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IRLANDE LA REBELLE

De
222 pages
Le conflit anglo-irlandais a traversé le siècle. Commencé à Dublin en 1916, il s'achève à Belfast. En Irlande du Nord, l'humiliation était une vielle histoire ; les règlements l'avaient tissée dans le quotidien des Irlandais catholiques. Contre elle un jour ils déclenchent la révolte. La force de ces hommes, qui si longtemps avaient été niés, mais jamais domptés ni assimilés, cette force qui pouvait s'allier à une grande tendresse, d'où venait-elle ?
A la fois essai et récit, ce livre fait revivre les années terribles de l'Irlande de Nord . Il met en scène des hommes et des femmes que l'auteur a connu à Belfast.
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IRLANDE

la Rebelle
(Belfast, 1969-1999)

@L'Hannatmn,2002 ISBN: 2-7475-2268-7

GEORGES BAGUET

IRLHNDE Ln REBELLE
(Belfast, 1969-1999)

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

Du même auteur
Le miroir allemand, Desclée de Brouwer, 1997. Louisville, Kentucky (roman), Belfond, 1990. Cafés amers au Liban, Editions du Cerf, 1985. Lumières sur Saïda (essai en collaboration), Desclée de Brouwer, 1994.

A terrible beauty is born. w. B. Yeats

J'aimais sa façon d'être, Au pas sûr mais trop rusé, Son tact impassible et oblique, Son œil vif de pêcheur Et son dos tourné toujours attentif. Seamus Heaney
Trad. A. Bernard-Kearney

A mes amis irlandais

I
VIOLENCE ET TENDRESSE

Un matin le téléphone sonna. C'était Kathleen à Belfast. Elle m'annonçait la mort de sa mère. Je ne fus pas vraiment surpris, je la savais gravement malade. La dernière fois que je l'avais vue, nous avions parlé de la mort. Elle n'en avait pas peur, disait-elle, son mari était mort deux années plus tôt, et puis tant de fois tout autour à Belfast, autour de chez elle, tant de fois, la mort avait frappé. Amis, connaissances, voisins, presque toujours des Jeunes. A son tour Maureen s'en allait. Elle partait alors que la guerre chez elle se terminait, alors que les c110ses s'apaisaient, que le peuple irlandais catholique enfil1 sortait de l'ombre, qu'il émergeait libre et assuré de luimême. C'était en janvier 1999. Qllelques mois après qlle

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les Irlandais eurent ratifié, en mai 1998, par un oui massif, les accords dits du Vendredi Saint, qui préludaient à l'édification d'une nouvelle société en Irlande du Nord. Quatre années plus tôt, en 1994, l'Ira, l'Armée Républicaine Irlandaise, avait déclaré un cessez-le-feu définitif. Belfast n'en croyait pas ses yeux! Dans toute l'Irlande du Nord, dans l'Irlande tout entière et dans toute la diaspora irlandaise de l'autre côté. des mers, on retenait son souffle. Ce serait donc vrai, la guerre si ancienne et si vieille qu'on ne savait plus quand elle avait commencé, la guerre entre Irlandais et Anglais, ce pourrait être fini? Fini pour toujours? On pensait miracle, on était soudain dans l'ordre du merveilleux! Le merveilleux, pour commencer, bousculait le langage. Les chefs républicains irlandais, ne furent plus désignés comme « criminels» ou « assassins », ils furent reconnus comme des combattants. A Downing Street à Londres, ils rencontraient le Premier Ministre britannique; aux États-Unis, la Maison Blanche les accueillait. Oui, les choses changeaient. Les hommes aussi qui se transformaient de l'intérieur. Ce ne serait jamais plus comme avant, avait déclaré Gerry Adams, le Président des républicains. Il semblait bien qu'il eût raison. Ni les murs de béton dont on avait entouré les ghettos, ni les lois de l'apartheid protestante qui si longtemps avaient enfermé les catholiques, ni la puissance militaire anglaise, rien ne serait plus en mesure d'arrêter la marche en avant des Irlandais catholiques républicains dans l'Ulster britannique. Les ghettos catholiques allaient s'ouvrir sous la pression d'une force interne irrésistible qui était celle de la vie.

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Maureen s'en allait alors que commençait à poindre un temps nouveau qui verrait peut-être catholiques et protestants forger ensemble de leurs épées les socs des charrues. Elle s'en allait sans avoir vu ni les changements et l'ouverture, ni deviné les nouveaux horizons, elle qlli d'année en année, à chaque visite que je lui faisais me saluait en disant: « Ici, rien n'a changé, rien ne change jamais ». Elle disait cela en souriant légèrement, si légèrement que je ne savais si son sourire était de tristesse ou de résignation, à moins qu'il n'ait été inspiré par une sorte de pudeur, comme si elle avait voulu atténuer la terrible réalité que ses mots annonçaient: rien n'avait changé parce que le nombre des morts continuait à monter régulièrement, parce que les Anglais étaient toujours là, maîtres arrogants. La mort de Maureen, suival1t de si près celle de son mari, c'était en somme une génération n'ayant jamais connu que les humiliations, les luttes et la guerre qui s'effaçait. J'avais connu Maureen lors de mon premier séjour à Belfast, tout au début de ce qu'on appela les évé11ements, en 1969. Nous nous retrouvions d'année en a1111ée à chacun de mes séjours à Belfast. Je connllS son mari qui avait été dans le passé membre de l'Ira et avait été emprisonné (c'était avant les événements dont il va être ici question), je connus Kathleen sa fille aînée et les autres, et plus tard ses petits enfants. Je connus sa grande maison au centre d'un quartier catholique témoin de toutes les luttes, j'en fus un habitué, avant d'en être l'ami. Parce que selon l'usage irlandais la clef était toujours sur la porte, même au plus fort des événements, j'y fis la connaissance

Il

d'Irlandais de toutes sortes. Le nom de Maureen, pour moi, comme un fil d'Ariane, traverse les années terribles de l'Irlande du Nord. Cette concomitance entre la fin de Maureen et celle du conflit qui avait si bien correspondu avec sa vie adulte, m'apparaissait comme une injustice cruelle. L'espoir pour les siens, la lumière pour ce pays, la reconnaissance de l'identité irlandaise, tout ce qu'elle avait tant désiré et si patiemment attendu pendant trois décennies, pour elle, pour ses proches, pour son peuple où elle était si bien immergée, tout cela, elle en serait privée alors que les signes annonciateurs du changement se donnaient à voir. L'annonce de sa mort, par Kathleen sa fille, réveilla un souvenir très ancien, celui d'un geste tendre et fragile que fit Kathleen alors adolescente. C'était un soir d'hiver, il y a longtemps, nous ne savions pas que la guerre en Irlande du Nord allait ponctuer la vie de toute une génération, nul n'imaginait que tant et tant de familles au fil des années seraient atteintes par le mal de la guerre, morts, tortures, emprisonnements, humiliations et violences. Les premières violences m'ont amené en Irlande. Parti de Liverpool, sur un bateau rempli d'Irlandais rentrant au pays, je débarquai au port de Belfast, non pour voir l'Irlande, non pour connaître les Irlandais eux-mêmes, simplement pour la violence. Elle venait d'embraser les quartiers catholiques de Belfast. Des maisons brûlaient, des rues entières flambaient, les habitants des quartiers enflammés fuyaient emportant ce qu'ils pouvaient sauver. La haine des voisins, sinon voisins proches et immédiats, voi-

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sins de toutes façons parce que l'Irlande du Nord est petite, la haine des voisins donc avait allllmé l'incendie. La haine, le feu, la volonté de chasser l'autre et de le détruire, pour nous Français, renvoyaient aux pogroms que nous pensions d'un autre temps. Nous les croyions fixés en des terres lointaines à la manière des tremblements de terre et des éruptions volcaniques qui toujours reviennent dans les mêmes zones d'instabilité. Nous les croyions liés au malheur des Juifs, réservés pour ainsi dire à eux seuls, tant les deux mots, juif et pogrom, semblaient s'associer naturellement. A Belfast en Europe occidentale il n'y avait pas de Juifs: nous étions en 1969, l'économie était florissante. En France, la grande contestation de mai 68 s'était apaisée, l'Europe était toujours divisée entre Est et Ouest et rien ne laissait deviner qu'il pourrait un jour en aller autrement. Au Proche-Orient, Beyrouth n'avait pas encore basculé dans la guerre civile, chez les Palestiniens le mot Intifada n'avait pas encore été prononcé. En somme dans l'ordre du politique il n'y avait rien à signaler. Je suis allé en Irlande du Nord pour le pogrom, attiré par la violence et l'incendie criminel dont les dernières lueurs rougissaient les nuages au-dessus de Belfast quand j'y entrai. Belfast me parut rigide et orgueilleuse. Son Hôtel de Ville massif, inévitable, tel un château-fort victorien au centre même de la cité affirmait une fois pour toutes et pour toujours, la mainmise britannique sur la ville et sur le nord de l'Irlande. En ligne droite, au bout de l'avenue Royale, la cathédrale anglicane dressait une autre

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mais tout aussi sévère architecture de granit. De I'Hôtel de Ville à la cathédrale, Belfast la protestante affichait une raideur impressionnante. Encore un peu pourtant et les fondations de granit seraient ébranlées et la ville austère basculerait dans la folie jusqu'à la démence. Et Belfast précéderait Beyrouth dans la destruction et plus encore dans l'enfermement et la peur. Quoiqu'il en soit, à Belfast j'ai lié des amitiés. Elles furent d'abord du côté de ceux qui avaient fui le pogrom - la maison de Maureen fut l'une des premières que je trouvai ouverte - puis, plus tard, des amitiés se nouèrent du côté de ceux qui l'avaient organisé. Des souvenirs se sont accumulés, malheureux, tragiques, violents, mais aussi joyeux et doux. Beaucoup ont trouvé à se classer, trouvant leur place dans les articles que je devais écrire, d'autres sont restés isolés, comme suspendus. Le geste dont je parle est de ceux-là. Alors que sur de nombreux blocs de papier, plusieurs chaque année, les luttes irlandaises s'écrivaient au quotidien des reportages, à côté d'elles, sur les mêmes pages, dans les mêmes blocs, un mot revenait, un mot parmi tant d'autres si différents, si opposés, le même mot toujours: tendresse. Tendresse encore et encore. Tout au long des années terribles de l'Irlande du Nord. Non pas saisi dans une phrase, mais seul, isolé. Comme si ce mot, toujours, avait été jeté à la hâte sur ces pages où d'une certaine façon il n'aurait pas eu vraiment sa place, vu que j'étais là, en Irlande, pour enregistrer un conflit, ou une guerre, oubliés en Europe occidentale.

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Un conflit très ancien, que nous percevions comme archaïque, surgissait dans notre actualité tranquille avec ses violences et ses mots pour les dire: flics, police, paras, armée, barricades, voitures blindées, balles en caoutchouc, internement, Long Kesh, tortures, assassinats. Et voici qu'au milieu de tout cela, en plein dans ce vocabulaire viril et dangereux, voici que s'écrivait le mot tendresse. Il s'écrivait comme une incongruité, comme un corps étranger, un virus inversé, voire tout simplement une erreur langagière (que venait-elle faire ici la tendresse ?), mais une erreur persistante dans le quotidien guerrier de l'Irlande du Nord. Tendresse, le mot, la douceur et l'attention à l'autre qu'il suggère, sont inséparables de l'Irlande que j'ai connue, l'Irlande troublée, agitée, l'Irlande de la rébellion et des affrontements. Tendresse et gentillesse enveloppent l'Irlande rebelle, la rafraîchissent. J'étais avec Kathleen, je l'accompagnais au club républicain. Nous avions quitté la longue rue des Falls, celle qui traverse les quartiers catholiques de Belfastouest sur toute leur longueur, le grand axe des cortèges, des défilés, des manifestations, des obsèques toujours catholiques, la rue des Falls, vitrine et témoin de l'Irlande irréductible dans la capitale de l'Ulster officiellement britannique. Une demi-obscurité enveloppait la contre-allée où nous nous étions engagés, où plus exactement Kathleen m'avait mené, car de ce quartier j'ignorais, en ce temps, le dédale des ruelles silencieuses, peu fréquentées à cette heure de la soirée et toutes faiblement éclairées par quel-

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ques rares et méchants lampadaires. Des slogans antibritanniques étaient peints sur les murs, des drapeaux irlandais flottaient à quelques fenêtres se moquant de l'interdit. Malgré cela à cette heure, dans la pénombre, ces lieux relativement déserts semblaient tout à fait tranquilles. Ces petites rues anonymes qui s' entrecroisaient, qui débouchaient sur des espaces vides, sur des places dénudées, dépouillées d'urbanisme, pouvaient être de partout en Irlande. Sur elles tombait une pluie fine, sans importance, que l'on ne remarque pas, ou seulement si l'on est étranger car c'est la pluie irlandaise, la pluie que quotidiennement les Irlandais, quels qu'ils soient, catholiques ou protestants, républicains ou unionistes, ont en partage. Nous étions à Belfast et en même temps nous nous enfoncions dans l'Irlande simple de tous les jours, de tous les soirs. L'Irlande de toujours peut-être, du nord au sud, de l'ouest à l'est. C'était un vendredi soir, nous allions vers le club en vogue construit pour raison de sécurité en retrait des rues passantes. Nous approchions du bâtiment blanc, simple, mais dont la grandeur me surprit. Tant de gens fréquentaient donc ce club où un jeune orchestre jouait la musique traditionnelle et éventuellement accompagnait ceux qui chantaient les chants rebelles, les chants qui trente ans durant chanteront la guerre, la douleur, la mort, les grèves de la faim, l'internement, des chants qui, à la manière du chœur antique, accompagnent l'événement tragique au fur et à mesure qu'il s'accomplit. Car les Irlandais ne chantent pas pour se remémorer, comme nous le faisons en France, ils écrivent leurs chants dans le moment où ils agissent et pour agir. Le chant irlandais se mêle à l'action révolution-

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naire, il en fait partie, comme poésie et lyrisme firent partie du soulèvement de Pâques 1916 à Dublin. Je pensais à ce que nous allions voir et entendre. J'anticipais notre soirée républicaine, avec ses risques, car les soldats britanniques à tout moment pouvaient investir les lieux. Un homme d'allure grossière surgit de la pénombre, en bas des marches qu'il venait de descendre et qui menaient à l'entrée du club. J'eus le temps de voir qu'il était tête nue et vêtu d'un long manteau qui paraissait trop grand pour lui, bien qu'il fût plié en deux, ce qui le faisait paraître difforme. Il fit quelques pas vers nous en zigzaguant, puis il roula à terre, et s'immobilisa au milieu de l'allée. Tout alla très vite. Surpris, je m'arrêtai. Kathleen, au contraire, alla au plus pressé, vers les lunettes qu'elle avait vu rouler à terre; elle les ramassa, revint vers l'homme, se baissa pour les fourrer dans lIne poche dll manteau. Puis elle saisit l'ivrogne par dessous le bras et ensemble nous le hissâmes sur les premières marches où nous l'adossâmes au mur. L'homlne devait avoir dans les quarante ans. Kathleen était à peine plus qu'une adolescente. Elle avait fait cela naturellement, comme une chose qui allait de soi. Peut être même sans y penser, car il va de soi, ici, qu'on aide le voisin en difficulté, et l'on est toujours voisin en Irlande quand on est du même quartier. 1970, je lis dans un bloc: pub républicain, quatre hommes à ma table, solides, mains énormes, bière, vodka, whiskey. Bière, soûleries, tradition. Brendan Be11an,

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dans ses Confessions d'un rebelle irlandais, écrit qu'il fit ses meilleurs coups de combattant de l'Ira alors qu'il était soûll. Vantardise? Sans doute mais pas seulement, revendication aussi: si boire est le péché des Irlandais catholiques, alors oui buvons. Buvons face aux Anglais, buvons face aux Protestants! Face à ceux qui nous tiennent pour rien! Buvons puisqu'on nous dit buveurs! Par la suite cependant, les exploits guerriers à la façon de Brendan Behan disparurent. Au fur et à mesure que s'intensifiait la guerrilla urbaine, alors que les Anglais fichaient les catholiques sur ordinateur, il fallait, côté Ira, plus de rigueur et de discipline. La guerrilla selon la méthode Brendan Behan ne fut plus de mise. Les combattants républicains furent interdits d'alcool. Quoiqu'il en soit, la bière, l'alcool et le pub font partie de la culture irlandaise. Mais aussi bien le geste de Kathleen se penchant sur l'ivrogne, ramassant ses lunettes et le tirant hors de la chaussée. La tendresse envers l'ivrogne et la fragilité que ce geste requérait relevaient elles aussi de la même culture irlandaise. J'ai compris que l'ivrogne et la tendresse qu'il suscite, en Irlande se courent l'un après l'autre. Soûlerie et tendresse, celle-ci accompagne celle-là, comme l'avers et l'envers, les deux se tiennent ensemble. L'ivrogne ramassé à la sortie du club avec Kathleen, l'ivrogne ramassé dans la rue par un couple endimanché, j'ai vu, l'ivrogne ramassé par un prêtre, j'ai vu,
1 Brendan Behan, Confessions d'un rebelle irlandais, Gallimard 1986.

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par une femme seule, par une bande de jeunes, j'ai vu. J'ai vu, j'ai côtoyé pas mal d'ivrognes tout au long de mes années irlandaises! Je n'en vis jamais qui fussent exclus, voire simplement ignorés encore moins repoussés. Je me souvenais que sur le Bowery, à New- York, pour marcher les samedis soirs, on enjambait les corps des clodos et des hommes ivres. Enjamber, c'est à dire ne pas toucher. Ne pas VOIr. Dans la cathédrale de Dublin, un vendredi soir, une grand-messe très solennelle était célébrée pour mère Térésa qui venait de mourir. Les fidèles avaient répondu massivement à l'appel des évêques; ils se pressaient, en cette fin d'après-midi pour honorer celle qui après avoir passé une année à Dublin était devenue pour toujours amie de l'Irlande. La cathédrale était comble. Ceux qui n'avaient pu entrer restaient dehors sur le parvis, dans la rue, formant de petits groupes comme on en voit les soirs de fin de semaine à l'entrée des pubs réputés. Je repérai un banc qui, de loin, me paraissait libre. Erreur! Un clochard ou un ivrogne, que je n'avais pas vu, l'occupait! Il s'y était allongé, totalement allongé et maintenant il y dormait. Durant toute la durée de l'office il dormit! Pendant que le prêtre parlait, alors que le prêtre consacrait, lui dormait! quand l'assemblée des fidèles chantait, il dormait, dormait tout son soûl! Tranquille. Il était chez les siens. Qui aurait osé le reprendre? Quel clochard, fût-il Irlandais, aurait jamais pu s'installer aussi royalement dans la cathédrale Saint-Patrick de New York?

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En Irlande, ivrognes et clochards sont toujours chez eux, et chez eux quelque tendresse les entoure et les protège. Pas seulement les ivrognes et les clochards. Ceux qui n'avancent pas droit, ceux qui marchent obliquement, ceux qui rasent les murs, ceux qui gardent le dos tourné, ceux qui trichent et ceux qui mentent, tous ceux-là ne sont jamais rejetés et nulle part repoussés en Irlande. A tous les siens qui titubent dans la vie, l'Irlande fait une place. Pour ses disgraciés, pour ses humiliés, la société irlandaise regorge de tendresse et de mansuétude. Jette-t-elle un voile de pudeur sur la misère des siens, ou bien chacun connaît-il en lui la possibilité de dévier à son tour? Dans la même ligne, pour les mêmes raisons peut-être, la société irlandaise qui ne fait pas de ségrégation entre les sains et les déviants, n'en fait pas non plus entre les générations. Au pub comme à l'église, l'homme âgé a sa place avec les jeunes. Avec eux, il peut goûter la musique, la bière et la prière. Au pub de Sligo, un vieil homme tourne les pages d'un gros carnet, quelque fois sur une page encore blanche il écrit. Carnet usé, mains ridées, quelque peu tremblantes. Il écrit, il croit qu'il écrit. Il boit. Il est seul à sa table, dans son rêve. Avec Yeats. Tel Hanrahan, le vagabond maître d'école des nouvelles de Yeats avec lequel il s'identifie, il est toujours prêt à prendre la route, prendre le départ, quelle que soit la direction peu importe, l'important est de partir, partir à l'aventure, mais justement il ne part pas, depuis tant d'années, il n'en finit pas de ne pas partir, il ne partira plus. Et sans doute il le sait. Comme il sait

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qu'il n'écrit pas, même s'il relit, encore et toujours ce qu'il a écrit autrefois, des mots difficiles à décrypter sur papier jauni, des mots usés, abîmés comme lui, le vieux qui ne sent pas très bon. Quand il est seul, la jeune serveuse va vers lui, toujours, c'est à dire tous les soirs. Elle lui prête attention. La jeune serveuse qui parle peinture et couleurs, qui un jour, elle aussi, elle n'en doute pas puisqu'elle en rêve, prendra la route pour peindre le monde, le monde qu'elle voit en couleurs. Les couleurs, déjà elle en a mis partout sur elle, des pieds à la tête, la serveuse aux cheveux rouges du pub de Sligo, la jeune serveuse attentive au vieillard. Tendresse en Irlande indomptée, en Irlande pays de violence. La voici encore griffonnée sur des blocs de reportage aux premiers temps de la guerre, de ce qui allait être la guerre la plus longue en Europe. A Belfast, dans la rue, le soir, alors que le ghetto se prépare à la nuit. Des jeunes gens armés vérifiaient les barricades qui avaient été dressées au bout des rues transversales. Il fallait se protéger contre les incursions des paramilitaires protestants et éviter d'être surpris par les patrouilles britanniques. La soirée allait être I011gueen attendant la nuit. Elle serait intense aussi. On se groupait autour des transistors. La radio « libre» républicail1e donnait les nouvelles des autres ghettos, des autres barricades dispersées dans Belfast républicain, si petit, si dense, si déterlniné, et puisqu'on entendait les autres, on n'était plus seul dans la nuit.

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Une voix féminine entonna les chants rebelles, les prisons d'aujourd'hui et celles d'hier, les morts, ceux qui furent des camarades ici dans Belfast républicain, et ceux que les Anglais fusillèrent en 1916, fusillèrent dans les années vingt, fusillèrent dans les années cinquante. Une voiture surgit, rapide, à la hauteur de la barricade elle ralentit, vida ses chargeurs. Et fila. Tous à terre, à plat ventre. Le chant féminin n'avait pas cessé, le chant sur les barricades. Les jeunes gens se relevèrent. La nuit maintenant était avancée. Tout était bien en place. Chacun dans son rôle. Des blindés, des auto-mitrailleuses, s'approchaient et s'éloignaient, masses sombres et menaçantes elles nous frôlaient lentement. Silencieuses, des silhouettes longeaient les maisons. On aurait dit un ballet d'ombres chinoises qu'éclairait la lumière blanche de la lune, là-haut dans le ciel immense de Belfast. On se taisait, on écoutait le chant sur les barricades, la complainte féminine qui n'appelle pas l'homme au combat, mais l'enveloppe, l'entoure, le caresse. Toute la nuit, on tira. Cinq mille coups de feu annonceront le lendemain matin les services britanniques, qui tiennent comptabilité de toutes choses, des cartouches et des morts: 373 à ce jour de juillet 1972. Toute la nuit, la mélopée chanta la tendresse de l'Irlande pour les siens. Jusqu'au matin le ghetto veilla. Chaque maison gardait une lampe allumée. Je vis des jeunes gens passer en courant, ils se jetèrent dans des voitures qui démarrèrent en trombe. Avaient-ils avec eux des armes? Et elle? la femme en chaussons, enroulée dans son peignoir rose, que

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venait-elle faire ici? Lentement, elle marche vers les barbelés qui barrent l'entrée de la rue; une voiture blindée a ralenti, s'est arrêtée à quelques mètres de la barricade; lentement, en prenant son temps, elle a pointé son canon vers les jeunes gens. La femme continue d'avancer, elle est maintenant tout près de la voiture blindée, elle avance encore un peu, encore, comme si elle ne la voyait pas, ou l'ignorait; la femme a rejoint les jeunes gens, ils sont trois, elle se baisse, pose sur le trottoir un plateau et trois grandes tasses de thé chaud. Le blindé anglais tourne son canon. Il repart. Que venaient-elles faire ici, la femme et la tendresse, dans la nuit du ghetto? Tendresse dans la nuit du ghetto, tendresse jusque dans la mort. Le mort entouré, le mort enlacé, accon1pagné aussi loin qu'il se peut, au-delà du possible. Le mort relié aux siens, rattaché à sa famille, à ses amis, à ses voisins, le mort n'est jamais seul. Michael Trodden avait 68 ans quand il mourut, pauvre, dans son modeste appartement de Divis Flat. Il vivait seul, n'avait plus de famille à ce que l'on m'a dit. Plus de famille, seul, de son vivant, mais durant trois jours et trois nuits, alors qu'il partait pour l'autre monde, une famille lui est venue, des amis, des voisins, trois jours et trois nuits. Ils l'ont entouré, bercé, cajolé d'une certaine façon. Alors qu'il partait. Trois jours et trois nuits le F3 du HLM, dans le petit ghetto catholique de Divis Flat fut tendu de draps blancs par ceux qui furent ses voisins lors de son passage sur la terre. Les messages, les faire-part apportés par l'invisible famille, posés sur le lin-

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ceul, le cercueil étant ouvert, couvrent le mort comme autant de caresses sur le corps de Michael Trodden. Ils entourent ce mort, ils le bercent, l'enlacent; ils le font pour lui, ils le font pour eux. Il était un des leurs. Ils le font parce que cette mort en fait venir une autre. Ce mort, qu'en ce moment ils veillent, avait dix ans quand devant lui son père fut assassiné en 1921 par les B/ack-and-Tans. Dix ans, les Black-and-Tans, répétait l'enfant, un voisin, qui devant le cercueil ouvert racontait l'histoire de Michael Trodden, dont le moment essentiel, celui qu'ils retenaient de lui, fut d'avoir été témoin du martyre de son père tué par les Black-and-Tans. En 1921. Les Black-and-Tans, ce corps de mercenaires que les Anglais dépêchèrent en Irlande, après la première guerre mondiale, pour régler la question" irlandaise. Les Black-and-Tans, livrés à eux-mêmes, sans règles ni lois, images dans la mémoire irlandaise de la terreur ennemie en liberté. A côté du cercueil ouvert de Michael Trodden, un enfant de dix ans, dix ans lui aussi, raconte l'histoire et la répète, la cruauté des Black-and-Tans et le malheur de l'Irlande. Afin de se souvenir. Une veillée mortuaire, trois jours et trois nuits, en 1973. La dernière fois que je vis Maureen, en 1998, elle me parla de Seamus, son mari. C'était pour moi le type du vieil Irlandais, inébranlable comme le roc, catholique, républicain, probablement plus républicain que catholique. Il était connu, aimé, apprécié, dans son quartier d'Andersonstown en haut des Falls, ce quartier qui res-

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