JEAN-LOUIS CARRA (1742-1793)

JEAN-LOUIS CARRA (1742-1793)

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" Une contribution de tout premier ordre quant à la connaissance des origines et des développements de la révolution française à travers un homme " : Jean-Louis Cara, un collaborateur de la grande Encyclopédie, protégé par Voltaire et Diderot, voyageur attiré par les confins orientaux de l'Europe ; après avoir participé à la chute de la monarchie, il est nommé à la Bibliothèque Nationale, puis s'illustre dans l'armée du centre et en Vendée…

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Ajouté le 01 octobre 2000
Nombre de lectures 238
EAN13 9782296417137
Langue Français
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Jean-Louis Carra

(1742-1793)

parcours d'un révolutionnaire

Collection Chemins de la mémoire

Dernières parutions

Princesse DACHKOV A, Mon Histoire. Mémoires d'une femme de lettres russe à l'époque des Lumières. Michel BERNARD, La colonisation pénitentiaire en Australie (17881868). UMR TELEMME, La Résistance et les Européens du Sud. Patrick PASTURE, Histoire du syndicalisme chrétien international.

@ L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-9416-1

Stefan LEMNY

Jean-Louis Carra

(1742-1793) parcours d'un révolutionnaire

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Du même auteur

En roumain : Originea si cristalizarea ideii de patrie în cultura românà, Bucuresti, Minerva, 1986 Românii în secolul XVIII 0 bibliografie, Iasi, Universitatea Al. I. Cuza, 1988 Sensibilitate si istorie în secolul XVIII rpmânesc, Bucuresti, Meridiane, 1990 Collaborations aux volumes: L'image de la Révolution française: communications présentées lors du Congrès mondial pour le bicentenaire de la Révolution, Sorbonne, Paris, 6-12 juillet 1989, dire par Michel Vovelle, Oxford, Paris, New York, Pergamon press, 1990 Les fédéralismes: réalités et représentations, 1789-1784: actes du colloque de Marseille, septembre 1993, Aix-en-Provence, Publications de l'Université de Provence, 1995 A global encyclopedia of historical writing, ed. by D. R. Woolf, New York, London, Garland publishing, 1998

PREFACE
d'Emmanuel Le Roy Ladurie

Pour Stefan Lemny, Carra est un personnage doublement familier: par ses liens avec la Roumanie, et avec la Bibliothèque nationale. S' agitil, en l'occurrence, d'un idéologue besogneux, d'un aboyeur patriotique, ou systématique? La biographie, à ce propos, paraît un genre légitime, et Stefan Lemny n'est pas d'accord avec l'un de nos bons maîtres qui parle à ce propos de « l'illusion rhétorique». Né de la famille d'un petit bureaucrate, élève des Jésuites, traumatisé par un épisode de délinquance infantile, Carra échappe à ses persécuteurs, en direction de la Suisse et d'une protection voltairienne. Il aura des contacts avec l'aristocratie, où il recrutera ses premiers patrons, en attendant de voler de ses propres ailes, à partir des années initiales de la Révolution française. Grands seigneurs des débuts, donc: Voyer d'Argenson, Bouillon, Breteuil, le cardinal de Rohan. Carra, dès son éveil philosophique, est partisan de l'égalitarisme, de la tolérance. Le voyage sera donc pour lui, simultanément, un sacerdoce et une leçon d'ouverture. De là, des déplacements vers l'Angleterre, la Russie, la Roumanie. Il est expulsé de ce pays, peut-être pour athéisme, ce qui situerait son idéologie, si la chose est exacte. Notre homme est aussi le recordman de l'éreintement. Non point asséné mais subi par Carra, du fait d'un fonctionnaire roumain nommé Saul; du fait aussi de l'astronome Lalande, qui le traite ironiquement de « petit génie». Admirateur de Frédéric II, comme l'était Voltaire (la veine progressiste des Lumières), Carra en paiera le prix... en 1793. Ami des Noirs, sympathisant du mesmérisme, son destin pré-révolutionnaire nous fait assister, somme toute, à la construction de l'esprit d'un (futur) militant. Jacobin, et même Jacobin dur, Carra est quand même attaqué sur sa gauche, d'une façon prémonitoire, par Marat et par les Hébertistes. Il milite bien sûr à la section de la rue Vivienne, se présentant comme un philosophe vieilli

dans le mépris des honneurs. La fuite à Varennes le rend républicain ou du moins le révèle comme tel. Ami nostalgique de la Hollande et de l'Angleterre, il manifeste ainsi son crypto-orléanisme, qui sera malheureusement pour lui (une fois de plus) une tache sur son blason républicain. Il est bien probable, s'il était né plus tard et, surtout, s'il n'avait point été guillotiné (!), qu'il aurait fini sous les Monarchies censitaires, dans l'effectif de la Chambre des pairs. Mais n'anticipons pas. En juin 1792, il est encore en coalition « amicale» avec Robespierre, mais oui, et surtout Brissot. A la Bibliothèque, dont il fut le perturbateur et le contestataire, il inaugure ensuite une expérience de cohabitation directoriale avec Chamfort, qui se montrera pour lui généreux et courageux, essayant à ses propres risques de le tirer de prison en 1793. Et puis, ce sera la fin pour Carra, l'extermination anti-girondine, dont il sera l'une des victimes non négligeables. De la part de Stefan Lemny, nous tenons, en l'occurrence, une contribution de tout premier ordre quant à la connaissance des origines et des développements de la Révolution française, à travers un homme.Etquelhomme! Un pavé dans la mare, si l'on veut, au meilleur sens du terme, mais aussi et surtout un apport de haute qualité, de fort calibre, pour une compréhension en profondeur des illustres origines de la France contemporaine, ce chantier ouvert par Hippolyte Taine et jamais refermé depuis.

6

Pour Sébastien Dorin

REMERCIEMENTS
Le présent livre trouve son origine dans une thèse de doctorat en histoire soutenue à l'Ecole des hautes études' en sciences sociales en février 1999 sous la direction d'Emmanuel Le Roy Ladurie. Mon travail n'aurait pu prendre cette forme sans le concours généreux de plusieurs personnes. Je pense d'abord à mes amis et collègues qui ont revu l'écriture, s'agissant d'une langue qui n'est pas ma langue maternelle: Fabrice Blondeau, Laurence Bourgade, Marina Lewisch, Marie-Luce Nemo, Christine Patureau. Catherine Bouchut a vérifié la rédaction de la bibliographie. Jeannine Gerbe, Pierre Méthais, Maryse Schmidt-Surdez m'ont signalé ou communiqué certaines sources d'archives, et Claude Arnaud, Henry Aureille, Patrice Guennifey ont partagé leur expérience sur des sujets touchant au parcours de mon personnage. Un mot particulier de reconnaissance à l'attention de mes amis Antoine de Baecque et Yann Fauchois, qui ont suivi de près l'élaboration de cette biographie durant toutes les étapes de mon travail. Par ailleurs, les membres du jury de soutenance, Antoine de Baecque, Bernard Cottret, Guy Chaussinaud-Nogaret, Michel Vovelle, m'ont fait part de fructueuses suggestions dont j'ai tenu compte dans la révision du texte en vue de sa publication. A tous, j'adresse un grand merci, sans oublier mon épouse et mon fils, qui ont le plus directement vécu la fébrilité de mon travail.

ABREVIA TIONS

AD : Archives départementales AMAE : Archives du ministère des Affaires étrangères AN : Archives nationales AP : Archives parlementaires APL: Annales patriotiques et littéraires BNF : Bibliothèque nationale de France BNF, Mss : Bibliothèque nationale de France, Département des manuscrits BPU Neuchâtel: Bibliothèque publique et universitaire de Neuchâtel BU Poitiers, Archives d'Argenson: Bibliothèque universitaire de Poitiers, Archives d'Argenson Le Moniteur: Gazette nationale ou Le Moniteur universel PU : Presses universitaires UP : University Press

Nota: les citations respectent l'orthographe d'origine (supplémens, événemens), sauf quelques exceptions, par exemple les titres Courier, cité Courrier, ou Journal des sçavans, cité Journal des savants, etc.

LA BIOGRAPHIE

INTRODUCTION: COMME LECTURE DE L'HISTOIRE

La vie de Jean-Louis Carra se lit comme un roman. A chaque pas, elle intrigue: une enfance malheureuse, marquée par l'histoire jamais élucidée d'un vol de rubans; une jeunesse avenwreuse, parsemée de voyages, d'Angleterre jusqu'en Russie, pendant qu'il se fraye obstinément un chemin parmi les gens de lettres, prêt à toutes les expériences intellectuelles de son temps, comme le prouvent sa collaboration aux Supplémens de la grande Encyclopédie et ses écrits sur la politique, le vol en ballon, le mesmérisme, mais aussi sur l'histoire et la philosophie. C'est un autre Rousseau des ruisseaux, un exemple de plus des épigones des philosophes de son siècle qui ont fourni à la Révolution tant de cadres. Sans fortune ni talent particulier, dénué de chance, Carra trouve dans la Révolution l'occasion d'infléchir sa carrière. Il appartient à cette génération d'intellectuels marginaux qui se trouve soudainement dans l'épicentre d'une histoire tumultueuse. Ces hommes qui, avant la Révolution, avaient voulu être « faiseurs de livres», selon l'expression de Descartes, deviennent subitement « faiseurs» d'histoire. Leurs trajets individuels font partie d'une aventure collective, où gens de lettres et gens d'action se retrouvent dans le même creuset révolutionnaire. Carra est du nombre de ceux qui seront vite oubliés. Et les quelques auteurs qui ont parlé de lui n'ont pas dissimulé leur mépris. Ce sentiment naît avec l'idéologie contre-révolutionnaire, comme par exemple, dans le Petit dictionnaire des grands hommes de la Révolution de Rivarol. Le portrait du révolutionnaire devient plus vif dans l'Histoire des
Girondins de Lamartine.
Carra

y est décrit comme

« l'un de ces hommes qui ont l'impatience de la gloire dans l'âme sans en avoir la portée dans l'esprit: qui se jettent dans les courants des idées du temps, mais qui, ayant dans les sentiments plus de lumières que dans l'intelligence, s'arrêtent quand ils s'aperçoivent que le courant les mène au crime ».

Enfin, on lui a reproché son « mauvais caractère ». Paul Montarlot, l'auteur de la première et unique étude biographique, l'affirme d'emblée:

« L'école historique qui explique les actes et les caractères par l'influence des

milieux pourrait appliquer sa méthode à Jean-Louis Carra 1 ».
Cette façon de juger I'homme à travers son caractère transparaît chez d'autres auteurs qui ont écrit sur certains aspects de la vie de Carra 2. L'historiographie jacobine de la Révolution trouvait ainsi un argument supplémentaire pour s'attaquer à la dérive girondine. Tel est le sens des seules notes écrites par Albert Mathiez sur Carra 3,où est mise en cause la moralité du Jacobin qui avait préféré le camp girondin à celui des Montagnards. La biographie de Carra a longtemps souffert de cette lecture « morale », voire idéologique, de la Révolution. Une nouvelle approche a été rendue possible grâce à l'historien amé~~cain Robert Darnton, en particulier, qui explique le radicalisme de Carra sous la Révolution par les frustrations vécues D'autres études ponctuelles publiées dernièrement 5 nous révèlent un personnage plus complexe et contradictoire que ne l'ont laissé croire ses détracteurs. Mais, en l'absence d'une recherche minutieuse sur son parcours, il reste difficile de cerner sa personnalité. En effet, on est frappé du grand nombre d'erreurs sur sa vie, qui se répètent d'un auteur à l'autre jusqu'à nos jours, tandis que d'autres détails souvent riches de sens sont méconnus. La biographie nous a semblé en conséquence un moyen de rétablir les faits de son existence et d'offrir un support plus précis pour de nouvelles interprétations. L'œuvre laissée par Carra est inévitablement au cœur de cette reconstruction. La Bibliothèque nationale de France et la Bibliothèque de l'Arsenal conservent la plus grande partie de ses écrits. Les autres se trouvent à la British Library.

sous l'Ancien Régime 4.

,

1

P. Montarlot,« Les députés de Saône-et-Loireaux Assembléesde la Révolution.Carra», dans

Mémoires de la Société éduenne, nouv. sér., XXXIII, Autun, 1905, p. 217. 2 Gustave Laurent, Les échos de Valmy. La mission des conventionnels Prieur (de la Marne), Sillery et Carra et les premières fites républicains dans le département de la Marne (4 septembre-1er novembre 1792), Reims, 1900 ; A.Vidier, « Le Noir, bibliothécaire du roi (17841790). Ses démêlés avec Carra », dans Bulletin de la Société de l 'histoire de Paris et de l 'Ile-deFrance, LI, 1924, p. 49-61 ; V. Mihordea, « Contributii la biografia lui Jean-Louis Carra », dans Revista istoricà, XXV, 1939, n° 7-9, p. 229-242; M. Holban, « Autour de l'Histoire de la Moldavie et de la Valachie de Carra », dans Revue historique du Sud-Est européen, Bucarest, XXI, 1944, p. 155-230.
3

A. Mathiez, « Carra et le duc d'York », dansAnnales révolutionnaires,XV, 1923,n° 3, p. 237 ;

Idem, « La condamnation de Carra pour vol », lococit. 4 Robert Darnton, La fin des Lumières. Le mesmérisme et la Révolution, Paris, Perrin, 1984, p. 103 et suiVe 5 Michael L. Kennedy, « L'Oracle des Jacobins des départements: Jean-Louis Carra et ses Annales patriotiques », dans Actes du Colloque Girondins et Montagnards. Sorbonne, 14 décembre 1975, sous la dire d'Albert Soboul, Paris, Société d'études robespierristes, 1980, p. 247-268 ; Simone Balayé, La Bibliothèque nationale des origines à 1800, Genève, Droz, 1988, p. 314 et suiv. ; Henry Aureille, Les Annales patriotiques, étude d'un quotidien politique pendant la Révolution, 1789-1797. Mémoire de l'EHESS, sous la dire de François Furet, 1992. 12

Le rôle de témoignage dont sont investis les ouvrages précédant l'année 1789 revient après cette date à l' œuvre du journaliste. Les Annales patriotiques et littéraires en représentent la source la plus importante. Elles accompagnent de très près l'existence du révolutionnaire et servent d'instrument à la construction de son prestige auprès de ses contemporains. Les mémoires, les journaux ou la correspondance de l'époque nous ont apporté d'autres détails. Nous avons tenté avant tout d'identifier des sources inédites. Quelques pistes s'annonçaient d'avance prometteuses: tout d'abord, les manuscrits de la Bibliothèque nationale, où Carra avait travaillé, les Archives du ministère des Affaires étrangères, qui contiennent quelques traces de ses voyages en Europe et de ses démarches pour entrer d~ns la carrière diplomatique. Les Archives nationales ont été bien évidemment notre lieu privilégié d'exploration pour les documents conçernant les élections à la Convention, les missions des commissaires, le procès des Girondins ainsi que pour les détails parsemés dans le Minutier central. Même si, pour citer Arlette Farge, « le blé ne pousse pas souvent en archives 1 », nous avons ressenti une joie particulière lorsque nous avons fait quelques «découvertes» du plus grand intérêt, comme par exemple le contrat conclu entre les auteurs des Annales patriotiques et littéraires et le libraire Buisson, trouvé dans un fonds de « mélanges », et jamais utilisé par ceux qui ont étudié cet aspect de la presse révolutionnaire. D'une voie de recherche à l'autre, nous avons encore eu la satisfaction de découvrir une petite partie de la correspondance de Carra: ses lettres à Voyer d'Argenson, conservées dans les archives de la famille du marquis à la Bibliothèque universitaire de Poitiers. Nous aurons l'occasion de citer d'autres fonds d'archives tout au long de notre travail. Mais l'on peut déjà le constater: les sources inédites susceptibles d'éclairer la vie de Carra ne sont pas nombreuses. Ce n'est pas la découverte d'un fonds particulier d'archives qui nous a mis sur les traces de cet homme, mais sa vie qui nous a incité à chercher les sources en tous endroits. Mais le fait qu'il n'existe pas de véritable biographie de Carra serait-il une raison suffisante pour qu'on prenne cette voie de recherche? Ainsi avons-nous été confronté, inévitablement, au problème de la biographie comme démarche de l'historien 2.

1

Arlette Farge, Le goût de l'archive, Paris, Ed. du Seuil, 1989, p. 20.

2

Paul Veyne, Comment on écrit l'histoire, Paris, Ed. du Seuil, 1978, p. 44. Dans le cadre du

débat sur la biographie historique, à noter: les actes du colloque « Problèmes et méthodes de la biographie» du 3-4 mai 1985, parus dans la revue Sources, n° 3-4, 1985, Paris, Sorbonne, 1985 ; Matthias Finger, Biographie et herméneutique. Les aspects épistémologiques et méthodologiques de la « méthode biographique», Université de Montréal, 1984; Franco Ferrarotti, Histoire et histoires de vie: la méthode biographique dans les sciences sociales, Paris, Librairie des Méridiens, 1983 ; Jean-Pierre Jelmini, « Les histoires de vie. Le point de vue d'un historien », dans Histoires de vie. Approche pluridisciplinaire, Neuchâtel-Paris, 1987; Jean Peneff, La méthode biographique: de l'école de Chicago à I 'histoire orale, Paris, A. Colin, 1990; Guillaume Piketty, « La biographie comme genre historique? Etude de cas », dans Vingtième siècle. Revue d'histoire, 63, juillet-septembre 1999, p. 119-126. 13

Si l'on s'attarde sur le terrain de la Révolution, on comprend pourquoi certains acteurs sont « surbiographiés », même en l'absence de découvertes documentaires révélatrices, tandis que d'autres, moins importants, restent dans l'ombre. Notre propos n'est pas de mettre en cause le sens de ces relectures biographiques, mais de nous interroger, tout simplement, sur l'oubli dans lequel sont laissées certaines figures de l'histoire, une histoire qui se compose souvent de « la somme des petits actes et des petites volontés 1 ». Il est tout à fait légitime de s'interroger sur l'utilité d'étudier la vie d'un homme qui n'est pas un décideur de premier rang, mais qui pourrait être représentatif d'un milieu politique 9U intellectuel plus large. Ce nouveau type de biographie n'est pas moins problématique, si l'on souhaite que l'histoire ne se confonde pas avec « un immense recueil de biographies 2 ». Car la qualité d'un personnage devenu le porte-parole d'une catégorie de la société semble être mieux détectée par la prosopographie que par la biographie, sinon par la sociologie elle-même. Pour avoir un sens, voire pour se justifier, la démarche biographique entend accepter a priori une telle « représentativité» lorsqu'elle se focalise sur des destins ordinaires et méconnus. La biographie de Carra répond à ces exigences. Si seule l'importance d'une action individuelle pouvait motiver l'étude biographique, Carra en donne quelques raisons. Dans tout ce qu'il a entrepris au cours de sa vie, certains faits le placent au cœur des grands moments de la Révolution: la chute de la monarchie, la guerre de Vendée. Son action représente sans aucun doute une contribution à un mouvement collectif: elle n'est ni la première par son importance, ni la dernière. Mais qui peut peser avec précision le poids de ces agissements individuels dans la Révolution? Carra a eu l'illusion de servir d'exemple à l'occasion des élections pour la Convention nationale, quand il a été élu député dans huit départements; il obtient le meilleur« score », laissant loin derrière lui Robespierre, Brissot ou Marat. Malgré son évidence, le succès électoral de Carra n'exprime pas forcément la reconnaissancepublique d'un rôle politique. En revanche, ce résultat s'avère significatif d'un autre point de vue: il prouve la place du personnage dans l'opinion publique de son temps. Carra vit ce succès comme son apothéose. Dès lors, il ne cessera de le rappeler, comme une preuve de la confiance dont il jouit dans une grande partie de l'opinion. Ce dernier aspect, plus que son rôle direct dans les événements révolutionnaires, explique l'intérêt indéniable de sa personnalité. Avant 1789, il n'avait pu voir s'accomplir son désir d'être reconnu parmi les gens de lettres. Sous la Révolution, grâce aux Annales patriotiques et littéraires, il acquiert une notoriété impressionnante. Il participe en même
André Maurois, Aspects de la biographie, dans Œuvres complètes, VI, Paris, Fayard, 1930, p. 18. 2 Paul Veyne, op. cit., p. 48.
1

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temps à la diffusion de l'idéologie révolutionnaire et de son credo républicain et démocrate. Son influence sur l'opinion est considérable; elle explique aussi bien l'ascension fulgurante de cet homme parmi les révolutionnaires les plus connus de son temps que les raisons de sa fin tragique dans le tournant de 1793. Carra est donc une présence indissociable de l'ensemble des faits et des idées de la société française sous la Révolution, ce qui justifie que l'on s'intéresse de plus près à sa vie. La biographie trouve une raison de plus dans la capacité de notre homme à représenter une frange plus large de la société française, celle des intellectuels d'origine bourgeoise modeste, qui aspirent vivement à une meilleure reconnaissance. Sous l'Ancien Régime, seule « la république des lettres» offrait une perspective à leur ambition. La Révolution leur ouvre un nouvel horizon plus prometteur: la scène pqlitique. Carra est de ceux qui se précipitent de bonne heure dans l'action révolutionnaire afin de vivre les moments tumultueux de cette nouvelle histoire. Entre les étapes de sa vie, il y a une continuité. La plume reste son outil privilégié, qui le conduit, à travers son expérience de journaliste, à conquérir l'attention de l'opinion. Sa pensée porte la marque d'un tempérament qui réunit paradoxes et contradictions. Cependant, sa personnalité se cherche et se construit au fur et à mesure que l'histoire envahit son existence. C'est aussi à ce titre que la vie de Carra nous a semblé mériter une étude plus affinée. Elle peut finalement offrir un sujet de réflexion sur un « problème capital de l'histoire» : celui des rapports de l'individu et de la collectivité, que Lucien Febvre a soulevé à travers une personnalité exemplaire 1 et que le cas de Carra pourrait illustrer d'une manière plus commune. Toutes proportions gardées, Carra, « maladroit et aventurier », naïf et enthousiaste, relève des conduites humaines ordinaires que les révolutions font émerger à la surface et qui ressuscitent tout un pan d'histoire. A partir de quelle méthode? Difficile d'ignorer la séduction exercée par la nouvelle biographie, problématisante, préoccupée de l'herméneutique. Mais l'absence d'une biographie traditionnelle, autrement dit linéaire et factuelle, a exigé d'abord un travail de reconstruction: faire le point des études sur le sujet, corriger de nombreuses erreurs et enrichir la connaissance par d'autres détails. Tout en sachant que rassembler les informations éparpillées ne constitue qu'une étape vers l'analyse de la place de cette biographie dans l'aventure révolutionnaire. Par conséquent, nous avons tenté de cumuler reconstruction et analyse, sans perdre de vue l'usage de la biographie comme instrument de la connaissance historique 2. Force est de constater que les biographies sont souvent à l'image de leurs sujets. La diversité des modèles reflète inévitablement l'inépuisable complexité
1 Lucien Febvre, Un destin, Martin Luther, Paris, PUF, 1988. 2 Giovanni Levi, « Les usages de la biographie », dans Annales ESC, 1989, n° 6, p. 1333.

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des existences individuelles, qui constituent autant de perspectives pour « lire» l'histoire. Michel Vovelle nous a renforcé dans cette conviction: « C'est à travers l'exceptionnel [...] que l'on peut découvrir un éclair de vérité, en témoignage irremplaçable ». L'étude de cas devient ainsi un moyen de

rechercher le général et une lecture nouvelle de la Révolution 1.
Les pièges en sont néanmoins connus. La biographie ne peut pas s'abstenir, par exemple, de remettre en question la vision de la vie comme existence dotée de sens ou comme parcours ordonné strictement chronologique, et ignorer que la réalité s'avère souvent discontinue et aléatoire. Le doute de Pierre Bourdieu est à prendre en compte:
« Produire une histoire de vie, traiter la vie comme une histoire, c'est-à-dire comme le récit cohérent d'une séquence signifiante et orientée d'événements, c'est peut-être sacrifier à une illusion rhétorique 2 ».

En repoussant l'interprétation univoque des destinées individuelles et en proposant une lecture plus problématique, l'approche herméneutique a réussi à stimuler la réflexion des historiens 3. Elle est en effet de nature à relativiser toute reconstruction biographique. Lucien Febvre l'a démontré également en considérant modestement sa biographie sur l'évolution spirituelle de Martin Luther comme « une version plausible ». Il est vrai que les sources sont trop lacunaires pour dévoiler toutes les étapes de la vie de Carra. Leur parcimonie est souvent compensée par l'indiscrétion de Carra lorsqu'il parle de lui-même à travers son journal. Mais son discours qui vise à imposer une version des faits et l'image qui lui conviennent, pose inévitablement une autre question: quelle est la vérité? où commence le mensonge? Vieilles questions d'historien, dira-t-on, en se rappelant la leçon magistrale de Marc Bloch, « A la poursuite du mensonge et de l'erreur» dans son Apologie pour l'histoire ou métier d'historien: tromperie, complexe de vanité, détails inventés, erreurs de mémoire, inexactitudes qui prennent « des allures véritablement pathologiques ». Ce sont des mots qui reviennent à chaque moment lorsqu'on regarde de près l'aventure de Carra poursuivi par l'accusation indélébile que prononce contre lui l'Incorruptible lorsqu' ill' envoie à l'Abbaye: « Tu mens, Carra! » Comment naviguer dans ce tissu d'imputations et de mystifications que la querelle des révolutionnaires a poussées à l'extrême?
1

Michel Vovelle, « "Histoire sérielle" ou "case studies" : vrai ou faux dilemme en histoire des

mentalités», dans Histoire sociale, sensibilité collectives et mentalités: mélanges Robert Mandrou, Paris, PUF, 1985, p. 47. 2 Pierre Bourdieu, « L'illusion biographique », dans Actes de la recherche en sciences sociales, 62-63, juin 1986, p. 70. 3 Giovanni Levi, loco cit., p. 1332-1333.

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Car, comme l'a dit Marc Bloch, « aussi bien que des individus, il a existé des époques mythomanes». La Révolution ouvre un autre laboratoire d'expériences. Enfin, les rapports de l'auteur d'une biographie avec le personnage de son choix sont tout aussi problématiques. Cette question avait suscité le doute de Dilthey sur la possibilité pour une « conscience individualisée» d'atteindre la « connaissance objective d'une individualité

toute différente 1 ». Sous une forme ou une autre, la question se pose toujours:
l'auteur d'une telle démarche est-il capable d'impartialité? En ce qui concerne Carra, une chose est certaine. Il n'a pas l'envergure et l'esprit des grands hommes capables d'engendrer cette passion qui s'installe souvent entre le biographe et son s1:ljetet que Freud avait suspectée d'être une barrière épistémologique 2. Bien au contraire: personnage repoussant sous divers aspects, il a été sciemment écarté du Panthéon révolutionnaire. La passion a cédé la place, dans son cas, au mépris, devenu obstacle à toute tentative biographique. Seule l'empathie, selon le modèle de biographie donné par Jean-Paul Sartre, nous a aidé à sortir de ce dilemme et à trouver une voie vers l'appréhension de sa vie 3. Soucieux de ne pas nous laisser hanter par une sorte d'esprit justicier, nous n'entendons pas dans cette biographie de Carra prendre sa défense, ni apporter des réparations posthumes à sa mémoire, entachée lors du fameux procès des Girondins et condamnée par l'historiographie jacobine. Sans doute, comme le rappelle André Maurois, « un homme n'est pas un bloc de vertus ou de vices». Sa vie se construit sans cesse depuis l'adolescence jusqu'à la

vieillesse et il serait hasardeux de porter sur elle un jugement moral 4, surtout
quand de nombreuses questions restent sans réponse. Pourtant, ce parcours demeure la matière principale de notre analyse dans un récit presque chronologique, malgré la critique des biographies « qui vont de l'âge de cinq ans à l'âge de cinquante », additionnant dans une «accumulation ordonnée» les moments d'une vie. Malraux constatait à juste titre dans ses Antimémoires que « l'homme ne se construit pas chronologiquement» et que pour l'essentiel il « est au-delà de ses secrets 5 ». Mais dans le cas précis de Carra, notre objectif était d'une nature particulière: suivre, à travers sa vie, le déroulement de la Révolution, essayer de voir dans l'homme, avec ses contradictions et ses secrets, un témoignage presque ordinaire d'une époque. L'étude de cet exemple apparaît alors comme un prétexte pour la poursuite de l'investigation historique.
1 Apud Daniel Madelénat, « Situation et signification de la biographie en 1985 », dans Sources, lococit., p. 95-96. 2 Régis Michel, « L'illusion biographique. Psychanalyse et histoire de l'art: un exemple d'obstacle épistémologique », dans Sources, lococit., p. 51. 3 Jean-Paul Sartre, L'idiot de lafamille. Gustave Flaubert de 1821 à 1857, I, Paris, Gallimard, 1971, p. 7-8.
4

5 Jean Lescure, Album Malraux, Paris, Gallimard, 1986, p. 7. 17

André Maurois, op. cit., p. 18.

« L'IGNOMINIE»

1 DE LA PREMIERE JEUNESSE

Peu commun dans l'onomastique française, le nom de Carra se rencontre surtout dans la France méridionale et du Sud-Est 1. Comme par exemple celui de Jean-François Carra, protestan~ de Thain (Languedoc), condamné aux galères et à un an de bagne, le 23 mars 1688 2, ou cet autre, Pierre Carra, marchand quincaillier, qui s'offre en 1700 son blason, enregistré dans l'armorial général de la Généralité de Lyon 3.D'autres Carra appartiennentà la haute société: le général Jean-François Carra Saint-Cyr (1756-1834) 4, fils de Jean Carra, seigneur de Vaux et Saint-Cyr, ou les Carra de Vaux, qui ont donné plusieurs générations d'intellectuels 5. Il ne s'agit pas d'une seule et même famille et rien ne semble lier les Carra mentionnés jusqu'ici aux autres, qui vivent à Mâcon. A la recherche de leurs origines, Jeannine Gerbe est remontée jusqu'à Hugues Carra, tanneur. Son fils, Louis Carra (1657-1740) a été «chamoiseur blanche et pelletier» et garde de Monseigneur le Duc de Bourgogne 6. En 1685, il épouse Anne Robin, une
mâconnaise dont le père appartenait à la puissante corporation des tanneurs. Grâce à ce couple, les Carra deviennent soudainementplus nombreux à Mâcon. Les époux ont en effet six enfants, dont cinq garçons soucieux de préserver leur position sociale ou de s'élever 7.

1

Albert Dauzat, Dictionnaire étymologiquedes noms de famille et prénoms de France, Paris,

Larousse, 1989 ; Marie-Thérèse MorIet, Dictionnaire étymologique des noms de famille, Paris, Perrin, 1991. 2 Information donnée par le fichier biographique de la BNF qui renvoie à Eug. et Em. Haag, La France protestante, VI, 2e éd. 2, p. 244. 3 BNF, Mss. Pièces originales, 603. Autre mention dans Léonard Michon, Armorial général de nosseigneurs {..] de la généralité de Lyon, Lyon, Impr. P. Legendre, 1903, p. 160. 4 Baron de l'Empire, comte de la première Restauration, il s'est fait remarquer auparavant dans la guerre d'Amérique et dans les batailles de Magra et Marengo. 5 Alexandre-François-Louis Carra, né à Saint-Vulbas, Ain (1802-1890), auteur d'ouvrages de philosophie religieuse et d'histoire locale; le voyageur, Albert (1834-1884) et l'orientaliste, Bernard (1867-1935). 6 Jeannine Gerbe, « Jean-Louis Carra (1742-1793), journaliste », dans Les Conventionnels de l'Ain, Regain, 1989, p. 72-75. L'auteur a eu l'extrême amabilité de nous communiquer d'autres détails de ses recherches généalogiques.
7

Ces enfants sont: Joseph, marchand,marié avec Jeanne-MarieDuvillard ; Philiberte,mariée en

1714, à Mâcon, avec Bénigne Dupré, chirurgien; Nicolas, né en 1699, marié en 1724 à Châtillonsur-Chalaronne avec Catherine Fabre; Antoine, (1700-1723), praticien (célibataire); LouisPhilibert, né en 1703, marchand de fer, marié en 1723 avec Anne Gamier, fille de notaire.

Claude Carra, le cadet de la famille, né le 23 février 1705, en est l'exemple. En tant que « commissaire en droits seigneuriaux», il illustre une

charge qui prend de l'importance 1 de par les besoins de perfectionnementde la
technique administrative. Il appartient à la pléthore des petits commissaires qui ont un rôle à jouer dans l'offensive contre les officiers du roi, au cours du fameux « procès de trois cents ans». Avec l'accroissement du nombre des commissaires, le commis n'est plus une dignité, mais un emploi qui laisse espérer une belle carrière 2. Claude Carra rompt ainsi avec le métier de tradition familiale. Sa profession et son mariage l'éloignent de son clan mâconnais. A trente-cinq ans, il épouse Anne-Marie Colas (Collard, en patois bressan), âgée de vingt-deux ans, fille d'un milit~ire devenu blanchisseur de fils, qui attire
Claude Carra à Pont-de- Veyle.

Ce petit bourg a partagé les destinées de la Savoie depuis 1272 jusqu'au traité de Lyon en 1601, par lequel Henri IV intègre ces « nouvelles conquêtes» dans la Généralité de Bourgogne. On se rappellera qu'à cette occasion l'idée de frontières naturelles pour la France entre dans la pratique politique. Pour justifier la réunion de la Bresse et du Bugey, les arguments d'Henri IV dépassent la seule légitimité de l'hérédité ou de l'alliance et laissent la place à la notion de communauté linguistique. « Il était raisonnable, disait-il aux habitants de ces deux provinces, que puisque vous parlez naturellement le françois, vous fussiez sujets du roi de France 3 ». Erigée en comté depuis 1561, la terre de Pont-de-Veyle a été achetée en 1615 par François de Bonne, seigneur de Lesdiguières, un remarquable chef de guerre du parti huguenot estimé par Henri IV, qui l'a nommé maréchal de France en 160S. C'est grâce à lui que la ville ouvrira ses portes aux protestants et vivra la cohabitation confessionnelle, avec tous les troubles qui suivront. Au ISe siècle, Pont-de- Veyle connaîtra un surprenant essor, avec de nouvelles activités économiques, qui conduiront notamment à l'installation d'une filature de coton. Une statistique de 1756 indique deux cent six chefs de famille, dont huit sont des nobles et quarante-quatre des bourgeois: conseillers de justice, avocats, médecins, contrôleurs et directeurs de la manufacture royale, officiers de la maison de ville, notaires, marchands, etc 4. Dans ce bourg, Claude Carra commence une nouvelle étape de sa vie. Le mariage lui a ouvert des liens de parenté avec les Collard et les Rollin, les branches maternelles et paternelles de son épouse, qui vont déployer de temps en temps leurs ailes protectrices sur le couple.
1

Il était chargé de contrôler les contrats et les actes des notaires et tabellions royaux et

seigneuriaux, office créé en 1693, supprimé en 1698 et rétabli par la suite avec une augmentation des droits à partir de 1722, cf. Alfred Franklin, Dictionnaire historique des arts, métiers et professions, Paris, Leipzig, H. Welter, 1906, p. 198.
2

Roland Mousnier, Les institutions de la France sous la monarchie absolue. 1598-1789, II,

Paris, PUF, 1974, p. 81-83, 466, 654. 3 Xavier de Planhol, Géographie historique de la France, Paris, Fayard, 1988, p. 138.
4

Eugène Dubois, Notice historique sur la ville de Pont-de-Veyle, Bourg-en-Bresse, 1901, p. 156. 20

L'ENFANCE

Jean-Louis Carra, né le 9 mars 1742, est le premier enfant de la famille 1. En l'absence de sources documentaires, on est tenté d'imaginer son enfance à travers une lecture sartrienne du frère aîné, qui assiste avec inquiétude et jalousie à l'élargissement du foyer 2. Ou bien par la « puissance lumineuse» que le pater familias exerce sur le fils aîné au temps de la « famille semi-

domestique », où l'on ne peut échapper à l'identification père/fils 3. Mais Claude Carra n'a pas la longévité qe ses parents. Le 15 septembre 1749, il est
« surpris» par une « maladie corporelle» dans le bourg de Mézériat, où il était venu « pour affaire ». Il a le temps Ide dicter son testament avant de s'éteindre, le 18 septembre. La fortune léguée est modeste: à son épouse reviennent les meubles, la maison, une vigne et le jardin; pour les filles, il prévoit mille et mille deux cents livres à leur majorité, et « ses chers fils» sont désignés « héritiers universels» sous la tutelle de leur mère 4. Le décès du père plonge la famille dans l'incertitude. Le remariage de la mère avec le procureur du bourg, Antoine-Marie Pahin, le 4 janvier 1752, apporte une certaine stabilité. Les enfants de Claude Carra découvrent un toit plus vaste que celui de leur père, bien que le contrat de mariage ait prévu la

séparation des biens des époux 5. Le procureur appartient à la haute
administration de la ville, à côté des deux syndics et des quatre conseillers, proposés par l'assemblée des habitants et nommés par le roi. Conformément à l'ordonnance royale de 1746, le procureur est tenu « de requérir tout ce qui sera du bien et d'utilité publique, comme aussi la reddition des comptes à la fin de chaque année, sans cependant pouvoir prétendre voix délibératoire 6 ». Si les enfants de Claude Carra bénéficient désormais des avantages d'un milieu plus aisé, ils perdront en revanche une partie de la protection maternelle. Quand leur mère se remarie, elle est déjà enceinte de six mois. Cette femme, qui donne rapidement naissance à trois enfants, est-elle capable de prodiguer les mêmes soins et la même affection aux enfants du premier mari? Peu après le
1 L'acte de baptême, signé par le curé Siméon Estienne, fait mention de son parrain, Jean Pitet, bourgeois, et de sa marraine, Benoîte Rollin qui est aussi sa grand-mère. Cf. E. Dubois, op. cil., p. 197. Pourtant, dans de nombreux ouvrages la date de baptême (le Il mars) a été retenue, par erreur, comme date de naissance. 2 Luce, née le 2 mai 1743, novice à la Visitation de Bourg-en-Bresse en 1772, religieuse en 1779 ; Philiberte, née le 7 mai 1744, mariée en 1766 avec Paul-Philibert Vallet, procureur et commissaire aux droits seigneuriaux à Pont-de- Veyle, décédée le 25 février 1767 ; Anne-Marie, née le 21 juillet 1745 ; Marie-Anne, née le 6 octobre 1746 ; Antoine-Marie, né le 15 mars 1749 et mort le 8 septembre 1760, cf. P. Montarlot, IDe.cil., p. 217, note 2 et Jeannine Gerbe, IDe.cil. 3 Jean-Paul Sartre, op. ci!., p. 103 et suiv. 4 AD de l'Ain, 3 E 2997. 5 Ibidem, 3 E 1787 (71). 6 E. Dubois, op. cil., p. 130-131.

21

mariage, elle perd sa mère, la marraine de Jean-Louis. L'enfance de Jean-Louis Carra semble en avoir subi les conséquences. Sa scolarité le montre loin des regards maternels, au Collège jésuite de Mâcon. Prémédité ou non, ce choix l'éloigne de sa mère et de son beau-père, et
lui permet de retrouver les autres Carra, ceux de la lignée paternelle
1

.

AU COLLEGE JESUITE DE MACON

Le collège représente une étape décisive dans la formation intellectuelle du jeune Jean-Louis Carra. A l'époque où celui-ci le fréquente, l'établissement a une riche tradition: mentionné depuis le 16e siècle, il est passé au siècle suivant sous la direction des Jésuites, qui l'ont installé dans un nouveau bâtiment (sur la place de la Porcherie). Quand l'ordre des Jésuites est dissout, en 1762, l'autorité de l'école, avec ses quatorze professeurs, est encore considérable 2. Le collège appartient à la communauté de la ville, qui dispose, par son maire, d'un droit d'inspection sur les classes. Le maintien de l'ordre relève de

la police de la commune, les élèves faisant partie « des citoyens de la ville 3 ».
Quant à l'instruction, elle a probablement les traits de l'éducation jésuite, comme partout en France: beaucoup de religion, mais aussi ce savoir riche et diversifié qui a servi de base à la culture encyclopédique du siècle. Quatrevingt-cinq collèges sur quatre-vingt-dix, y compris celui de Mâcon, proposent par exemple à leurs élèves, en 1761, des cours de physique, science entendue aussi comme philosophie de la nature et mêlant des cours de cosmographie et de physique proprement dite avec des notions de chimie, d'histoire naturelle et de géographie physique 4. Les connaissances acquises à cette période ont nourri l'intérêt de JeanLouis Carra pour la physique bien avant la vogue que celle-ci connaîtra dans les années 1780, où il écrira ses ouvrages. C'est à cet âge également que le futur révolutionnaire commence à construire sa pensée, qui mélange rhétorique du pathétique et fièvre imaginative. Il semble avoir dépassé le « malentendu subtil», mis en lumière par Marc Fumaroli, qui existe entre les Jésuites, pédagogues, prédicateurs, « hommes de la persuasion orale et théâtrale, et les deux élites laïques françaises, les juristes érudits [...], les gens du parlement,

1

Parmi ses cousins il rencontre peut-être Joseph Dombey, le futur naturaliste, né le 22 février

1742. Cf. E.-T. Hamy, Joseph Dombey, médecin, naturaliste, archéologue, explorateur du Pérou, du Chili et du Brésil (1778-1785). Sa vie, son œuvre, sa correspondance, Paris, E. Guimoto, 1905, p. LXXXVI. 2 Emile Magnien, Histoire de Mâcon et du Mâconnais, Mâcon, 1971, p. 191. 3 1. Pernet, Le collège et le lycée de Mâcon de 1434 à 1950, Mâcon, 1967, p. 7-9.
4

François de Dainville, L'éducation des Jésuites. XVIe-XVIIIe siècles, Paris, Ed. de Minuit,

1978, p. 364, 391.

22

hommes de l'écriture, et les gens de cour, hommes de la conversation 1 ». Les
quelques notions de culture juridique de sa famille et sa propre expérience de vie l'ont soustrait à cet exercice d'oralité au profit de l'écriture. La durée de ses études, interrompues par un incident fâcheux, reste inconnue. Pourtant, cette éducation l'a encouragé dans de nouvelles aspirations. Le passage de Jean-Louis Carra au collège jésuite de Mâcon s'explique très probablement par le caractère démocratique du recrutement, qui subsiste au 18e siècle comme au siècle précédent. A la faveur de la gratuité scolaire, les enfants des basses couches du Tiers état accédent à la latinité, qui est un moyen de promotion sociale à l'époque. Les conséquences ont une importance historique, en orientant la jeunesse vers le clergé, les professions libérales et les offices, et en modifiant sensiblement les proportions de la population improductive et de la population active des Français 2.Paradoxalement, cette école qui enseigne le savoir produit en même temps les conditions de la future crise révolutionnaire, alimentée par ces générations d'intellectuels qui ne trouveront pas leur place dans la société. Carra ne fait pas exception. Seuls les aléas de sa vie ont précipité ses

malheurs. Celui de 1758 3 est le premier.
LE VOL DES RUBANS

L'épisode en question est connu d'après des témoignages dévoilés trentequatre ans après les faits et dans le contexte d'une polémique qui laisse subsister quelques doutes. Deux récits contradictoires se confrontent: l'un dressé par les ennemis de Carra, qui ont prétendu connaître des « pièces authentiques» ; l'autre, en guise de réplique, par Carra lui-même, qui s'appuie sur sa propre mémoire, souvent confuse. Des deux versions, il résulte de toute évidence que Jean-Louis Carra est impliqué dans un vol de rubans au moment où il étudie au collège de Mâcon, tout en étant hébergé en ville. Il est accusé de complicité de vol avec effraction dans la nuit du 7 au 8 mars 1758 chez une veuve de la ville, marchande de modes. Jean-Marie Cellard, procureur du roi au bailliage, a effectivement saisi le lieutenant Adrien Moreau, assesseur criminel, pour une information judiciaire au cours de laquelle ont été recueillies des charges sérieuses contre le prévenu. Pour sa part, Carra rejette les accusations et se présente comme victime d'une persécution (APL, 1792, p. 93 et 370). La veuve cambriolée a reconnu les rubans blancs provenant du vol en la possession d'un jeune garçon nommé
1

Cf. Aldo Scaglione, The liberals arts and the jesuit college system, Amsterdam, Philadelphia,
publ., 1986, p. 128-129.

John Benjamins

2 Françoisde Dainville,op. cit., p.

148-149.

3 Plus tard, Carra, confus dans ses souvenirs, parle de 1756, cf. APL, 1792, p. 370.

23

Gorlier et de deux cousins de Carra. Les propriétairesde la maison où Carra est
hébergé ont vu chez leur locataire une cocarde faisant partie des objets volés et l'ont accusé d'avoir vendu les marchandises volées. Pire, « il ne cessait de fréquenter les cabarets, quoique, auparavant, il n'eût pas d'argent ». D'autres témoins ont aggravé l'accusation: quelqu'un l'a entendu se disputer au sujet du vol avec son cousin François Carra, et d'autres personnes ont déclaré avoir reçu de Jean-Louis Carra l'aveu «qu'il était complice du vol' ». Trente-quatre ans après, Carra réfute ces accusations, comme il les avait niées dans sa jeunesse. Selon lui, les objets trouvés chez lui et ses cousins n'avaient pas été volés, mais trouvés « sous une pierre de taille [...] mis à dessein par les véritables voleurs ». ,C'est pourquoi ils s'en étaient emparés sans se cacher, et, dans leur innocence, « ils se promenèrent dans toute la ville, et passèrent même plusieurs fois devant la boutique de la plaignante ». Ce malheur n'arrive pas seul. Le Il mars 1758,Jean-Louis Carra perd sa mère. Le personnage de son roman Odazir exprime les sentiments que l'auteur a peut-être lui-même ressentis:
« Combien de fois le fantôme désolé de cette mère chérie est apparu à moi dans l'erreur d'un songe, ou dans l'assoupissement d'une douleur profonde! J'étois tout son plaisir, toute sa consolation» (p. 6).

La coïncidence de ces événements devait marquer profondément le jeune homme. Poursuivi pour vol, il se sent plus solitaire encore après le décès de sa mère. Il comprend alors - dira-t-il plus tard - qu'il n'a plus « ni père, ni mère, et très peu de fortune ». Aucun mot sur son beau-père! En revanche, il parle avec gratitude de l'abbé Rivet, « qui veillait sur [son] enfance avec une tendresse de père 2 ». Les tourments de la vie commencent donc très tôt pour Jean-Louis Carra. A seize ans, il s'engage dans un rude combat pour prouver son innocence malgré les témoignages prononcés à son encontre, et tenir tête à l'appareil épouvantable de la justice de l'Ancien Régime. La mort de sa mère est invoquée à son secours. Comme le vol a eu lieu quelques jours avant son décès, il se donne l'alibi d'avoir été pendant tout ce temps au chevet de sa mère mourante (APL, 1792, p. 92-93). Pourtant, ces arguments ne persuadent pas le procureur du roi, qui décrète en avril 1758 « sa prise de corpS». A ce moment, l'abbé Rivet l'encourage à s'enfuir à Thoissey. La ville appartient à la principauté de Dombes, dont la souveraineté, issue du ISe siècle, vit ses dernières années, offrant un lieu de refuge à ceux qui veulent échapper aux lois françaises. La
1

2 Le « vertueux» et le « sensible ecclésiastique », selon les mots de Carra, était encore vivant en 1792, cf. APL, 1792, p. 93. 24

P. Montarlot,

loco ci!., p. 218-219.

ville offre au jeune errant le plus proche abri. Mais pas pour longtemps. Les officiers du bailliage obtiennent du prince de Dombes le droit d'appréhender le fugitif, et le 1erjuin, il est ramené à pied depuis Thoissey jusqu'à Mâcon, « enchaîné aux mains et attaché par une corde ». Comment oublier ce jour où il est promené « en plein midi, dans cette attitude humiliante, au milieu des rues de Mâcon» (APL, 1792, p. 94)? Il commence à connaître la justice de l'Ancien Régime. Selon la procédure, il se retrouve seul devant le juge pour répondre aux accusations portées par les témoins. On connaît la difficulté de cette épreuve:
« Même dans le meilleur des Cé:\S, quand l'instruction est menée avec plus d'impartialité [...], entre le juge et l'accusé les chances ne sont pas égales. Toute la conscience professionnelle, tout le sens moral du premier ne peuvent remédier à l'isolement dans lequel le second se débat 1 ».

Malgré les dénégations acharnées de Jean-Louis Carra, le bailliage ordonne le 19 février un « plus amplement informé », tout en le gardant en prison. Ce jugement a été créé par la jurisprudence pour assouplir le système trop rigide des preuves légales. La cour de justice s'en sert quand il y a un doute dans la conscience des juges, dans les cas difficiles à élucider. C'est une manière de chercher un supplément d'information, sans clore le procès comme le fait le jugement définitif, en prononçant une peine ou un acquittement 2.

EN PRISON

De juin 1758 jusqu'en septembre 1760, Carra vit derrière les barreaux de sa prison. C'est peut-être le bagne du quartier de la Baille, décrit à la fin du 18e siècle, qui pouvait contenir trente à quarante individus sous la surveillance d'un concierge-geôlieret d'un guichetier 3. Du temps passé dans cette prison, Carra se rappellera surtout une chose:
« Enfermé en prison avec mes deux cousins et Gorlier, je ne m'occupais que du soin de rédiger des mémoires et des lettres, pour les adresser au hasard à des conseillers du parlement de Paris, dont je voyais les noms dans l'almanach royal; certes, à mon âge d'alors, je n'avais pas une grande expérience; mais l'innocence et la vérité dictaient assez bien ces mémoires

1

Arlette Lebigre, La justice du roi: la viejudiciaire dans l'ancienne France, Bruxelles, Paris,

Complexe, 1995, p. 187. 2 Ibidem, p. 220. 3 L. Laroche, « Comment se comportaient les détenus dans les prisons de Mâcon au XVIIIe siècle », dans Annales de l'Académie de Mâcon, sér. III, XLI, 1952-1953, p. 23-24. 25

et ces lettres pour engager l'infâme Moreau à les faire intercepter chaque fois à la poste» (APL, 1792, p. 94).

Les mémoires et les lettres en question semblent être les premiers essais de sa plume, et illustrent un genre particulier des écrits pré-révolutionnaires: le mémoire judiciaire 1. Cet exercice est important pour la construction du futur révolutionnaire, qui s'engage dès cette époque dans la critique de l'iniquité judiciaire. En même temps, Carra écrit quelques « vers latins» contre Moreau pour dénoncer « son injuste acharnement 2 ». Difficile de savoir dans quelle mesure son combat a porté ses fruits. Une

chose est certaine: le 23 septembre 1760,lejuge ordonne « un plus amplement
t

informé» et remet le jeune homme en liberté. Pour les adversaires de Carra, la mesure est due au laxisme de l'Ancien Régime, qui l'a à tort laissé en vie et en liberté. C'est l'opinion de l'avocat Jean Chas:
« Le crime de Carra est prouvé jusqu'au dernier degré d'évidence. Pourquoi cet apôtre de l'athéisme et du brigandage n'a-t-il pas été pendu? C'est aux abus et aux vices de l'Ancien Régime, contre lequel il s'élève, et à la faiblesse des juges qu'il doit cette impunité qui l'a enhardi à commettre de nouveaux crimes 3 ». Carra est d'un tout autre avis: c'est lui qui est en droit de demander au

tribunal de Mâcon « de remplir la tâche que ses prédécesseurs sous l'Ancien Régime ont négligée, et lajustice qu'ils ont trahie» (APL, 1792, p. 94). Le témoignage des Mâconnais, dans cette affaire, n'apporte pas plus de lumière. Seul Carra peut croire que « les citoyens honnêtes et sensibles de Mâcon pleuraient sur tant de cruautés iniques» envers lui. C'est pourquoi il leur demande de l'aider contre ses calomniateurs. Dans les Annales patriotiques et littéraires du 23 mars 1792, il publie une lettre de soutien signée le 27 janvier 1792 par quelques membres de la Société des amis de la Constitution de Mâcon:
« Citoyen du pays où vous avez été victime du despotisme judiciaire, votre innocence est d'autant moins douteuse que l'on n'eût pas manqué de donner suite à ces actes d'iniquités, surtout dans des momens où la volonté arbitraire des juges faisait la loi» (APL, 1792, p. 370).

1 Sarah Maza, « Le tribunal de la nation: les mémoires judiciaires et l'opinion publique à la fin de l'Ancien Régime », dans Annales ESC, 1987, n° 1, p. 73-90. 2 Jean-Louis Carra, Esprit de la morale et de la philosophie, La Haye, 1777, p. 240.

3 La Feuille du jour, 1792, p. 419.

26

Mais, à sa grande surprise, un an plus tard, il devient la cible des attaques des Montagnards: une autre lettre, datée du 15 juillet 1793 et signée par la Société populaire de Mâcon, lui porte un nouveau coup et noircit son image:
« Tant que tu défendis avec éclat, comme tu l'as fait pendant longtemps, la cause de la liberté, les patriotes de Mâcon trouvèrent une certaine gloire à dire que tu naquis et que tu fus élevé parmi eux; ils trouvèrent toujours dans ton prétendu patriotisme de quoi à répondre à ceux qui affectaient, en parlant de toi, de rappeler l'ignominie de ta première jeunesse. Eh bien, cette ignominie dont tu te couvris alors, en dévalisant pendant la nuit une boutique, qu'était-elle en comparaison de l'infamie qui est le prix de la conduite que tu tiens à la Convention? » (APL, 1793, p. 962).

Le dossier du vol de rubans reste ainsi une page obscure du passé de Carra. En vain cherchera-t-on ailleurs d'autres sources. Il existe un journal inédit sur la vie mâconnaise de l'époque, mais il n'est guère intéressé par cette petite histoire 1. Les investigations dans les archives ne se sont pas révélées plus fructueuses: Paul Montarlot, le premier à s'engager sur ce terrain, a constaté dès le début de ce siècle que les pièces de la procédure avaient disparu. Dans ces conditions, il trouve téméraire de se prononcer sur l'affaire, alors que les magistrats de l'époque se sont abstenus de statuer définitivement. Pourtant, il ne cache pas que l'analyse de cette affaire par les adversaires politiques de Carra

mérite « plus de créance que les vagues explications de l'intéressé 2 ». Albert
Mathiez leur accorde aussi son crédit, en rééditant un universelle du 20 mars 1792, où Carra est encore une fois L'épisode marque profondément la biographie adversaires, la personnalité du révolutionnaire est comportement durant sa première jeunesse. article de la Gazette mis au pilori 3. de Carra. Pour ses inséparable de son

« La loi, - conclut Jean Chas - à la vérité, n'a pas envoyé Carra au supplice; mais elle a imprimé sur son caractère moral un opprobre qui est un signe légal propre à avertir les honnêtes citoyens à s'éloigner d'un homme méchant qui porte dans son sein un germe fécond de perversité; un citoyen accusé d'un vol avec effraction, qui a gémi pendant deux ans dans les liens d'une dure captivité, qui a subi une procédure ignominieuse et qui n'a pu se justifier par un jugement solennel est un brigand qu'il faut fuir et

1 Charles Joatton, « Le journal inédit d'un curé de Saint-Vincent de Mâcon au XVIIIe siècle », dans Annales de l'Académie de Mâcon, sér. III, XLII, 1954-1955, p. 95-109.
2

P. Montarlot, loco cit., p. 218. 3 A. Mathiez, « La condamnation

de Carra pour vol », dans loco cit., p. 237.

27

détester. Il a perdu ses droits et ses privilèges; il ne doit plus être membre du corps social, puisqu'il en est devenu l'effroi et le scandale 1 ».

Bien entendu, Carra en tire des conclusions fort différentes:
« C'était là une grande épreuve pour ouvrir de bonne heure mes yeux sur la perversité des hommes, l'inconséquence des anciennes lois et la légèreté avec laquelle on commettait des crimes judiciaires sous l'Ancien Régime» (APL, 1792, p. 93).

Aujourd'hui, il reste impossiple de démêler l'affaire 2. En tout cas, elle n'est pas différente de « l'affaire de complaisance» commise presqu'au même âge par Jean-Jacques Rousseau: un/vol de belles asperges 3. Le malheur de Carra est que sa « bagatelle» a été vite découverte et a pris aussitôt les proportions d'un crime, ce qu'un garçon de seize ans ne pouvait guère prévoir. A peine sorti d'une enfance difficile, sa conscience subit le choc d'une répression implacable, qui met sans aucun doute le jeune homme à rude épreuve. Une gaminerie anodine a déclenché toute la procédure répressive propre à une époque où la punition est une pédagogie obligatoire 4. C'est cette rencontre avec la justice, plus que l'histoire problématique de son vol, qui marquera profondément son destin. Deux ans plus tard, Voltaire crie sa révolte contre les procédures judiciaires, dans l'affaire Calas:
« Un homme est-il accusé d'un crime, vous l'enfermez d'abord dans un cachot affreux, vous ne lui permettez communication avec personne; vous le chargez de fers, comme si vous l'aviez déjà jugé coupable. [...] S'il montre aux témoins, ou qu'ils ont exagéré les faits, ou qu'ils en ont omis d'autres, ou qu'ils se sont trompés sur des détails, la crainte du supplice les fera persister dans leur parjure. Si des circonstances que l'accusé aura énoncées dans son interrogatoire sont rapportées différemment par les témoins, ce sera assez à des juges, ou ignorans, ou prévenus, pour
condamner
Carra

un innocent 5 ».

a vite fait le rapprochement

avec sa propre expérience.

de I 'homme moderne. Sensibilités, mœurs et comportements collectifs sous l'Ancien Régime, Paris, Fayard, 1988, p. 197. 3 Jean-Jacques Rousseau, Les confessions, Paris, Gallimard, 1996, p. 126.
4
5

1 La Feuille du jour, 1792, p. 198. 2 Robert Muchembled, L'invention

Robert Muchembled,op. ci!., p. 180.
José-Ramon Cubero, L'affaire Calas: Voltaire contre Toulouse, Paris, Perrin, 1993,

p. 265-266. 28

En 1777, lorsqu'il s'insurge contre les vices de la justice, il cite le « procès infamant» qu'il a vécu parmi les « mille exemples dont celui de Calas

serait le premier 1 ». La révolte est née en lui, et elle devient un trait essentiel
de sa personnalité.

1

Jean-Louis Carra, op. cit., p. 240.

29

2 LA RECHERCHE D'UN CHEMIN

Faute de témoignages, la vie de Jean-Louis Carra entre ses dix-huit et vingt-trois ans reste inconnue. Selon les dires de ses adversaires, il aurait quitté la France pour se faire oublier et échapper aux poursuites de ses accusateurs. La première référence nouvelle, trouvée dans l'immense correspondance de Voltaire, pourrait le confirmer. En,effet, elle nous laisse penser que Carra se trouve alors en Suisse, pays qui l'a sans doute attiré pour sa proximité et ses libertés.

VOLTAIRE

Dans une brève lettre de 1765 envoyée à l'éditeur genevois Gabriel Cramer, Voltaire parle explicitement de Carra:
« Je vais faire instruire ce Carra des raisons très judicieuses de Monsieur Cramer, et des offtes honnêtes qu'on lui fait 1 ».

On peut aisément imaginer ce jeune homme qui, à l'ombre de son passé, pense à l'avenir. L'injustice vécue, qu'il porte dans sa mémoire, est-elle pour quelque chose dans la rencontre avec le patriarche de Femey? C'est une

supposition. Mais une chose est certaine: Carra cherche son chemin dans le
monde des écrivains et des éditeurs sous la protection de Voltaire. Comment at-il gagné sa sollicitude? De quelles « offres» est-il question? Rien ne nous permet de répondre. Deux ans plus tard, le silence des sources est brisé par une autre information isolée. Il apparaît qu'en 1767 Carra est à Pont-de-Veyle pour assister en tant que parrain au baptême de sa nièce, Philiberte Vallet, fille de sa sœur Philiberte et de Paul-Philibert Vallet, notaire. Il signe en cette qualité dans

le registre paroissial, en se présentantcomme « bourgeoisde Mâcon 2 ».
La présence de Jean-Louis Carra sur les lieux de son enfance semble passagère. Il revient le 27 décembre 1768 pour vendre une vigne qu'il possède à Laiz en indivision avec ses deux sœurs. A cette date, il déclare habiter Paris et

1

Voltaire, Correspondance, VIII, éd. Th. Bestermann, Paris, Gallimard, 1983, p. 101.

2 Jeannine Gerbe, loco cil., p. 73.

être le « secrétaire de Monseigneur d'Argenson, lieutenant-général des armées

du roi 1 ».
SECRETAIRE DE VOYER D'ARGENSON

Marc-René de Voyer, marquis d'Argenson (1722-1782), n'est pas seulement un homme d'armes. Il s'intéresse aux beaux-arts et à la philosophie, ayant de l'admiration pour Voltaire, Helvétius, Rousseau, et davantage encore pour l'abbé Yvon (1714-1791), l'auteur des articles Arne, Athée et Dieu de la grande Encyclopédie. Talleyrand ne l'aime pas, car il considére comme néfaste son influence sur les jeunes gens. La société qui entoure le marquis est pour lui une école de dépravation:
« Le principe fondamental de la doctrine de M. de Voyer cependant était simple. Il niait l'existence de la morale, soutenait que pour les hommes d'esprit elle n'était qu'un mot, qu'elle n'avait rien de réel, qu'il fallait aller chercher sa sanction dans la conscience. [...] Tarissant ainsi la source des vrais plaisirs, il fallait bien les remplacer par des penchants monstrueux. Parmi les initiés, à vingt ans, l'enchantement était déjà détruit. Des organes ainsi dépravés avaient besoin d'émotions fortes. La corruption seule pouvait les fournir: aussi régnait-elle sur toutes ces jeunes imaginations perdues, et quand elle règne, c'est avec une autorité inflexible 2 ».

Qu'en est-il de Carra? Connaît-il une influence semblable? L'opinion de Talleyrand n'est pas assez fiable pour en faire une source de la biographie « morale» de Carra. En revanche, rien n'empêche de voir dans le service que celui-ci exerce auprès du marquis une étape où se concrétisent ses contacts et ses aspirations littéraires. La preuve en est que ses débuts littéraires datent de cette époque, avec la poésie Ode sur les volcans, publiée dans le Mercure de France au mois d'août 1768 (p. 8-10). Mais son talent est médiocre. La rédaction du journal le recommande avec réserve:
« Il Y a de grandes images et bien rendues dans cette Ode. On est seulement fâché d'y trouver quelques négligences faciles à éviter».

La première partie de l'Ode laisse transparaître l'enchantement de l'auteur devant la nature, spectacle de grandeur et de beauté, dominé par le soleil, « le Dieu de la lumière ». Soudainement, les forces des ténèbres se déchaînent et anéantissent les splendeurs de la vie:
1 Cf. P. Montarlot, op. ci!. et Jeannine Gerbe, loco ci!. 2 Talleyrand, Mémoires. 1754-1815, Paris, Plon, 1982, p. 114-115.

32

« Mais, quel horrible bruit au loin se fait entendre! Quel est ce mont brûlant qui paroît dans les airs! La foudre dans son sein s'allume & vient répandre Des tourbillons de feu, de fumée & de cendre Vomis par les enfers».

Les caprices de la nature conduisent ainsi aux cataclysmes humains. Une référence « au sommet de l'Etna» montre les circonstances historiques qui sont à l'origine de cette réflexion:
« Que vois-je! quel spectacle! ô ville infortunée! Dans un étang de feu tes murs sont disparus ».

Sans intérêt littéraire, l'Ode sur les volcans attire l'attention par le rapprochement qu'on y trouve entre les lois de la nature et celles de l'histoire, une idée qui habite dès maintenant la pensée de l'auteur et qui sera reprise plus tard. Sorti des « noirs souterrains », dans une guerre contre « le Dieu de la lumière », Vulcain
« ... prépare

Des horreurs de l'abyme une image barbare Et funeste aux humains».

On est tenté de voir ici une allégorie prémonitoire des changements à venir. On peut également se demander si les sentiments provoqués par le spectacle de la nature déchaînée n'expriment pas une expérience vécue au cours d'un voyage: une question qui se posera plus tard, à la lecture de son Odazir, mais à laquelle rien ne permet de répondre. En revanche, les lettres échangées quelques années plus tard entre Carra et le marquis Voyer d'Argenson parlent d'un voyage en Angleterre, en 1769. Le marquis a choisi Carra comme « compagnon» en raison de sa connaissance de l'anglais. Le but du voyage est peut-être lié aux desseins politiques du marquis, dont témoigne, parmi d'autres, l'ouvrage manuscrit Projet de descente en Angleterre, conservé dans ses archives 1. Il est probable que le secrétaire du marquis a commencé à cette occasion son apprentissage de la politique. Le contact direct avec un modèle de monarchie constitutionnelle et avec une société plus démocratique que celle de la France de l'Ancien Régime a dû également influencer sa pensée. Malheureusement, on ne connaît pas les détails de ce voyage, ni les raisons pour lesquelles il s'est mal terminé pour Carra. Certes, il déçoit Voyer d'Argenson, qui constate qu'en dehors de l'anglais, son secrétaire n'a pas
1

BU Poitiers, Archives d'Argenson, P-126. 33

beaucoup « d'autres connoissances 1 ». Dans ses lettres de 1772, Carra est
encore tout contrarié « d'un si brusque adieu », qu'il pense dû à « quelques étourderies occasionnées par l'yvresse» de se trouver aux côtés de son protecteur. Mais même si cette période a pris fin dans des circonstances fâcheuses, elle a marqué son parcours. Elle lui a ouvert les portes de la grande aristocratie et des gens de lettres. Et le marquis continuera à aider son secrétaire après lui avoir donné congé. Ce qui explique que leur correspondance durera pendant plus de dix ans. Carra, qui montrera ses griffes à tous ses maîtres successifs, vouera toujours à celui-ci une gratitude et une admiration constante. « Votre Estime - écrit-il au marquis le 28 octobre 1781 - m'a toujours paru infmiment plus précieuse que celle de tous les grands que l'occasion m'a fait connoître ».

A YVERDON,

CHEZ LE « SIGNOR DE FELICE»

Pour nous, la vie de Carra entre dans une zone d'ombre après le voyage en Angleterre et le « brusque adieu» à Voyer d'Argenson. Elle ressort à la lumière à partir de 1771, principalement grâce à l'ouvrage Le Jaux philosophe, paru en 1772, et aux lettres qu'il continue à échanger avec son ancien protecteur. A cette date, Carra fait figure de mercenaire de la plume parmi les écrivains qui ont servi le plus ambitieux projet intellectuel du siècle: la grande Encyclopédie. Sa participation, extrêmement modeste, se situe à un moment où cette véritable « Bible» des Lumières est entrée dans sa phase de diffusion à grande échelle. Une vingtaine d'années a cependant été nécessaire pour qu'elle puisse acquérir une telle renommée: le premier tome paraît en 1752 ; le dernier, en 1772. Mais depuis 1768, Panckoucke, avec d'autres associés, achète les

droits des futures éditions et projette d'en publier une version refondue 2.
Au cœur de la guerre que se livrent les éditeurs pour s'emparer de l'œuvre du siècle, on trouve Barthélemy de Félice, personnage controversé autant pour sa vie aventureuse que pour son œuvre scientifique 3. Malgré tout, son Encyclopédie, ou dictionnaire universel raisonné des connaissances humaines (58 volumes, entre 1770 et 1780) lui vaut le prestige d'un editore illuminista 4. Assumer une telle entreprise au cœur de la guerre commerciale engendrée par la grande Encyclopédie n'est pas une tâche facile, et Félice en
1 Ibidem, P-166.

2 Robert Darnton, L'aventure de « l'Encyclopédie ». 1775-1800, Paris, Perrin, 1982, p. 20. 3 Né à Rome, en 1723, il avait suivi ses études chez les Jésuites du Collegio Romano. Il avait enseigné la physique expérimentale et les mathématiques à l'Université de Naples depuis 1750 jusqu'en 1756 quand il est parti à Berne. 4 Fortunato Bartolomeo de Felice. Editore illuminista. 1723-1789. Una mostra da Yverdon a Milano, Milano, Biblioteca braidense, 1985. 34

subit les conséquences. Voltaire, par exemple, témoigne en 1769 son mépris envers l'éditeur d'Yverdon, qu'il considère comme « un polisson, plus

imposteur encore qu'apostat 1 ». Mais quelques années plus tard le philosophe
change d'avis: « Pour moi - dit-il en 1771 - je sais bien que j'achèterai

l'édition d'Yverdon et non l'autre 2 ».
Afin de mener son œuvre à terme, Barthélemy de Félice s'attire la collaboration de nombreux scientifiques, mais aussi d'écrivains payés pour le travail de routine propre à une telle entreprise. Carra est de leur nombre, même s'il veut donner à sa contribution une autre ampleur. On apprend dans son ouvrage polémique Le faux philosophe qu'en juin 1771 il avait déjà écrit plusieurs articles de droit naturel, publiés dans les trois premiers volumes. Il prétend aussi avoir rédigé des articles de géographie, « de sept à huit lignes, qui ne comportaient qu'un détail purement géographique» (p. 131). Hormis la bonne foi que l'on peut lui accorder, rien ne prouve qu'il puisse être considéré comme l'un des auteurs importants de cette Encyclopédie. Pour indiquer l'originalité de son œuvre, Félice marque les articles refaits par le sigle « R» et les nouveaux par un « N», toujours signés des initiales des auteurs. La signature de Carra n'y figure pas. De plus, son nom est totalement ignoré par ceux qui, ayant étudié de près l'Encyclopédie d'Yverdon à travers ses archives, ont compté jusqu'à vingt-cinq collaborateurs français et helvétiques, dont Jean-Albert et Léonard Euler, Elie Bertrand, Albrecht von Haller et, surtout, l'astronome Joseph Jérôme de Lalande. Ce qui nous laisse croire que la contribution de Carra a été modeste, se limitant à la correction des épreuves et, éventuellement, à la rédaction d'articles très courts. Mécontent de ne pas y trouver sa place, ilIa cherche ailleurs. C'est peutêtre la seule vraie cause de son départ d'Yverdon, bien qu'il ne parle que de la déception que lui cause cette Encyclopédie. L'œuvre dirigée par Félice est pour lui une compilation « sans goût, sans science, et sans savoir parler français ». Emporté par ce sentiment, il prend une nouvelle décision:
« J'écrivis à M. de Voltaire, qui m'a toujours témoigné quelques bontés, et je le priai de vouloir bien se charger de proposer ou de faire proposer à quelques libraires une contre-édition de l'Encyclopédie d' Yverdon; j' offrai en même temps de donner un plan, une manière de l'exécuter qui la rendrait infmiment supérieure, et cela sans beaucoup d'effort assurément. M. de Voltaire, qui était malade alors, me fit écrire que si je désirais travailler aux Supplémens de la grande Encyclopédie, M. Robinet, qui en était chargé, ne demanderait vraisemblablement pas mieux, et que je lui écrivisse à Bouillon, ce que je fis » (p. 22-23).

1 Eugène Maccabez, F. B. de Félice (1723-1789) et son Encyclopédie. Yverdon. 1770-1780 (d'après des documents inédits), Bâle, 1903, p. 30. 2 Robert Darnton, op. cit., p. 45. 35

Ce mécontentement peut-il expliquer à lui seul le rejet si méprisant de Carra envers l'Encyclopédie d'Yverdon et sa colère contre Félice? Nous avons encore du mal à le croire. Quelques raisons d'ordre plus personnel ne sont pas exclues. Quant à la médiation de Voltaire dans cette affaire, elle est presque certaine. Une lettre du philosophe adressée à Gabriel Cramer en octobre 1771 prouve qu'il était au courant de la présence de Carra à cette date « chez Mr. Félice lui-même 1 ». Sa collaboration à l'Encyclopédie d'Yverdon fut donc de courte durée. L'abandon de Félice après seulement quelques mois annonce l'instabilité de Carra et son caractère difficile. Il, ne restera pas davantage avec ses autres patrons, ayant toujours quelque chose à leur reprocher, se montrant constamment mécontent de sa plaçe. En pleine guerre commerciale entre les éditeurs de l'Encyclopédie, cette séparation donne satisfaction à Robinet. Mais il ne peut pas prévoir que son nouveau collaborateur va se conduire de la même manière avec lui. Parmi les raisons qui ont contribué à attirer l'intérêt de Robinet sur la personne de Carra figure peut-être l'espoir d'obtenir grâce à lui des renseignements sur le projet de son concurrent. C'est en tout cas l'opinion qu'en aura l'intéressé lui-même:
« Pourquoi acceptiez-vous les propositions que je vous faisais? croyezvous que je n'en savais pas la raison? Ce n'est pas assurément sur ma réputation, je n'en ai aucune; ce n'est pas sur l'opinion de mon mérite, vous ne me connaissiez nullement; c'était donc seulement pour avoir des éclaircissemens sur la petite Encyclopédie d'Yverdon » (p. 26).

Et en effet, le rôle de Carra n'est pas anodin. Quand Robinet lui demande avec insistance des informations sur Félice, sans lui proposer encore une collaboration sûre à l'Encyclopédie, il sait tirer avantage de cette situation.
« J'ai répondu à ce dernier égard, que tant que je travaille pour Félice, je ne lui donnerai nul détail; je le ferai seulement dès l'instant que je l'aurai quitté» (p. 32).

En conséquence, il est coopté parmi les collaborateurs et trahit ouvertement son ancien patron au profit du nouveau, qui lui en sait gré:
« Les éclaircissemens que vous m'avez envoyés, Monsieur, sur la manière dont s'exécute l'Encyclopédie d'Yverdon sont plus que suffisans. Je me doutais de tout cela et n'osais le croire» (p. 46).
1

Voltaire, Correspondance, X, p. 841 : « L'adresse de Carra est chez Mr. Félice lui même. Voiez

si pouvez écrire là ».

36

COLLABORATEUR DE LA GRANDE ENCYCLOPEDIE

Le travail de Carra pour l'Encyclopédie de Robinet commence bien avant sa séparation d'avec Félice, peut-être à partir de mai 1771 1. Pendant que cette collaboration s'intensifie, sa présence à Yverdon devient pour lui de plus en plus pénible. A la fin de 1771, il est imp,atient de s'établir ailleurs. Le 6 décembre 1771, il se trouve à la campagne, à Corcelles, où il se plaint de s'ennuyer « horriblement» ce qui le fait revenir à Yverdon, d'où il signe une autre lettre le 21 décembre 2. Finalement, il quitte la ville pour s'établir à Genève. Mais les malentendus avec son ancien patron ne le laissent pas tranquille. Il s'en plaint certainement à Robinet, puisque celui-ci lui répond ainsi:
« J'attends de vos nouvelles de Genève. Il n'est pourtant pas nécessaire que vous y restiez si vous ne voulez pas. Vous pourriez demeurer également à Lyon, si vous y trouvez de l'avantage; et peut-être qu'en quittant Yverdon, toute autre ville que Genève vous conviendrait mieux pour fermer la bouche à Monsieur de Félice» (p. 41).

Pourtant, Carra n'est pas décidé à quitter si vite Genève. Flatté par les encouragements à propos d'une œuvre qui jouit d'un grand prestige, il ne cache pas son rêve de se faire « une gloire» (p. 62). En effet, Robinet tente son collaborateur par de nombreuses propositions. Au départ, il lui propose de rédiger « quelques parties de la géographie» et surtout les articles Europe, Asie, Afrique, Amérique. Il lui laisse l'occasion d'écrire « quelques morceaux d'histoire» sur la France et les Arabes. Enfin, il demande à Carra de s'occuper du « droit des gens» et du droit public (p. 36). Le jeune homme a devant lui un vaste chantier de travail. Hormis l' œuvre de rédaction, Robinet propose à Carra quelques occupations supplémentaires. Il lui donne la possibilité de jouir du bénéfice des libraires pour toutes les souscriptions qu'il procurerait. Il lui parle de l'éventualité de compléter ses revenus par la correction des épreuves des Supplémens (p. 27) et lui promet d'utiliser ses connaissances en anglais et en allemand pour de possibles traductions. Robinet glisse ses propositions avec
1 Selon la lettre de Carra à Voyer d'Argenson, du 12 mars 1772: « M. de Voltaire m'a fait proposer de travailler aux Supplémens de la grande Encyclopédie auxquels je suis attaché depuis environ dix mois », BU Poitiers, Archives d'Argenson, P-140. 2 Lettre à la Société typographique de Neuchâtel, du 21 décembre 1771, BPU Neuchâtel, Ms. 1132.

37

prudence. Il évite un engagement trop ferme à l'égard de son collaborateur:

« Je ne vous promets point d'occuper tout votre temps, et si vous trouvez des propositions plus favorables, je serai bien fâché de vous détourner de les accepter)} (p. 38).

Et, dans la même missive, il lui parle d'un travail à long terme:
« Je vois à vue d'œil que je pourrai vous demander cinquante à soixante feuilles de composition par an p,endant quatre à cinq ans, sans compter des extraits, des traductions, des révisions d'épreuves s'il est nécessaire)} (p. 39).

Dès ses premières lettres, Robinet fixe les droits d'auteur. Le 15juin et le 4 juillet 1771, il met en garde Carra qu'il n'a pas « de prix fixe pour les honoraires» (p. 28) et lui demande si « 30 livres, argent de France, par chaque feuille de composition» lui conviendraient. Carra ne répond pas. Le 29 juillet 1771, il lui écrit de nouveau. Comme Carra reste silencieux, le 19 août 1771, l'éditeur lui rappelle:
« Vous n'avez pas répondu à la question que je vous ai faite au sujet des arrangemens qui pourraient vous être les plus convenables pour le paiement des honoraires)} (p. 52).

Il est difficile de comprendre le silence de Carra. L'explication qu'il donne est peu convaincante:
« Je l'avais même prévenu qu'entre gens de lettres, je ne croyais pas qu'il y en eût d'autres [arrangements] à faire que la simple parole)} (p. 53).

Peu après, il change d'avis et se décide à demander« un marché par écrit sous seing privé, comme Mr. Marmontel l'avait exigé pour lui» (p. 53). Cette demande « fut une des premières causes» de leur querelle, car Robinet « feigna du nez et resta plus de deux mois sans me répondre, lui qui avait coutume d'être si exact auparavant» (p. 54). Le plaignant oublie qu'il n'a pas répondu, lui non plus, aux demandes de Robinet. A-t-il finalement abandonné ses rêves de « gloire» ? Sa réponse a au moins le mérite d'être sincère:
« Ayant vu de mes deux yeux que ce n'était qu'une pure charlatanerie, et que l'ouvrage ne serait qu'une compilation d'histoire et de quelques articles [...] que le seul but était de gagner de l'argent, j'ai abandonné

38

absolument les idées de gloire et de réputation que j'avais fondées sur l'ouvrage» (p. 62-63).

Après tant d'insistance, il reçoit au début de 1772 une lettre de change de 200 florins courants et il continue ses relances pour en obtenir plus. Le faux philosophe nous laisse comprendre en partie les arguments invoqués par Robinet pour refuser les demandes de son collaborateur. Son principe essentiel est de publier des articles nouveaux ou entièrement refaits, une idée qu'il défend à plusieurs reprises. Dès le 15juillet 1771, il lui écrit: « Il ne nous faut que des articles neufs» (p. 28), ou encore: « Je vous recommande surtout d'insister davantage sur les articles neufs qui ne sont point dans l'Encyclopédie» (p. 48). Le 30 octobre, il lui rappelle à propos des articles repris par Carra:
« Il vaut encore mieux les laisser imparfaits que de répéter, ainsi que vous avez fait dans l'article Amérique» (p. 87), ou « Il ne faut absolument rien répéter. Les additions nécessaires se doivent faire sans aucune redite» (p. 88).

C'est justement ce qu'il reprochera à Carra:
« Tous les articles que vous m'annoncez sont des articles retouchés, excepté Amour de la patrie, mon cher Monsieur, ce n'est point là ce qu'il nous faut. Du neuf, du neuf; il Y a cent objets et articles intéressans du droit naturel et du droit public, entièrement omis dans l'Encyclopédie; voilà ce qu'il faut traiter» (p. 89-90).

Les lettres de Robinet publiées dans le mémoire de Carra nous permettent d'entrer dans le « laboratoire» des Supplémens de la grande Encyclopédie. On y voit très clairement les conseils prodigués par Robinet pour la rédaction des articles. Il recommande à Carra « une sobre érudition historique aux articles de détail », et d'éviter « d'être long» (p. 35-36). Pour venir en aide au jeune homme, il lui envoie un plan de travail, « tel qu'on l'a envoyé à tous les collaborateurs» (p. 47). L'attention de l'éditeur se dirige aussi vers les problèmes de style et d'orthographe.
« Donnez à votre travail

-

lui écrit-il le 4 juillet 1771 - une meilleure

forme» (p. 36) ; « point de lieux communs: un style serré, nerveux, plein de choses» (p. 90). « Enfrn,Monsieur,-lui écrit-il de nouveau à une autre
occasion

-

pour ne pas oublier les plus petites choses, je vous prie de

mettre tous vos articles au net. En les recopiant, vous rectifierez bien de

39

petites imperfections, soit dans le style, soit dans l'orthographe. Plus la copie sera correcte, plus l'édition le sera aussi» (p. 61-62).

Pour la réussite de son projet encyclopédique, Robinet n'hésite pas à envoyer des livres à Carra:
« Nous ne fournissons aucuns livres [sic] à nos collaborateurs parce que cela nous mènerait beaucoup trop loin. Cependant comme j'ai à peu près tous ceux qui sont sur votre note, au moins les plus essentiels, je me ferai

un plaisir de vous les envoyer [00.] Je vous enverraimême plus que vous ne
demandez, désirant que rien ne nous manque pour faire de la bonne besogne» (p. 51).

En lui envoyant des livres, Robinet veut imposer à son rédacteur l'exercice d'une mûre réflexion, qui constitue l'objectif essentiel de son programme:
« Nourrissez-vous bien de la lecture de ces auteurs, citez-les souvent; méditez, réfléchissez vos articles, et vous couvrirez d'une gloire immortelle» (p. 62).

On comprend difficilement, en voyant ces signes de sollicitude, la rupture qui va se produire entre les deux hommes d'ici quelques mois. Il est d'ailleurs difficile de remonter aux origines de cette querelle à travers les seules informations transmises par Carra. Certes, Robinet n'est pas un exemple d'honnêteté. Sa réputation est sérieusement mise en doute depuis qu'il s'est attribué la paternité d'un ouvrage qui ne lui appartient pas, et qu'il s'est approprié le rôle principal dans la rédaction des Supplémens de la grande Encyclopédie. Mais on ne peut nier le dévouement qu'il a mis dans cette entreprise'. A la différence de l'Encyclopédie d'Yverdon, les Supplémens de Robinet ont paru après un long travail, commencé en 1771 et achevé vers 1776 avec la publication des premiers tomes. Carra prend malles exigences de son éditeur. Soucieux de la qualité de son projet, Robinet cherche en vain à tempérer la hâte de ce collaborateur pressé:
« Je ne comptais pas que vous travailleriez si vite et si rapidement sur la géographie. Je vous aurais prévenu que vous ne devez en travailler qu'une partie» (p. 56) .

1

Terence Murphy, « Jean Baptiste René Robinet: the career of a man of letters », dans Studies

on Voltaire, CL, 1976, p. 182-250.

40

« Mais de grâce, ne vous hâtez point sur la géographie. Attendez les secours que je vous envoie sur cette matière, qui sont plus abondants que vous ne pensez» (p. 58).

Carra a un tempérament incompatibleavec ces exigences. Il lui manque la patience de travailler et retravailler ses textes. Il interprète l'exigence de Robinet comme « un ordre précis de travailler» (p. 49) ou comme une stratégie visant à ne pas payer ses collaborateurs 1. Son inquiétude augmente vers la fin de 1771, Robinet ne lui ayant toujours pas envoyé les lettres de change. A cela s'ajoute la rumeur qui met en doute la publication des Supplémens. Robinet tente en vain de le rassurer: le projet n'est point en cause et seule la rigueur retarde la publication. Carra se décide enfin à aller voir les choses sur place et à faire personnellement la connaissance de son éditeur, au moment précis où Robinet se prépare à rompre son association avec Pierre Rousseau, et souhaite quitter Bouillon. Embarrassé, Robinet persuade son collaborateur de venir d'abord à Paris, où il se trouve à cette date. Carra suit son conseil et, le 7 ou le 8 janvier 1772, il arrive à Paris 2. De bons rapports s'installent de nouveau entre eux. Carra est content d'avoir reçu une lettre de change « de deux cents florins courants» (p. 97). Robinet lui donne aussi la possibilité de gagner quelque argent en copiant dans un délai « d'une nuit et deux jours» un manuscrit dont il a besoin sur l'histoire de la Corse. Enfin, selon les dires de Carra, les deux hommes se font des confidences, et Robinet lui dévoile « en secret dans sa chambre» (p. 99) ses mauvaises relations avec Pierre Rousseau. Attiré par les promesses de son éditeur, Carra part à Bouillon. Mais il a le temps de faire un détour par Londres 3. Sur la recommandation du marquis Voyer d'Argenson, il y multiplie ses contacts avec l'aristocratie française (le comte de Lauraguais, le duc de Lauzun 4) ou avec les gens de lettres anglais (il cite Chambers et Matthey), qui lui sont « plus utiles que des lords ». Carra a des projets. Il parle de son « petit bilboquet poétique» écrit « autrefois en Suisse» et « connu dans quelques journaux », dont il a « fait tirer quelques douzaines d'exemplaires ». Il est également en train d'imprimer un autre ouvrage, Système de la raison, qu'il décide d'interrompre pour « mettre sous presse» le mémoire

1 Quant à l'article Affront, refusé par Robinet, Carra proposait « de le soumettre à la critique de l'immortel Diderot », proposition qui avait irrité Robinet (p. 65).
2

Dans une lettre du 21 décembre 1771, il donna d'avance son adresse: « chez Mr. Hébert,

trésorier des menus plaisirs du roi, rue des Saints Pères, à Paris », BPU Neuchâtel, Ms. 1132. 3 Lettre au marquis Voyer d'Argenson du 17 janvier 1772, BU Poitiers, Archives d'Argenson, P-140. 4 Armand-Louis de Gontaut Biron, puis duc de Lauzun (1747-1794), connu pour sa vie d'aventures dans la compagnie de Voyer d'Argenson et du duc de Chartres. 41