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JERUSALEM OMBRE ET MIRAGE

De
299 pages
Jérusalem se présente dans l'imaginaire occidental sous les deux aspects d'une ombre apocalyptique ou d'un mirage rédempteur. Cette vision a été bouleversée et transmise par les grands écrivains, les grands peintres et les nouveaux moyens de représentation visuelle du XIXè siècle. Elle continue d'orienter, aujourd'hui, la représentation qu'en projettent le texte, l'image et les médias occidentaux.
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JÉRUSALEM
OMBRE ET MIRAGE

Collection Comprendre le Moyen-Orient dirigée par Jean-Paul Chagnollaud

Dernières parutions

Joseph KHOURY, Le désordre libanais, 1998. Jacques BENDELAC, L'économie palestinienne, 1998 Ephrem-Isa YOUSIF, L'épopée du Tigre et de l'Euphrate, 1999. Sabri CIGERLI, Les Kurdes et leur histoire, 1999. Jean-Jacques LUTHI, Regard sur l'Égypte au temps de Bonaparte, 1999. Fabiola AZAR, Construction identitaire et appartenance confessionnelle au Liban, 1999. Akbar MOLAJANI, Sociologie politique de la révolution iranienne de 1979, 1999. Hassane MAKHLOUF, Cannabis et pavot au Liban, 2000.

(Ç)L'Harmattan,

2000

ISBN: 2-7384-9959-7

David MENDELSON

,

JERUSALEM OMBRE ET MIRAGE
Vision des écrivains et des artistes du XIX siècle

L'Harmattan 5-7, nIe de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y 1K9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

Autres ouvrages de l'auteur:
David Mendelson et Mary Chelouche, «Les écrits des écrivains juifs sépharades et orientaux de langue française», in Betzalel, Itzhak (Répertoire recueilli, édité et présenté par), Les écrits des écrivains juifs sépharades et orientaux dans les langues juives et étrangères - Répertoire bibliographique des Belles-Lettres au XXe siècle, Tel-Aviv, Université de Tel-Aviv et Ministère de l'Education et de la Culture, Centre pour l'Intégration de l'Héritage Juif Oriental, 1982.
David Mendelson et Michaël Elial (éd.), Edmond Jabès - Le Livre lu en Israël. Avec deux textes inédits d'Edmond Jabès, Paris, Point Hors Ligne, 1988. David Mendelson et Michaël Elial (éd.), Ecrits français d'Israël de 1880 à nos jours, Préface de Robert Jouanny, Paris, Minard, Lettres Modernes, 2 ». «La poésie israélienne de langue française, 1945-1990», d'expression 1991, française, 1945des Schena-Didier Erudition, «Communauté La poésie méditerranéenne 1989, « L'Intersiècle.

David Mendelson, in Dottoli, Giovanni, 1990, française, Paris,

Universités Méditerranéennes». David Mendelson (éd), Israël et l'Univers francophone

- Méditerranée,

Québec, Afrique, Préface de Daniel-Henri Pageaux, Limoges, Presses de l'Université de Limoges, Pulim - Presses de la Francophonie, 2.000. David Mendelson (éd.), La Culture francophone en Israël, Préfaces de Shimon Pérès, Albert Memmi et Jean-Noël de Bouillane de Lacoste, Paris, L'Harmattan, 2 vol., 2.000.

Illustration de couverture: Odilon Redon, «Et Jean vit la ville Sainte», 1899 Avec l'aimable autorisation du British Museum de Londres

Aux habitants de la Jérusalem «réelle))

«Guide» de lecture
Ce livre ne vise pas à présenter des vues de la Jérusalem réelle, telle que les historiens l'ont étudiée et telle que ses habitants ou que les visiteurs d'aujourd'hui peuvent la reconstituer et la voir au jour le jour, mais la vision qu'en ont tirée un certain nombre d'écrivains qui l'ont visitée au xrxe siècle et qui étaient particulièrement représentatifs de leurs littératures respectives et, plus généralement, des cultures européenne et américaine. La première partie du livre montrera donc que ces écrivains ont été poussés à entreprendre ce voyage par un certain nombre de motivations qui leur étaient en grande partie communes. Or, il ne s'agissait ni de la foi religieuse, ni de l'intérêt historique, ni, enfin, de l'attrait touristique, mais de raisons d'ordre, à la fois, plus général et plus personnel. En effet, à la veille de leur départ, tous ont traversé de graves crises qui les ont amenés à remettre en question les valeurs morales et idéologiques de l'Occident chrétien et à aller méditer sur leurs sources et sur leur portée dans la ville même où elles avaient été formulées; ils se sont ainsi retournés vers l'image de leur Mère, qui représentait à leurs yeux les valeurs de la «sainte famille» judéo-chrétienne, avant de la confronter, sur place, au triste devenir de la femme «orientale» ; et ils ont éprouvé le besoin d'exprimer cette crise, comme il convenait à des écrivains, en réenvisageant le modèle de la Bible du point de vue littéraire et, notamment, au plan de la «description», afin de se dégager de celui de la rhétorique gréco-latine classique. Ils se sont proposé, enfin, de vérifier la pertinence de leur vision du monde en se préparant à percevoir et à décrire Jérusalem selon deux critères: d'une part, la représentation religieuse

traditionnelle et, de l'autre, l' «observation» scientifique moderne. TIs ont ainsi articulé leur vision à partir de deux concepts fondamentaux: d'une part, l' «ombre», que la tradition religieuse a assimilée à la présence satanique et la philosophie et la science moderne à l'obscurantisme religieux et à la partie restée inconnue de l'univers; et, de l'autre, le «mirage», un phénomène que le folklore avait depuis longtemps évoqué, mais que les savants n'ont découvert et commencé à analyser qu'au début du XIXe siècle, à la suite de l'Expédition en Orient de Napoléon Bonaparte. Ces écrivains ont relaté leur visite dans des lettres, des notes et des récits de yoyage et enfin dans des oeuvres littéraires où ils s'y sont très précisément référés. Leurs témoignages ont convergé pour un grand nombre de raisons. TIs se sont fondés, tout d'abord, sur cet ensemble de préalables. Ils ont évoqué, ensuite, un parcours relativement bref et circonscrit par un nombre restreint de lieux symboliques et, en premier lieu, par les «Lieux Saints». D'où la convergence des principales étapes de leur visite et de leurs évocations: la vision de la ville à distance, sous la forme d'une «ombre» du passé ou d'un «mirage» ; la confrontation avec la dure réalité des «pierres»; les premières vues, désenchantées; les références à la Bible, aux Evangiles, à des oeuvres littéraires et aux récits et guides de voyage, qui risquent de s'avérer comme autant de références trompeuses; la visite des Lieux saints, de la Via Dolorosa et du Saint-Sépulcre, qui semblent offrir un «spectacle» imaginaire; les réactions vis-à-vis des Juifs au pied du Tombeau de David, sur la Via Dolorosa, dans le Quartier juif et devant le Mur des Lamentations; le dédain, puis l'admiration des Arabes et, notamment, de leurs conteurs et de la grande Mosquée; la perception de la présence du Diable dans la vallée de Josaphat; la nostalgie de la Mère martyre et consolatrice (Agar, Rachel et Marie) devant
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la Fontaine de Siloé; le rappel des mythes et des utopies juives ou arabes devant la Porte d'or et le Mur des Lamentations; les réflexions sur la «vanité» de l'Histoire et de la politique durant les visites aux autorités locales; et enfin les préoccupations bien plus prosaïques de ces voyageurs qui ont inauguré, en se rendant de Paris à Jérusalem, l'un des principaux axes du tourisme moderne. Pour souligner l'importance de cette visite, il faudra ensuite montrer que ces écrivains ne l'ont pas considérée comme un épisode isolé, mais qu'elle les a profondément marqués dans la suite de leur existence et de leur oeuvre. De fait, c'est la vision même de leur personnalité et, par là, de la littérature qu'ils ont, à leur retour, modifiée et imposée comme modèle à toute une lignée d'écrivains qui ont en partie échappé aux normes de la «modernité», telles que la négation pure et simple de la religion, la fascination de l'Histoire, le réalisme et l'attachement au roman. TIs ont développé, en effet, un tout autre modèle: l'écrivain ne doit pas se mêler à la société, mais s'en éloigner, au contraire, pour se vouer à son œuvre; il lui faut s'écarter de l'écriture de distraction et, notamment, du roman pour se mesurer aux questions fondamentales de l'existence humaine: la relation de la vie et de la mort, du bien et du mal, de la morale et de l' Histoire et enfin du réel et de l'imaginaire; c'est -à-dire, en bref, de l' «ombre» et du «mirage». C'est ainsi qu'ils ont instauré leurs récits de voyage en modèles, au moins partiels, de la suite de leur oeuvre. Cette constatation posera un problème, apparemment, insoluble, du moins selon les normes du «causalisme» moderne. Gogol, en effet, a presque entièrement cessé d'écrire après cette visite et Melville a rédigé des oeuvres que les critiques ont longtemps jugées négligeables. Ce qui amènera à se reposer, en termes de «voyage» et de destin, la question de la relation
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de la biographie et de l'œuvre d'un écrivain et à montrer que l'une, sans doute, «influe» sur l'autre, mais que le contraire est tout aussi évident: un évènement tel que la visite à Jérusalem peut servir à réinterpréter des oeuvres qui l'ont précédé et, semble-t-il, préfiguré, selon le principe de la «causalité rétroactive» avancé par les épistémologues contemporains. Ce qui impliquera que ces écrivains ont «projeté» cette visite dans leurs oeuvres et leurs chefsd'œuvre précédents, de même que dans ceux qui l'ont suivie. La dernière partie de ce livre, enfin, montrera comment cette vision a très naturellement trouvé son complément dans le domaine de la peinture et des autres moyens de représentation visuelle qui se sont développés au cours du XIXe siècle. En ce qui concerne la peinture, il serait tentant d' «illustrer» ces écrits par les oeuvres des Orientalistes. Or, le principe même de la vision de l' «ombre» et du «mirage», autrement dit de la vision imaginaire et symbolique, impliquera un dépassement de la notion primaire du «réalisme». Les Orientalistes, en effet, ont été des réalistes, au sens le plus plat du terme, à leur manière: ils n'ont fait que reporter leur «point de vue» occidental et toujours circonscrit par la perspective de la Renaissance gréco-latine sur l'Orient et sur Jérusalem. Ces écrivains, au contraire, ont tenu compte du bouleversement qu'ils ont éprouvé lorsqu'ils ont tenté d'appliquer ce même point de vue à leur vision de Jérusalem. Ils ont décisivement contribué à rétablir, tout d'abord, la relation du texte et de l'image que la création de l'imprimerie, à l'époque de la Renaissance, avait refoulée et dont ils avaient conservé le souvenir à partir de leur lecture et de leur vision, durant leur enfance, des livres saints et des missels illustrés. Certains d'entre eux ont été des dessinateurs et des peintres quasiment professionnels et la plupart d'entre eux ont illustré leurs manuscrits. Leurs écrits ont ensuite

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inspiré des peintres tels que Turner, Cézanne, Odilon Redon et ceux de la nouvelle école américaine du XIXe siècle. Ces écrivains et ces peintres se sont référés, en outre, à la représentation instaurée par les appareils de vision modernes qui se sont attachés à représenter, notamment, le paysage de Jérusalem. TIs'est agi, tout d'abord, des «panoramas», qui ont été inventés au tournant du XVnr au XIXe siècle et qui ont décisivement contribué à modéliser la représentation du paysage urbain moderne. Les premiers «panoramas» parisiens ont représenté des paysages de Jérusalem et d'Athènes et ont été commentés par des citations extraites du journal de Chateaubriand; et les écrivains anglais et américains s'en sont également inspiré. Le perfectionnement ou l'invention d'autres instruments, tels que la lanterne magique, le kaléidoscope ou le stéréoscope, a également influé sur la vision de ces écrivains et de ces peintres. La plupart d'entre eux, enfin, ont également connu de près et utilisé le «daguerréotype», autrement dit la photographie: le premier livre de photographies publié dans le monde a été réalisé par l'un de ces voyageurs et il a inclus des vues de Jérusalem. Nous en arriverons ainsi à la conclusion qui nous amènera à montrer pourquoi et comment la vogue de ce voyage et de ce séjour à Jérusalem s'est achevée à la fin du XIXe siècle; comment l' «ombre» et le «mirage» de Jérusalem ont continué de se refléter, cependant, mais dans une mesure infiniment moins marquante, dans les oeuvres de quelques écrivains majeurs de la fin du XIXe et du XXe siècles; comment ils ont été renouvelés dans la paralittérature, la science-fiction et le récit «fantastique» contemporains; comment ils ont continué de se projeter dans la vision de l'univers que nous proposent la philosophie, la science et les médias contemporain; et comment ils resurgissent, enfin, à travers les représentations actuelles de Jérusalem.
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Le Voyage en Orient au XIXe siècle
Les «écrivains voyageurs» à Jérusalem

La vogue du Voyage en Orient s'est développée au XIXe siècle en Europe et en Amérique pour un certain nombre de raisons convergentes: les effets de l'Expédition de Napoléon Bonaparte en Egypte (1798-1799) ; l'intérêt suscité par la révolte des chrétiens et des Arabes contre la Turquie; le développement des recherches historiques et archéologiques; la vogue de l'Orientalisme; et enfin l'essor du commerce et du tourisme internationaux. D'innombrables voyageurs sont alors venus visiter la région. Dès la fin des années 1830, les compagnies maritimes, et notamment les Messageries françaises et le Lloyd autrichien, ont sillonné la Méditerranée; les agences Cook, en Angleterre, et Joanne, en France, ont ouvert des circuits réguliers; les éditeurs ont publié de nombreux guides de tourisme; et d'innombrables écrivains, érudits et journalistes ont publié des récits de leurs voyages dans tous ces pays (151, 10; 167,261). Ce courant d'intérêt a suscité un axe de voyages qui a puissamment influé sur le développement de la culture européenne du XIXe siècle et instauré, notamment, un itinéraire, dénommé «grand circuit», dont Constantinople, Alexandrie et Le Caire ont constitué les principales étapes. C'est que ces villes étaient, tout d'abord, les principaux centres politiques et commerciaux, ainsi que les grands nœuds de communication de la région. Les premiers bateaux à vapeur sont arrivés à Constantinople et à Alexandrie à partir de 1830 et les premiers grands réseaux de chemins de fer se sont développés autour de ces mêmes villes entre 1850 et 1880. Les conditions d'accueil y étaient particulièrement favorables; le climat y était relativement doux et les autorités

turques veillaient tout particulièrement à l'entretien de Constantinople et des deux villes par lesquelles passait le commerce vers l'Extrême-Orient. Leurs lieux de promenade et de distraction, enfin, et notamment les bazars, les souks, les hammams et les maisons de plaisir, étaient intemationalement renommés. Jérusalem, à tous ces points de vue, avait, inversement, une très mauvaise réputation. Au plan politique, le pouvoir turc assurait sa mainmise sur la région à partir de Damas et d'Acre, où résidait son représentant en Palestine, et se contentait d'y éviter les conflits entre les membres des diverses religions et d'y lever des impôts. La montée à partir de Jaffa était difficile et les voyageurs devaient verser de nombreux droits de passage aux représentants des autorités turques et locales et aux voleurs de grand chemin. La première diligence n'a été mise en service qu'en 1869 et la première ligne de chemin de fer qu'en 1892. Les conditions d'accueil y étaient lamentables: les ordres religieux ont été longtemps les seuls à offrir de très austères logements aux visiteurs; et de petits hôtels ne se sont ouverts qu'au milieu du siècle. L'hygiène, enfin, y était déplorable et le choléra et la malaria y étaient quasiment endémiques. C'est pourquoi les voyageurs qui se rendaient en Orient se contentaient, en général, de longer la côte de Jaffa à Acre et n'opéraient qu'un bref «crochet» vers la montagne pour visiter cette ville que les guides qualifiaient de «Damnée» (167,265). C'est ainsi que le nombre des voyageurs et des écrivains qui sont venus à Jérusalem a été minime, en définitive, par rapport à l'ensemble de ceux qui ont visité, tout au long du siècle, les autres pays de la Méditerranée. TI s'est agi, d'abord, de quatre Français, dont les deux premiers ont initié cette mode du Voyage en Orient; puis d'un Russe, de trois Anglais et de deux Américains.
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Chateaubriand a séjourné à Jérusalem du 4 au 12 octobre 1806, en passant deux jours à Bethlehem et aux alentours du Jourdain, et il a ramené de ce voyage son Itinéraire de Paris à Jérusalem et de Jérusalem à Paris (1811). Lamartine est arrivé devant Jérusalem le 18 octobre 1832 alors que la peste y sévissait et il n'a donc pu y entrer que le 20. TIY est resté jusqu'au 22, puis s'est de nouveau promené dans la région et s'en est éloigné aux environs du 29. TI a rapporté de ce voyage le récit intitulé Voyage en Orient (1835), dont le modèle s'est imposé aux auteurs suivants. Flaubert a séjourné à Jérusalem du 9 au 23 août 1850 et il a évoqué cette visite dans sa Correspondance, dans ses Carnets (1880-1910) et dans ses Notes de voyages en Orient (1910). Pierre Loti a séjourné à Jérusalem du 29 mars au 17 avril 1895 et a en a ramené un ouvrage intitulé Jérusalem (1895). Nous leur ajouterons Nerval qui s'était proposé de se rendre à Jérusalem durant la période de Pâques 1843 et qui a effectivement visité l'Egypte, le Liban et la Turquie durant cette année; mais il n'a pu se rendre en Palestine en raison d'une autre épidémie de peste et a dû se contenter de faire escale, au début du mois de mai, au large de Jaffa et de Césarée. TI a cependant transposé le projet de sa visite à Jérusalem dans une partie de l'œuvre qu'il a intitulée, à son tour, Voyage en Orient (1851) et dans laquelle il a évoqué la visite de la reine de Saba au roi Salomon. William Makepeace Thackeray, l'auteur de La Foire aux Vanités (1847-1848), a séjourné à Jérusalem du 3 au Il octobre 1844, dont un jour à Bethlehem, et en a ramené un récit intitulé Notes sur un voyage de Cornhill au Caire (1846). Nous lui ajouterons deux auteurs anglais mineurs au plan littéraire, mais qui ont atteint la renommée dans d'autres domaines et dont les écrits nous permettront de mettre en valeur la dimension, d'une part, politique et, de l'autre,
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picturale, de la vision de Jérusalem: Benjamin Disraeli, Lord Beaconsfield, romancier à ses heures, a séjourné à Jérusalem durant la deuxième semaine de mars 1831 et il a évoqué ce séjour dans sa correspondance et dans des romans autobiographiques; et Edward Lear, un peintre et dessinateur qui s'est rendu célèbre en écrivant une oeuvre inclassable et tout particulièrement appréciée des lecteurs anglais: Le Livre du non-sens (1846; etc., etc...), s'est rendu à Jérusalem à plusieurs reprises (1849, 1858, 1860 et 1867) et a évoqué ses séjours dans sa correspondance. Nicolas Vassilievitch Gogol, l'auteur du Révizor (1836) et des Ames mortes (1842), a effectué un séjour à Jérusalem en février-mars 1848 et l'a évoqué dans sa correspondance. Herman Melville, l'auteur de Moby Dick (1851), a séjourné à Jérusalem du 7 au 17 ou au 18 janvier 1857 et en a ramené des notes de voyage, le Journal d'une visite en Europe et au Levant (1857) et un vaste poème narratif: Clarel- Un Poème et Pélerinage en Terre Sainte (1876) ; et Mark Twain ( Samuel Langhorne Clemens, dit), a séjourné à Jérusalem du 7 au 18 janvier 1867 et en a rapporté Les Innocents à l'étranger ou le Voyage du Nouveau Pèlerin: sorte de Récit de la Croisière du Paquebot QUAKER CITY en Europe et en Terre Sainte (1868). Ces écrivains peuvent être reliés par un certain nombre de critères. TIsétaient issus, tout d'abord, de pays qui occupaient une place prépondérante dans la vie économique, politique, diplomatique et culturelle internationale. Certains d'entre eux et, notamment, Chateaubriand (Ambassadeur dans plusieurs capitales et Ministre des Affaires étrangères en 1822), Lamartine (Ministre des Affaires étrangères et Chef du Gouvernement de facto de la Seconde République de 1848) et Disraeli (Premier Ministre de la reine Victoria en 1868 et en 1874-1880), ont occupé d'importantes fonctions
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politiques. Chateaubriand, Lamartine, Gogol et Twain ont joué un rôle capital dans l'évolution des idées de leur pays et leurs contemporains et leurs exégètes ont pu les qualifier, tour à tour, de «prophètes», de «messies», de «mythes», d' «icônes nationales» et de «héros culturels». La plupart d'entre eux ont marqué des tournants dans l'évolution de leurs littératures respectives. Chateaubriand, Nerval et Loti ont initié, tour à tour, le préromantisme, le romantisme, le symbolisme et l' «impressionnisme» littéraire; Gogol a inauguré le réalisme russe; Thackeray a enrichi le réalisme anglais; et Melville et Twain, enfin, ont fondé, avec Walt Whitman, la jeune littérature américaine. La plupart d'entre eux, enfin, se sont connus ou ont fréquenté les mêmes milieux. Chateaubriand a vécu en Amérique, puis à Londres, en tant qu'Ambassadeur, et son récit de voyage a été traduit en anglais et lu de près, notamment, par Thackeray et par Melville. Lamartine a vécu à Londres et y a fréquenté le milieu proche de Disraeli; Disraeli lui a rendu visite à Paris; et son récit de voyage a été traduit et réédité en anglais (1835,1837 et 1841). Thackeray et Gogol ont fréquenté à Paris les mêmes cercles littéraires que Flaubert. Le récit de Thackeray a été publié aux Etats-Unis (1852). Melville a rencontré Thackeray à Duyckinck, en Angleterre, durant l'hiver 1855-1856, avant de poursuivre sa route vers la France et l'Orient; et il a également lu Tancrède de Disraeli (153, XXXill). Et Twain, enfin, a lu les récits des écrivains français, de Thackeray et de Melville.

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L'enthousiasme

du départ

Les raisons apparentes de cette visite

Ces écrivains ont accordé une extrême importance à cette visite. Chateaubriand s'en est félicité: «J'ai toujours rêvé le pèlerinage de Jérusalem, et j'ai fini par l'accomplir.» (34; 1, 2, 197). Lamartine s'est exclamé: «Si je puis amasser seulement cent louis, j'irai en Grèce et à Jérusalem avec un bourdon [de pèlerin] et un sac et mangeant du pain.» (64,321) ; «[...] cette expédition [a été] l'une des plus grandes aventures de sa vie.» (64, note 322). Flaubert a évoqué ce voyage dès 1847 et a joyeusement annoncé son départ à ses proches et à ses amis (77, I, 504). Loti avait écrit dix-huit ans avant son départ: «Je pense aller bientôt à Jérusalem [...]» (96, Il ; Ibid., 341). Gogol a commencé à caresser ce projet en 1837, l'année où il a traversé la crise majeure de sa vie et il l'a longuement évoqué dans sa correspondance. Thackeray a songé à entreprendre ce voyage dès 1835 et c'est en 1844 «qu'[il] a pu réaliser son rêve.» (137, XXX). Lear a exprimé son enthousiasme dans plusieurs lettres (146,165, 208). Melville s'est écrié lors d'un précédent voyage en Europe, en 1849: «Imaginez donc Jérusalem et les Pyramides [...].» (167, 9-10, 263). Et Twain a été tout fier de se lancer dans cette aventure (179, 7). Quelles sont donc les raisons qui les ont poussés à concevoir le projet de cette visite? Ils ne l'ont pas envisagée, tout d'abord, comme un pèlerinage religieux. Aucun d'entre eux, à l'exception, peutêtre, de Gogol, qui croyait autant au Diable qu'à Dieu, n'était

croyant. Chateaubriand a remarqué: «Je serai peut-être le dernier Français sorti de mon pays pour voyager en TerreSainte, avec les idées, le but et les sentiments d'un ancien pèlerin.» (29, Il). C'est qu'il savait fort bien que la Philosophie des Lumières avait quasiment interrompu cette tradition: «Lorsqu'en 1806 j'entrepris le voyage d'outre-mer, Jérusalem était presque oubliée; un siècle anti-religieux avait perdu mémoire du berceau de la religion: comme il n'y avait plus de chevaliers, il semblait qu'il n'y ait plus de Palestine.» (29, 28). Il avait lui-même développé une conception du christianisme qui se fondait plutôt sur des principes idéologiques et esthétiques que sur la foi et sur le culte: «Ce n'était qu'un pèlerin du Parnasse», a dit de lui, ironiquement, Lamartine (59,28 ;41,123). Lamartine avait perdu la foi depuis son adolescence et venait d'adhérer au «christianisme social» de Lamennais, qui tendait à s'écarter de la Papauté et de l'Eglise; et le Vatican mettra son Voyage en Orient et une autre de ses oeuvres à l'index. Nerval n'a eu qu'un «Dieu», Napoléon, et qu'une «religion», l'ésotérisme. Dans ses accès de folie, il a parfois donné l'impression de se prendre pour un «prophète», mais il a tout de suite précisé: «[...] je vois Dieu, - sans croire que Dieu me regarde. Qu'on m'appelle athée si l'on veut.» (67, I, 22-23). Flaubert a exécré la religion et a couvert l'Eglise et les prêtres de sarcasmes. Loti, dont le père avait dû se convertir au protestantisme pour être accepté par sa belle-famille, était lui-même devenu athée. «Je pense aller bientôt à Jérusalem», a-t-il écrit à sa mère, «[...] Il me faudrait, pour entrer dans ce lieu [...] retrouver mon âme

d'autrefois et les croyances d'enfant... Je ne les ai plus... »
(97, 341). Gogol, au moment de son départ, a écrit au père Mathieu Konstantinovsky, son maître à penser: «(Il) me semble (...) que je n'ai pas de religion. Je ne reconnais le Christ que parce que ma raison et non ma religion m'y

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pousse... Je ne fais que souhaiter de croire [...]» (119, 134). Thackeray, protestant intransigeant, n'a cessé de dénoncer l'idolâtrie, le fétichisme et le mercantilisme de l'Eglise catholique. Lear semble avoir estimé que la foi constituait, elle aussi, un «non-sens». Disraeli sera le seul à raconter, sans doute pour plaire à son père, juif converti, et à la «high society» londonienne, qu'il a éperdument sangloté devant le Saint-Sépulcre. Melville, tiraillé entre les diverses églises et sectes américaines, a été gagné par le scepticisme (164, 308). Twain, enfin, a été un vrai mécréant. C'est donc par antiphrase que Melville a intitulé Clarel: Un Poème et Pèlerinage en Terre Sainte; et Twain son récit: Les Innocents à l'étranger ou le Voyage du Nouveau Pèlerin. lis n'ont pas été poussés, non plus, par le simple désir de connaître la ville. Chateaubriand s'est présenté comme l'héritier des voyageurs érudits du XVnr siècle (29, 20). Or, il n'a cessé de trahir cette ambition dans ses divers récits de voyage et bien des renseignements qu'il a donnés sur son séjour à Jérusalem se sont avérés faux. TIs'en est platement excusé: «Un moment suffit au peintre de paysage pour crayonner un arbre, prendre une vue, dessiner une ruine; mais des années entières sont trop courtes pour étudier les mœurs des hommes, et pour approfondir les sciences et les arts.» (Ibid., 374). Lamartine a retenu la leçon et avoué, d'emblée, qu'il n'y avait dans son récit «ni science, ni histoire, ni géographie, ni mœurs [...].» (56, 3-4). Leurs successeurs ont estimé que leurs lecteurs devaient être suffisamment renseignés, à cet égard, par les travaux des géographes, des historiens des religions et des philologues et par les guides et des récits de voyages qui ne cessaient de paraître. Thackeray et Melville se sont surtout documentés à leur retour, pour écrire leur livre. Et Twain a prié ses lecteurs de ne pas le chicaner au plan de l'érudition: «Ce livre est le récit d'un
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voyage de plaisance», a-t-il précisé, et non «le récit d'une solennelle expédition scientifique» (179, 5). Quoi qu'il en soit, la visite de la ville, à cette époque, ne prenait guère de temps: «A pied et en suivant l'enceinte des murs», a souligné Chateaubriand, «il faut à peine une heure pour [en] faire le tour [u.]» (29, 339). Et Twain a repris cette remarque un demi-siècle plus tard: «Un marcheur rapide pourrait sortir des murs de Jérusalem et faire le tour complet de la ville en une heure.» (179, 297) ; et de s'étonner: «[u.] je ne pouvais concevoir qu'un pays aussi petit ait une histoire aussi grande.»( 179, 214). Ces écrivains n'ont pas songé, non plus, à effectuer un voyage d'agrément. TIs'agissait là, en réalité, d'une véritable expédition qui est longtemps restée très coûteuse et très incommode et qui a perdu de son attrait lorsqu'elle s'est popularisée. «A Marseille», remarque Flaubert, «un voyage en Orient est si peu de choses que le moindre décrotteur vous parle de Jérusalem, du Caire et de Persépolis comme de rien du tout.» (77, TI, 521). Ce sont les entrepreneurs anglais et américains qui ont inauguré le «tourisme industriel» et qui ont cherché à le promouvoir en demandant à des personnalités connues de conduire certains de leurs groupes: c'est ainsi que Thackeray a été engagé par la «Compagnie Péninsulaire et Orientale» (138, 587) et Twain par son journal, le Daily Alta California de San Francisco, et par une congrégation religieuse de New York. Le premier n'y a vu que l'occasion de gagner un peu d'argent; et le second s'est d'abord enthousiasmé à l'idée de partir avec «le premier groupe de loisirs organisés jamais réuni pour accomplir un voyage transatlantique» (194, 39), mais il s'est rapidement lassé de son rôle. Melville a également fréquenté le milieu des auteurs de récits de voyage et de guides de tourisme qui avaient acquis une grande notoriété aux Etats-Unis (167,
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262) ; mais il est finalement parti tout seul et en se contentant de la modeste aide financière de son beau-père. A cette forme générale de tourisme s'est rattachée une variante promise à un grand avenir: le «tourisme sexuel». La plupart de ces écrivains, en effet, sont partis pour se dégager du carcan de leur famille et pour rechercher des aventures amoureuses. Chateaubriand entretenait à Paris sa femme légitime et de nombreuses maîtresses et c'est pour rejoindre une nouvelle conquête à Grenade qu'il a peut-être utilisé, comme il l'avait déjà fait, ce prétexte d'un pèlerinage. TI a lui-même avoué: «Une seule pensée m'absorbait, je comptais avec impatience les moments. Au bord de mon navire, les regards attachés sur l'étoile du soir, je lui demandais des vents pour cingler plus vite, de la gloire pour me faire aimer.» (Ibid, 22). Lamartine avait fait de nombreuses conquêtes lors de ses précédents voyages, mais il était accompagné, cette fois, par sa femme et par sa fille malade et il allait devoir se contenter d'apprécier à distance de «charmantes silhouettes féminines». (64, 33). Flaubert sera le seul à indiquer la présence de prostituées à Jérusalem: «Non loin de nous, dans un enclos, près du Jardin des Oliviers, deux capucins «se distrayaient» en compagnie de deux très belles personnes dont on voyait à nu les seins blancs.» (75, 612). Dans la réalité, il sera condamné à l'abstinence: «L'amour est comme un besoin de pisser», philosophera-t-il. «Qu'on l'épanche dans un vase d'or ou dans un pot d'argile, il faut que ça sorte. Le hasard seul nous procure les récipients. Moi, je deviens cochon. Depuis Jérusalem, je me calme un peu cependant.» (77, I, 680-681). Thackeray soulignera que la Ville Sainte a effectivement été un lieu de stupre, mais dans un passé depuis longtemps révolu. Gogol n'a jamais été un coureur de jupons: «Aucun des héros de Gogol ne pourrait aller très loin avec les

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femmes.»(123, note 158). Melville n'était pas non plus du genre à «folâtrer». Et Twain a éprouvé toute sa vie une profonde «peur du sexe» (205, 74). Le Voyage en Orient a parfois pris, enfin, la forme d'une cure de santé. Les médecins, en effet, conseillaient à ceux de leurs patients qui étaient atteints de maladies de poitrine ou de maladies nerveuses de se rendre dans l'un pays du bassin méditerranéen. lis ne recommandaient, cependant, ni la Palestine, qui était infestée par les maladies endémiques, ni l'Egypte ou Constantinople, où sévissaient les maladies vénériennes; mais des régions plus tempérées ou moins corrompues par le tourisme: le Liban et la Tunisie. C'est ainsi que Lamartine et sa femme ont emmené leur fille poitrinaire au Liban. Flaubert a demandé à son père et à son oncle, tous deux médecins, de convaincre sa mère que ce voyage améliorerait sa santé: il était épileptique et il avait contracté une première syphilis durant ses études à Paris. Personne ne pouvait considérer Jérusalem, en tout cas, comme un lieu de cure. L'idée a amusé Disraeli: le héros de l'un de ses romans «vient toujours à Jérusalem lorsqu'il est souffrant [...]», car «c'est le seul air qui puisse le guérir [...]»; «s'il ne peut pas être guéri [...], du moins pourra-t-il se faire enterrer dans la Vallée de Josaphat.» (128, 477). La plupart de ces écrivains, cependant, ont souffert de maladies psychosomatiques et c'est peut-être pour apaiser leurs souffrances qu'ils sont allés à Jérusalem. Nerval était atteint d'un dédoublement de la personnalité et avait écrit à Alexandre Weill: «Moi, je descends de Napoléon [...] je suis fils de Joseph, frère de l'empereur» (71, 47) ; et encore: «Je dois passer ici pour un prophète, avec mon langage parfois mystique et mes fréquentes distractions.» (68, I, 22-23). C'est pour l'amener à confronter ses hallucinations à la réalité que le Docteur Blanche l'a envoyé en Orient et à Jérusalem.
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Gogol s'était voué à une vie d'ascète, se privait de nourriture, souffrait de maux d'estomac, du froid, de fièvre et de névralgies et était terrorisé par des apparitions. Disraeli était sujet à des accès de névralgies, de léthargie, d'épuisement physique et de dépression. Thackeray était en proie à une angoisse et à une mélancolie pathologiques. Lear était accablé par des névralgies, des maux d'estomac, des rhumatismes, des hallucinations, des troubles oculaires et des accès de mélancolie. Melville souffrait de rhumatismes, de sciatique, de troubles oculaires et de dépression. Twain, enfin, était assailli par des angoisses, des phobies et des dépressions, ainsi que par la peur de fantômes et la hantise de la mort. TIest curieux de constater, à ce propos, que le père de Disraeli, Isaac d'Israeli, amateur de littérature à ses heures, a publié dans un recueil d'essais, Les Calamités et Querelles d'Auteurs (1853), que Byron a admiré et que Melville a lu de près, une étude intitulée «Les Maladies d'Auteurs» dans laquelle il a affirmé que ce genre de maladies atteignait notamment les écrivains. Or, Flaubert, Lear, Gogol et un membre de la proche famille de Twain ont été atteints par une maladie qui pouvait être symboliquement reliée à Jérusalem: l'épilepsie, autrement dit le «haut mal» ou le «mal divin», qu'Ambroise Paré avait jadis qualifiée de «mal saint-Jean» en l'assimilant à la décapitation de saint Jean-Baptiste. Le Docteur Eugène Bleuler la décrivait à nouveau en des termes qui semblaient prédisposer ces malades à voyager, à avoir des visions... et à écrire: les attaques sont annoncées par une «distorsion de la vision» suivie d'un «crépuscule» (149, 54); «(à) cause de leurs humeurs, les épileptiques ne peuvent rester nulle part en permanence: beaucoup deviennent des vagabonds.» (Ibid., 55); «(a)utrefois, du fait de leur apparent contact avec un autre monde étrange, les épileptiques comptaient souvent
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parmi les devins et les prêtres; ils exorcisaient les démons, faisaient des déclarations sibyllines, et lançaient des encriers aux diables» (Ibid, 58). Flaubert a corroboré ce diagnostic dans une lettre où il a décrit ses propres troubles à Hippolyte Taine: «Chaque attaque était comme une hémorragie de l'innervation. C'était des pertes séminales de la faculté pittoresque du cerveau, cent mille images sautant à la fois, en feux d'artifice; et elles étaient suivies par des «hallucinations» qui se propageaient à travers une «vapeur lumineuse». Et il a assimilé ces phénomènes à la vision artistique (84, 129), tout en lisant des «études psychomédicales» portant, notamment, sur des cas d'hystérie et d'aliénation mentale.» (77, ill, 16-17). Twain s'attachera plus tard au travaux de la Société londonienne de Recherche Psychique (205, 59), qui ont suscité l'intérêt, notamment, de William James, de Pierre Janet et du Docteur Charcot. Ces troubles semblent donc avoir prédisposé ces écrivains à percevoir avec une particulière acuité }'«ombre» et le «mirage» de Jérusalem; mais ce n'est évidemment pas pour s'en guérir qu'ils ont conçu le projet de cette visite.

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Alors pourquoi ces écrivains sont-ils partis
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que diable!

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à Jérusalem?

Chacun d'eux venait de sombrer dans une grave crise qui s'était manifestée aux plans les plus divers et dont ces divers maux n'ont constitué que les expressions les plus exacerbées. TIssemblent donc avoir décidé de partir à Jérusalem pour y faire le point de leur existence en s'interrogeant sur les fondements de la famille, de la société et de la morale chrétienne et pour se convaincre de leur échec en observant cette ville où les Prophètes avaient déjà dénoncé la «vanité» des Rois et de l' Histoire et où la «Sainte Famille» s'était défaite. Chateaubriand traversait alors la plus triste période de sa vie. TIs'était éloigné de Napoléon et celui-ci l'avait fait chasser de son domicile et avait censuré ses écrits; sa sœur Lucile, qu'il avait aimée d'un amour passionné, venait de mourir; il n'était pas heureux en ménage et sa femme avait récemment perdu un enfant (30, I, 124). Lamartine venait d'être battu à des élections où il s'était présenté sous une étiquette libérale; sa situation financière n'était guère brillante et il envisageait de créer une colonie agricole en Algérie ou au Proche-Orient; et sa fille, enfin, était tombée gravement malade. Nerval avait récemment perdu les deux femmes qu'il avait passionnément aimées, Sophie Dawes et l'actrice Jenny Colon; et il venait de subir son premier accès de démence et d'être interné dans la clinique du Docteur Blanche. Flaubert avait terminé des études de Droit, mais refusait de prendre un métier; son père et sa soeur étaient morts en peu de temps et son beau-frère était devenu fou; il entretenait des relations très intimes avec l'un de ses amis et avec la sœur de celui-ci, qui s'était mariée et avait donné