Histoire de la tour de Nesle

Histoire de la tour de Nesle

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Français
284 pages

Description

Le beau drame d’Alexandre Dumas a rendu populaire le nom de cette forteresse féodale qui, construite pour défendre Paris, ne servit longtemps qu’à abriter l’orgie, la débauche et le crime. Elle dressait sa sombre silhouette au bord de la Seine, sur l’emplacement qu’occupe le palais de l’Institut. Souvent, le bourgeois attardé sur le Pont-Neuf, en voyant à travers la nuit luire, comme les yeux de la luxure, les fenêtres de cette tour où chantaient de joyeux convives en attendant que se fissent entendre les cris de détresse et les râles des mourants, précipitait le pas, effaré, tremblant et rempli d’une superstitieuse terreur.

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Date de parution 24 novembre 2016
Nombre de lectures 1
EAN13 9782346127214
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

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MARGUERITE DE BOURGOGNE.
Paul de Couder, Léon Marcy
Histoire de la tour de Nesle
HISTOIRE DE LA TOUR DE NESLE
Le beau drame d’Alexandre Dumas a rendu populaire l e nom de cette forteresse féodale qui, construite pour défendre Paris, ne ser vit longtemps qu’à abriter l’orgie, la débauche et le crime. Elle dressait sa sombre silho uette au bord de la Seine, sur l’emplacement qu’occupe le palais de l’Institut. So uvent, le bourgeois attardé sur le Pont-Neuf, en voyant à travers la nuit luire, comme les yeux de la luxure, les fenêtres de cette tour où chantaient de joyeux convives en a ttendant que se fissent entendre les cris de détresse et les râles des mourants, pré cipitait le pas, effaré, tremblant et rempli d’une superstitieuse terreur. Il murmurait en frissonnant : — Demain la Seine rejettera quelque cadavre. e La tour de Nesle était, au XIV siècle, un des monuments importants de Paris, un d e ceux qui accusent le mieux le côté sombre et sinist re de l’architecture féodale. Son nom éveille le souvenir de sanglantes légendes et a conservé le privilége de surexciter la curiosité populaire. Cette histoire de la tour de Nesle, plus tragique, plus étonnante, plus romanesque que les œuvres d’imagination les plus invraisemblab les, est pourtant authentique. Nous lisons dans un des livres de Brantôme, parlant de la reine qui se tenait à cette tour : « Là, elle faisait le guet aux passants, et ceux qu i lui plaisaient et agréaient le plus, de quelque sorte de gens que ce fussent, les faisai t appeler et venir à elle et, après en avoir tiré ce qu’elle en voulait, les faisait préci piter du haut de la tour en bas, dans l’eau. La plupart de Paris l’affirment, et il n’y a personne qui ne le dise en montrant la tour. » Enfin, nous avons le témoignage de Villon qui, dans une de ses meilleures pièces, après avoir mélancoliquement passé en revue toutes les choses et toutes les grandes figures du passé que le temps fait disparaître, s’é crie :
Semblablement où est la royne Qui commanda que Buridan Fût jeté dans un sac en Seine ?... Mais où sont les neiges d’antan ?
La tour de Nesle a sa célébrité terrible comme la B astille ; celle-ci engloutissait dans ses cachots les victimes du despotisme ; celle-là f aisait disparaître les instruments de la luxure royale. Sur leur emplacement s’élèvent deux monuments qui e n sont en quelque sorte l’expiation. La Bastille a cédé la place à la colonne de la libe rté. La tour de Nesle, temple des plaisirs barbares, gro ssiers et cruels, a vu s’élever sur ses assises le palais des lumières et de la civilis ation. Mais avant de raconter ces scènes où le vin et le s ang coulent à flots, où les agonies succèdent aux voluptés, nous allons conduir e le lecteur loin des bords de la Seine, au sein de cette vieille province de Bourgog ne, théâtre des joyeuses vendanges et berceau de celle dont les amours et le s crimes devaient prêter à la vieille tour de Nesle une funeste célébrité.
I
e La cour de Bourgogne au XIV siècle. — Trompeuses apparences. — La princesse, le page et l’astrologue. — L’amour et la prison. — Une fille coupable et un père crédule. — Une nuit orageuse. — La fille parricide.
Rien n’égalait le faste, l’éclat et la galanterie d e la cour de Bourgogne au e commencement du XIV siècle ; ce n’était que fêtes, chasses, tournois, carrousels, etc., où se faisaient admirer les plus jolies dames et damoiselles de la chrétienté, et les chevaliers les plus renommés par leurs exploits guerriers et leurs galantes conquêtes. Ce n’était pas que le duc Robert II, déjà vieux, pr it une grande part à ces plaisirs bruyants, mais sa fille bien-aimée, Marguerite, qui passait pour une des plus belles princesses de son temps, était l’âme de cette éléga nce, de cette galanterie, de ce faste inouï jusqu’alors. Marguerite n’avait que dix-sept ans, et il n’était pas un chevalier qui n’eût dix fois joué sa vie pour un regard de ses grands beaux yeux noirs veloutés où se reflétaient toutes les ardeurs de son cœur et la flamme de ses désirs. Pourtant ces poursuivants d’amour, même les plus hardis, en dépit de la légèr eté des mœurs, qui encourageait les plus audacieuses tentatives, étaient contenus p ar Marguerite dans les bornes du plus profond respect, et tous juraient par la beaut é et la vertu de la princesse : c’était un ange de candeur et de pureté, une véritable vierge immaculée. Sous ce dernier rapport, deux hommes seulement sava ient à quoi s’en tenir : l’un était Buridan, page de Robert II : il était du même âge que Marguerite ; il avait été élevé près d’elle, tous deux s’étaient d’abord aimé s sans le savoir ; puis ils avaient lu dans le cœur l’un de l’autre, et Marguerite s’était donnée à son amant avec tout l’emportement d’une femme dans le cœur de laquelle couvaient les passions les plus violentes, un amour ardent du plaisir et une force de volonté qui ne connaissait point d’obstacles. L’autre de ces deux hommes auxquels la jeune princesse s’était révélée tout entière était un Italien nommé Orsini, espèce d’astrologue médecin ou plutôt de mire,on appelait les guérisseurs de cette époque, et qui jouissait d’un grand comme crédit à la cour de Bourgogne à raison de quelques cures heureuses. Marguerite avait fait de cet Italien non-seulement son confident, ma is encore le ministre de ses volontés et de ses plaisirs. Souple, liant, insinua nt, Orsini s’était prêté à toutes les volontés, à toutes les fantaisies de la jeune princ esse, qui payait généreusement ses services, et qui promettait de les payer plus génér eusement un jour. Sa qualité de médecin lui permettant de pénétrer partout, il s’ét ait fait sans scrupule messager d’amour : c’était lui qui favorisait l’entrevue des jeunes amants, lui qui éloignait les indiscrets et détournait les soupçons, lui qui, plu s d’une fois, avait ouvert à Buridan la porte de la chambre de Marguerite, lui qui avait ve illé à cette porte pour empêcher toute surprise. Cependant, malgré son audace et son adresse, Orsini n’était pas tranquille sur les suites de cette intrigue. Le duc Robert tenait fort à son médecin ; il croyait à l’astrologie ; mais il était jaloux de son autorité , sévère jusqu’à la cruauté, et il n’eût fait aucune difficulté d’envoyer maître Orsini au gibet s’il eût seulement soupçonné le genre de services que cet habile homme rendait à sa peu chaste fille. L’adroit Italien pensait quelquefois à cela, et il cherchait vaineme nt une heureuse issue à cette liaison. Un jour qu’il se promenait dans les jardin s du palais en songeant à cette grave affaire, il se trouva, au détour d’une allée, face à face avec le jeune page, qui paraissait lui-même en proie à quelque grave préocc upation.  — Qu’avez-vous donc, seigneur Buridan ? lui demand a-t-il avec une familiarité autorisée par leur position réciproque.
— J’ai, maître Orsini, que, sans être, comme vous, astrologue, je flaire du malheur dans l’air. — Belle découverte ! comme si nous ne faisions pas tout ce qu’il faut pour qu’il en soit ainsi !... Mais y aurait-il donc quelque chose de particulièrement menaçant ? — Il y a, maître, qu’on parle de guerre, et que j’ai mes éperons à gagner. — Diable ! j’aimerais mieux qu’on restât en paix ; car, moi, j’ai ma fortune à faire. — Laquelle est en bon chemin, j’imagine ? — Pas tant que la vôtre, messire. — En amour, c’est vrai.  — Et en toute autre chose, messire Buridan. La pri ncesse est généreuse, mon jeune ami ; mais le duc, son père, est avare, et, à moins d’un miracle, il ne résultera de tout cela chose bonne ni pour vous ni pour moi. Mais, tenez, voici la princesse Marguerite qui vient de ce côté, et qui a l’air tou t aussi soucieux que nous ; son visage a pâli, le feu de ses yeux s’est assombri. Marguerite, en effet, était en proie à une grande a gitation.  — Buridan, c’est vous que je cherche, dit-elle d’u ne voix atterrée en arrivant près des deux autres personnages. Restez, maître Orsini : ce que j’ai à dire vous regarde aussi, et, plus que jamais, nous avons besoin de vo s conseils. — Ame de ma vie ! s’écria Buridan, seriez-vous men acée de quelque malheur ? — Jugez-en, ami : il faut nous séparer pour ne nou s revoir jamais ! — Nous séparer !... — Tout à l’heure : il y va de votre liberté, de vo tre vie peut être ? — Eh ! ma liberté, mon sang, ma vie, tout cela n’e st-il pas à vous, Marguerite ? Qui donc oserait menacer ces biens qui sont vôtres ?  — Le seul qui le puisse oser impunément, le duc, m on père. Je ne sais ce qui est arrivé, qui nous a trahis ; mais il sait notre amou r. Appelée près de lui tout à l’heure, je l’ai trouvé tremblant de colère. Aux premiers mots qu’il m’a adressés, j’ai compris qu’il savait tout. Nier était impossible ; j’ai cru mieux réussir à conjurer l’orage en faisant appel à son cœur, et j’ai fait des aveux complets...  — Miséricorde ! s’écria Orsini, c’est donc par la potence que Vous allez récompenser mes services !  — Rassurez-vous, Orsini ; votre nom n’a pas été pr ononcé, et ces services dont vous parlez, le duc ignore que vous les avez rendus . C’est contre vous, mon Buridan, qu’est allumée sa colère ; contre vous et contre mo i-même, et il faut qu’elle soit bien terrible, puisque je n’ai pu le fléchir. En m’enten dant parler d’hymen, son orgueil s’est soulevé, et il a juré ta mort, ami !... Pars donc, pars sur-le-champ ; tu n’as d’autre moyen de salut, et c’est pour que tu en Uses que je ’ suis accourue vers toi, malgré la défense formelle qui m’a été faite de sortir de che z moi, en attendant qu’on me conduise au clôitre où je dois expier mon amour.  — Dans un cloître ! Ma Marguerite bien-aimée passe r ses jours derrière une lugubre grille !... Ne sentez-vous pas que cela ne peut arriver que lorsque la dernière goutte de mon sang aura coulé ?... Moi, je fuirais quand Marguerite est menacée !... Et c’est elle, c’est Marguerite, qui me croit capable d’une telle lâcheté !... — Messire, interrompit froidement Orsini, ne tourm entez donc pas ainsi la garde de votre épée. En pareille affaire, le courage ne gâte rien ; mais l’emportement peut tout perdre.  — Orsini ! auriez-vous trouvé un moyen de salut ? demanda la princesse en saisissant une des mains de l’Italien... Oh ! parle ! parle donc !... Tu aimes l’or : eh bien ! je te donnerai de l’or ! Si je n’en ai point , j’en trouverai ; mais parle, parle, au
nom de Dieu !  — D’abord, est-il bien certain que monseigneur le ignore la part que j’ai prise à toute cette affaire ? — J’en fais le serment : le nom d’Orsini n’a pas é té prononcé. — Cela étant, il n’y a rien de mieux à faire que d e rester tranquilles et d’attendre les événements. — Mais Buridan va être jeté en prison ! — Eh bien ! est-ce que cela ne vaut pas mieux que de se faire tuer ? Il n’y a qu’un lieu d’où il soit impossible de sortir, c’est la to mbe. Les grilles, les verrous, ne sont que jouets imaginés pour épouvanter les enfants. — Tu le sauveras donc ? — Ne lui ai-je pas fait franchir des obstacles plu s difficiles ? — Et moi, si l’on m’enferme dans un cloître ?  — On ne fera point cela ; mais, quand on le ferait , qu’importe, pourvu que je n’aie rien perdu des bonnes grâces de mon seigneur ?  — Bien, bien ! je te comprends, Orsini... Prends c ette bourse : que ton génie te reste fidèle, et l’or ne te manquera pas. — Donc ! si l’on m’arrête ? demanda Buridan. — Vous vous laisserez arrêter, messire. — Et si l’on m’enferme dans un couvent ? demanda M arguerite.  — Noble damoiselle, il faudra vous y laisser mettr e, et compter, pour en sortir, sur votre humble serviteur. Laissez donc marcher les év énements, et soyez sûrs qu’ils ne suivront d’autre marche que celle qu’Orsini leur au ra tracée. Confiants dans l’habileté de l’astrologue, les aman ts se séparèrent et rentrèrent au palais chacun de son côté. Une heure après, Buridan était prisonnier ; mais en même temps Orsini arrivait près du duc, qui l’avait fait appeler.  — Je souffre, mire ! cria le souverain en aperceva nt l’astrologue, et j’ai grand’peur qu’ici votre science soit en défaut !  — Rassurez-vous, monseigneur, répondit Orsini ; le s maladies de l’âme ne me sont, pas plus inconnues que celles du corps, et ce n’est pas sans fruit que je lis aux astres.  — Ah bien ! je te reconnais là, maître ! Tu vas do nc me dire la cause du mal et le remède ?  — Et pourquoi ne vous dirais-je pas cela, monseign eur ? ai-je donc à faire mes preuves de dévouement ? — Non, Orsini, tu n’as plus de preuves à faire. Ma is puisque les astres t’instruisent si bien des, choses de ce monde, je n’ai rien à te dire et j’attends tes conseils.  — Et pour justifier cette confiance, je vous dirai , monseigneur, que le cœur d’une femme est bien fragile, bien fantasque surtout, et que ce qu’il adore aujourd’hui, on peut s’attendre à le lui voir délaisser demain. — Vrai Dieu ! Orsini, tu mets tout d’abord le doig t sur la plaie. — Et c’est pour cela, monseigneur, que je puis vou s dire que le mal n’est pas aussi grand que vous l’imaginez, et que vous auriez tort de faire un éclat qui, loin de remédier à quelque chose, achèverait de tout gâter. Que veux-tu dire ? J’aurais dû peut-être laisser fa ire ce page insolent... Je le tiens, et il payera cher sa félonie... Quant à l’autre cou pable...  — Seigneur, je vous en conjure, ne vous laissez pa s maîtriser par la colère. La princesse Marguerite, en s’avouant coupable, n’a po int dit la vérité : elle n’a agi ainsi que dans l’espoir de vous disposer à une union impo ssible. Laissez à la lumière le
temps, de se faire. — Vous êtes sûr de ce que vous dites, mire ? — Très-sûr, monseigneur. Ce n’est pas à moi que l’ on cache aisément la vérité. — J’attendrai donc ; mais l’insolent Buridan reste ra en prison. Orsini se contenta donc de ce premier succès, et il s’empressa d’en instruire Marguerite, laquelle, par les soins de l’adroit et audacieux Italien, put pénétrer près du jeune page afin d’adoucir pour lui les ennuis de la captivité. Les choses tournèrent comme l’astrologue l’avait pr évu : Marguerite rétracta ses aveux et, rentra en grâce près de son père, qui l’a imait trop pour n’être pas disposé à la croire innocente, et Buridan resta en prison, d’ où le duc ne voulait le laisser sortir que pour prendre part à une expédition militaire qu ’il projetait ; mais la captivité continua à lui être douce ; car la contrainte n’ava it fait qu’enflammer davantage le cœur, de Marguerite, et les amants ne se quittaient presque pas. Tout allait donc bien grâce au génie d’Orsini : le page espérait se distinguer à la guerre, et mériter par ses exploits la main de son ardente maîtresse ; Orsini continuait à servir de tous ses moyens la princesse, qui, de s on côté, mettait tout en œuvre pour se procurer de l’or afin de satisfaire l’avidité de ce ministre de ses volontés et de ses plaisirs. Un soir, Buridan voit entrer dans sa prison l’astro logue, qui, sans autre préambule, lui dit :  — Jetez votre manteau sur. vos épaules, messire, e t suivez-moi sans perdre un instant. — Suis-je donc libre ? — Je ne sais, niais geôlier et gardiens dorment et dormiront au moins jusqu’au jour. Ce n’est pas à moi à décider du reste ; Partons. Le page ne se le fit pas répéter : il arriva bientô t près de Marguerite, qui l’attendait avec impatience, et qui se jeta tout éplorée dans s es bras dès qu’Orsini se fut retiré pour veiller à ce que le tête-à-tête ne fût point troublé. — Ami, lui dit-elle, c’est aujourd’hui qu’il faut fuir ou mourir ensemble !  — Fuir, Marguerite ! fuir quand la guerre va comme ncer ? alors que je puis conquérir par mon épée l’ange bien-aimé qui m’a don né son cœur ?  — Il ne faut plus penser à tout cela, mon Buridan ; un mot va faire évanouir ces beaux rêves : je serai bientôt mère — Dieu puissant ! aurais-je mérité tant de bonheur ?...  — Oh ! mon bien-aimé, ne t’aveugle pas ainsi : tou te la vérité sera bientôt connue de mon père ; Orsini, lui-même, malgré toutes les r essources de son art et de son esprit, s’avoue impuissant à détourner ce coup terr ible. Le duc sera implacable dans sa vengeance... que du moins elle n’atteigne que mo i ! — Cet homme est-il donc sans entrailles ? — J’ai tout fait pour le fléchir ; dans l’espoir d e réussir j’avais caché à tous, même à toi, ami, la dangereuse position où je me trouve. T out a été inutile, et dans quelques semaines, dans quelques jours peut-être, se rompra le fil qui tient la foudre suspendue sur nos têtes.  — Partir, ma Marguerite ! te quitter quand un si g rand danger te menace ! livrer sans défense la bien-aimée de mon cœur à la fureur de cet homme que je voudrais chérir et qui m’oblige à le délester !... Marguerit e, j’ai un cœur pour t’aimer et un bras pour te défendre.  — De grâce, ami, calme-toi, Fuis, je t’en conjure : je mourrai contenté quand je t’aurai sauvé.
L’entretien se prolongea ainsi pendant quelques, he ures ; mais, loin de disposer le jeune page à renoncer à s’a belle maîtresse, il ne faisait qu’exciter sa passion. Lorsque Buridan s’éveilla, Marguerite l’enveloppait de ses bras amoureux ; les beaux cheveux de la jeune princesse flottaient sur ses épaules nues ; son visage était pâle et des larmes amères tombaient, de ses yeux, e ncore tout pénétrés de langueurs voluptueuses. Qu’elle était belle et qu’elle était séduisante à voir, l’ardente tigresse ! Le jeune page, bien qu’il se fût abreuvé à pleine c oupe aux flots enivrants de la volupté, sentit ses membres envahis par une nouvell e flamme et tout son corps frissonnant. — Qu’as-tu ? pourquoi ce regard mouillé de larmes ? s’écria-t-il.  — Je pleure sur notre amour qui va se briser... Je pleure sur toi que cet amour a livré aux fureurs d’un père dénaturé... Je pleure s ur le fruit de tes baisers, doux être adoré qui le jour peut-être que pour être livré aux assassins payés par, le duc... Je pleure sur moi, sur ma jeunesse qui va s’éteindre d ans un cloître, peut-être dans la mort, car je ne survivrai pas à tous ces malheurs.  — Horreur ! s’écria Buridan, que faire ! ah !. pou r te sauver toi et notre enfant, je suis prêt — Et Je sais-je !.... j’ai la tête perdue. Il y a des moments où il me prend des idées folles ! Pour te conserver, mon Buridan, pour, être à toi, toujours à toi.... je suis capable de tout, même d’un crime. Et en prononçant ces mots, Marguerite eut un éclair sinistre dans les yeux et sa voix devint stridente. — Que veux-tu dire ! fit le jeune page en tressaillant.  — Ah ! si tu m’aimais comme je t’aime.... si tu ét ais bien résolu à défendre mon bien le plus cher, ta vie, Buridan, la vie de ta Ma rguerite, la vie de notre enfant... — Eh bien...  — Ah ! évite-moi l’horreur d’achever, ma pensée... et pourtant s’il est infâme de souhaiter la mort d’un père.... on est plus infâme encore d’exposer à la mort son enfant... — Marguerite, tu m’épouvantes !.... — Et il dit qu’il m’aime ! ricana la jeune fille. Va... après m’avoir perdue, laisse-moi livrée à la vengeance... à la fureur... — De ton père... — De notre bourreau. Fuis... abandonne-moi... puis que moi seule ai le courage que donne l’amour. Et pourtant ton devoir est de me déf endre, de te défendre toi, de défendre ton enfant !... Si tu voulais, Buridan, il serait encore de beaux jours pour nous... Je serais reine demain, maîtresse de mou co rps et de mon âme... Mais tu trembles... et au lieu de porter cette couronne duc ale que je voudrais y placer, demain ta tête roulera sous la hache du bourreau. — Marguerite ! — Mourir... quand on est jeune et belle, reprit la jeune princesse avec une sombré amertume, car tu me dis que je suis belle, mourir q uand on a le cœur. plein : d’amour, car je t’aime, mon Buridan, et Marguerite étreignit dans ses bras convulsifs. le jeune page enivré, éperdu, frémissant... Ah ! sauve-nous, sauve-moi, puisqu’il n’est pas ton père, à toi...  — Qui.... oui ! tu as raison ; que m’importe à moi la mort de cet homme.... une arme ! oh ! donne-moi une arme, puisqu’on m’a arrac hé mon épée. — Eh bien, prends ce poignard. Le page s’empara du fer parricide.