiral Robert où triomphe les militaires, les hauts fonctionnaires et les oligarchies enfin débarrassés des entraves des "politiciens" locaux ou métropolitains. Ces proconsulats militaires ont été des laboratoires où se sont forgées les pratiques et les conceptions de beaucoup de ceux qui font ou

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qui influencent Vichy. N'est-il pas significatif que, dans ces territoires, la France Libre ait eu tant de mal à s'imposer". L'Eglise catholique soutient la "Révolution Nationale" Mais là n'était pas tout le dispositif d'encadrement de la société. Le régime avait d'autres puissants moyens pour inculquer son idéologie, conditionner et contrôler les citoyens. Parmi eux, il faut faire une place de choix à l'Eglise catholique. J.M. Guillon écrit: "l'Eglise est la caution morale de Vichy. Elle lui fournit des hommes, des associations, des journaux et des modèles ... (Vichy) lui donne un statut que la République lui refusait ... la référence aux valeurs chrétiennes est l'un des traits les plus constants des groupes qui militent dans le cadre de Vichy jusqu'à la Milice de 1944". L'Eglise devient un des piliers du régime. La séparation de l'Eglise et de l'Etat si chère à la République laïque a fait long feu. Les représentants de l'Eglise sont présents partout et participent même aux organismes publics où ils ont des responsabilités (Conseils Municipaux, Commissions diverses, la Légion). L'instruction religieuse devient facultative dans les programmes scolaires et les soutanes des prêtres se font plus voyantes dans les écoles où les crucifix ont été pratiquement imposés dans les salles de classe. Le clergé est présent, aux places d'honneur, dans toutes les manifestations publiques. Les autorités civiles ne manquent pas de se montrer aux cérémonies religieuses (messes, célébrations, pèlerinages etc...) qui se multiplient. La Rue" Antoine Siger", une des principales de Fort-de-France, sera rebaptisée "Rue Saint-Louis" . Evêque et curés ne perdent pas une occasion de faire l'éloge du régime, d'adresser des messages de fidélité et d'admiration au Maréchal Pétain, de prendre part au culte du chef. "La Paix", organe de l'Evêché, est une sorte de journal officiel du gouvernement vichyste.

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Tirons quelques "perles", au hasard, parues dans ce journal. Antigaullisme : parlant de la radio gaulliste à Londres, il écrit qu'il s'agit d'une "propagande étrangère aux ordres de Sa Majesté "Georges V" (7 février 42), ou se félicite de la répression qui frappe ceux qui l'écoutent (n° du 28 mars 42). Titre: les Saboteurs. "Des personnes de St-Pierre aux écoutes de la radio gaulliste s'étaient persuadées qu'elles feraient œuvre pie en combattant le gouvernement de salut national du Maréchal. Samedi, 2 passants indignés appréhendaient et conduisaient à la gendarmerie une vieille femme qui collait, en face de la cathédrale, des affiches antigouvernementales ... Mettre de telles personnes hors d'état de nuire est une œuvre de salut public". Ou encore: gaullisme et communisme sont "alliés contre la France". Le communisme est la "tête de turc" préférée de "La Paix" qui le vilipende dans chaque nO. Le 4 mars 42, on y lit : "Si la Russie soumet l'Allemagne, la guerre est terminée et l'Europe est communiste. Supposez qu'au contraire l'Allemagne finisse par écraser la Russie: c'est l'anéantissement du régime communiste ... Ainsi donc, pour l'humanité, un péril certain et immédiat résulterait de la victoire russe; tandis que la chute du communisme laisse la porte ouverte à l'espoir de voir notre pays reprendre dans l'Europe Nouvelle sa place de grande nation ressuscitée". C'est clair, l'Evêché souhaite la victoire de l'Allemagne et veut faire croire aux gens qu'une Europe dominée par les nazis ferait, à nouveau, de la France une grande nation! ! L'Eglise invite les citoyens à une obéissance aveugle au gouvernement de Pétain. "La Paix", en manchette du n° du 7 octobre 42, publie cette phrase de Saint-Paul: "Celui qui résiste à l'autorité résiste à l'ordre établi par Dieu. Il est donc nécessaire de vous soumettre non seulement par crainte, mais aussi par conscience". Et voici la propagande en faveur de la Légion que le pouvoir veut propulser comme parti pétainiste officiel: "Faites-

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