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Histoire de la Rome antique

De
624 pages
Rome, maîtresse du monde. Les douze siècles de l'histoire romaine ont longtemps constitué le passage obligé d'une éducation humaniste. Ils pâtissent aujourd'hui des clichés et des anachronismes répandus par le cinéma et le roman. Aristocrates républicains idéalisés en défenseurs des libertés modernes ; empereurs rabaissés au rang de tyrans maniaques ; premiers chrétiens confinés dans l'obscurité des catacombes. Un Constantin le Grand, naguère converti miraculeux, devient un cynique calculateur (« Rome vaut bien une messe ») ; un Julien, naguère scandaleux apostat, se voit paré de toutes les vertus du paganisme. Autant de généralités hâtives que Lucien Jerphagnon s'emploie à combattre, avec un bonheur d'écriture, une densité de réflexion et un humour souvent corrosif qui sont un véritable régal. Le lecteur trouvera ici un véritable tour de force, à la fois synthèse d'histoire politique, militaire, sociale et intellectuelle, nourrie des derniers acquis de la recherche, et vaste fresque où se côtoient grands seigneurs, soldats, administrateurs, mécènes, poètes et philosophes. Tous ont contribué à bâtir cette civilisation fascinante, dont l'héritage imprègne, aujourd'hui encore, notre pensée et notre langage.
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Collection fondée par Georges Liébert et dirigée par Joël Roman
Couverture : Delphine Delastre Illustration © Stock Montage / Getty Images
EAN : 979-1-0210-3077-0
Librairie Arthème Fayard/Pluriel, 2010. © Éditions Tallandier, 1987 pour la première édition.
© Éditions Tallandier, 2002 pour la présente édition.
www.centrenationaldulivre.fr
Ce document numérique a été réalisé parNord Compo.
À JULIEN, ROXANE, VICTOR ET ADRIANA, MES PETITS-ENFANTS
« Soixante-deux mille quatre cents répétitions font une vérité… » Aldous Huxley, Le Meilleur des mondes
« Ils vous diront ce qu’ils veulent bien… Beaucoup de gens mentent, vous savez, c’est la nature humaine. – Peut-être, mais tous ne mentiront pas sur les mêmes choses. Je pourrai recouper. » Pierre Schoendoerffer, Là-haut
INTRODUCTION À UNE INTRODUCTION
« Si Rome m’était contée… » C’est vrai : depuis l’enfance, j’y ai pris un plaisir extrême – et aussi, depuis l’âge mûr, quelques coups de sang toutes les fois qu’il me faut constater l’insignifiance ou la niaiserie de ce qu’on entend dire couramment « des Romains ». Considérés en bloc, bien sûr, toutes époques, toutes origines, toutes catégories sociales confondues. Rome avait pourtant, elle aussi, ses propriétaires et ses prolétaires, ses directeurs de sociétés et ses manœuvres-balai. Ils ne buvaient pas le même vin, ne mangeaient pas la même cuisine et leurs enfants ne faisaient pas précisément les mêmes études. Faute de le dire, que de clichés passe-partout ! Imaginez plutôt ce qu’on racontera « des Français » dans vingt siècles, si du moins on en parle encore. On mêlera les troubadours, les chauffeurs-livreurs, les seigneurs féodaux, les poilus de 14-18, et tout ce monde évoluera dans un temps fait de toutes les époques superposées : celles de Jeanne d’Arc, de Charles de Gaulle, du bon roi Dagobert. C’est exactement ce qu’on fait à propos de la Rome antique : douze siècles d’Histoire, si complexes, si délicats à cerner, réduits à quelques fadaises, inusables poncifs à base d’orgies, de gens couronnés de roses et qui se font vomir, de premiers chrétiens dans leurs catacombes et d’amphithéâtres bourrés de lions. À part quelques noms : Jules César (à cause des « chaussées » ? À cause d’Astérix ?), Néron, bien sûr, avec sa lyre et son incendie, et pour les plus âgés, Vespasien, je ne vois pas grand monde émerger, au hasard des conversations, des ruines de cette civilisation dont la langue même est en train de mourir pour la seconde fois faute d’être plus largement enseignée. Imaginez qu’un dernier être pensant ait fini d’oublier Rome : alors non seulement Rome aura cessé d’exister, mais elle n’aura même jamais existé. Les temps sont proches où l’arc de Septime Sévère, la colonne Trajane, le Colisée n’en diront pas plus aux générations d’alors que les alignements de Carnac ou les statues de l’île de Pâques. À qui la faute ? Il est déjà bien hasardeux d’assigner des causes au déclin des grandes civilisations. Paul Valéry se bornait à constater qu’elles étaient mortelles, et Rutilius Namatianus l’avait dit quinze siècles avant lui. Il est plus difficile encore, et sûrement vain, d’avancer des raisons à leur seconde mort dans le souvenir. C’est une mort à petit feu : on cesse d’en parler, on en parle pour ne rien dire ou pour en dire des riens. Ceux mêmes qui savent, découragés de prêcher dans le désert, finissent par se parquer d’eux-mêmes dans de petites réserves de spécialistes, d’ailleurs bien vivantes. Dans la propagation des idées fausses, certains romans qu’on dit historiques ont leur part de responsabilité. Une documentation hasardeuse sert souvent de cadre à
des intrigues qui n’eussent rien perdu à se dérouler dans l’aujourd’hui des auteurs. Je constate toutefois qu’une réaction s’amorce vers plus de rigueur, et je m’en réjouis. Mais quand l’Antiquité romaine est portée à l’écran, c’est là qu’on a les plus belles surprises : libertés avec l’Histoire, bricolages dans la chronologie, perspectives chamboulées, anachronismes allant jusqu’au loufoque. J’ai pourtant quelque peine à en vouloir aux faiseurs de péplums, peut-être parce que je leur suis redevable des crises de fou rire que j’ai prises à la faveur de l’obscurité. Au reste, les gens de cinéma ne sont pas les seuls à induire en erreur l’imaginaire au sujet des « Romains » : les peintres de tous les temps n’y ont pas mal réussi non plus. Mais là, chacun sait qu’il faut, comme le voulait Binet, distinguer le sujet et le morceau. En clair, cela veut dire qu’on peut faire de bonne ou de mauvaise peinture à partir de n’importe quoi. Je ne manquerai pas de signaler en passant quelques bons « morceaux ». S’ils ne nous instruisent guère sur la Rome telle qu’elle fut en réalité, du moins nous renseignent-ils sur l’image que s’en est faite tel peintre à telle époque, et ce peut être utile de le savoir. L’enseignement de l’Histoire a aussi, bien sûr, sa part de responsabilité dans l’affadissement de la culture antique. Mes longues années d’enseignement supérieur m’ont souvent amené à le déplorer : rares étaient les étudiants à qui l’histoire romaine avait laissé des souvenirs utilisables. Au départ, c’est-à-dire au lendemain du baccalauréat, tout semblait ramené, et parfois chez de bons esprits, à un espace-temps sans contours où tout pouvait arriver, sorte de nébuleuse où les faits, les dates, les textes s’inscrivaient au petit bonheur. Dans les tests de culture auxquels se soumettaient si gentiment mes élèves, il arrivait qu’on me situât Lucrèce au Moyen Âge – « peut-être avant », comme ajouta un scrupuleux que je félicitai. On hésitait sur Sénèque : avant ou après Jésus-Christ ? Peut-être au Bas-Empire, auquel cas il eût pu rencontrer saint Augustin ? Je n’invente rien. De tout cela, il ressortait que n’importe qui avait pu dire n’importe quoi à n’importe quel moment, ce qui ne retenait personne de parler du déterminisme historique ou du sens de l’Histoire, toutes choses sur quoi mon scepticisme m’interdit de prendre parti. L à aussi, il serait bon de se reprendre. Plutôt que de laisser élèves et étudiants se mouvoir dans un flou cinématographique, mieux vaudrait créer chez eux le besoin de la chronologie, hors de laquelle on ne brasse que des idées générales, autrement dit du vent. C’est donc par couches chronologiques que je procéderai ici, tout simplement parce qu’il n’y a pas trente-six façons de raconter une histoire. Encore vivons-nous une sorte d’été de la Saint-Martin, car on assiste depuis plus de deux décennies à un vrai renouveau des études romaines. Sont ainsi parues en une vingtaine d’années plusieurs biographies remarquables, et des monographies qui sont souvent un régal. Je me réserve d’ailleurs d’en avertir le lecteur en cours de développement. Souhaitons que tout cela passe le mur du silence et rejoigne le grand public. Il faut bien reconnaître que les livres traitant d’histoire romaine ont été longtemps décourageants. Les érudits font rarement l’effort d’expliquer, d’être clairs. Ils imaginent que le lecteur sait, alors qu’il demande à savoir, du moins dans la meilleure hypothèse. De là vient que feuilletant tel ou tel livre au hasard d’une incursion chez un libraire, il s’attend, comme dit Huxley, à être rasé à mort, et remet l’objet en place – et l’on est ramené au problème précédent. On manque de bonne vulgarisation. Trop de nos savants collègues la jugent au-dessous de leur génie. Pourtant, on écrit pour être compris, et pas seulement de l’Institut. Enfin, il m’a semblé qu’au niveau des études d’ensemble sur la Rome antique, il y
avait un vide. Elles sont ou bien monumentales et n’intéressent que les professionnels, ou bien elles sont trop succinctes pour dépasser l’aide-mémoire. Le présent ouvrage s’inscrit entre deux. Je n’y dis pas tout, mais j’essaie d’y parler de tout ce qu’il faudrait savoir. Car précisément, tout ce qu’il faudrait savoir sur la Rome antique est éparpillé dans des centaines, dans des milliers de volumes et d’articles, dont on ne saurait tirer profit qu’en allant de l’ensemble au détail et du détail à l’ensemble, et ainsi de suite à l’infini. Autant dire qu’une vie entière y suffit à peine. Tout cela reste donc, faute d’une initiation convenable, le privilège des gens d’étude, partis jeunes à la conquête de ce continent de l’Histoire, et qui en ont fait leur métier en même temps que leurs délices. Mais les autres ? Ceux qui n’ont pas cette chance ? C’est donc pour eux que j’ai voulu rassembler dans un volume de dimensions raisonnables, non seulement les faits, dates, noms à connaître, mais encore les quelques données de plus qui permettent de comprendre de l’intérieur l’épopée romaine et aussi le fait qu’elle a engendré cette civilisation-là et pas une autre. J’ai fait une large place à la littérature et aussi à l’art, dont l’évolution est significative de l’esprit d’une époque. Quoi de commun entre les délices légères de l’art pompéien, dans des temps aimablement sceptiques, et la majesté anxieuse des sarcophages e ornés du III siècle ? De même ai-je fait état de ce qu’on appelle parfois, sans trop de précautions, l’idéologie : les chaînes de raisons, de concepts et finalement d’images que les générations d’alors se transmettaient à seule fin de justifier le plus efficacement possible un ordre donné en le fondant sur une transcendance. Il fallait que ce qui avait politiquement réussi durât un maximum de temps, sinon une éternité : Roma aeterna…là, c’est de la philosophie qu’il faut tenir compte, ou Mais plutôt des philosophes, puisque Rome, avec son effrayant génie de l’adaptation, a su les mettre avec le reste au service de son hégémonie. J’ai observé avec plaisir que les historiens d’aujourd’hui font un effort remarquable en ce sens, alors que les historiens de la pensée antique, indépassables dans l’art d’exposer la génération, la vie et la mort des grands systèmes, en restent trop souvent, à de rares exceptions près, à ce qu’ils ont retenu d’histoire romaine au temps de leurs années de lycée.
* * *
Tel serait donc mon propos. Cela dit, je serais atterré qu’on me prêtât la prétention de présenter ici le livre idéal qui suffirait à tout : « Prenez et lisez, etc. » Par tous les dieux ! Il faudrait être paranoïaque ou à peu près inculte. Plus modeste infiniment est mon intention : offrir quelque chose comme une approche de la Rome antique. Je la destine non point à mes collègues spécialistes, qui n’en ont aucun besoin, mais à tous ceux qui auraient envie de prendre une vue cavalière sur ces douze siècles qui préludent à notre propre civilisation. J’ai songé aussi à tous ceux qui voudraient rafraîchir leurs connaissances, estompées par le temps, et qui constatent à l’occasion d’un roman, d’un film, d’une émission télévisée, qu’ils ne savent plus au juste qui était qui, et qui a bien pu faire quoi et dans quel contexte. C’est tout. Voilà pourquoi j’ai essayé d’être aussi complet que possible, et le moins ennuyeux qu’il se pouvait. L’ampleur du sujet, la façon dont j’ai décidé de le traiter, le ton que j’ai choisi d’adopter, tout cela me condamne au survol. Je ne pouvais guère offrir au lecteur qu’une sorte de promenade aérienne lui permettant tout juste de se repérer ans les espaces et les temps romains. On estimerapeut-êtrequej’ai fait à laphilosophie la
part trop belle, plus large en tout cas qu’il ne sied dans un livre d’histoire. À y regarder de plus près, en découvrira peut-être que cette manière de faire donne au lecteur plus d’espace pour déployer sa propre pensée. Et puis, il me faut bien avouer que cela tient aussi à mon itinéraire personnel. De longues années passées à enseigner, dans leur contexte historique, les grandes philosophies en usage dans le monde romain, m’ont conduit à m’intéresser chaque jour de plus près à ce qui se passait à Rome et dans ce monde dont je prétendais justement restituer la pensée. Bref, parti pour « faire de la philosophie », ce qui était mon métier, j’ai dû « faire de l’histoire », ce qui était le métier des autres. Mes trois précédents ouvrages ont ainsi tenté de mettre en lumière la présence, plus ou moins visible, de laphilosophia tout au long des siècles de l’époque dite impériale. Il se peut, bien sûr, que, me risquant dans pareille aventure, j’aie encouru la double disgrâce d’apparaître trop philosophe aux yeux des historiens et trop historien aux yeux des philosophes. Un scrupule me venait parfois : ne m’étais-je pas mis dans la situation de ce monsieur qui se prévalait d’avoir, dans sa jeunesse, battu un champion de boxe et un champion de billard – et qui passait sous silence le fait qu’il avait battu le champion de boxe au billard et le champion de billard à la boxe ? Les universitaires se font rarement des cadeaux. Féroces gardiens de leurs territoires respectifs, ils souffrent facilement de ce que j’appellerai le complexe des Hespérides : « Ne jardinez pas… » Mais ce que les uns et les autres ont bien voulu dire et écrire de mes trois précédents essais « interdisciplinaires » m’aurait plutôt rassuré. Si bien que l’âge me permettant à présent de reléguer au tout dernier plan de mes soucis les aigreurs d’école – si tant est que je m’en sois jamais beaucoup ému –, je me suis laissé une dernière fois séduire par ce projet qu’on me soumettait : écrire une approche de la Rome antique dans son ensemble. En somme, de Romulus tout court à Romulus Augustulus, du lever du jour à la nuit tombée. Cela devait être rédigé aussi simplement que possible, comme une histoire qu’on raconte, afin que tout être raisonnable pût y avoir accès, et peut-être même y trouver plaisir. Une introduction, pas davantage, à la Rome antique, que le lecteur poursuivrait à son gré pour peu que l’envie lui en prenne au cours de ces pages. L’initiative en revient à Jacques Jourquin, qui a su m’y décider alors que je renâclais, comme le vieux Parménide mis en scène par Platon, devant l’idée « de traverser à la nage cet immense océan de discours ». Il en partagera donc amicalement les hasards. Après tout, la chose valait d’être tentée. Car, oui, décidément, « si Rome m’était contée… » Pour son confort et sa sécurité, le lecteur dispose en fin de volume d’une bibliographie pédagogique, de cartes, d’un index des personnages antiques, assortis chaque fois des dates indispensables. Nous éviterons ainsi les parenthèses, les renvois, les sous-sols et autres impedimentaalourdiraient sans profit pour qui personne un volume de ce genre. Mars 1987 Contrairement à ce qu’on pourrait penser, rien ne bouge aussi vite que nos connaissances sur le monde antique, parce qu’elles reposent en partie sur des conjectures qu’une découverte peut nuancer – ou périmer – du jour au lendemain. Soucieux de faire bénéficier le lecteur des derniers développements de l’érudition au
cours de ces quelques années, j’ai entièrement revu et remanié la présente édition, et j’en ai renouvelé la bibliographie.
Rueil-Malmaison, avril 2002