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Histoire des Khmers

De
320 pages
L'Histoire des Khmers est l'Histoire du peuple cambodgien. Ce peuple dont on situe l'origine dans le continent indien a sa propre langue, sa propre écriture, ses propres croyances qui ne sont ni le bouddhisme ni le brahmanisme. Les monuments d'Angkor, dont l'auteur apporte une signification claire et complète sur le plan symbolique et architectural, témoignent de l'influence brahmanique.
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HISTOIRE DES KHMERS

ou L'Odyssée du peuple cambodgien

<9L'Harmattan, 2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.Iibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.ft harmattanl@wanadoo.ft ISBN: 978-2-296-07365-4
EAN : 9782296073654

Toan THACH

HISTOIRE DES KHMERS

ou
L'Odyssée du peuple cambodgien

L'Htmattan

Recherches Asiatiques Collection dirigée par Philippe Delalande
Dernières parutions

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ancienne, 2008. Michel BOIVIN (dir.), Les ismaéliens d'Asie du sud, 2008. Michel NAUMANN et Fabien CHARTIER, La Guerre d'indépendance de l'Inde 1857-1858, 2008. Cyril BERTHOD, La Partition du Bengale, 2008. Jean-Marie THIEBAUD, La Présence française au Japon, du 'Xv! siècle à nos jours, 2008. Ami-Jacques RAPIN, Opium et société dans le Laos précolonial et colonial, 2007. Louis AUGUSTIN-JEAN et Florence PADOVANI (dir.), Hong Kong: économie, société, culture, 2007. Gérard Gilles EP AIN, Indo-Chine, une histoire coloniale oubliée, 2007. François ROB INNE, Prêtres et chaman es, métamorphoses des Kachin de Birmanie, 2007. lm FRANÇOIS, La question cambodgienne dans les relations internationales de 1979 à 1993, 2006. Jeong-1m HYUN, Corée, la transition vers la démocratie sous la pression étudiante dans les années 1980, 2005. Jean-Marie THIEBAUD, La présence française en Corée de la fin duXVIIIème siècle à nos jours, 2005. Amaury LORIN, Paul Doumer, gouverneur général de
l 'Indochine(J 897-1902), 2004.
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Philippe GRANDJEAN, L'Indochine face au Japon 1940
1945,2004. Pascale COULETE, Dire la prostitution en Chine: terminologie et discours d'hier à aujourd'hui, 2003 Éric GUERASSIMOFF, Chen Jiageng et l'éducation, 2003. Jean DEUVE, Le Royaume du Laos 1949-1965,2003. Pascale BEZANCON, Une colonisation éducatrice ?, 2002.

A ma petite fille
Cécilia Devi

« Un peuple qui ne cultive pas sa mémoire» « est un peuple en péril»
Michaëlle Jean Gouverneur Général du Canada

AVANT PROPOS

A propos du Cambodge, Alain Forest (I) écrivait ainsi en 1992 : « il est un des rares pays dont on croit qu'il est bien connu alors qu'en réalité on n'en connaît presque rien, dont on pense qu'il suffit d'aimer pour bien le connaître et dont il semble que tout le monde puisse du jour au lendemain s'ériger en spécialiste» ! On ne saurait mieux dire. Les études concernant le Cambodge sont nombreuses et considérables. L'œuvre de l'Ecole Française d'Extrême-Orient ou EFEO est immense et mérite plus qu'un grand hommage. Il est cependant indéniable que ce sont les monuments d'Angkor, une des merveilles du monde, une de ces œuvres exceptionnelles de l'humanité qui frappent le plus l'imagination. Mais Angkor est aussi d'inspiration culturelle hindoue. Très vite on pense que tout vient de l'Inde. C'est dans cet esprit que Georges Coedès écrivait: « le Khmer doit tout à l'Inde et on peut dire qu'il est un Phnong hindouisé» (2). Autrement dit, sans l'apport hindou, les Khmers étaient restés à l'état de « Phnong » c'est-à-dire toujours selon G. Coedès «ils en sont restés au stade de l'organisation tribale: ils règlent leurs différends en suivant une coutume orale, ils n'ont pour religion qu'un animisme assez grossier, ils ne possèdent pas de caractères pour écrire leur langue, etc ». Tout le monde sait pourtant qu'au moment le plus fort de la période

(I) AIain Forest: Le culte des génies protecteurs au Cambodge. L'Harmattan. Paris 1992, p. 6. (2) Georges Coedès: Les Etats hindouisés d'Indochine et d'Indonésie. De Boccard, Paris 1989. I èreédition, p.4.

hindouiste il existe des inscriptions en« vieux khmer» à côté des inscriptions sanscrites indiennes introduites en l'état par les Hindous et ceci pour ne parler que de l'écriture. On connaît peu les Khmers et le Pays khmer. Les tendances réductrices de certains auteurs ne contribuent guère non plus à cette compréhension. Pourtant la personnalité propre du Khmer existait bien avant l'arrivée des Hindous, la culture propre du Khmer avec sa langue et son écriture, ses pensées et ses croyances, ses coutumes et ses traditions existait bien avant l'hindouisation. Elles continuent encore à exister de nos jours car comme disait très justement Claude Jacques (3) : «les Khmers n'ont jamais abandonné leurs coutumes ». On connaît bien l'art khmer. Mais connaît-on vraiment sa signification et son symbolisme? Existe-t-il vraiment un mystère qui entoure ces grandioses réalisations? Il semble bien que non si l'on prend la peine de connaître et les pensées et les évolutions des croyances khmères. Une mauvaise interprétation des faits historiques nuit gravement à l'Histoire elle-même. Par ce modeste ouvrage et loin de vouloir interpréter les faits, nous essayons d'apporter un éclairage sur cette partie méconnue ou inconnue des Khmers. Pour les Khmers eux-mêmes, il nous semble pour le moins anachronique qu'ils continuent à apprendre que leur première reine connue de l'Histoire s'appelle «Liv Yi» alors que la réalité est tout autre. Il nous semble bien anormal qu'ils considèrent toujours que les cinq sommets d'Angkor Vat, le monument le plus cher dans leur cœur et qui figure sur leur drapeau national, représentent les sommets du mont Méru ou simplement les indications des cinq directions de l'espace alors que la vérité est parfaitement ailleurs. A eux nous dédions ici quelques pages de vérité pour la connaissance de leur identité propre et pour la connaissance de leur propre pays. René Descartes, plus joliment, disait: «connais-toi toi-même ». Aux Khmers nous avons aussi la conviction de leur rendre une certaine justice, une certaine dignité et une certaine fierté qu'ils n'ont jamais déméritées.

(3) Claude Jacques et Michaël Freeman: Angkor, Résidences des Dieux. Editions Olizane 1997. 10

CHAPITRE

1

LES KHMERS

Qui sont les Khmers? Pourquoi s'appellent-ils les Khmers? On sait que les Français sont les habitants de la France et que les Chinois sont les habitants de la Chine. De même les Cambodgiens sont les habitants du Cambodge. Mais le problème se pose lorsqu'on dit que les Cambodgiens sont des Khmers! Pour être exact «Khmer» est le nom indigène ou le vrai nom pour désigner le Cambodgien. C'est son nom originel, son nom consacré depuis les origines de son Histoire. Les Khmers sont issus du peuple munda (*), peuple aborigène de l'Inde. Après une longue période de migration, ils s'installaient dans toute la Thaïlande actuelle, toute la région du moyen et du bas Mékong jusqu'à la Mer de Chine. Ils avaient un régime matriarcal très systématisé. C'était la mère qui dirigeait tout et tout était dirigé au nom de la mère. Et tout a été fait aussi pour imposer la suprématie de la mère. C'était dans cette idée d'imposer le système matriarcal que l'on désignait les citoyens du pays sous le nom de «Khmers» qui signifie simplement celui qui est subordonné ou soumis à l'autorité de la mère. En effet dans « khmer» il y a le mot Mé qui veut dire « mère» et khmer vient de kh + Mé@ avec sa signification que l'on a vue et ceci d'après les linguistes khmers.

(*) Voir Chapitre 2: Origine des Khmers.

Le Pays des Khmers (**) s'appelle aussi Srok khmer et les habitants du Pays des khmers sont donc les Khmers. Le nom de Cambodgien vient du français Cambodge, lui-même venu de l'anglais Cambodia et l'anglais Cambodia est venu du sanscrit « Kambuja ». Celui-ci est le nom d'un royaume à population khmère formé par le nord-est de la Thaïlande, la moitié sud du Laos et une partie du nord du Cambodge actuel et dont la capitale au VIè siècle était la cité de Bhavapura située dans la région de Vat Phu au sud du Laos. Selon la légende ce royaume était fondé par le brahmane Kambu d'où le nom de Kambujal qui veut dire le Pays des «descendants de Kambu ». Le Kambuja était connu en Chine sous le nom chinois de Tchen-La ou Zhen La. En khmer et phonétiquement Kambuja est aussi Kampuchéa. Alors certains avaient voulu donner aux Khmers le nom de « Kampuchéans» ce qui est sûrement un contresens car c'est Kambu qui descend des Khmers mais les Khmers ne descendent pas du brahmane Kambu. Le terme de Khmer-krom signifie Khmer d'en bas, krom veut dire « en bas ». Les Khmers-krom sont des Khmers qui vivent dans la région du bas Mékong c'est-à-dire à l'aval du fleuve par rapport par exemple aux habitants de Phnom-Penh qui sont en amont. Par la suite et par extension, le terme de Khmer-krom désigne tous les Khmers occupant toute cette partie maritime du Pays khmer depuis le nord de Saïgonjusqu'à la ville de Càmau au sud. Ce territoire était connu au XIXè siècle sous le nom de Cochinchine française. Il était complètement détaché du Pays khmer en devenant le Sud Viêt-Nam à l'occasion de la création des Etats Associés de l'Indochine par l' Assemb lée Nationale française en 1949. Depuis cette date les Khmers-krom sont malgré eux simplement les Khmers du Viêt-Nam. Par opposition au Khmer-krom, le roi Norodom Sihanouk a créé le terme de Khmer-leu c'est-à-dire le Khmer « d'en haut» pour désigner les nombreux peuplades vivant dans les hautsplateaux du nord-est du Pays khmer. Ce sont des populations d'ethnies diverses comme les Phnong, Stieng, Radé, Kui, etc. Il

(**) En khmer le phonème « kh » qui se prononce khe avec le son ~ français a un caractère péjoratif. On l'applique généralement à quelqu'un par condescendance. 1. Kambuja veut dire exactement « né de Kambu », avec ja = né. 12

n'est pas certain que ces habitants apprécient outre mesure leur appellation de Khmers-leu car ils ne se considèrent pas du tout comme des Khmers, même s'ils appartiennent à leur origine au groupe khmer-môn et bien qu'ils vivent sur des territoires administrés par des Khmers. Entre le Khmer-krom d'en bas et le Khmer-leu d'en haut il y a aussi le Khmer-kandal ou Khmer du milieu (kandal = milieu) pour désigner d'une manière générale tous les Khmers du Cambodge. Il faut reconnaître que ce terme n'est pas adopté par le peuple et il est très peu usité. Le «Khmer-doeum » a beaucoup plus de succès; il désigne le Khmer ancien ou Khmer aborigène ou encore Khmer d'origine car doeum veut dire source ou origine. On reconnaît comme Khmers-doeum les Khmers qui habitent souvent dans des villages isolés et auxquels on attribue une origine authentiquement khmère. Dans les années 1950-1960, Norodom Sihanouk avait créé aussi d'autres noms de Khmers en fonction d'un critère religieux ou politique et non pas ethnique. Ce sont:
les Khmers-islam. les Khmers-rouges. les Khmers-bleus.

Les Khmers-islam ne sont pas comme on aurait pu le penser des Khmers pratiquant la religion islamique mais il s'agit des citoyens de l'ancien royaume du Champà situé dans le centre du Viêtnam et qui étaient venus s'installer au Pays khmer après la disparition de leur pays en 1693. Les Khmers-islam sont en fait des gens d'ethnie chàm d'origine malayo-indonésienne. Les Khmers-rouges sont des Khmers ayant opté pour l'idéologie communiste. Ce sont politiquement les communistes khmers. Ce sont des Khmers de sinistre mémoire parce qu'ils ont massacré plus de deux millions de leurs compatriotes entre 1975 et 1979. Ce sont les auteurs du plus grand génocide au monde depuis la fin de la deuxième Guerre mondiale. Les Khmers-bleus sont des Khmers opposés aux communistes. Dans le langage politique commun en Europe on dit des gens de droite. Le terme de Khmer-bleu n'avait aucun succès et il disparut rapidement de l'Histoire khmère. 13

CHAPITRE 2

ORIGINE

DES KHMERS

D'où viennent les Khmers? Certains disent que les Khmers sont d'origine malayopolynésienne. D'autres parlent d'australoïdes ce qui d'ailleurs signifie la même chose. D'autres encore font venir les Khmers de beaucoup plus du sud et pensent qu'ils ont une origine mélanésienne. En réalité les Khmers n'appartiennent pas à ce groupe. D'après les distinctions faites par W. Schmidt, les Malayopolynésiens, les Indonésiens et les Mélanésiens constituent un groupe appelé les austronésiens et les Khmers appartiennent à un autre groupe à part appelé groupe austro-asiatique ou groupe môn-khmer (I). Il existe une hypothèse qui suppose que le peuplement de l'espace entre l'Inde et la Chine ou Indo-Chine est le résultat d'un courant migratoire venant du sud en direction du nord c'est-à-dire de l'océan vers le continent. Il est vrai qu'il y avait des Indonésiens qui venaient du sud pour fonder le royaume de Champà dans l'ancien Annam à la manière des Vikings venus du nord pour coloniser la Normandie en France. Il y en avait aussi d'autres qui étaient venus se fixer dans le delta du Tonkin ou Nord-Viêtnam sans arriver à s'organiser en Etats ou royaumes mais qui aboutissent quand même à donner naissance à quelques tribus montagnardes malayo-polynésiennes actuelles dans cette région.
(1) W. Schmidt: Les peuples môn-khmers. Texte traduit par Madame Marouzeau. BEFEO, T. VII, 1907. p. 213 à263.

En fait les Khmers ne venaient pas du sud, pas plus que les Thaïs et les Viêts d'ailleurs. Les Khmers sont originaires de l'Inde avec leurs frères ou cousins, les Moms que l'on prononce Môns. Ils ne descendent pas des Hindous actuels qui sont les héritiers des Indo-aryens venus eux-mêmes de l'Asie centrale. Ils ne descendent pas non plus des Dravidiens ou Dramila, ou Tamila ou encore Tamoul à la peau noire et venant probablement du continent africain. Les Khmers appartiennent d'après W. Schmidt et Alain Daniélou au peuple munda. « C'est à ce groupe ethnique qu'appartiennent les Môns-Khmers, écrivait A. Daniélou (2) et la floraison des monuments d'Angkor indique leur aptitude à développer des formes de haute civilisation ». Les Khmers ont en effet avec ce peuple, disait aussi W. Schmidt «les mêmes langues, les mêmes caractéristiques physiques et morphologiques et les mêmes cultures qui les différencient totalement des Dravidiens, des Aryens et des Mongols ». Les Mundas sont les premiers habitants de l'Inde. Ce sont des Indiens autochtones ou aborigènes dont la présence est reconnue au moins depuis 30.000 ans avant JC. On les désigne aussi sous le vocable de proto-australoïdes ou nishadas. Les Hindous actuels les appellent Adivàsi qui veut dire les« premiers habitants ». Ils ont une culture très développée avec un régime matriarcal que l'on retrouve évidemment chez les Khmers.IIs n'ont pas de religion particulière mais respectent les génies du sol et des eaux et ont des croyances animistes. L'Inde est un vaste continent, une terre immense, variée et riche. Elle est aussi une terre d'invasions et elle était constamment envahie. En l'an 10.000 avo JC arrivaient les Dravidiens, en l'an 2800 avo JC les Aryens, en - 520 les Perses, - 326 les Grecs avec Alexandre, - 206 les Syriens, en l'an + 78 les Scythes ou Shaka qui donnent pour cette année-là l'an + 1 de l'ère Shaka ou çaka (en khmer sakareach ou sakarach). Puis venaient les Iraniens, les Parthes, les Huns ensuite les Arabes, Turcs et Mongols islamisés et pour finir les Européens avec les Portugais, Hollandais, Français et Anglais, etc.

(2) Alain Daniélou: Histoire de ['Inde. Fayard, Paris 2005. p. 24. 16

Ces innombrables envahisseurs font dire à Michel Angot (3) que «toute l'humanité s'est donnée rendez-vous en Inde ». Il s'ensuit évidemment un mélange de peuples, de races et de cultures donnant naissance à de nouvelles civilisations malgré les horribles ravages et destructions initiales commis par les nouveaux venus plutôt barbares par rapport aux anciens occupants de cette terre indienne. Un seul peuple refuse de se soumettre, de s'assimiler à la culture et à la croyance des nouveaux arrivants: c'est le peuple munda! Il garde intactes jusqu'à nos jours sa langue et ses traditions immuables sur le plan culturel, social, religieux et reste totalement indifférent aux influences des autres populations du continent indien. Toutefois, repoussé par des envahisseurs successifs, le peuple munda est obligé se disperser et de se réfugier dans les montagnes et dans les forêts d'où aussi leur nom de vanavàsi qui veut dire les habitants de la forêt. On trouve actuellement les tribus de langue munda en Assam, Ujjain, Gondara, le plateau du Deccan et aussi dans l'Inde du Sud jusqu'au cap Comorin (kumari). Un recensement de 1976 cité par A. Daniélou les évalue à 41 millions d'âmes. Hors de l'Inde, les populations de langue munda suivaient trois routes d'exodes ou de migrations. Vers l'ouest elles passaient à Madagascar, Socotra et l'Egypte. A l'est, on les trouve à Ceylan, aux îles Nicobar, en Malaisie, Indonésie, Mélanésie, Australie, Nouvelle-Zélande, l'île de Pâques et même sur les côtes du Chili. C'est le chemin classique de l'expansion indienne, chemin emprunté plus tard par les Dravidiens du Kalinga (appelés kling ou klèng par les khmers-krom) puis par les Indiens bouddhistes mahayana et theravada venant du Magadha et enfin par les Indiens musulmans. La Malaisie était restée d'ailleurs pendant un millénaire sous forte influence indienne et Nicobar, terre indienne encore actuellement, n'est distante d'elle que de quelques encablures. Java s'appelait Langkasuka alors que le Sri Lanka était en fait le Nâga-dvipa ou Tamrobana. Enfin sur la troisième route, celle du nord on retrouve les populations de langue munda avec les Khasi en Assam, les Mizo dans le Mizo- Hills, les

(3) Michel Angot : L'Inde classique. Les Belles Lettres, Paris 2002. 17

Nâgas dans le Nâgaland, les Môns en Birmanie et en Thaïlande et les Khmers en Thaïlande et au Pays khmer actuel ou Cambodge. En ces temps anciens, les pays du sud-est asiatique étaient très peu peuplés. La Thaïlande par exemple n'avaient que deux millions d'habitants vers l'an 1600 (M.J. HergouaIc'h) (4). Partout il y avait des forêts immenses, impénétrables où vivaient d'innombrables animaux sauvages. Les migrations humaines ne pouvaient se faire que par le long des vallées, le long des fleuves et rivières et aussi le long des côtes en bord de mers ou océans. C'est ainsi que faisaient les Môns et les Khmers. Les Môns arrivaient en Birmanie vers l'an 3000 avant JC. Au IIè siècle avant JC ils ont fondé un royaume appelé Suvama Bhumi qui signifie la Terre d'or avec comme capitale Thaton sur le golfe de Martaban. C'est le Sovanna Phum en khmer et c'est probablement pour cette raison que les Khmers les appellent aussi Phumea ou Phumir. Dans le nord de la Thaïlande, ils ont fondé au VIIIè siècle à côté de Lamphun le royaume de Haripunjaya. Les Môns adoptèrent la religion bouddhique theravada introduite à partir de Sri Lanka au 1er siècle de l'ère chrétienne. Ils ont développé une culture brillante connue sous le nom de civilisation de Dvàravati dont les vestiges archéologiques sont retrouvés dans la région du centre de la Thaïlande actuelle. En 1057 les Birmans détruisirent Thaton et le royaume môn a disparu. Les Birmans sont d'origine tibéto-birmane et viennent de l'ouest du Yun Nan. Ils ont fondé auparavant en l'an 849 le royaume de Pagan. Ils ont gardé des Môns leur écriture, leur culture et leur religion bouddhique theravada. A l'Est, le Haripunjaya est absorbé par les Thaïs en 1281. Les Khmers sont arrivés dans leur territoire actuel vers l'an 6000 avant Je. Ils précèdent leurs cousins les Môns et prennent le même itinéraire. On imagine mal en effet qu'ils ont remonté le Mékong, traversé forêts et montagnes jusqu'à Sukhôtai alors qu'aucune pression n'a été exercée sur eux du côté de la Mer de Chine. Jusqu'au début de l'ère chrétienne ils ont gardé intactes leur langue et leur culture d'origine. Le matriarcat, héritage du peuple munda, s'est perfectionné et devient le culte du Mé et Ba c'est-à-

(4) Michel Jacq-Hergoualc'h : Le Siam. Les belles lettres. Paris 2004. 18

dire de la mère et du père avec évidemment la primauté à la mère. Le culte des génies du sol et des eaux devient le culte de néang K'hing déesse symbolisant la Terre et du Crocodile représentant l'Eau. Les croyances animistes se limitent dans l'ensemble au respect des Néak Tà ou Génies protecteurs. Fuyant les Dravidiens, les Khmers sont rattrapés hors de l'Inde, c'est-à-dire au Pays khmer actuel par les Hindous aryens en l'an 50 après Je. En effet en cette année-là Kaundinya, brahmane hindou venant de Malaisie qui était une sorte de «colonie indienne» à cette époque comme l'on sait, s'est emparé du royaume khmer après un sérieux combat naval contre la reine du pays du nom de Yeay Liv. L'explication selon laquelle la reine a voulu piller le bateau de Kaundinya n'a été inventée que pour minimiser l'importance du royaume et de sa souveraine. Devenu roi en épousant la reine, Kaundinya transforma radicalement le pays khmer en un pays hindou (*). La langue sanscrite indienne devient langue officielle khmère, la Cour est à l'image de celle des monarchies indiennes, l'organisation sociale comprend le système des varna ou castes, notamment des brahmanes et des ksatriyas même si dans l'application elle est moins stricte qu'en Inde. La religion officielle est I'hindouisme puis plus tard le bouddhisme d'abord mahayana ensuite theravada avec sa langue le pâli. L'hindouisation est totale et le Pays khmer est devenu un Etat hindouisé comme disait Georges Coedès. Cependant malgré cette hindouisation à l'extrême, les Khmers ont pu sauvegarder aussi leurs valeurs fondamentales propres dont leur langue, leur culte du Mé et Ba et leurs diverses croyances. Dans un tout autre registre et selon l'Artha Shastra ou Traité des Sciences Politiques écrit par le brahmane Kautilya ministre de Chandragupta vers la fin du IIIè siècle avant JC. cité par Alain Danielou (5): «l'Armée des rois hindous comprend quatre éléments: les soldats professionnels de la caste guerrière Ksatriya , les conscrits recrutés pour de courtes périodes, les mercenaires enrôlés chez les voisins ou les vassaux, et les guerriers des tribus

(5) Alain Daniélou: op. cit. p. 132. (*) Les Khmers doivent beaucoup à J'hindouisme apporté par Kaundinya mais ils ne doivent rien à l'Inde car il n'y avait ni corps expéditionnaire indien, ni colonisation indienne et l'Inde n'a jamais été un pays colonisateur. 19

de la forêt ». Ces derniers ont pour mlSSlOn de détourner et de harceler l'ennemi. Ils sont les plus astucieux et les plus courageux. Dans le Râmayana ces guerriers des tribus sont représentés par des singes, ceci pour montrer qu'ils viennent de la forêt. On se souvient que « dans cette épopée Sità, épouse de Râma, était captive et prisonnière du méchant Ravana dans l'île de Lankà. Râma qui signifie charmant est le prince d'Ayodhyà (Invincible) du royaume de Kosala ou Bihar actuel. Aidé par l'armée des singes commandée par leur roi Hanuman, Râma parvint après toute sorte de péripéties à tuer Ravana et à libérer Sità » (Michel Angot) (6). Evidemment l'armée de Hanuman est la tribu aborigène munda (A. Daniélou) et ceci prouve en définitive que les Khmers ont une double origine: pour l'Histoire ils viennent du peuple munda et pour les légendes ils sont les descendants directs de l'invincible Hanuman.

(6) Michel Angot : op. cit. p. 115. 20

EXODES KHMERS MÔNS 10.000 à 3.000 avant JC

OCEAN INDIEN

21

CHAPITRE

3

SROK KHMER OU LE PAYS DES KHMERS

Existait-il seulement un royaume khmer? Quel était son nom? Le Funan était-il ce royaume? Le Tchen La était-il aussi un royaume khmer? Avait-on deux royaumes khmers? Pour un esprit conformiste non asiatique un Etat doit se définir comme ayant un territoire avec des frontières définies, un nom pour ce territoire et une capitale. Dès qu'un de ces éléments venait à manquer, l'existence même de ce pays est sérieusement mise en doute. Avec un peuple comme les Khmers, désignés par les Chinois comme des barbares2 en plus, on ne lui accorde guère une capacité à s'organiser en une entité politique nationale. Au début de l'ère chrétienne les Chinois ont en effet mentionné dans leurs annales dynastiques impériales l'existence d'un pays khmer auquel ils donnaient le nom de Funan. Xavier Galland (1) écrivait alors à ce propos que «Le Funan ne serait devenu un royaume pour nous que parce que les Chinois affectaient de considérer comme tel afin d'en percevoir un tribut. Il se pourrait aussi que divers chefs locaux cambodgiens se soient par moment réunis pour

(1) Xavier Galland: Histoire de la Thailande. PUF 1998, p. 24. 2. 11faut être bien naïf pour prendre ce mot « barbare» à la lettre et au premier degré car pour l'Empereur de Chine, en dehors des Chinois, tous les autres peuples sont des barbares: khmer, japonais, hindous, mongols, etc. Ce n'était qu'une formule rituelle impériale comme on dit par exemple que l'Empereur est le Fils du Ciel!

envoyer un tribut à l'Empereur de Chine en se faisant passer pour une seule entité politique, une sorte de fédération ». Il y a un déni manifeste de l'existence même d'un royaume khmer ou au mieux la reconnaissance d'une existence des Khmers vivant en tribus à la manière des Indiens peaux-rouges d'Amérique. L'erreur est grande et c'est bien mal connaître aussi bien les Chinois que les Khmers de cette époque. La difficulté que l'on a à apprécier de l'état exact de l'ancien royaume khmer vient du fait que l'on ne connaît pas ce pays ou que l'on essaie de le voir mais avec ses propres critères autrement dit avec ses propres préjugés. Le pays khmer existait bel et bien comme société organisée depuis longtemps, beaucoup plus longtemps qu'on ne le pense. La particularité est que son organisation obéit à ses propres critères et ses propres concepts. Dans l'ensemble on peut distinguer trois périodes:
avant l'ère chrétienne. 1er au 14è siècle après JC. après le 14è siècle. J. A V ANT L'ERE CHRETIENNE

Avant l'ère chrétienne l'organisation du Pays khmer ressemblait à celle des pays de l'époque actuelle. Il s'agissait d'un seul peuple dans un seul pays avec un seul gouvernement. Le régime politique était une monarchie avec une reine à sa tête. C'était le régime matriarcal hérité des traditions plusieurs fois millénaires du peuple munda. En ces temps le territoire khmer couvrait toute la Thaïlande, le Cambodge actuel et le sud du ViêtNam jusqu'à la Mer de Chine méridionale. En tout cas c'était cela l'espace khmer. Ses voisins actuels étaient encore loin, très loin de ses frontières. Les Thaïs ou Syams (yen anglais) étaient encore au nord du fleuve jaune ou Houang Ho en Chine et ils n'étaient arrivés officiellement en territoire khmer qu'en l'an 1238 après JC, date de l'autonomie de Sukhôtai. Les Viêts ou Yue dont l'origine se trouve au sud du fleuve bleu ou Yang Tsé Kiang n'atteignaient le fleuve rouge dans le delta du Tonkin qu'en l'an 257 avant Je. Les Chams enfin n'étaient venus des mers du sud qu'au 2è siècle après JC et la fondation du Champà par le roi Sri Mara datait en effet de l'an + 197. 24

Les véritables voisins des Khmers avant l'ère chrétienne étaient uniquement les peuples du Yunnan au nord et les Môns au nord-ouest. Les premiers n'étaient pas encore organisés et les Môns ne devenaient un problème qu'à l'époque angkorienne. Les Chinois eux-mêmes étaient très loin au nord et le célèbre empereur Qin Si dont le titre est Huang Di qui signifie empereur, fondateur de la dynastie Qin3 (prononcez T'sin) en 221 avant JC, ne contrôla guère qu'au nord de Nan Hai c'est-à-dire le Canton actuel. Les Khmers n'avaient pas de problème extérieur. Par ailleurs le pays était immense et la densité de population était extrêmement faible, ce qui veut dire aussi qu'il y avait de l'espace pour tout le monde. Toutes ces raisons et par absence de nécessité font que le Pays khmer n'avait pas de frontières, et la notion même des frontières était inconnue des Khmers car pour eux « est réputé territoire khmer là où habitent les Khmers ». On ignore le nom de la capitale politique et administrative khmère mais il est naturel qu'il en existait une, ne serait-ce que c'était là que résidait la reine. Par contre on connaît très bien le nom du pays qui est Srok Khmer. Tous les auteurs qui se sont penchés sur le Pays khmer (*)ont remarqué et évoqué ce nom à un moment ou à un autre mais ils ne lui ont guère accordé ni sa place ni sa légitimité, préférant plutôt chercher un nom pour la patrie des Khmers chez les Chinois comme Funan ou Tchen La par exemple. Les Khmers utilisent ce nom de Srok khmer depuis la nuit des temps pour désigner leur pays. C'est ce nom que connaissent et qu'utilisent encore aujourd'hui tous les Khmers sans exception, petits ou grands, citadins ou campagnards, résidant dans le pays ou à l'étranger et partout dans le monde. Srok khmer veut dire exactement le Pays des Khmers si l'on veut respecter les subtilités de la grammaire khmère. Mais cela veut dire aussi que le pays appartient à tous les citoyens et non pas à une seule famille ou une seule dynastie comme dans un système monarchique. Cette démarche somme toute très démocratique n'était pas l'effet d'un hasard. Elle était conforme au degré de culture du peuple munda lequel avait déjà créé comme on sait une dizaine de Républiques en Inde plusieurs siècles avant l'ère chrétienne.
3. T'sin: Le nom de la Chine vient de ce grand empereur T'sin dont le tombeau à Xian avec ses soldats d'argile est célèbre. On dit le Pays de T'sin, d'où la Chine. (*) Dans ce livre nous désignons le Cambodge sous le nom de « Pays khmer» qui est la traduction littérale de Srok khmer, le vrai nom du Pays des Khmers. 25

II. PERIODE

DU 1ERAU XIVè SIECLE

C'est la période hindouiste. A partir de l'an 50 après JC avec l'arrivée de Kaundinya 1er,la conception et l'organisation du Pays khmer étaient simplement une copie du système indien. Cette organisation est totalement différente de celle des Etats européens ou même de la Chine dont s'inspiraient les Thais et les Viêts. On ne pourrait jamais comprendre le Pays khmer de cette époque si l'on ne connaît pas l'Inde. C'est ce qui explique que certains finissent par nier purement et simplement l'existence d'un royaume khmer comme on a déjà vu et que d'autres ne comprennent jamais pourquoi le Tchen La était aussi un royaume khmer comme le Funan. L'Inde en temps qu'Etat s'étendant de l'Himalaya au cap Comorin, du Panjab au golfe de Bengale et ayant pour capitale New Delhi n'ajamais existé comme tel dans l'Histoire. Cet Etat est une création anglaise et il en est resté ainsi au départ des Anglais. Auparavant, le continent indien était divisé en une multitude de royaumes, les uns dominants, les autres dominés ou indépendants. Il y avait des mahârâjah et des râjah, des rois suzerains et des vassaux. Ce qui compte surtout pour un puissant royaume, c'est moins d'annexer le territoire de son voisin que d'obtenir son allégeance et le versement d'un tribut. Dans ce système indien « on désigne un royaume soit par le nom de la dynastie qui le dirige, soit par le nom de sa capitale» (M. Angot) (2). Pour le premier cas on a comme exemples les royaumes des Maurya, des Gupta, de Câlukya. Pour le deuxième cas on peut citer les royaumes de Kanauj, de Ujjayini, de Vijayanagar, etc. Le système khmer hindouisé est identique à celui de l'Inde. Le Pays khmer est partagé en de nombreux royaumes khmers avec un royaume suzerain et des royaumes vassaux. Comme en Inde les royaumes sont désignés par le nom de la dynastie qui les dirige ou par le nom de leur capitale. Dans le premier cas on a comme exemple le Kambuja de la dynastie des Kambu appelé Tchen La ou Zhen La par les Chinois. Dans le deuxième cas les

(2) Michel Angot : L'Inde classique. Les Belles Lettres, Paris 2002, p. 26. 26

exemples sont plus nombreux et nous citons pour mémoire un certain nombre de capitales-royaumes ci-dessous avec leur site géographique correspondant: Bhavapura Angkor Borei... Shambupura Içànapura Indrapura Aninditapura Malyang Lavodaya Sukhodaya Tambralinga Vat Phu, Laos Takèo Kratié Sambor Prei Kuk Kompong Cham Roluos Battambang Lopburi sud de Chieng Mai Nakhon si Thammarat

La multiplicité des Etats khmers n'a rien d'étonnant puisque l'Inde elle-même comptait à une certaine époque jusqu'à 600 royaumes. Ces Etats khmers étaient réunis en vassalité autour d'un roi suzerain. Le royaume suzerain était le royaume d'Angkor Borei connu des Chinois sous le nom de Funan (*)jusqu'à l'an 630 après Je. A partir de cette date il était annexé par son vassal le Kambuja ou Kamboja. Le nouveau Kambuja, agrandi du Fu Nan devient à son tour le royaume suzerain. Ce système de répartition territoriale en un grand nombre de royaumes et principautés est en quelque sorte une forme de décentralisation. Avec ses qualités et ses défauts il perdure avec beaucoup de bonheurs et de peines jusqu'au début du 14è siècle. III. PERIODE APRES LE XIVè SCIECLE C'est la période du bouddhisme theravada. Trois évènements majeurs apparaissent au Pays khmer à partir du XIVè siècle: le changement dynastique en 1336 avec la disparition des Varman et l'arrivée d'une nouvelle dynastie qui est celle des rois actuels.

(*) Voir chapitre 4 : Le Fu Nan et Angkor Borei. 27

- l'adoption officielle du bouddhisme theravada comme religion d'Etat avec son corollaire la disparition de l'hindouisme. - la montée en puissance du royaume Thaï.
Ces trois évènements sont liés et le résultat est la disparition progressive mais rapide des royaumes vassaux périphériques comme la principauté de Sukhodaya, le royaume de Lavodaya ou le royaume de Tambralinga puis finalement l'abandon d'Angkor. Le royaume khmer se résume désormais à un seul et unique royaume jusqu'à l'époque actuelle. Le nom de Kambuja reste en usage avec sa version moderne de Preah Reach Anachàk Kampuchéa.

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CHAPITRE

4

LE FUNAN ET ANGKOR BOREl

Le Fu Nan ou Fou Nan est connu comme le premier royaume khmer. Certains le considèrent même comme le royaume originel des Khmers. Il est vrai qu'il est le premier royaume khmer mentionné à l'étranger, en l'espèce dans les annales dynastiques impériales chinoises. Cependant il n'est que le premier des royaumes khmers hindouisés selon l'organisation des Etats khmers de cette époque, à l'aube de l'ère chrétienne. Il n'est pas du tout le royaume originel des Khmers. Le Fu Nan fut fondé en l'an 50 après JC par Kaundinya 1er. Celui-ci, d'origine hindoue, était venu des terres du sud probablement de la Malaisie (*), région à l'époque quasiment indienne. Il a combattu la reine khmère Yeay Liv et devint roi du pays en épousant cette souveraine. Cet avènement est devenu l'objet d'une légende rapportée dans les annales dynastiques impériales chinoises et mentionnée aussi dans une inscription chàme dans les monuments de My Son situé au sud de Danang, ville du Viêt-Nam actuel. Une ambassade chinoise conduite par K'ang T'ai et Tchou Ying avait séjourné au Fu Nan de l'an 245 à l'an 250 et par la suite K'ang T'ai (I) écrivait le rapport suivant: « A l'origine le souverain du Fu Nan était une femme appelée Ye-Lieou. Au pays

(*) D'après les légendes, il était venu directement de l'Inde. (I) K'ang T'ai: Rapport d'une ambassade du Fu Nan de 245 à 250 cité par Alain Daniélou dans Histoire de l'Inde. Fayard, Paris. 1971, p. 229.

de Mo Fou dans l'Inde se trouvait un homme nommé Houen-Tien qui vénérait un esprit avec amour et passion. L'esprit fut touché par sa piété et une nuit Houen-T'ien vit en rêve un homme qui lui donna un arc divin et lui ordonna de monter sur un bateau et de partir sur la mer. Le lendemain, Houen- T' ien entra dans le temple et trouva un arc au pied de l'arbre dans lequel résidait l'esprit. Il se procura un grand bateau et partit à la voile. L'esprit dirigea les vents de sorte que Houen- T'ien arriva au Fu Nan. Ye-Lieou voulut capturer le navire, Houen- T' ien leva son arc et tira. La flèche traversa la barque de Ye-Lieou de part en part. Effrayée, elle se soumit et Houen- T'ien devint le maître du Fu Nan ». En 658 après JC une inscription chàme à My Son citait la même légende mais avec une légère variante:« Un brahmane hindou nommé Kaundinya quitta l'Inde par la mer à la suite d'un songe. Débarqué en pays khmer il lança son javelot que lui avait offert le grand brahmane Ashvatthaman fils de Drona et désigna ainsi le lieu où il allait ériger sa capitale. Il épousa ensuite Somà, une princesse khmère qui appartenait au peuple des nagâs. Le père de la princesse qui était le nâgaraja c'est-à-dire le roi des nagâs entreprit alors de boire l'eau qui recouvrait le pays et offrait ainsi aux jeunes époux un vaste territoire» (Louis Finot) (2). Ces inscriptions en pays chàm établissaient aussi la généalogie du roi chàm Prakàrsadharma lequel prétendait avec légitimité d'ailleurs être le descendant de Kaundinya et de Somà par sa mère la

princesse khmère SarvvànÎfille du roi Içanavarman 1er.
Le Fu Nan est situé géographiquement dans le bassin inférieur du Mékong, de Phnom-Penh actuel jusqu'à la mer de Chine. Le berceau du Fu Nan est l'ancienne Cochinchine française devenue aujourd'hui le sud du Viêt-Nam où les rois khmers ont creusé dans la plaine des joncs plus de 200 km de canaux et collecteurs d'eaux pour l'agriculture qui faisait la richesse du pays. Les Khmers-krom sont historiquement les héritiers directs des Khmers du Fu Nan. Sa capitale était Angkor Borei situé dans la province de Tàkeo comme l'a démontré CI. Jacques (3)et non pas

(2) Louis Finot : Les inscriptions de Mi Son, BEFEO T 4, p. 923. (3) Claude Jacques: Le Pays khmer avant Angkor. Journal des Savants. Paris 1986, p. 60. 30

Vyadhapura cité par G. Coedès (4) dont on n'a trouvé nulle part la trace. D'ailleurs la traduction de Vyadhapura par la «Cité des chasseurs» n'est pas correcte non plus car Vyadha est un mot sanscrit qui signifie «transpercé par une flèche» et Vyadhapura signifie plus exactement « la cité qui a la puissance d'une flèche (qui transperce) » tout comme Simhapuri ou Singapour qui signifie non pas la cité du lion mais la cité qui a la puissance d'un lion, le propre de la royauté khmère étant en effet de se faire craindre et non pas de se faire aimer, ce qu'en d'autres temps on appelait aussi une stratégie de dissuasion. Le royaume du Fu Nan était un Etat puissant. II a sous son influence de nombreux autres Etats khmers vassaux en particulier le Tchen La. II entretenait des relations extérieures avec la Cour des Murandas en Inde et aussi de manière continue avec la Chine. En 503 le roi Kaundinya-Jayavarman était même élevé à la dignité de Général d'Empire par un décret de l'Empereur de Chine (A. Dauphin-Meunier) (5). K'ang T'ai écrivait aussi: « les habitants étaient laids, frisés et les hommes se promenaient nus. Ils n'étaient pas voleurs du tout. Leurs récipients pour la nourriture étaient en argent. Ils payaient des impôts en or et en argent, en perles et en parfums. Ils avaient des livres et des bibliothèques d'archives ». Les Khmers à l'époque du Fu Nan étaient ainsi loin d'être arriérés puisqu'ils avaient des récipients en argent pour leur nourriture et qu'ils payaient leurs impôts en or, argent, perles et parfums. Ils étaient aussi très cultivés puisqu'ils avaient des livres et surtout des bibliothèques d'archives. Le dernier roi du Fu Nan est Rudravarman fils de KaundinyaJayavarman mais né d'une concubine. Il accéda au trône après avoir tué son demi-frère le prince Gunavarman fils de la reine principale Kulâprabhâvati. C'est aussi le premier roi bouddhiste mahayana khmer. Tous ces faits entraînaient évidemment de nombreux troubles dans le royaume. Rudravarman régnait encore

(4) G. Coedès: Les Etats hindouisés d'Indochine et d'Indonésie. De Boccard Paris 1989, p. 74. (5) A. Dauphin-Meunier: Hist aire du Cambodge. PUF Paris 1961, p. 15.

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en l'an 545 date à laquelle il recevait une ambassade chinoise venue lui demander de l'aide pour les traductions des textes sacrés bouddhiques. Il accéda à cette demande en envoyant en Chine le bonze d'origine hindoue Gunaratna. Il n'avait pas d'héritier direct ce qui explique la tentative de restauration de la part des descendants de Gunavarman. Mais le petit fils de Rudravarman qui est roi du Chen La sous le nom de Bhavavarman revendiquait lui aussi le trône et entreprenait alors la conquête du Fu Nan. Son cousin et successeur Citrasena devenu roi sous le nom de Mahendravarman continuait son œuvre et c'est finalement le fils de du Chen La avec le Fu Nan par la prise de la capitale de ce dernier c'est-à-dire Angkor Borei. Le Fu Nan ainsi connu était-il vraiment le nom du Pays khmer de cette époque? G. Coedès pensait que Fu Nan est bien le nom du Pays khmer parce que le roi portait le titre de «roi de la montagne» et écrivait ainsi: «Fu Nan est la transcription du khmer Bnam qui veut dire Phnom ou montagne. La capitale du pays se trouve à Baphnom dans la région de Preyvèng à côté de la ville de Banam ». En dehors du fait que Banam se trouve à une distance assez éloignée de Baphnom déjà « ces affirmations ne sont pas sans poser quelques problèmes selon CI. Jacques car elles ne trouvent pas d'explications locales ». Bien plus, Baphnom n'est ni Bnam ni Phnom parce qu'il s'agit de deux mots distincts à savoir Ba et Phnom et le mot Ba qui signifie « père» relève ici du culte ancestral khmer du couple Mé-Ba (la mère et le père). Le nom de Ba Phnom veut dire que cette montagne symbolise le père. Il existe d'ailleurs beaucoup de sites khmers portant ce nom de Ba comme par exemple les montagnes de Ba-Dèng et de Ba-The (père qui s'occupe de vous) au Viêt-Nam, Ba-Khèng (père qui est fier) à Angkor ou la ville de Ba-ria (père qui vous défend) à côté de Saigon, etc. Enfin la ville de Banam elle-même s'appelle en réalité Ba-noam c'est-à-dire le père qui vous guide! Selon la tradition hindoue, on désigne un pays par le nom de son roi ou par le nom de sa capitale. Au pays khmer hindouisé ce même principe s'applique comme le prouvent « les inscriptions khmères (qui) ne mentionnent ni le Fu Nan ni le Chen La, mais utilisent les noms des capitales pour désigner les territoires et les

ce dernier, le roi Içanavarman 1er qui réalisa en l'an 630 la fusion

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