Ils ont fait la Grande Guerre !

Ils ont fait la Grande Guerre !

-

Livres

Description

Ils ont fait la Grande Guerre...

Comme des millions de jeunes hommes de l’époque, deux frères, Gustave et Firmin Tortiger, ont connu les tranchées, les obus, la boue et le froid du Nord, les longues heures d’attente et de marche... mais aussi la camaraderie, la découverte de lieux inconnus, les parties de cartes pour passer le temps...

En 1914, Gustave est mobilisé. Firmin, atteint d’une pleurésie, ne peut aller au front et vit, au travers des lettres de son frère, la première année de guerre par procuration. Gustave s’attache à lui décrire, avec élégance et justesse, la réalité de la guerre et son quotidien.

En avril 1915, c’est au tour de Firmin de s’engager comme pharmacien. Il poursuit alors au jour le jour, dans de petits carnets, le récit de cette longue campagne. Il nous livre avec minutie ses impressions, son enthousiasme, son incroyable capacité d’adaptation mais surtout sa foi et son absence de peur.

Ces témoignages, personnels et riches, nous plongent ainsi au milieu des soldats, dans les cantonnements ou sur les champs de bataille, sous les pluies d’obus ou dans le silence des forêts...


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 03 janvier 2013
Nombre de lectures 17
EAN13 9791092117073
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème

 

 

1914-1915

Lettres de Gustave Tortiger,

sous-officier

au 263e régiment d’infanterie,

17e compagnie

[ 4 septembre 1914 – 8 février 1915 ]

 

 

Le 4 septembre 1914

 

Mon cher Firmin,

 

je viens de recevoir à l’instant dix-huit correspondances, lettres ou cartes ; heureusement que nous avons un moment de répit. J’ai tout lu. Il y en a datées du 4 au 28 août. Ce sont pour la plupart des correspondances qui se sont égarées ou qui sont restées en souffrance quelque part.

Je vous ai envoyé, ou plutôt à ma mère, un mot lui disant que le 263e avait pris part à deux jours de combat très dur.

Je me hasarde à te donner quelques détails qui probablement ne t’arriveront pas si ma lettre est décachetée en cours de route.

Laisse-moi d’abord te dire que nous avons été complètement défaits. Le premier jour n’a pas été très meurtrier n’ayant en face de nous que quelques cavaliers et une batterie d’artillerie que nous avons refoulés. Mais le deuxième l’a été terriblement.

Juges-en : l’effectif du régiment était de 2 300 hommes environ, nous restons 600. Tous ne sont pas morts, une partie est blessée, quelques autres sont je ne sais où, égarés ou prisonniers. Nous nous sommes heurtés le deuxième jour, je veux dire la division, à des forces qu’on évalue à 160 000 hommes. La bataille a eu lieu entre Cambrai et Arras. Ma compagnie a été relativement peu éprouvée en comparaison des autres du bataillon. Nous restons 186/260 alors que dans les trois autres, il en reste 36. Plusieurs jeunes gens, que tu connais, sont restés sur le terrain : Guine est au moins blessé très grièvement, probablement mort ; il a reçu paraît-il une balle en pleine poitrine, d’autres m’ont dit trois ; Dauriat a été tué. Sur huit capitaines de compagnie, deux seulement sont revenus dont le mien ; le colonel a été tué, un commandant aussi. On ne sait pas ce qu’est devenu le drapeau, certains disent qu’il a été pris, d’autres qu’il a été confié au curé du village où nous nous somme battus ; le porte-drapeau a été tué. Le lieutenant Guibert est sain et sauf ainsi que Jacquet. Les deux sous-lieutenants Janicot, que tu connais, n’ont pas de mal, ils ont fait preuve d’un sang-froid et d’un courage extraordinaire, ils ont braqué leurs mitrailleuses à 50 mètres de l’ennemi sous une pluie de balles.

Il n’y a pas que le 263e qui a souffert. Tous les autres régiments de la division ont également plus ou moins souffert. Le 338e a beaucoup de mal ; les régiments d’artillerie ont été très atteints, ils ont abandonné presque tous leurs canons et matériel sur le champ de bataille. C’est un spectacle inénarrable tellement ça a été triste. C’est presque par miracle que j’ai échappé à la mort ainsi que la plupart de ceux qui sont revenus. Le combat du deuxième jour, c’est-à-dire du 28 août, a commencé vers 6 heures du matin. La retraite a commencé vers 12 h 30. On ne savait trop de quel côté fuir, partout on recevait des obus et des coups de fusil de hulans. Nous pouvons cependant nous estimer heureux, notre retraite a été protégée par une division de cavalerie, sans quoi nous aurions probablement tous péris ou été faits prisonnier. Nous avons pu rejoindre le soir Arras par différents grou­pes, d’autres sont arrivés le lendemain.

Je te dis que notre retraite a été protégée par une division de cavalerie, le 7e corps est ensuite arrivé et la bataille a repris après notre départ ; pendant toute la nuit on a entendu la canonnade et le lendemain elle a fait rage toute la journée. Les Allemands ont paraît-il subi de grosses pertes mais le 7e corps a été obligé de se replier devant des forces supérieures en nombre.

Après plusieurs jours de marche, on nous a fait embarquer dans la Somme, et nous avons débarqués où nous sommes ici, tout près de Pontoise à 30 kilomètres de Paris où nous attendons les Allemands qui arrivent aux portes de Paris. Nous sommes sensiblement à l’ouest de la capitale. Un corps d’armée allemande marche sur Paris dans la direction du nord-est et trois autres attendent l’armée française qui est paraît-il dans la vallée de l’Aisne, une grande bataille va vraisemblablement avoir lieu.

Mon cher Firmin, tu trouveras ma lettre bien confuse, mais tu comprendras que je suis pressé et que je n’ai pas la tête bien reposée. Les nouvelles de la situation générale que je te donne sont plus ou moins vraies. On ne peut pas en savoir d’exactes, on en apprend de toutes les façons.

Tu trouveras ma lettre bien pessimiste, je crois que la situation n’est pas très brillante pour la France ; il ne faut pourtant pas désespérer. Il faut se dire que l’armée allemande est échelonnée sur un front de 400 kilomètres, il doit lui être très difficile de se ravitailler en munitions. Il est possible que son offensive soit arrêtée devant Paris. Malgré sa marche foudroyante, on a l’air un peu plus optimiste dans les milieux militaires.

L’emplacement que nous occupons en ce moment ne semble pas être des plus menacés puisque, comme je te le disais tout à l’heure, l’attaque de Paris va semble-t-il être tentée vers le nord et le nord-est. Il est vrai qu’on peut s’en aller d’un moment à l’autre.

Si ma lettre te parvient, tu pourras en communiquer une partie à ma mère mais je pense que tu seras discret sur beaucoup de points, si tu lui disais la vérité elle serait terrifiée.

Mon cher Firmin, aurons-nous la joie de nous revoir, espérons-le, le contraire pourrait cependant bien arriver, j’ai fait maintenant le sacrifice de ma vie.

Adieu, assure de mes sympathies tous mes amis, je n’ai pas le temps d’envoyer un mot à chacun.

Je t’embrasse bien affectueusement.

 

Gustave Tortiger

 

P.S. J’ai vu à plusieurs reprises le docteur Lafitte qui est médecin à l’ambulance divisionnaire. Il a dit qu’il donnerait de mes nouvelles quand il pourrait faire parvenir une correspondance. J’ai également vu David et Julien Brulé qui font partie du train divisionnaire d’ambulance.

Une dernière nouvelle : Guibert vient de nous dire à l’instant que les Allemands renoncent provisoirement à attaquer Paris et se portent à la rencontre de l’armée française qui vient de l’est et marche elle-même contre l’armée allemande. Cette rencontre va décider de l’avenir ; confiance donc, espérons que Dieu nous protégera. Pendant ce temps, les Russes avancent sur Berlin.

 

Sartrouville, le 6 septembre 1914

 

Mon cher Firmin,

 

dans la dernière lettre que je t’ai envoyée hier, je te donnais des détails sur les deux combats auxquels j’ai assisté. Quoi que confuses, je crois que tu auras compris les phrases que j’ai écrites.

Je viens aujourd’hui, où je suis mieux reposé, compléter ces détails. D’abord laisse-moi te dire où je suis et à peu près où je suis passé depuis Arras où je suis arrivé le soir du deuxième combat.

Nous avons couché à Arras le soir du combat ; le lendemain, le commandant de mon bataillon qui restait seul, a rassemblé ce qui restait du régiment ; nous avons marché pendant trois jours pour arriver dans la Somme où la division, ou plutôt ce qui restait de la division, s’est embarqué à Rebreuviette, petite localité. Évidemment, nous ne savions où nous allions. Nous ne l’avons su que lorsqu’on nous a fait débarquer à Vallemondois au nord-est de Pontoise. Pour arriver ici, nous sommes restés vingt-cinq à vingt-six heures en chemin de fer ; nous sommes passés par Abbeville. Nous sommes allés jusqu’à Eu à 3 kilomètres du Tréport, puis nous sommes redescendus vers le sud-est. De la gare de Vallemondois, on nous a dirigés sur Hérouville, d’Hérouville à Cergy au sud de Pontoise, de Cergy à Éragny et d’Éragny à Sartrouville où nous nous trouvons aujourd’hui. Si tu as une carte assez détaillée, tu verras que nous nous rapprochons de Paris, puisque nous en sommes en ce moment à une douzaine de kilomètres.

Je reviens donc au principal sujet dont je veux t’entretenir. Lorsque, venant de Louvres nous avons débarqué à Arras, nous avons marché sur Douai, en direction de l’ennemi. Le 26, étant arrivés à 4 kilomètres de Douai, après nous avoir fait rester jusqu’à la nuit en pleine campagne où on s’apprêtait à passer la nuit, on nous a fait rebrousser chemin et marcher dans la direction de Cambrai où l’ennemi venait d’être signalé.

Le lendemain, vers 12 heures, des patrouilles de cavaliers nous annonçaient que l’ennemi était dans un village à peu de distance ; aussitôt on nous fit prendre une formation de marche d’approche et une heure après nous approchions du village où nous étions accueillis par des coups de canon et quelques coups de fusil. Nous n’avions simplement devant nous que quelques cavaliers qui décampèrent promptement et une batterie d’artillerie qui nous tira dessus jusque presqu’à la nuit. Notre artillerie lui répondit et nous avançâmes ainsi jusqu’à un autre village 2 kilomètres plus en avant où nous avons passé la nuit. Nos pertes dans cette première journée furent peu nombreuses.

Le lendemain matin à la première heure, nous nous remîmes en route à la poursuite de cet ennemi. Après une quinzaine de kilomètres, nos cavaliers nous signalèrent l’ennemi qui se trouvait tout près. Nous étions à peine entrés dans un village proche que nous fûmes accueillis par une canonnade très vive et, plus loin, on entendit aussitôt une fusillade non moins vive. L’ennemi se trouvait retranché à environ 1,5 kilomètre du village dans un bois ; nous montâmes à une crête de laquelle on apercevait la lisière du bois, mais aussitôt notre capitaine nous fit revenir à la lisière du village, voyant que la position était trop dangereuse ; c’est grâce à cela que la compagnie a été beaucoup moins éprouvée que les autres qui sont restées sous le feu qui était d’une extrême violence.

Je ne puis te donner tous les détails de ce combat, il me faudrait toute une journée pour te les écrire. Je dirai seulement que nous avons été fauchés en partie par les automitrailleuses qui sont abondantes chez les Allemands. C’est une arme terrible qui leur donne sur nous une grande supériorité. Protégés par leur artillerie, ils se sont avancés sur nous en tirailleurs et avec leurs autos. Obligées de battre en retraite sous le nombre et l’intensité de la fusillade, les compagnies qui étaient sur la crête ont été presque complètement fauchées.

Une autre cause de notre échec, et qui est bien la principale, est la suivante. C’est malheureusement un effet de l’avant-guerre. Je ne puis te donner cependant ce renseignement comme absolument authentique, mais je l’ai entendu dans beaucoup de bou­ches : le bois, dans lequel les Allemands nous attendaient, appartenait paraît-il à un Allemand qui possédait un château dans ce bois même, lequel château contenait une grande quantité de munitions depuis longtemps. En plus toutes les positions de l’artillerie étaient soigneusement repérées, c’est ce qui explique la justesse de leur pointage et l’effet produit sur nos malheureuses batteries.

Il faut aussi se dire une chose, c’est que nous avions en face de nous l’élite de l’armée allemande, qui a franchi la frontière en première ligne ; ils étaient 160 000, ce n’est donc pas deux malheureuses divisions de réserve qui pouvaient tenir devant de telles forces. Notre rôle d’ailleurs était, nous a-t-on dit, d’accrocher l’ennemi le plus longtemps possible pour permettre à des troupes actives d’arriver ; nous avons donc bien rempli ce rôle puisque des troupes fraîches sont arrivées à temps pour protéger notre retraite.

Des effets du feu des Allemands, une chose ressort clairement, c’est que leur artillerie n’est pas extrêmement dangereuse, ce qu’il y a de plus dangereux ce sont leurs automitrailleuses. Ce sont elles qui partout produisent les plus grands ravages dans nos rangs. J’arrête ici mes détails sur le combat ; encore une fois, s’il fallait tout te raconter ce serait trop long.

J’ai oublié de dire que les deux sergents de la compagnie qui étaient du 263e avec moi, Grangean et Guérin ne sont pas revenus, ils sont probablement restés sur le terrain. J’ai cherché Debelut, il est disparu lui aussi, probablement tué, sinon blessé, ils sont revenus très peu de sa compagnie.

Je reviens à ce que nous faisons tout à l’heure. Nous sommes actuellement en plein camp retranché de Paris ; va-t-on nous laisser à la défense de la capitale, nous n’en savons rien ; les Allemands semblant en ce moment négliger Paris puisqu’ils se dirigent vers l’est. Quelle est leur idée, la suite des événements le dira. Peut-être veulent-ils envelopper notre armée de l’est.

Comme je te le disais hier, la marche des Allemands a été foudroyante, puisqu’ils sont arrivés en quinze jours presque sous les murs de Paris. Notre armée s’est repliée devant l’armée allemande sans cependant subir de défaite ; d’autre part, on nous disait toujours qu’on se repliait devant des forces supérieures en nombre, on ne comprend pas que leur nombre soit toujours supérieur puisque les armées françaises et anglaises sont plus nombreuses que l’armée allemande. Certains bruits circulent qu’en effet, nous n’aurions engagé que des troupes très inférieures en nombre, et que nous avons dix corps d’armée absolument intacts qui n’auraient pris part à aucun combat et qui allaient porter un coup décisif à l’armée allemande. Je souhaite que cette nouvelle qui ne paraît après tout pas très invraisemblable soit vraie. Ça pourrait donc ne pas tarder.

Où nous sommes arrivés aujourd’hui à Sartrouville, nous nous trouvons dans un pays splendide. Nous sommes cantonnés à 15 mètres de la Seine, derrière laquelle se trouve le champ de course de Maisons-Laffitte. Nous n’avons rien à faire ; nous avons fait des tours de canotage. Où nous passons maintenant, nous avons tout à discrétion ; c’est d’abord un pays très riche où la plupart des maisons sont vides ; on nous donne et nous trouvons tout ce dont nous avons besoin. Aussi nous faisons presque la nouba.

Pardonne moi, je ne relis pas, on m’attend pour dîner, il est 6 h 30.

Je t’embrasse.

 

Gustave Tortiger