//img.uscri.be/pth/df3fd3035eac1052926ae22dc3114e7557329820
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 13,88 €

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Jeunes en politique

183 pages
Toutes les révolutions, de 1789 à 1848, et toutes les fièvres hexagonales, de la Commune à mai 1968, ont reflété le malaise et les espoirs des nouvelles générations. Ce numéro s'interroge sur la difficile intégration des jeunes dans le champ politique, de la Restauration à nos jours. Il étudie leurs motivations et les formes de leur engagement lors de crises telles que l'Affaire Dreyfus ou la Guerre d'Algérie. Enfin, il donne la parole à deux figures emblématiques de la jeunesse en politique : Clémentine Autain et François Baroin.
Voir plus Voir moins

Parlement[s]
Revue d'histoire politique
Revue publiée par le Comité d'histoire parlementaire et politique et les Éditions Pepper/L'Harmattan trois fois par an. Créée en 2003 sous le titre Par/eJJlent(s)) Histoire etpolitique, la revue change de sous-titre en 2007 pour affirmer sa vocation à couvrir tous les domaines de l'histoire politique, sous la plume de chercheurs confirmés et de jeunes doctorants. Chaque numéro est constitué de trois moments: la partie [Recherche] regroupe des articles soumis à un comité de lecture, la partie [Sources] est le lieu de publication de sources orales ou écrites éclairant le dossier thématique, la séquence [Lectures] présente les compte-rendus d'ouvrages. Directeur de la rédaction Jean Garrigues Rédactrice en chef Noëlline Castagnez Rédacteur en chef adjoint Alexandre Borrell Secrétaire de rédaction Alexandre Niess Comité de rédaction Éric Anceau, Marie Aynié, Frédéric Attal, Walter Baclier, Christophe Bellon, Noëlle Dauphin, Frédéric Fogacci, Sabine Jansen, Anne-Laure Ollivier, Olivier Rouquan, Renaud Tauzin, Olivier Tort, Ludivine Vanthournout, Aurélie Verhoeven. Directeur de la publication Denis Pryen Développement Sonny Perseil
En couverture: Première page de l'hebdomadaire bonapartiste et antirépublicain La Jeune Garde du 15 février 1880 (auteur inconnu). Le dessin, intitulé «les révoltes des lycéens », porte un commentaire moquant « les premiers fruits d'une éducation laïque et républicaine! ». Collection Guillaume Doizy, http://www.caricaturesetcaricature.com.

Éditions

Pepper - L'Harmattan

cg L'HARMATTAN,

2008

5-7, rue de l'École-Polytechnique;

75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan@wanadoo.fi harmattan 1@wanadoo.fi

ISBN: 978-2-296-04892-8 EAN : 9782296048928

Jeunes
Éditorial de Jean Garrigues

en politique
5

[Recherche]
Olivier Tort Droite et jeunesse sous la Restauration (1814-1830) : des termes antinomiques? Marie Aynié « Où allez-vous jeunes gens? » Zola et la jeunesse dreyfusarde Ludivine Bantigny Jeunesse et engagement pendant la guerre d'Algérie Fabien Conord Le parti pour enjeu: les jeunes générations de la SFIO dans les années 1960 François Audigier La présidentielle de 1974 : les jeunes gaullistes de l'UJP victimes de la realpolitik? Giovanni Orsina Étudiants et politique en Italie (1945-1968)

9 25 39 55 69 85

[Sources]
Un jeune adolescent gagné par la fièvre politique: souvenirs de jeunesse du comte de Falloux, présentés par Olivier Tort Une jeunesse impatiente et ambitieuse: Jacques Ducreux au congrès radical de Nice (septembre 1947), présenté par Frédéric Fogacci Entretien avec Clémentine Autain, réalisé par Marie Aynié et Anne-Laure Ollivier Entretien avec François Baroin, réalisé par Alexandre Niess

107

111 115 135

[Lectures]

146 164

[Résumés / Abstracts] [Les activités du CHPP]
Candidatures au Prix Jean-Zay / CHPP 2007, programme du séminaire « L'histoire politique en renouveau », séances 2007-2008.

172

Éditorial
La mode est au jeunisme. Il faut parler jeune, s'habiller jeune, penser jeune... et rajeunir la politique. Conservateur du passé, vigie du long terme, l'historien regarde avec un peu d'atTIusement cette énième manifestation d'un phénomène récurrent et cyclique, qui reflète tout simplement le passage des générations. Faut-il pour autant en nier l'importance? Faut-il oublier que la Grande Révolution de 1789 fut celie des jeunes « gens à talents », que la jeunesse des écoles fut en pointe lors des révolutions parisiennes de 1830 et 1848, et que nos fièvres hexagonales, de la Commune de Paris à la révolte de Mai 68, ont bien souvent reflété le malaise et les illusions des nouvelles générations? Peut-on contester par ailleurs que la caste politique leur a été particulièrement fermée dans notre vieille démocratie républicaine et qu'il leur a fallu, à toutes les époques, investir par la force l'espace du politique et plus encore le champ clos de la vie politique? Tout cela appelle réflexions et recherches, notamment sur les formes et les motivations de l'engagement, mais aussi sur le rôle spécifique des jeunes dans l'espace politique, sur leur capacité de reproduction ou de renouvellement des valeurs, des enjeux et des structures, ou encore sur l'attitude des aînés face à la jeunesse. Des historiens, tels Jean-Claude Caron pour le XIXe siècle ou Gilles Le Béguec pour le XX\ ont porté depuis longtemps leur attention sur ces questions. Des politistes, tels Pascal Perrineau ou Anne Muxel, les ont beaucoup étudiées. Pour ce numéro spécial de Parlement(s),nous avons choisi d'en souligner la récurrence, depuis les droites de la Restauration (Olivier Tort) jusqu'à la période actuelle, en interviewant Clémentine Autain et François Baroin, deux incarnations emblématiques de la jeunesse en politique. Mais nous avons aussi souhaité mettre l'accent sur les périodes de crise, l'affaire Dreyfus (Marie Aynié), la guerre d'Algérie (Ludivine Bantigny) ou de refondation à gauche (Fabien Canard et Frédéric Fogacci) comme à droite (François Audigier), périodes particulièrement propices à l'expression spécifique de la jeunesse. Enfin, il nous a paru indispensable de compléter ces réflexions franco-françaises par un regard sur l'étranger, celui de l'Italie (Giovanni Orsina). Ce ne sont bien sûr que des sillons épars dans un champ d'études immense à défricher. Mais ils nous fournissent des réponses stimulantes, parfois inattendues (Olivier Tort), aux interrogations majeures suscitées par une aussi vaste thématique. Nul doute que d'autres les reprendront au vol. Jean Garrigues

5

Olivier Tort - Droite et jeunesse sous la Restauration (1814-1830) : des termes antinomiques? Marie Aynié - « Où allez-vous la jeunesse dreyfusarde Ludivine Bantigny la guerre d'Algérie jeunes gens? » Zola et

9

25

- Jeunesse

et engagement

pendant

39

Fabien Conord - Le parti pour enjeu: les jeunes générations de la SFIO dans les années 1960 François Audigier - La présidentielle de 1974 : les jeunes gaullistes de PUJP victimes de la realpolitik? Giovanni Orsina - Étudiants Italie (1945 -1968) et politique en

55

69

85

7

Droite et jeunesse sous la Restauration (1814-1830) : des termes antinomiques?
Olivier Tort
Pensionnaire de la fondation Thiers olivier. tort@wanadoo.fr
Écrivant dans le contexte des troubles consécutifs au projet de Contrat Première Embauche, le journaliste Claude Askolovitch rappelait récemment dans un article du Nouvel Observateur les multiples crises entre la droite et les étudiants depuis vingt ans, et se montrait dès lors enclin à présenter « la jeunesse» comme une « maladie chronique de la droite »1. En se reportant à l'horizon lointain de la

I Claude Askolovitch, « La jeunesse, maladie Chronique de la droite »,Nouvel Observateur, n02157, 15 Inars 2006, pp.59-60.

9

Restauration (1814-1830), on trouve en apparence une préfiguration éclatante de ce sombre diagnostic, que souligne l'historiographie libérale et la thèse de Jean-Claude Caron sur « la jeunesse des écoles »)2. n effet, E à cette époque, une masse d'étudiants politisés n'a pas hésité à défier le pouvoir royaliste par des troubles récurrents à l'ordre public. En 1820, de violentes manifestations de rue ont été organisées contre un projet de réforme électorale souhaitée par la droite, et les heurts avec les forces de l'ordre ont abouti à la mort d'un étudiant, immédiatement promu en martyr par l'opposition libérale. Dix ans plus tard, les jeunes artistes en vogue semblent à leur tour massivement gagnés par cet état d'esprit hostile, ainsi que l'atteste avec force la première représentation d' Hernani de Hugo. Alors que le corps électoral dans son ensemble est assimilé à une vaste gérontocratie par certains pamphlétaires, la droite royaliste auraitelle été rendue étrangère aux intérêts et aux perspectives de la jeunesse par l'âge particulièrement avancé de ses représentants? À l'inverse, «les jeunes» de cette époque, ceux de l'élite cultivée urbaine en particulier, ont-ils été d'emblée aussi unanimement hostiles à la droite que le laisseraient supposer les quelques événements marquants qui viennent d'être rapportés? Persuadées d'incarner par principe le progrès et l'avenir du pays, les gauches s'identifient volontiers à la jeunesse, sans voir toujours vieillir leurs porte-parole familiers; sous la Restauration, les libéraux succombent plus que jamais à cette propension psychologique, et s'attirent plus d'une fois, de ce fait, les sarcasmes ironiques de leurs adversaires royalistes, prompts à dénoncer l'écart entre ce discours et une réalité démographique en décalage. C'est ainsi que le 14 août 1829, la Quotidienne, l'un des principaux organes de presse de la droite, persifle les libéraux français en ces termes: «Aujourd'hui que le plus jeune d'entre eux a passé la soixantaine, ils se font appeler "la Jeune France". »3 Point n'est besoin de souligner le caractère évidemment polémique de cette imputation, qui occulte les efforts de rajeunissement relatif opérés par la gauche à la fin des années 1820, dans les champs parlementaire et journalistique. Mais doit-on interpréter cette ironie royaliste comme l'expression d'un complexe d'infériorité objectivement fondé, ou au contraire comme la conséquence d'un agacement légitime? En d'autres

2 Jean-Claude Caron, Générations rOl1Jantiques, étudiants de Paris et leQuartier Latin, Paris, les Armand Colin, 1991, 435 p., d'après La jeunesse des écoles à Paris 1815-1848: étude statistique, sociale et politique, thèse de doctorat en histoire, université Paris l PanthéonSorbonne, 1989, 4 vol. 3 La Quotidienne, 24 aoÙt 1829, article « la Jeune France ».

10

termes, les représentants de la droite politique et médiatique, notamment les plus actifs et les plus influents, étaient-ils sous la Restauration vraiment moins jeunes que leurs adversaires? Débutons l'analyse par une courte réflexion liminaire sur la polysémie usuelle du terme de jeunesse. Lorsqu'un responsable politique évoque « la jeunesse» du pays, il renvoie à une réalité dont il est toujours séparé par une, sinon par deux ou trois générations: «les jeunes» constituent une réalité forcément extérieure au monde politique. Notons d'ailleurs que les jeunes en question emploient pour eux-mêmes ces termes avec des acceptions souvent plus étroites encore: du point de vue d'un lycéen de quinze ans, on est déjà hais d'âge à trente. En revanche, un acteur politique apparaît facilement à l'opinion comme «un jeune ministre» ou comme «un jeune député» dès lors qu'il a moins de cinquante ans, eu égard à la moyenne d'âge ordinaire du milieu parlementaire - encore ce seuil apparaît-il bien sévèrement exclusif pour maintes Chambres hautes. Cette conception du « jeune» acteur politique, nettement plus extensive que la précédente, ne doit être négligée ni comme réalité concrète, ni comme instrument de propagande partisane. On se renfermera dans la conception étroite et classique de l'expression dans la première partie, consacrée à la visibilité d'une jeunesse de droite au sein des institutions scolaires, des chahuts urbains ou des manifestations de rue. La deuxième partie fera un usage médian du terme, en recherchant l'éventuel engagement droitier de jeunes actifs au sein des milieux culturels et médiatiques. Enfin, une acception plus extensive de la « jeunesse» prévaudra dans la troisième partie de notre propos, consacrée à des réflexions d'ordre démographique sur le milieu politique de l'époque. Jeunes collégiens, jeunes manifestants... et de droite étudiants, jeunes

La visibilité politique de la jeunesse se situe traditionnellement du côté de la contestation libertaire; la Restauration ne fait pas exception à la règle, comme on le soulignait en introduction. Pour significative que soit toute cette agitation, est-ce à dire pour autant que la jeunesse urbaine et cultivée du pays ait été unanimement libérale? En début de période, de bruyantes manifestations à interpréter avec précaution. D'abord, en un premier indice, il convient de constater que les premières manifestations de rue de la Restauration, du

Il

31 mars 1814 au matin jusqu'aux jours suivants, sont composées de royalistes « purs» plutôt jeunes, qui tentent, au moment de l'arrivée des étrangers à Paris, de faire basculer l'opinion publique en faveur des Bourbons, ainsi que le rappelle Charles Lacretelle, le premier historien de la période: «Au point du jour, et plusieurs heures avant que les alliés eussent fait leur entrée dans Paris, plusieurs jeunes gens d'ancienne famille, des Montmorency, des Fitz-James, des Larochefoucauld [sic], des Choiseul, s'étaient portés sur la place où avait coulé le sang du roi martyr et le sang de leurs pères. »4Ces jeunes manifestants tentent également de pousser leur avantage en obtenant qu'une délégation soit reçue en audience par le tsar Alexandre le soir même. Pasquier note ainsi dans ses j\1éJJ2oires: J'allais me retirer lorsque nous apprîmes qu'une députation « venait de demander à être introduite chez le Czar; elle était envoyée par une assemblée de royalistes qui s'étaient réunis chez M. de Mortefontaine. Les jeunes gens qui avaient arboré les premiers, dans la matinée, les cocardes blanches, en avaient formé le noyau. »SToutefois, on objectera ici avec juste raison que ces manifestants ont une représentativité limitée. D'abord, les participants sont pour beaucoup des rejetons du faubourg Saint-Germain triés sur le volet, fort peu représentatifs d'une éventuelle «jeunesse de droite» ; même si certains des participants connus, comme Agier ou Sémallé, ne sont pas membres des familles illustres citées par Lacretelle, celles-ci forment malgré tout le gros de la troupe, composée en outre, en assez large partie, de membres parisiens de la société secrète des Chevaliers de la Foi. Enfin, la jeunesse de ces manifestants est relative, puisque, par exemple, Sosthène de La Rochefoucauld a déjà 29 ans, et Agier 34: même sur le strict plan démographique, on est loin à coup sûr d'un milieu estudiantin. Pourtant, la «jeunesse des écoles» elle-même n'apparaît pas non plus uniformément anri-royaliste. On connaît l'épisode fameux des quelque 1 200 « volontaires royaux de l'École de droit» de Paris, qui s'illustrèrent au début des Cent-Jours par des actions d'éclat6. Celles-ci ont été racontées par le menu sept ans plus tard par l'un des participants! et soulignées

4 Charles Lacretelle, Histoire de France depuis la Restauration, Paris, Delaunay, 1829-1835 (éd. orig.), vol. 1, ch. 1, p. 168. 5 Étienne Denis Pasquier, Mémoires, Paris, Plon, 1893, vol. 2, p. 266. 6 Principalement par deux adresses royalistes que ces volontaires royaux lancèrent depuis leur cantonnement militaire à Vincennes, d'abord à la duchesse d'Angoulême, puis à leurs condisciples restés à Paris; ces deux adresses sont reproduites intégralement 7 Alexandre Égron, dans Le lvloniteur UnÙJersel de Gand, 21 juin 1815, n020, p. 84. Guillemin, Le Patriotislne des lJolontaires rq)laux de l'École de Droit, Paris, Adrien p.

1822, XVI-240

12

ensuite par les autorités publiques et les historiens. Non sans lyrisme, Lamartine relève que « les jeunes gens des grandes écoles, qui apportent à Paris et qui manifestent dans les crises les vrais symptômes de l'opinion de leurs familles et de leurs contrées, ordinairement entraînés les premiers vers les nouveautés, s'étaient levés d'eux-mêmes contre l'attentat de l'ennemi de toute liberté [Napoléon]. Ils s'étaient formés, en

bataillons actifs et intrépides de volontaires, pour couvrir Paris. »8 Dans
la 5 elÎzaineSainte, Louis Aragon mentionne cet engagement juvénile, en imaginant l'agacement qu'il devait produire chez les vieux briscards de la Grande Armée napoléonienne: « Et vers la Seine, les étudiants dans leur habit à la Henri IV, avec le feutre à panache, une mascarade! C'étaient des sections des volontaires de Vioménil, de l'école de :Nlédecine et de l'école de Droit, des excités qui chantaient des chansons royalistes. Il fallait entendre ce que les hommes en disaient! Des rescapés de Russie, eux, des anciens d'Austerlitz et de Wagram, il n'aurait pas fallu beaucoup les pousser pour qu'ils vous flanquent une correction à ces garnements des écoles. »9 Néanmoins, on pourrait ici encore rétorquer à bon droit que cette vigueur anti-bonapartiste de la jeunesse estudiantine de Paris n'est pas en soi un gage de net engagement partisan. La plupart du temps, l'engagement dans ce corps de «volontaires royaux» s'explique bien davantage par le pacifisme et la crainte de jeunes étudiants, fils de bourgeois, de se voir conscrits de force et enrôlés dans des aventures militaires lointaines, comme l'Empire finissant en avait donné l'habitude. Aussi les jeunes étudiants libéraux Qes mêmes qui, quelques années plus tard, manifesteront violemment contre les gouvernements royalistes successifs) sont-ils pour l'instant fort nombreux à se faire «volontaires royaux », à l'image d'Odilon Barrot, qui, à coup sûr, n'a à l'époque aucune espèce de sympathie pour les royalistes «purs ». En dépit des apparences, on ne peut pas voir dans cette spectaculaire mobilisation anti-bonapartiste de 1815 un indice sérieux de tentations droitières pour la grande masse des étudiants engagés dans ce volontariat. Une minorité de la « jeunesse des écoles» proche de la droite. En revanche, jusqu'en 1830, la division politique des classes de lycées et des groupes d'étudiants atteste pour le coup l'existence, bien réelle cette

8 Alphonse

de Lamartine, Histoire de la Restauration, Paris, Pagnerre, 1851, vol. 3, livre 19, pp.162-163. 9 Louis Aragon, La SelJlaine Sainte, Paris, Gallimard, 1998 (1958), p. 72. Le vieux maréchal de Vioménil avait été effectivement chargé du commandement de ces jeunes volontaires royaux.

13

fois, d'une forte minorité de jeunes « de droite ». Ainsi, rapportant le témoignage d'Armand de Melun, ancien élève du collège Sainte-Barbe de la rue des PosteslO, l'érudit légitimiste Edmond Biré rappelle opportunément: « Le collège n'échappait pas au contrecoup des vives commotions de l'opinion. Chacun des partis qui divisaient le pays y était représenté par un premier de la classe. Alfred Nettement soutenait, avec un talent précoce, la cause royaliste; Désiré Nisard y était le tenant des idées libérales; un autre Albert des Étangs, plus tard médecin distingué, se déclarait républicain. »11 À l'en croire, les divisions s'observent à l'identique au collège Henri-IV, tout voisin, dont les élèves de SainteBarbe suivent également les cours. Dans le même ordre d'esprit, on lira avec profit le témoignage de Falloux sur sa jeunesse, reproduit infra dans
la partie [Sources] de ce numéro de ParlelJ2ent(s)12.

Passées ces années de lycée, les étudiants parisiens sont pris en main par la Congrégation et orientés vers la Société des Bonnes Études. Fondée en 1821 par Emmanuel Bailly de Surcy, qui joua plus tard un rôle important dans la société de Saint- Vincent-de- Paull3, cette Société des Bonnes Études, implantée rue de l'Estrapade, au cœur du Quartier Latin, connaît un succès immédiat. Elle dispose de moyens matériels assez considérables, avec une bibliothèque, un salon de lecture, une salle de travail et surtout un amphithéâtre de 300 places destiné à des conférences de droit, de médecine, d'histoire ou à des séances littérairesl4. La fréquentation assidue de l'institution rassure les milieux de la droite royaliste, en donnant l'espoir d'une relève prochaine par une jeunesse de même esprit, ainsi que le rappelle l'ancien étudiant royaliste Louis de Carné dans ses souvenirs de jeunesse: «Les conférences littéraires des Bonnes Études avaient lieu dans une salle sur laquelle flottait un large drapeau fleurdelisé et dont les bancs étaient garnis par une jeunesse considérée au pavillon Marsan comme la suprême

10 Soit dans l'actuelle rue Lhomond (quartier Latin), à ne pas confondre avec l'autre collège Sainte-Barbe, rue Lanneau, beaucoup plus libéral. L'établissement de la rue des Postes était tenu par le frère de l'abbé Nicolle, promu recteur de l'Académie de Paris en 1821. Il Edmond Biré, La Presse rqyaliste de 1830 à 1852: Alfred Nette111ent,sa l}ie et ses œuvres, Paris, Victor Lecoffre, 1901, p. 37, évoquant au style indirect libre un extrait des
l'1émoires du ViC0111te A1711and de Aielun, Paris, J. Leday, 1891, vol. 1, pp. 21-22. 12 Albert de Falloux, lVIé1110iresd'un rq}!aliste, Paris, Perrin, 1888, t. 1, ch. 2, p. 26. 13 Cf Matthieu Brejon de Lavergnée, La Société de Saint- Vincent-de-Paul à Paris XIXf siècle (1833-1871), prosopographie d'une élite catholique feroente, thèse de doctorat d'histoire, Paris IV-Sorbonne, 14 Ces détails sont rapportés 2006. par Biré, op. cit., pp. 42-43.

au

14

espérance de l'avenir... »15Toutefois, il indique au même moment que les étudiants royalistes fréquentant la Société n'hésitent pas à lire les journaux d'opposition «avec l'avidité toujours provoquée par le fruit défendu », ou encore à chahuter le duc de Rivière, proche courtisan du roi, au moment des débats parlementaires autour du projet de loi Peyronnet sur la presse en 1827. La Société implante rapidement des filiales à Toulouse et à Grenoble. Les étudiants littéraires parisiens sont également accueillis dans une autre institution, la Société royale des Bonnes Lettres, fondée deux ans auparavant, en janvier 1821, et située quant à elle rive droite, 17 rue Neuve Saint-Augustin, à deux pas de la « Bibliothèque du roi» de la rue de Richelieu. Cette société se veut moins un outil de vulgarisation de bon aloi qu'un lieu vivant de création culturelle, plus nettement encore orienté à droite. Contrairement à la Société des Bonnes Études, elle n'est pas exclusivement destinée à la jeunesse, et mêle les générations, dans un public beaucoup plus large, accueillant également les dames de la bonne société; ses cent membres fondateurs sont d'ailleurs des acteurs politiques et médiatiques majeurs de la droite - Chateaubriand, Fontanes, Fitz-James, Vitrolles, Vaublanc, Michaud, pour ne citer que les plus connus. Néanmoins, dans les deux séances hebdomadaires de la Société, les mardis et samedis, une place importante est dédiée aux jeunes talents: un Victor Hugo, par exemple, peut faire à plusieurs reprises des lectures publiques de ses premiers poèmes; de manière plus régulière encore, Alfred Nettement, âgé d'une vingtaine d'années à peine, y est désigné comme chargé de conférence régulier. Enfin, les plus pieux des étudiants royalistes s'intègrent dans la Société des Bonnes Œuvres pour des visites de charité aux malades et aux prisonniers, à l'instar de l'étudiant en médecine Alphonse Ozanam, frère de Frédéric16. L'engagement à droite de la jeunesse estudiantine n'est pas toujours aussi pacifique et studieux, loin s'en faut. Comme le note Carné, alors étudiant en droit à Paris, «des courants contraires, passant sur la jeunesse, avaient séparé celle-ci en deux camps antagonistes qui, sur la place même de l'École de droit, provoquaient plus d'une fois des collisions entre les étudiants attachés à l'un ou l'autre des deux grands partis entre lesquels se partageait alors la France. »17 Les rapports secrets

15 Louis de Carné, ch. 1, p. 29. 16 Gérard Cholvy,

Souvenirs de JJlajeunesse au telJpS de la &stauration, FrédéJic 0zanalJ1, l'engageJJlent d'un

Paris,

Didier,

1872, siècle,

intellectuel catholique au XIXf

Paris, Fayard, 2003, ch. V, p. 240. Ii Louis de Carné, op. cit., ch. 1, p. 24.

15

de la police

ont conservé

quelques

exemples

de cercles

juvéniles
-

activistes, participant aux bagarres contre les étudiants libéraux

notamment autour des «chahuts» fréquents lors des représentations théâtrales -, ou encore se rassemblant en «cercles religieux» très politisés. Ainsi en va-t-il de celui fondé en 1827 à la paroisse SainteMarthe de Tarascon, ville-bastion d'une droite localement tentée par l'extrémisme; ce cercle religieux, souligne le rapport de police, est composé exclusivement de « jeunes gens »18.

Une «jeune artistique

droite»

médiatique,

intellectuelle

et

Des journaux royalistes qui réservent le meilleur accueil aux jeunes rédacteurs. S'agissant du champ médiatique, déjà primordial à l'époque, il convient de souligner que la presse liée à la droite a constamment mêlé les rédacteurs chevronnés ayant fait leurs premières armes sous la Révolution ou l'Empire, et les jeunes journalistes, à l'aube d'une carrière parfois longue et brillante. Cet emploi des jeunes dans la presse royaliste dépasse le cadre du recrutement individuel, pour aboutir à une large politique de recrutement. À La Quotidienne précisément, le directeur Michaud a décidé en 1822 de procéder à un rajeunissement massif de l'équipe rédactionnelle, salué par Sainte-Beuve qui évoque dans ses Causeries du Lundi "la Jeune Quotidienne"19: les nouveaux embauchés, rapidement promus en piliers centraux de la ligne éditoriale, sont Malitourne, Bazin de Raucon, Louis Audibert, Émile Morice, tous quatre âgés de 25 ans en 1822, sans oublier Louis V éron (24 ans) et le chartiste Capefigue (21 ans). Ce spectaculaire rajeunissement a lieu deux ans avant la fondation du Globe, vitrine intellectuelle de cette fameuse «J eune France» libérale: à La Quotidienne, on n'a donc pas attendu la gauche pour donner concrètement toute leur place aux jeunes, ce qui explique d'autant mieux la remarque acide émanant de ses colonnes qu'on citait en introduction. D'autant que cet appel aux jeunes journalistes n'est pas une tocade sans lendemain, mais une véritable politique de recrutement, réitérée en 1828 : cette année-là, les nouvelles recrues de La Quotidienne sont notamment Jules Janin, alors âgé de 24 ans, et Poujoulat, âgé de tout

18Archives nationales, F7/ 6694, dossier 11. 19 Sainte-Beuve, Causen"es du Lundi, Paris, Garnier, vol. VII, p. 27.

1857-1862

( 3e éd. augmentée),

16

juste 20 ans. On observe une politique semblable au sein du principal quotidien royaliste, Le Journal des débats, même s'il est vrai qu'ici, le rajeunissement de l'équipe s'est accompagné au cours des années 1820 d'une dérivation progressive de la ligne éditoriale hors du champ droitier. Les jeunes rédacteurs royalistes parviennent même à s'intégrer au niveau supérieur de la direction des journaux. C'est ainsi que Laurentie, entré à La Quotidienne en 1818, à l'âge de 25 ans, est devenu moins de 10ans plus tard le principal collaborateur et l'adjoint de Michaud, chargé defacto début 1830 de la direction du quotidien royaliste lors du voyage de son patron en Orient, en attendant de devenir bientôt le directeur en titre. Au Drapeau blanc, le départ de Martainville puis l'éviction de Lamennais conduisent fin 1823 à appeler comme rédacteur en chef le baron d'Eckstein, âgé de 33 ans. Et lorsque le chef du gouvernement Villèle, au moment de son départ en 1827, décide d'acquérir La Gazette de France pour son compte personnel, il place à sa tête Genoude, âgé de 35 ans, afin d'impulser un nouveau souffle au quotidien le plus traditionnel de la droite royaliste. Une rupture des jeunes artistes avec la droite à nuancer. En ce qui concerne les jeunes artistes, il est impératif de souligner que leur rupture avec la droite n'a été ni immédiate, ni intégrale; il faut de ce point de vue battre sérieusement en brèche les affirmations péremptoires des jeunes libéraux du Globe, qui nourrissent encore aujourd'hui les représentations collectives, comme en témoignait récemment encore un téléfilm intitulé La Bataille d'Hernanio. La réduction du camp des « classiques» à une troupe de septuagénaires grincheux et ridicules, confits dans leurs goûts esthétiques et politiques ultra-conservateurs, est certes l'image que cherchent à donner de leurs adversaires les jeunes frondeurs romantiques en 1830 ; mais correspond-elle pour autant à la réalité? De même, peut-on assimiler sans vergogne les amis d'Hugo, qui viennent applaudir sa pièce, par enthousiasme réel ou par amitié complaisante, à une gauche culturelle «engagée» dans une fronde esthétique et politique mimant, de manière mi-héroïque migrandiloquente, une révolution en miniature - de carton-pâte, diront les sceptiques -, modèle réduit de celle qui se prépare pour de vrai à la Chambre, puis dans la rue ? On rappellera d'abord que si le pré-romantisme français du début du siècle est souvent libéral (qu'on pense à Germaine de Staël ou à

20 Réalisé par Jean-Daniel France 2.

Verhaeghe,

ce téléfilm

a été diffusé le 29 avril 2002 sur

17

Benjamin Constant), le romantisme proprement dit naît à droite, au sein des jeunes espoirs littéraires du clan royaliste - pour citer les plus connus, Lamartine, Vigny, 1Vlusset, Hugo lui-même21 -, et qu'il se maintient dans cet hémisphère politique jusqu'au milieu des années 1820, la rupture progressive et partielle intervenant après le sacre de Charles X en 1825. Ensuite, les troupes de Hugo venues le soutenir pour la première d'Hernani ne sont pas aussi unanimes qu'il paraît, ni dans leurs conceptions esthétiques, ni dans le choix de rupture totale avec la droite royaliste: le poète frondeur compte en effet quelques faux amis, en désaccord secret aussi bien d'un point de vue esthétique que politique. Le jeune Balzac est un cas significatif: présent à cette première théâtrale pour ne pas froisser ses collègues et amis, il est loin de partager l'ardeur libérale majoritaire. Quant à son opinion esthétique véritable sur la pièce, elle est nettement moins enthousiaste que ne le laisserait supposer sa présence dans la claque hugolienne du jour, comme l'attestent les deux comptes rendus critiques prudemment écrits par lui sous le couvert de l'anonymat, parus les 24 mars et 7 avril 1830 dans Le Feuilleton des journaux politiques22.À titre d'exemple, le premier des deux articles reprend le titre complet de la pièce de Hugo « Hernani ou l'honneur castillan », en faisant une analyse mordante du dernier terme: « Ce qu'il y a de castilian dans la pièce, c'est une rare accumulation d'invraisemblances, et un profond dédain pour la raison, qui la font ressembler à un drame enfantin de Calderon ou de Lope de Vega.» Cette position doit non seulement s'interpréter d'un point de vue formel comme un attachement conservateur aux canons classiques, mais aussi, et peut-être surtout comme une secrète condamnation par le romancier des génies supérieurs autoproclamés, en rébellion contre l'autorité monarchique; d'autant que la critique balzacienne paraît une semaine tout juste après le vote de l'adresse des 221, contexte qui n'a certainement pas échappé à un écrivain aussi curieux de politique que l'était Balzac. Néanmoins, force est de constater que parmi les jeunes talents distingués dans la Société royale des Bonnes Lettres qui avaient émergé au théâtre, seuls restent fidèles à la droite jusqu'en 1830 les demi-talents, comme Jacques Ancelot (1794-1854) ou Alexandre Soumet (1788-1845) ; les talents de premier ordre ont alors soit rompu, soit au moins pris discrètement leur distance

21

cf Bernard Degout, Le Sablier retourné)Victor Hugo, 1816-1824 et le débat stir le
de la première d'Hernani à

uroJJlantislne", Paris, Honoré Champion, 1998, 763 p. 22 Pour une analyse de ces articles, cf. Pierre BruneI, « Balzac la première de Robert-le-Viable », L'Année Balzacienne,

1999, pp. 189-200.

18