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IL FUT SOIR, IL FUT MATIN

De
344 pages
L'auteur hérite sans convictions d'un patrimoine qu'elle ne revendiquait pas : Israël sort des limbes d'une longue parturition, la semence a germé sur les sédiments du passé, sur les éboulis de la Shoah. Son éclosion donne naissance à ce pays de contrastes et de cicatrices laminé par les épreuves, engendre cette société ardente, généreuse, pétrie de valeurs humaines qui ont forgé le monde, stoïque devant les défis auxquels elle est confrontée, " fière sans provocation ", et corsetée dans des principes ataviques incontournables.
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Il fut soir, il fut matin
Je voudrais faire aimer et comprendre les Juifs

Collection Mémoires du .xxe siècle
Dernières parutions

Marie-Gabrielle COPIN-BARRIER, Marguerite ou la vie d'une Rochambelle, 2001. Guy SERBAT, Le p.e.F. et la lutte armée, 1943-1944, 2001. Lionel LEMARCHAND, Lettres censurées des tranchées, 2001. Laure SCHINDLER-LEVINE, L'impossible au revoir, 2001. Marc CHERVEL (en collaboration avec Georges Alziari, Jean Brugié, Michel Herr, Léon Horard, René Paquet), De la résistance aux guerres coloniales,. des officiers républicains témoingnent, 2001. Jean-William DEREYMEZ (dir.), Etrejeune en Isère (1939-1945), 2001. Jean-William DEREYMEZ (dir.), Etre jeune en France (1939-1945), 2001.

Sara DAMBROT

Il fut soir, il fut matin
Je voudrais faire aimer et comprendre les Juifs

Préface de Marianne Picard

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

@ L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-0560-X

PREFACE
Il est des livres que vous aimez tant, qu'à peine entrouverts vous ne les quittez plus, il est des livres qui vous font pleurer, il est des livres qui vous font rire. Le livre de Sara Dambrot est à la fois un livre qui vous captive, qui vous bouleverse, vous fait sourire, et pourtant c'est tout autre chose, " c'est une histoire de bagages perdus et de départ contrarié" , dit l'auteur. C'est l'histoire d'une petite fille qui porta l'étoile jaune et ne parviendra jamais à oublier l'angoisse des années d'horreur et d'exclusion. On lui a dit " Va dans ton pays fI,et l'angoisse au cœur, elle a quitté la terre de France qui lui était" si douce fI,pour un pays inconnu. De cette déchirure et de cette confrontation avec ce nouveau pays, Israël, naîtra une poignante histoire d'amour. Mon amie Sara Dambrot est une personnalité exceptionnelle, une mère, une épouse, une artiste d'une sensibilité d'esthète hors du commun, d'une grande intelligence, qui a su dans ce livre non conformiste et poétique, original par sa conception, faire partager ses doutes et ses espoirs, ses angoisses et ses certitudes.

Marianne Picard*

PROLOGUE

"Pouvez-vous nle dire en un mot ce que vous pensez d'Israel? - Tov! (C'est bien) Et en deux? - Lo tOY '" (Pas bien)

"Quelques gouttes de lumière peuvent éclairer une grande obscurité. "

PREMIERE PARTIE

CHAPITRE

1

Oser regarder la vérité en face

Après le long été israélien et les jours fauves d'automne, le vent brûlant du sirocco et le soleil infatigable, voici enfin la pluie, le ciel gris. C'est l'hiver. D'anarchiques cohortes de nuages déferlent et grondent sous la bourrasque. Les embruns et la brume baignent le petit bois de pins tout proche et le jardin. La bise de mer est salée. L'air est humide et la terre gorgée d'eau. Il flotte un fin parfum de campagne mouillée. D'herbe fraîche, de fleurs fanées. Parfums de ma campagne de France, quand il a longtemps plu, que les feuilles mortes, les fruits déchus, distillent en pourrissant des effluves capiteux. Odeurs de cave, senteurs de fûts. Cidre doux. Eau de vie de l'année. C'est parce qu'il fait si froid dehors que ce matin, autour de la table du petit déjeuner, nous évoquons tendrement les hivers de notre enfance: le feu de bois qui crépite, les marrons qui se fendent sur la plaque de la cuisinière et les tartines chaudes, croustillantes, frottées d'ail. Hillel (un bout de choux de six ans à la langue bien déliée), intervient alors dans la conversation des adultes et s'esclaffe: "Moi, j'aurais pas voulu être né dans ce temps là ! Vivre les guerres L.. - Oui, convient avec lui la petite Iris, (sept ans). Tu aurais perdu ton papa! Comme maman!" Hum... Mutisme embarrassé autour de la table...

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Soudain Hillel lance une question à brûle-pourpoint. C'est à moi qu'il s'adresse, avec aplomb, presque agressif: "D'abord, comment il est mort ton papa? - Dans les camps allemands", dis-je évasivement et à mi-voix. A présent c'est Iris après un bref silence, sur un ton de reproche courroucé et pressant qui commet l'interrogatoire, exige d'en savoir plus: "Mais comment, de quoi il est mort? Quelqu'un l'a tué? Comment? - Il a eu une balle dans le ventre, j'en suis sûr!", renchérit le petit Hillel péremptoirement, tant il subodore une mort affreuse, tragique. "J'espère qu'on ne l'a pas mis dans la chambre de feu !" s'exclame Iris avec une moue d'horreur. Ma bouche esquive, conteste mollement, pusillanime: "euh... non...". La vérité crue qu'appréhende la fillette est trop laide à avouer. Un frisson passe sous ma peau. Ma vue se trouble. Oui, dans la chambre de feu... Je glisse sur la croûte mince d'une coulée de lave en fusion que le moindre écueil transperce. Frôlement d'un regard; dard d'une question enfantine; et ça flambe dans ma tête. Le paletot d'un enfant boutonné de travers. Un béret trop grand affaissé sur les yeux. Une visière de casquette échouée sur l'oreille. Me voilà dans les rues du ghetto de Varsovie. Un gosse tire vaillamment la main d'un plus petit que soi, un autre se débat avec un paquet défoncé... Dans la cour du camp de Drancy - dans la banlieue parisienne - les enfants sans parents qu'on expédiait à Auschwitz sortaient de la "fouille" avec leurs pitoyables bagages mal reficelés sur les bras. "Wagon à bestiaux" égal" dernier voyage" non seulement pour les boeufs et les veaux. Ma joie ne sera jamais plus complète: avant que la fête commence, le marié sous le dais nuptial brise un verre en souvenir de la destruction du Temple. Toute image est subversive. Aux scènes candides se surimposent des réminiscences tragiques et les larmes sont à fleur de tout. Tout Juif est un rescapé du nazisme et un résistant, puisque survivre c'était échapper au projet d'anéantissement des Juifs. A huit ans j'étais condamnée à mort. L'étoile jaune cousue à petits points réglementés sur mon tablier de classe, était l'arrêt de mort qui me désignait aux bourreaux. Sur le sol de mon pays natal, j'étais proscrite et pourchassée. Douce France me vendait aux chiens.

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Je suis restée longtemps sans oser le comprendre. Longtemps sans pouvoir regarder cette vérité en face. Il fallut régler nos comptes. Plier bagages. Renoncer aux fourrés protecteurs où nous avions refait des nids, des nids douillets. Tentatives illusoires de nous identifier à ceux qui nous dénigrent. Désir ingénu de devenir "les autres", à grand renfort de meubles anciens qui ne nous avaient jamais appartenus, de salles de séjour Louis Chose, de ciboires d'églises en guise de vases de fleurs et d'encensoirs de salles de ventes censés conférer à nos intérieurs une estampille d'authenticité ethnique. Cela n'empêchait pas ma concierge d'interdire à mes enfants de patiner sur le vaste trottoir de l'avenue Daumesnil, sous prétexte que "vous ferez du patin à roulettes sur les trottoirs dans VOTRE pays! If. - "Où est-ce, notre pays, interrogeait naïvement la fillette. Je suis née à Paris, dans le neuvième arrondissement. N'est-ce pas plutôt elle qui vient d'un autre pays? (Une nuance de xénophobie à la française colore la réplique de la petite Parisienne de huit ans). Je ne comprends rien quand elle me parle!" La veuve Barbereau en question arborait un vigoureux accent de terroir bourguignon et avalait sans les mâcher la moitié des mots. Des illusions volaient en éclats. Des constats accablants s'imposaient. Nous décidâmes de partir en Israël. De tenter l'expérience. Partir. Trois pas en avant, deux pas en arrière. "Je sais que mon coeur va saigner" consignais-je dans un cahier de notes peu avant de quitter la France. Ce que nous allions laisser derrière nous, le moelleux, le connu, le sûr, - en apparence - nous pouvions en inventorier les avantages. Ce que nous offrirait notre nouvelle vie, nous ne le savions pas encore. Pour l'heure, il fallait quitter ma France, rompre les amarres. Et c'est cela qui embuait mes yeux et barbouillait mon coeur. Je n'avais pas de ces motifs déterminants et irrécusables qui aident et soutiennent dans les instants difficiles. Je faisais comme nos ancêtres errants dans le désert qui acceptèrent la Loi sans en concevoir la portée. "N aassé ve nichma" dirent-ils. "Nous ferons et nous comprendrons". Ceci reste jusqu'à nos jours l'un des axiomes étonnants du judaïsme: agir, selon les prescriptions de la Loi. Puis dans la foulée de l'action, réfléchir, spéculer, contester ou accepter, élucider, comprendre. Il est vrai que nous avions été solidaires d'Israël, le petit pays en gestation confronté à tant d'épreuves. Mais partager sa destinée était une disposition qui m'était étrangère. Mon départ relevait 15

d'aspirations indécises, imprécises, infiltrées d'innombrables appréhensions et réticences. La naissance d'une île surgie en mer sous la poussée d'une formidable éruption volcanique nous confondait d'admiration, cependant que nous assistions de loin, à la genèse d'une nébuleuse Terre Promise, sans en saisir la démesure. Une vision immatérielle s'accomplissait. Un voeu bimillénaire prenait corps. Un rêve grandiose, une utopie donquichottesque, devenaient réalité. De la cendre et de la nuit émergeait une île refuge, un havre de consolation. Nous restions sur la touche. Le jeu se jouait sans nous. Il y eut la guerre des Six Jours. Il Y eut la guerre de Kippour. Il nous vint des velléités de nous rapprocher de l'épicentre d'événements qui nous tenaient intensément à coeur. Israël en danger rimait mal avec Pays de Cocagne. Avec voyeurs impénitents. Il fallut pousser un pion. Cela prit des années. De revirements. De tergiversations. Le coeur mou, avec une lenteur de reptiles sauriens mal adaptés aux innovations, nous nous mîmes en route. Cap sur incertitude.

16

CHAPITRE

2

Rêves prémonitoires

Il existe des rêves prémonitoires. Depuis mon adolescence, trois scénarios récidivaient périodiquement dans mes songes. Le schéma du premier, dont je découvris le sens ici en Israël sur ma terrasse face à la Méditerranée, est simple à déceler, après coup: les allemands, des soldats armés en uniforme me poursuivent sans relâche. Je me cache. Je me recroqueville. Toutes sortes de fonds de placards borgnes me servent de refuge. Mais les soldats sont à mes trousses. Je fuis, je cours à perdre haleine pour leur échapper jusqu'au moment où je débouche enfin sur une trouée bleue éblouissante: la mer. Cette apparition me délivre sur le champ de mes pourchasseurs et de leurs maléfices. Je faisais ce rêve avant d'avoir jamais connu une mer bleue, hormis celle des cartes postales. Je n'ai compris le leitmotiv du second que récemment, après une lente maturation, alors que je m'empoignais avec les difficultés d'acquisition d'une langue neuve et les problèmes d'insertion dans une société nouvelle. C'est une histoire de bagages perdus et de départ contrarié. V oilà, je m'apprête à partir pour un grand voyage, l'un de ces beaux voyages longuement mitonné et planifié à l'avance, par bateau avion ou autobus. (Toutes les variantes se sont présentées.) Lorsque débouche l'ultime moment du départ, avant d'embarquer, à la suite de confusions inextricables et dans la précipitation des derniers instants, je m'aperçois, oh catastrophe indicible, que je n'ai 17

pas emmené mes bagages. Ils sont restés à la maison; comment est-ce possible, ils sont restés chez moi, dans l'entrée de l'appartement où je les avais savamment préparés. Mes bagages, mes chers bagages... Bagages chers, un à un recrutés et choisis. Des tenues pratiques pour toutes les circonstances, des tricots moelleux de douceur irremplaçable, des bonnets seyants, des gilets de charme, pleins de poches et d'astuces, brodés et surpiqués, chéris comme des fétiches. Chaussures rares emperlées de pierres précieuses, assorties à grand peine (dans le rêve) à de brillantes toilettes du soir, et chaussures de marche tout confort pour de prometteuses randonnées de montagne. Le sèche-cheveux ultra-léger. Un miroir grossissant pour le maquillage... Ces trésors sont verrouillés dans une malle ou une valise, englués dans le vestibule, entre chambre et salon. Le sang cogne à mes tempes. Mon pouls s'emballe. L'adrénaline afflue de toutes parts. La fièvre du départ monte et tourbillonne comme un lasso dans ma tête puis retombe en piqué vertigineux. Consternation! J'avais beau appréhender, redouter et me méfier, je me retrouve toujours dans la même situation ultime, devant ce choix déchirant: partir sans bagages ou ne pas partir du tout. Chaque fois que survient l'inéluctable scène finale du rêve, que l'urgence du choix s'impose et me cravache, je piaffe, je rue et me rebiffe et fulmine contre la fatalité. Chaque fois, à contrecoeur, privée du nécessaire, de mes objets familiers, de mes plus beaux habits, dépourvue de ces menus accessoires qui participent à l'agrément du voyage, déçue, lésée, je me résigne à partir. Je pars, le coeur lourd. Je pars, mais... Le flottement indistinct entre rêve et réalité persistait hors des rêves, si diffus et pernicieux, que je redoutais toujours, au moment des départs véritables, et par l'effet de quelque mauvais génie se jouant de moi et de ma prudence avertie, de me retrouver une fois de plus démunie, bras ballants, sans bagages. Et cette fois encore comme dans mes rêves, je suis partie sans mes bagages. Ils sont restés cloués dans le vestibule. Au pays de France. Les amis "de si près connus, et tant aimés", ma famille, ma belle langue française, ma maison, mon beau Paris, ma verdoyante campagne et ses sentiers battus, la pluie versatile et les soleils blafards; et le craquement des feuilles mortes en automne, les prairies endiamantées en hiver, et les brouillards glacés qui transfiguraient mes paysages en continents surnaturels. Ici j'ai trouvé d'autres malles pleines, et d'autres trésors m'attendent encore inexplorés. Un riche héritage m'échoit dont je n'avais pas pris posseSSIon.

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Dans le Cantique des Cantiques, quand le roi fou d'amour heurte au portail de sa belle, elle hésite à répondre. Quand enfin elle lui ouvre, son amant n'y est plus. Elle attendait pourtant son royal bien-aimé. Son coeur reste en éveil et elle s'est assoupie. Le roi s'est introduit dans le jardin enclos, sa tête est emperlée de gouttes de rosée et les boucles de sa chevelure ruissellent des vapeurs de la nuit. Il frappe doucement à la porte de l'élue: "Me voici ma colombe, ma soeur, ma compagne, mon amie. Ouvre-moi... - J'ai déjà enlevé ma tunique, se dit la belle, endormie, vais-je à nouveau m'en revêtir ? Je me suis lavé les pieds. V ais-j e à nouveau me salir ?." Nous aussi nous percevons quelques fois un appel. Mais sa voix nous importune. Aussi tardons-nous à répondre. Les bras chauds du bien-être nous tiennent captifs et nous faisons semblant de ne pas entendre. Ces rêves répétitifs, ces départs contrariés étaient-ils le toc-toc indiscret d'une infime intuition à laquelle, éveillée, je faisais la sourde oreille?

19

CHAPITRE

3

Émissaires

Jérémie:
"Moi, je rassemblerai les restes de mon troupeau de toutes les terres où je les ai relégués, je les ramènerai à leur pâturage pour qu'ils y croissent et s y multiplient. Revenez, enfants rebelles! Je guérirai vos égarements. "

Isaïe: "Pour l'amour de Sion, je ne garderai pas le silence. Pour Jérusalem je n'aurai point de repos... Depuis la destruction du second Temple en 70 de notre ère, des Juifs vécurent en Israël qui restèrent en contact avec les communautés juives de diaspora, et ne subsistèrent avec peine, qu'à l'aide de collectes recueillies à leur intention. Le soutien des Juifs en exil à leurs frères de Jérusalem demeurait ininterrompu depuis l'antiquité. De tous temps, par fidélité à leur foi, les Juifs dispersés dans le monde continuaient de faire parvenir leur obole au Temple de leur Ville Sainte. Après la conquête d'Israël, la destruction du Temple et le carnage de Jérusalem, les Romains victorieux s'approprièrent tous les biens du pays et les Juifs furent durement opprimés.

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Ils luttèrent pour sauvegarder leur capital spirituel en fondant d'importants centres d'études, hauts lieux de la pensée juive et places fortes de résistance à l'anéantissement. La vie était difficile pour les Juifs qui s'entêtaient à vivre dépossédés de tout, sur la terre de leurs pères dominée par les légions de Rome. Le chacal glapissait sur la montagne du Temple. Jérusalem n'était que ruines et désolation. Ses habitants enduraient l'humiliation de la faim. Les pèlerinages annuels n'avaient plus lieu. Toutes ressources étaient taries. La pauvreté était la règle. Les communautés locales exsangues ne parvenaient plus à subvenir aux besoins élémentaires des maîtres d'académie et des penseurs. On désigna des messagers parmi eux, qui parcoururent le monde afin d'obtenir des subsides, l'adhésion et la coopération du peuple juif tout entier à l'entreprise de survie de ce noyau de résistants obstinés à défendre leur fidélité à la Torah et à perpétuer le rayonnement spirituel de Sion. Les émissaires d'Israël revenaient de ces tournées de collecte à travers le monde juif, nantis d'un pactole qui soutenait la communauté plusieurs années durant. Mais ces voyages étaient des expéditions périlleuses. Nombre de ces voyageurs mouraient en cours de route. On retrouve leurs pierres tombales dans toutes les communautés juives disséminées dans le monde. Ils mouraient assassinés par des bandits de grands chemins, exténués par la traversée de déserts, contaminés par des épidémies; ils furent accusés d'être des espions, emprisonnés dans des geôles hostiles. Les traversées en mer étaient pleines d'embûches, les embarcations peu sûres. Des pirates investissaient les bateaux et dévalisaient les passagers. D'autres voyageurs perdaient courage, succombaient de désespérance dans des chemins du bout du monde. Nomades de la foi, apôtres de la pérennité d'Israël, ils connaissaient les risques qui les guettaient au long du voyage qu'ils entreprenaient et s'apprêtaient à les encourir. Un ardent désir les animait, de porter aux communautés les plus lointaines, les plus isolées, la preuve que Jérusalem n'était pas qu'une image céleste enfouie dans les limbes de nos mémoires, ni ce pendentif en or, miniature des lieux saints, que les femmes portaient avec dévotion autour de leur cou. De ville en ville et de village en hameau, dans les grandes synagogues et les plus humbles oratoires, dans toutes les assemblées assoiffées de les entendre, ils disaient la Terre ancestrale, la cité de 22

David, les murs du Temple, les tombeaux flamboyants. Les foudres et les promesses s'épanchaient de leur bouche. Israël n'était pas un mirage. Ils apportaient avec eux les preuves de sa réalité terrestre: l'éthrog, fruit parfait du cédrat emmailloté dans de l'étoupe, l'éperon dru du palmier, la myrrhe et la myrte, une grenade vermeille, et aussi et surtout, de la terre, humble terre d'Eretz Israël, terre de la Terre Promise, poussière recueillie autour des sépultures des Justes ou sur les lieux saints. Nos aïeux se confectionnaient un coussinet de tissu qu'ils emplissaient de cette poudre sacrée et conservaient pieusement ce trésor jusqu'à leur heure dernière. Quand on les enterrait, on répandait sous eux cette poignée de poussière d'étoile pétrie de cendre et de rêve, et ils s'unissaient à elle pour l'éternité. Souvent nos voyageurs étaient porteurs d'ouvrages savants en provenance d'académies réputées, ou de leurs propres manuscrits qu'ils désiraient faire connaître et imprimer. Dans maints récits anciens on les rencontre. Passagers itinérants, figures hiératiques, tribuns inspirés, passionnés, ils embrasent leur auditoire. On annonce leur venue dans les synagogues qui jalonnent leur parcours et les fidèles se pressent pour les écouter. A partir de la deuxième moitié du 19ème siècle, ces émissaires d'Israël, collecteurs de fonds, introduisent dans leurs homélies un nouveau message. Ils exhortent leurs frères dispersés dans le monde à se libérer du joug des nations où ils sont en exil, de revenir sur la terre ancestrale, de redonner chair et d'insuffler vie aux injonctions des prophètes. Est-ce à leur influence que l'on doit de voir dans le même temps, deux figures de proue du judaïsme de l'époque, rabbins de communautés très éloignées, - l'un, rav Yehouda Alcalay, aux confins de la Grèce et de la Yougoslavie, et l'autre, rav Zwi Kalicher, aux frontières de la Prusse et de la Russie - prôner le retour à Sion? "C'est grâce à nos mérites que s'accomplira la promesse divine" soutenaient-ils. En opposition à toutes les autorités religieuses qui recommandent l'observance accrue des lois pour hâter la rédemption d'Israël, par grâce divine, car "Dieu jugera le moment venu pour nous affranchir de l'exil", Alcalay et Kalicher préconisent l'achat de parcelles de terre en Israël, exigent que des volontaires s'y établissent et y vivent de l'exploitation du sol. Ils appellent les fidèles à se lever contre la tyrannie capricieuse des nations, à conquérir leur autonomie souveraine sur leur propre terre. Cette terre, La Terre, il ne suffisait peut-être pas de la porter dans son coeur et d'espérer son avènement surnaturel.

23

Peut-être nous était-elle offerte de longue date déjà, et comme une Belle au Bois dormant inerte, attendait-elle l'étreinte, la passion dévorante qui lui redonneraient vie. Peut-être se consumait-elle de désespoir dans la torpeur où nous la délaissions, et comme une amante éperdue, attendait-elle d'être prise à bras-le-corps, contrainte, défrichée, labourée arrosée, ensemencée, pour éclore, pour enfin renaître, bourgeonner, fructifier. Au fond des villes et au fond des campagnes germa le blé vert de la délivrance. Une graine féconde mûrissait. L'espérance séculaire enfanta une volonté nouvelle et très ancienne à la fois: le retour à la Terre de mérite, la Terre promise. Ca et là, des hommes passionnés et des rêveurs, des fous et des sages, des penseurs, des maîtres et des disciples, rompirent les entraves, se mirent en route pour le pays des Patriarches. En Israël, les rues et les villages portent les noms de ces héros. Non pas héros guerriers, sanguinaires, massacreurs de tous poils... Non, doux héros, fous incurables d'espoir. Troquant le rêve inaccessible et l'attente passive contre une détermination farouche de changer le monde, ils firent d'un songe immatériel, d'un souffle visionnaire véhiculé pendant 2000 ans, une vraisemblance, une presque-réalité. (Je ne suis pas sûre de la temporalité d'Israël). Météores incandescents ils s'embrasent dans leur trajectoire. Ils transcendent les promesses inspirées, balisent des chemins neufs. Ils précèdent le groupe auquel ils appartiennent. Ce sont des éclaireurs. Rue Vitkin. Kfar Vitkin. Qui fut Vitkin ? Un pionnier. L'un de ces éclaireurs illuminé comme tant d'autres. Vitkin est né à Mohilov en Ukraine, en 1876. Dès l'âge tendre, il fut un enfant remarqué, brillant. Jeune garçon, on voit en lui un génie. Jusqu'à l'âge de seize ans il ne connaît que l'univers de la bible et ses docteurs. Il étudie infatigablement. Il veut être rabbin. Tout laisse présager qu'il sera un guide de sa génération. A dix huit ans, tout bascule dans sa vie: il se met à lire des ouvrages profanes, livres de sciences, de littérature hébraïque contemporaine. Semences d'une nouvelle moisson. Un désir irrépressible de fouler le sol de la Promesse le soulève. Il veut rendre fertiles les champs abandonnés par ses pères, faire reverdir les pentes déboisées de Galilée, poser son pas dans les traces de ses ancêtres. Vitkin est fils unique, et de santé fragile. Ses parents qui tremblent de le voir partir au devant d'épreuves inconnues, essaient de le retenir. Il s'obstine. Ses amis tentent de le dissuader. Rien n'y fait. Il quitte son père et sa mère, se sépare de ses amis et de son horizon familier. 24

A vingt deux ans il arrive en Israël. Il devient manoeuvre sous-payé dans l'une des premières exploitations agricoles juives à Richon-le-Sion. Le pays est désertique, la terre est âpre et hostile. Il faut être cuirassé d'une foi indomptable pour ne pas laisser le désert aux pierres et les marais aux moustiques et aux fièvres. La tâche est surhumaine. Vitkin endure mille morts, mais un feu dévorant l'habite désormais. Il veut faire revivre ces ruines oubliées, ces champs desséchés. Après sept années de séparation, ses parents le rejoignent. Le jeune Vitkin et son père ne se contentent pas d'être tous deux maîtres d'école. Ils enseignent l'Hébreu aux adultes dans les hameaux et les villages. Ils organisent des cours du soir pour les travailleurs, mettent en place de nombreuses activités culturelles. Ils s'efforcent de promouvoir la littérature, l'agriculture, et participent à des débats sur l'avenir du sionisme et l'avènement d'une société exemplaire, qui se prolongent des nuits entières. Dans un pathétique appel diffusé en Europe de l'est, Vitkin adjure ses frères restés en exil de prendre part à l'émancipation du peuple juif. "Frères, écrit-il, notre peuple ne trouve pas place dans le monde, il n'a ni paix ni refuge. C'est pourquoi il nous incombe de mobiliser toutes nos forces et de nous battre pour réintégrer notre patrie. Entendez la voix qui vous appelle des collines d'Israël. Debout! Réveillez-vous jeunes Juifs! Venez au secours de votre peuple qui agonise. Hâtez-vous, accourez à son aide! Oubliez tout ce qui vous fut cher, abandonnez tout sans remords et venez servir notre peuple. Personne n'est inutile. Chacun de vous est indispensable au pays comme l'air est indispensable à la respiration. Venez, pour l'amour de votre Terre, de votre peuple, pour l'amour de la liberté, du travail, avec une inépuisable patience. Venez!". Il mourut à trente-six ans, harassé. Il avait passé quatorze années de sa vie en Israël. Sans souci de sa santé Vitkin courait de l'aube au soir pour enseigner l'Hébreu ressuscité et brûlait ses nuits à ébaucher fiévreusement des projets d'avenir. Peu de temps avant sa mort il confia à sa soeur le projet d'écrire un livre de fiction dont le héros s'étant égaré en visitant les grottes Tsedekiaou à Jérusalem se serait assoupi et réveillé cent ans plus tard. Il redécouvre Israël, un pays indépendant, peuplé de citoyens légaux, qui vivent et travaillent... J'ai glissé la photo du jeune Vitkin sous le rabat transparent de mon sous-main. Là je le regarde et il me regarde. Epaules minces dans son costume romantique du début du siècle, menton fin, barbe 25

naissante d'adolescent, il incarne l'image du héros juvénile. Deux larges oreilles décollées, à l'écoute. De grands yeux qui parlent, ou plutôt qui crient, quémandent, implorent. C'est ici, aujourd'hui, que je perçois leur appel. Le port du couvre-chef est obligatoire pour le Juif pieux. Sur sa photo, Vitkin a la tête nue, le cheveu libre; détail révélateur pour le jeune Juif qui quitta le séminaire à dix huit ans. L'écrivain Manès Sperber au cours d'une conférence à Paris s'affirmait juif laïque. Au public de jeunes Juifs qui s'identifiaient véhémentement à lui, il prit soin de préciser qu'il est un laïque plein à ras bord d'enseignement religieux: "Enfant, je baignais dans l'atmosphère des préceptes. Jusqu'à l'âge de dix huit ans je fus voué aux études hébraïques." Ainsi fut de Vitkin. Son cas recèle peut-être la clé de l'énigme qu'est le retour à Sion de ceux qui, sourds au message divin, cependant l'accomplissent. "Il est un autre monde, mais il est ici-bas." "Mon royaume est de ce monde". Pétri gavé de certitude messianique, patrimoine génétique que véhicule inlassablement le peuple juif, Vitkin veut changer le monde. Cette volonté est en conformité avec l'enseignement des Sages. L'adhésion à la Loi morale doit nous rendre aptes à infléchir notre destinée en devenant maîtres lucides de nos actions. Il veut oeuvrer pour le progrès, pour la réalisation d'un monde humain meilleur. Meurtri par la violence des persécutions anti-juives, les pogromes, il veut agir pour délivrer son peuple de l'esclavage parmi les nations. Il ne se contente pas de mirages, ou d'hypothétiques prodiges et miracles à venir. Il se lance à corps perdu dans cette bataille du sionisme, devient un soldat militant, un "saint laïque" prêt à tous les sacrifices pour hâter la libération du peuple juif. Pionnier en Israël, la terre à laquelle le rattachaient toutes les fibres d'une tradition millénaire, il est de ceux qui frayèrent les pistes dans l'inconnu, ceux qui ouvrirent la voie à la résurrection temporelle d'Israël.

26

CHAPITRE

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Shoshana

Notre première année en Israël s'achevait avec la fin d'un cycle d'apprentissage de l'Hébreu pour adultes qui avait duré dix mois. A la rentrée nous avions été admis dans une classe qui avait débuté à partir d'aleph beth, deux mois avant les vacances d'été. C'était exactement notre niveau. Notre classe était un cocktail extravagant d'étudiants de tous âges venus d'Argentine, d'Uruguay, d'Afrique du Sud, de Hollande, d'Allemagne, de Roumanie. Il y avait quelques juifs russes, des Libanais, des Irakiens, des Américains. Une Japonaise. Une Thaïlandaise. Une religieuse française qui étudiait l'Hébreu depuis quinze ans au moins. Une Suissesse et une Allemande mariées à des Israéliens. Une ravissante Polonaise chrétienne, antisioniste, professeur de physique-chimie refoulée de l'enseignement en secteur arabe parce que du sexe féminin, épouse d'un Musulman de Nazareth qui avait fait ses études de médecine à Cracovie et pratiquait à l'hôpital d'Afoulah. Nous découvrions la complexité hétéroclite du peuplement d'Israël. Quels courants, quels hasards, quelles motivations personnelles nous avaient charriés jusque là sur les bancs de cette classe d'Hébreu ? Nous times connaissance les uns des autres par l'entremise de laborieux exercices d'initiation à la langue et de conversations journalières rudimentaires sur tous les sujets: quels sont vos loisirs préférés; décrivez la maison de vos rêves; êtes-vous pour ou contre le mariage, la pilule, le régime végétarien, etc... 27

Notre professeur exigeait beaucoup de nous, usait de tous les expédients pour vaincre nos résistances, nos inhibitions, notre inertie, pour nous inciter à prononcer les premiers mots étrangers, à participer aux conversations, à étudier les leçons et assumer des travaux pratiques individuels. Par touches légères, avec humour, sur le mode suggestions-allusions-propositions, avec une compétence professionnelle sans faille, elle avançait tel un brise-glace sur la banquise, sans dévier de sa trajectoire, qui était de nous enseigner la langue. Ni les digressions personnelles inévitables, ni l'actualité galopante, aucun sujet aussi épineux soit-il, ne l'entraînaient hors du projet initial, enseigner l'Hébreu. Il n'y avait pas une minute à perdre. Pas une minute n'était gaspillée. "Je peux conduire le cheval jusqu'à l'abreuvoir, mais je ne puis le forcer à boire" observait-elle avec une pointe d'amertume lorsque nous n'avions pas fait nos devoirs à la maison, des exercices fondamentaux, longuement expliqués et prémâchés pendant le cours précédent. Ceci était la plus vive de ses remontrances. Elle nous conduisit à l'abreuvoir, en tenant fermement les rennes. Et nous avons bu à longs traits d'une belle eau de montagne, limpide et vivifiante et profonde comme ces grands réservoirs souterrains, où chaque goutte a son histoire, un parcours millénaire sous l'humus des forêts, les sables du désert, sous les neiges sibériennes, au creux de failles minces dans le granit éclaté. De petite stature, mais la tête portée haut, soignée, élégante, intelligente, adroite, cultivée, raffinée, enjouée, ponctuelle, efficace, douée d'une mémoire infaillible, pleine d'attentions prévenantes pour chacun de nous, in-fa-ti-ga-ble, elle déploya tous les talents pour animer nos rencontres quotidiennes à la rencontre de la langue des Patriarches et des Prophètes, ces géants de l'histoire du monde dont je n'avais jamais rien su. Très vite elle nous fit découvrir les subtilités d'un court poème, la concision lapidaire d'un adage ou d'un proverbe, la densité et la puissance des mots de la Bible, mots ciselés dans la pierre, à l'aube de l'écriture, lettres gravées de droite à gauche dans le sens naturel de travail du sculpteur, burin incliné dans la main gauche, et maillet dans la main droite. Mots essentiels. Mots-charpente, tout en consonnes. Où les voyelles ne sont qu'une concession. L'adjonction de voyelles date du neuvième siècle de notre ère, oeuvre d'une assemblée de doctes décisionnaires de Tibériade. Elle ne concerne pas le texte de la Bible, calligraphié par des générations de scribes sur les rouleaux de parchemin. Celui-ci est immuable. Il est interdit d'y ajouter ou d'en retrancher nul signe. Pour les autres écrits, et afin 28

d'en unifier la prononciation, il fut convenu de disposer des signes voyelles à l'extérieur des mots, au-dessus et au-dessous des lettres, au moyen de traits et de points. La plupart des textes ne comportent pas ces voyelles. Certains ouvrages pédagogiques en sont pourvus: les dictionnaires par exemple. En revanche, les affiches, journaux, papiers administratifs, les livres de littérature n'en ont pas. Les sous-titres de films n'en portent pas non plus, ni les noms de rues. (Sur les panneaux indicateurs ils sont transcrits en lettres latines et arabes.) L'écriture cursive n'en use pas. C'est une écriture brève, rapide, proche de la sténographie, où les voyelles sont pressenties par le lecteur, extrapolée en fonction du contenu du texte, compte tenu de l'orthographe consonantique et de la grammaire. Le déchiffrage d'un texte oblige le lecteur à un réajustement permanent du mot avec son contexte. Une sorte de géométrie variable en somme, qui rend difficile l'acquisition de la lecture. Celle-ci n'est praticable que si les mots sont connus du lecteur. Exemple: SIPER (raconter) et SAP AR (coiffeur) s'écrivent tous deux S P R. On identifiera l'un ou l'autre en se reportant au contexte. Sans voyelles, les racines dénudées des mots prêtent le flanc à de troublantes polyvalences qui font partie de la règle du jeu. Le mot "présent" (howé) s'écrit comme malheur, et comme mauvais dessein, et méchanceté. Le sens de l'un interfère sur le sens de l'autre, imprime une ambiguïté. Ce qui se perd en clarté se gagne en variables d'interprétations, en connotations plurivoques. La lecture nécessite l'intervention active sélective du lecteur qui supplée aux ambivalences de l'écriture. En Hébreu, le verbe AVOIR n'existe pas. Le concept de possession s'articule sur un terme auxiliaire: il y a. Il y a pour moi, pour toi, pour lui, une maison, un livre, un chien, etc... Indice de la précarité de l'instant, le verbe être ne se conjugue pas au présent. Il ne s'emploie qu'aux temps passé et futur. L'Hébreu est une langue de verbes et de noms. L'adjectif, ce subjectif par excellence, est plus rare. Dans le récit de la Genèse, le premier adjectif qualificatif se trouve au cinquantième mot. L'archaïsme de la langue ajoute à la complexité du texte et développe un ample spectre de significations. Il n'y a pas de ponctuation dans la Bible (si ce n'est musicale) et cette absence élargit également les interprétations virtuelles du texte sacré.

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Les lettres hébraïques sont en même temps des chiffres. confère une dimension supplémentaire aux mots.

Ce qUI

Avec Shoshana nous pénétrâmes dans le mystère primordial de la Genèse. Des phrases sublimes d'enfance du monde émergeaient du silence. Des mots abrupts que l'âge n'avait pas émoussés jaillissaient sous nos yeux aussi neufs qu'au premier jour. "Et le souffle de Dieu planait à la surface des eaux." Quand la Bible met en scène la création du monde, on voit surgir du néant les cieux et la terre où règnent encore le chaos et les ténèbres. En six jours, le tohu-bohu originel s'organise en espace ordonné régi par des lois immuables. Le premier jour, Dieu sépare la lumière des ténèbres. Le second jour, se crée un espace entre les eaux d'en haut et les eaux d'en bas. Le troisième jour, Dieu organise le sol, les mers, appelle les végétaux, leurs fruits et leurs semences. Le quatrième jour, Il ordonne le mouvement des astres qui règle le rythme du temps: les jours, les saisons, les années. Le cinquième jour, les eaux s'animent d'une multitude vivante, et les oiseaux prennent leur envol. Le sixième jour, la terre produisit les animaux en grande variété d'espèces, ceux qui rampent et ceux qui paissent, les bêtes sauvages de chaque sorte. A la fin du sixième jour, les continents sont asséchés, les planètes tournent sur leurs orbites, les astres roulent dans le cosmos, la lumière succède à la nuit. Les végétaux croissent et les animaux pullulent. Tout est en place pour l'apparition de l'homme et de la femme. Et Dieu dit "Faisons l'Homme. Et qu'il domine sur toute la terre. " Et l'Eternel-Dieu créa l'homme, à son image. A sa ressemblance Il le créa. (S'entend: Il le créa, créateur. On ne lésine pas sur le potentiel.) Il créa l'homme, au singulier. Sans énumération d'espèces comme pour les végétaux les poissons ou les bêtes. Mâle et femelle furent créés à la fois. Dieu les bénit et leur dit: "Remplissez la terre et soumettez-la." "L'Eternel façonna Adam de poussière de la terre", c'est à dire de matière, "Et insuffla dans ses narines un souffle de vie, et l'homme devint un être vivant."

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Le vocabulaire français est inapte à suggérer la filiation phonétique et la connivence éloquente qui sous-tendent les mots hébreux dam, sang, Adam, homme, adama, terre. En Hébreu, dam, le sang, est homonyme d'argent. Et l'argent, kessef, est de la même famille que: languir, désirer ardemment. En Français, nous désignons par un même verbe "créer", toute activité créatrice. Un artiste "crée". Il se sert, s'approprie, assemble, façonne, compose, décompose, transforme, décline à son gré des éléments créés, qui existent déjà. Il assujettit la matière, donne forme à l'informe, élabore une oeuvre qui n'existait pas avant son intervention. C'est un créateur. Grâce à la duplicité du terme "créer", chaque créateur peut se prendre pour un petit dieu, auteur de son propre univers qu'il crée. La langue hébraïque fait nettement la différence entre: créations, dues au génie de l'homme et la création originelle et dispose d'un terme spécifique" bara" pour désigner la création ex-nihilo, le souffle créateur qui transcende le néant, l'énergie primordiale qui sous-tend la vie. En Hébreu moderne, les sept jours de la semaine conservent le même nom que dans le récit de la Création: jour premIer, Jour deuxième, etc... Dieu suscita l'homme le sixième jour de la création du monde. Bien que tout converge vers cette centralité, l'acte final de la création, dans la Genèse, n'est pas la création de l'homme. Feutre noir toque ou casquette, le couvre-chef que le Juif religieux arbore sur sa tête atteste qu'au-dessus de l'homme culmine le Créateur de toute chose, éternel. L'homme n'est pas Dieu, bien qu'il fusse créé à Son image, bien qu'il s'arroge une place essentielle dans le monde et que ses actes aient une portée considérable. Nul homme n'est Dieu. L'homme est devant Dieu, subalterne. Devant Sa transcendance il se place hiérarchiquement au second rang, comme la lettre Beth après le Aleph. Cette option catégorique détourne de l'envoûtement de soi et favorise une contemplation hors de soi, la contemplation de l'infini. Le dernier acte de la création et son couronnement, est l'avènement du septième jour, qui sanctifie le monde et s'assigne l'objectif d'affranchir l'homme de la servitude temporelle. Le Créateur confère à ce jour un statut impérissable. C'est le premier chabatt du monde. L'homme et la femme sont conviés à ce banquet immémorial et y seront conviés tous les vendredi soir, jusqu'à la fin des temps. Il leur sera enjoint de célébrer fastueusement la création de l'univers.

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Ils se reposeront ce jour. Ils se pareront de leurs plus beaux atours, se vêtiront de leurs plus beaux habits, (mais ne tisseront ni ne les confectionneront ce jour-là ni ne recoudront un bouton manquant) se délecteront des meilleurs mets (préparés la veille). Ils savoureront la joie de l'étude, rendront visite aux malades, entre autres obligations. Préfiguration du monde messianique, l'observation du chabatt leur dispensera une félicité terrestre, l'avant goût de la plénitude édénique, pendant un jour chaque semaine, soit durant un septième de leur vie. "Réjouissez votre âme de plaisir et je vous récompenserai de ce plaisir même". (Deut Raba). On nous rappellera maintes fois que la Bible est écrite en Hébreu. Que l'Hébreu est la langue des prophètes. Nous en avons étudié de brefs passages: le crime du roi David pour se débarrasser de son rival en amour nous a indignés, et la leçon qu'assène au roi le prophète Nathan nous a réjouis. Ainsi parla le prophète: deux hommes habitaient une même ville, l'un riche, l'autre pauvre. Le riche possédait quantité de menu et gros bétail. Son voisin, homme humble et satisfait de peu, ne possédait qu'une petite brebis qu'il avait achetée. Il la nourrissait avec amour et elle grandissait près de lui et de ses enfants. Elle partageait son pain, buvait dans sa coupe et dormait dans ses bras comme son propre enfant. Or l'homme riche reçut un visiteur de marque et pour le festin qu'il lui apprêta, il ne puisa pas dans ses troupeaux, mais s'empara de la brebis du pauvre et l'accommoda en l'honneur de son hôte... A ces mots, le roi David entra dans une grande colère contre cet homme. "Par le Dieu vivant s'écria-t-il, cet homme mérite la mort! - Cet homme, c'est toi-même, tonna le prophète. Tu as fait périr Ouria le Héthéen et tu t'es emparé de son épouse. Je susciterai le malheur contre toi, parole de l'Eternel." (Le roi David avait de nombreuses femmes. Sa nouvelle bien-aimée, Bethsabée, était l'unique épouse de son voisin le Héthéen). Une exégèse de la Bible soutient que les fautes des héros bibliques sont grossies afin de servir d'enseignement de morale et de levier du repentir.

Avec Shoshana, nous progressions de découverte en découverte. La voûte, l'arcade, de style oriental, portent le nom hébraïque de la branche du palmier et s'inspirent de sa forme. Dessinez deux palmiers espacés l'un de l'autre. Vous constaterez que leurs troncs constituent les piliers d'une arche dont le chapiteau est le renflement hérissé qui précède le panache du palmier, et plus haut, les tiges 32

arquées constituent la voûte caractéristique de l'architecture orientale. Le Yiddish est en partie de l'Hébreu. Comme M. Jourdain faisait de la prose sans le savoir, nous utilisions une foule de mots Yiddish qu'il a suffi de prononcer en Hébreu moderne pour qu'ils fassent partie de notre nouveau vocabulaire. En Hébreu le vouvoiement n'existe pas. Les petits enfants tutoient les adultes et les nomment par leurs prénoms. Nous n'y sommes pas encore habitués. Un simple soldat tutoie son général. En visite sur un croiseur de guerre, près de moi un marin du rang questionnait le commandant de bord en le tutoyant. Je lui fis part de mon étonnement. Le petit marin s'en expliqua avec sagesse: "Pourquoi en serait-il autrement? Suis-je moins utile que mon supérieur? Je travaille aux machines, en bas. Lui est en haut, il dirige le bateau. Il me donne des ordres et je les exécute exactement." Cependant on s'adresse avec déférence à un grand personnage ou à un rabbin à la troisième personne. Le vouvoiement à la française présente une énigme pour les Israéliens: à quel moment est-il permis de passer du vous au tu ? Les prénoms d'origine hébraïque sont porteurs de significations explicites: Eve, est le verbe vivre. Sarah, est une princesse ou une femme ministre; s'orthographie avec le H final comme le féminin régulier en Hébreu. Emmanuel, signifie avec nous Dieu. Daniel, Dieu est mon juge. Odélia, je rendrai grâce à Dieu. Raphaël, Dieu guérit. Natanael, Dieu a donné. Elie, mon Dieu. Léah, la fatiguée, Noémie, la douce. Déborah est une abeille. Shoshana est le lys blanc des vallées qui, comme l'iris, le cyclamen, l'anémone, pousse à l'état sauvage en Israël. Ils ont été naturalisés en Europe par les Croisés au retour de Terre Sainte.

Un jour, après la récréation, j'eus la petite joie chauvine de décrypter sur le tableau noir de la classe la traduction littérale d'une maxime banale empruntée au français: "Il n'y a rien de nouveau sous le soleil" . Je fis remarquer à notre professeur l'exactitude de la traduction mot pour mot du Français à l'Hébreu. Elle me répondit avec un sourire amusé: "Il y a une petite confusion, dit-elle. Cette phrase célèbre est une citation textuelle extraite de l'Ecclésiaste, un livre rédigé plus de 900 ans avant J.C., dont l'auteur présumé est le roi Salomon." A ces mots, je fis une plongée express dans la chronologie de mon histoire de France... Où en était le Français à

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cette époque? Il croupissait encore dans l'eau saumâtre des cités lacustres. Une controverse eut lieu dans la classe avec la jeune Polonaise chrétienne qui étudiait avec nous. Lors d'un petit exposé anodin, la conversation dériva sur l'extermination des Juifs de Pologne. "Si les Juifs furent exterminés, c'est parce qu'ils étaient tous riches et s'enrichissaient aux dépens des Polonais, constatait-elle." La discussion s'envenima. Non, elle ne croyait pas qu'il y eut tant d'enfants, tant de vieillards et de pauvres gens parmi les victimes. D'ailleurs, si tout ce que nous prétendions en réponse à ses allégations était vrai, aucun Juif dans ces conditions n'aurait accepté de rester en Europe après la guerre! Toute la classe resta sans voix.

"Je m'en vais faire manger de l'absinthe à ce peuple et lui ferai boire de l'eau empoisonnée. Puis je le disperserai parmi les nations que ni eux ni leurs pères n'ont connues et les ferai poursuivre par l'épée jusqu'à leur extermination." J'entendis pour la première fois la voix immense des Prophètes. "Reviens, renégate, 0 Israël! Or, tu te comportes en courtisane, chamelle légère égarée... ânesse sauvage du désert, qui pourra réfréner ton ardeur? Tu as dit, j'aime les étrangers, c'est eux que je veux suivre. Ainsi parle l'éternel aux gens de Judée et Jérusalem: creusez-vous des sillons, et ne jetez pas vos semences parmi les épines. Tâchez de vous circoncire en l'honneur de l'Eternel et d'enlever les excroissances de votre coeur; sans cela ma colère éclatera comme le feu et brûlera sans qu'on puisse l'éteindre à cause de la perversité de vos actes. Pour l'amour de Sion je ne garderai pas le silence. Pour Jérusalem je n'aurai point de repos que son salut n'ait éclaté comme un jet de lumière, et sa victoire comme une torche allumée. Les montagnes pourront chanceler, les collines s'ébranler; mon amour pour toi ne chancellera pas." La veille du Jour de l'Indépendance, nous avons lu la vision du prophète Ezéchiel, (593 avant J.C.) prélude à la résurrection d'Israël: "Je vous retirerai d'entre les nations, je vous rassemblerai de tous les pays et vous ramènerai sur votre sol et j'épancherai sur vous des eaux pures afin que vous deveniez purs; de toutes vos souillures et de toutes vos abominations, je vous purifierai. Je vous donnerai un coeur nouveau et je vous inspirerai un esprit nouveau; j'enlèverai le 34