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Hitler voulait l'Afrique

392 pages
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EAN13 : 9782296268951
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HITLER VOULAIT L'AFRIQUE

ALEXANDRE KUM' A N'DUMBE III

Hi tIer voulait l'Afrique
Le projet du 3e Reich sur le continent africain

Librairie - Éditions

l'Harmattan

18, rue des Quatre-Vents 75006 Paris

DU MÊME AUTEUR
La politique africaine de / 'Allemagne bit/érienne - A/rique du Nord; A/rique centrale; A/rique du Sud - 1933-1943, thèse de doctorat, Centre d' Histoire économique et sociale de la région lyonnaise, Laboratoire associé au C.N.R.S., Lyon, 1974 (tirage offset, édition intégrale), 2 tomes, 700 P: Le Cameroun et l'Allemagne: 1840-1903 - Comment le Cameroun perdit sa liberté (à paraître). Ka/ra-Biatanga, tragédie de I 'A/rique (traduction de l' allemand), Ed. P.]. Oswald, Paris - actuellement L'Harmattan. Cannibalisme, Ed. P.J. Oswald, L'Harmattan. Lisa, la putain de..., Ed. P.]. Oswald, L'Harmattan. Le soleil de l'aurore, Ed. P.]. Oswald, L'Harmattan. Amilcar Cabral ou La tempête en Guinée-Bissao, Ed. P.]. Oswald, L' Harmattan. Nouvelles interdites (Éd. Federop, Lyon).

Sur le 3e Reicb et l'Afrique, l'auteur a publie de nombreux articles que l'on trouvera dans les pages de bibliograpbie de cet ouvrage.

@ L'Harmattan, 1980 ISBN: 2-85802-140-6

Avant-propos
La Deuxième Guerre mondiale a marqué de son empreinte l'évolution de notre planète, et, trente-trois ans après cette indicible catastrophe orchestrée par le génie humain, elle demeure la principale référence des événements majeurs que nous vivons aujourd'hui. Tous les continents ont été atteints, et les soubresauts de l'actualité qui nous tiennent en haleine ne sont souvent que les détonations tardives des charges conçues à l'époque de la confrontation. Si le conflit naquit en Europe et partit de là, il embrasa bientôt la planète entière. Il ne demeura point européen, il fut authentiquement mondial, non seulement à cause de la position géographique des champs de bataille, mais aussi des objectifs mêmes de la guerre, des peuples qui y prirent part, et de leurs aspirations. La guerre dépassa aussi très rapidement le cadre d'un conflit n'engageant que les grandes puissances qui se disputaient la domination du monde, car des peuples eux-mêmes dominés furent appelés, comme ce fut le cas déjà pendant la Première Guerre mondiale, à prendre les armes pour défendre une patrie qui, ni de droit ni de tait, n'avait jamais été la leur. Seulement, lorsque l'on évoque la Deuxième Guerre mondiale, l'impression reçue laisse supposer que le conflit aurait été européen, avec la participation des Américains et des Japonais, sans guère plus. Les recherches effectuées sur cette confrontation, les livres publiés, les colloques et séminaires tenus renforcent sérieusement une impression d'euro-centrisme qui va d'ailleur aussi prédominer dans l'interprétation du conflit. Cette tendance a manifestement l'avantage d'éclairer au mieux les conflits qui opposèrent les puissances européennes, surtout dans leurs rivalités hégémoniales. Elle révèle les ambitions, la stratégie, le génie de chaque nation et en retrace les répercussions. Une telle orientation de la recherche maintient cependant des éléments importants dans l'ombre. Si les recherches euro-centriques permettent encore de montrer comment le centre de gravité des décisions de la planète glissa de l'Europe centrale vers l'Union soviétique et les Etats-Unis d'Amérique depuis la première et surtout après 5

la Deuxième Guerre mondiale, elles ignorent presque totalement l'assaut des peuples colonisés contre les empires coloniaux. Or la lutte pour l'émancipation des peuples jugulés par l'Europe fut l'une des suites majeures des deux conflits mondiaux. Cette lutte n'attendit pas les guerres mondiales pour se déclencher, elle fut menée depuis que l'Europe assujettit d'autres pays et continents, fut poursuivie pendant toute la période de la « pacification»; elle ne cessa ni pendant la Première, ni pendant la Seconde Guerre mondiale, et ne fit que s'amplifier après ces conflits. Lorsque l'on parle des peuples colonisés pendant le second conflit mondial, on les inclut. très souvent, pour ne pas dire toujours, dans la nation européenne dont ils dépendaient. Leur déniant ainsi toute personnalité propre, les auteurs les investissent d'une patrie qui ne peut être qu'européenne et d'un nationalisme qui ne connaît de défense que pour la puissance européenne colonisatrice. Cette démarche amène certains historiens à prétendre que les colonisés se levèrent avec loyalisme pour défendre la patrie agressée, qu'ils acceptèrent de donner leur sang pour la liberté, contre le fascisme. C'est ainsi que les Africains colonisés par la France, à lire certains, se lèveront loyalement pour défendre la patrie, tandis que ceux colonisés par la Grande-Bretagne, le Portugal, etc., accepteront le sacrifice de leurs vies pour sauver les métropoles. Les Allemands, quant à eux, éloignés des colonies depuis le Traité de Versailles en 1918, prétendront que les Africains ne les auraient pas oubliés, et qu'ils n'attendraient que l'heureux moment pour manifester leur indéfectible fidélité au Reich. La présence de milliers de soldats africains sur les différents fronts et sous la bannière des puissances colonisatrices ne saurait justifier des interprétations aussi rapides. Le grand danger qui guette tout travail historique dans lequel des peuples colonisés sont mêlés de près ou de loin réside dans la pratique qui consiste à ne pas leur demander leur opinion, leur intention, l'interprétation qu'ils donnent de leurs actes, etc., bref, à ne pas leur donner directement la parole pour qu'ils parlent d'eux-mêmes. Or les structures économiques, politiques et culturelles qui régissent le monde font que les colonisés, même émancipés par les indépendances nationales, utilisent encore actuellement les manuels et livres d'histoire conçus en Europe ou ,contenant de fortes interprétations euro-centriques. lis perpétueront alors une interprétation unilatérale de lel,lrs relations avec le colonisateur et, par-delà, avec le monde, au risque de con6

tribuer à la perpétuation d'une domination plus feutrée du colonisateur. Les pays qui échappent à cette règle se comptent parmi ceux qui ont mis radicalement en question leurs relations avec la puissance coloniale, sous les aspects non pas seulement ouvertement politiques, mais aussi économiques et surtout culturels. Ils entreprennent alors les recherches sur l'histoire de leurs relations avec l'ancien colonisateur, en fait, ils étudient l'histoire de leur libération de la domination coloniale. Cette démarche historique est diamétralement opposée à celle du colonisateur et de ses historiens. Tandis qu'une interprétation centrée sur la métropole coloniale tend à faire de la nation européenne le véritable moteur de l'histoire dans la colonie et traite le peuple colonisé de quantité négligeable, si elle ne l'ignore pas simplement et le met entre parenthèses, l'interprétation axée sur la libération nationale prend le contrepied. Elle dévoile l'intrusion du colonisateur dans la vie nationale, désigne celui-ci comme un élément nocif et porteur de régression, et retrace les voies dégagées par le peuple en lutte pour recouvrer sa liberté. En fait, c'est le peuple colonisé qui est rétabli dans ses fonctions de moteur de I'histoire. Cette démarche, opposée à la première, met surtout en évidence la domination du colonisateur sous toutes ses formes et l'aspect libérateur de la lutte. Elle permet d'obtenir des résultats inescomptés dans une in~rprétation euro-centrique, et le fascisme en est un 'exemple. Comment? L' interprétation ~uro-centrique de la Deuxième Guerre mondiale révèle la dimension de l' horreur du nazisme et nous éclaire sur la démesure des ambitions hitlériennes. Elle n'a cependant pas permis de dégager le sort que Hitler réservait aux peuples colonisés, et en l'occurrence aux peuples africains. Cette question ne fut même pas posée par bon nombre d'historiens de haute compétence qui pourtant se sont attachés à rechercher avec force la racine du mal. Une constatation surgit alors aux yeux de l'historien qui s'attelle à retracer les chemins de la libération des colonisés. Le fascisme retient l'attention particulière des chercheurs !orsqu'il s'exerce contre les populations blanches. Son horreur est alors dénoncée. Il perd cependant son intérêt et même jusqu'à son nom, lorsque ce même système est exercé contre des peuples non blancs. Cette constatation est d'une portée éminente. Lorsque les chercheurs eurocentriques analyseront le colonialisme, ils retiendront surtout le côté rivalité entre les différentes puissances, les effets 7

de la colonisation sur la grandeur de la métropole, les exploits des pionniers européens, ils s'attacheront assez souvent à louer les bienfaits de la colonisation au profit des peuples colonisés qui auraient échappé à la sauvagerie grâce à la lumière de la civilisation occidentale et ne manqueront pas de considérer comme bavures les actes criminels des colons. Du coup, tout l'aspect fasciste du colonialisme leur échappe. A regarder l'histoire générale de la colonisation de plus près, on est ahuri de voir avec quelle légèreté les historiens occidentaux ont traité le problème qui d'ailleurs dépasse de loin le cadre de l'Afrique. Quelques exemples majeurs permettent de saisir l'ampleur de l'insuffisance d'une recherche euro-centrique dans l'interprétation de l'histoire mondiale. En 1492, Christophe Colomb portera à la connaissance de l'Europe de son temps l'existence de l'Amérique et des routes maritimes qui y mènent. Les historiens écriront et écrivent toujours - qu'il aura « découvert» l'Amérique. Comme si une connaissance de l'Europe signifiait une découverte universelle! C'était d'ailleurs négliger que les grands navigateurs Vikings, eux-mêmes européens, surent aller de la Norvège en Amérique, en passant par le Groen-

land du Sud depuis le

Xe

siècle. Même dans une interpréta-

tion strictement euro-centrique, la notion de découverte attribuée à Colomb ne tient pas, surtout au vu de la carte du Vinland datant de 1440 environ et acquise par l'Université de Yale. Ce planisphère vieux de 52 ans en 1492 montre à côté de l'Islande et du Groenland la grande « Vinlanda insula », et atteste ainsi la connaissance de l'Amérique par les Scandinaves bien avant Colomb. Mais si l'on va plus loin et que l'on interroge les têtes nègres trouvées au Mexique et en Amérique Centrale en 1862 et datant de 800 à 700 avant ].-c., la question devient de plus en plus complexe. Même sans remonter à la période avant Jésus-Christ, nous savons aujourd' hui que l'empereur Aboubakari II du Mali, monté sur le trône en 1303, avait fait équiper deux cents navires pour l'exploration de l' Atlantique. Passionné par les découvertes, il abandonna le trône en 1310 et vogua à la tête d'une armada de deux mille navires vers l'Amérique du Sud, où il accosta au Mexique. Ce fut 182 ans avant Christophe Colomb! Et que dire des prisonniers de guerre africains que Balboa rencontra au Darien en 1513 et que l'on ne pouvait pas confondre avec les Indiens? Au vu de ces faits approfondis par ailleurs (1),
(1) SKELTON (R.A.), MARI)TON (T.E.), PAINTER , 8 (G.E.), The Vinland -

attribuée à Colomb ne tient plus, si elle ne signifie pas strictement une connalssance révélée à l'Europe du XVe siècle, et si on ne prend pas cette Europe-là pour le monde. La connaissance de l'Amérique par les Européens du XVe siècle déclencha la manifestation d'un fascisme des temps modernes inégalé dans l'histoire. Seulement, les historiens ne parlèrent pas de fascisme, mais de conquête, et les noms des conquistadores furent gravés dans les annales de l'histoire. Que signifia en réalité cette conquête? Les Européens n'apportèrent que mort et désolation pour les autochtones des Amériques. En Amérique du Nord, les Indiens, les Sioux, les Iroquois, les Comanches, les Hurons, les Cherokees furent massacrés, les royaumes d'Amérique centrale du Youcatan, des Mayas, des Aztèques, des Toltèques, etc., furent anéantis, et ceux d'Amérique du Sud avec les Chimu, les Incas, les Tukuna, les Tupi, etc., furent réduits dans le sang. L'immigration massive des colons européens qui s'installèrent alors renforça l'instauration du fascisme européen qui réussit à éliminer complètement les autochtones. Combien de dizaines de millions furent-ils à périr sous l'occupation des migrants européens? L'histoire des Amériques est désolante, car depuis bientôt cinq siècles elle n'est plus que l'histoire des conquérants européens. Aux Etats-Unis, les Indiens qui n'ont pas été anéantis sont parqués dans des réserves, ils sont à peine considérés comme une minorité nationale. Non seulement leurs royaumes, mais leurs civilisations et jusqu'à leur personnalité ont été détruits. Pour renforcer leur domination, les Européens eurent recours à plusieurs méthodes fascistes. C'est ainsi qu'ils instaurèrent en outre l'esclavage en Amérique, contraignant les Indiens à travailler pour leur compte dans des conditions d'indicible cruauté. Lorsque la traite des Indiens s'avéra désastreuse à cause d'une mortalité extrêmement élevée, et que les quelques Européens astreints aux mêmes corvées esclavagistes ne résistèrent pas, l'Europe engagea une vaste opération en Afrique: ce fut le début de la traite transatlantique des Noirs. Pour un esclave qui atteignait l'Amérique, quatre mouraient en route, sans compter ceux qui
Map and the Tartar Relation, Princeton, London, 1965; POHL U.) La découverte de l'Amérique par les Vikings, traduction française, Paris, 1954; VAN SERTIMA (Ivan), They came before Columbus - The African Presence in Ancient America, Random House, New York, 1976.

la notion de « découverte»

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périssaient pendant les guerres déclenchées en Afrique pour capturer des esclaves. Et dire que la durée moyenne de vie d'un esclave ne dépassait guère sept ans une fois arrivé en Amérique! Ce barbarisme permit à l'Europe de vider l'Afrique d'environ 100 millions d'âmes dans le pire des fascismes. La ponction ainsi opérée entre le XVIeet le XIXe siècle fut une catastrophe démographique. En effet, l'Afrique ne comptait plus que 110 à 120 millions d'habitants à la fin du XIXe siècle. Ainsi affaiblie, elle n'offrit plus de résistance victorieuse à l'Europe renforcée par la colonisation de l'Amérique, elle dut s'incliner devant la puissance des armes et fut à son tour colonisée par la même Europe au faîte de sa puissance. Dans les manuels d'histoire, le fascisme de l'époque de conquête coloniale prend alors un

terme singulier: il est couvert sous le terme « pacification ». Le colonialisme s'installera en Afrique avec ses massacres répétés contre des populations entières, avec ses travaux forcés servant à l'exploitation maximale du continent. L'.humanisme n'aura même plus de 'sens qans ce monde. où seul. l'Européen sera considéré comme 1'.être humain véritablé, les Africains se voya.nt attribuer la qualification d'êtres inférieurs, sinon de sous-hommes. Au vu de tous ces faits qui mériteraient un développement exhaustif, on peut se demander ce que Hitler fit de particulier. Le fascisme est profondément ancré dans les méthodes de conquête et de domination conçues par les Européens et appliquées aux peuples assujettis par l'Eur0pe. Les atrocités nazies qui ont conduit à l'effroyable extermination de six millions de Juifs pâlissent à côté de l'extermina- tion des dizaines de millions d'Indiens, des cent millions d'Africains traînés en esclavage et de ceux qui payèrent de leurs vies; les camps de concentration ne rappellent que trop bien les travaux forcés dans les camps coloniaux français, britanniques, portugais, allemands, espagnols, italiens, hollandais et belges installés un peu partout en Afrique et en Asie. Si Hitler a investi d'importants moyens techniques pour arriver à son œuvre d'horrible destruction, c'est que ces moyens correspondaient au développement technique de l'heure. Les théroriës racistes nazies correspondent elles-mêmes au schéma du racisme colonial. La race blanche étant considérée comme la seule véritablement digne de l'attribut humain, pour déclasser le Juif, il suffisait de proclamer qu'il ne faisait pas partie de la race blanche, race des seigneurs, mais d'une race inférieure, de celle des sous10

hommes. A ce moment-là, les excès nazis ne s'exerceraient point contre la race blanche, mais contre les parasites qui la menaceraient de l'intérieur. Toute la propagande nazie tendait à faire du Juif l'autre, l'être différent et intrus, et tout était mis en œuvre pour que les autres Allemands ne s'identifiassent point aux Juifs et surtout pas à leur sort qui se voulait justifié par leur appartenance à une race inférieure. Ce fut de la théorie. Car, en réalité, les nazis appliquèrent à d'autres Blancs, et de manière systématique, les méthodes d'extermination et de domination que l'Eurôpe n'avait cessé de faire subir à des peuples d'autrestaces, depuis plus de quatre siècles. C'est ce qui créa la stupéfaction générale des Européens, d'autant plus que le fascisme était appliqué en Europe même. Il est d'ailleurs intéressant de noter que Hitler entendait éloigner les Juifs de l'Europe centrale pour les parquer à Madagascar ou à l'est de l'Europe, et continuer ainsi son œuvre de destruction systématique dans un style colonial. Une écriture euro-centrique de l' histoire s'appliquera à montrer l'ampleur des atrocités nazies, ses mécanismes et la démesure de ses ambitions. Elle n'établira cependant pas le rapport entre le nazisme et le fascisme colonial, instauré comme méthode traditionnelle de domination de l'Europe. Elle ignorera aussi les recherches conduisant sur les intentions hitlériennes contre les peuples non blancs de la planète. C'est pourquoi il n'est pas étonnant de constater que le- fascisme sud-africain baptisé apartheid depuis 1948, donc trois ans seulement après la guerre, laissa indifférents la presque totalité des historiens euro-centriques travaillant sur le fascisme hitlérien. Or, comme nous en apportons la preuve ici, l'apartheid n'est rien d'autre que le système de domination d'une minorité blanche contre une écrasante majorité noire, conçu avec les nazis, dans l'espoir d'une fascisation de l'Afrique entière. Cette écriture unidimensionnelle manifeste aussi la tendance de clore le fascisme avec la fin de la guerre et de négliger sinon d'ignorer la perpétuation des méthodes fascistes dans les pays dominés par les Européens - ou Américains d'origine européenne -, qu'il s'agisse du Viêt-nam qui a dû sacrifier un million de ses enfants pour sa liberté, et cela des années après Hitler, qu'il s'agisse de la Rhodésie ou de l'Afrique du Sud qui ne doivent leur puissance fasciste qu'à ces mêmes Europe et Amérique qui prétendirent combattre Hitler pour libérer l'humanité du nazisme. Et, fait significatif de l'après-guerre, l'Allemagne fédérale, qui déploie des efforts immenses tant 11

dans le domaine politique, économique que militaire pour se

montrer favorable à Israël et « réparer» ainsi les torts faits
aux Juifs, se dépense sérieusement pour seconder les fascistes sud-africains et va jusqu'à leur fournir la bombe atomique dans une collaboration technologique longtemps demeurée secrète, en violation de plusieurs accords internationaux. Qui aurait cru que l'Allemagne fédérale participerait si bien à la réalisation des plans nazis sur l'Afrique? Et pourtant, les faits sont là, ahurissants (2). Ce n'est qu'une démarche contraire à l'euro-centrisme, alliant la résistance à l'occupation nazie aux luttes de libération nationale des peuples colonisés qui permettra de montrer le vrai visage et la dimensiQn mondiale du fascisme. Cette démarche multidimensionnelle de la recherche et de l'écriture historiques favorisera la décolonisation des sciences historiques et contribuera ainsi à les faire avancer dans le sens d'une conception plus mondiale de l'histoire de notre planète.
* * *

Les colloques internationaux organisés par le Comité international d'histoire de la Deuxième Guerre mondiale élargissent de plus en plus un débat qui demeurait presque monopolisé par les grandes puissances belligérantes. Cet effort doit être soutenu. L'un des résultats les plus prestigieux des travaux des différents comités nationaux est la révélation de l'ampleur de la résistance contre le fascisme. Les thèmes des récents colloques en témoignent. Les travaux minutieux entrepris sur la résistance française par le Comité français, dirigé par M. Henri Michel, président du Comité international, ont vivement impressionné les participants au colloque de Paris en octobre 1974, qui avait pour

thème « La libération de la France, du printemps 1944 à la
fin 1945» (3). Les rapports précieux des historiens et les témoignages souvent émouvants des acteurs de la résistance
(2) Voir les documents secrets dérobés à l'Ambassade d'Afrique du Sud à Bonn et publiés avec d'autres documents dans une analyse approfondie et bouleversante: CERVENKA (Zdenek), ROGERS (Barbara), The nuclear Axis, Secret collaboration between West Germany and South Africa, Julian Friedmann Books, London, 1978. (3) La Libération de la France (Actes du colloque international tenu à Paris du 28 au 31 octobre 1974), Paris, Ed. du C.N.R.S., 1976. 12

nous firent saisir avec quelle force et détermination le peuple français se battit pour demeurer le moteur de son histoire nationale et chasser l'occupant colonialiste et fasciste. Puisque la France a été libérée, elle a pu garder la maîtrise, non seulement de son histoire, mais aussi de l'interprétation de cette histoire. Que le colloque aurait été différent s'il avait été organisé dans un Paris occupé par une Allemagne fasciste victorieuse de la ~uerre! Nous aurions eu droit à l'éloge des bienfaits de I occupation qui, pour les besoins de la cause, aurait revêtu un autre nom. Le colloque de Florence en novembre 1975, avec comme thème « L'Italie de la libération à la République: la situation interne, le cadre international, le 20uvernement Parri » (4), nous révéla la dimension de la lutte antifasciste à l'intérieur d'un pays lui-même fasciste. Le cas était diamétralement opposé à celui de la France. Les antifascistes ne luttaient pas pour libérer leur territoire d'un occupant étranger, mais pour libérer les forces démocratiques du totalitarisme fasciste. Le thème de la résistance prend une ampleur de plus en plus importante dans la recherche historique, et l'un des colloques internationaux les plus récents eut lieu en mai 1978 à Sofia, sous le thème « La résistance dans les pays du pacte tripartite». Il n'est pas de doute que d'autres suivront. A l'analyse des travaux sur la résistance en France et en Italie, on est tenté de poser une question: les résistants antifascistes furent-ils aussi des anticolonialistes? La réponse peut être positive pour les résistants qui se définissaient comme antiimpérialistes, mais elle est négative pour la majorité d'entre eux. L'Italie n'aurait-elle pas revendiqué des colonies si elle s'était trouvée en position de force après la guerre? Et la France qui se libéra du nazisme renonça-telle pour autant à la colonisation? Elle la consolida et, lorsque les colonisés mirent en cause le règne de la France, elle répondit par des massacres, des expéditions punitives et des guerres. Or les anciens résistants antifascistes dirigeaient les affaires de la France! Nous voyons donc que lutte antifasciste ne signifie pas nécessairement lutte anticolonialiste, c'est-à-dire qu'elle n'est pas nécessairement une lutte contre les fondements mêmes du système d'exploitation de l'homme par l'homme. Elle demeure fragile dans la mesure où elle s'avère incapable de poser la globalité du problème de
recerca, Feltrinelli,

(4) QUAZZA (G.), Resistenza e stona d'/ta/ia Milano, 1976.

Prob/emi e ipotesi di

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l'exploitation-, à l'intérieur comme à l'extérieur des frontières nationales. La lutte anticolonialiste a, elle, l'avantage d'être nécessairement contre le fascisme extérieur, le colonialisme, et l'histoire de la décolonisation nous a montré que le mouvement anticolonialiste, lorsqu'il n'était pas récupéré, posait le problème fondamental, celui de l' exploitation basée sur le système capitaliste. A ce moment-là, la victoire des combattantS anticolonialistes ruine les bases mêmes du fascisme métropolitain et annonce sa chute. Les luttes de libération récentes des peuples angolais, mozambicain et guinéen contre le Portugal salazariste peuvent parfaitement tenir d'exemples. Les chercheurs marxistes, quant à eux, posent nécessairement le problème du colonialisme dans leurs travaux sur le fascisme, puisqu'ils considèrent celui-ci comme la dictature du capitalisme monopoliste d'Etat, sous la direction de ses éléments les plus réactionnaires, les plus chauvins et les plus impérialistes, et qui aspirent ouvertement à la répression interne contre leur propre peuple et à l'agression externe contre d'autres peuples. Cette conception a manifestement guidé les travaux de l'Académie des Sciences de la République démocratique allemande, lors du colloque organisé à Weimar en mai 1975 sur « Les buts de guerre de l'Allema,gne nazie dans la Deuxième Guerre mondiale et leurs faillites ». La brochure (5) que le Comité d'histoire de la R.D.A. soumit à la discussion, insistait sur les prétentions hitlériennes de coloniser une bonne partie de l'Afrique. Le livre (6) publiant les documentS sur le rêve de domination mondiale de l'Allemagne replaça les ambitions hitlériennes en Afrique dans le contexte de l'impérialisme allemand depuis 1884. La thèse que nous défendions et qui souli,gnait que Hitler voulait l'Afrique dans son élan de domination impérialiste se trouva ainsi confirmée par d'autres chercheurs, et les collègues qui prétendaient que Hitler ne s'intéressait qu'à l'Europe de l'Est reconnurent pour la plupart l'évidence des faitS. Le colloque de Weimar,
(5) Autorenkollektiv, Hrsg SCHUMANN (W.), Die Kriegsziele Hitlerdeutschlands im 2. Weltkrieg und die Ursachen ihres Scheiterns, Diskussionsmaterial, Weimar, 1975. (6) SCHUMANN (W.), NESTIER (1.), Hrsg., Weltherrschaft im Virier, Dokumente zu den Europa und Weltherrscha/tspliinen des deutschen lmperialirmus von der Jahrhundertwende bir Mai 1945, DV.W., Berlin, 1975; d. aussi l'excellent ouvrage collectif de l'équipe STOECKER (H.), Hrsg., Drang nach Afrika ,Die koloniole Expansionspolitik und Herrschaft des deutschen lmperialirmus in Afrika von tkn An/lingen bir zum Ende des 2. Weltkriegs, Akademie-Verlag, Berlin, 1977. 14

bien que très axé sur les problèmes allemands, révéla la dimension mondiale des objectifs du fascisme allemand, qui n'entendait pas se limiter à l'Europe. Un autre problème qui intéressa vivement les chercheurs fut la question de la stratégie et du commandement pendant la guerre. Elle mérite que l'on s'y arrête un peu. Le colloque tenu à San Francisco à l'occasion du Congrès international des Sciences historiques en août 1975 avait pour thème «La stratégie et la politique dans la Deuxième Guerre mondiale» (7). Les rapports furent présentés par les grandes puissances belligérantes uniquement. Le débat fut élargi à Helsinki en juin 1978, au colloque sur «L'organisation du Haut Commandement pendant la Seconde Guerre mondiale », colloque qui fut d'ailleurs précédé d'un autre, dans les mêmes locaux, sur «Les grandes puissances et les pays nordiques, 1941-1945 ». Les rapports des pays scandinaves jetèrent une excellente lumière sur les difficultés des petits pays face aux grandes puissances, sur le défaut d'unité, voire de cohésion, dans une approche scandinave de la politique internationale, d'autant plus que la Finlande luttait aux côtés de l'Allemagne contre l'Union soviétique, pendant que la Norvège se battait aux côtés de l'Union soviétique contre l'Allemagne, et que le Danemark pourtant neutre était occupé par les nazis qui respectèrent cependant la neutralité de la Suède. La discussion sur le Haut Commandement devra cependant être encore plus élargie et concerner les colonies. Le problème du commandement dans ces pays s'avère complexe. En réalité, le commandement dans une colonie britannique par exemple est de fait et de droit le commandement des forces d'occupation britanniques dans ce pays, même pendant la période de paix apparente. La guerre ne provoque qu'un commandement renforcé, plus visible, des forces d'occupation et qui se fixe pour but soit de se défendre d'un autre prétendant à la colonie, donc d'un éventuel nouveau colonisateur, soit de se défendre de la résistance des colonisés qui refusent de se battre dans une guerre qui n'est pas la leur. Cette résistance jeta d'ailleurs souvent les bases de certains mouvements de libération qui commencèrent à opérer après la guerre. Il s'avère nécessaire d'aller plus loin encore, et d'interroger le Commandement conçu par les colonisés pour
(7) Politics ans StraUgy in the Second World War, Department of History, Kansas State University, Kansas 66506, 1976. 15

déjouer le Haut Commandement des forces d'occupation coloniales et amorcer la libération du pays. Nous évoquerons pour terminer le martyre du peuple polonais qui, s'il en était encore besoin, apporterait la preuve immédiate d'un lien direct entre le fascisme et le colonialisme. Le colloque de Varsovie de septembre 1977 sur « La guerre et la culture, 1939-1945 » (8) nous révéla l'ampleur de la barbarie fasciste, la tentative d'extermination de tout ce qui était polonais, le courage de cette petite puissance qui se battit jusqu'au bout contre le colosse impérialiste allemand. Les nazis prétendirent que les Polonais, les Juifs et les Gitans représentaient une espèce soushumaine. lis allèrent jusqu'à prétendre que tout ce qui était digne de civilisation en Pologne serait d'origine allemande. Le seul salut des Polonais ne pouvait consister qu'à implorer la bienveillance d'une généreuse Allemagne porteuse de civilisation. Sous l'occupation nazie, les élèves polonais ne pouvaient apprendre que l'orthographe de leurs noms, on ne leur apprenait pas à compter au-delà de 500, mais on devait leur inculquer le commandement divin qui exigeait une obéissance totale aux Allemands. Quel colonisé ignore ces théories et procédés dont le seul but était la dépersonnalisation totale de l'individu débouchant sur l'abandon de toute résistance contre le colonisateur qui alors paraissait être le sauveur envoyé des Dieux? Combien de fois les colonisés ont-ils été interpellés par l'occupant avec des termes comme « animal », « bête sauvage », « singe », « macaque », pour lui dénier l'appartenance même à la race humaine? Les Polonais ont vécu l'indicible cruauté de la colonisation qui n'était destinée qu'à des races non blanches. li suffit de se rappeler que le Danemark fut lui aussi occupé par les nazis. Mais comme les Danois étaient considérés comme appartenant à la race nordique, celle tenue pour race supérieure par les nazis, ils ne pouvaient subir le traitement réservé aux Polonais, disqualifiés de l'humanité. Mais l'évidence est encore plus probante que nous ne le pensions. Le co-rédacteur du mémoire du 25 novembre 1939 sur « L'aspect racial du traitement de la population des anciennes régions polonaises» (9)
(8) Polish Academy of Sciences - Committee of Historical Sciences, Institute of History, Inter arma non silent musae - The War and the Culture 1939-1945, P.I.W., Warszawa, 1977. (9) WETZEL (E.), HECHT (G.), Die Frage der Behandlung der Bevolkerung der ehemaligen polnischen Gebiete mach rassenpolitischen Gesichtspunkten, Rassenpolitisches Amt der N.S.D.A.P., 25.11.1939.

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s'appelle Günther Hecht. L'auteur de la brochure officielle du N.S.D.A.P. parue en 1937 sur la politique raciale dans les futures colonies africaines s'appelle aussi Günther Hecht (10). Nous ne retrouvons pas seulement les mêmes théories racistes des colonialistes en Pologne, mais aussi les mêmes pratiques d'abrutissement, d' embêtissement, de mise au pas, de massacres et d'extermination, et, fait significatif ici, le stratège porte le même nom. Le cauchemar fasciste a plané sur l'Europe de 1933 à 1945. Les peuples d'Europe se sont levés pour se battre et défendre leur liberté. Ils ne se sont pas battus seuls. Le combat a été pour le monde entier. La question du nazisme a mérité l'attention particulière d'historiens éminents. Mais il faut que le débat amorcé s'élargisse sérieusement et que le fascisme soit éclairé dans ses racines coloniales et esclavagistes. Alexandre Kum'a N'dumbe III octobre 1978

(10) HECHT Rassenpolitisches

(G.), Die Bedeutung Amt der N.S.D.A.P.,

des Rossengedankens Berlin, 1937.

in der Kolonialpolitik,

17

AVERTISSEMENT

Le présent ouvrage est le condensé d'un travail plus volumineux (1), donc plus détaillé. Pour en faciliter l'accès à un plus large public, il nous a paru opportun de réduire considérablement le texte original, sans pour autant dénaturer l'objet de la démonstration. La première partie de l'édition originale, supprimée ici, suit l'évolution de la question coloniale en Allemagne depuis la fin de la Première Guerre mondiale jusqu'à la prise du pouvoir par Hitler. Elle explique pourquoi Hitler, partisan inconditionnel de l'expansion vers l'est, au détriment de l'U.R.S.S., adversaire farouche d'une politique coloniale outre-mer, sera amené petit à petit à modifier sa position, sous diverses pressions, et à réclamer à la fin une redistribution des cartes en Afrique. Il nous a semblé que cette étude de 147 pages s'adresse surtout aux sPécialistes qui pourront avoir accès à l'édition originale sans trop de peine. Le chapitre sur la militarisation de l'Afrique par la s.s. et la Wehrmacht est par contre nouveau. Le livre présent essaie donc de réPondre surtout à la question suivante: que serait devenue l'AfrÙlue si Hitler avait gagné la guerre? La seconde partee ayant subi de grandes coupures concerne les documents historiques, les sources de documentation et la bibliographie. Cette partie a été réduite au strict minimum, les chercheurs pouvant là aussi se référer à l'édition originale. On trouvera en annexe la liste des bibliothèques dans le monde possédant l'édition intégrale de la thèse de doctorat.

(1) KUM'A N'DUMBE ill (Alexandre), La politique africaine de l'Allemagne hitlérienne 1933-1943, Afrique du Nord, Afrique centrale, Afrique du Sud, tomes l, Il, thèse, Centre d'histoire économique et sociale de la région lyonnaise, Laboratoire associé au C.N.R.S., Université Lyon Il, Lyon, 1974. Quelques exemplaires sont encore disponibles, prix: 200 F. 19

INTRODUCTION

Que serait devenue l'Afrique si Hitler avait gagné la guerre?

En janvier 1933, Hitler accède au pouvoir en Allemagne. Six ans après, la guerre la plus atroce de l'histoire moderne éclate. Elle durera cinq ans. Presque trente ans après cette guerre, l'Allemagne hitlérienne demeure un sujet de grande actualité. Pourtant, elle n'a pas gagné la guerre, elle l'a perdue. Et malgré cela, les projecteurs de l'actualité braqués sur elle ne se sont pas encore éteints, et ils resteront encore lon~temps allumés. Cette Allemagne n'a pas seulement suscité 1 intérêt des spécialistes d'histoire, des sciences politiques et économiques ou de la stratégie militaire, elle passionne aussi le grand public qui s'intéresse à une époque qui marqua profondément le monde contemporain. Les sujets sur lesquels se penche le grand public ne traitent pas seulement de la Deuxième Guerre, de son déroulement, des victoires et des défaites, mais aussi du fascisme sous la forme de nazisme, des pogromes perpétrés contre les Juifs, de la dictature hitlérienne qui a mis au pas tout un peuple, des ambitions expansionnistes démesurées de l'Allemagne, etc.

A - L'ALLEMAGNE D'ACTUALITÉ

HITLÉRIENNE,

UNE

QUESTION

Cet intérêt du grand public pour un événement vieux de trente ans se manifeste dans des publications de tout genre. Des revues diverses consacrent souvent leurs pages à l'Allemagne nazie, et des livres de vulgarisation traitant de thèmes divers sont édités. Des émissions spéciales diffusées à la radio ou à la télévision racontent l'histoire de l'Allemagne hitlérienne et de la guerre, et, sur les écrans ciné21

matographiques, des films illustrant cette époque sont toujours projetés. Ces publications et ces émissions témoignent de l'intérêt certain qui demeure et qui continue à être manifesté par un large public. Allant plus au fond que le grand public, les chercheurs scientifiques se sont eux aussi penchés avec un vif intérêt sur l'Allemagne hitlérienne, et les études concernant cette époque seront sûrement menées plus loin encore. Les thèmes ayant retenu l'attention des chercheurs sont aussi extrêmement variés. Une série de recherches est consacrée à l'étude générale du mouvement national-socialiste. Souvent, les auteurs commencent par l'analyse de la République de Weimar, étudient les causes de l'échec et de la chute de la République et de la démocratie, puis ils se concentrent sur la naissance et le développement du Parti national-socialiste, le N.S.D.A.P., dont ils établissent la structure, les méthodes, etc. Dans le cadre des études sur les premières années du N.S.D.A.P., certains chercheurs, après avoir analysé les causes économiques de l'échec de la République de Weimar, s'attachent à étudier les forces économiques et financières qui permirent à Hitler de prendre le pouvoir, ainsi que lel!rs motivations, pour ensuite montrer les liens tissés entre l'Etat hitlérien et le monae des monopoles. D'autres chercheurs se consacrent, quant à eux, à une étude anatomique de l' Allemagne hitlérienne, analysant le système nazi dans son ensemble, puis les différents facteurs qui ont permis sa réalisation, étudiant ses organes de terreur, les S.S. et les S.A., ou alors ils dressent des bilans de recherches de caractérologie permettant de !fiieux saisir la personnalité des principaux dirigeants de l'Etat nazi. D'autres encore étudient les théofies raciales nazies, l'antisémitisme et ses divers aboutissements, tels que par exemple les pogromes juifs, les stérilisations, les camps de concentration, etc. Le mouvement ouvrier fait aussi l'objet de nombreuses études. Historiens, sociologues et politologues essaient de dégager la terreur nazie exercée contre les syndicats et l'ensemble des ouvriers, le rôle que le mouvement ouvrier joua dans l'Etat, l'organisation de sa résistance, son union avec les chrétiens dans la lutte antifasciste, etc. La résistance attire d'ailleurs beaucoup les chercheurs qui étudient tantôt la résistance bourgeoise, ou cerre de l'Eglise, tantôt la résistance de la jeunesse ouvrière ou de la classe ouvrière en général. Ces études sur la résistance parlent souvent aussi de l'émigration, ainsi que des combats qui furent 22

menés de l'extérieur par les émigrés allemands. La politique extérieure de l'Allemagne hidérienne, surtout la politique à l'égard de l'Angleterre, de la France et de l'U.R.S.S., fait aussi l'objet de nombreuses études, ainsi que la politique de traités et d'alliances. La guerre, elle, occupe une grande place dans la recherche historique. Son déclenchement, son déroulement, les stratégies des nations belligérantes à des époques déterminées, les batailles les plus diverses, les victoires et les défaites, l'occupation allemande de territoires étrangers, tous ces thèmes ont particulièrement retenu l'attention des chercheurs du monde entier, sans parler des consé~uences mêmes de la Deuxième Guerre mondiale, pour 1 Allemagne comme pour les autres nations du globe. Toutes ces recherches ont commencé dès 1946, sinon pendant la période nazie même, et ont connu un développement de plus en plus important. Mais l'Afrique est difficilement mentionnée dans ces études, à moins qu'il ne s'agisse des opérations de guerre, surtout en Afrique du Nord, ou de 1 organisation de la résistance française. L'Afrique n'entre pas dans le centre d'intérêt des chercheurs, ce qui a fini par donner l'impression que l'Allemagne nazie se désintéressait complètement de l'Afrique. L'idéologie raciste nazie et la politique de colonisation envisagée à l'est de l'Europe renforçaient d'ailleurs cette impression suscitée par le silence des chercheurs. TI fallut attendre 1960, l'année des indépendances africaines, pour qu'enfin une étude consacrée à l'Allemagne hidérienne dans ses rapports avec l'Afrique uniquement voie le jour. Horst Kühne, un historien de la République démocratique allemande, fut le premier à s'engager dans cette voie. Les recherches sur la question coloniale

En 1960, Horst Kühne (1) défendait une thèse de doctorat publiée deux ans plus tard sous le titre de Faschistische Kolonialideologie und zweiter Weltkrieg (Idéologie coloniale fasciste et Deuxième Guerre mondiale). En 1963, l'Américain d'origine allemande Wolfe Schmokel (2) terminait lui aussi une thèse publiée en 1964 sous le titre de
(1) KUHNE (Horst), Faschistische Kolonialideologie und Zweiter Weltkrieg, Dietz-Verlag, Berlin, 1962. (2) SCHMOKEL (Wolfe), Dream of Empire: German Colonialism 1919-1945, New Haven, 1964.

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Dream of Empire: German Colonialism, 1919-1945 (Le rêve de l'Empire: le colonialisme allemand de 1919 à 1945). Schmokel, à l'université de Vermont, ignorait probablement à cette époque-là le travail de Kühne, et il n'en tient pas compte dans sa thèse. Il fallut ensuite attendre 1969, année où deux thèses furent menées à terme sur des sujets analogues. En République démocratique allemande, Richard Lakowsky (3) défendait une thèse jusqu'ici non publiée sur Die Kriegsziele des faschistischen Deutschland im transsaharischen Afrika (Les objectifs de guerre de l'Allemagne fasciste en Afrique transsaharienne). Lakowsky, qui travaille dans le groupe de recherche de l' histoire du colonialisme allemand en Afrique de l'Université Humboldt à Berlin, groupe dirigé par le professeur Helmuth Stoecker, connaissait les études de Kühne et de Schmokel. Mais il ne savait pas qu'en même temps que lui l'historien de l'Allemagne fédérale Klaus Hildebrand (4) travaillait sur une thèse publiée en 1969 sous le titre de Vom Reicb zum Weltreich Hitler, N.5.D.A.P. und koloniale Frage 1919-1945 (Du

Reich au Reich mondial

-

Hitler, le N.S.D.A.P. et la

question coloniale de 1919 à 1945). Hildebrand lui aussi ignorait le travail de Lakowsky. Il serait maintenant opportun de passer rapidement ces quatre travaux en revue, pour avoir une idée des thèmes nouveaux qu'ils permirent d'insérer dans la recherche sur l'Allemagne hitlérienne. Horst Kühne Le livre de Kühne, œuvre de 228 pages et répartie en cinq chapitres, est consacré surtout au problème idéologique, analysé sous la lumière du marxisme. Kühne se penche d'abord sur les caractéristiques générales de la politique coloniale du fascisme allemand. Dans ce chapitre, il dé~age l'idée de la reconquête coloniale, la position des autres Etats colonialistes face à la revendication allemande, le renforcement de l'impérialisme allemand en général, et la fonction attribuée à la propagande nazie. Le second chapitre traite des fondements idéologiques de la propagande coloniale nazie. Kühne étudie alors la théorie de l'espace vital appli~uée aux colonies africaines, le racisme et l'antisémitisme, I anticommunisme, et enfin l'incohérence des arguments
(3) LAKOWSKY (Richard), Die Kriegsziele des faschistischen Deutschland im transsaharischen Afrika, diss, Humboldt Universitat, Berlin, 1969. (4) HILDEBRAND (Klaus), Vam Reich zum Weltreich - Hitler, N.5.D.A.P. und kalaniole Frage 1919-1945, W. Fink Verlag, München, 1969.

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nazis qui conduisit à une véritable falsification de l'histoire. Le troisième chapitre reconstruit l'appareil de propagande coloniale tournant autour de la Ligue Coloniale du Reich, puis analyse l'exploitation des institutions d'éducation à des fins de propagande coloniale, le développement favorisé des sciences coloniales, et les moyens de diffusion mis à la disposition des propagandistes. Dans la chapitre suivant, Kühne choisit le Sud-Ouest africain pour illustrer l'implantation de mouvements nazis en Afrique même. Il étudie alors les objectifs du fascisme allemand au Sud-Ouest africain, cette ancienne colonie allemande, les activités du ministère des Affaires étrangères et du département Etranger du N.S.D.A.P. dans ce territoire placé sous le mandat de la Grande-Bretagne et administré par l'Union sudafricaine, et enfin l'attitude des autorités sud-africaines face aux manœuvres allemandes. Son dernier chapitre dépasse largement le cadre de l'Allemagne hitlérienne. Kühne, parlant de l'apologie du néo-colonialisme ouest-allemand, établit la continuité entre le colonialis~e de l'Allemagne hitlérienne et le néo-colonialisme de l'Allemagne fédérale. TI étudie les thèses anticommunistes, racistes et néocolonialistes des dirigeants ouest-allemands qui eurent d'importantes responsabilités à l'époque nazie.
Wolfe Schmokel

Déjà le titre du livre de Schmokel, Le rêve de l'Empire, met le lecteur en garde. Il s'agit bien de l'analyse d'un empire colonial qui a été rêvé, mais qui n'a pas existé en réalité. Le colonialisme allemand entre 1919 et 1945 n'a donc pas dépassé le cadre des intentions. Ce livre de 204 pages est divisé en quatre chapitres. Contrairement à Kühne qui s'est limité à l'Allemagne hitlérienne, Schmokel étudie le mouvement colonial depuis le Traité de Versailles, donc de la République de Weimar, jusqu'à la fin de la guerre. Le premier chapitre traite ainsi du mouvement colonial dans son ensemble, en analysant les différentes organisations coloniales qui existèrent d'abord entre 1919 et 1933, puis de 1933 à 1939. Dans le second chapitre, Schmokel étudie

ce qu'il appelle « the colonial argument ». Comment les
Allemands argumentèrent-ils pour revendiquer les colonies qui leur furent « dérobées» par le Traité de Versailles? L' honneur du peuple allemand, les questions économiques, la stratégie militaire, la solidarité avec l'Afrique du Sud 25

liant les Blancs contre les Noirs, tous ces arguments devaient donner de l'enthousiasme au peuple allemand pour une revendication plus dynamique. Le troisième chapitre étudie la diplomatie du révisionnisme colonial. La révision du Traité de Versailles était un argument répété dans les discussions diplomatiques, le retour de 1 Allemagne à la Société des Nations devait être négocié sur la base de cette révision, et surtout les relations avec la Grande-Bretagne ne pouvaient ignorer cette revendication. Dans son dernier chapitre, Schmokel analyse alors la planification coloniale de l'Allemagne hitlérienne, les différents thèmes de recherches coloniales sur lesquels devaient se pencher les experts, et les travaux accomplis par l'Office de politique coloniale du Reich, le K.P.A. Richard Lakowsky Comme Kühne, Lakowsky est un historien marxiste, et son travail de 200 pages est surtout consacré à une analyse de l'expansionnisme impérialiste. Divisée en cinq chapitres, la thèse de Lakowsky met en ,relief le lien étroit unissant les monopoles capitalistes et l'Etat impérialiste. Le premier chapitre traite de la politique de l'expansionnisme colonial préconisée par une Allemagne sans colonies. Le rôle joué par les monopoles financiers tels que la Deutsche Bank, la Dresdner Bank ou par le monopole industriel LG.Farbenindustrie y est mis en évidence. Le deuxième chapitre étudie les organisations coloniales, leurs relations avec la Deutsche Bank et le ministère des Affaires étrangères, ainsi que la collaboration entre Franz von Epp, chef de l'Office colonial du Reich, Weigelt, directeur de la Deutsche Bank, et Bielfeld, responsable colonial au ministère des Affaires étrangères. Dans le troisième chapitre, Lakowsky analyse le rapport qui existe entre la planification coloniale et le déclenchement de la guerre, en insistant sur le rôle de Weigelt, du Haut Commandement de la Wehrmacht et de la Marine, ainsi que de la Police, et bien sûr de l'LG.Farbenindustrie. Le quatrième chapitre esquisse le Reich colonial, tel qu'il aurait existé en Afrique Centrale si l'Allemagne avait gagné la guerre, la politique raciale nazie en Afrique, le~ méthodes fascistes, etc. Le dernier chapitre est consacré au réajustement de la politique coloniale après la défaite militaire de l'Allemagne à l'est de l'Europe. La stratégie de « Blitzkrieg» avait échoué, et Hitler voulait s'engager plus à fond dans une guerre contre l'U.R.S.S. 26

Klaus Hildebrand

Le travail de Hildebrand couvre la même période que celui de Schmokel. Seulement, ce livre de 955 ~ages est extrêmement précis et détaillé. Il ne s'agit pas d une vue d'ensemble, mais d'un approfondissement du problème. Le titre du livre de Hildebrand contient d'ailleurs des éléments très variés. Si Schmokel parle du « Rêve de l'Empire », Hildebrand parle lui de l'évolution de l'idée du Reich au Reich mondial. Mais il poursuit en ajoutant à cette étude globale l'analyse des prises de position coloniales dans le parti, en mentionnant les intentions de Hitler lui-même. Le travail est réparti en six parties. La première traite de la question coloniale à l'intérieur du parti de 1919 à 1927, en analysant le programme même du N.S.D.A.P., les prises de position coloniales au parlement de la République de Weimar, la position de Hitler, etc. La deuxième partie est entièrement consacrée à l'année 1928, année de la relance du mouvement colonial en Allemagne et de sa restructuration. La troisième partie étudie alors la crise économique, ses répercussions sur la question coloniale et en même temps la montée du N.S.D.A.P., ainsi que les relations qui uniront les banques et divers mouvements de l'époque. La quatrième partie analyse les divergences sur la question coloniale au sein du parti avant l'arrivée au pouvoir d'Hitler. Ces divergences assez importantes opposaient différents groupes les uns aux autres, pour des raisons purement idéologiques. La cinquième partie continue sur ces divergences, mais analyse la période commençant après la prise du pouvoir, de 1933 à 1936. Les luttes intestines les plus âpres menées entre les différents adversaires aboutirent à une victoire des protagonistes d'une colonisation de l'Afrique. Cette victoire assurée, les organisations coloniales seront officielles et la propagande coloniale aura aussi un statut public. La dernière partie traite de l'importance de la politique coloniale dans la politique étrangère menée par Ribbentrop. Le problème colonial est alors analysé comme un facteur de négociations diplomatiques, en tenant compte des missions confiées à Ribbentrop, encore ambassadeur, de la visite de Halifax en Allemagne, des positions hitlériennes de 1938 et 1939, des objectifs de guerre de l'Allemagne de 1940 à 1942, et enfin des différentes phases de la politique coloniale hitlérienne.

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Apports et limites de ces travaux Le principal apport de tous ces travaux réside dans l'excellente ouverture qu'ils ont permise à la recherche historique. Chaque auteur a apporté une lumière nouvelle qui nous permet d'aller plus loin dans les recherches sur l'Allemagne hitlérienne d'une part, et sur l'histoire coloniale d'autre part. Kühne surtout a le mérite d'avoir été le pionnier dans un domaine que les historiens ont négligé pendant quinze ans, malgré l'abondance des études sur la politique de l'Allemagne nazie. En même temps, il donne une interprétation marxiste à son travail, ce qui éclaire le fascisme allemand et le problème colonial sous un angle nouveau. Mais le travail est malheureusement trop rapide, et les difficultés d'un travail sans précédent se font ressentir. Le travail de Schmokel demeure aussi comme celui d'un pionnier, puisqu'il fut élaboré sans la connaissance de la thèse de Kühne. Schmokel analyse de très près les organisations coloniales et l'appareil de l'Office colonial du Reich. Son étude porte sur une interprétation plus idéologique et politique qu'économique. La période qu elle entend traiter est cependant si vaste que, compte tenu du volume même du travail - 204 pages -, des erreurs d'interprétation et des imprécisions ne purent être évitées. Lakowsky, connaissant les deux premiers travaux, sut les exploiter à son profit, sans pour autant faire leur critique. L'apport important de sa thèse est l'analyse précise à laquelle il procède en mettant en évidence le rôle des monopoles capitalistes dans une politique expansionniste colonialiste. Le travail amorcé par Lakowsky est si intéressant qu'il est dommage qu'il ne le développa pas plus largement. Hildebrand avait lui aussi l'avantage de connaître les travaux de Schmokel et de Kühne dont il fit de larges critiques dans son introduction. En dehors de cela, il eut un autre avantage de poids. Kühne avait travaillé sur des documents réunis dans les archives de la République démocratique allemande, surtout au D.Z.A.-Potsdam, Schmokel avait quant à lui utilisé uniquement les archives du ministère des Affaires étrangères à Bonn, et Lakowsky de nouveau n'avait eu accès qu'aux archives de la R.D.A. Hildebrand par contre eut l'avantage d'acquérir l'autorisation de travailler tant dans les archives du ministère des Affaires étrangères à Bonn, aux Archives fédérales à Coblence, que dans les archives de Potsdam, ainsi que dans d'autres moins importantes. L'accès à ces différentes sources 28

est assez difficile et les chercheurs des pays occidentaux travaillent en général sur les archives de l'Allemagne fédérale, n'obtenant que difficilement l'accès aux archives de l'Est, tandis que les chercheurs des pays de l'Est travaillent en général à partir de leurs archives, et ne viennent que rarement travailler en Allemagne fédérale. Hildebrand pouvait donc faire un travail bien plus précis, ayant consulté les sources les plus diverses. D'autre part, Hildebrand est le seul à avoir analysé les divergences au sein du N.S.D.A.P. au sujet de la politique coloniale. Puis il met en relief le jeu diplomatique, surtout entre l'Allemagne et la GrandeBretagne, à propos de la question coloniale. L'analyse de Hildebrand est très politique et idéologique, et, malheureusement, elle ne tient pas suffisamment compte des facteurs économiques et n'établit pas clairement le rapport entre les monopoles économiques et financiers et la politique de l'expansionnisme colonial. L'objet du présent travail Connaissant les travaux dont nous venons de parler, nous avons aussi eu le plaisir de rencontrer et de discuter avec les auteurs des deux dernières thèses. Le Dr Lakowsky nous apprit qu'il eut connaissance de la thèse du Professeur Hildebrand juste après l'élaboration de son travail et qu'il ne put en tenir compte. Il regretta lui-même de n'avoir pas eu le temps de pousser plus à fond ses analyses économiques, d'autant plus qu'il fut l'un de ceux qui disposa d'importants documents économiques. Le Dr Lakowsky avait notamment travaillé sur des documents du « Deutsches Wirtschaftsinstitut » (D.W.!.) et du D.Z.A.-Potsdam. Il eut l'extrême amabilité de nous confier les documents économiques du D.W.!. dont il avait pu obtenir des photocopies, puisque ces documents, transférés depuis quelques temps au D.Z.A.-Potsdam, ne sont pas encore classés et sont ainsi inaccessibles aux chercheurs. Nous voulons lui exprimer ici même notre profonde gratitude. Nous eûmes aussi un très long entretien avec le Professeur Hildebrand qui porta essentiellement sur sa conception politique et idéologique de la revendication coloniale allemande. Le Professeur Hildebrand nous affirma que, selon lui, le problème colonial représentait un facteur bienvenu pour le jeu diplomatique dans l'optique hitlérienne. Hitler, 29

plus idéologue que « Realpolitiker », rêvait de s'installer à
l'est, et de laisser la conquête coloniale de l'Afrique à une autre génération qui s'y prendrait dans cent ans environ. Toute la revendication coloniale aurait donc eu pour but le chantage diplomatique. Dans les discussions que nous avons eues aussi avec le Professeur Hillgruber, grand spécialiste de l'Allemagne hitlérienne, la thèse de Hildebrand fut défendue avec d'autres arguments, ceux-là de nature stratégique. Le Professeur Hillgruber connaissait profondément le travail du Professeur Hildebrand pour avoir lu le manuscrit, et le professeur Hildebrand connaissait lui aussi parfaitement les thèses du Professeur Hillgruber qui venait d'ailleurs de publier son livre Hitlers Strategie - Politik und Kriegführung (La stratégie hitlérienne - politique et stratégie de guerre). Le Professeur Hillgruber considère que la planification coloniale qui fut entreprise par les différents experts en vue d'une rentrée coloniale africaine « n'était pas plus que des constructions d'enfants dans du sable », surtout après 1940. Nous tenons à remercier vivement les Professeurs Hildebrand et Hillgruber pour ces entretiens qu'ils nous permirent d'avoir. L'ensemble des travaux dont nous avons parlé traitent essentiellement du problème colonial. Autrement dit, les chercheurs se sont uniquement penchés sur le colonialisme de l'Allemagne hitlérienne. Très souvent d'ailleurs, ils limitent l'analyse en faisant du problème colonial une partie de la politique étrangère uniquement. Or, il demeure nécessaire d'analyser à fond ces travaux de planification coloniale. Comment l'Allemagne aurait-elle organisé son futur Reich colonial? Qu'en disent les travaux exécutés par les experts politiques, idéologiques, économiques et juridiques du Reich? Tous les travaux avaient été menés à bout, et il ne s' a~it ~as de l'affirmer ou de donner quelques exemples, malS d analyser en profondeur la nature même de ces préparatifs et leurs répercussions. Mais à côté de cette analyse, il y en a une autre, plus importante, qui se présente à l'esprit. L'Afrique a certes été un continent colonisé. Mais l'Allemagne aurait-elle colonisé tout le continent africain? Les études faites jusqu'ici traitent presque exclusivement de l'Afrique noire. Or le continent africain se compose de l'Afrique du Nord, de l' Afrique centrale et équatoriale et de l'Afrique australe dominée par les Blancs. L'Allemagne hitlérienne concevait-elle aussi
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une Afrique divisée en ces trois zones? Alors, qu'allait-il se passer? Que serait devenue l'Afrique si l'Allemagne avait gagné la guerre? Sans prétendre être exhaustif, nous tenterons de donner une réponse à cette question à travers notre analyse qui distinguera la politique allemande en Afrique du Nord, en Afrique noire et en Afrique du Sud. Bref, nous tenterons de dégager la politique africaine de l'Allemagne nazie dans son ensemble. Nous voulons exprimer notre profonde reconnaissance à la mémoire de feu M. Pierre Léon, professeur à la Sorbonne, qui dirigea avec tant de dynamisme et de sympathie le Centre d'histoire économique et sociale de la région lyonnaise et nous offrit ainsi un excellent centre de rencontres et de discussions, au Professeur Maurice Garden de l'Université Lyon II qui nous guida avec patience dans le labyrinthe de ces recherches, toujours prêt à donner un conseil ou un encouragement. Nous remercions aussi le Professeur Helmuth Stœcker avec sa sympathique équipe de l'Université Humboldt de Berlin avec les Professeurs Rüger, Jollanda Ballhaus et le Dr Lakowsky, ainsi que les Professeurs Hildebrand et Hillgruber, de Bielefeld et de Frandort. Nous devons aussi beaucoup de reconnaissance aux autorités de l'Allemagne démocratique qui nous ont permis l'accès aux archives, même les plus secrètes, ainsi qu'au personnel sympathique et compétent des archives du ministère des Affaires étrangères à Bonn, du Bundesarchiv à Coblence, et du Oeutsches Zentralarchiv à Potsdam, des différentes bibliothèques, ainsi qu'à tous ceux qui, de près ou de loin, ont contribué à la réalisation de ce travail.

B -

LES REVENDICATIONS COLONIALES AVANT 1933

Certains historiens affirment encore aujourd' hui, trente

ans après la guerre, que « le national-socialismen'eut pas
de politique coloniale, et que ses appétits dans ce domaine furent très limités», « ou encore que ce mépris d' Hider pour le fait colonial s'est marqué dans la conduite même de la guerre» (5). Nous essaierons de montrer comment
(5) GŒLLAUME (P.), Le monde colonÎtJl (XlXLXX'siècles), Armand Colin, Paris, 1974, p. 55 sq.

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l'Allemagne hitlérienne en vint à instaurer une politique coloniale permanente et officielle, pour mieux faire comprendre par la suite les buts de guerre de l'Allemagne tant en Afrique du Nord qu'en Afrique noire ou en Afrique du Sud. Hitler, niale le capitalisme allemand et la question colo-

Déjà dans ses deux livres rédigés avant l'arrivée au pouvoir, Mein Kampf et L'expansion du lIIe Reich, Hitler expliquait clairement sa position quant à la question coloniale. C'est pourquoi il affirmait déjà dans Mein Kampf: « Ainsi nous autres, nationaux-socialistes, biffons-nous délibérément l'orientation de la politique extérieure d' avantguerre... Nous mettons un terme à la politique coloniale et commerçiale d'avant-guerre et nous inaugurons la politique territoriale de l'avenir» (6). Et, pour lever toute équivoque, il précise par ailleurs: « Une telle politique territoriale ne peut plus aujourd'hui s'exercer quelque part au Cameroun, mais bien presque exclusivement en Europe» (7). Les chercheurs qui ne s'arrêteront qu'à ces déclarations d'Hitler, datant d'ailleurs de la période avant l'arrivée au pouvoir, seront nécessairement induits en erreur. Cela d'autant plus que les revendications de la droite traditionnelle qui réclamait la révision du traité de Versailles avaient toujours porté aussi sur les anciennes colonies allemandes, placées sous le mandat de certains membres de la S.D.N. Les grandes firmes capitalistes, tout au long de la République de Weimar, s'ingéniaient à tenir en éveil l'idée coloniale en Allemagne, et à maintenir des relations économiques avec les anciennes colonies ou d'autres pays de l' Afrique. Il est donc nécessaire d~ tenir compte de tous ces facteurs qui ont précédé l'arrivée d'Hitler au pouvoir pour mieux apprécier les buts de guerre de l'Allemagne hitlérienne en Afrique.

(6) HITLER (A.), Mein Kampf Paris, 1934, p.652. (7)Ibidem, p. 140 sq.

Mon Combat, Nouvelles Editions Latines,

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Les partis politiques Pendant que les partis de gauche de la République de Weimat\ les socialistes indépendants (D.S.P.D.) et les communistes (K..P.D.) condamnaient sans équivoque le colonialisme, les autres partis continuaient d'adopter une attitude colonialiste à l'égard de l'Afrique. L'aile « révisionniste» du S.P.D. par exemple comptait des membres comme Marx Cohen Reuss, Noske, Quessel, Winning, Müller, etc., qui revendiquaient la restitution des anciennes colonies allemandes. Le centre (Zentrum), avec son aile bavaroise (B.V.P.), était bien placé pour défendre une politique en faveur de la restitution des colonies, grâce à son membre éminent, le Dr Bell, ancien ministre des Colonies. Le Parti démocrate (D.D.P.) avait été créé par B. Dernburg entre autres, qui fut chef de l'Office colonial du Reich (Kolonialamt) avant la première guerre, et Walter Rathenau lui-même ne cachait pas ses positions colonialistes à l'égard de l'Afrique. Le Parti populiste (D.v.P.) comptait des éléments actifs procoloniaux comme Stresemann, son fondateur, ou encore Schnee, ancien gouverneur de colonie. Le Parti national allemand (D.N.v.P.) comptait parmi ses membres influents Sachs, ancien membre de l'Office colonial. Le Parti national-socialiste (N.S.D.A.P.), même s'il ne se préoccupait pas particulièrement de la colonisation en Afrique avant 1933, avait ses spécialistes en la matière, comme par exemple Herr von Bremen. L'un des faits les plus importants pour la collaboration coloniale des partis de Weimar et de l'opposition de droite fut la création d'une Union coloniale interparlementaire (Interfraktionelle Koloniale Vereinigung) en mai 1925, qui regroupait le S.P.D., le Z.P., le D.D.P., le D.V.P. et le D.N.V.P. Les associations coloniales

Il existait sous la République de Weimar de puissantes associations coloniales spécialisées, qui comptaient des milliers de membres. Nous nous contenterons d'évoquer les plus importantes. Parmi les organisations de propagande, on peut retenir comme principales la Deutsche Kolonialgesellschaft (D.K.G.), le Deutscher Kolonialverein (D.K.V.), le Bund für koloniale Erneuerung (B.K.E.), et la Deutsche Kolonial-Liga (D.K.L.). En 1930, ces organisations comptaient plus de 70 000 membres. 33

A côté de ces grandes associations de propagande, il
existait des organisations d'études économiques et commerciales, comme le Comité économique colomal (K.W.K.) ou le Cercle d'études des techniques étrangères et coloniales (Akotech), des organisations d'anciens colons comme la Ligue des Allemands à l'étranger, l'Union des Allemands des colonies et des pays d'outre-mer, l'Association de l'Empire pour les Allemands des colonies, etc. Il existait en même temps des organisations d'émigration, des organisations confessionnelles coloniales, des associations de travailleurs, bien que peu représentatives, des associations de jeunes et des associations féminines coloniales. La plupart de ces organisations étaient représentées au sein d'une centrale coloniale, la K.O.R.A.G. Qu'il s'agisse de la grande partie des partis politiques de Weimar ou des associations coloniales déclarées, tous travaillaient non seulement pour tenir en éveil l'idée coloniale en Allemagne, mais ils s'efforçaient de maintenir des liens avec les anciennes colonies et de se préparer à une éventuelle rentrée coloniale en Afrique. Lorsque Hitler accédera au pouvoir en 1933, il trouvera un vaste mouvement colonial organisé et dynamique, où seront représentés la plupart des tendances politiques de Weimar et surtout ceux qui seront plus tard les compagnons politiques les plus fidèles du Führer. Les capitalistes L'attitude des grandes firmes capitalistes allemandes, bien avant l'arrivée au pouvoir d'Hitler, était dictée par des intérêts coloniaux très marqués. Dans l'industrie sidérurgique, le grand patron du Gelsenkirchner Bergwerk, A.G. Emil Kirdorf, considérait la restitution des anciennes colonies allemandes comme une évidence, et il n'est point surprenant de constater qu'il siégeait dans le présidium d'une association coloniale, la Vereinigung, für deutsche Sied1ung und Wanderung, elle-même membre de la K.O.R.A.G. August Thyssen, patron de la August-Thyssen Hütte A.G., était membre du comité d'honneur de la deuxième organisation coloniale de propagande, l'Union coloniale allemande (D.K.V.), comité dont faisait également partie Albert Vogler, président du comité directeur de la Gelsenkirchner. ROehling, le plus grand magnat de l'industrie lourde de la Sarre, était lui aussi partisan du mouvement colonial. 34

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Krupp, Otto Dietrich, Reisman-Grone, et bien d'autres dirigeants de l'industrie sidérurgique et de l'industrie minière sympathisaient avec le mouvement colonial. Quant au monopole le plus important, l'LG.-Farbenindustrie A.G., non seulement il finançait différentes associations coloniales, mais il commerçait régulièrement et avec profit avec plusieurs pays du continent africain, qu'il convoitait d'ailleurs bien avant 1933. Les groupes financiers allemands adoptaient la même attitude que les groupes industriels à propos de la question coloniale. Les banques allemandes finançaient plusieurs maisons de commerce coloniales et de plantation, telles que la Deutsch-Ostafrikanische Handelsgesellschaft, et bien d'autres encore. Le directeur de la Deutsche Bank lui-même, Kurt Weigelt, était le responsable des questions coloniales de sa propre banque et de divers autres organismes. Toutes les banques de la République de Weimar participaient pratiquement aux affaires coloniales. Hjalmar Schacht, directeur de la Reichsbank, ne déclarait-il pas, un an avant l'arrivée d'Hitler au pouvoir: « Nous devons sans cesse répéter du côté allemand qu'une activité allemande dans les territoires coloniaux et d'01.ltre-mer constitue l'un des moyens essentiels qui permettront, non seulement à l'Allemagne, mais aussi au monde de surmonter la crise économique» (8). Bien avant qu'Hitler n'accède au pouvoir,-nous voyons donc clairement que les grands dirigeants allemands industriels ou financiers, différents hommes politiques du centre et de la droite, n'avaient pas qu'une simple et vague idée de la colonisation, mais travaillaient activement depuis le traité de Versailles pour une restitution des anciennes colonies allemandes. Le mouvement national-socialiste, lorsqu'il prendra le dessus, ne modifiera pas grand-chose. Le phénomène nouveau qui va se produire sera celui de l'interpénétration des mouvements, dans ce sens que les mouvements coloniaux perdront petit à petit leur autonomie et seront « mis au pas », comme tous les mouvements de l'époque. Les anciens dirigeants des mouvements coloniaux s'intégreront au mouvement nazi ou seront évincés, et on verra alors à la tête du mouvement colonial, qui sera réor~nisé et centralisé dans la Ligue coloniale du Reich (K.K.B.) d'une part, et dans l'Office colonial du Reich (K.P.A./N.S.D.A.P.; K.P.A./Staat), d'autre part, un res(8) SCHACHT 1932. (H.), Grundsatze deutscher Wirtschajtspolitik, Oldenburg

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ponsable suprême, le général Franz Ritter von Epp, gouverneur de Bavière, un colonialiste et un nazi convaincu. Les buts de guerre de l'Allemagne hitlérienne en Afrique seront ainsi définis par des groupes représentant les intérêts du capitalisme allemand, par ceux-là mêmes qui auront financé l'accession d' Hitler au pouvoir et qui n'auront guère de difficultés à convaincre celui-ci de la nécessité d'un retour colonial en Afrique. C'est pourquoi, dès son arrivée au pouvoir, Hitler modifiera petit à petit sa conception coloniale exprimée dans Mein Kampf, jusqu'à l' abandonner complètement et d'une manière officielle et définitive le 7 mars 1936, lors de l'occupation de la zone démilitarisée de la Rhénanie par les troupes allemandes. En effet ce jour-là, les troupes allemandes, violant le Traité de Versailles, occupèrent la zone démilitarisée de la Rhénanie. A midi, Hitler réunit les parlementaires au Reichstag pour leur annoncer « une nouvelle très importante». Dans son discours de ce jour historique, Hitler proposa un plan en sept points pour le maintien de la paix en Europe. Le septième point traitait des colonies, de la Société des Nations et du Traité de Versailles. Hitler devait notamment déclarer: « Après avoir enfin acquis l'égalité des droits pour l'Allemagne et rétabli la souveraineté sur l'ensemble du Reich allemand, le gouvernement du Reich allemand considère comme caduque la raison principale de sa démission de la Société des Nations. C'est pourquoi il est prêt à rentrer à la Société des Nations. En même temps, il exprime le souhait que dans un délai raisonnable, par voie de négociations amicales, le problème de l'égalité des droits sur le plan colonial soit clarifié, ainsi que la question du détachement du statut de la Société des Nations du Traité de Versailles» (9). A partir de cette date, la revendication coloniale allemande revêt un caractère officiel sur le plan international. La guerre éclatera seulement trois ans plus tard, en 1939. Les plans de paix rédigés dès 1940 indiqueront d'une manière éclatante l'importance de l'Afrique dans le conflit mondIaL r:a revendication allemande avait longtemps cessé de se préoccuper uniquement des anciennes colonies allemandes pour s'intéresser à une redistribution des cartes sur le continent africain.

(9) KLOSS (B.), Reden des Fahrers,

München,

1967, p. 176.

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I LES CONTRADICTIONS IMPÉRIALISTES EN AFRIQUE DU NORD

Que serait devenue l'Afrique si l'Allemagne avait gagné la guerre (I)? La France et la Grande-Bretagne auraientelles perdu leurs empires coloniaux d'Afrique? Le continent africain serait-il devenu une colonie allemande, ou l'Allemagne nazie et l'Italie fasciste se seraient-elles partagé le butin africain? Ces questions nécessitent une analyse détaillée des différentes conceptions africaines des tenants du pouvoir en All~magne nazie. Il ne suffit pas d'analyser les relations entre Etats euro~éens pour savoir ce que l' Allemagne nazie aurait fait de 1 Afrique. Une telle analyse permet certes de mieux percevoir le jeu diplomatique entre puissances européennes et de déterminer les positions de force et de faiblesse des différents antagonistes. Elle ne tient cependant pas compte du facteur africain, et négli~e ainsi l'objet même des négociations ou des hostilités. L analyse de la stratégie hitlérienne permet quant à elle de mieux saisir la ner les zones de combat dans lesquelles Hitler escomptait une victoire certaine de l' Allema~ne (2). Pour l'Afrique cependant, cette analyse, bien que Juste dans son ensemble, pourrait conduire à des erreurs d'interprétation. Partant de la constatation exacté que Hitler ne s'engagea pas sérieusement dans une guerre en Méditerranée ni en Afrique, certains affirment que les buts de guerre de l'Allemagne se trouvaient à l'est, et qu'elle se détournait ainsi de la mulées dans Mein Kampf (3). Nous pensons qu'il est opportun de distinguer strictement les buts d'une opération

raison des décisions militaires du « Führer », et de détermi-

« marche vers l'ouest», appliquant ainsi les intentions for-

(1) a. KUM'A N'DUMBE ill (A.), « Afrikapolitk des ill. Reiches», in : Afrika Heute, Bonn, novo 1972, pp.456-459. KUM'A N'DUMBE ill (A.), « Plane zu einer nationalsozialistichen Kolonialherreschait in Afrika » in: Aspekte deutscher Aussenpolitik im 20. Jahrhundert, Sondernummer-Schriftenreihe der Vierteljahreshefte far Zeitgeschichte, D.v.A., Stuttgart, 1976. (2) I-nLLGRUBER (A.), Hitlers Strategié, Politik und Krieg{ührung 194(). 1941, Frankfurt/Main, 1965. (3) « L'expérience militaire du Führer était celle d'un soldat, la mer ne J'attirait pas et il en ignorait tout. Aussi bien situait-il ses buts de guerre à l'est de l'Europe, «pour la construction d'un Reich niillénaire», par la conquête de la glèbe sur les territoires peuplés de Slaves, ces « sous-hommes», dans la direction qu'avait tracée les chevaliers Teutoniques - sur ce point, Mein Kampf était appliqué ». MICHEL (H.), lA guerre en Médite"anée 1939-1945, Actes du Colloque International tenu à Paris du 8 au 11 avril 1969, C.N.R.S., Paris, 1971, p.777.

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de guerre, aussi grande fût-elle, ou d'une bataille, des buts de guerre dans leur ensemble. Que Hitler estimât gagner la guerre par une stratégie de « Weltblitzkrieg » avant la fin de 1940 ou qu'il se détournât du front ouest et ainsi des champs d'opérations africains déjà en 1941 par l'opération « Barbarossa», cela dit plus sur ses conceptions stratégiques que sur les buts réels de la guerre. Gagner la guerre à l'est n'aurait pas signifié l'abandon de l'Afrique aux Français et aux Anglais, car la revendication coloniale et les prétentions allemandes en Afrique n'étaient plus des questions discutées par quelques individus allemands, parlant seulement en leur propre nom, mais un facteur important de la politique allemande. Les analyses sur la stratégie hitlérienne tenant en général peu compte de ce facteur-là, et encore moins des facteurs politiques et économiques ayant conduit à la revendication coloniale de l'Allemagne nazie, arrivent à des conclusions qui nous paraissent un peu hâtives lorsqu'elles voient dans une victoire allemande en Russie l'abandon de la politique africaine du Reich. Nous pensons qu'un tel résultat aurait été contradictoire avec le plan d'hégémonie mondiale, ambition suprême de l'Allemagne nazie. Au lieu de suivre la stratégie militaire des puissances de l'Axe sur les théâtres d'opérations en Afrique, nous nous attacherons plutôt à l'analyse de la politique africaine de l'Allemagne avant et pendant ces opérations. Que signifie ici politique africaine? Nous entendons par Afrique le continent africain dans son ensemble, du Cap au Caire et de Lagos à Dar es-Salaam. 'Cela suppose donc trois entités géographiques et politiques différentes: l'Afrique du Nord, habitée en grande partie par des Arabes, sous domination coloniale française, anglaise et espagnole, l'Afrique noire habitée par des peuples de race noire, sous domination française, anglaise, espagnole et portugaise, et l'Afrique du Sud où une minorité blanche domine le reste de la population dans un régime de ségrégation raciale. La politi9ue africaine de l'Allemagne sera donc différenciée, selon qu elle s' appliquera à l'une ou à l'autre zone du continent africain. L'Afrique du Nord (4) fait-elle partie de l'Afrique ou faut-il' plutôt la considérer comme une entité du monde arabe? Dans leurs analyses sur les relations entre l'Allema(4) KUM' A N'DUMBE III (A.), « L'Allemagne nazie et l'Afrique du Nord », in : Cahiers d'histoire, Lyon-Grenoble-Clermont-Ferrand, Lyon, déco 1974, pp. 353373. 39