,

mSTOIRE

ÉCONOMIQUE

DU DAHOMEY (BÉNIN)

,
(1890-1920)

Collection « Racines du Présent »,
dirigée par Alain Forest

BOUQUEf Christian, Tchad, genèse d'un conflit. LAKROUM Monique, Le travail inégal. Paysans et salariés sénégalais face à la crise des années Irente. DESCOURS-GA TIN Chantal, VILLIERS Hugues, Guide de recherches sur le Vietnam. Bibliographies, archives et bibliothèques de France. UAUZU aaude, Aux origines des tiers-mondistes. Colonisés et anticolonialistes en France (1919-1939). AYACHE Albert, Le mouvement syndical au Maroc (1919-1942). PABANEL Jean-Pierre, Les coups d'Etat militaires en Afrique Noire. LABORATOIRE « Connaissance du Tiers-Monde - Paris VII », Entreprises et entrepreneurs en Afrique (XIXe-XXe s.), 2 vol. INSEL Ahmet, La Turquie entre l'ordre et le développement. WONDJI Christophe, La cOte ouest-africaine. Du Sénégal à la Côte d'Ivoire. OLOUK.PONA-YINNON Adjaï Paulin, "00. Notre place au soleil", ou
l'Afrique des pangermanistes (1878-1918). BERNARD-DUQUENEf Nicole, Le Sénégal et lefront populaire. SENEKE-MODY Cissoko, Contribution à l'Histoire politique du Khasso dans le Haut-Sénégal, des origines à 1854. CAHSAI Berhane, E. CAHSAI- WIlliAMSON, Erythrée : un peuple en marche (XIXe-XXe s.). GOERG Odile, Commerce et colonisation en Guinée (1850-1913). CHAGNOLLAUD Jean-Paul, Israël et les territoires occupés. La confrontation silencieuse. RAOUF Walif, Nouveau regard sur le nationalisme arabe. Ba'th et Nassérisme. UM NYOBE Ruben, Le problème national1camerunais. NGANSOP Guy Jérémie, Tchad, vingt ans de crise. DEWITTE Philippe, Les mouvements nègres en France, 1919-1939. NZABAKOMADA-Y AKOMA Raphaël, L'Afrique centrale insurgée. -

La guerre du Kongo- Wara - 1928-1931. GONIN Francine, 1972-1982. La logique de l'Etat africain. MENAHEM Nahmn, Israël. Tensions et discriminations communautaires.

Hélène d'ALMEIDA TOPOR

HISTOIRE ÉCONOMIQUE DU DAHOMEY (BÉNIN)
(1890-1920)
Volume I

.

Ouvrage publié avec le concours de l'Université de Paris XII et du Laboratoire Tiers-Mondes, Afrique (URA 363, CNRS/Paris VII)

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005Paris

KAYYALI A.W., Histoire de la Palestine, 1896-1940. TARDIEU Jean-PietTe, Le destin des Noirs aux Indes de Castille, XVIe et XV/lle s. RUSCIO Alain, Dien Bien Phu,lafin d'une illusion. COQUERY -VIDROVITCH Catherine, FOREST Alain, WEISS Herbert (éds.), Rébellions-révolution au Zaïre, 1963-1965, 2 tomes. PIAULT Marc, La colonisation, rupture ou parenthèse? CHAGNOLLAUD Jean-Paul,Israël-Palestine: imaginer la paix ? RUSCIO Alain, La Première Guerre d'Indochine (bibliographie). TRlAUD Jean-Louis, Tchad 1900-1902.. une guerre franco-libyenne oubliée. BARRY Boubacar, La Sénégambie du XVe au XIXe s. ROTHIOT Jean-Paiul, L'ascension d'un chef africain au début de la coIonisation: Aouta le Conquérant (Niger). ZELTNER Jean-Oaude, Les pays du Tchad dans la tourmente, 18801903. PERRIER André, Gabon, un réveil religieux en 1935-1937. UM NYOBE Ruben, Ecrits sous maquis. BATHIL Y Abdoulaye, Les Portes de l'or. Le royaume de Galam de l'ère musulmane au temps des négriers. GREVOZ Daniel, Sahara, 1830-1881. BRITSCH Jacques et Gabriel, La mission Foureau-Lamy et l'arrivée des Français au Tchad, 1898-1900. Camet de route du lieutenant Gabriel Britsch. ABADIE Jean-Oaude et Françoise, Sahara-Tchad, 1898-1900. Camet de route de Prosper Haller, médecin de la mission Foureau-Lamy. NIAMKEY -KODJO Georges, Fin de siècle en Côte d'Ivoire, 1894-1895. La ville de Kong et Samori d'après le journal inédit du Français Georges Bailly.

C L'Harmattan, 1995 Isbn: 2-7384-3577-7

AVERTISSEMENT
La transcription des langues africaines pose de délicats problèmes. Une entente internationale, sous l'égide de l'lnternational African Institute (Londres 1930-1960) en a fixé les règles, mais les signes conventionnels retenus se sont révélés d'une lecture difficile pour le non initié. Nous avons donc préféré adopter, le plus souvent, l'orthographe couramment en usage aujourd'hui dans les régions concernées, et qui fut généralement fixée pendant la période qui fait l'objet de notre étude. Nous avons néanmoins respecté la convention en n'accordant pas les noms de peuples et d'ethnies: on mentionnera, par exemple, les Fon, les femmes Nago... Cependant, bien des divergences apparaissent dans nos sources. Par exemple, la ville de Ouidah fut également orthographiée Wyda, Whydah, Wydah et même Houédah, alors qu'elle se nomme Gléhoué enfon ; Cotonou peut être écrit Kotonou ; Ifahim, Ifanhim etc... Nous avons signalé ces différences autant que possible dans le texte et dans l'index géographique. Pour les autres noms, nous écrivons en particulier Danhomè pour désigner le royaume fon* dont la capitale était Abomey. Avec la transcription conventionnelle, on évoquerait ici le royaume du Danxomê, et la ville d'Agbomè. Mais nous avons aussi relevé dans nos sources: Dahomé, Dahomet, Dahomey. Le nom "Dahomey et Dépendances" fut adopté par les Français pour désigner leur colonie, succédant aux Établissements français du golfe du Bénin, à partir de 1894. Celle-ci devint indépendante en 1960, puis se transforma en République Populaire du Bénin, en 1975.

* N.B. : On trouvera une carte hors-texte à la fin du volume I, et la liste des "sigles et abréviations" au début des "sources et bibliographie".

A V ANT -PROPOS
Ce travail, commencé depuis bien des années, a été l'occasion de multiples rencontres qui ont enrichi ma recherche et lui ont permis d'aboutir. Mes pensées émues vont au Bénin, vers tous ceux qui m'ont dispensé un peu de leur savoir et qui ne sont plus là aujourd'hui: vers Sagbadjou Glèlè, le dernier frère du roi Béhanzin, l'un des dépositaires de la tradition des Agassouvi, qui interrogea pour moi le fa et révéla que mon travail se déroulait sous d'heureux auspices; vers Oga-Afin, le "mat"tredu palais" qui me conta la révolte des Holli; vers Louis et Albert Abikanlou, mon traducteur chez les Holli, et vers d'autres encore... Ma reconnaissance affectueuse à Monsieur Maximien Faladé, qui était commis au secrétariat général en 1914. Témoin attentif, doté d'une immense mémoire, il me consacra régulièrement une après-midi par semaine, pendant plusieurs années, et me permit de connaître des faits qui n'étaient consignés nulle part. Les directeurs successifs des Archives nationales à Porto-Novo, Messieurs Serpos Tidjani et Damien d'Almeida m'ont apporté une aide irremplaçable, tout comme leur adjoint, Monsieur Koukoui. Merci, également, à la famille d'El Hadj Marcos, de Porto-Novo, qui me permit de consulter quelques précieux registres illustrant, de façon concrète, la vie quotidienne d'un boulanger-commerçant, pendant la première guerre mondiale. Et puis, en France. Mes remerciements vont à Mademoiselle Menier et à Madame Pouliquen, de la section Outre-mer des Archives Nationales de France, qui me virent fréquenter pendant bien des années la petite salle de la rue Oudinot et m'apportèrent leur précieux concours. Que soit remercié ici Monsieur le Professeur Jean Ganiage qui accepta de diriger mes recherches pendant plus de deux décennies. Membre du Laboratoire Tiers-Mondes-Afrique (URA 363, Paris VII), j'ai affiné ma méthode et élargi mon champ de recherches grâce à l'équipe dirigée par Madame le professeur Catherine Coquery- Vidrovitch. Merci également à ceux de mes amis chercheurs qui, grâce à leurs discussions, m'ont encouragée à poursuivre certaines de mes hypothèses:

Monique Lakroum, Odile Goerg, Stéphane Hamayon. La plupart des cartes ont été réalisées par Mesdames Debricon et JaraRon, du Laboratoire de cartographie de l'Université Paris XII, auxquels j'adresse mes remerciements. Monsieur André-Michel Bourgue m'a consacré une partie de son temps pour reproduire les photographies. C'est Lorraine Prabonneau qui a élaboré les index, tâche difficile et ingrate: je l'en remercie affectueusement. De même, mes amies qui ont bien voulu relire mon manuscrit, Claude-Hélène Perrot, Denise Karnaouch, et le professeur Yvette Duval, pour ses multiples encouragements. Et puis, à mes proches qui m'ont aidée, encouragée, soutenue, à mon frère Roland Topor, à mes enfants Anne et Fabrice, à mon père, je dédie ce travail, et à la mémoire de ma mère qui aurait été heureuse de le voir, enfin, terminé.

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INTRODUCTION
Lorsqu'au sortir de l'agrégation, nous avons choisi notre thème de recherches, l'histoire économique était "à la mode" 1, et le Dahomey venait d'acquérir son indépendance. Son histoire restait à écrire. Depuis, l'eau de la lagune a coulé sous le pont de Porto-Novo... De nouveaux domaines historiques sont passés au premier plan. Le Dahomey a changé de nom, et son histoire a été l'objet de tant d'études que peu de sujets restent inexplorés 2. Alors, ce travail? Combat d'arrière-garde sur des sentiers rebattus? Nous ne le croyons pas, étant persuadée que l'histoire est "totale" 3. Si l'histoire économique est bien "l'étude des faits de production et d'échange dans le temps" 4, alors elle ne peut être que "totale", faisant largement appel, pour être comprise, à tous les domaines de la vie humaine: démographiques, politiques, alimentaires, mentaux... et, par voie de réciproque, leur offrant un indispensable élément d'explication. Dès lors, une multiplicité de réponses s'offrent à nos investigations, témoignant de la diversité des réalités humaines. La recherche de la diversité. Elle constitue notre première démarche, en face des amalgames simplificateurs: l'Afrique, la colonisation, les Noirs, les Blancs, LE bien, LE mal... Au demeurant, pour le Dahomey, comme pour d'autres pays
Rendons hommage à C.E. Labrousse qui fut notre directeur de D.E.S. L'une de ses réflexions - une boutade passionnée. lors d'un cours d'histoire économique, en 1957, avait impressionné les étudiants: "Une courbe vaut un long discours"... L'histoire économique "à la mode" : peu de temps auparavant avaient été soutenues, entre autres, les thèses de Pierre Chaunu, de Frédéric Mauro et de François Crouzet. MANNING (Patrick), 1982, a consacré plus de la moitié de son ouvrage à la période que nous étudions... De Michelet à Fernand Braudel... Cf. BOURDE (GUY) et MARTIN (Hervé) : Les écoles historiques, Paris, Le Seuil, 1983, pp. 118 et 189. BOUVIER (Jean) : Initiation au vocabulaire et aux mécanismes économiques
contemporains (XIX-XXe siècles), Paris, SEDES, éd. 1969, p. 11.

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contemporains, n'est-ce pas une décision arbitraire, imposée de l'extérieur et sanctionnée par des conventions internationales 5, qui contraignit des peuples différents à vivre ensemble et posa les fondements d'une nation nouvelle? L'examen de la situation, vers 1890, prouve qu'une mosaïque d'unités politiques, peuplées d'habitants pratiquant une économie "ouverte", donc multiforme, existaient dans cette partie de l'Afrique qui allait former le Dahomey (notre première partie). La réussite du projet colonial supposait la formation d'une entité globale dans laquelle toutes les forces vives participeraient aux mêmes objectifs qui se définissaient alors (notre deuxième partie). Des exigences identiques furent imposées à tous: impôts, travail. Mais en s'adressant à des communautés différentes, pouvaient-elles trouver un accueil identique, provoquer des réactions analogues? En fait, les groupes n'acceptèrent pas tous de la même façon la perspective de perdre leur particularité pour se fondre dans un moule unique. Leurs réactions, que d'aucuns, dans un désir de systématisation chronologique, nomment "primaires" 6, s'exercèrent contre toute contrainte, contre toute imposition fiscale; d'autres, composant avec les nouvelles normes, y virent une opportunité d'ascension sociale. De gré ou de force, les populations durent assumer les exigences qui pesaient sur elles, alourdies encore par le rattachement financier à l'A.a.F. (notre troisième partie) puis par l'effort de guerre auquel nous accordons une attention particulière (notre quatrième partie). Dès lors, se pose à nous le délicat problème d'évaluer leurs forces productives, alors que nous disposons d'éléments statistiques lacunaires, insuffisants pour reconstituer une comptabilité nationale. Force nous a donc été d'élaborer des indicateurs nouveaux: indices de pression fiscale 7 indice de capacité monétaire (significatif du Produit Intérieur Brut) 8, afin de compléter ceux que l'on utilise communément, comme l'évolution de l'indice des prix 9 ou celle des termes de l'échange. L'approche quantitative est donc notre méthode privilégiée; elle attire l'attention, suscite l'interrogation, étaye la réflexion. Elle bénéficie, de surcroît, des progrès de la technique: l'ordinateur absorbe et traite en un instant nos pages de calculs minutieux, effectués pendant longtemps à l'aide du crayon et de la gomme... Mais cette approche n'est qu'un outil, une clef supplémentaire pour démonter les sources. Les nôtres sont surtout d' origine européenne. Ce sont principalement des documents administratifs, rapports, textes législatifs, statistiques. Pourtant, elles sont loin d'être monolithiques et il faut souligner, à cet égard, l'apport inappréciable de l'inspection générale des Colonies.
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Cf. infra, chapitre 3.

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T.O.RANGER, 1968, cité par C. COQUERY-VIDROVITCH, 1985, p. 216. Terme inadéquat à notre sens. Une étude approfondie de certaines révoltes dites "primaires" montre qu'elle n'ont rien de spontané: elles sont aussi réfléchies et aussi organisées que des luttes récentes (dont certaines sont parfois spontanées..), mais elles concernent un milieu plus homogène-Cf. nos articles in Revue française d'Histoire d'Outre-Mer, 1973 et in Sociétés paysannes du Tiers-Monde, 1981. Cf. notre conclusion-bilan. Cf. infra, pp. 459 et suivantes. Nous avons élaboré deux indices synthétiques des prix dont l'évolution sera exposée dans la conclusion-bilan. 12

Le Journal Officiel du Dahomey offre une mine quasiment inépuisable de renseignements pour qui sait l'interroger 10 et a la patience de le faire minutieusement... En revanche, les archives privées, celles des sociétés, sont rares: le plus souvent détruites ou impossibles à consulter si elles n'ont pas été versées à un fonds d'archives. Nous avons confronté les sources françaises aux anglaises et aux allemandes. A Londres, à Oxford et à Liverpool, nous avons consulté, d'une part, les documents administratifs concernant directement ou indirectement le Dahomey, et, d'autre part, les archives de la Section du commerce africain de la Chambre de commerce de Liverpool, ainsi que la correspondance de John Holt, mais pas sa comptabilité qui n'a pas été déposée aux archives... En revanche, des éléments de cette nature existent pour quelques maisons allemandes de Brême dans les archives de cette ville. A Hambourg, les dossiers conservés aux archives municipales ainsi que les statistiques de la Chambre de commerce nous ont éclairé sur l'importance que les négociants allemands accordaient à la colonie française. Les sources africaines ne peuvent être décrites avec autant de précision, à l'exception des livres de compte de la boulangerie Marcos, ou d'ouvrages publiés postérieurement à l'époque qui nous intéresse. Les témoignages existent toutefois, perceptibles à travers les sources administratives. Il était impossible d'opérer des enquêtes systématiques dans tout le pays, même pendant dix années de séjour au Dahomey. Dans celles que nous avons effectuées, principalement dans le Hollidjé, nous avons recueilli de nombreuses informations d'ordre politique, mais peu d'éléments économiques, sinon d'intérêt purement local". Le témoignage génère peu d'informations quantitatives. Les témoins que nous avons interrogés ne nous ont donc pas donné de précisions chiffrées, mais leur apport a été indispensable, car il nous a permis de "comprendre" 12. Malgré leur multiplicité et la diversité de leurs origines, nos sources se sont révélées décevantes sur quelques points. Leur inventaire exhaustif ne nous a pas permis d'évaluer la productivité de l'agriculture et de l'artisanat. De même, le volume de la thésaurisation, l'utilisation de l'épargne privée demeurent inconnus. Or, la projection sur cette époque d'études effectuées ultérieurement nous semble dangereuse en l'état actuel de notre information. Il faudrait connaître l'importance de l'évolution qui s'est produite entretemps, et c'est une nouvelle étude à mener. . .

10 BRUNSCHWIG, 1983, a relevé systématiquement les publicités des grands magasins dans les J.O. des colonies de l'A.O.F. et il en a tiré des renseignements sur la stratégie de ces entreprises françaises. Il Informations intéressantes mais qui ne répondaient pas à notre projet, d'ordre plus général. 12 Marc BLOCH: Apologie pour l'histoire ou le Métier d'historien, Paris, éd. 1964, p. 72. 13

PREMIÈRE PARTIE

LA SITUATION VERS 1890

CHAPITRE

1

UNE MOSAÏQUE DE PEUPLES ET D'UNITÉS POLITIQUE MAL CONNUS
A la veille de la conquête française, l'ensemble des régions qui allaient constituer la colonie du Dahomey et Dépendances, restait en grande partie mal connu des étrangers comme des autochtones. Les uns et les autres disposaient, en la matière, de savoirs qui ne coïncidaient que ponctuellement et qui nous sont parvenus de façon très inégale.

I - LE POINT DES CONNAISSANCES VERS 1890
A. LES CONNAISSANCES DES FUTURS DAHOMÉENS

Les sources d'information font défaut pour apprécier les connaissances réelles des populations sur leur espace géographique ainsi que sur ses limites. Cet aspect de l'Histoire semble avoir peu attiré, jusqu'à présent, l'attention des chercheurs spécialistes du Dahomey-Bénin. Pourtant, quelques éléments peuvent être relevés dans la documentation actuellement disponible pour tenter d'évaluer ce savoir. Le père Bouche, abordant indirectement la question dans son ouvrage, publié en 1885, affirmait: "L'habitant de la côte des Esclaves jusqu'à ces derniers temps, était privé de relations au dehors; de plus, les voies de communication manquent dans l'intérieur des terres, et les moyens de transport font défaut" '. Pourtant, dans le même livre, il établissait une différence en fonction des régions: "De Porto-Novo au Volta, les tribus riveraines ont peu de relations avec l'intérieur. Porto-Novo et Lagos, au contraire, ont des rapports suivis avec les peuples du Yorouba et par leur intermédiaire avec les tribus des bords du Niger" 2. En réalité, la diversité des situations en matière de connaissance géographique devait être bien plus grande que ne le laissent entrevoir ces
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BOUCHE (Pierre), 1885, p. 54. Id., pp. 284-285.

textes car elle tenait, nous semble-t-il, à de multiples facteurs passés et contemporains. Le mode d'implantation des groupes humains, souvent lié à des migrations dont le souvenir restait plus ou moins vivant dans leur mémoire collective, constituait, sans doute, un premier critère de différenciation que complétait, le cas échéant, le maintien de relations avec les zones de départ. Les sources orales, en particulier les récits d'installation et de fondation des villages, peuvent donc nous apporter des informations éclairantes à ce sujet J. Les activités socio-économiques introduisaient d'autres éléments d'inégalité dans le savoir des populations selon qu'elles se livraient, par exemple, à l'agriculture ou au commerce. Les ruraux, qui constituaient la majeure partie des habitants du futur Dahomey, n'étaient pas obligés, en effet, de se déplacer en dehors du finage pour remplir leurs tâches. Leur horizon, pourtant, ne se bornait pas à leurs lieux de travail et d'habitation. Hommes et femmes, cultivateurs, éleveurs ou artisans villageois, fréquentaient les marchés locaux 2 dans un rayon situé au maximum à une journée de marche de chez eux, soit environ à vingt-cinq kilomètres 3; en outre, ils participaient, périodiquement, à des fêtes ou à des cérémonies famHiales, ethniques ou même étatiques qui nécessitaient de plus longs parcours. Cependant, leur mobilité n'était pas comparable à celle des commerçants citadins. Installés dans les agglomérations côtières ou dans les cités intérieures du y orouba ou du Borgou, ces négociants étaient amenés à se déplacer fréquemment, parcourant parfois de longues distances; sinon, ils étaient en relation avec des colporteurs, ou bien commanditaient des expéditions commerciales vers des régions éloignées 4. Ils avaient, ainsi, une vision du monde plus large que celle dont pouvaient disposer les paysans. C'était également le cas des caravaniers qui sillonnaient les pistes de la boucle du Niger, apportant, partout où ils s'arrêtaient, une ouverture sur l'extérieur et des informations variées, en particulier dans le domaine religieux, car leur appartenance à l'Islam les rendait proches des communautés musulmanes au milieu desquelles ils passaient 5. Les données politiques compliquaient encore ces différences sociales: le fait d'appartenir ou non à un ensemble étendu, fortement organisé, ne
Cf. au point de vue méthodologique: PERROT (Claude H) : Les Anyi-Ndenye et le pouvoir aux 18e et 1ge siècles- Paris, 1982. HERSKOVJTS (Melville J.) : Dahomey: an Ancien West African Kingdom- New-York, 1938. LAMBJNET (Colonel E.) : "Notice géographique, topographique et statistique sur le
Dahomey", Revue Maritime et Coloniale, oct. 1893

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- 1894 - 2 plaquettes,

Paris, 1893 et

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1894- J, p. 16. L'auteur indique la distance de 25 km pour un homme portant une charge de 25 à 30 kg. Par ailleurs, ce nombre apparaît dans la plupart des rapports évoquant le portage. En revanche, FOA (Édouard) : Le Dahomey, Paris, 1895, p. 305, affirme: "les gens de l'intérieur ne font jamais plus de huit à dix kilomètres pour vendre leurs produits et se procurer ce dont ils ont besoin. Mais ceux qui habitent sur les bords ou au voisinage des lagunes font de très longs voyages". TOUTEE (Colonel): Du Dahomé au Sahara. La Nature et l'Homme. Paris 1907- pp. 201 et suivantes. TOUTEE, 1907, p. 175. 18

pouvait être sans conséquence sur le savoir géographique des habitants, non seulement dans les catégories dirigeantes, mais aussi dans le peuple. L'exemple du royaume du Danhomè est significatif à cet égard. Les agriculteurs, en effet, y possédaient certainement des informations plus étendues que celles dont disposaient les ruraux des contrées voisines, d'une part, parce qu'ils pouvaient se rendre à Abomey à l'occasion des grandes cérémonies royales, comme la fête des Coutumes I, et y rencontrer des gens venus de tous les points du pays; d'autre part, parce que chaque année, un certain nombre d'entre eux étaient enrôlés dans l'armée pour participer à l'expédition guerrière traditionnelle qui les entrain ait au-delà de leurs frontières 2. A leur retour, en fin de campagne, ils rapportaient des connaissances qui s'ajoutaient à celles des villageois qui les avaient précédés dans le service temporaire des armes. Quant au roi et aux dignitaires, sans vouloir évoquer ici leur perception du monde 3, nous pouvons affirmer que leur connaissance de l'ouest africain dépassait largement les limites du royaume. Le monarque, en particulier, possédait des renseignements sur les pays voisins, grâce à des espions dévoués, compétents, formés tout spécialement pour en rapporter des informations de toutes sortes dont il se servait à des fms militaires 4. De plus, il entretenait des relations avec des États plus ou moins proches, comme l'Ashanti 5, ce qui impliquait des échanges d'ambassadeurs. Enfin, si la cour d'Abomey recevait des visiteurs européens dont l'existence est connue grâce aux ouvrages qu'ils publièrent ultérieurement, elle accueillait aussi des étrangers d'origine africaine qui constituaient autant de sources de documentation pour leurs hôtes 6. Les dirigeants du Danhomè disposaient donc, incontestablement, d'un savoir géographique étendu dont on ne peut, pourtant, évaluer les limites, en l'état actuel de notre documentation. Les connaissances des habitants du futur Dahomey en matière de peuplement se bornaient-elles à leur propre espace? Il est difficile de
COQUERY-VIDROVITCH (C.): "La fête des Coutumes au Dahomey", Annales E.S.C., XIX, 1964, pp. 696-716. d'ALMEIDA-TOPOR (Hélène): Les amazones. Une armée defemmes dans l'Afrique précoloniale -Paris, 1984. Sujet tout-à-fait digne d'intérêt, mais marginal à notre étude. Il mériterait d'attirer l'attention des chercheurs. Bornons-nous à signaler que les récits de voyageurs apportent quelques informations d'autant plus précieuses qu'elles sont rares. On y voit que les rois du Danhomè s'intéressaient à des événements qui dépassaient le cadre du continent africain. A propos de ces espions, les agbadjigbeto, et de leurs relations avec le roi, cf. HAZOUME (Paul) : Le pacte du sang au Dahomey, Paris, 1937. Sur le rôle des femmes-soldats en matière d'espionnage, cf. notre livre :... DJIVO (Adrien) : Guézo.La rénovation du Dahomey.Paris, 1977- p. 75. REPIN (Docteur) : "Voyage au Dahomey", Le Tour du Monde,livraison 161 à 163, Paris 1963. L'auteur se trouve alors à Abomey: "Dans une boutique, je rencontrai, à ma grande surprise, deux marchands maures, coiffés du turban arabe, et couverts de burnous de laine blanche.Les chapelets qu'ils roulaient entre leurs doigts les faisaient facilement reconnaître pour mahométans, mais j'en fus réduit aux conjectures sur leur nationalité exacte, mon interprète n'entendant pas bien leur langue. Cependant, il m'a semblé comprendre qu'ils étaient venus de Tripoli ou d'Égypte, et que ce n'était pas la première fois qu'ils faisaient ce voyage" (p. 86). 19

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trancher. Certes, les autorités politiques de la plupart des États de la région n'ignoraient rien du peuplement de leur propre territoire " mais ils n'avaient sans doute que des vues sommaires sur celui de leurs voisins, même s'ils s'efforçaient, comme c'était le cas du Danhomè, d'y recueillir des renseignements en y envoyant des espions. Pourtant, bien que limité à leur pays et peu étendu sur les autres, leur savoir en la matière aurait pu constituer une source de documentation très précieuse; or il a été rarement recueilli par les contemporains 2 et s'est amoindri au fil du temps. B-LESCONNAISSANCESDESEUROPÉENS La côte des Esclaves était un lieu privilégié dans les relations commerciales entre l'Europe et l'Afrique, depuis le XVlème siècle, et le sujet de nombreuses publications 3. Pourtant, si l'on en juge par la Nouvelle Géographie Universelle d'Elisée Reclus, dont le tome XII consacré à l'Afrique occidentale était paru en 1887, l'état des connaissance demeurait précaire. Cet immense travail de vulgarisation permet, en effet, de saisir à la fois l'étendue et les limites des informations géographiques des Européens, au moment de l'expansion coloniale. Rédigés à partir des publications d'explorateurs, de commerçants et de missionnaires, dont les plus récentes remontaient à 1884, les chapitres consacrés à la côte des Esclaves et à son hinterland témoignent d'un savoir incomplet que traduit également l'appareil cartographique 4. Les possessions européennes ne sont à peu près reconnues que dans leur partie littorale, pour laquelle l'auteur rectifie, d'ailleurs, plusieurs erreurs concernant la superficie des lagunes, trop exagérée dans les cartes marines 5. En revanche, leurs régions intérieures, visitées par de rares explorateurs sont toujours à découvrir. Dans le royaume indépendant du Danhomè (appelé Dahomey par Reclus), seule est mentionnée et décrite en détail l'unique route que les étrangers avaient l'autorisation d'emprunter pour se rendre de Ouidah à Abomey, à l'exclusion de toute autre 6. Le reste du pays est l'objet de conjectures à partir de renseignements recueillis par les voyageurs auprès des populations locales. Vers le nord, les informations sont plus floues encore, et l'ouvrage perpétue des erreurs concernant les reliefs du Mahi,
C'était le cas du Danhomè où l'on avait dénombré tous les villages à l'aide de cailloux placés dans des calebasses. Les contemporains qui ont recueilli des informations orales (LE HERISSE, par exemple, et plus tard DUNGLAS), ou les auteurs dahoméens (COISSY, Maximilien QUENUM, Paul HAZOUME) n'ont pas abordé ces problèmes directement. La première bibliographie critique concernant le Dahomey est celle PAWLOWSKI (Auguste), Revue maritime et coloniale, mai 1895. Pour la place de la côte des Esclaves dans les relations entre l'Europe et l'Afrique, cf. COQUERY (Catherine) : La découverte de l'Afrique, coll. Archives, Julliard - Paris, 1965. Cf. ANNEXES I et Il où nous reproduisons, à titre d'exemples, une partie de la planche III ainsi que la carte p. 489, toutes deux dans le tome XII. Ibid., p. 467. Ibid. p. 490. Sur l'obligation d'emprunter cette route à l'exclusion de toute autre, cf. BOUCHE (abbé Pierre) : Sept ans en Afrique occidentale. La côte Esclaves et le Dahomey- Paris, 1885, p. 400. 20

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considérés ici comme de "vraies montagnes" '. Pour le Borgou et les terres voisines du Niger, les références demeurent les frères Lander et Duncan qui les traversèrent respectivement en 1830 et 1845, sources déjà anciennes, à peine renouvelées par Flegel qui y passa en 1881 2. La géographie humaine et économique ne comporte pas moins de lacunes et d'imprécisions que l'étude physique. Elisée Reclus en est conscient lorsque, à plusieurs reprises, il insiste sur le caractère approximatif des données qu'il possède. Il note, par exemple, à propos de la population de Porto-Novo qui s'élèverait à 150000 individus parmi lesquels les hommes seraient "en très grande majorité" : "mais ces affirmations ne reposent sur aucune observation suivie" 3. L'auteur estime, par ailleurs, que l'état précaire des connaissances ne semble pas devoir être amélioré dans l'immédiat et il prévoit que le territoire délimité par la Volta à l'ouest, l'océan au sud, le Niger et ses affluents au nord et à l'est, "pendant de longues années encore ne sera pas mesuré avec précision" 4. Si les Européens possédaient une vision relativement étendue de ces régions ouest-africaines, celle-ci était peu approfondie. Leur connaissance des populations n'était pas meilleure. Certes, la plupart des écrits comportaient des données statistiques, mais leurs informations reposaient sur des évaluations plus ou moins fiables. Ainsi s'expliquent les différences notables que l'on peut relever d'un auteur à l'autre, en ne retenant, évidemment, que ceux qui avaient composé un ouvrage original, à partir de leurs observations sur le terrain ou d'une documentation rassemblée sur place, et en excluant les "témoins" qui avaient largement puisé dans des publications antérieures. La comparaison que nous avons effectuée à propos des principaux pays du littoral et de quelques agglomérations importantes, est significative à cet égard (Cf. p.22). Les premiers recensements n'auront lieu qu'à partir de 1898 et de 1899, dans un but essentiellement fiscal, puisqu'il s'agissait de dénombrer les assujettis à l'impôt de capitation, soit une partie seulement de la population.

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RECLUS, p. 463 : "Il paraîtrait, d'après Skertchley, que les chaînes de Bousso se terminent dans le Mahi par des pics dépassant 2000 mètres et s'abaissant vers les steppes septentrionales par une pente rapide, tandis que sur le versant méridional la contrepente offre une succession de terrasses étagées: là seraient les plus hautes montagnes au sud de l'Atlas et à l'ouest de l'Éthiopie. Du haut d'un sommet que gravit Skertchley pour voir le soleil se lever au-dessus des plaines qui s'étendent vers le Niger, l'explorateur anglais vit distinctement la chaîne se prolonger au loin dans la direction de la Volta". précisons que SKERTCHL y (J.) - et non Skertchley - publia son livre: Dahomey as it is, à Londres, en 1874. RECLUS, p. 492 et pp. 605 et suivantes. Id. p. 495. Id. p. 462. 21

Comparaison de quelques populations du futur Dahomey

données

statistiques 1890/ 1891 185000 5ppoo/ 51000

concernant 1900... 15ppoo 5ppoo

les

Territoires Vers 1872 Vers 1885 Royaume de PortoNovo Région des Popo 18ppoo Danhomè Autres. Total Sources Béraud 1892 15ppoo 10ppoo 30ppoo 20ppoo 75ppoo Reclus 1887

1888 30ppoo 4ppoo 2ppoo.. 25ppoo

d'A1béca 1889

4ppoo 50ppoo.... 74ppoo ArchSOM Brunet et Dahomey Gieth1en XX 1 a 1900

* Population des régions non dénommées et dont les territoires seront intégrés dans la future colonie du Dahomey. ** Ouatchi. *** A titre de comparaison avec les premiers recensements de l'administration coloniale. On remarque que le total rejoint celui de Reclus, mais que la répartition est sensiblement différente. (Cf. chap. 3). **** Haut-Dahomey. Comparaison de quelques agglomérations du Dahomey Villes PORTONOVO Années Vers 1885 1890-1891 données statistiques concernant Sources Bouche, 1885 Reclus, 1887 Arch. Nat. SOM DAHOMEY XX, 1 a FOA, 1895 Béraud,1892 Bouche, 1885 Reclus, 1887 Foa, 1895 Reclus, 1887 Foa, 1895 des

Habitants 2ppoo 3ppoo 35000

OUIDAH

Vers 1890 Vers 1872 Vers 1885 Vers 1890 Vers 1885 Vers 1890

ABOMEY

60 000 12 à 16000 20 à 25000 19500 Env. 15000 1ppoo 4ppoo

22

Il n'est pas possible, dans ces conditions, de proposer des données numériques fiables pour la fin du XIXème siècle. Tout au plus peut-on admettre quelques estimations vraisemblables. Aussi, nous semble+il très hasardeux, de les prendre comme références pour tenter d'évaluer d'éventuelles fluctuations démographiques. Cet ensemble de peuples et de pays était donc appréhendé sous des angles très différents. Du côté africain, chaque collectivité, sinon chaque individu, avait une connaissance certainement exacte d'un élément de la mosaïque celui dont ils faisaient partie et un savoir de plus en plus flou à mesure qu'ils s'en éloignaient " mais cette somme de connaissances était conservée à l'intérieur du groupe; ce savoir interne était d'autant moins accessible aux étrangers qu'il n'était pas écrit. Les Européens, au contraire, avaient des vues générales sur de plus vastes zones, mais de façon très superficielle et le plus souvent erronée. Or leurs connaissances allaient se développer par la suite, l'exploration progressant avec la conquête. Pourtant, en n'utilisant que leurs propres méthodes pour arriver à une vision fiable de leur colonie, ils intégrèrent rarement 2 le savoir interne des différentes populations, pérennisant, sinon des erreurs, du moins des insuffisances. Cette attitude suscita une déperdition d'informations dont la recherche actuelle a des difficultés à pallier la disparition.

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II -

DES TERRITOIRES DÉJÀ COLONISÉS: LES ÉTABLISSEMENTS FRANÇAIS DU GOLFE DU BÉNIN

Organisés par le décret du 4 août 1886, les Établissements Français du golfe du Bénin réunissaient, sous l'autorité du gouverneur du Sénégal, les protectorats de Porto-Novo et des cités Popo. A partir de 1890, en application du décret du 1 août 1889, ce groupe fut détaché du Sénégal et acquit une quasi-autonomie financière et administrative 3. Parallèlement, les fonctionnaires en place s'étaient efforcés de reconnaître les régions dont ils avaient la responsabilité.

I 2

3

Ce que montre bien PERROT (Claude H.) pour les Anyi de Côte d'Ivoire, thèse citée. LE HERISSE fit, dans ce domaine, un travail remarquable, mais exceptionnel parmi les administrateurs. Paul MIMANDE, alias le gouverneur LA LOYERE, par exemple, adopta une attitude plutôt sceptique à l'égard des connaissances des autochtones (Cf. notre livre Les amazones, pp.165-167). Le décret du 1er aofit 1889 lui accorda sa propre organisation administrative et financière sous la responsabilité éminente du lieutenant-gouverneur des Rivières du Sud. Ainsi, le 1er janvier 1890 parut le premier numéro du Journal Officiel des Établissements et Protectorats Français du golfe du Bénin. Pourtant, l'application du principe d'autonomie fut limitée à la suite de la réorganisation décidée par le décret du 17 décembre 1891, et il fallut attendre la création de ]a colonie du Dahomey et Dépendances pour avoir une colonie distincte dont le chef dépendit directement de la métropole. Cf. les thèses de GARCIA (Luc), 1969, et de KARL (Emmanuel). 23

A- LA PARTIE ORIENTALE

DE LA COLONIE FRANÇAISE

a) Le royaume de Porto-Novo qui allait constituer la partie orientale des Établissements Particuliers du golfe du Bénin, était retombé sous protectorat
français depuis 1883
I

n était mal connu des étrangers et le résident écrivait en 1884, à propos des possibilités de colonisation agricole du pays: "11faut qu'une sérieuse exploration vienne contioner les espérances que l'on
peut concevoir d'après quelques récits" 2.

Celle-ci s'opéra progressivement par la voie de l'Ouémé dont quelques milles avaient été remontés par des officiels anglais dès 1872 3, puis par des missionnaires en 18764, avant que le lieutenant-colonel Disnematin Dorat, résident de France à Porto-Novo, ne se rendît à Késonou, non loin de l'embouchure du fleuve, en 1885 5. La première pénétration véritable du Haut-Ouémé eut lieu en 1887, sur les instructions du docteur Bayol, alors en mission à Porto-Novo. n en chargea Édouard Foa qui partit, accompagné de Siciliano et de Maignot, respectivement agent en chef, et chef du comptoir de Porto-Novo, de la maison de commerce Régis. Chacun d'eux avait une tâche déterminée: le premier devait effectuer une étude ethnographique en même temps que des levers topographiques; le second, porteur de traités en blanc et de pavillons tricolores, se chargeait de faire accepter le protectorat français aux chefs "indépendants" riverains de l'Ouémé 6; le dernier, enfin, avait pour mission d'étudier le commerce de la région et d'en développer les échanges avec Porto-Novo. n devait encourager les producteurs à y porter leurs récoltes dont bénéficiaient jusqu'alors les négociants de Lagos et d'Abéokouta. L'expédition était importante car, selon Foa, "Les peuples de la région du haut Whémé n'avaient jamais quitté le pays et, par conséquent,allaient voir les blancspour la premièrefois" 7. L'exploration fut poussée jusqu'à la frontière du Danhomè, à peu de distance de sa capitale, et prouva que l'Ouémé, voie commerciale entre la côte et l'intérieur, constituait également un axe de pénétration politique vers

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3 4 5 6 7

Un premier protectorat avait été signé en 1863. Cf. VIDEGLA (Michel W.) : Réactions africaines devant les rivalités européennes dans le Golfe du Bénin (1860-1880), IIIème cycle, Paris I, 1973-424 p.dactyl. pp. 158 et 171.Cf.aussi: BABAGBETO-AGNINIKIN (Mme) : Les rivalités entre Etats européens au .. Dahomey" 1876-1889, Maîtrise, Université Paris X, 1974. Arch. Nat. SOM - GABON-CONGO, XIII, 2c - Rapport du résident au commandant supérieur, octobre 1884. VIDEGLA, 1973, p. 174. FOA, p. 342. Id., p. 343 - VIDEGLA, 1973, p.239 (où Késonou =Késunu). Ces riverains de l'Ouémé - ou Ouéménou étaient organisés en royaumes qui avaient réussi à maintenir leur indépendance de fait, tant à l'égard du Danhomè que de PortoNovo. FOA, p. 345.

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Abomey. Cette constatation devait retenir tout particulièrement l'attention des autorités françaises. Ainsi, en octobre 1889, Jean Bayol chargea Angot d'étudier les routes, la nature du terrain, les ressources du royaume de Porto-Novo, en vue d'une expédition militaire contre le Danhomè I. Ce dernier rapporta une description détaillée des villages visités pendant son "excursion", des habitants et de leurs activités, ainsi qu'un croquis de sa route "à travers une brousse épaisse et des chemins étroits qui ne laissent passage qu'à un homme de front" 2. Il étendit les connaissances que l'on avait de la région en signalant les routes terrestres existant à proximité du fleuve. L'année suivante, en novembre 1890, Victor Ballot, alors résident de Porto-Novo, effectua une mission d'ordre géologique dans le Décamé (ou Dékamé), en remontant l'Ouémé. En fait, son voyage comporta plus de conclusions politiques que de données scientifiques, car il avait surtout tenté de réconcilier Kékédé, le souverain en exercice, avec le roi Toffa de Porto-Novo 3. Il espérait, peutêtre, que cette mesure gênerait les Danhoméens s'ils décidaient de pénétrer dans le proteCtorat français. La voie de l'Ouémé était donc partiellement reconnue jusqu'à son point de passage dans le Danhomè, mais elle demeurait toujours ignorée au-delà. C'est pourquoi, en 1891, le commandant Audéoud, chef d'une mission française auprès de Béhanzin, déplorait qu'il n'y eût dans la colonie aucune carte exacte du fleuve, ni de renseignements précis à partir du village de Fanvié, situé à 45 kilomètres de Porto-Novo, et il concluait à la nécessité, tant au point de vue militaire que commercial, de reconnaître exactement ce cours d'eau 4. Cet objectif ne fut pourtant réalisé qu'après la conquête du Danhomè. Les confins orientaux du protectorat français de Porto-Novo étaient, en revanche, mieux connus, en raison de leur proximité avec la colonie anglaise du Lagos. La frontière entre les deux possessions, fixée jusqu'au neuvième degré de latitude nord par la convention franco-britannique du 2 janvier 18885, devait être rectifiée sur le terrain, à la suite d'un nouvel accord signé le 10 août 18896. Les décisions, généralement bien accueillies en Grande- Bretagne par les milieux intéressés, surtout parce que leur gouvernement avait su sauvegarder les pays Egba et Jebu de l'influence française 7, furent, en revanche, critiquées par les négociants marseillais, en particulier par Cyprien Fabre :
Arch.Nat.SOM- DAHOMEY III, 1- Rapport du 6 novembre 1889 - 8 p. manuscrites, plus un croquis. Id.p.7. Ibid. Rapport de Victor Ballot, du 12 novembre 1890. Arch. Nat.SOM- DAHOMEY III, 2 b - Lettre du 8 juillet 1891 au ministre de la Marine,

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p.2.
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Arch. Aff. Étrangères, Paris. Mémoires et Documents Afrique, T. 128. T. 129 - Une partie de la convention est citée en anglais par : ASIW AJU (A.I.) : Western Yorubaland under European Rule 1869 1945, Longman, Londres, 1976, pp. 265 à 267. Sur les conséquences de ces conventions sur les populations concernées, cf. VIDEGLA, 1973, pp.288- 290 et 306-308. CHAMBRE DE COMMERCE DE LIVERPOOL- Annual Report of Chamber of Commerce of Uverpool, 1890 et 1891.

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"Qu'if nous suffise de dire que la France n'a pas su résister aux réclamations incessantes des Anglais et qu'en 1889, dans un instant de faiblesse, elle a commis la faute d'admettre que la frontière anglaise fut reportée de Badagry jusqu'à l'Addoh à l'ouest, réduisant ainsi à presque rien le territoire de notre Colonie" I. Sur place, l'application des accords obligea les fonctionnaires des deux pays à visiter les zones concernées pour en préciser les données géographiques essentielles et opérer les réajustements territoriaux prévus: d'une part, la cession par les Français de la région de Pokra (Ipokia) contre celle de Kéténou (Kétonou), en février 18902, et de l'autre, les concessions ponctuelles sur le tracé même de la ligne de démarcation entre les deux colonies, à partir de la fin du mois de mai 1890. Dans ce dernier cas, la délimitation s'opéra en interrogeant les villageois concernés sur leurs relations et leurs attaches d'après la "coutume indigène" 3. Ayant ainsi défini leur domaine, les deux administrations coloniales s'efforcèrent d'imposer le respect de leur autorité respective à des populations qui avaient conservé leurs relations antérieures en dépit de toute séparation officielle. b) La frontière passait à travers une zone lagunaire, d'autant plus difficile à contrôler rigoureusement que les conventions avaient décidé la libre circulation des habitants et des embarcations sur la lagune d'Adjarra ainsi que sur la rivière Addo. L'existence de cette clause n'empêchait ni les incidents entre les fonctionnaires français et britanniques, ni les heurts entre les agents des différents chefs traditionnels, en particulier avec ceux du roi Toffa 4. Or la décision prise par la France d'imposer des taxes douanières à la partie orientale de ses Établissements du Bénin, le 1 avril 1890, impliqua la stricte surveillance d'une ligne que l'insuffisance du personnel en exercice s, rendait plus théorique que réelle.

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5

Arch. Nat.SOM- AFRIQUE VI, 100 d - Lettre du 31 janvier 1892, de Cyprien Fabre au président de la Chambre de commerce de Marseille. PRO.- C.O. 879, registre n° 31, et C.O. 386, F 523 et suivants: rapport de Denton du 17 février 1890 sur son entrevue avec Bayolle 12 février, et p..v.des discussions avec les chefs et les notables. Ibid. F 550 et suivants: procès-verbal en anglais et en français de la délimitation de frontière le 26 mai 1890 et les jours suivants. L'incident le plus spectaculaire fut causé par un agent britannique qui voulait empêcher les navires empruntant le canal du Toché de se rendre à Cotonou alors que Victor Ballot se trouvait à bord de l'un d'entre eux: le résident protesta donc énergiquement auprès du gouverneur du Lagos contre cette violation flagrante de l'art.4 de la convention du 2 janvier 1888 - (Arch.Nat.RPB- Registre de correspondance,lettre n019du 21/1/90) Ce registre contient également plusieurs copies de lettres de V. Ballot au gouverneur du Lagos au sujet de plaintes formulées par les Britanniques à l'encontre d'agents du roi Toffa (aoOt, sept.oct. 1890). Arch. Nat.RPB-Registre DL 3- Rapport n° 57 du 7 juin 1890 du résident Ballot au gouverneur. Cette insuffisance de personnel est évoquée également par la suite (Arch.Nat. SOM- DAHOMEY IX,3b - Rapport du résident Ehrmann au gouverneur, n° 384 du 9 novembre 1891, pp. 20-21.) 26

Il se pratiquait donc une active contrebande I, favorisée par la différence des tarifs, plus élevés à Lagos qu'à Porto-Novo, surtout pour les alcools et les vins 2. Cette situation incita le gouvernement anglais à proposer aux Français la formation d'une union douanière entre leurs deux possessions, sur la base du ~ 5 de l'article IV de la Convention du 10 août 1889 qui prévoyait la conclusion d'accords tarifaires. Une première demande, transmise par le représentant britannique à Paris, ayant été écartée en novembre 1891 3, une nouvelle démarche fut tentée en février 1892 par le chargé d'affaires Egerton. Ce dernier insistait sur la nécessité de régler rapidement une

question en suspens depuis plus de deux ans

4

et précisait que, si le

gouvernement français persistait à ajourner la conclusion d'un accord douanier, "le gouvemementbritannique pourrait se trouver amené à rechercher le moyen d'assurer la protection du commerce de Lagos soit par l'établissement de postes de douane dans la crique d'Adjarra ou dans le district de Pokra pour empêcherle passage des marchandises de Porto-Novo, soit par l'application de toute mesure propre à atteindre ce résultat" 5. Le ton de la communication montrait combien les Anglais étaient désireux d'harmoniser les tarifs dans les plus brefs délais. A l'inverse, les milieux français concernés accueillirent le projet avec réticence, lorsqu'ils ne s'y opposèrent pas, parce que la situation leur était favorable. L'unanimité s'était faite pour souligner les divergences d'intérêts fondamentales entre les deux colonies, ce qu'exprimait, de façon un peu schématique, le résident Ehrmann en évoquant les propositions britanniques d'union douanière: "Pour que l'Angleterre les ait formulées, il faut qu'elle y ait quelque intérêt. Ce serait de la naïveté de voir là le simple désir d'une entente loyale, sentiment que l'on ne rencontre malheureusement que chez nous. Notre intérêtcà nous est précisément de ne pas les accepter, car, pour qu'un tarif commun avec Lagos fût avantageux pour nous, il faudrait qu'il contînt des conditions tellement défavorables à nos voisins, qu'eux-mêmes, alors, ne pourraient plus s'y
soumettre" 6.

A côté de cet argument "par l'absurde", d'autres causes, plus profondes, justifiaient ce refus de la part des négociants et de l'administration. C'est ainsi que, pour Cyprien Fabre, la seule protection naturelle et efficace que Porto-Novo pouvait opposer à Lagos dont la position était plus avantageuse et l'organisation plus développée, consistait, précisément, en une appréciable

I 2 3
4 5 6

ASIWAJU, pp.196-199, VIDEGLA, 1873,p. 314 Ehrmann, dans le rapport cité note 4, estimait qu'avec un tarif analogue à celui de Lagos, les droits auraient rapporté 657 796,68 fro à Cotonou et Porto-Novo, au lieu de 252 653,87 fr., du 1-10-1890 au 31-9-1891, p.14 Arch. Nat.SOM- DAHOMEY VI, 97 c - Lettre du ministre des Affaires Étrangères au sous-secrétaire d'État aux Colonies, du 25 février 1892. Ibid. Traduction de la lettre de Egerton à Ribot, le 15 février 1892... "L'atteinte porté au commerce britannique et au revenu de la Colonie <reLagos par l'importation illimitée de marchandises venant de Porto-Novo par Pokra dure toujours..." Id. Ibid. Rapport cité, n° 384 du 9 novembre 1891, p. 18. 27

différence des tarifs douaniers rendant les marchandises très concurrentielles dans la colonie française '. Une autre raison avancée pour refuser l'union douanière avec les Anglais, concernait la situation de Cotonou où les débarquements ne se justifiaient que par la modicité des taxes: une fois que cet avantage aurait disparu, et malgré la construction du wharf, les marchandises gagneraient le port de Lagos où les déchargements étaient techniquement plus faciles et à partir duquel existaient des voies de communication vers l'intérieur, y compris vers Porto-Novo, à travers le réseau lagunaire. L'harmonisation des tarifs arrêterait le développement de Cotonou tout en gênant le commerce français et en provoquant une diminution appréciable des ressources budgétaires puisque les droits seraient acquittés en territoire anglais 2. De plus, l'adoption d'un tarif commun avec le Lagos laissait présager l'augmentation des taux en vigueur dans la colonie française, éventualité repoussée par tous comme étant de nature à provçquer "une véritable crise commerciale" 3, sans nécessité aucune puisque les Établissements français du Bénin se suffisaient à eux-mêmes au point de vue financier 4. Enfin, les principes de la taxation appliquée au Lagos étaient contestés et considérés comme nuisibles aux produits français puisqu'ils visaient surtout les alcools et les vins s. L'opposition conjuguée des négociants français et de l'administration locale aboutit à un succès. Le 29 avril 1892, le sous-secrétaire d'État aux Colonies confirma, sans ambiguïté, dans une lettre adressée à son collègue des Affaires étrangères, le refus déjà exprimé quelques mois auparavant par son propre prédécesseur: "Une entente douanière entre deux pays placés dans des situations si différentes entraîneraitinévitablementla ruine de notre colonie.C'est là une questionde vie ou de mort et nous commettrionsune faute peut-êtreirréparable si nous entrions aujourd'hui dans les vues du Cabinet de Londres", Et, négligeant les éventuelles mesures de rétorsion annoncées par le représentant britannique dans le cas d'un ajournement de l'accord douanier, il ajoutait: "Je ne vois rien, dans cette menace, qui doive nous faire revenir sur notre manière de voir" 6. Devant la détermination du gouvernement français, les Anglais décidèrent d'engager une action sur le plan local. Le 6 octobre 1892, le gouverneur du Lagos, Carter, avertissait Victor Ballot de son intention de
Arch.Nat.SOM.AFRIQUE VI-100d- Lettre citée de Fabre au président de la Chambre de commerce de Marseille, le 31- I-9, pp.4-5 : "On conçoit très bien que l'Angleterre insiste pour réaliser une union douanière qui en égalisant les taxes des deux pays annihilerait complètement la concurrence que Porto-Novo fait à Lagos." Arguments développés, entre autres personnalités, par Cyprien Fabre (note précédente), Ehrmann (rapport cité p. précédente), Borelli (lettre du 5 février 1892 au président de la Chambre de commerce de Marseille, in carton cité note précédente). Ehrmann, rapport cité, p. 14. On retrouve également cette idée dans les documents cités de Fabre et de Borelli. Fabre, p. 5. Ehrmann, p. 15: "Le tarif de Lagos, même abaissé, est mauvais, car les produits
français, les vins notamment, y sont très maltraités".

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Arch.Nat.SOM- AFRIQUE 97, c, minute de la lettre du sous-secrétaire d'État au ministredes Affairesétrangères,pp. 1-2.
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placer un poste de douane à l'entrée de la crique d'Adjarra ainsi qu'un autre au village de Djoffin (Jofin) et, malgré la mise en garde du Français l, il réalisa son projet le 22 novembre suivant 2 : des agents britanniques, installés sur un bateau mouillé en travers de la lagune d'Adjarra, furent chargés d'y contrôler toute la navigation. Le but de cette opération fut jugé par les autorités coloniales de PortoNovo, comme une "manœuvre ayant pour effet de nous obliger à une unification des droits des deux colonies" 3. Tandis que le sous-secrétaire d'État, alerté par télégramme, estimait qu'il convenait de protester auprès du gouvernement anglais contre une mesure qui portait atteinte à la libre navigation de la crique d'Adjarra 4, Victor Ballot renouvela sa protestation auprès du gouverneur Carter à l'égard de ce qu'il considérait comme une initiative personnelle et "illégale" s. Pourtant, les mesures qu'il critiquait sévèrement n'émanaient pas de la seule volonté du gouverneur du Lagos: en fait, le Colonial Office, régulièrement tenu au courant du développement de la situation ainsi que des réactions françaises, appuyait totalement l'action de son représentant 6. La création du ponton douanier anglais eut de graves conséquences sur le commerce de Porto-Novo. D'une part, les Britanniques taxaient abusivement les marchandises transportées par des pirogues reliant ce port aux villages situés sur la rive française de l'Adjarra, provoquant une entrave à la libre circulation à l'intérieur de la colonie; d'autre part, ils laissaient passer en franchise les embarcations en provenance de Lagos même si elles se rendaient en territoire étranger, suscitant un malaise économique: "Ces procédésjettent une certaine perturbationsur la place de Porto-Novoqui se trouve encombrée de marchandises venant de Lagos en contrebande et se vendant à meilleur marché que celles introduites dans nos comptoirs via
Kotonou" 1.

Les produits réexportés de Lagos bénéficiaient, en effet, d'une détaxe (drawback) de 50 % qui les rendaient très avantageux malgré le tarif élevé de la colonie anglaise, surtout s'ils pénétraient au Porto-Novo sans acquitter

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Arch. Nat.SOM-DAHOMEY VI-l, b 7, copie de la lettre n° 116du 6octobre 1892. Ibid. Rapport de Dodds incluant un historique de la question, le 17 décembre 1892. Ibid. p. 2. Arch. Nat.SOM- AFRIQUE 97, c- n° 337, du 30 novo 1892. Arch. Nat.SOM- DAHOMEY VI -1 b 7- Pièce annexée au rapport du général Dodds, n° 188 du 17 décembre 1892 : lettre de Vicor Ballot au gouverneur Carter, du .28 nov.1892, confirmant ses télégrammes des 26 et 27 nov. 1892 "...il ne nous appartient pas d'apporter la plus légère modification aux dispositions d'un arrangement conclu entre nos deux pays. Ce soin est exclusivement réservé aux Cabinets de nos gouvernements respectifs et il eût été plus sage et plus correct de votre part d'attendre la solution de la question douanière qui seule semble vous préoccuper ce moment au point de vous faire commettre un acte ilIégal- solution qui ne peut être obtenue qu'en Europe". P.R.O. - C.O. 421, registre 7 : correspondance du gouverneur du Lagos et du Colonial Office, copies des lettres et télégrammes, y compris de la correspondance reçue à Lagos par le gouverneur en provenance des autorités de Porto-Novo et transmise à Londres pour information. Rapport cité note 3, p. précédente, de Dodds, p. 3.

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les droits imposés par la France 1. Les négociations s'engagèrent au plus haut niveau sans aboutir à la disparition du ponton, car le gouvernement anglais s'estimait dans son droit et exigeait même que le résident de PortoNovo retirât sa protestation 2. Le gouvernement local, de son côté, recevait à la fois les plaintes des traitants dont les transactions entre les rives françaises de l'Adjarra étaient grevées de frais supplémentaires, et celles des commerçants de Porto-Novo, gênés par une concurrence illicite 3. Il édicta donc des mesures de représailles en même temps qu'il réitérait son refus d'une union douanière 4. Il installa un poste douanier à côté de celui des Anglais et une véritable "guerre des pontons" s'engagea, chacune des parties visant à imposer son autorité en multipliant les saisies et en levant abusivement des taxes 5. La situation se prolongea pendant une partie de l'année 1893, ponctuée par des échanges de correspondance entre les responsables des deux colonies qui décidèrent, enfin, de régler la question à l'avantage de tous, en organisant conjointement la surveillance à l'entrée de la rivière d'Adjarra 6. Le dispositif fut mis en place, progressivement, à partir du second semestre de 1893 : un poste de douane fut installé par les Français sur leur rive, presqu'en face de celui que les Anglais avaient mis à Djoffin ; en outre, chacun des deux pays avait placé un ponton pour contrôler le tronçon inférieur du cours d'eau. Les permis délivrés par les autorités responsables de l'une des parties étaient acceptés par l'autre. En mars 1894, le général Dodds pouvait écrire au gouverneur du Lagos: "Tout marche aujourd'hui régulièrement,conformémentà l'entente établie entre nous".7 c) Le décret du 1 avril1890 décida d'imposer des taxes douanières à la partie orientale des Établissements du Bénin, alors qu'elles existaient déjà dans la partie occidentale, depuis la convention franco-allemande de 1887. Cette mesure posa le problème de la situation politique et matérielle du souverain de Porto-Novo. Le roi Toffa, en effet, faisait lever, par des agents spécialisés, un droit de 5 francs par tonne exportée d'huile et d'amandes de palme 8. Il apparaissait donc toujours comme le maître du
Dodds, ibid., pA, donne l'exemple d'une caisse de genièvre de 8 litres: introduite par Cotonou, elle paie 1 frode droits et se vend entre 6 froet 6,25 ; introduite par Lagos, elle acquitte 1,20 frode droits, drawback compris, plus 1 fr.à l'entrée du territoire français, et doit alors se vendre 6,90 fro Mais si elle ne paie pas la taxe française, elle peut être vendue au même prix - ou même moins cher que le produit importé par Cotonou. La concurrence est donc évidente. Arch. Nat.SOM- AFRIQUE VI- 97 c - Copie de la lettre de l'ambassadeur de GrandeBretagne au ministre français des Affaires Etrangères, du 25 novembre 1892. Rapport cité du général Dodds, n° 188 du 17 déco 1892. Id.p. 9: "j'estime qu'il y a lieu de ne pas même engager de discussion sur la question de l'union douanière". Arch. Nat.RPB- Registre de correspondance n° 5- pp. 207 et suivantes: copie de la lettre n° 207 du 23 déc.1892 de Dodds au gouverneur du Lagos, et du rapport du chef du service des Douanes rappelant les plaintes émanant des deux parties. Arch. Nat. RPB- Registre de correspondance, n° 13 bis -Lettre n° 212 du 12 aoOt 1893 du colonel Dumas au gouverneur de Lagos. Ibid. Lettre n° 343 du 9 mars 1894. d'ALBECA (A.L.), 1889, p. 108.

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pays et, de surcroît, il en tirait un revenu appréciable qui peut être évalué, à partir des statistiques commerciales, à 68 225 francs pour 1888, et à 51 926 francs pour 1889 1. Le docteur Tautain, envoyé en mission d'études en 1889 pour préparer l'établissement de droits de douane à Porto-Novo, proposait, sans ambages, de lui ôter tout pouvoir contre un dédommagement pécuniaire : "Du jour où nous percevrons la douane, il importe que l'autorité du roi disparaisse à peu près complètement, pour ne pas dire tout à fait, dans PortoNovo. Avec la rente que nous lui ferons, le roi devra aller vivre à sa maison de campagne de Bécon et nous devrons nous emparer de la cité afin d'avoir le droit d'établir des patentes et autres impositions nous permettant de transformer un peu la ville" 2. Il affirmait que Toffa était d'accord pour abandonner son administration contre "une rente sérieuse et quelques égards", mais ne précisait pas le montant de l'éventuelle compensation. Par ailleurs, le résident Victor Ballot confirmait que Toffa accepterait d'abandonner tous les droits perçus à Porto-Novo, et il conseillait de lui accorder, en échange, une rente annuelle de 40 000 francs 3. La somme était inférieure aux revenus que les douanes seules rapportaient au roi, sans compter les autres recettes administratives, impossibles à évaluer. Elle laisserait donc une importante plus-value au gouvernement colonial si, comme le proposaient Tautain et Ballot, on adoptait un tarif de 5 % ad valorem sur les exportations d'huile et d'amandes de palme au lieu de conserver la taxation sur le tonnage: en prenant l'exemple de 1888, ce nouveau mode de perception aurait produit 234 687,50 fro qui, en ôtant les 40000 que l'on aurait versé à Toffa, et "en tenant compte de l'exagération des renseignements fournis par les commerçants" 4, auraient laissé au minimum 150000 francs au budget local. La réalité fut un peu différente: le tarif imposé par le décret du 1er avril 1890, s'exerçant uniquement sur certaines marchandises importées, ne produisit au total, pourla première année, que 86.891 francs. Cependant, cette moins-value sur les prévisions fut de courte durée: les recettes perçues par le bureau de Porto-Novo s'accrurent rapidement, malgré une baisse relative, à partir de 1896, due à la concurrence de Cotonou, devenu le principal port importateur du Dahomey. Quant au roi Toffa, ce furent 30 000 francs que le gouvernement colonial lui octroya et dont les Comptes définitifs des Recettes et Dépenses du Dahomey gardent la trace jusqu'en 1907 s. En outre, une subvention de 10 000 francs "pour concours prêté en vue du maintien de l'ordre dans la
Calculs que nous avons effectués, à titre indicatif, en multipliant le nombre de tonnes de produits du palmier à huile exportés de Porto-Novo, par 5. Arch. Nat.SOM- DAHOMEY IX, 3 a - Copie du rapport de Tautain, n° 197/99, du 30 juin 1889, pp. 12-13 Ibid. DAHOMEY IX, I a- Projet de budget pour 1890, par Victor Ballot, sans date (vraisemblablement courant 1889), note C, p. 3. Id. p. 2. Selon les années, on les retrouve dans le chapitre des "Affaires politiques et indigènes" (jusqu'en 1903), puis, en 1904, dans "l'administration des cercles", et. par la suite, dans les "dépenses politiques". 31

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banlieue" n'apparaît clairement qu'à partir de 1902 I et ne semble pas avoir
eu force d'obligation puisque, en 1904, le crédit ne fut pas utilisé. Après ] 908, année de la mort du bénéficiaire, ces sommes disparaissent de la comptabilité de la colonie. Adjiki, le successeur de Toffa, reçut un traitement de 25 000 francs ainsi que des remises sur le produit de capitation, à l'instar de tous les chefs responsables de la perception de cet impôt 2. Ainsi, l'augmentation appréciable des recettes douanières à Porto-Novo n'avait entraîné aucune revalorisation de la rente allouée au roi. L'établissement des douanes dans le royaume, qui avait profité au budget local, eut pour conséquence de diminuer gravement les ressources de la Cour, contribuant, indubitablement, à son déclin 3. L'application du décret du 1 avril 1890 provoqua des réactions parmi les négociants français qui jugeaient que sa mise en vigueur avait été trop rapide. Ils profitèrent de l'état de guerre pour s'adresser à l'autorité militaire et en obtenir l'ajournement. Le capitaine de vaisseau Fournier, qui commandait Le Sané, était, en effet, doté de pouvoirs très étendus et il décida de surseoir à la (evée des droits jusqu'au 1er mai 4. La mesure, prise sans consulter l'administration locale, entraîna de vives protestations de la part du résident Victor Ballot qui déplorait la perte de recettes qui allait s'ensuivre s. Alors s'engagea une véritable lutte de prérogatives entre les autorités civiles coloniales représentées par le sous-secrétaire d'État aux Colonies et le ministre de la Marine. Ce dernier soutint l'initiative du chef de l'expédition navale, d'une part parce qu'il estimait que la nécessité de régler rapidement les affaires du Dahomey primait sur toute autre considération et, d'autre part, parce qu'il ne devait pas repousser la première proposition d'ordre administratif que lui adressait un officier supérieur qui, par ailleurs, "se heurtait à de multiples difficultés" 6. Le sous-secrétaire d'État, en revanche, ne pouvait accepter ce désir d'asseoir ('influence du commandant du Sané au détriment du budget local, ni cette justification qui portait atteinte à ses propres prérogatives au Bénin. Il en manifesta quelque humeur dans la réponse qu'il adressa à son collègue: "En présence du fait accompli, je ne discuterai pas les motifs qui vous ont déterminé à autoriser une mesure que, pour ma part, je crois d'autant plus
I 2
Chapitre "police et prisons". Arch. Nat.RPB- Registre contenant les copies des rapports périodiques 1903-1909 Rapp.pol. 1er trim.1908 - Le rapport précise que la liquidation de la succession de Toffa se montait en argent monnayé à 286.261.50 fro et à 5000 piastres et qu'eUe avait été partagée entre les membres de sa famille au nombre de HO environ, sur des bases proportionnelles à J'âge des intéressés. Ce que montre bien AGNINIKIN (Sylvain) : Les origines du mouvement national au Dahomey- 1900-1939. Thèse de 3ème cycle, Paris VII, 1980, p. 76. Arrêté du 18 avrill890 ajournant la perception des droits de douane à partir du 15 avril 1890, J.O.E.R.O.H., 1er mai 1890. Arch. Nat.RPB- Registre de correspondance de novembre 1889 à mars 1891- N° 49 du 22 avriI1890. Arch.Nat.SOM- DAHOMEY IX-3a-Lettre du 20 avril1890 du min.de la Marine au sous-secrét.d'état aux Colonies.

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inopportune que les maisons françaises de Marseille avaient, au moment où le cant [sic] du Sané vous saisissait de la question, donné l'ordre à leurs agents d'acquitter, sans persister dans leurs réclamations, les droits de douane récemment établis" 1.

n demandait, en conséquence, que les questions touchant la situation administrative, politique ou économique de la colonie, ne fussent point réglées par la Marine sans entente préalable avec l'administration des Colonies. Cependant, Victor Ballot ne s'avouait pas vaincu. Arguant de ce que l'autorisation ministérielle suspendait, jusqu'au 1er mai, la perception des droits à Cotonou, il plaça, le 18 avril, des postes de douane à l'entrée des deux passes lagunaires reliant ce port à Porto-Novo. Sa justification reposait sur une interprétation subtile des instructions métropolitaines: "Kotonou, conformément aux ordres ministériels, sera donc un port franc jusqu'au 1 mai, et sera par rapport à Porto-Novo, dans la même situation que Gorée vis-à-vis de Dakar, c'est-à-dire que toutes les marchandises qui y débarqueront ne paieront aucun droit. Mais il est évident que toutes les marchandises venant de Kotonou seront traitées, à leur entrée à Porto-Novo, comme celles provenant du Nord et paieront les droits fixés au tarif douanier du 1er avril" 2. La décision réduisait à néant celle du commandant Fournier, puisque Cotonou n'était qu'un point de transit vers Porto-Novo. Elle provoqua donc une nouvelle série de protestations de la part des commerçants français, en particulier de Cyprien Fabre, qui écrivit plusieurs lettres au ministre de la Marine ainsi qu'au sous-secrétaire d'Etat aux Colonies 3. Tandis que ce dernier renvoyait le plaignant au commandant du Sané, qui avait pris la décision d'ajourner l'application du tarif douanier en dehors de l'Administration des Colonies 4, le premier persistait dans sa résolution et, faisant droit aux réclamations du négociant marseillais, il prescrivit à Fournier de faire ajourner la mise en vigueur du tarif douanier à Porto-Novo comme à Cotonou 5. L'autorité militaire l'emportait donc. En fait, ce furent les négociants qui bénéficièrent de ce conflit de pouvoir entre deux grandes administrations métropolitaines et leurs agents locaux. Les calculs effectués par Victor Ballot montraient qu'ils avaient effectué de substantielles économies, du 16 au 30 avril 1890 : - 14327,64 francs, pour la maison Fabre, - 52 505,68 francs pour la maison Mante frères et Borelli, soit:

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Ibid. Réponse du 21 avri11890. C écrit ainsi dans le texte pour commandant. Document cité note 2, p. précédente. Les deux postes ainsi créés par l'arrêté du 18 avril 1890 se situaient au Toché et à Aguégué-Kandj. Arch. Nat.SOM - DAHOMEY IX- 3 a- Télégramme du 21 avril et lettre du 25 au soussecrétaire d'État aux Colonies; lettre du 25 avril au ministre de la Marine. Ibid. Lettre du sous-secrétaire d'État à Cyprien Fabre, le 22 avril, en réponse au télégramme du 21. Ibid. Lettre du 28 avril du ministre de la Marine au sous-secrétaire d'État aux Colonies. 33

- 66 833,22 francs de perte pour le budget de la colonie 1. L'imposition de ce tarif douanier souleva la question des relations économiques entre la partie orientale du Bénin et la zone occidentale sous convention franco-allemande. Les négociants français auraient souhaité que les marchandises ayant acquitté des droits à Grand-Popo pussent entrer en franchise à Cotonou et réciproquement, avantage que leur refusait l'administration locale.
Le résident Ballot estimait, en effet, que si l'on admettait ce principe, on devrait exempter également les marchandises provenant du Togo où les maisons françaises possédaient des comptoirs: "La zone douanière franco-allemande engloberait donc tous les Établissements du Bénin jusqu'à la crique d'Adjarra au détriment des intérêts financiers de la Colonie, et sans aucun avantage puisque le gouvernement allemand n'accorderait pas ce droit d'entrée en franchise dans ses comptoirs aux marchandises en provenance de Kotonou" 2.

Il craignait que la colonie française ne fût inondée de produits ayant payé les taxes au Togo: ils auraient ainsi le double bénéfice d'augmenter les ressources budgétaires de ce territoire et de développer son commerce sans frais supplémentaires. Devant ce refus, l'agent de la maison Fabre, Montaignac, s'adressa au commandant des forces militaires françaises qui remplissait les fonctions de gouverneur par intérim, recourant derechef à une tactique qui, quelques mois auparavant, avait abouti à suspendre la perception des taxes douanières. Cependant, le contre-amiral de Cuverville, plus avisé sans doute que son prédécesseur, interrogea le résident à l'avis duquel il se rangea, ne prenant aucune initiative personnelle en la matière. Ainsi, et jusqu'à la dissolution de la convention franco-allemande, les deux zones restèrent séparées au point de vue douanier même si, pour des raisons économiques, le tarif appliqué y était identique.
B - LA PARTIE OCCIDENTALE DES ÉTABLISSEMENTS FRANÇAIS DU

BENIN a) Le protectorat de la région des Popo, décidé par le décret du 19 juillet 1883, fut officiellement établi par la France dans le courant de 1885, sur les cités de la côte ainsi que sur la "petite république indépendante" des Ouatchi, située au nord de la région des Popo 3. Ce fut le lieutenant de vaisseau Pornain, chargé d'y établir la domination française, qui conduisit, le premier, une mission de reconnaissance dans l'arrière-pays de Grand-Popo 4. Peu après, la délimitation des territoires français et allemands, prévue par le protocole du 24 décembre 1885 5 et l'Arrangement du 27 mai 1887,
Ibid. Pièce n05 annexée au rapport n° 55 du 4 mai 1890, de V.Ballot au sous-secrétaire d'État aux Colonies. Arch. Nat.SOM-AFRIQUE VI-3b- nOl12, du 30-7-1890, p. 2. d'ALBECA, 1889, p. 34. Arch. Nat.RPB- I E 4 - Rapports de mission du lieutenant de vaisseau Pornain Convention du 24 décembre 1885, signée à Berlin et ratifiée par les Chambres, le 1er février 1886. Elle prévoyait une délimitation territoriale (art. 2) qui fut menée, par la suite, par le lieutenant-gouverneur du Sénégal, Jean Bayol, en 1886-1887. 34

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établissant un régime douanier commun, incitèrent les autorités des deux pays à développer leur connaissance de la région frontalière. L'une et l'autre reconnaissaient, pourtant, qu'il était impossible de la surveiller en totalité à cause de l'existence de nombreuses lagunes et de la nature marécageuse du sol. Des croquis, comme celui que Ruget dressa d'Agoué et de ses environs, en 1886 l, fixèrent la configuration exacte des zones littorales, mais l'intérieur fut peu pénétré. Alors que le Mono avait été remonté jusqu'à Athiémé, son bassin et les parties limitrophes restaient en grande partie ignorés des Européens, incapables de délimiter avec précision le tracé réel de la frontière avec le Togo. Ainsi, des cartes publiées à Berlin, en 1888, intégraient l'agglomération d'Agomé-Séva au territoire allemand: ce fut seulement l'année suivante que Varney détermina la situation réelle de ce centre, le plaçant incontestablement dans la colonie française 2. En 1890, le résident Ballot estimait qu'il fallait calculer au plus tôt la position astronomique des importants marchés d'Athiémé, Topli, Togodo, Toun, sous peine de voir l'Allemagne en revendiquer la possession 3. Le pays des Ouatchi, lui-même, bien que sous protectorat français, restait à peu près inconnu en 1892, le colonel Dodds avouant qu'on y avait envoyé peu d'exploration jusqu'alors, de peur d'irriter le Danhomè 4. Cependant, l'expédition militaire de Béhanzin contre cette population, en novembre 1891, ainsi que la volonté française d'opérer la conquête de son pays, modifièrent la situation. En juin 1892, le brigadier de police Péreira, alors en poste à Grand-Popo, fut envoyé en mission chez les Ouatchi, à la fois pour y recruter des combattants destinés à combattre les Danhoméens aux côtés des Français, et pour y reconnaître les voies d'accès vers Athiémé puis vers Toun, "en étudiant bien la route tant de terre que d'eau"5. L'exploratiS)ll méthodique ne s'effectua donc, ici comme dans la partie orientale des Etablissements du Bénin, qu'avec la pénétration de l'autorité coloniale, c'est-à-dire lentement, tant à partir de la côte que de la vallée du Mono. La création du Dahomey accéléra le processus. En 1894, l'enseigne de vaisseau Clergeau opéra une reconnaissance hydrographique du fleuve 6; en 1898, une étude en analysa les principales caractéristiques physiques ainsi que les conditions économiques de son bassin 7. Mais ce furent les recensements consécutifs à la création de la capitation qui, à partir de 1899, conduisirent les administrateurs à parcourir les zones les moins connues,
Arch. Nat.RPB-Registre de correspondances DL c 5 - copie du rapport de Dodds au sous-secrét. d'État aux Colonies, n° 135 du 8 juillet 1892, p. 297. Ibid. Registre correspondances DL 3- Copie du rapp.du résident au sous-secrét. d'État aux Colonies, n° 124 du 2 août 1890, p. 6 du rapport. Rapport cité note 2, p.296 Ibid. DLc 5- Copie du port adressé par le résident au gouverneur à Konakry, n0431 du 8 déc.1891, pp.80 & suiv. Ibid. Instructions du lieutenant-gouverneur Ballot au vice-résident de Grand-Popo et Agoué, n° 124 du 12juin 1892, pp. 269-271. Arch. Nat.RPB- 1 E- Copie du rapport de Clergeau, "Reconnaissance hydrographique du Mono", 5 juillet 1894. Ibid. "Étude du bassin du Mono", copie,/?! 1898. 35

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comme le pays des Adjaa et des Houé l, et aboutirent à une connaissance plus fiable de la région. b) L'union douanière franco-allemande La partie occidentale des Établissements Français du Golfe du Bénin, autour des centres de Grand-Popo et d'Agoué, était intégrée dans un Zollverein franco-allemand depuis la convention douanière signée le 25 mai 1887 à Berlin, et le 28 à Paris. L'accord, prévu par l'Arrangement du 24 décembre 1885 était conclu pour une durée de deux années, et devait être reconduit tacitement si les parties contractantes n'annonçaient pas, six mois à l'avance, leur intention de le modifier. Ainsi était créé un : "territoire douanier unique, sans ligne de douane séparative, en sorte que les
mêmes droits y seront perçus et que les marchandises qui les auront acquittés sur

l'un des territoirespourrontêtre introduitesdans l'autre sans avoir à supporterde nouvellestaxes" (article 1). Les droits pouvaient être perçus en monnaie française, allemande ou anglaise et, tous les mois, les agents des deux pays procédaient à des échanges de numéraire sur la base des valeurs fixées par le tarif, soit 1 mark ou 1 shilling pour 1 franc 25 centimes. Le système semblait devoir résoudre les difficultés inhérentes à l'organisation des jeunes colonies, en permettant à chaque métropole d'économiser des frais de personnel et de matériel. La collaboration des deux administrations, qui permettait d'alimenter les budgets locaux aux moindres frais, se justifiait par des intérêts identiques de part et d'autre de la frontière. L'unité de la région des Popo au point de vue topographique et hydrographique, sans oublier les affinités ethniques des diverses populations, et surtout la connaissance superficielle du réseau lagunaire, peu exploré par les Européens et parcourue par les seuls piroguiers, incitaient à permettre la libre circulation des produits à l'intérieur d'une zone impossible à surveiller dans sa totalité 2. En outre, les "rapports courtois" entretenus par les autorités françaises et allemandes 3 ne pouvaient que contribuer à la bonne marche des affaires pour les entreprises commerciales établies des deux côtés de la frontière. En raison de toutes ces considérations, fonctionnaires et négociants avaient accueilli favorablement la création de cette union douanière, estimant que le montant modéré des droits ne pouvait entraver le développement commercial de la région 4. La taxation établie en 1887 ne touchait pas aux exportations et ne frappait
que certaines marchandises importées

- le

genièvre,

le rhum ainsi que les

tabacs, les fusils et la poudre - les autres produits étant admis en franchise. Les gouvernements regrettèrent bientôt que le tarif fût si modeste et ils en préconisèrent le relèvement afin d'augmenter les ressources de leurs

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Arch. Nat.SOM- DAHOMEY IV,5-Rapport annuel 1899. Arch. Nat.SOM- DAHOMEY VI- 3 b- Rapport de Victor Ballot du 4 octobre 1888, p. 12. d'ALBECA, 1889, p. 37. Arch. Nat.SOM- DAHOMEY IX - 3 a- Lettre de Cyprien Fabre au lieutenantgouverneur, du 10 octobre 1889. 36

colonies respectives. Les douanes de Grand-Popo et d'Agoué avaient produit 1 : 8000 francs du 1er août au 31 décembre 1887, 50 000 francs en 1888, 52771,83 froen 1889. Bien que, pour 1888, les dépenses de la colonie se fussent limitées à 30.000 francs, libérant un excédent de Il.000 francs sur les recettes, le résident Ballot estimait que le produit des taxes était insuffisant par rapport au mouvement général des affaires. Il pensait qu'une légère augmentation des tarifs en vigueur ne pourrait perturber les échanges ni causer de préjudice à des maisons de commerce importantes par leurs capitaux et par leur chiffre d'affaires 2. Son opinion rejoignait celle des autorités allemandes du Togo qui trouvaient qu'un revenu annuel total de 100 000 francs montant de leurs recettes douanières de 1888 - ne pouvait suffire à assurer le développement économique de la colonie par ses propres moyens 3. Aussi, les gouvernements s'entendirent-ils pour signer, le 26 décembre 1889, un nouvel Arrangement entrant en vigueur le 15 mars 18904, qui doublait le montant des droits et les étendait aux importations de sel (tableau 3).

3 - ÉVOLUTION DU TARIF DE L'UNION DOUANIÈRE
Marchandise Genièvre Unité de perception Caisse de 12 bouteilles (8 Iitres) - au-dessous de 40° - au-dessus de 60° Tarif 1887 (francs) 0,40 0,60 1,00 Tarif 1890 (francs) 0,8 1,20 2,00

Rhum

Iitre : - au-dessous de 40° - de 40° à 60° - au-dessus de 60° kilogramme 100 livres anglaises pièce tonne de 1000 kg

0,02 0,03 0,05 0,125 3,125 0,625 -

0,04 0,06 0,10 0,25 6,25 1,25 10,00

Tabac Poudre Fusil Sel

Sources: Arch. Nat. SOM-DAHOMEY VI et J.O.E.F.G.B. I 2 3 4

d'ALBECA, 1889, p. 108. Arch.Nat.SOM-DAHOMEY

-VI-3b -Victor Ballot, rapp. cité, p.4.

/d., p. 5. Arrangementlégalisépar le décret du 6 février 1890.
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En fait, cette nouvelle taxation ne satisfit entièrement ni les autorités locales du Bénin, ni les négociants français. Ces derniers reprochaient à leur gouvernement d'agir sans tenir compte de leur avis et même, le plus souvent, sans les consulter, ce qui les plaçait dans une position d'infériorité par rapport à leurs concurrents allemands. L'administration impériale publiait, en effet, les projets des arrangements; elle convoquait les commerçants de toute nationalité installés au Togo, afin d'écouter leurs suggestions. Or lorsque les agents des maisons françaises se rendaient aux invitations du commissaire impérial, ils ne pouvaient préparer de réponse, n'ayant reçu aucune directive de leur maison-mère que le gouvernement français tenait dans l'ignorance des négociations.
Cyprien Fabre insistait sur: "l'humiliation des agents qui n'apprenaient les nouvelles que par la bouche des Allemands" et s'élevait contre : "l'état de suspicion dans lequel on semblait mettre les intéressés en ne les consultant pas et en ne leur donnant même pas connaissance des décisions prises" I.

Cependant, tout en déplorant le doublement des taxes douanières, les négociants français se félicitaient de ce que la France ne se fût pas rangée aux vues allemandes en assimilant le genièvre au rhum. Ils importaient 1 500 000 litres de tafia par an, dans les Popo, tandis que les commerçants allemands n' y introduisaient que 180 000 litres de genièvre: admettre l'imposition de droits identiques sur les deux catégories de spiritueux eût conduit à sacrifier l'intérêt français. Cyprien Fabre, président de la Chambre de commerce de Marseille, se faisant le porte-parole de tous les négociants intéressés à la question, s'était rendu tout spécialement à Paris afin d'en convaincre les responsables du ministère du Commerce et du soussecrétJ1rÏatd'État aux Colonies. Il écrivit également au lieutenant-gouverneur des Etablissements français du Golfe du Bénin pour lui demander d'intervenir énergiquement contre la proposition allemande, à l'instar des hauts-fonctionnaires qui l'avaient précédé dans la colonie et qui avaient déjà dû se prononcer sur la question 2. Il est vrai que les autorités locales avaient toujours estimé que, même si le tafia vendu dans les Popo n'était pas uniquement fabriqué avec des alcools métropolitains ou originaires des colonies françaises, il arrivait directement de Marseille et, comme tel, devait être défendu contre les autres spiritueux 3. Il en était ainsi de Victor Ballot qui, loin de se borner à augmenter les taxes existantes, avait préconisé, par ailleurs, la création de nouveaux droits sur les produits exemptés jusqu'alors. Il pensait, en s'appuyant sur les statistiques du premier semestre de 1888, que l'intérêt commercial, tant français qu'allemand, consistait avant tout à combattre la concurrence
Arch. Nat.SOM - DAHOMEY IX- 3 a- Lettre de Cyprien Fabre au lieutenantgouveneur,du 10 octobre 1889,p. 4. Id. p. 3. lbid.-Rapportcité du 4 octobre 1888,p. 7. 38

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anglaise, puisque sur une valeur totale des importations de 955 330 francs, les marchandises provenant de Marseille s'élevaient à 210 602 francs, celles de Hambourg à 344 728, 25 fr., et celles de Liverpool à 400 000 francs. Il estimait, d'une part, que le tarif en vigueur dans la zone de l'union douanière ne devait pas être supérieur à celui que les Anglais appliquaient en Gold Coast et au Lagos et, d'autre part, qu'il fallait taxer les produits d'origine exclusivement anglaise, comme certains tissus. Il demandait également que l'on imposât un droit ad valorem sur les articles de pacotille et sur les espèces monnayées, afin que le commerce français qui échangeait les produits du crû principalement contre des marchandises taxées -en particulier des alcools - ne fût point seul à fournir la part essentielle des ressources de la colonie 1. Ces propositions n'avaient pourtant pas été adoptées dans l'Arrangement du 26 décembre 1889. Aussi, dans les mois qui suivirent l'application du nouveau tarif, le résident continua-t-il d'œuvrer pour le relèvement et l'extension de la taxation en obtenant la modification de l'accord conclu pour un an. Il remarquait, en effet, que le rendement des recettes douanières de Grand-Popo et d'Agoué n'avait pas augmenté en proportion du doublement des droits alors que le mouvement commercial ne s'était pas ralenti 2. Il attribuait donc ce décalage à des transformations dans les méthodes commerciales 3 qui léseraient fortement le budget de la colonie si l'on conservait le même tarif. Pour obtenir la révision souhaitée, il se concerta avec le docteur Krabbès, commissaire impérial au Togo, dont il obtint l'accord de principe. Il proposait de procéder à une nouvelle rédaction levant toute ambiguïté sur les alcools qui, dorénavant, seraient tous taxés, puis il reprenait son idée de créer un droit de 10 % ad valorem sur les tissus, de 5 % sur les espèces monnayées autres que nationales et de 4 % sur les marchandises non dénommées sauf quelques articles spécifiques qui seraient exemptés de tout droit. Il demandait, en outre, que l'on augmentât les taxes sur les fusils et les poudres de traite importés afin que, après la fin des hostilités avec le Danhomè et la levée des interdictions concernant les ventes d'armes et de munitions, la population ne puisse s'en procurer à bon marché et menacer la sécurité des Européens établis dans les factoreries isolées 4. Ces suggestions furent loin de recueillir l'approbation des négociants français. Le gouverneur Ballay, lui-même, tout en reconnaissant leur bienfondé, jugeait que les taux proposés étaient un peu trop élevés et se ralliait à un montant uniforme de 4 % 5. En fait, les chefs des deux principales maisons françaises n'étaient pas d'accord entre eux sur la nécessité de taxer

I 2

3 4 5

Id. p. 9. Arch. Nat.SOM- DAHOMEY VI-3 b- Rapport n° 182 de V. Ballot au gouverneur Ballay, le 1er octobre 1890. Du 1er janvier au 30 septembre 1890, les recettes douanières avaient rapporté 40.903,30 fro alors qu'en 1889, avec le tarif précédent, elles s'étaient élevées à 52 771,83 fr. pour l'année. (pp. 8-9). Cf ci-dessous, chapitre 2. Id. p. 6. Ibid. Lettre n° 19 du 5 mars 1891, p. 7. 39

les espèces, Mante acceptant l'imposition d'une taxe, Fabre la refusant I. En revanche, ils se rejoignaient pour repousser toute augmentation du tarif. Dans les correspondances adressées aux diverses autorités coloniales, à partir de 1890, ils soulignèrent les aspects négatifs de l'union douanière sans mettre en cause, pourtant, le principe même de son existence. D'une manière générale, le Zollverein semblait être plus profitable aux Allemands qu'aux Français 2. La quantité de marchandises débarquée au Togo était, en effet, supérieure à celle que recevaient Grand-Popo et Agoué, ce qui fournissait un revenu substantiel à la colonie allemande 3. Une partie des importations togolaises gagnait ensuite la colonie française sans payer de droit supplémentaire, conformément aux dispositions de l'union douanière; elle y était échangée contre des produits d'exportation sans que le budget local en retirât le moindre profit 4. Cette méthode, utilisée par nombre de commerçants français et étrangers, se justifiait par la manière dont les Allemands appliquaient "à la lettre" la convention: tout ce qui n'était pas porté sur le tarif entrait en franchise. Ainsi, ni l'absinthe, ni les liqueurs ne payaient de droit en débarquant au Togo, alors que les douanes françaises les assimilaient au rhum ordinaire; l'anisado n'était taxé par les fonctionnaires impériaux que si les factures d'origine comportaient les termes de "tafia anisé" ou de "rhum anisé". Les négociants se faisaient donc expédier au Togo tous les produits européens susceptibles d'être exemptés de droits et joignaient à ces cargaisons, par commodité, une partie des marchandises normalement taxées. Les autorités françaises ne pouvaient que déplorer ce manque à gagner de recettes 5. La structure du commerce renforçait encore l'impression d'une inégalité au détriment des Français, comme le montrait le mouvement des importations à Grand-Popo et à Agoué, du 1 octobre 1890 au 1 octobre 1891 :

4 - IMPORTATIONS
de France Valeur totale( en francs) Marchandises taxées (%) Recettes douanières (fr.)
Sources: Arch.Nat.SOMDAHOMEY

de l'étranger 952628,72 41,06 60 004,52

284 523,26 63,54 35457,68
IX-3 b- Rapport cité n° 384.

1 2 3

Id. p. 5.
Arch. Nat.SOM - DAHOMEY IX- 3 b- de Ehnnann, n° 384 du 9 nov.1891, p. 34. Recettes douanières (en francs: To 0 Grand-Po 0 et A oué 120.000 1890 55.364,23 188.265 1891 111.523,25

Sources: FONSSAGRIVES (J.) : Notice sur le Dahomey. Paris, 1900, p.397 ;
- NEWBURY

-

4 5

N.B. Nous avons effectué la conversion monétaire sur la base de 1 mark = 1,25 francs. Arch.Nat.RPB- Reg. A, p. 126- Copie de la lettre n° 88 du 24 avri11891, de Ehnnann à Ballay. Id., ibid., p. 127. 40

(C.W.) : The Western Slave Coast and its traders,

Londres,

1961, p. 213.

A cause du système de taxation, les marchandises importées de la métropole - même si elles n'en étaient pas directement originaires 1 - étaient plus lourdement grevées que les autres puisque, pour une valeur moyenne de 100 francs, elles payaient 12,46 francs de droits, alors que les marchandises étrangères (espèces non comprises) n'en produisaient que 6,51. Or les méthodes des négociants français, consistant essentiellement à échanger des produits taxés contre les productions du cru, faisaient reposer sur eux la plus grande partie des recettes douanières, même si elle n'en n'atteignait pas les 3/4, comme l'écrivait le chef de la maison Mante 2. Ils estimaient donc que toute augmentation du tarif ne pouvait qu'aboutir à ruiner leurs positions, sans aucune nécessité, puisque les ressources budgétaires s'avéraient suffisantes pour assurer la bonne marche de la colonie. Cette opinion fut défendue par la Chambre de commerce de Marseille qui, dans sa séance du 9 février 1892, se prononça contre le projet d'un nouvel arrangement franco-allemand relevant le montant des droits 3. Fabre, tout comme Mante, affirmait que s'il acceptait le maintien de la convention douanière, malgré les intérêts opposés de la France et de l'Allemagne, c'était avant tout: "dans un but de conciliation,mais il doit être bien établi que cette union ne nous est pas utile, au contraire, et que les Allemands sont bien plus intéressés que
nous à son maintien" 4.

En fait, à l'époque où il écrivait la phrase précédente, en novembre 1892, son auteur semblait ignorer que le gouvernement impérial avait entrepris des démarches pour mettre fin au Zollverein. Du côté allemand, en effet, une évolution s'était produite depuis le remaniement du tarif décidé par l'arrangement du 26 décembre 1889. Dans un premier temps, et malgré l'accord de principe du docteur Krabbès à l'égard du projet de Victor Ballot, les autorités supérieures n'avaient pas voulu modifier la taxation. Elles étaient partagées entre la nécessité d'augmenter les ressources budgétaires d'une colonie qui devait financer son extension dans l'hinterland, et la crainte d'une active concurrence anglaise due à la modération des droits levés à Quittah 5. Or, à la fin de 1891, l'éventualité de voir l'Angleterre rejoindre le Zollverein pour les territoires qu'elle possédait à l'est du fleuve Volta, rassura le gouvernement impérial qui entreprit une série de démarches auprès de son partenaire français. Le 19 décembre 1891, l'ambassadeur d'Allemagne à Paris proposa au ministre des Affaires étrangères de remplacer le traité douanier bilatéral par une union tripartite à laquelle adhérerait la Grande-Bretagne et, dans ce cadre, de relever le tarif sur la base des propositions antérieures de Victor Ballot6. Par la suite, en février 1892, il
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4 5 6 Arch. Nat.SOM- DAHOMEY VI, 3 b- Rapport de Victor Ballot, 4 octobre 1888. Cf. ci-dessous, chapitre 2. Arch. Chambre de commerce, Marseille - Registre des délibérations n° 92, séance du 9 février 1892. Arch.Nat.SOM- DAHOMEY IX, 4 a- Lettre de Fabre au sous-secrét.aux Colonies, 30 nov. 1892, p. 6. Arch. Nat.SOM- AFRIQUE VI- Trad. d'une dépêche du département des Aff. étrang. impérial, de Berlin, 19 décembre 1891. Ibid. Il s'agissait des propositions de Victor Ballot au docteur Krabbès, commissaire impérial au Togo, par lettre du 12 septembre 1892. 41

devait renouveler cette demande et révéler, à titre confidentiel, que Berlin avait déjà reçu une réponse positive du cabinet britannique. Ce dernier annonçait, toutefois, quelques aménagements au projet initial! . Dès lors, une correspondance s'engagea entre le ministre des Affaires étrangères, le sous-secrétaire d'État aux Colonies, l'administration locale du Bénin et les négociants français travaillant sur la côte des Esclaves qui furent interrogés par l'intermédiaire de la Chambre de commerce de Marseille 2. Les consultations aboutirent au rejet de toute convention incluant l' Angleterre qui apparaissait comme la rivale la plus dangereuse dans cette région de l' Afrique. On suspectait, en outre, sa bonne foi. Fabre l'accusait de vouloir créer un précédent, grâce à l'union douanière avec Grand-Popo, pour réaliser, entre Porto-Novo et Lagos, l'accord de même nature qu'elle proposait depuis plusieurs années 3. Toutes ces préventions s'exprimèrent clairement dans la réponse que le sous-secrétaire d'État aux Colonies adressa, sur ce sujet, au ministre des Affaires étrangères, le 28 septembre 1892 : "...nous ne saurions trop nous prémunir contre une entente douanière dans laquelle l'Angleterre serait partie contractante. Le Gouvernement de la Reine, obéissant à des tendances que nous avons déjà vu se manifester, s'efforcerait évidemment d'y faire prévaloir des doctrines et d'y insérer des dispositions favorisant, à J'encontre de nos intérêts, les maisons de Manchester et de Liverpool.

Il y aurait là, pour le développementéconomique de nos possessions africaines,
un danger que nous devons nous attacher à éviter" 4.

Il admettait, à l'évidence, que le gouvernement français ne pouvait s'opposer à une concertation entre l'Allemagne et la grande-Bretagne pour leurs colonies respectives du Togo et de la Gold Coast, mais il insistait pour qu'il ne s'y associe pas et que, le cas échéant, cette convention soit indépendante de l'accord franco-allemand, même si les dispositions en étaient absolument identiques 5. Si l'unanimité s'était réalisée contre l'entrée de l'Angleterre dans le Zollverein, il n'en allait pas de même pour la modification du tarif douanier. Les négociants refusaient toujours l'augmentation et l'extension de la taxation. Ils étaient soutenus par la Chambre de commerce de Marseille qui, dans sa séance du 16 février 1892, renouvela son opposition à toute révision de l'arrangement franco-allemand qui relèverait le montant des droits de

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Ibid. Lettre de Ribot, min. des Aff. étrang. à Roche, min. du Commerce, de l'Industrie et des Colonies, le 16 février 1892. Par rapport aux propositions de BaIlot, les Anglais demandaient l'élévation des droits sur les alcools, l'exemption du sel et un droit de 4 % ad valorem sur diverses marchandises, y compris les tissus que le résident français voulait taxer de 10 %. Correspondance conservée aux Arch.Nat.SOM, dans les séries AFRIQUE (carton 100 d), DAHOMEY VI, DAHOMEY IX. Arch. Nat.SOM- AFRIQUE VI-loo d- Copie de la lettre de Cyprien Fabre au président de la Chambre de commerce de Marseille, du 3 I janvier 1892, pp. 3-4. Ibid. Réponse du sous-secrét.d'État aux Colonies au min. des Aff. étrang. n° 283 du 28 sept. 1892, p. 2. Id., p. 3. Force est de constater que, pour des intérêts économiques, le souvenir de "la ligne bleue des Vosges" s'estompait pour laisser la place à celui de "la perfide Albion"... 42

douane r. Le ministre du Commerce, de l'Industrie et des Colonies, sensible à l'opinion de l'assemblée consulaire, proposa d'adopter ses conclusions, sous réserve que les ressources budgétaires de la colonie n'en souffrissent point 2. Cette question divisait, en fait, les principaux intéressés: les négociants estimaient que les Établissements du Bénin se suffisaient largement à euxmêmes, affirmation que ne pouvait partager l'administration locale. Le gouverneur Ballay qui avait proposé de grever plusieurs marchandises, exemptées jusqu'alors, d'un droit de 4 % ad valorem, se montrait prêt à retirer sa suggestion "pour être agréable aux maisons françaises", non sans préciser, toutefois: "Mais il faudrait que, dans ce cas, les maisons de Marseillevoulussentbien nous indiquer quelles marchandiseselles préfèrent voir frapper, car nous ne saurions admettre le but qu'elles semblent poursuivre, et qui est de ne rien payer
absolument" 3.

Cependant, l'adoption, par la France, des dispositions de l'Acte général de Bruxelles - rendu applicable aux colonies par un décret du 12 février
1892 4

alcools. Les puissances signataires avaient, en effet, décidé de lutter contre l'alcoolisme en Afrique par l'adoption d'un tarif dissuasif. Or les propositions allemandes, transmises par l'ambassadeur à Paris, se révélèrent inférieures au minimum fixé 5, si bien que le gouvernement français décida, seul, d'imposer une taxe de 15 centimes par litre d'alcool à 50 0, dans toutes les possessions du golfe du Bénin, à partir du 9 avril 1892 6, montant adopté peu après par les Allemands au Togo, dans le but d'uniformiser les tarifs. Les négociants français protestèrent contre l'établissement d'un droit unique qui supprimait la distinction entre les eaux-de-vie et le genièvre et qui grevait, par conséquent, plus lourdement les alcools d'origine française que les spiritueux allemands. La taxe sur le litre d'eau-de-vie à 400 était, ainsi, passée de 4 à 12 centimes, alors que celle du genièvre n'avait pas même d'un véritable dégrèvement puisqu'il ne devait plus payer que 73 centimes au lieu de 80 7. La tarification visait, de surcroît, tous les spiritueux, y compris les liqueurs qui jusqu'alors n'étaient pas mentionnées expressément au tableau des alcools frappés de droits.
Arch. Chambre de commerce, Marseille - Registre des délibérations n° 92, f" 260. La question avait déjà été évoquée dans les séances du 26 janvier 1892 (f"2oo), du 2 février 1892 (f" 227-228), et du 9 février 1892 (f" 248-249). Arch. Nat. SOM- AFRIQUE VI - 100 d - Lettre du 7 mars 1892 au sous-secrét. aux Colonies. Arch. Nat.SOM- DAHOMEY IX- 4 a - Lettre du gouverneur Ballay au sous-secrét. aux Colonies, n° 926 du 18 mars 1892. Arch. Nat.SOM - AFRIQUE VI, 100 d - Acte général de Bruxelles du 2 juillet 1890, joint à la lettre du min. des Aff. étrang. au sous-secrét. aux Colonies, n° 116 du 9 mai 1892. Ibid. Du même au même, transmission des propositions le 21 avril 1892; problème évoquée de nouveau dans une lettre du 30 avril suivant. J.O.E.F.G.B. Arrêté du 9 avril 1892. Arch. Nat.SOM- AFRIQUE IX - 4 a- Lettre de Fabre au sous-secrét. aux Colonies, du 30 novo 1892, sur "le commerce français du Golfe du Bénin", p. 3. 43

- résolut

le problème du relèvement des droits en ce qui concernait les

augmenté; le type le plus courant - la caisse de 7 litres à 35 0 - bénéficiait

2
3 4 5 6 7

Fabre y voyait, de la part de l'administration métropolitaine, "une interprétation excessive de l'article 92" de l'Acte général de Bruxelles et estimait que, loin de devoir être pénalisées, les liqueurs françaises étaient: "des boissons qu'il y a au contraire convenanceà propager, afin de diminuer la consommationdu gin qui est réellementnuisibleaux noirs" 1. La critiqu~ était, évidemment, contestée par les responsables du soussecrétariat d'Etat aux Colonies 2. Les conséquences de ces dispositions furent très graves pour les maisons françaises. Les ventes de gin augmentèrent immédiatement, au bénéfice des factoreries allemandes. Fabre évaluait à 60 % la diminution du chiffre d'affaires de sa maison, entre avril et la fin de septembre 1892, par rapport à la période correspondante de l'année précédente 3. Il préconisait, pour remédier à la situation, de relever le droit sur le genièvre à 2,50 francs la caisse - donc au minimum de le tripler - et d'exempter les liqueurs de toute taxe. Les autorités gouvernementales, bien que peu disposées à adopter ce point de vue, furent toutefois sensibles à l'argument concernant le traitement différentiel des principaux alcools de traite: elles envoyèrent des instructions dans ce sens au général Dodds, "pour que satisfaction soit donnée dans la mesure équitable aux réclamations des maisons françaises" 4, d'abord à Porto-Novo et dans tous les points de perception des droits, puis aux Popo lorsque la France aurait repris sa liberté d'action vis-à-vis de l'Allemagne. Ces instructions aboutirent à l'arrêté du 25 décembre 1892 5. Le Zollverein s'acheminait vers sa dissolution. Devant le refus français d'adhérer à une convention tripartite avec la Grande-Bretagne, le gouvernement impérial invoqua les modifications introduites par son partenaires, en application de l'acte général de Bruxelles, pour déclarer que l'arrangement du 26 décembre 1889 était devenu caduc. Un mémoire de l'ambassadeur d'Allemagne, remis au ministre français des Affaires étrangères, le 23 septembre 1892, proposa, sans équivoque, la rupture de l'union douanière 6~ Cependant, les autorités françaises, et en particulier le sous-secrétaire d'Etat aux Colonies, en contestèrent les "conclusions nouvelles que les précédentes négociations ne faisaient nullement prévoir" 7. Ce dernier estimait, d'ailleurs, que la France n'avait pas intérêt à suspendre l'application de l'arrangement avant son échéance du 14 mars 1894, à condition de soumettre les spiritueux à des droits qui maintiendraient une différence entre le rhum et le genièvre, selon les dispositions de la convention douanière. Pendant quelques mois, le gouvernement impérial s'efforça de recouvrer sa liberté d'action dans les plus brefs délais, tandis que son partenaire
1 2
3 4 5 6 7 Id. p.5. Ibid. Dans la marge, une note au crayon :"Cela me paraît bien contestable et contraire à l'Acte de Bruxelles". Ibid. Fabre, p. 4. Ibid Annotation sur la lettre prescrivant à M.Deloncle de télégraphier dans ce sens au général Dodds. (souligné dans le texte). Cf. ci-dessous, chapitre 3. Arch. Nat. SOM- AFRIQUE VI-l 00 d- Copie du mémoire, jointe à la lettre du min. des Aft. étrang. au sous-secrét. aux Colonies, du 24 sept. 1892. Ibid. Réponse à la lettre citée note précédente, n° 283 du 28 sept. 1892, p. 1. 44

montrait quelque réticence à le satisfaire. Alors que les Allemands affirmaient avoir manifesté en temps utile - dès le mois de septembre 1891 et clairement, leur désir de rompre l'arrangement de 1889 1, le ministre français des Affaires étrangères écrivait, le 3 novembre 1892 : de manière suffisanteau GouvernementFrançais" 2. Les interprétations paraissaient inconciliables. Pourtant, dans les semaines qui suivirent, pendant que les Allemands affermissaient leur position, celle de la France évolua à cause des événements du Danhomè susceptibles de transformer la situation économique de ses posses~ions du golfe du Bénin. Dès le 12 décembre 1892, le sous-secrétaire d'Etat aux Colonies abandonna son opposition à une rupture anticipée de l'accord et se rallia à la date du 14 mars 1893 pour y mettre fin 3. La décision fut bien accueillie par le gouvernement local. Le général Dodds, se déclarant "heureux" de l'apprendre, écrivit: "Cet acte concorde avec les desideratadu commercelocal et favorise les intérêts de la Colonie" 4. Il s'avérait, en effet, plus aisé, pour l'administration, de surveiller une frontière bien délimitée avec le Togo que la région lagunaire séparant les Popo du reste de la colonie, dès le lors que le Danhomè méridional avait été conquis et annexé au territoire français, le 25 décembre 1892 5. Si le chef de la colonie exprimait ainsi l'opinion des fonctionnaires locaux, il était loin de traduire celle des négociants, contrairement à ce qu'il affirmait. Ces derniers, nous l'avons dit, semblaient d'ailleurs ignorer les négociations en cours. Alors que, dans les milieux gouvernementaux, on commençait à admettre le principe de la rupture proposée par le gouvernement impérial, Fabre considérait que les Allemands étaient bien plus intéressés que les Français à maintenir l'union douanière 6. Appuyant son argumentation sur le fait que la plus grande partie des produits exportés par Petit-Popo (Anécho) provenait du territoire français, il estimait que "si l'Allemagne commettaitl'erreur de rompre l'accord douanier, il suffirait à la France d'imposer un fort droit de sortie sur les produits qui s'exportent actuellement par sa frontière occidentale pour rendre ces sorties impossibles et annihiler le marché de Petit-Popo"7. Cette analyse erronée de la part du responsable d'une des plus grandes firmes françaises de la côte du Bénin paraît étonnante. D'une part, il ne semblait pas avoir une vue lucide des intérêts allemands qui préféraient se garantir contre la concurrence anglaise, bien plus dangereuse que celle des Français; d'autre part, il ne pouvait sérieusement espérer que l'administration taxerait les produits d'exportation, au risque d'augmenter le
Ibid. Note de l'ambassadeur d'Allemagne, du 26 oct. 1892, transmise par le min. des Aff. étrang. au sous-secrét. aux Colonies, le 3 nov. 1892. Ibid. Lettre du min. des Aff. étrang. citée note précédente. Ibid. Réponse n° 351 du 12 déco 1892 à la lettre précitée. On avait d'abord envisagé la date du 13 septembre 1893. Arch. Nat. RPB- Reg. corresp. n° 5 - Copie de la lettre n° 212, du 25 déco 1892. Cf. ci-dessous, chapitre 3. Lettre citée ci-dessus, p. 43, note 2. Id., p. 6. 45

" ...on ne peut admettre que l'intention de dénoncer la convention ait été notifiée

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4 5 6 7

prix de revient de ces matières premières industrielles, et, par conséquent, de mécontenter les utilisateurs métropolitains 1. En fait, les négociants français, tout en se plaignant d'être moins favorisés que les Allemands, avaient profité, autant qu'eux, de toutes les possibilités offertes par l'union douanière pour réaliser des économies sur le paiement des taxes. En outre, la fin de l'entente était susceptible de leur créer des difficultés au Togo où leurs méthodes commerciales les rendaient moins compétitifs que les Allemands et les Anglais. Ainsi, le Zollverein franco-allemand, décidé en 1885, se termina officiellement le 15 mars 1893. Dans le déroulement des événements qui aboutirent à sa rupture, les livraisons d'armes par les Allemands au roi Béhanzin 2 ne jouèrent pas le rôle primordial que Colin Newbury leur attribue 3. Ce fut, en effet, le gouvernement impérial et non celui de la République qui prit l'initiative de dénoncer la convention. En réalité, les deux pays en étaient arrivés, chacun de leur côté, à vouloir reprendre leur liberté d'action. L'association des deux puissances colonisatrices, utile dans un premier temps, s'avéra contraignante lorsqu'elles s'attachèrent à étendre et à développer leurs domaines respectifs. Les économies réalisées sur les dépenses de personnel devenaient dérisoires en face de la protection d'intérêts fondamentaux que la concurrence impérialiste opposait radicalement.

III - DES PA YS ENCORE INDÉPENDANTS
Vers 1890, la partie du futur Dahomey située entre les frontières de la colonie française du Bénin et le Niger, était occupée par de nombreuses unités territoriales dont le Danhomè était incontestablement le plus connu. La multiplicité de ces pays, d'inégale superficie et régis par des systèmes politiques et sociaux variés. se traduit dans le nombre important de traités de protectorat ou de conventions - près d'une quarantaine 4 - passés, quelques années plus tard, entre leurs dirigeants et les autorités françaises. Il n'est pas possible, pour autant, d'en tirer des renseignements précis sur les réalités géopolitiques de l'époque. L'examen des titres des signataires africains de chacun de ces actes 5 fait apparaître, en effet, des situations diversifiées, tant en ce qui concerne ces personnages, que les populations qu'ils étaient censés représenter. On y relève, par exemple, l'existence de souverains régnant sur des régions étendues, comme "le roi de tous les pays Baribas" (n° 157 bis) ; "le roi du pays des Kodokoli et ses chefs de village" (nO 152) ; "le roi du pays des Adjas et des Oués" (n° 121) ; "le roi de la Confédération des Mahis de Djalloukou" (nO 115) ; "le roi de la Confédération des Mahis de Paouignan" (nO 119) ; mais on y mentionne également "le chef de la Confédération des Mahis de Ouécé" (n° 116), ainsi que les "chefs des villages et territoires de Banté, Adjanté et Akpassi" (nO127) qui n'étaient pas des territoires
l 2 3 4 5 Sur la question des droits de sortie, cf ci-dessous, chapitre 3. Cf. ci-dessous, chapitre 3. NEWBURY, 1962, p. 212. Arch. Nat. SOM - TRAITES de PROTECTORAT - Carton 1. Ibid. Les nombres figurant entre parenthèses sont les numéros des dossiers conservés dans Ie carton 1.

46

indépendants. On peut donc s'interroger sur le droit qu'avaient tous ces dignitaires de se placer sous la protection française, si tant est qu'ils aient été vraiment informés des conséquences précises de leur décision. La délimitation de ces pays n'était pas forcément connue des Européens dont les traités n'indiquaient pas toujours les frontières des territoires conquis. En revanche, elle était familière aux habitants locaux ainsi qu'aux étrangers africains - en particulier les pèlerins et prêcheurs musulmans, les commerçants itinérants, les caravaniers. Les autorités politiques veillaient, en effet, à la protection de leur espace et en tiraient d'appréciables revenus. Leur organisation douanière constituait donc un élément fondamental de leur indépendance que nous avons choisi d'illustrer d'une part avec l'exemple du Danhomè et, d'autre part, en regroupant les informations concernant les régions de la boucle du Niger.

A-LESFRONTIERESDUDANHOMÈ
A la veille de la conquête française, le système frontalier du Danhomè s'appuyait sur des postes douaniers, les dénou, installés à la fois aux confins du pays et à l'intérieur du royaume. Les impôts qui y étaient levés constituaient des taxes douanières autant que des droits de péage. La situation de ces postes qui semblaient "disséminés au hasard" I, pose un problème historique. Selon Le Hérissé, l'organisation douanière aurait été antérieure à l'installation des Danhoméens sur le plateau d'Abomey où les peuples autochtones avaient l'habitude d'exiger un péage de tout étranger traversant leur territoire. Les nouveaux venus auraient conservé cette coutume et intégré les lieux de perception dans leur royaume au fur et à mesure qu'ils l'agrandissaient, "se gardant bien de les supprimer" pour des raisons à la fois fiscales, policières et défensives. Leur "implantation ne marquerait en définitive que les étapes des conquêtes dahoméennes" 2. Si les études de Joseph Djivo confirment l'hypothèse précédente, elles attribuent, en revanche, aux Danhoméens la création des dénou : "A mesure que les terres se sont étendues, les rois ont fait assurer leur sécurité par des postes qui consolident les frontières naturelles de leurs conquêtes. Les avancées au-delà des fleuves correspondent aux étapes des nouvelles
acquisitions" 3.

Le maintien de tous les postes, même lorsqu'ils n'étaient plus situés aux frontières à cause de l'expansion territoriale du Danhomè, correspondait à une volonté politique. Les souverains voulaient, en effet, surveiller les déplacements des hommes et des produits, tant à l'intérieur que vers l'extérieur du royaume, sans négliger les ressources fiscales qu'ils pouvaient en tirer 4. L'inventaire de ces dénou, effectué par Joseph Djivo, lui a permis de les regrouper en cinq axes susceptibles de contrôler les principales routes reliant Abomey aux régions côtières ainsi qu'à Atakpamé 5. Dès lors, il était possible de "fermer les chemins", de retrouver, le cas échéant, des coupables en fuite ou des déserteurs, de réglementer la circulation des marchandises, de
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LE HERISSE, 1911, p. 88. Id. Ibid. DJIVO, 1977, p. 31. DJIVO, 1979, pp. 60-78. DJIVO, 1977, p. 31. 47

surveiller les mouvements et le comportement des populations voisines afin de "renseigner rapidement le pouvoir central de tout symptôme d'effervescence chez elles" '. a)- L'organisation douanière La collecte des taxes ne représentait donc qu'un aspect de l'existence des dénou, mais un aspect important en raison des revenus qu'il procurait à l'État. De ce fait, le secteur douanier ainsi que le mode de perception des divers droits devaient, sans doute, bénéficier d'une organisation rigoureuse. Cette donnée n'apparaît pas toujours dans les travaux de recherches consacrés au Danhomè. Seule une confrontation systématique des informations permet d'en présenter les traits essentiels et de relever des contradictions dues à l'emploi d'un vocabulaire qui n'est pas toujours défini par ses utilisateurs. 1- Selon Joseph Djivo, le chef d'un dénou était le dénougan dont les compétences dépassaient celles d'un simple responsable de l'administration douanière. Il devait se rendre périodiquement dans la capitale pour y rendre compte de sa gestion, y recevoir des instructions et y verser ses recettes. Il participait auparavant à "la cérémonie d'adikpipé, ordalie destinée à éprouver la confiance et la bonne foi de ces fonctionnaires" 2. Lorsqu'il avait montré des aptitudes particulières à l'exercice de sa fonction, il recevait des cadeaux - cauris, pagnes, esclaves, femmes - et, récompense suprême, il pouvait même épouser une princesse 3. Le même auteur assimile le dénougan au "décimère", nom souvent adopté par les auteurs du XIXème siècle pour évoquer les douaniers danhoméens :
"les dénou, postes douaniers ou péages pour lesquels le terme "décimères" decimeiro en portugais - a été utilisé pour désigner à la fois les postes et leurs responsables" 4.

Cette interprétation nous paraît rapide. Les multiples tâches du dénougan ne pouvaient, en effet, lui permettre d'assurer, en personne, la perception des taxes; or le mot décimère indique plutôt l'agent collecteur dans les écrits où il est utilisé 5. Pour sa part, le père Pierre Bouche, qui vécut sur la côte des Esclaves dans les années 1880, lui préférait le nom yorouba d'onibodé qui

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LE HERISSE, 1911, p. 89. DJIVO, 1977, p. 36, note 1. DJIVO, 1977, p. 36. Id. Ibid., p. 3l. Entre autres auteurs: d'ALBECA, 1889, p. III ; CHAUDOIN, 1891, p. 10; FOA, 1895, pp. 274-275. Il est à noter que LE HERISSE n'emploie pas ce terme. 48

convenait bien à ceux qui le portaient, car il signifie littéralement "qui se tient au dehors" I. Dès lors, l'administration douanière nous apparaît bien structurée avec, pour chaque poste, un responsable, le dénougan, contrôlé par des dignitaires nommés par le roi. Doté de compétences dépassant le domaine fiscal, il pouvait être assisté par des adjoints dans les centres importants, comme Ouidah 2. Il avait sous ses ordres des agents collecteurs, les décimères (ou onibodé en yorouba). 2- Une autre abiguïté concerne la question de l'affermage des taxes, évoquée par Le Hérissé lorsqu'il écrivait que les postes douaniers étaient confiés à des "fermiers". Cependant, à la lecture de son texte, il semble donner à ce terme un sens différent de celui qu'il prend habituellement en matière de droit fiscal 3 : "Après avoir prélevé pour eux-mêmes une part très minime, les fermiers faisaient porter le reste des sommes perçues à de grands dignitaires désignés à cet effet par le roi" 4. Ce "fermier" remplirait donc ses fonctions dans des conditions analogues à celles que Joseph Djivo décrit pour le dénougan, c'est-à-dire en versant dans les caisses royales des sommes proportionnelles à ses recettes. En revanche, Patrick Manning, qui adopte la formule de "tax-farmer", lui accorde la signification courante lorsqu'il souligne l'âpreté au gain que déployaient les intéressés pour remplir une charge qui ne leur aurait été confiée que pour un temps relativement court 5. Cependant, cette dernière information n'apparaît ni chez Le Hérissé ni chez Djivo qui, en mentionnant les contrôles "périodiques" auxquels étaient astreints les dénougan, paraît écarter l'hypothèse que ces personnages n'aient été nommés à leur poste que pour une période limitée. Peut-on, en fait, parler de l'affermage des taxes douanières et des péages, au sens juridique du terme? Les précisions manquent pour répondre avec certitude à l'ensemble de la question, mais il est possible, toutefois, d'opter
BOUCHE (père Pierre) : Le Dahomey et la côte des Esclaves, Paris, 1885, p. 187 : "On les rencontre au dehors, assis à la porte des négociants, dans la rue, sur les places, au bord des chemins ou près de la lagune; ils regardent partout où peuvent passer les produits divers. On traduit mal onibodé par décimère. Ce dernier mot suggère des idées qui n'ont pas le moindre rapport avec la réalité des choses. Les onibodés sont d'une exigence outrée. Leur personne étant inviolable, ils poussent la hardiesse jusqu'à la provocation, molestant les voyageurs, les rançonnant sans pudeur, les arrêtant sur la lagune et menaçant de ne pas les laisser passer s'ils ne subissent leurs exigences. Quand un Européen entreprend un voyage, il compte combien d' onibodés il
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