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Images rupestres du Maroc

De
202 pages
Ce livre présente les aspects principaux de l'art rupestre marocain, depuis les images anthropomorphes, le plus souvent discrètes, jusqu'aux panoplies des âges des métaux, en passant par un bestiaire d'une richesse et d'une variété insoupçonnées. Privilégiant le sujet gravé plutôt que les aires rupestres, l'ouvrage s'appuie sur un panorama de 95 planches de dessins, regroupant plus de 900 images, pour présenter et analyser les thèmes.

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Alain RodrigueImages rupestres du Maroc
Images
rupestres
du Maroc
Ce livre présente les aspects principaux de l’art rupestre
marocain, depuis les images anthropomorphes, le plus
souvent discrètes, jusqu’aux panoplies des âges des métaux,
Étude thématiqueen passant par un bestiaire d’une richesse et d’une variété
insoupçonnées. S’appuyant sur quatre-vingt-quinze planches
de dessins, regroupant ainsi plus de neuf cents images, ces
thèmes sont successivement présentés et analysés. D’une
lecture accessible, privilégiant le sujet gravé plutôt que les
aires rupestres, bien que révélant des liens inattendus entre
ces dernières, l’ouvrage o re un panorama plaisant aux
néophytes et apporte aux spécialistes de précieux indices.
Alain RODRIGUE est diplômé de l’École des hautes études en sciences sociales et
Docteur en préhistoire. Ses prospections dans le Haouz de Marrakech, le Haut
Atlas et le Grand Sud du pays l’ont conduit à la découverte de nombreuses stations
préhistoriques. Il s’est spécialisé dans l’expression rupestre et dans la typologie
lithique. Il est l’auteur de plus de deux cents notes, articles et mémoires ainsi que de
six livres sur la préhistoire du Maroc.
En couverture : Le lion qui donne la patte. Station d’Aït Ouazik.
Cette gravure a disparu.
ISBN : 978-2-343-10420-1
21,50 €
Images rupestres du Maroc
Alain Rodrigue









Images rupestres du Maroc

Alain Rodrigue






Images rupestres du Maroc

Étude thématique















































Du même auteur

L'art rupestre du Haut Atlas marocain, L'Harmattan, 1999.

Préhistoire du Maroc, La Croisée des Chemins, Rabat, 2002.

Images gravées du Maroc. Analyse et typologie, Kalimat Babel, Rabat, 2006.

Gravures rupestres de la province d'Es-Smara, Marsam, Rabat, 2008
(en collaboration avec A. Al Khatib et M. Ouachi).

L'art rupestre du Maroc : les sites principaux.
Des pasteurs du Dra aux métallurgistes de l'Atlas,
L'Harmattan, 2009.

La Seguia El Hamra.
Contribution à l'étude de la Préhistoire du Sahara Occidental,
L'Harmattan, 2011.































































© L’Harmattan, 2016
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-10420-1
EAN : 9782343104201


AVERTISSEMENT

Ce livre reprend l'essentiel d'un texte ainsi que les illustrations d'un livre
publié au Maroc par les éditions Kalimat Babel en 2006 (Dépôt légal
2522/2006, ISBN 9954-8741-0-0), sous le titre Images gravées du Maroc.
Une distribution en France avait été prévue.
Quelques mois après sa publication, ce livre connut le destin peu glorieux
du piratage : il fut intégralement scanné et distribué dans tout le Maroc, au
grand dam (et aux frais !) de l'éditeur et de l'auteur, qui perdaient ainsi tout
espoir de voir se concrétiser au moins une de leurs attentes : distribuer le
livre en France. L'opération frauduleuse, grandement facilitée par les
prouesses de l'informatique et contre laquelle éditeur et auteur avaient bien
peu de recours, pour ne pas dire aucun, a eu l'avantage, si l'on peut dire, de
me faire reprendre le texte pour l'alimenter, le corriger, en un mot : le
refondre.
Les maladresses d'appels des figures dans le texte ont été corrigées. Le
vocabulaire a été simplifié et, lorsque cela m'a semblé nécessaire, expliqué.
Certaines assertions ont été actualisées. Les annexes ont été allégées,
certaines d'entre elles étant jugées redondantes et peu utiles. Avec l'accord
des Éditions Kalimat Babel, c'est donc un nouveau livre qui est proposé
aujourd'hui, même si, dans ses grandes lignes, le texte ainsi que les
problématiques qu'il pose, illustrés par des planches de dessins inchangées,
restent les mêmes.
5

AVANT-PROPOS

L'étude des gravures et des peintures que nos lointains ancêtres ont
effectuées sur les parois des profondes cavités, les surfaces protégées des
auvents, les dalles rocheuses à l'air libre, cette étude est, depuis une
vingtaine d'années, en pleine expansion. Partout, de la Mongolie à la
Patagonie, de la Sibérie à l'Amérique du Sud, les chercheurs découvrent,
sporadiquement, les traces de cette expression picturale très ancienne que
l'on appelle « art rupestre », manifestation humble et émouvante d'un souci
autre que celui de simplement survivre. Il n'est pas une revue qui ne fasse
régulièrement état de la formidable et bouleversante découverte de gravures
ou de peintures dans des zones où nul n'avait préjugé de leur existence.
Ces découvertes, ainsi que les profondes remises en question qu'elles
peuvent entraîner, lorsqu'elles chahutent des hypothèses aussi fragiles
qu'éphémères, aussi bien au sein du monde des pariétalistes, des
préhistoriens de l'art, que parmi le grand public, sont de plus en plus
médiatisées. Les archéologues ne sauraient s'en plaindre : ils ne sont plus les
doux rêveurs, vaguement explorateurs et coureurs de trésors, que le cinéma a
complaisamment dépeints. Dans tous les cas, la vulgarisation des
connaissances, dans le sens noble du terme, est fortement souhaitable. Mais
la médiatisation, pas toujours bien canalisée ou maîtrisée, a aussi, parfois, de
bien funestes conséquences : destructions, pillages, commerce illicite. Par
ailleurs, l'intérêt grandissant pour les déserts, qu'il faut peut-être considérer
comme un corollaire au désarroi du citadin moderne, mais peut-être aussi
comme un appât bassement pécuniaire pour les trésors archéologiques que
ces déserts contiennent, n'est pas allé au même rythme que les mesures
prises par les organismes étatiques pour protéger et valoriser leur patrimoine.
Ce que je viens de formuler quant à la répartition de l'expression rupestre
dans le monde, de l'« image rupestre », puisque c'est le terme que je vais
utiliser dans cet ouvrage, conduit, quoi qu'il en soit, à une première
constatation : cette manifestation de l'intelligence et de l'habilité des hommes
préhistoriques est universelle et non le privilège de quelque groupe humain,
dans un quartier du monde bien localisé. L'image rupestre, cette pulsion qui
a conduit des « artistes » à reproduire les mondes réels et imaginaires qui
étaient les leurs, est apparue en plusieurs points du globe, sous des aspects et
à des moments différents.
Dans de vastes contrées et pendant des dizaines de siècles, l'art rupestre
s'est résumé à de très discrètes incisions, plus ou moins répétitives, plus ou
moins rythmées, sur des parois, des fragments d'os ou d'ivoire. Bien plus
tard, l'expression rupestre a littéralement explosé en fresques polychromes
7
monumentales. Des lieux célèbres viennent à l'esprit, ces « capitales » de la
préhistoire qui jalonnent la zone franco-cantabrique.
Les pariétalistes vont se pencher, avec la même sollicitude, sur des signes
anarchiques et incompréhensibles qu'avec nos critères d'hommes modernes
nous jugeons peu esthétiques, aussi bien que sur les peintures saisissantes de
réalisme et qui font l'unanimité pour leur gigantisme, leur charge
émotionnelle, leur mystère... Mais quelle que soit l'image, les préhistoriens
de l'art sont mis en présence de thèmes appartenant aux mythes universaux
des débuts du monde aussi bien que des expressions de comportements
sacralisés et tout autant d'images qui relatent des évènements familiers et
anecdotiques.
Dans tous les cas, on doit se garder de donner aux différents aspects de
l'expression rupestre préhistorique des gradations qualitatives ou
émotionnelles qui ne peuvent être que subjectives : ce serait une erreur de
considérer que les peintures des grottes de Dordogne seraient les premières
et les seules qui pourraient se targuer de passer pour l'expression de
comportements religieux, initiatiques ou chamaniques, selon les différentes
hypothèses en vogue ou les convenances de chacun. Les pariétalistes
d'expérience, sinon de renom, n'en sont plus là, heureusement.
C'est avec une grande prudence, dont je me suis moi-même efforcé de
faire preuve pendant mes années de recherches sur l'expression rupestre,
qu'il faut aborder les images du Maroc. À la lecture d'un corpus, au détour
d'un article paru dans une revue spécialisée, sur le terrain même, celui (ou
celle) qui serait mis en présence de l'image rupestre marocaine serait
immédiatement tenté par le jeu des comparaisons... et serait probablement
déçu en confrontant cette image avec les gravures monumentales du Sahara
Central ou les peintures polychromes de Dordogne. Très vite aussi, sous
l'emprise d'un tropisme bien naturel, l'intérêt risquerait de se porter sur les
gravures élégantes et parfois étranges, exécutées en grands traits polis, plutôt
que sur les plages piquetées minuscules et répétitives au sujet desquelles
l'observateur serait, de plus, tenté de réfuter toute éventuelle référence
mythique ou sacrée.
Voilà la raison même de mon avant-propos : l'image rupestre marocaine
est... marocaine, si l'on veut bien me passer ce truisme élémentaire, en ce
sens que cette expression rupestre est d'une totale originalité, même si elle
demeure culturellement profondément maghrébine, saharienne, dans le choix
des sujets traités. Cependant (et le lecteur le découvrira bien souvent), je
serai amené à opérer des rapprochements stylistiques et thématiques non
seulement avec les autres pays du Maghreb et le Sahara, mais aussi avec
l'Europe.
C'est bien là le très grand intérêt de l'image rupestre marocaine. Dans
toute la zone sud-maghrébine qui a très probablement joué le rôle de refuge
8
pour les pasteurs venus des pâturages perdus au cœur de ce qui devenait le
plus grand désert du monde, les conditions géologiques, topographiques,
hydrographiques du Maroc, constituent, en se conjuguant, une opportunité
d'expression picturale d'exception. Le Sud marocain, et plus exactement la
bande transatlasique étroite qui s'étend de Figuig à Assa, est certainement
l'endroit du Maghreb qui a vu les derniers éléphants, les derniers rhinocéros,
les dernières girafes ayant vécu sur la rive septentrionale de l'actuel désert du
Sahara. Au nord de cette zone, les contreforts de l'Atlas sont quant à eux
l'unique endroit du Maghreb qui puisse témoigner avec autant d'évidence de
l'extraordinaire aventure de la métallurgie, directement importée d'Europe.
Mais tout a une fin : cédant peut-être le pas à l'écriture, peut-être bannie
par de nouvelles mythologies aniconiques, la pratique de l'image rupestre
disparaît. Pour les images qu'ils laissaient derrière eux, les graveurs et les
peintres n'ont laissé aucune notice explicative, le sens de la plupart de leurs
dessins restant à jamais crypté. Comme toutes les images rupestres du
monde, les gravures et les peintures du Maroc sont des squelettes auxquels
les préhistoriens de l'art tentent de redonner quelques chairs en les scrutant,
les inventoriant, les classant... mais en continuant d'ignorer les raisons
profondes de leur existence.

9

Chapitre 1

OBJECTIFS ET MÉTHODES


Dès les premiers instants où j'ai entrepris le présent travail sur les images
rupestres du Maroc, mon intention n'a pas été de fournir un corpus ou une
monographie exhaustive sur l'art préhistorique de ce pays. Une vie de
préhistorien n'y suffirait probablement pas. Par le passé, je me suis adonné à
cet exercice sur les stations de l'Oukaimeden et du Yagour (Haut Atlas),
tâche relativement limitée mais qui m'a tout de même occupé pendant
plusieurs années (Rodrigue, 1999). Celles qui suivirent me permirent de
constater, un peu comme je le pressentais, que mes prospections et mes
inventaires se soldaient par d'inévitables omissions.
Mes travaux universitaires entraient dans un cadre prédéfini et dont je ne
pouvais pas trop m'écarter. Ils concernaient une région bien circonscrite et
une période bien précise, les âges des métaux. Pour mes études
comparatives, j'ai été amené à m'intéresser à d'autres gravures ainsi qu'à
d'autres thèmes et d'autres périodes. J'ai alors constaté qu'aucune synthèse
sur l'« art » rupestre du Maroc, même succincte, n'avait été entreprise.
Les images rupestres marocaines ont été découvertes, pour la plupart,
dans la décennie 1930-1940 et les découvertes sont essentiellement le fait de
militaires français en poste dans les zones frontières. À l'exception de
quelques tentatives d'études régionales publiées dans des revues spécialisées,
il faut attendre 1977 et le Catalogue des sites rupestres du Sud marocain
(Simoneau, 1977) pour avoir accès, publiquement, à une certaine
connaissance du sujet. Ce premier inventaire, publié par un ministère d'État,
est cependant resté peu diffusé.
Auparavant, un premier corpus des gravures rupestres du Haut Atlas avait
été publié par Malhomme (1959 et 1961). L'auteur travailla pendant de longs
mois sur les hauts plateaux et sa quête ne fut interrompue que par la maladie.
On ne peut reprocher à Jean Malhomme son manque de rigueur dans la
« lecture » des sujets gravés, en revanche on peut être surpris (comme je le
fus) du nombre très élevé de gravures qui n'avaient pas été signalées ou
relevées.
Enfin, et pour en finir avec les inventaires, un effort louable est à mettre
au crédit des auteurs d'un guide très utile, Gravures rupestres du Haut Atlas
(Searight et Hourbette, 1992), qui donne une idée assez juste de
l'environnement patrimonial de la haute montagne marocaine.
11
Fort de ces différents essais et de mes propres résultats, mon projet a été
de proposer une vision plus globale des types de gravures, des thèmes les
plus fréquents, de tenter une analyse des sujets représentés, afin d'offrir aux
lecteurs non informés unse aisée de l'image rupestre et aux
spécialistes une somme de documents pouvant déboucher sur des études
comparatives ou critiques.
Je fais donc ici référence à plus de neuf cents gravures, réparties sur
cinquante-cinq sites rupestres, chaque « sujet » (l'image représentée seule et
non en corrélation avec d'autres représentations) ayant été soigneusement
choisi pour venir à l'appui de mon propos qui se cantonne à une analyse (soit
une lecture) et une typologie des principaux thèmes. On pourra certes me
reprocher cette méthode pour sa subjectivité mais ma longue expérience du
terrain et mon corpus personnel me permettent de mettre en exergue les
types principaux et de choisir, parmi un lot, la gravure-type. Je ne vois qu'un
intérêt secondaire à préciser, par exemple, que le site du Ram Ram, près de
Marrakech, comprend plus de trois cents cavaliers du type de la figure 77, 4,
mais qu'il est peut-être plus intéressant d'en relever certains, comportant plus
de détails ou se trouvant dans des situations remarquables.
Certains sites rupestres sont dits ici « secondaires » (sans aucune nuance
péjorative), comme celui d'Aglagal, près d'Akka, qui ne comprend que
quelques gravures. Il a cependant fourni de très intéressantes images (Fig. 2,
2 ; Fig. 81, 4) qu'il est très utile de reproduire. Le site d'Aït Ouazik, « poids
lourd » dans l'inventaire national, par le style remarquable et le nombre de
ses gravures, se subdivise en trois foyers principaux. Je n'ai pas jugé utile de
préciser, lorsque j'évoque l'un de ces documents, qu'il s'agit d'Aït Ouazik
nord, sud ou centre. Autre exemple et je n'insisterai pas davantage : le site du
Yagour, au sud de Marrakech, comprend au moins douze foyers d'images
distincts, d'importance très inégale, mais chacun, à sa façon, est d'un intérêt
crucial pour la compréhension de l'imprégnation du métal dans la haute
montagne marocaine.
Dans la lecture des images, le lecteur constatera que je me suis gardé
d'affirmer : ce n'est pas, de ma part, faire preuve de pusillanimité. La plupart
des images rupestres peuvent être interprétées par tout un chacun, mais une
masse importante de dessins ne trouve aucune référence dans notre monde
actuel. Au Maroc, la gravure qui illustre le mieux cette impuissance des
pariétalistes à « expliquer » un signe est celle dite de la « nasse », sorte de
dessin gourdiforme (en forme de gourde, néologisme plaisant forgé par R.
Wolff, préhistorien familier du Maroc), en trait poli (Fig. 79).
C'est avec la même prudence qu'il faut interpréter le bestiaire rupestre :
certaines espèces animales ne figurent jamais à l'inventaire. Il n'y a aucune
image d'hippopotame connue et dûment répertoriée, l'animal ayant
probablement disparu des contrées concernées à l'époque des graveurs. Mais
12
rien n'est moins sûr et demain, dans six mois ou dans dix ans, un irréfragable
hippopotame sera découvert sur un site inexploré.
Tous les documents présentés ici ont été relevés par mes soins, à
l'exception de l'image de la figure 22 (Fig. 22, 1) qui est une reproduction
d'un dessin de Lhote (Lhote, 1970) et qui est donnée à titre comparatif dans
l'analyse d'un sujet précis. Je donne aussi des reproductions de relevés
d'inscriptions (Fig. 92, 1 et 2) dus à mon regretté collègue et ami Pichler
(Pichler, 2003a). Enfin, j'ai reproduit par deux fois le petit personnage du
Yagour, tel qu'il a été donné par Malhomme (1961) et tel que je l'ai relevé,
plusieurs années plus tard, presque totalement détruit (Fig. 93, 8 et 9).
De nombreuses images données ici sont inédites. D'autres ont été
publiées par moi-même à l'occasion de publications, particulièrement celles
qui proviennent du Haut Atlas, d'Akka ou de Fam el Hisn. D'autres ont été
publiées il y a des décennies par des préhistoriens, sous la forme de dessins
ou de photographies. De nouveau, j'ai estimé qu'il n'était pas nécessaire de
référencer ces images, le procédé risquant de devenir rapidement fastidieux
pour le lecteur. En revanche, lorsqu'un commentaire aura été porté sur une
image particulière, je donnerai les titres des publications s'y référant.
Un certain nombre d'images publiées ici n'existent plus. Elles ont été
détruites ou subtilisées. L'exemple que je donnerais, parmi tant d'autres, est
celui du « lion qui donne la patte » (Fig. 54, 1), ainsi qu'avec un groupe de
préhistoriens et de géologues nous avions baptisé cette remarquable gravure,
exécutée sur un bloc amovible et qui disparut quelque temps après notre
découverte.
On l'a compris, je n'ai pas la prétention d'« expliquer » l'expression
rupestre. La plupart des signes gravés échappent à la lecture directe : les
dessins de la figure 84 ont été gravés en traits piquetés ou polis avec une
incomparable maîtrise. Mais que représentent ces grandes croix qui ont
nécessité, à l'évidence, plusieurs heures d'un labeur aussi patient que précis ?
Que dire de ces cercles, ornés en leur centre de cupules (Fig. 88, 13) ?
Sontils des boucliers, des soleils, des roues de char, des visages ? Les signes en pi
(Fig. 88, 1) sont-ils une représentation humaine schématisée à l'extrême ou
des animaux, en l'occurrence des oiseaux ?
Mon souci sera donc d'apporter quelques clés de lecture. Il sera aisé à
chacun de lire dans l'image de deux éléphants une femelle suitée (Fig. 32, 4).
Il sera plus difficile de distinguer si un rhinocéros est « blanc » ou si il est
« noir », mais on comprend la portée d'une telle distinction, si l'observation
attentive le permet : un rhinocéros noir n'a pas le même biotope ni la même
éthologie qu'un blanc, données qui peuvent être mises en corrélation avec le
climat et la vie des hommes à l'époque de la gravure. Je serai ainsi amené à
dire que tel dessin « rappelle » tel autre, éloigné de plusieurs centaines de
kilomètres et appartenant à une échelle chronologique différente et qui, lui, a
13
pu être précisément analysé. Je ne veux pas dire que le premier dessin est la
même chose que le second, mais que les éléments pertinents de l'un peuvent
être appliqués à l'autre. Le nouveau document se voit explicité et peut, de ce
fait, être interprété plus aisément.
L'inventaire des thèmes est uniquement illustré de dessins. C'est
incontestablement un parti-pris, je l'admets et je cours le risque de me voir
reprocher de ne pas avoir illustré mon texte de photos. Tous les documents
du Haut Atlas que je propose proviennent de relevés directs sur feuilles
plastiques. Ces dessins ont été réduits pour être publiables et sont par
conséquent moins sujets à des incertitudes inhérentes à des relevés sur
photos ou sur diapositives projetées, comme c'est le cas pour d'autres
documents présentés ici. Bien sûr, il y a les incertitudes de la main dans le
premier cas et celle de l'œil dans le second. Mais, de nouveau, puis-je me
targuer de ma longue expérience et affirmer que ma lecture s'est efforcée
d'être la plus objective possible, sans chercher à solliciter une interprétation
qui flatterait mon propos ?
Sur mes planches de dessins, les images en traits polis profonds ont été
rendues par un trait continu, plus ou moins épais (qui restitue ainsi la largeur
et généralement aussi la profondeur de l'incision), le résultat étant un trait
ombré qui restitue le relief (par convention, la lumière provient d'en haut et à
gauche). La surface du support est parfois signalée par une trame en
pointillés (Fig. 1, 6), la dalle support étant quelques fois délimitée (Fig. 1, 11
; Fig. 2, 6). Les gravures obtenues par piquetage de la roche ont été rendues
par une trame de pointillés, plus ou moins ombrée afin de restituer le
dénivelé (Fig. 13, 1). Le lecteur n'aura aucune difficulté à différencier un
trait piqueté (Fig. 13, 4) d'une surface piquetée (Fig. 14, 4). Les images en
incisions fines (Fig. 2, 6) ne sont pas ombrées, de même que les images de
gravures piquetées puis polies, procédé fréquent dans le Haut Atlas (Fig. 3, 1
à 3). Un trait continu plus épais signale quelques images de petites
dimensions, exécutées en traits polis très fins (incision, Fig. 12, 6 et 8).
Enfin, la différence de densité de trame permet de distinguer deux sujets
traités par piquetage profond et un sujet en piquetage léger et plus lâche (Fig.
13, 3, félin et personnage d'une part, bovidé d'autre part).
L'échelle donnée pour chaque sujet est de dix centimètres, sauf indication
contraire. Pour une même aire rupestre et pour des sujets à rapprocher
typologiquement, l'échelle est commune (Fig. 3). La référence à l'échelle a
toute son importance lorsqu'il s'est agi de restituer des images de dimensions
exceptionnelles (Fig. 5, 3), comme c'est le cas pour les bovidés « géants » du
Haut Atlas (Azib n'Ikkis).
Mon commentaire des sujets sélectionnés est très variable. Certaines
images entraînent des remarques d'ordre éthologique que le graveur a,
volontairement ou pas, fait naître. Ces commentaires n'ont généralement fait
14
l'objet d'aucune contestation après leur publication. D'autres ont été
longuement repris dans la littérature et sont encore le sujet de vifs débats
parmi les préhistoriens de l'art. Je ferai part de ces différentes opinions, à
chaque fois qu'elles présenteront un intérêt pour la recherche.
La lecture de l'image rupestre marocaine est généralement aisée. Les
compositions monumentales sont rares et regroupent rarement plus de cinq
sujets. Dans le Haut Atlas et sur certains sites du Sud, des scènes concentrent
sur quelques mètres carrés plusieurs dizaines de cavaliers en arme. Il est
tentant alors, comme cela a été fait par le passé, d'avancer l'hypothèse d'une
bataille rangée. Je ne me risque pas à souscrire à une telle hypothèse : une
observation rigoureuse montre que les cavaliers n'ont pas été gravés par le
même lapicide et que certains sujets semblent plus anciens que d'autres.
Cependant et pour faciliter la lecture, j'ai représenté en situation des sujets
qui ont, volontairement semble-t-il, été mis en connexion, en association, ou
qui se trouvaient superposés (cas de surcharge). Un exemple de « scène »
nous est donné par la girafe de l'Oued El Kebch (Mrimima) qui est entourée
de personnages montés sur des bœufs (Fig. 39, 2) et non des chevaux,
comme il serait tentant de le lire. Il est nécessaire de considérer cette
composition comme une association, absolument évidente sur le terrain
(même technique, même style, même patine) pour écarter résolument
l'éventualité d'une scène de chasse. La frise d'éléphants de l'Oukaimeden
(Rodrigue, 1987) comprend plusieurs pachydermes, l'un d'eux faisant face à
deux petits personnages. J'ai sélectionné cet affrontement (Fig. 14, 4) dans le
paragraphe qui concerne l'image de l'homme plutôt que restituer la frise dans
sa totalité. L'image est reprise dans le paragraphe concernant les inscriptions
(Fig. 92, 10) puisque ce même éléphant est surchargé par une ligne de signes
alphabétiques. Le sujet pouvait même être choisi au moins trois fois : l'une
pour l'animal, l'autre pour les hommes, la dernière enfin pour les
inscriptions.
Dans le même ordre d'idée, je me suis efforcé d'éviter les redites de
figures de même style : l'abri des éléphants de l'Oukaimeden comprend
plusieurs images, visiblement très semblables et du même graveur. Je n'en
présente qu'une seule (Fig. 29, 8) suffisante à mon sens pour donner une idée
satisfaisante d'un style par ailleurs vraiment original.
Si ce livre n'est pas un corpus, ce n'est pas non plus un inventaire des
sites rupestres du Maroc. Pour cette raison, j'ai choisi de présenter les images
rupestres par thème et non par site. Chacun aura pu lire par ailleurs que
depuis le début de cet ouvrage je parle d'« art » rupestre en enfermant le mot
dans des guillemets, préférant la formule « expression rupestre ». J'ai
moimême parlé par le passé d'art rupestre (Rodrigue, 1999, 2002). J'estime
aujourd'hui qu'il est un peu téméraire de vouloir octroyer aux « artistes » de
la préhistoire une volonté arrêtée d'esthétisme, dans le sens où celui-ci est
15
compris aujourd'hui. Tous les préhistoriens de l'art en conviennent :
l'expression rupestre préhistorique dépasse la simple pulsion de
représentation. Cette expression obéit à des impératifs sociaux, religieux,
rituels, se plie à des tabous et des codes et nous parvient à travers des filtres
culturels.


16


Chapitre 2

LE DOMAINE RUPESTRE MAROCAIN


Le domaine rupestre du Maroc s'étend sur deux grandes zones : le
domaine pré-saharien et le domaine montagnard. Si l'on tient compte de
toutes les données qui caractérisent le vrai désert (hydrographie,
température, pluviométrie, végétation...), celui-ci est atteint au Maroc dès
l'Anti Atlas franchi, pour ce qui concerne la façade atlantique (la zone du
Sous et le Haouz de Marrakech, bien que quasi sahéliens, ne sont pas
strictement désertiques). Lorsqu'on s'éloigne vers l'est, la limite remonte vers
le nord, l'influence océanique diminuant, mais nulle part, bien que la
pluviométrie et la végétation confèrent au décor un aspect désertique, les
conditions extrêmes qui peuvent être celles des ergs sahariens ne sont
atteintes.
L'oasis de Figuig marque, à l'est, le début de la zone à gravures et
peintures rupestres au Maroc. Elle prolonge les stations de l'Oranais, en
territoire algérien. À l'ouest, c'est le village d'Assa qui marque la fin de la
zone, bien que de nouveaux foyers semblent exister un peu plus au
sudouest, dans le Jbel Ouarkziz. Il n'est pas de notre propos d'inclure ici les
images rupestres du territoire contesté du Sahara Occidental.
Au sud du Jbel Sarhro et de l'Anti Atlas, les sites rupestres se situent aux
débouchés des oueds venus des contreforts et qui accèdent à des plaines
ouvertes ou fermées (les feija). Dans ce dernier cas, les sites sont localisés
aux cluses des oueds (les foums ou fams, terme arabe qui signifie bouche et
que l'on retrouve dans la toponymie Foum Chenna ou Fam el Hisn), lorsque
ceux-ci franchissent les dernières rides hercyniennes et se dirigent vers le
sud et leur collecteur, l'Oued Dra.
D'est en ouest, on aborde tout d'abord les stations de Taouz, au sud de
Rissani, excentrées et isolées par rapport aux autres foyers. Puis, en suivant
une ligne sensiblement orientée nord-est/sud-ouest, les stations d'Alnif, Aït
Saadane et Tazzarine, ce dernier centre comprenant plusieurs concentrations
entre les rides jumelles du Bani. La vallée du Dra, entre Agdz et Zagora,
abrite les foyers de Tinzouline. Dans les environs de Foum Zguid et jusqu'à
l'oasis de Tissint, une série de sites a livré un grand nombre de documents
inédits jusqu'à ces dernières années.
17
La plus grande concentration de foyers rupestres se situe entre les villes
de Tata et Akka, avec le site de Tigane (malheureusement presque
entièrement détruit aujourd'hui), l'Oued Meskaou, Metgourine, Mlaleg. Un
grand centre rupestre est celui de Fam el Hisn (aussi orthographié Foum el
Hassan), regroupant de nombreux sites, très proches les uns des autres, se
confondant parfois, remontant au nord le long de l'Oued Tamanart, mais
aussi vers le sud, jusqu'au confluent avec le Dra.
Au vu d'une carte du Maroc (en annexe), chacun peut constater qu'il
existe de grands blancs où aucun centre rupestre n'a a été signalé. Cette
absence s'explique parfois : entre Figuig et le Tafilalet s'étend la hamada du
Guir. Cet immense plateau, sec et dénudé, est en aucun cas favorable à la
gravure et il est même certain qu'il a dû jouer un rôle répulsif à l'égard des
populations nomades d'alors. En revanche, des prospections seraient
certainement nécessaires entre Taouz et Aït Saadane et peut-être même plus
au sud, entre Tamgrout et Taouz.
Le deuxième grand domaine rupestre du Maroc est la zone de haute
montagne. Plus question ici de paramètres désertiques, on s'en doute, mais
les conditions sont tout aussi rigoureuses. Les foyers de l'Oukaimeden, du
Yagour et du Rat sont tous situés sur la façade atlantique, à plus de mille
cinq cents mètres d'altitude. Ces zones étaient inaccessibles pendant
plusieurs mois de l'année, peut-être pas pour des chasseurs téméraires, mais
certainement pour les bouviers et leur bétail. Ce sont aujourd'hui des zones
de transhumance et il est probable que ces hauts plateaux ont été les derniers
refuges des pasteurs, avant que les conditions climatiques interdisent
définitivement l'élevage de grands troupeaux de bœufs au sud de l'Anti Atlas.
Oukaimeden est un plateau assez étroit, constitué de deux ressauts de
grès, au pied d'un sommet très fréquenté aujourd'hui par les amateurs de
sports d'hiver et les excursions d'été. Pour ces raisons principalement, les
gravures y sont en grand danger de destruction. Le Yagour se trouve dans
une situation sensiblement équivalente, bien que les sites soient plus
nombreux, plus dispersés, plus difficiles d'accès et donc un peu mieux
protégés. Le Rat, enfin, au sud de la ville de Demnate, semble être un
panachage des deux premiers sites, avec des concentrations secondaires
dispersées, mais des distances entre les stations moins importantes qu'au
Yagour. À ces foyers principaux s'ajoutent des foyers secondaires, Telouet et
Tainant, sur le versant sud de l'Atlas.
Toutes ces stations de haute montagne ont en commun d'être situées sur
des plateaux constitués d'un grès particulièrement propice à la gravure, où
les pâturages sont riches et les sources pérennes. Ce sont ces conditions
exceptionnelles qui ont favorisé les contacts des pasteurs avec les premiers
« importateurs » de métaux venus de ce qui sera plus tard l'Espagne.
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Le Haut Atlas offre une dimension très différente des espaces ouverts du
Sud marocain. La montagne est partout présente, avec des sommets qui
atteignent et dépassent même parfois les 3000 m. Ces pics enneigés pendant
plusieurs mois de l'année surplombent les dalles de grès gravées. D'aucuns
ont voulu voir dans cette disposition l'expression d'un comportement de
révérence, d'hommage, voire un culte des sommets, ces « hauts lieux » qui
rapprochent les hommes des dieux. Une littérature, parfois fantaisiste, pour
ne pas dire délirante, a associé un culte solaire à des représentations
supposées sacrificielles, établissant des relations assez faiblement étayées
avec les cultes scandinaves. Il est vrai que j'ai moi-même proposé de voir
dans les idoles en violon de l'Oukaimeden (Fig. 95) les figurations
schématisées à l'extrême des cultes méditerranéens, introduits par les mêmes
routes que le métal ! Je précise pour ma défense que ces « idoles », qui
n'existent nulle part ailleurs au Maghreb ou au Sahara, ont leurs répliques,
sous la forme de statuettes, dans les Îles Canaries.
D'autres sites existent au Maroc, tous étant situés au sud du
trentedeuxième parallèle. Les sites les plus septentrionaux sont ceux du Ram Ram,
dans la banlieue nord de Marrakech, stations qui disparaissent aujourd'hui
sous des monceaux d'ordures, et ceux des Skhour des Rehamna, entre
Marrakech et Settat. D'autres stations sont à signaler dans l'Anti Atlas, telles
celles d'Igherm, elles aussi passablement détériorées. Les sites du Ram Ram,
des Skhour et d'Igherm sont des foyers d'« âge » et de style libyco-berbère,
avec des nuances : les gravures de chars, présentes à Igherm, n'existent ni au
Ram Ram ni dans les Skhour.
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