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Khojas Ismaïli du Mozambique colonial à la globalisation

De
836 pages
Originaires du Gujarat, les Khojas arrivent au Mozambique au temps de la colonisation portugaise et le quittent en tant qu'Ismaïlis dans les années 1975. Les Khojas du Mozambique nous interrogent sur l'histoire portugaise demeurée aveugle sur les populations qui ont constitué la chair de son moment colonial, sur la spécificité de leur insertion dans un espace culturel lusophone et citoyen portugais, sur les liens entre le religieux et l'économique dans une diaspora entrepreneuriale et dans une diaspora religieuse globalisée.
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Khojas Ismaïli Sous la direction de
Du Mozambique colonial à la globalisation Nicole Khouri et Joana Pereira Leite
Originaires du Gujarat, les Khojas arrivent au Mozambique au temps de la
colonisation portugaise et le quittent en tant qu’Ismaïlis dans les années 1975.
En moins d’un siècle, ils connaissent une ascension économique remarquable
tandis que la communauté religieuse aga khani à laquelle ils appartiennent Khojas Ismaïli
s’organise sur les deux rives de l’océan Indien sous l’imamat de son chef
spirituel et temporel Sultan Muhammed Shah. Dans les sociétés d’accueil de
leur deuxième migration en Europe, en Amérique du Nord et suite à leur retour Du Mozambique colonial à la globalisation
plus récent en Afrique, ils se constituent avec leurs homologues Khojas ismaïli
issus de l’East Africa en une véritable diaspora entrepreneuriale transnationale.
Parallèlement, la communauté religieuse s’institutionnalise à l’échelle globale
sous l’imamat actuel de Shah Karim al Husseini. Le poids des Khojas ismaïli,
fi dèles parmi d’autres de même obédience, est loin d’être négligeable dans
les orientations de cette communauté religieuse globalisée qui tient de plus
en plus compte de l’ismaélisme arabe et persan, se rapproche d’un islam plus
orthodoxe et réalise une plus grande cohésion institutionnelle tout en laissant à
son chef l’autorité de l’interprétation en matière religieuse et de la décision en
matière des affaires communautaires.
Les Khojas du Mozambique nous interrogent sur l’histoire portugaise demeurée
aveugle sur les populations qui ont constitué la chair de son moment colonial,
sur la spécifi cité de leur insertion dans un espace culturel lusophone et citoyen
portugais, sur les liens entre le religieux et l’économique dans une diaspora
entrepreneuriale et dans une diaspora religieuse globalisée.
Cet ouvrage, de par son sujet d’étude, se situe à la confl uence de l’histoire, de
la sociologie, de l’économie, de l’anthropologie, des textes et des sciences des
religions.
Ont participé à cet ouvrage : Filomena Batoréu, Michel Boivin, Ana Costa, Ludovic
Gandelot, Eva Maria von Kemnitz, Nicole Khouri, Joana Pereira Leite, Maria José
Mascarenhas, Feliciano de Mira, Adel Sidarus, Iqbal Surani, Susana Trovão.
Couverture : Jubilé d’or, 2008, toile © Gulnar Sacoor (www. ggsacoor.com).
Avec la gracieuse autorisation de l’auteur.
ANTHROPOLOGIE ANTHROPOLOGIE
C C
R R
I I
T T
I I ISBN : 978-2-343-02690-9
Q Q
U U41 €E E
Sous la direction de
Khojas Ismaïli
Nicole Khouri
Du Mozambique colonial à la globalisation
et Joana Pereira Leite















Khojas ismaïli
Du Mozambique colonial
à la globalisation
















Collection Anthropologie critique
dirigée par Monique SELIM


Cette collection a trois objectifs principaux :
- renouer avec une anthropologie sociale détentrice d’ambitions politiques et
d’une capacité de réflexion générale sur la période présente,
- saisir les articulations en jeu entre les systèmes économiques devenus
planétaires et les logiques mises en œuvre par les acteurs,
- étendre et repenser les méthodes ethnologiques dans les entreprises, les
espaces urbains, les institutions publiques et privées, etc.



Dernières parutions

Yannick FER et Gwendoline MALOGNE-FER, Le protestantisme évangélique
à l’épreuve des cultures, 2013.
Françoise HATCHUEL, Transmettre ? Entre anthropologie et psychanalyse,
regards croisés sur des pratiques familiales, 2013.
Olivier R. GRIM (dir.), Vers une socio-anthropologie du handicap, 2013.
Nicole FORSTENZER, Politiques de genre et féminisme dans le Chili de la
post-dictature 1990-2010, 2012.
Patrick HOMOLLE, D’une rive à l’autre. Associations villageoises et
développement dans la région de Kayes au Mali, 2009.
Laurent BAZIN, Bernard HOURS & Monique SELIM, L’Ouzbékistan à l’ère de
l’identité nationale. Travail, sciences, ONG, 2009.
Claire ESCOFFIER, Transmigrant-e-s africain-e-s au Maghreb. Une question
de vie ou de mort, 2008.
Charlotte PEZERIL, Islam, mysticisme et marginalité. Les Baay Fall du
Sénégal, 2008.
Rodolphe GAILLAND, La Réunion : anthropologie politique d’une migration,
2007.
Fernandino FAVA, Banlieue de Palerme. Une version sicilienne de l’exclusion
urbaine, 2007.
Julie DEVILLE, Filles, garçons et pratiques scolaires. Des lycéens à
l’accompagnement scolaire, 2006.
Marie REBEYROLLE, Utopie 8 heures par jour, 2006.
Rémi HESS & Gérard ALTHABE, Une biographie entre ici et ailleurs, 2005.
Carmen OPIPARI, Le candomblé : images en mouvement. São Paulo, Brésil,
2004.
Alina MUNGIU-PIPPIDI & Gérard ALTHABE, Villages roumains. Entre
destruction communiste et violence libérale, 2004.

Sous la direction de
Nicole Khouri et Joana Pereira Leite
























Khojas ismaïli
Du Mozambique colonial
à la globalisation


















































































































































































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-02690-9
EAN : 9782343026909


SOMMAIRE
REMERCIEMENTS ..........................................................................................7
CONVENTIONS D’ÉCRITURE..........................................................................9
SIGLES ET ABRÉVIATIONS ...........................................................................11
PRÉSENTATION ............................................................................................13
Nicole Khouri et Joana Pereira Leite

I. LE TEMPS DU MOZAMBIQUE COLONIAL

1. D’UNE RIVE À L’AUTRE............................................................................23
Nicole Khouri et Joana Pereira Leite
2. HOMMES DE NÉGOCE EN TEMPS DE GUERRES .......................................43
Joana Pereira Leite et Nicole Khouri
3. JEUNES ISMAÏLIS DANS LA VILLE DE LOURENÇO MARQUES
(1950-1975) ..................................................................................................89
Nicole Khouri et Joana Pereira Leite
4. FEMMES ISMAÏLI DU MOZAMBIQUE.....................................................135
Nicole Khouri, Joana Pereira Leite et Maria José Mascarenhas
5. LE DEPART DES ISMAÏLIS DU MOZAMBIQUE. ......................................177
Nicole Khouri, Joana Pereira Leite et Maria José Mascarenhas

II. ENTRE LE PORTUGAL ET L’AFRIQUE APRÈS 1975

6. VOIX ET PROCESSUS D'INDIVIDUALISATION
CHEZ LES JEUNES ISMAÏLIS DE LISBONNE ...............................................225
Susana Trovão, Ana Costa et Filomena Batoréu
7. LES ISMAÏLIS DANS LA PRESSE PORTUGAISE, 1975-2010 ....................253
Eva-Maria von Kemnitz
8. ENTREPRENEURS ISMAÏLI EN ANGOLA 267
Susana Trovão et Filomena Batoréu
9. UNE FAMILLE D’ENTREPRENEURS ISMAÏLI
DANS LE MOZAMBIQUE INDÉPENDANT ....................................................295
Feliciano de Mira

5
III. ÉCLAIRAGES TRANSVERSAUX

10. LES KHOJAH ET LA CONSTRUCTION DE LA COMMUNAUTÉ
ISMAÉLIENNE DANS LA PÉRIODE CONTEMPORAINE ...............................317
Michel Boivin

11. DE HARIDAS À ‘ALIDAS.......................................................................339
Iqbal Surani

12. PAROLES DE L’IMAM ET JEUX DE POUVOIRS,
MADAGASCAR 1930-1975............................................................................369
Ludovic Gandelot

CONCLUSION
LES KHOJAS DANS LA COMMUNAUTÉ ISMAÏLI AGA KHANI....................401
Adel Sidarus

ANNEXES ....................................................................................................409
ANNEXE 1 - Cartographie ......................................................................411
ANNEXE 2 - Illustrations ........................................................................419
LES AUTEURS .............................................................................................425


6

REMERCIEMENTS
Nos remerciements vont :
- aux membres de la communauté ismaïli de Lisbonne et de Maputo qui
nous ont offert temps, patience et confiance dans leurs récits de mémoire qui
ont constitué la chair de ce travail et sans lesquels les analyses présentées
auraient été impossibles ; à G. Sacoor, A. Merali, M. Ibrahimo pour leur
grande disponibilité à répondre à nos questions et à nos doutes. De toutes les
analyses et interprétations, nous restons, bien entendu, les seules
responsables.
- aux collègues chercheurs qui ont contribué à l’écriture de cet ouvrage, à
travers toutes nos discussions en amont et en aval, autour des multiples
facettes lumineuses et obscures de cette communauté, des intérêts divers que
nous lui portons à partir de nos entrées disciplinaires complémentaires,
- à Michel Cahen et à Monique Sélim qui nous ont fortement encouragées
pour cette publication,
- à Brigitte Martinez pour sa lecture critique et féconde de certains de nos
chapitres, à Bernard Eddé pour la mise en forme minutieuse de l’ensemble
de l’ouvrage,
- à Ana Filipa Oliveira pour le travail de cartographie réalisé au CEsA,
Nous remercions également le laboratoire du CEsA/ISEG (Lisbonne)
pour l’appui financier d’aide à la traduction, ainsi que l’Association des
chercheurs de la revue Lusotopie, et le CNRS à travers l’IMAF, pour leurs
aides à l’édition du présent ouvrage.

7

CONVENTIONS D’ÉCRITURE
Cet ouvrage croise les récits des Khojas ismaïli du Mozambique,
d’origine gujarati avec des documents et des textes relatifs à leur approche.
Le choix orthographique des mots s’est posé dans la mesure où, les
entretiens qui se sont tous déroulés en langue portugaise sont truffés de mots
gujarati et anglais, trois langues pratiquées très couramment par les
interviewés et auxquelles se sont ajoutés des mots ou des expressions venant
des langues arabe et persane. Ces mêmes mots, y compris les noms propres
des familles, étaient orthographiés de diverses manières dans les textes
officiels ou académiques. Compte tenu de ces variantes orthographiques, le
choix des auteures-éditrices a été le suivant, bien que les coauteurs des
chapitres aient été libres d’y adhérer ou de procéder à leur convenance.
1- Dans le contexte des entretiens et de leur analyse, les mots quelle que
soit leur origine, suivent la translittération phonétique des Khojas ismaïli du
Mozambique, d’origine gujarati qui, en utilisant toutes les langues sus-
mentionnées, les reconvertissent en gujarati, c'est-à-dire sans recours aux
signes diacritiques (jamatkhana au lieu de jamâ’at khâna). Nombre de ces
mots sont d’ailleurs translittérés de cette manière dans la Constitution
officielle (1986) de la communauté Shia Imami Ismaili Muslims.
2- Selon cette Constitution et selon l’usage actuel des fidèles de l’Aga
Khan, c’est le terme Ismaïli qui est adopté dans cet ouvrage et non celui
d’ismaélien ou d’ismaélite tel qu’on peut le rencontrer dans les écrits des
historiens, des orientalistes ou des auteurs de rapports officiels européens.
Évidemment, les mots issus des documents ou des textes consultés sont
orthographiés selon les sources citées.
3- Les mots étrangers sont en italique et en lettres minuscules. Les noms
des populations, des groupes religieux ou ethniques, des castes auront une
première lettre majuscule selon l’usage courant de la langue française (les
Gujaratis, les Lohanas, les Ismaïlis, les Khojas, les Sunnites). Les mots
étrangers s’accordent en nombre s’ils sont en position de sujets, mais ni en
genre ni en nombre s’ils sont en position adjectivée.
Ex. : les Aga Khan(s); la branche agakhani des Ismaïlis, les filles khoja,
les Ismaïlis agakhani, les hommes ismaïli, les femmes ismaïli ; les
farmân(s), la bay’at, les du’a(s), les gînan(s), la garbi, les jamatkhana(s)).
4- Pour les mots d’origine gujarati, aucun accord en genre n’a été retenu
afin de ne pas rendre la lecture compliquée pour le lecteur non familier avec
9
cette langue. Khoja qui fait au féminin khoji n’a pas été retenu mais on dira
une femme khoja ; mukhi devient une femme mukhi et non mukhianima.
5- Certains mots d’origine arabe sont orthographiés selon la
translittération usuelle (Imâm, ta’wîl, tanzîl). Nous avons suivi l’orthographe
aujourd’hui officielle du nom du troisième Aga Khan, Sultan Muhammed
Shah, qui a été sujette à toutes les variations dans les ouvrages parus dans
des éditions et des lieux divers selon les époques et selon la prononciation et
la graphie de ses fidèles, locuteurs d’un large éventail de langues.


10

SIGLES ET ABRÉVIATIONS
Arquivo Histórico Ultramarino (Lisbonne) AHU
AHM Arquivo Histórico de Moçambique (Maputo)
ANTT Arquivos Nacionais da Torre do Tombo (Lisbonne)
ANOM Archives nationales d’outre-mer (Aix-en-Provence)
BNU Banco Nacional Ultramarino
BO Boletim Oficial
Governo Geral (Fundo do) GG
ISANI Inspecção Superior da Administração Civil e dos Negócios
Indígenas /Inspection Supérieure de l’Administration
civile et des affaires indigènes (Fonds d’archive qui se
trouve à l’AHU)
PIDE-DGS Polícia Internacional de Defesa do Estado- Direcção Geral
de Segurança
Public Record Office (Kew, Londres) PRO
SCCIM Serviços de Centralizaçao e Coordinaçao de informações
de Moçambique
Frente de Libertação de Moçambique FRELIMO
LM Lourenço Marques (ancienne capitale du Mozambique,
aujourd’hui Maputo)
Institute of Ismaïli Studies IIS
Ismaïli Tariqa Religious and Education Board ITREB



11

PRÉSENTATION
1 « Grandeur d’Aga Khan »

« Les Khojas portaient des fardeaux, creusaient des tombes dans les
cimetières,
Portaient les ta’ziya pendant le Moharram ;
Voyant l’état misérable et dégradé des croyants
Le cœur de l’Imâm s’emplit de soucis pour ses murid(s) ;
Ils portaient des couffins sur leurs têtes, vendaient aromates et légumes
Ils n’avaient ni vêtements ni nourriture,
Ni éducation, ni instruction, ni livres, ni écoles,
Ils menaient une vie semblable aux bêtes
et ne possédaient pas le moindre savoir,
Pas de draps pour se couvrir, pas de nattes pour s’asseoir ;
Aujourd’hui ils ont des voitures, des palais
Et sur la tête des turbans dorés,
Autour des doigts, de belles bagues serties de diamants ;
Assieds-toi un instant et réfléchis à qui nous devons cette dignité,
Je te dis clairement : c’est le Khanavadan
Les Khojas ont été connus grâce à la grandeur d’Aga Khan. »

Ismaïlis, Khojas, Aga Khanis, s’agit-il des mêmes personnes ? L’histoire
a bien raison de les distinguer et les historiens d’analyser l’évolution et
l’amalgame des appellations. Ismaïlis en tant que branche du chiisme,
Khojas en référence à la caste ou aux castes d’appartenance dans le sous-
continent indien (commerçants, agriculteurs, puis petit peuple urbain vivant
des métiers dits impurs), AgaKhanis depuis leur allégeance aux Aga
erKhan(s), à partir du départ d’Aga Khan I de Perse et de son installation en

1 Cet hommage, transmis oralement, et chanté encore dans les années soixante, révèle la
condition de départ des fidèles qui racontent leur vie antérieure au Gujarat, en Inde au
etournant du XX siècle, et la grande transformation qu’ils ont vécu grâce à leur Chef,
l'Aga Khan, Sultan Muhammed Shah, qui les a conduits vers le bien-être matériel. Cet
hommage a été traduit du gujarati par Iqbal Surani. Ta’ziya :(mot arabe), cénotaphes en
miniature de l’Imâm Hussein portés en procession durant le mois de Muharram ; Murid :
(mot arabe), disciple ; Khanavadan : (mot persan), utilisé par l’Aga Khan pour clore un
farman adressé à ses fidèles et qui signifie « que ta maison soit prospère ».
13
eInde (Karachi, Calcutta et enfin Bombay) au milieu du XIX siècle. Certes, il
y a une histoire du recouvrement de ces nominations, mais pour le commun
des Portugais du Mozambique colonial comme pour les Africains, ils ont été
des Indiens, puis en deuxième lieu, des sujets de l’Aga Khan et pour une
minorité de personnes cultivées qui les ont fréquentés de très près, ce sont
des Ismaïlis, ismaelitas. Seuls les Mémons, autres Indiens sunnites installés
edans la colonie et issus de castes commerçantes converties à l’islam au 14
siècle, les nomment Khojas. Histoire d’une vieille complicité et d’une non
moins vieille concurrence religieuse et de commerçants ! À partir de leur
arrivée au Portugal autour de 1975, ils se nomment tout simplement Ismaïlis
et sont reconnus en tant que tels. C’est ainsi que nous les nommerons dans
l’ensemble de cet ouvrage.
Près de trois quarts de siècle de vie dans le Mozambique colonial, et pour
quelques-uns près d’un siècle, ont suffi pour qu’en l’espace de trois
générations les Ismaïlis (Khojas agakhani) soient passés de l’état dégradé
décrit par le poème placé en exergue de cet ouvrage à celui d’une ascension
économique, parfois sociale et, en tous les cas, à un enracinement collectif
culturel lusophone qui les situe à la fois comme des citoyens loyaux et des
étrangers, porteurs d’un ailleurs religieux, culturel et économique. Loin
d’avoir privilégié des success stories et des discours officiels construits a
posteriori et d’ailleurs repris facilement par les membres de la communauté,
nous avons pris le temps d’interroger, de comprendre et d’interpréter ce qui
faisait leur spécificité et la particularité de leur expérience mozambicaine
telle que racontée, à notre demande, dans leurs récits de mémoire énoncés
plus de trente ans après leur départ de la colonie. C’était leur histoire, une
micro-histoire, certes, et à une autre échelle c’était celle de leur communauté
et celle d’une part non négligeable du Mozambique du temps de la
colonisation.
Entre 2005 et 2011, un peu plus de quarante entretiens ont été réalisés
avec 25 membres de la communauté ismaïli résidant à Lisbonne et à
Maputo. Pour une communauté qui comptait autour de 3000 fidèles en 1975,
au moment de son départ de la colonie, le nombre réduit des personnes
interviewées ne peut constituer un échantillon au sens sociologique du
terme. Il est nécessaire de prendre en compte les considérations qui suivent
et qui découlent de cette communauté d’accès difficile, malgré une visibilité
clairement affichée. Nombreux ont été et sont encore aujourd’hui les
chercheurs qui ont du mal à mener des travaux de l’intérieur ; nombreux sont
ceux qui se sont contentés de ce que les institutions de la communauté, avec
beaucoup d’intelligence, choisissent de porter à la connaissance du public.
Des études sur les représentations de ce que cette communauté donne à voir
à travers ses comportements et ses propres agences de publicité (sites
internet, département de communication, entrefilets ou articles dans la
presse) ne manqueront pas. Dans l’état actuel des choses, il n’est pas évident
14
qu’en interrogeant un plus grand nombre de personnes, afin de répondre à un
critère de vraisemblance en sciences sociales, on aurait pu obtenir de
meilleurs résultats.
Compte tenu de ces contraintes, nous avons pu néanmoins, sur sept
années consécutives, solliciter la collaboration d’hommes et de femmes qui
ont accepté de livrer des récits de mémoire sur leurs relations avec les
différentes composantes de la société coloniale du Mozambique portugais
ainsi que sur les événements socio-politiques qui ont traversé les dernières
décennies de la colonisation (1950-1975). Afin de rendre compte de cette
tranche d’histoire, nous avons interrogé la génération née entre 1945 et
1955. Un ou deux longs entretiens, parfois davantage, nous ont permis
d’enrichir notre connaissance de cette communauté particulière, quasiment
tue en tant que telle dans les sources écrites de l’historiographie portugaise.
Le recoupement des témoignages analysés nous a permis de mettre en place
les prémisses d’une autre lecture de l’histoire officielle de la colonisation
portugaise au Mozambique.
D’une façon générale, quand on est confronté au problème des sources, on
veut dire que les documents écrits pour des raisons propres à une époque sont
muets à propos d’une catégorie sociale ou d’un événement ou alors qu’ils les
nomment en les déformant selon des critères qui aujourd’hui font partie de
l’analyse historique selon une vérité/ interprétation toujours relative et toujours
ouverte. Ces documents peuvent aussi les englober dans d’autres catégories
plus générales qui obligent le chercheur à investiguer d’autres types de sources,
iconographiques et orales, afin de rendre visible ce qui est encore invisible et de
restituer la chair absente d’une histoire ou la voix inaudible relative à une
époque. L’importance que prennent les témoignages oraux dans la majorité des
chapitres de cet ouvrage, confrontés aux sources écrites officielles, coloniales
ou communautaires, nous ouvre sur un autre volet de réflexion propre cette
fois-ci à la rencontre de deux mondes ou de deux désirs, celui des interviewés
et celui des chercheurs. On est face à des témoins qui n’étaient pas prêts à
parler spontanément, et où le temps de la mise en confiance, la personnalité des
chercheurs, leur implication (empathie, sympathie, distance) avec le terrain
anthropologique, ont constitué des éléments analysables et que l’on ne peut
passer sous silence. Les contenus de certains chapitres sont à considérer comme
des coproductions relatives à ces moments de l’interaction.
Il est enfin un troisième élément qui doit guider le lecteur dans la
compréhension de la relation entre les auteures responsables de
l’architectonie de cet ouvrage et les coauteurs. Un colloque tenu à Lisbonne
en juillet 2011 a rassemblé des chercheurs liés par leur intérêt aux questions
2
contemporaines soulevées par les Ismaïlis de l’espace lusophone . Ce

2 Ce colloque « Identités en migration-Les Ismaïlis de l’espace lusophone » (juillet 2011,
Lisbonne) et une série d’articles publiés ont fait partie des attendus d’un programme de
15
colloque et le programme de recherches dans lequel il s’est inscrit ont été
l’occasion de mettre en commun des connaissances, des terrains et des
angles d’approche disciplinaires sur lesquels la plupart d’entre nous
travaillons depuis bien plus de dix ans. C’est en amont et en aval de ce
colloque que se sont situés les liens et les discussions entre les chercheurs
qui font de cet ouvrage ni le recueil d’actes d’un colloque ni l’ouvrage des
seules auteures qui se sont chargées de sa mise en forme. Notre souhait
réside dans son appréhension comme une conversation ouverte et nécessaire
entre les différents chapitres qui le constituent pour mieux situer et
comprendre les Ismaïlis lusophones, mieux saisir à la fois leurs dimensions
historiques et la dimension prospective d’une organisation transnationale
dans laquelle ils sont aujourd’hui engagés. Le travail sur la spécificité des
Ismaïlis du Mozambique et de leur deuxième migration à Lisbonne, Londres
et en Amérique du Nord, abordait des questions relatives aux identités
multiples de cette communauté en tant qu’indienne de par son legs religieux
qui la lie au sous-continent indien, en tant que lusophone de par son histoire
déroulée à l’intérieur de la colonisation portugaise, en tant que commerçants
et hommes d’affaires dans le contexte des anciennes diasporas de l’océan
Indien et des nouvelles diasporas transnationales, et en tant que religieuse
dans son organisation propre à la fois communautaire et économique
transnationale, reconnaissant à sa tête un Chef à la fois spirituel et assurant le
bien-être de sa communauté.
La première partie de l’ouvrage cherche à saisir l’identité très particulière
de cette communauté à travers les témoignages différenciés de ses hommes
et de ses femmes durant la dernière période de la colonisation portugaise.
Regroupés selon quelques thèmes pertinents, ces témoignages nous donnent
à voir leur installation en tant que commerçants sans véritable culture
mercantile, tributaires de ce qui s’offrait comme créneau professionnel dans
la colonie, leur traversée pleine de risques pour l’accumulation d’un capital
s’étalant sur une période de près d’un siècle de guerres dont ils subissent de
plein fouet les conséquences, leurs relations avec la société coloniale (Blancs
portugais et autres Européens, autres Indiens, Africains) dans les espaces
non ségrégués de leur résidence mais intériorisés comme tels au sein d’un
multiculturalisme très relatif d’une capitale qui se veut pourtant de plus en
plus « cosmopolite », leur scolarisation comme voie de la modernisation et
comme effort diligent à devenir lusophone, les voix de femmes qui
apprennent les outils de leur émancipation sans être ni des héroïnes ni pour

recherche sur les Migrations indiennes dans l’espace lusophone, financé par la Fondation
pour la Science et la Technologie (FCT/PTDC/AFR/ 69150/2006) de Lisbonne, pour une
durée de trois ans. Une collaboration scientifique s’est établie entre les deux laboratoires
concernés, le CEsA (Centro de estudos sobre Africa)/ ISEG/ UTL (Université Technique
de Lisbonne) et le CEMAF (Centre d’études des mondes africains), UMR 8171,
Université Paris1/ CNRS/ EPHE/Université d’Aix.
16
autant vraiment reconnues, et enfin le départ de toute la communauté entre
1973 et 1975 dans la multiplicité des voix, voire leur dissonance par rapport
à un discours officiel construit a posteriori. Même si nous avons tenté de
nous tenir au plus près d’une posture anthropologique, l’appel aux sources
historiques documentaires, à l’analyse socio-politique et à l’histoire
économique, s’est avéré un garde fous indispensable.
La seconde partie de l’ouvrage retrouve cette même génération et ses
enfants après 1975, installés à Lisbonne puis retournant ou faisant le va-et-
vient entre le Portugal et l’Afrique des anciennes colonies portugaises, en
particulier l’Angola et le Mozambique. Un legs culturel lusophone, au sens
large d’us, de coutumes, de savoir académique et de savoir être, est mobilisé
dans les nouveaux contextes, que ce soit celui de la vie lisboète pour les
jeunes ou celui d’un nouveau destin africain pour ceux qui sont tentés par les
nouvelles opportunités qui se présentent. En ce sens, une certaine continuité
de l’expérience culturelle acquise du temps de la colonisation semble
attestée et légitimée dans l’aisance des jeunes Ismaïlis lisboètes et dans celle
de leurs aînés qui se rendent actuellement en Afrique. Lusophones, oui, mais
avant tout Ismaïlis ! Comment s’articule, pour cette communauté
aujourd’hui transnationale, l’accumulation de la richesse avec son
institutionnalisation religieuse sous l’imamat actuel d’Aga Khan IV ? Est-on
face à un phénomène paradoxal de rationalisation du religieux et de son ré-
enchantement parce qu’il s’avère capable de gérer très efficacement les biens
matériels et la richesse de ses fidèles ? Comment la représentation et la
visibilité dans l’intramondain d’une façon générale et dans la presse, d’une
façon plus particulière, sont-elles contrebalancées par un aspect de l’entre-
soi encore plus fort ? Peut-être même que le second aspect serait la condition
de la réussite des premières et en définirait les contours, du moins les
orientations. Qu’en est-il des relations, au sein de la communauté agakhani,
entre les élites et les notabilités religieuses et les fidèles ordinaires de la
communauté ? Quelle est la nature des relations que les élites économiques
ismaïli portugaises entretiennent avec les pouvoirs politiques et les élites
africaines ?
Qui sont enfin ces Khojas, que la troisième partie de l’ouvrage situe dans
leur histoire originelle, religieuse et culturelle, du sous-continent indien et
dans leur histoire africaine du temps de l’organisation d’une communauté
religieuse, liant les deux rives de l’océan Indien sous l’imamat de Sultan
Mohammed Shah, Aga Khan III. Ces éclairages se sont avérés
indispensables d’une part dans la compréhension in vivo des relations entre
les communautés locales et les enjeux globaux d’une communauté qui
e
s’organisait à l’échelle religieuse transnationale depuis le début du XX
siècle jusqu’à la fin des années 1950. Ils nous apprennent d’autre part ce qui,
de l’histoire locale des Ismaïlis khoja du Sind ou de Madagascar, peut avoir
une valeur heuristique pour d’autres communautés dont celle du
17
Mozambique pour laquelle n’a pas été mené explicitement un tel type de
recherche. De toutes les façons, ces éclairages donnent un autre relief aux
études qui se sont contentées d’appréhender les Ismaïlis khoja soit comme
une histoire de migrants et d’entrepreneurs ethniques soit seulement du point
de vue de l’histoire d’une communauté religieuse diasporique.
Sans recourir à une recension des ouvrages publiés en français sur les
Ismaïlis en général, Khojas et Agakhanis plus particulièrement, nous attirons
l’attention sur ce qui, grosso modo, a constitué jusqu’aujourd’hui la nature
des orientations de prestigieuses publications. Les unes sont relatives à une
littérature religieuse plongeant ses racines dans les premiers siècles de
l’hégire jusqu’à l’époque contemporaine, et portant sur les courants chiites,
politiques et mystiques, essentiellement ceux du monde arabe, persan et
indien, productions d’orientalistes, d’indianistes et de savants versés dans les
sciences religieuses. Les autres sont relatives à une littérature d’écrivains-
voyageurs relatant leurs rencontres avec des membres de cette communauté
au Moyen-Orient au moment des Croisades, sous l’Empire ottoman ou
durant le Mandat français. Enfin, des ouvrages plus contemporains nous
donnent des éclairages essentiels sur les Ismaïlis du sous-continent indien ou
sur ceux d’Afrique orientale. Cette production se situe dans la
complémentarité des sciences sociales convoquées, plus particulièrement de
l’histoire, de la sociologie et de l’anthropologie.
Concernant les Ismaïlis d’Afrique orientale ou australe (Bohras, Khojas
duodécimains, Khojas agakhani) originaires du sous-continent indien, il y a
pléthore de travaux et d’ouvrages qui nous viennent d’auteurs allemands et
anglo-saxons dont des Ismaïlis. Par contre, ce sont des articles disséminés
dans des revues ou des chapitres d’ouvrages qui jalonnent la publication en
français d’études de grand intérêt sur cette communauté.
Si nous nous tournons vers les publications parues en langue portugaise,
epuisqu’il s’agit d’une communauté qui s’est aussi installée à la fin du 19
siècle au Mozambique colonial, la moisson est faible. Les auteurs qui ont
travaillé sur la présence indienne dans cette colonie que ce soit d’un point de
vue historique, économique, religieux ou anthropologique, y font allusion au
sein de la catégorie générique d’Indiens, d’Indo Britanniques ou
d’Asiatiques (selon les périodes de la colonisation) sans donner à cette
communauté une attention per se. Telle est malheureusement la limite d’un
travail sur les sources écrites de cette époque.
Publier en français un ouvrage sur les Ismaïlis lusophones comblerait un
vide évident. Il s’inscrit dans le sens du mouvement, déjà bien amorcé, des
publications liées au décloisonnement des études relatives aux aires des
colonisations en Afrique. De ce point de vue, l’expérience de la diaspora
ismaïli du Mozambique, de par son implication dans un commerce à longue
distance, nous indique la relative hégémonie d’une économie coloniale
mondialisée dans laquelle avaient été maintenus des éléments de l’histoire
18
ancienne, celle d’une économie-monde constituée par les échanges entre les
sociétés riveraines de l’océan Indien et celles situées au-delà. La diaspora
ismaïli du Mozambique est aussi à la confluence des thèmes posés dans le
débat renouvelé depuis une vingtaine d’années sur les diasporas en général,
les diasporas commerçantes en particulier ainsi que sur ceux plus spécifiques
à la constitution d’une diaspora religieuse transnationale à l’ère de la
globalisation.

Nicole Khouri
Joana Pereira Leite
Paris, janvier 2014

19










I. LE TEMPS DU MOZAMBIQUE COLONIAL



11. D’UNE RIVE À L’AUTRE
Nicole Khouri
Joana Pereira Leite
Une communauté indienne parmi d’autres
Lorsque les Khojas ismaïli arrivent dans la colonie portugaise du
Mozambique, d’autres Indiens eux aussi Gujaratis, y sont déjà installés, bien
avant eux et dispersés dans l’ensemble du territoire.
Dans la colonie, les Indiens sont loin de former un tout homogène, que ce
soit du point de vue du statut que leur octroie le colonisateur (les Goanais
catholiques et les autres), du point de vue de leurs appartenances religieuses
(hindous, musulmans chiites et sunnites, parsis), du point de vue des
différences intra-communautaires appréhendées en termes de hiérarchie chez
les musulmans et de castes chez les hindous (appelées à se défaire ou à se
consolider au fur et à mesure que s’accumulent les richesses et que leur est
ouvert l’accès aux écoles de la colonie) ou que ce soit enfin du point de vue
des différences inter-communautaires (les musulmans sunnites se
mélangeant plus facilement avec la population africaine, les Ismaïlis et les
hindous vivant davantage dans l’entre-soi de leur espace communautaire, les
parsis ayant des rapports plus ouverts avec les colons).
À la fin des années 1920, les premières statistiques officielles
distinguaient les Indo-Portugais des Indo-Britanniques, appellations qui
renvoyaient à leurs territoires originels en Inde sous domination portugaise
ou britannique. Pour des raisons propres à l’histoire de l’Empire portugais,
certains Indo-Portugais, ceux originaires de Daman et Diu, appelés
banéanes, hindous et musulmans, se sont fixés au Mozambique depuis
2 e1686 . Leur émigration s’est étalée jusqu’à la fin du XIX siècle et même au-

1 Ce chapitre reprend des éléments de l’introduction et du premier chapitre de l’ouvrage de
J.Pereira Leite & N.Khouri, 2012, Os Ismaïlis de Moçambique, vida económica no tempo
colonial, Colibri, Lisbonne.
2 Selon la littérature historiographique la plus récente, la création de la Compagnie des
Mahajans de Diu en 1686 à laquelle le gouvernement portugais a confié le monopole du
commerce entre la colonie de Mozambique et Diu est considérée comme la date de la
« fixation des Banéanes » au Mozambique. Voir à ce propos le travail de fond de
23
delà. Ils s’y sont établis soit comme commerçants dans l’île de Mozambique
et sur les Terres Fermes adjacentes, dans les villes du littoral (Antonio Enes,
Beira, Quelimane, Inhambane, pour ne nommer que les plus importantes)
qui étaient liées à tout l’arrière-pays à travers le réseau spécifique des
cantinas qu’ils ont mises en place. D’autres s’y étaient établis en tant
qu’agriculteurs et quelques-uns comme prazeiros en Zambézie. Enfin, les
Goanais, goeses, aussi Indo-portugais convertis au catholicisme, ont été les
témoins de la liaison du Mozambique avec l’Empire des Indes et sont
demeurés sur le territoire bien au-delà de 1752, date à laquelle la province
africaine s’est détachée de l’Empire asiatique portugais. Leur présence est
tout à fait visible en 1898, date de la fondation de la capitale, Lourenço
Marques. Ils y ont assuré les postes subalternes dans la fonction publique,
ont constitué le clergé catholique, ont été employés dans les banques et
certains ont même pu se réaliser dans les professions libérales. Quant aux
commerçants indo-britanniques (majoritairement musulmans, Ismaïlis et
sunnites, mais aussi hindous et parsis) tous originaires du Gujarat, ils
earrivent vers la fin du XIX siècle, certains dès les années 1875. Leur arrivée
se fait soit directement de cette province, soit indirectement de Zanzibar
après la désagrégation de son empire marchand sous les coups des intérêts
britanniques et allemands, soit encore d’Afrique du Sud durant les premières
edécennies du XX siècle, lorsque se sont durcies les lois britanniques et
afrikaaners vis-à-vis de la main-d’oeuvre indienne dans les provinces du
Natal et du Transvaal à la fin des contrats des indentured labourers. Le
transfert de la capitale de l’île de Mozambique à Lourenço Marques (LM) en
1898 avait drainé une partie de cette migration qui a contribué à et qui a
profité de la mise en valeur de ce pôle sud de la colonie, totalement inféodé à
l’économie britannique du Transvaal. Le transfert de la capitale a aussi
provoqué un mouvement migratoire à l’intérieur même de la colonie (des
villes du nord et du centre vers le sud), tant et si bien que le recensement de
1928 relevait que 76 % des Indo-Portugais et 45 % des Indo-Britanniques
étaient installés au sud du Save (districts de LM et de Inhambane),
pourcentages qui correspondaient respectivement à une population de 2363
et 2179 individus. Comparé à la population portugaise pour l’ensemble de la
colonie dont le nombre s’élevait à 14 447 individus, celle des Indiens, toutes
confessions confondues, était évaluée à 7 950 personnes. Cette proportion
peu anodine (plus de la moitié) nous donne la mesure de leurs intérêts
commerciaux déjà bien établis en ce début de l’administration de l’Estado
3novo, l’État nouveau salazariste.

l’historien L.F.Antunes, 1992, A actividade da companhia de comercio dos baneanes de
Diu em Moçambique (1686-1777) Thèse de doctorat, Faculté des Sciences sociales et
humaines, Universidade Nova de Lisboa, Lisbonne.
3 Pereira Leite J., 2001 « Indo-britanniques et indo-portugais : présence marchande au Sud
du Mozambique au moment de l’implantation du système colonial, de la fin du 19° siècle
24
Khojas ismaïli, d’une rive à l’autre
Du Gujarat…
Ceux qui s’appellent Khojas sont originaires de trois grands territoires du
sous-continent indien (le Sind, le Gujarat et le Pendjab) et sont constitués par
un ensemble de castes. Au Gujarat (Kutch et Kathiawar), ils sont
essentiellement des commerçants et des agriculteurs.
Tous les Ismaïlis du Mozambique sont originaires du Gujarat et se
considèrent comme des fidèles de l’Aga Khan. À notre connaissance, il n’y
eut ni Bohras ni Khojas duodécimains (à l’exception d’une seule famille
dans le Nord de la colonie), et cela à la différence des Khojas (duodécimains
et aga khani) et des Bohras installés en Afrique orientale, australe et à
Madagascar. Les pionniers ont quitté leur province natale autour de 1890
mais l’essentiel de la migration a eu lieu entre 1910 et 1920. Les récits
avancent des raisons liées à la situation socio-économique de l’Inde en ces
années de famines, d‘épidémies et de sécheresses consécutives, années où
étaient aussi ressenties les conséquences de la recomposition de la propriété
terrienne sous la colonisation britannique engagée dans la transformation du
Gujarat en un champ de coton, ressource primaire dont l’industrialisation
sera assurée en Grande-Bretagne. Les conséquences concerneront toutes les
classes, les castes et les professions confondues de cette province :
propriétaires terriens, paysans, collecteurs d’impôts, artisans et
commerçants. Bien qu’il y eût aussi des raisons propres à la dissidence
4religieuse au sein de la communauté ismaïli qui ont décidé certains à partir
pour l’Afrique orientale -Zanzibar étant leur premier territoire de migration-,
ces raisons n’ont pas semblé concerner les Ismaïlis qui s’installeront au
Mozambique. Les Ismaïlis du sous-continent indien sont des hindous
convertis à l’ismaélisme, certains depuis le 14° siècle, d’autres plus
tardivement. Au Gujarat, certains appartiennent à la caste des commerçants
lohanas, d’autres sont paysans ou font alors partie du petit peuple urbain
edépaysanné, venu grossir à la fin du 19 siècle les villes de cette province, où

jusqu’aux années 30 », Outre-Mers, 2001, pp.13-37, notamment p. 24 et tableaux I, II, II,
pp. 31-32.
4 Dès 1829, des mouvements de protestation ont traversé la communauté. L’historiographie
les impute essentiellement à des raisons matérielles tel le refus des riches commerçants de
la communauté ismaïli de Bombay de payer le montant de la dîme, dasond, demandée par
l’Imam, et qui ont entraîné dans leurs dissidences un nombre important de fidèles au nom
d’arguments de type religieux. C’est ainsi qu’un nombre non négligeable de Khojas est
passé au chiisme duodécimain ou au sunnisme. Une série de dissidences,
excommunications, réintégrations, normalisations se sont succédé.(1845-1851-1866-
1908).Voir à ce propos Hollister, 1953,The Shi’a of India, London ; Masselos, 1973,The
Khojas of Bombay : the defining of formal member ship criteria during the nineteenth
century in Caste and Social Stratification among the Muslims (ed. by I.Ahmad, Delhi).
Dans cet ouvrage, le chapitre 10 de M.Boivin, apporte un éclairage important.
25
ils étaient voués aux basses besognes du ramassage de la bouse de vache, des
détritus et de l’enterrement des cadavres. Si l’Imam comptait déjà des fidèles
dans le sous-continent indien, ce sont la venue de Perse d’Aga Khan I et son
e établissement à Bombay au milieu du 19 siècle qui va définir les contours
religieux de cette communauté et plus tard, les voies de son organisation.
Bien qu’encouragés par l’Aga Khan à émigrer vers la côte orientale
africaine, c’est davantage l’expérience des pionniers et les opportunités
réelles qui ont constitué les facteurs décisifs de leur migration et de leur
installation sur les territoires sous colonisation britannique, allemande,
portugaise ou française. Pour le Mozambique, la migration est partie des
localités et des villes d’Amreli, Bodh, Chotila, Dhari, Junagad, Keshod,
Kutiyana, Porbandar, Rajkot, Una, Veraval, et aussi de Diu et Daman (ces
deux derniers étant des territoires sous domination portugaise).
… au littoral mozambicain : la rencontre avec deux sociétés
Il est important de souligner qu’à leur arrivée seules quelques familles
étaient commerçantes, la majorité étant étrangère au monde du commerce et
à sa culture. Cependant, tous les Ismaïlis rejoindront cette activité qui s’est
présentée comme l’unique niche professionnelle accessible d’emblée dans la
colonie. L’arrivée des Ismaïlis s’est faite généralement à partir de lettres
d’appel, cartas de chamada, sorte de promesse d’embauche qu’écrivait celui
qui était déjà installé (pionniers Ismaïlis ou même commerçants portugais) à
ceux qui étaient candidats à la migration, leur garantissant travail et
5logement . Cette exigence formulée de la part du pouvoir portugais l’était
encore davantage du côté britannique qui contrôlait fortement les migrations
au départ des ports indiens afin que les Indiens ne s’installassent pas dans
leurs colonies africaines. Selon des témoignages oraux, ces mesures n’ont
pas empêché l’embarquement de clandestins à bord de navires et de cargos
et qui, au péril de leur vie, sautaient des bateaux en rade à Delagoa Bay,
rejoignant le rivage où quelque employé les attendait et les conduisait chez
leur futur patron. Ils vivaient en clandestins durant quelques années, puis
leur employeur régularisait leur situation auprès du consulat britannique de
Lourenço Marques.
Si les pionniers arrivent autour de 1895, l’essentiel des migrants arrive à
partir de 1920. Selon les sources orales, en 1900, il y avait près de 65
individus, de sexe masculin, intallés au Sud du Save. Autour de 1930, la
migration s’est stabilisée et on comptait à peu près 600 individus au Nord
6et un peu moins de 300 au Sud de la colonie . Les Ismaïlis connaîtront une

5 Pour la question de la transformation et de l’usage des noms propres, se reporter à
l’annexe 1 de ce chapitre.
6 À titre de comparaison, F.Raimbault, qui ne dispose pas non plus de statistiques
officielles pour le Tanganyika de la même époque, évalue à 600 personnes l’effectif des
Ismaïlis en 1893 et à environ 540 en 1907. Dar-es-Salam, Histoire d’une société urbaine
26
seconde vague de migrants dans les années 1940. Nous pouvons noter que le
choix du territoire d’installation correspondait aux régions contrôlées par
l’administration portugaise. Dans le district de Manica et Sofala, région du
centre de la colonie, soumise à des conditions climatiques peu amènes, mais
surtout gérée par les Britanniques de la Compagnie du Mozambique, les
Ismaïlis ne se sont pas installés. De même, sauf exception temporaire, ils ne
se sont pas aventurés en Zambézie, autre territoire où intervenaient diverses
compagnies européennes. Au Nord, les Ismaïlis s’installent dans les villes du
littoral telles que celle de l’Ile de Mozambique, ou Angoxe, celles situées un
peu plus à l’intérieur comme Nampula en pays Macua, ou encore dans les
bourgs et les villages qui longent la ligne du chemin de fer reliant Nacala-
Nampula au Nyassa (à partir des années 50). Au Sud du Save, c’est
essentiellement dans les districts d’Inhambane et de Lourenço Marques ainsi
que dans la capitale, Lourenço Marques (L.M.), et ses alentours qu’ils
s’installent.
Les deux sociétés du Nord et du Sud sont bien différentes et entretiennent
peu de relations entre elles du fait des distances et de la rareté des moyens de
7transports . Le Sud, plus moderne, est inféodé à l’économie minière et de
services de l’Afrique du Sud, qui a été accompagnée très tôt par l’expansion
d’une infrastructure urbaine et de voies de communications entre L.M. et
Pretoria. Dans la capitale, les relations entre les divers groupes (Portugais,
autres Blancs, Indiens, Africains) sont fortement teintées par le modèle de
8l’apartheid du voisin et cela a engendré une certaine pugnacité au sein de la
communauté ismaïli installée. Par contre, au Nord, la forte influence des
missions catholiques et la relative indépendance de l’administration
coloniale bien éloignée de la capitale laissaient, jusqu’aux années 50, une
marge de manœuvre non négligeable aux divers administrateurs
9(gouverneurs régionaux, chefs de poste) peu soucieux d’y faire appliquer la

coloniale en Afrique orientale allemande, 1891-1914. Université Paris I, Thèse en
Histoire, 2006, non publiée.
7 Dans les années 60, cette situation d’isolement entre le Nord, le Centre et le Sud de la
colonie sera relativement modifiée en raison d’une politique plus soucieuse des
infrastrutures routières et des transports et d’une politique d’éducation. Elles auront pour
conséquence d’une part la croissance et le volume des échanges commerciaux et d’autre
part, une mobilité des jeunes qui poursuivront des cycles d’études préparatoires ou
secondaires en internat, souvent loin de leur domicile familial.
8 Zamparoni V., 2000, « Monhès, Banéanes, Chinas e Afro-maometanos : colonialismo e
racismo em L.M., Moçambique, 1890-1940 », M.Cahen et alter, Lusophonies asiatiques,
Asiatiques en lusophonies. Lusotopie, Vol. VII, Karthala, Paris, pp.191-222.
9 Selon la division administrative, le chefe de posto administre plusieurs hameaux et
villages et réside dans un village. Il a sous sa tutelle des chefs africains, régulos, qui
représentent le pouvoir traditionnel des populations vivant en habitat dispersé.
L’administrador réside dans le bourg élevé au titre de capitale du district.
27
10loi . Ils furent nombreux à nouer des relations particulières avec les
Ismaïlis, tels les liens paternalistes et de parrainage garantissant à ces
derniers leur survie dans un milieu hostile en échange d’une certaine
complicité dans les affaires commerciales. À tout cela se mêlaient des liens
d’amitié et une grande curiosité des officiels portugais vis-à-vis de la culture
portée par les Ismaïlis qui se percevaient d’ailleurs comme héritiers d’une
tradition de « lettrés » face à l’inculture des Blancs.
Trois exemples tirés d’entretiens illustrent ces différences entre les
territoires du Nord et ceux du Sud de la colonie lors de l’installation des
familles ismaïli. Certaines de ces différences perdureront jusqu’à la fin de la
colonisation.
« Jusqu’en 1956, nous avions l’habitude de payer une taxe à l’armée (taxa
militar) car ils n’appelaient jamais les Indiens pour le service militaire.
Pourquoi ne nous considéraient-ils pas portugais ? Quand ils ont commencé à
nous appeler en 1956, je n’ai pas été appelé ; je me suis présenté parce que je
n’acceptais pas cette discrimination ; je n’ai quand même pas été pris. … En
1965, une nouvelle loi nous obligeait à porter des noms portugais. C’était
l’année de naissance de mon fils et le fonctionnaire n’a pas accepté de l’inscrire
au registre des naissances sous le nom que je voulais lui donner. Alors j’ai
discuté avec les autres fonctionnaires présents qui concordaient avec mon point
de vue. Mon fils a été inscrit sous le nom que je désirais ; d’autres membres de
la communauté ont suivi mon exemple. Ce n’étaient pas les mêmes réactions au
Nord de la colonie » (entretien Ali, ismaïli de la capitale, 28/09/05).
« Je vais vous expliquer une chose : j’étais indienne, il y avait beaucoup de
racisme, un peu à cause de l’influence de l’Afrique du Sud… En effet, on traitait
les Indiens de métèques. Mais je ne me suis jamais sentie marginalisée, parce
que personne ne me l’a fait sentir. Nous étions amis, nous étions tant amis (des
Portugais, de l’élite métisse et noire assimilée)) que nous disions entre nous :
“Tu seras la marraine de mon enfant” et on se fréquentait. J’étais la marraine,
ils étaient les parrains de ma fille. Je veux dire, les choses de la communauté
n’avaient pas d’importance dans cette amitié. … à Nampula, dans le Nord du
Mozambique, les Indiens n’étaient les parrains de personne. Bien au contraire,
c’était un atout si l’administrateur était mon parrain. Je vous parle franchement.
À Lourenço Marques ce n’était pas comme ça... J’ai eu de nombreux filleuls
noirs, qui vivent encore là-bas et qui m’écrivent, et il y a beaucoup d’anciennes
collègues du lycée dont je suis la marraine de leurs enfants » (entretien Firoza,
femme ismaïli de la capitale, 2005).
« Nampula était une ville ouverte avec ses populations blanche, africaine et
indienne ; très peu métissée, environ 1 %. La communauté indienne y détenait le

10 Rapport de Pinto Correia Armando Eduardo (1937) Relatorio da inspeccao ordinaria as
circumscricoes do Distrito de Moçambique.Vol. 1 et 2, L.M., 321p et 218p,
dactylographié, AHM. L’auteur parle de la complicité des colons portugais avec les
Indiens dans l’extorsion des terres aux Africains au sein d’un régime de servitude féodale,
muta-hane, usant de procédés immoraux d’exploitation, aidés et confortés par le
« commodisme » des administrateurs coloniaux.
28
pouvoir économique car tout le secteur de distribution des biens passait par elle.
Nous étions tous solidaires, complices du système colonial au sens que l’on doit
donner à ce terme dans ce district du Mozambique, tellement différent du sud de
la colonie. Nous avions des noms portugais et certains d’entre nous, étions
même baptisés surtout si nous ne vivions pas dans les villes et que nous nous
trouvions à deux ou trois familles dispersées à l’intérieur des terres. Tout un
système de parrainage nous liait aux administrateurs. Jusqu’aux années 50, il
n’y avait ni registres, ni impôts, rien… Mais l’administration nous demandait, à
nous, Indiens, de l’argent. Elle n’était jamais satisfaite de nos dons et en
réclamait toujours davantage. Nous prêtions nos voitures pour recevoir les
émissaires du gouvernement en tournée dans notre province. Même pour nous
inscrire à l’école, nos parents faisaient des dons très conséquents aux directeurs
d’établissement ; c’est une coutume indienne qui semblait très appréciée des
Portugais. Tout cela s’arrêtera dans les années 50 et ça a été une véritable
révolution au Nord. Le chemin de fer apporte l’implantation de l’État, l’État
comme loi, comme collecte d’impôts, comme réseau d’écoles publiques, l’arrivée
des banques… Ces nouvelles mesures nous obligeront à fonctionner désormais
sur le modèle du reste de la colonie et de la métropole » (entretien Nurali,
ismaïli du Nord, 2005).
La première génération née au Mozambique
La spécificité du réseau commercial
La première génération d’Ismaïlis nés au Mozambique étend les
opportunités du commerce des parents. Qu’ils soient engagés dans le
commerce de détail, de gros ou dans l’import- export, des relations très
précises les lient entre eux et constituent, à l’instar des autres communautés
indiennes installées, l’un des atouts de leur réussite. De manière brève, un
réseau de commerce fonctionne de la manière suivante : dans les magasins
de détail, cantinas, tenus généralement par les derniers venus et situés dans
les villages et les bourgs reculés, les Ismaïlis achètent auprès des Africains
les oléagineux (cajou, cacahuète, sésame), le coprah et leur vendent riz,
cigarettes et pagnes auxquels d’autres biens de consommation s’ajouteront
au fil des années. Une partie des produits achetés est versée dans le marché
domestique, tandis qu’une autre revient aux commerçants de gros,
11armazenistas, situés dans les villes intermédiaires et portuaires . Ce n’est
que dans les ports de Nacala, de Ilha et de Angoxe que quelques grandes
familles ismaïli -celles qui y étaient établies depuis plus longtemps et qui

11 Cantina et loja désignent les magasins de détail (appelés aussi dukkas, en Afrique
orientale britannique) opposés aux armazéns ou magasins de gros. Généralement, et bien
que l’usage de ces termes n’ait jamais été fixé, les cantinas sont disséminées dans la
brousse, parfois au milieu de rien, et dans les alentours des villes tandis que les lojas sont
situées dans les bourgs et les villes.
29
12avaient réussi- avaient le monopole de l’import/ export (de la noix de cajou
en particulier), reliant le Mozambique avec les ports de la côte occidentale
de l’Inde. Ces familles avançaient l’argent aux responsables des cantinas
13pour l’achat de la marchandise aux Africains. Ce type de contrat, qui liait
les commerçants de gros et de détail, garantissait l’acheminement des
matières premières et impliquait un paiement immédiat en échange d’une
livraison à venir.
L’expansion des cantinas obligera leurs propriétaires à les confier en
gérance à des membres de leur famille de préférence (d’où l’association des
aînés parmi les enfants à s’y initier dès le plus jeune âge et à s’en occuper
par la suite) mais aussi à d’autres Ismaïlis, ou encore à des Africains ou à des
Portugais. Griefs et méfiance réciproques constituaient le lot des plaintes
enregistrées dans les documents et les rapports des administrateurs : ils (les
Africains) volent les caisses et l’argent, dérobent la marchandise versus ils
(les Indiens) trichent dans la pesée des marchandises.
L’ouverture économique qui suit la Deuxième Guerre mondiale diversifie
les importations dans la colonie, liées à l’urbanisation de la capitale et à la
montée d’une classe moyenne européenne, consommatrice de biens de luxe.
14Les grandes fortunes des Ismaïlis du Sud qui se révèlent à ce moment
(certaines en provenance de stocks de produits de première nécessité, tel le
riz, vendus en temps de pénurie et de limitation du commerce international
durant la guerre) feront d’eux des intermédiaires sur ce marché élargi des
biens de consommation, parallèlement au commerce traditionnel de détail,

12 Voir les travaux de J.Pereira Leite sur le rôle des Indiens dans la formation du capital
dans la colonie ainsi que dans l’histoire de la filière du cajou tout au long du 20ème siècle
jusqu’aux mesures les plus récentes de restructuration de l’économie du Mozambique à la
fin des années 80 : « A guerra do caju e as relações Moçambique-Índia na Época Pós-
Colonial », M.Cahen et alter, 2000, Lusotopie, op.cit., pp. 295-332 ; “A economia do caju
em Moçambique e as relações com a Índia: dos anos 20 ao fim da época colonial”,
Ensaios de Homenagem ao Professor Francisco Pereira de Moura, ISEG/UTL,1995,
Lisbonne, pp. 631-653.
13 J.Goody, 1999, L’Orient en Occident, Seuil, relate le système duquel était tributaire toute
la production cotonnière au Gujarat au 15°siècle, à partir des récits de nombreux
voyageurs au 17°s. Il reposait sur des contrats qui impliquaient de la part des
« capitalistes » et des courtiers un paiement immédiat (avances en liquidités ou en
matériaux) pour l’acquisition des matières premières, en échange d’une livraison à venir.
Ces contrats appelés sillim ou hundis liaient des membres d’une même caste ou d’un
même lignage en raison des longues distances et des nombreux intermédiaires. De forme
très ancienne, ces contrats répandus au Gujarat avaient perduré après l’arrivée des
Hollandais et des Britanniques.
14 Les encarts publicitaires des maisons de commerce des Ismaïlis apparaissent pour la
première fois dans la presse de la colonie, dans le quotidien Noticias de Lourenço
Marques, après la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Khouri N. et Pereira Leite
J., « Les Indiens dans la presse coloniale portugaise du Mozambique, 1930-1975 »,
Lusotopie, XV(2), 2008, Brill, pp. 3-50.
30
des lojas et cantinas, à celui d’import/ export et à l’exportation de la noix de
cajou, qui fut momentanément interrompue.
Si l’expérience de cantineiro, de armazenista et d’importateur/
exportateur a construit une culture mercantile que la plupart des Ismaïlis
n’avaient pas à leur arrivée, tout s’est passé comme si les savoir-faire de
cette culture acquise s’étaient facilement insérés dans des cadres de
l’échange qui ne leur étaient pas étrangers et dans lesquels baignait et baigne
toujours la culture gujarati.
Éducation, scolarisation et premières mobilités
Nombreux ont été les membres de la première génération née au
Mozambique qui ont suivi une scolarisation de quatre années à l’école
primaire de proximité. Jusqu’à la fin des années 1940, les conditions d’une
scolarisation plus poussée étaient très limitées dans la colonie. Quelques
aînés des familles nanties et dont les pères avaient été éduqués en Inde ont
15été envoyés à Poona pour continuer des études secondaires et supérieures .
Bien que faiblement scolarisés pour la plupart, leurs enfants diront d’eux
qu’ils étaient éduqués et qu’ils ont constitué des figures exemplaires en
raison de leurs capacités de travail, de leur ouverture d’esprit, de leur rôle de
médiation à l’intérieur de la communauté et entre la communauté et le
monde extérieur.
Il est intéressant de souligner que la deuxième génération d’Ismaïlis nés
au Mozambique entre 1945 et 1955 et sujets de nos entretiens fait la
différence entre « éduqués » et « scolarisés ». Pour eux, l’éducation est une
spécificité que leurs pères possédaient, à l’arrivée dans la colonie, ou qu’ils
avaient acquise par transmission familiale. Il s’agit d’une culture supérieure
à celle des colons, qu’ils qualifient bien souvent d’incultes et d’analphabètes.
De fait, les Ismaïlis parlent, lisent et écrivent plusieurs langues (à l’arrivée,
le gujarati, certains parlent le kutchi et parfois l’anglais puis, ils apprennent
très vite à parler la langue africaine du lieu de leur implantation ainsi que le
portugais). Ils continuent de recevoir, de leur terre d’origine, une littérature
en gujarati qu’ils diffusent aux membres de la communauté (journaux,
revues, poésie, et plus tard films).
Compte tenu de leur installation tardive dans la colonie, ce n’est que dans
les années quarante, que la plupart des Ismaïlis auront pu réaliser une
accumulation primitive de capital. C’est le moment où des familles
jusqu’alors divisées entre l’Inde et le Mozambique se rassembleront. C’est

15 Des recherches plus approfondies mériteraient d’être menées sur Poona évoqué dans les
entretiens avec les Ismaïlis et avec les Mémons dont les parents ont été instruits en
internat dans les écoles de cette ville du Deccan. Nous savons par ailleurs, que Poona, du
fait de la clémence de son climat, a été la résidence d’été des Aga Khan(s) suite à leur
installation à Bombay.
31
aussi le moment où les hommes célibataires ou les familles vivant dans le
district de LM et de Gaza s’installeront dans la capitale en vue d’un meilleur
niveau de vie et surtout en vue d’inscrire leurs enfants dans des collèges qui
manquaient cruellement dans ces districts. C’est d’ailleurs pour ces mêmes
raisons d’ordre éducationnel que dans les années soixante, des jeunes
Ismaïlis du Nord de la colonie se rendront dans la capitale en vue de
16poursuivre leurs études supérieures et universitaires , comme en témoigne
17Aziz Merali :
« Le premier établissement pour l’enseignement secondaire fut créé en 1919, le
lycée de LM. Ce n’est que près de deux décennies plus tard, en 1937, que fut
fondée la première École Technique. Le premier élève khoja à y être inscrit fut
Mamdu Gulamhussen en 1940-41. Bien qu’il y eût des écoles primaires
dispersées et compte tenu du manque d’écoles secondaires implantées dans les
territoires (du Sud), les pères qui souhaitaient que leurs fils, nés à partir des
années trente, puissent continuer leurs études après les quatre années du cycle
primaire et suivant en cela les farman(s) de l’Imam, n’avaient d’autre solution
que de résider à LM où se trouvaient le Lycée et l’École Technique. Par ailleurs,
ces jeunes (qui résidaient dans les districts) n’avaient pas grand-chose à faire
puisque c’était leurs frères aînés qui aidaient dans le commerce. Que dire des
jeunes de l’intérieur, du mato,-bourgs, villages, localités et hameaux s’étendant
jusqu’à Inhambane ? Que dire des jeunes du Nord qui, par- delà l’Ile de
Mozambique, étaient dispersés dans les districts de Cabo Delgado, Niyssa, et
Mozambique, depuis Mocimboa da Praia jusqu’à Moma et jusqu’à Vila Cabral
à l’intérieur ? ... l’unique possibilité, et je souligne le mot unique, était
d’envoyer les fils à LM ou à Beira où il y avait aussi un cours commercial à
l’École Technique Sà da Bandeira dont le directeur, le père A.Guerreiro,
personne compétente et humaniste, comprenait l’idiosyncrasie de ces élèves
d’âge tendre, de douze- quatorze ans, venus de loin et loin de leurs familles, non
seulement des Khojas, mais aussi des Mémons, des hindous, des Chinois et des
jeunes de la communauté portugaise ».
Dans le regard du colonisateur : du clin d’œil furtif à l’invisibilité des
Ismaïlis
Avant 1928
Très rares sont les références aux Ismaïlis dans les archives au Portugal
ou au Mozambique, que ce soit dans les rapports écrits par les divers corps
de l’administration coloniale, dans les Annuaires et les Bulletins Officiels de
la colonie, ou encore dans les journaux ou les périodiques. Il faut regarder à

16 Se reporter à la brève note en annexe de ce chapitre sur l’évolution du système scolaire
dans la colonie.
17 Merali Aziz, Os Ismaïlis de Moçambique. Memórias do sul de Moçambique (Manuscrit à
publier).
32
18la loupe pour rencontrer la communauté citée en tant que telle . D’une façon
générale, les documents les distinguent peu des autres Indiens musulmans, à
l’exception de références éparses et peu élogieuses à l’égard de leur chef,
19l’Aga Khan .
Au nord de la colonie, si les sources orales parlent d’arrivées de Khojas
edès la fin du XIX siècle et si la Jamatkhana de l’Ile de Mozambique atteste
bien l’existence de fidèles, les sources officielles portugaises sont muettes.
Une étude monographique de l’Ile de Mozambique, attribuée à E. Marras,
datée de 1884, signale pourtant la présence de « noirs musulmans, cojas,
maures de Damão, maures des Cabaceiras et d’Angoche, européens et
20métis » .
La première référence quantitative de la présence indienne au sud de la
colonie concerne la ville de LM en 1894. Sur une population de 1059
individus des deux sexes, on comptait 39 Chinois, amarelos, 591 Européens
dont 426 Portugais et 165 étrangers, 115 Noirs, 69 « mal définis » et 245
Indiens dont 90 Indo-portugais et 136 Indo-britanniques, commerçants et
21musulmans . Selon les témoignages recueillis auprès des Ismaïlis, qui
arrivent après l’occupation militaire portugaise de l’empire de Gaza en 1895,
il est donc difficile de les compter parmi les Indo-Britanniques de ce
recensement.
D’après l’état de notre investigation des archives, la seule évaluation
démographique officielle en termes d’appartenance religieuse remonte à
1907. Probablement que ce sont les guerres d’occupation du territoire du
Nord de la colonie, où l’armée rencontre une forte résistance de la part des

18 Dans la Correspondance de l’Inspection ordinaire de la province du Niassa pour les
années 1938-40, les lettres du 10/11/1938 et du 27/9/38 citent les cojas à côté des
baneanes, batias os mouros”(banians, bhatias et maures) de même qu’elles les évoquent,
associés aux maures, dans le cimetière de S. Francisco Xavier de LM dont les clefs sont
détenues par le gardien. Fonds de Inspecção dos Serviços de Administração e Negócios
Indígena, ISANI/AHM, caisse 93, vol I e II.
19 Dans son rapport d’Inspection ordinaire des circonscriptions du district de Mozambique,
en 1936-37, l’inspecteur capitaine Armando Eduardo Pinto Correia souligne au chap. VII,
concernant la circonscription de Lunga « Le chef de poste, homme déjà âgé s’est déclaré
isolé au sein d’une population qui le regarde avec réserve... il vit dans une ambiance
d’intense religiosité musulmane ou coja.. ; il m’a parlé des grandes fêtes annuelles- les
tiquiri-(sans doute les confond-il avec les séances de zikr des confréries), dans lesquels
viennent ordinairement des indigènes, plusieurs de l’extérieur de la circonscription, de
l’île de Mozambique, de Mongincual et de Nacala... Durant de telles réunions d’initiés
sont versés des dons dont une partie est réservée pour l’opulent Aga Khan et pour sa
femme française avec laquelle il se promène à travers le monde, l’opulent chef de bande
des cojas ». Pp. 99 à 101, ISANI /AHM, 1936-37, Caisse 76, vol. I.
20 E.Marras, « L’Ile du Mozambique », Bulletin de la Société de Géographie de Marseille,
8, 1884, pp. 39-44.
21 Reis Carlos Santos, 1973, A população de Lourenço Marques em 1894 (um censo
inédito), Publication du Centre des Études Démographiques, Lisbonne, p.21 à 37.
33
populations musulmanes du littoral, qui ont incité l’intérêt de
l’administration portugaise à collecter des informations sur ces populations.
Une circulaire datée du 20/12/1906 demande à tous les chefs de
circonscriptions d’indiquer « le nombre, la nationalité, l’organisation
religieuse, les associations chiites et sunnites existantes ». Elle est donc à
l’origine de la production de ce document unique « Estatística dos
indivíduos de religião Mahometana ». Hélas, rien ne sera remis de la part du
district de Mozambique pour lequel, dit-on, il n’existait aucun recensement
de population ou aucunes statistiques fiables ! Quant au district de LM qui a
répondu à l’appel, l’irréalisme ou la fantaisie des chiffres avancés sont
évidents !

Individus de Religion Mahométane-District de Lourenço Marques (1907)

Portugais Anglais
Chiites Sunnites Chiites Sunnites
Circonscription
10 424 14 516
Lourenço Marques
Circonscription
1 0 - -
Manhiça
Circonscription
1 39 0 68
Sabié
Total 12 463 14 584
Source : AHM/ Direcção Geral de Fomento do Ultramar
As pessoas de religião mahometana (1906), AHM nº 2543-44, 1935.

Cette volonté explicitement politique de connaître la diversité des
musulmans de la colonie en ce début de siècle sera vite refoulée. Il faudra
attendre les années 1960 pour que renaisse dans l’administration coloniale
un intérêt similaire, stratégique et politique, tant vis-à-vis des musulmans
africains (confréries et mouvement wahabite) que des musulmans indiens
22(Sunnites et Ismaïlis).


22 Dans le contexte du début de la lutte d’indépendance nationale, l’Estado Novo mettra en route,
à partir des années 60, une politique de connaissance et d’« approximation » des populations
musulmanes. Voir Freitas, Afonso Ivens-Ferraz de, 1957, Seitas religiosas
gentilicas :Provincia de Moçambique ;I,II,III, Lourenço Marques (diffusion restreinte) ;
Freitas,Romeu Ivens-Ferraz de, 1965, Conquista da adesao das populacoes,SCCIM,Lourenço
Marques ; Monteiro Fernando Amaro, 1993, O Islao, o Poder e a Guerra, Moçambique 1964-
1974, Universidade Portucalense, Porto ; Cahen Michel, « L’État Nouveau et la diversification
religieuse au Mozambique, 1930-1961, 1959-1974 », Cahiers d’Études Africaines, n° 158 et
159, 2000.
34
La démographie selon les recensements de l’Estado Novo
Qu’en est-il du recensement pour LM de la population dite non indigène
en 1928 ? Entre 1894 et 1928, le nombre des Européens s’est multiplié par
15, celui des Indiens par 13. Trente quatre ans après l’implantation de
l’administration coloniale effective dans le Sud de la colonie, on note une
présence indo-britannique neuf fois plus importante qu’en 1894 et une
présence indo-portugaise dix-huit fois plus importante que ce qu’elle était
cette même année. Cette différence recouvre le nombre important de
Goanais qui assumaient les postes subalternes dans l’administration de la
23ville passée entretemps au statut de capitale .
À la fin des années 1920, et pour l’ensemble de la colonie, les chiffres
calculés sont de 4837 Indo-Britanniques et de 3113 Indo-portugais. 2179 des
premiers résident au sud du Save ainsi que 2363 des seconds, tandis que
2658 Indo-Britanniques ont essaimé dans le centre et le nord de la colonie et
24750 des seconds . Il est évident que ce recensement qui nomme les Indiens
selon les territoires originels d’appartenance référés à leur administration
coloniale ne nous en donne aucun visage concret. Certainement que la quasi-
totalité des Ismaïlis sont des Indo-Britanniques, les enquêtes orales nous ont
confirmé que très peu provenaient de Diu et de Daman (territoires de l’Inde
portugaise). Par ailleurs, à cette époque, très peu d’Ismaïlis étaient nés au
Mozambique et, de ce fait, auraient pu jouir de la nationalité portugaise
25selon la législation en vigueur dans l’empire . Face à cette invisibilité dans
les sources quantitatives, nous ferons état, un peu plus loin, d’un calcul de

23
Var= Pn/P0, Population de LM, 1894-1928
1894 1928 Var.
Européens 591 8988 15,2
Indiens 226 3010 13,3
Indo-Brit 136 1342 9,86
Indo-Port 90 1668 18,5
Source : Recensements 1894 et 1928.
Tableau établi par Pereira Leite J.& Khouri N., 2012, op cit. p.32.
24 Pereira Leite J., 2001, op.cit., tableaux I,II,III, pp.31-32.
25 L’acquisition de la nationalité selon le droit du sol, inspiré du Code civil de 1867,
considérait comme portugais tous les individus nés au Portugal (Métropole et colonies).
Ce même principe consacré par la Constitution de 1933 et révisé dans la loi de la
nationalité de 1959, nº 2098/59, Décret Loi nº 43090/60, restera en vigueur jusqu’à la fin
de la période coloniale. Pires, R., 2003, Migrações e integração. Teoria e aplicações à
sociedade portuguesa, Celta Ed.; Esteves, M. C et al. (org.), 1991, Portugal País de
Imigração, IED, Lisbonne.
35
l’évolution démographique de la communauté, telle qu’elle a pu être établie
par un des ses membres.
En 1961, le gouvernement portugais a demandé explicitement à
l’administration de la colonie du Mozambique de lui fournir des « éléments à
propos de l’action des Indiens dans la Province ». C’est un moment très délicat,
celui de la restitution de Goa, Daman et Diu à l’Inde indépendante et que
l’auteur du rapport nomme de façon euphémique « l’accident de l’Union
indienne ». Quelle attitude adopter vis-à-vis de ce groupe d’« hindoustaniques »
appelé avec précaution, les « sujets de l’Aga Khan » ? La communauté ismaïli
n’est-elle pas différente des autres Indiens et, à ce titre, à quelle alliance
pourrait-elle servir ?
« Ils participent pleinement au style national de vie, adoptant les mêmes us et
coutumes, s’intégrant déjà dans toutes les activités professionnelles par-delà la
traditionnelle activité de commerce. Ils offriraient alors, comme pacte de leur
adhésion à la Nation portugaise, bien que cela ne serait pas légalement reconnu,
la possibilité d’être utilisés comme médiateurs dans la compréhension et la paix
avec le Tanganyika et le Kenya, où leurs communautés sont bien influentes, afin
d’obtenir des futurs gouverneurs la garantie de relations politiques
satisfaisantes pour le Mozambique… parmi eux, on compte de remarquables
commerçants et industriels du Mozambique, dotés d’une grande sociabilité avec
d’autres groupes sociaux et religieux… l’abandon du cofio les a rendus
26pratiquement indistincts de ceux qui participent de la culture occidentale » .
Un autre opuscule paru en 1961 tente de rendre compte de la présence
socio-économique des « maometanos shias » et s’avère une tentative frustrée
du recueil des données auprès de ces croyants. L’auteur est renvoyé à une fin
de non-recevoir. Néanmoins, il nous fournit un relevé assez vraisemblable
du nombre des Ismaïlis résidant dans la colonie en 1961. Au total 1750
individus des deux sexes, dont 1250 vivent au nord et 500 au sud, et dont
80 % sont nés sur le territoire. Ces derniers jouissent donc de la nationalité
portugaise et sont les descendants « des colons pionniers qui entrèrent dans
la province les dernières années du siècle passé… il est rare de trouver des
27familles fixées sur plus de trois générations » .
Si l’invisibilité des Ismaïlis renvoyait à l’usage dans les statistiques
officielles de catégories politiquement correctes (indo-portugais, indo-
britanniques, portugais, pakistanais), les documents officiels n’hésitaient pas
souvent à les englober dans le terme péjoratif de monhé(s), couramment utilisé
dans la colonie pour nommer les Indiens musulmans. Selon ces mêmes Indiens,
le terme de monhé(s), corruption du mot swahili muwhene, renvoyait pourtant à
l’origine à la valorisation de celui qui le portait, et désignait un homme

26 Matos António Maria, “Estudo sobre Indianos”, Direcção dos serviços de Economia e
Estatística geral, 28/08/ 1962, p.16.
27 Rebelo Domingos JS.,1961,“Breves Apontamentos sobre um Grupo de Indianos em
Moçambique. A Comunidade ismaília maometana”, Boletim da sociedade de Estudos da
Colónia de Moçambique », Année 30, 128, pp.83-89.
36
musulman possédant savoir et sagesse, une sorte de seigneur respectable. Avec
les Portugais et même pour les Africains, ce terme dont le sens s’est inversé a
été chargé de mépris dans la hiérarchie des races propre à une société coloniale.
Le regard de la communauté sur elle-même
Une histoire de pionniers
Pour son Jubilé de diamant en 1946, Sultan Mohammed Shah, Aga Khan
III, rend visite à ses communautés d’Afrique du Sud et de Lourenço Marques
en août 1945. C’est à cette occasion, et en son hommage, que Habib Keshavjee,
membre de la communauté ismaïli de Pretoria publie un ouvrage à la fin des
années 1940. De par son iconographie et de par les informations contenues
concernant les Ismaïlis du Mozambique, plutôt ceux de LM, l’intérêt de cet
ouvrage est incontestable, malgré le ton hagiographique et dithyrambique des
28commentaires .
Ce qui frappe est l’importance de la galerie de photos concernant la vie de la
communauté de LM en tant que telle, donnant à voir un très haut degré
d’organisation à travers ses associations propres : section féminine des guides,
section masculine des scouts, corps des volontaires masculin et féminin,
membres de la société de bienfaisance, comité pour l’avancement culturel. Suit
une galerie de portraits des pionniers établis au sud de la colonie entre LM et
eInhambane dès la fin du XIX siècle, ceux qui constituent ses « éminents
commerçants et ceux qui œuvrent à l’élévation morale ». Les commentaires de
l’auteur concernent :
- Jadavjee Mawjee, le plus ancien, décoré pour les services rendus à
Mouzinho de Albuquerque lors de la campagne de Gaza terminée en 1895.
- Les Babool, Noormahomed Rawji et Somji Babool (résidant entre
Lourenço Marques et l’Afrique du Sud), connus par leurs entreprises Pradhan
Babool & Cº et Noormahomed Rawjee & Co, premiers exportateurs de la noix
de cajou « produit le plus important de la vie économique de la colonie de
Mozamique » (p.178).
- Tarmahomed Savjee, Guiga Janmahomed & Vasanji Nanji, (Lourenço
Marques) qui « ont apporté la civilisation dans les districts inaccessibles du
fameux Gungunhana, dernier empereur des Machanganas » (p.178).
- Noormahomed Jiva, Devjee Damjee et tant d’autres qui ont ouvert les
voies du commerce à l’intérieur de la colonie.
- Mahomed Bhanjee, ismaïli du Nord de la colonie, est enfin évoqué en tant
que responsable de la dynamisation du commerce dans tout le district de
Mozambique.

28 The Aga Khan and Africa. His leadership and Inspiration, Compiled and edited by Habib
V. Keshavjee (s.d)). 200p. Douze pages sont consacrées à « His Highness the Aga Khan
in Lourenço Marques » et neuf pages aux « Ismaïlis in Portuguese Africa ».
37
La galerie des portraits concerne tant les prestigieux commerçants (pères et
fils) que les hommes en charge de l’aspect religieux de la communauté avec
leurs titulatures, les deux charges pouvant être séparées ou confondues. (Rai
Gulamhussen Ismail Ginà, Hazur Mukhi J.Tharani, Akbar Babool, Habib
Pradhan Babool, Cassim Ali Mahomed, Alijah Bhanji Guiga, Alijah Jafar
Kara, Mukhi Ahmad Keshavjee, Ahmad Devjee, Hassam Jamal, Jiva Hemraj,
Issa et Gulamhussen Noormahomed).
Pourquoi accorder tant d’importance au milieu des années quarante à la
communauté installée au sud de la colonie dont le nombre est pourtant bien
inférieur à celui des Ismaïlis installés au nord ?
Comme nous le suggérions plus haut, les conditions de sécurité et la
différence dans le développement de l’économie au nord et au sud seraient un
premier élément de réponse. D’une part, l’occupation portugaise du sud du
Save a eu lieu après la chute de l’empire de Gaza en 1895 alors que les
campagnes de « pacification » au nord se poursuivront jusqu’en 1912. D’autre
part, les opportunités économiques liées à l’aire méridionale et au transfert de la
capitale de l’Ile de Mozambique à LM éclairent la migration ismaïli
epréférentiellement vers cette région à la fin du 19 siècle et relativisent le flux
29de la migration vers le nord plus tardif et plus important après la Première
Guerre mondiale et l’enclenchement de la dynamique de l’exportation de la
noix de cajou vers l’Inde.
Un second élément de réponse concernant le peu de visibilité des pionniers
du nord dans l’ouvrage de H.Keshavjee pourrait traduire un certain
éloignement des institutions qui structuraient l’imamat (The Aga Khan´s
special African Council) davantage attentives à ce qui se passait dans le Sud de
la colonie (LM et Inhambane), là où se trouvait la visibilité économique des
hommes de négoce en cette fin des années cinquante : Jiva Jamal Tharani,
gendre du pionnier Jamal Hemrage de Inhambane et beau-frère de Idriss Jiva
Hemrage, Gulamhussen Ismail Giná (Lourenço Marques), Babool, avec ses
collatéraux et descendants. Par ailleurs, les Annuaires de la colonie consultés
pour les années 1945 à 1950, confirment le poids démographique supérieur des
Ismaïlis du Nord, et attestent parallèlement le poids économique sans égal des
30familles du Sud .

29 Un seul entretien relatif à la famille Amarchy Mamadussene nous parlera de l’installation
de l’aïeul dans la Macuana au moment des campagnes de « pacification ». Les entretiens
menés attestent aussi que certains pionniers du Sud avaient résidé antérieurement au Nord
de la colonie.
30 Dans les Annuaires de 1945 à 1950, seules deux familles du Nord sont signalées pour leur
poids économique : la famille Bhanjee et la famille Remtulla Keshavjee.
38
D’une migration masculine à la naissance d’une communauté
Seule une investigation de l’intérieur de la communauté peut nous donner
une idée de ses modalités d’accroissement démographique. La recherche de
Aziz Merali (op.cit.) sur la communauté ismaïli du sud du Save nous livre
des éléments de grand intérêt. Comptant 65 individus au tournant du siècle,
il dresse, à partir d’informations recueillies, une première liste de 31 enfants
nés sur place entre 1915 et 1929. Ce chiffre lui paraît peu vraisemblable. En
procédant rétrospectivement à partir de 1960 avec le nombre attesté de 500
Ismaïlis et remontant à l’année 1945, celle de la visite de Sultan Mohammed
Shah à sa communauté, durant laquelle on peut parler d’une masse critique,
il met en valeur les classes d’âge de jeunes présentes durant cet événement :
6 de 25 ans, 19 de 20 ans et 38 de 15 ans. D’où sa conclusion que le nombre
des naissances des deux sexes entre 1915 et 1939 aurait dû être de 226
individus, fils et filles issus de 50 couples (donc de 100 personnes) dont la
moyenne d’enfants par foyer se situait entre 4 et 5. Si la plupart des épouses
étaient amenées d’Inde au départ, on peut dire qu’à partir des années 40, les
alliances étaient contractées avec des femmes khoja locales mais aussi avec
31des femmes khoja venant d’Afrique du Sud . C’est ainsi que naquit à partir
de cette décennie la deuxième génération d’enfants Ismaïlis locaux. Aziz
Merali note bien qu’entre 1940 et 1950 une deuxième vague d’une trentaine
de primo- arrivants est enregistrée et qu’il y eut au minimum 45 mariages
entre Ismaïlis locaux dont naîtront un peu plus de 135 enfants, la moyenne
des naissances par foyer s’abaissant entre 3 et 4 enfants durant cette
décennie. Si nous ajoutons une quinzaine de jeunes descendus du Nord à la
capitale pour continuer leurs études dans les années soixante, nous
atteignons la somme d’un peu plus de 500 Ismaïlis pour le Sud du Save en
1960. Ces calculs sont-ils fiables ? Du point de vue des naissances, le
raisonnement est tout à fait plausible mais il pèche du point de vue d’une
démographie de la communauté car la multiplication des générations n’a pas
inclus la soustraction des décès !
Ces calculs se basent sur un raisonnement de la vraisemblance entre un
chiffre de départ (65 en 1900) et un chiffre d’arrivée (500 en 1960). Nous
savons que le chiffre d’arrivée avancé dans le rapport de Rebelo Domingos,
cité plus haut, reprend sans doute celui que la communauté lui a donné en
1960 : 500 Khojas au sud et près de 1250 au nord. Le problème d’exactitude
du nombre se posera en 1974 où sera avancé le chiffre d’environ 3000
Ismaïlis au moment de leur départ de la colonie. Selon une source orale

31 Nous pouvons supposer qu’au nord de la colonie les modalités des choix matrimoniaux
ont été semblables. La première génération cherche femmes en Inde, ou dans l’Afrique de
l’Est et c’est ensuite que les hommes contracteront mariage avec des femmes locales du
nord. Pour la communauté ismaili dans son ensemble, presque toutes les alliances ont été
endogamiques et contractées au sein des communautés locales.
39
digne de foi, il s’agissait en effet de mobiliser 600 familles, c’est-à-dire près
de 3000 personnes.
La fixation de la communauté ismaïli dans la colonie dans les années
1920/1930 et l’existence d’une masse critique dans les années 1940 seront à
l’origine de la mise en œuvre d’une série de mesures nouvelles et de
fonctions différenciées qu’assumeront les hommes et les femmes, comme
nous le verrons dans les chapitres qui suivent.


Annexe 1 : Noms et identités
Au Mozambique, le débarquement de tous les Indiens dépendait
généralement des lettres d’appel, cartas de chamadas, rédigées par les
pionniers ou par ceux déjà installés dans la colonie. À l’arrivée,
l’enregistrement relevait de la responsabilité de fonctionnaires parfois
fantaisistes, parfois paresseux, parfois incultes qui inscrivaient les noms à
leur convenance. Ajoutés aux problèmes compliqués et très mal maîtrisés de
la translittération, les noms des primo-arrivants reprenaient souvent ceux des
personnes qui avaient rédigé les fameuses lettres d’appel. C’est ainsi que
deux frères pouvaient porter deux noms différents (cas de Bhanji Velgi et
Hasan Popat, frères de sang), l’un des deux portant celui du mandataire de la
lettre d’appel et inversement, deux autres (cas de Hasan Popat et de Ismail
Popat) portant le même nom de famille mais n’ayant aucune relation de
parenté. Cela constitue une des difficultés que rencontrent le chercheur et
l’historien en quête de généalogies et d’une connaissance concrète de la
communauté. Sans l’aide directe des Ismaïlis interviewés, le décodage des
noms et des familles aurait été impossible.
La question de la transmission du nom dans la communauté ismaïli
constitue une autre difficulté car elle suit une règle générale qui souffre, bien
entendu, de nombreuses exceptions. Le prénom du père devient le nom du
fils et ainsi de suite. Ainsi le père du nom de Amarchy Jamal aura pour fils
Mamadussene Amarchy et pour petit-fils Amirali Mamadussene. À la
seconde ou troisième génération née au Mozambique et surtout à partir de
l’installation au Portugal au milieu des années 70, on note une altération
importante dans les noms des descendants qui reprennent celui de l’aïeul à
l’origine de la migration du Gujarat. Cette simplification peut être lue
comme un effet de la modernisation ou d’une modernisation simplificatrice.
Nous savons que, selon la loi de transmission des noms au Portugal, les
descendants portent facilement les noms des deux familles paternelle et
maternelle et parfois même ceux de leurs grands-parents des deux lignées.
Selon cette coutume, il n’est donc pas étrange que les filles d’Ismaïlis mariés
à des femmes portugaises portent aujourd’hui un double nom de famille. On
40
peut aussi lire cette simplification du nom de famille comme une volonté des
descendants de reprendre le nom de l’aïeul fondateur de la migration en tant
que symbole de la transplantation de la racine familiale au Mozambique ou
ailleurs. C’est ainsi que l’on appartient à la famille Gulamhussen, à la
famille Merali, à la famille Karà… La tradition originelle est fixée dans le
nom et ne subit plus d’altération dans la transmission. C’est la face visible de
cette évolution des noms de familles. Elle n’empêche guère que perdure le
système de transmission traditionnel des noms (en fait plus complexe et plus
précis) dont font encore usage les membres de la communauté entre eux.

Annexe 2 : les Indiens et le système scolaire au Mozambique colonial
Parvenu au pouvoir en 1926, l’Estado Novo a hérité des deux types
d’enseignements qui recrutaient dans sa colonie. L’un dit rudimentaire, suivi
d’un cycle professionnel, était assuré en grande partie par les écoles
missionnaires et visait la population indigène. L’autre, destiné à la
population non indigène, comprenait un enseignement primaire élémentaire
de 4 ans et était assuré par les écoles religieuses, les écoles privées laïques et
les écoles officielles. Jusqu’aux années trente, ce cycle d’études primaires
permettait l’accès aux écoles professionnelles, relevant alors des services des
postes, de la santé, et de l’imprimerie nationale, qui assuraient les formations
pour les géomètres, les infirmiers, les graphistes, les employés en
télégraphie… Si une majorité des enfants indo-britanniques en âge scolaire
habitant Lourenço Marques était inscrite dans l’enseignement officiel
élémentaire, ceux du Nord de la colonie, dans la province de Mozambique,
fréquentaient plutôt l‘enseignement dit « rudimentaire » essentiellement
dispensé par les écoles des missions. Lorsqu’à partir des années quarante et
surtout cinquante, de nouvelles écoles officielles élémentaires furent créées
au Nord pour répondre à la demande scolaire des enfants du nouveau colonat
blanc, les Indiens ont réorienté préférentiellement leurs enfants vers ces
dernières. Cependant, la grande réforme de l’enseignement se concrétisera
en 1964 avec un enseignement primaire, dit élémentaire, pour tous, suivi soit
d’un enseignement général assuré dans les lycées (7 ans) soit d’un
enseignement technique débouchant sur deux options : industrielle et
commerciale. L’enseignement technique (5 ans) conduisait aux Instituts
commerciaux mais aussi indirectement à l’entrée à l’université, tandis que le
lycée préparait directement l’entrée à l’université de la capitale avec ses
sections de médecine, ingénierie, agronomie, lettres, pédagogie ; celle
d’économie sera inaugurée plus tardivement, en 1970. En examinant les
statistiques générales relatives à l’augmentation rapide du nombre des
inscrits dans les Instituts techniques à vocation commerciale (450 pour
41
3265/66, 690 pour 67/68 et 1161 pour 70/71) - et bien qu’aucune donnée ne
spécifie l’origine de la population qui les fréquente-, les témoignages oraux
des Ismaïlis peuvent nous guider dans une interprétation tout à fait
vraisemblable. Choisissant peu les sections industrielles (qui sont davantage
le lot des Africains) et en raison des difficultés d’entrée au lycée (attitudes
de ségrégation de la part du colonat portugais), les Ismaïlis, après le cycle
primaire et l’enseignement technique (option commerciale), ont
massivement intégré l’Institut commercial de LM.
À la différence de leurs pères qui n’avaient pour perspective que le cycle
primaire, à la différence des Africains pour lesquels a été mise en place une
nouvelle politique de scolarisation, frileuse, certes, mais bien plus ouverte
que celle des décennies précédentes, et à la différence des colons qui
peuvent accéder au lycée puis à l’université, les Indiens (sunnites, hindous,
Ismaïlis et même goanais) poursuivront leurs études supérieures à l’Institut
commercial, côtoyant sur les mêmes bancs les enfants du petit colonat blanc
ainsi qu’un petit nombre de métis. Ces Instituts commerciaux qui n’avaient
pas été particulièrement créés à leur intention ont été massivement investis
par les Indiens, dont les jeunes Ismaïlis, qui, à partir d’une stratégie
collective et communautaire, trouveront la possibilité de réorienter en partie
leurs trajectoires commerciales.


32 Statistiques de l’éducation, Secrétariat Provincial de l’Éducation, Gouvernement général
du Mozambique, 1972.
42

12. HOMMES DE NÉGOCE EN TEMPS DE GUERRES
Joana Pereira Leite
Nicole Khouri
Le temps des guerres
Les Ismaïlis originaires du Gujarat et résidant au Mozambique ont connu
une trajectoire socio-économique qui les a liés durablement à l’empire
e eportugais du XX siècle. Ils débarquent dans la colonie à la fin du XIX
siècle, au moment où le Portugal est investi dans l’occupation effective du
territoire. Une coïncidence de destins les conduira à quitter le Mozambique
en même temps que les Portugais, lorsque la révolution d’avril 1974 au
Portugal annoncera l’inévitable indépendance de la colonie.
Pendant près d’un siècle, ces hommes de négoce ont dû faire face à une
succession de situations à risque résultant de troubles internes ou
internationaux. Ils ont été certainement touchés par l’instabilité liée à
violence des campagnes dites de pacification et à la longévité des résistances
africaines. La Première Guerre mondiale les a atteints physiquement et
économiquement, particulièrement ceux qui s’étaient fixés dans le nord de la
colonie, territoire voisin de l’Afrique orientale allemande. Confrontés au
début de leur installation à une gestion coloniale précaire des premières
edécennies du XX siècle constamment menacée par la redoutable influence
britannique sur la Portuguese East Africa, ils se sont adaptés à partir des
années 1930 à la politique coloniale de l’État nouveau, Estado Novo, qui
dans son élan nationaliste et centralisateur a renforcé les intérêts
métropolitains au détriment de ceux des étrangers, indo-britanniques inclus,
dont ils font partie. La crise mondiale de 1929-33, toile de fond de ces
années, a touché aussi bien ceux qui assuraient la monétarisation des
produits de l’agriculture africaine en milieu rural, dont les cours ont été
fortement dépréciés que ceux qui, en milieu urbain, ont subi l’impact
récessif de la crise sur le marché intérieur, provoquant des faillites en séries.

1 Ce chapitre reprend quelques grandes orientations de l’ouvrage, Pereira Leite J. & Khouri
N., 2012, Os Ismaïlis de Mozambique. Vida económica no tempo colonial, Ed. Colibri,
Lisbonne.
43
Si la Seconde Guerre mondiale a été vécue loin des zones de combats, les
perturbations du commerce international ont touché quelques-uns, en
rendant plus difficile l’approvisionnement pour le marché intérieur.
Néanmoins tout nous indique que ces perturbations ont aussi enrichi ceux
qui ont su habilement profiter de la rareté des biens essentiels pour les
accaparer et les vendre à des prix spéculatifs. L’après-guerre s’annonçait
prometteur pour les affaires qui subiront rapidement les contrecoups de
l’indépendance de l’Inde et sa partition en 1947. La plupart des Ismaïlis,
autrefois sujets britanniques, adoptent la nouvelle nationalité qui leur est
conférée par le jeune État du Pakistan. Ce changement n’est pas dénué de
conséquences sur les modalités d’inscription de leurs négoces dans l’ordre
économique colonial, et se révèlera plus tard providentiel. En effet, les
Ismaïlis, citoyens pakistanais, ne seront pas touchés par les représailles
exercées par le gouvernement portugais sur leurs concurrents de nationalité
indienne, lors de la perte de Goa en 1961 et de sa rétrocession à l’Union
indienne. On dit même que certains ont profité de cette disgrâce, en achetant
à un prix modique les licences des commerçants hindous alors obligés de
quitter la colonie. La guerre de libération nationale qui a atteint le Nord du
Mozambique en 1964, et les changements survenus au début des années
1960 dans l’ordre colonial (administratif, politique, économique, social et
culturel) les ont évidemment obligés à affronter de nouveaux défis. Ainsi,
pendant plus d’une décennie, les Ismaïlis, à l’instar d’autres hommes de
négoce, ont dû s’adapter à un marché en expansion du fait de la croissance et
des transformations structurelles de l’économie de la colonie, tout en opérant
dans un contexte de plus en plus politisé et répressif en raison de la
contestation coloniale. Les récits de mémoires qu’ils nous ont communiqués
rendent compte de leur capacité d’adaptation dans des moments de
changement et d’incertitude, que ce soit en mobilisant les solidarités
familiales et communautaires, ou en établissant habilement les alliances
nécessaires à la réussite de leurs négoces. Ces comportements se sont
manifestés dans les ponts qu’ils ont su établir avec les agents de
l’administration, les chefs militaires et les membres de la société coloniale,
tout comme dans ceux qui les ont rapprochés des Africains.
C’est à l’intérieur de ces scansions d’une histoire politique et économique
très perturbée, et très dense, s’étalant sur près d’un siècle, que se situent les
multiples combats et rebondissements que ces hommes de négoce ont dû
mener et que nous présentons dans ce qui suit.
Les Ismaïlis, sujets de l’histoire socio-économique coloniale
L’historiographie récente sur la présence indienne au Mozambique et
dans les territoires d’Afrique orientale et centre-orientale est unanime pour
44
souligner leur vocation commerciale dans le contexte de l’occupation
e e coloniale des XIX et XX siècles.
Dans le cas du Mozambique, les sources documentaires disponibles du
temps de la colonisation témoignent de leur importance, que ce soit dans le
monde rural où ils ont assuré la monétarisation des produits de l’agriculture
africaine, essentiels au maintien de l’économie d’exportation coloniale, ou
dans la dynamisation d’un segment important du commerce de détail en
contexte urbain, destiné à un éventail large et hétérogène de consommateurs
qui structuraient le marché intérieur pendant l’époque coloniale.
Les analyses qui s’inspirent de ces sources privilégient une approche macro-
historique de l’action et de l’inscription géographique de ces acteurs
économiques. Elles ne rendent que rarement compte de la nature hétérogène
des communautés indiennes dans le contexte mozambicain, tant du point de
vue de leurs appartenances religieuses que de celui des stratifications socio-
économiques présentes au sein des différentes communautés, tant des processus
qui ont mené à leur intégration dans la société coloniale, que de la nature des
relations qu’ils ont construites dans leur interaction avec les populations
africaines, les acteurs économiques européens et l’administration coloniale. Ces
considérations mettent en évidence la nécessité de poser les jalons pour une
nouvelle histoire économique de la colonisation, en partant des témoignages
des membres des différentes communautés indiennes originaires du
Mozambique. Ces témoignages nous permettront d’élargir et d’enrichir la
vision réductrice des perceptions holistiques, lesquelles confondent
généralement tous les Indiens ou Asiatiques sous le même vocable à
l’exception des Goanais, perceptions entérinées par l’historiographie
économique de la colonisation. Pour relever ce défi et dans le cadre d’une
approche à la fois anthropologique et économique, nous avons été amenées à
recueillir les récits des trajectoires économiques de membres de la communauté
indienne ismaïli, présents au Mozambique pendant la période coloniale de
l’État nouveau (1930-74).
Les récits des Ismaïlis, commerçants peu diserts sur leur activité, se sont
placés entre deux bornes : un mythe de la représentation de soi exprimé dans
l’héroïsme de la vie dure de quelques familles pionnières et un discours actuel
qui attribue le dynamisme et la réussite à la spécificité d’une organisation
communautaire forte et à sa référence à un chef, l’Aga Khan, qui en assure
l’orientation religieuse et économique. Nous savons d’une part que l’image
héroïque des pionniers, à l’instar de l’installation des autres Indiens dans la
colonie, a été une vertu constamment renouvelée, caractéristique des nouveaux
arrivants qui s’aventurent toujours plus loin dans la brousse et les territoires
hostiles, alors que lesdits pionniers gagnent au fur et à mesure les villes et les
rivages car ils jouissent de conditions économiques plus favorables. Nous
savons d’autre part qu’à l’exception de très peu de familles qui avaient une
culture commerçante et un certain niveau d’instruction à leur arrivée,
45
l’écrasante majorité des Ismaïlis était loin de correspondre à l’image d’une
culture ou d’une fibre commerçante atavique ! Il a donc fallu déconstruire ce
stéréotype de culture commerçante atavique qui les valorise dans leur propre
représentation, servant à gommer une autre histoire antérieure de leur vécu au
Gujarat indien. Ce stéréotype convient aussi à un regard extérieur qui les a
réduits, pour différentes raisons, à cette place de commerçants, en réalité
davantage liée à l’opportunité professionnelle offerte par la colonie et à leur
situation de migrants. Les détails des récits qui retracent les parcours
microéconomiques des familles rompent, malgré l’effort de leurs protagonistes,
avec cette version lisse et enchanteresse et rendent compte d’une aventure en
dents de scie en terre africaine, susceptible de retournements et de ruptures.
L’analyse des sources écrites coloniales, bien qu’insuffisantes, nous
indique l’histoire d’une communauté dont seulement trois ou quatre familles,
jamais les mêmes selon les périodes, ont occupé une place de choix dans la
colonie, tandis que la majorité peinait à assurer une accumulation primitive
du capital par le seul moyen de son activité commerçante. Quelles autres
activités vinrent à certains moments suppléer au commerce ? Et comment
passer de cette micro-histoire faite de contingences et d’une succession de
succès et d’insuccès temporaires à des conclusions tout à fait positives sur la
réussite économique d’une communauté en tant que telle ?
Si les effets de cette dimension économique ne se limitent pas à la
manifestation d’une rationalité mercantile abstraite et déconnectée des
cadres institutionnels préexistants, des relations sociales et des liens
communautaires, elle doit alors être appréhendée en tant que « fait social
2total » . Ce qui nous reporte, d’une part, au contexte de la colonisation
portugaise au Mozambique, lequel définit aussi bien les opportunités
d’insertion que les trajectoires socio-économiques des communautés
indiennes et des Ismaïlis en particulier, et d’autre part, aux articulations que
l’économique établit avec les solidarités matrimoniales, familiales et
3communautaires .
C’est en insérant les trajectoires de ces hommes de négoce dans une grille
à la fois micro et macro-économique qu’elles nous sont devenues
intelligibles. Par ailleurs, croiser la substance vivante des trajectoires que les
récits de mémoires nous ont offert avec le témoignage réévalué de sources
documentaires nous a permis de mettre en valeur des détails inédits de la vie
économique des membres de la communauté ismaïli du Mozambique.

2 Pour Mauss M., 1995, Essai sur le don, Sociologie et Anthropologie, PUF, « Les faits
sociaux totaux mettent en branle dans certains cas la totalité de la société et de ses
institutions. Tous ces phénomènes sont à la fois juridiques, économiques, religieux et
même esthétiques, morphologiques » (p.274).
3 Goody J., 1996, L’Orient en Occident, Seuil ; Lachaier P., 1992, « Le capitalisme
lignager assigné aujourd´hui : Les marchands Kutchi Lohana du Maharastra » in Annales,
Économies Sociétés, Civilisations, vol. 47, nº 4, pp. 865-888.
46
e eFixation et mobilité indiennes au Mozambique : les XIX et XX siècles
eL’espace au sud du Save L’« Eldorado » sud-africain du XIX siècle
et les premières décennies de la colonisation portugaise
L’insertion effective du Mozambique dans l’Afrique australe, à partir de
ela deuxième moitié du XIX siècle, a établi des conditions favorables à la
fixation des communautés d’origine indienne dans la mesure où l’ensemble
de la région méridionale du territoire a vu son destin socio-économique
profondément déterminé par les relations établies avec les territoires voisins.
Dans une première phase, les opportunités économiques, en particulier au
profit des finances de la colonie, ont été envisagées en fonction du
développement du transit des marchandises entre Delagoa Bay, future
capitale de la colonie (1898), et la république boer du Transvaal,
indépendante en 1852. Ultérieurement, à partir des années 1870, dans le
contexte de la révolution économique qui a suivi le développement de
l’économie minière dans le Rand et le démarrage de l’agriculture de
plantation dans la colonie britannique du Natal, fondée en 1845, c’est la
mobilisation de la main-d’œuvre mozambicaine qui représentera, et ce
jusqu’à la fin de la colonisation portugaise, une ressource économique
4importante .
L’impact de cette révolution au sud du Mozambique est indubitable que
ce soit sur le plan des transformations socio-économiques vécues par les
sociétés africaines ou sur celui des avantages financiers qu’elle apportait à
l’encore fragile administration coloniale. Les opportunités d’affaires se sont
multipliées pour les acteurs qui structuraient à l’époque le complexe tissu
mercantile de la colonie. En effet, c’était un moment où la diffusion de la
livre sterling dans tout le Sud du Save succédait au déclin du commerce des
esclaves et de l’ivoire en particulier, annonçant la capitulation économique
et politique de l’empire de Gaza. Elle deviendra la monnaie véhiculaire d’un
commerce intense stimulé par la dynamique régionale, au moment du
e 5passage à la colonisation portugaise du XX siècle .

4 Sur la genèse de l’économie du transit et de l’émigration voir la synthèse proposée in
Pereira Leite J., 1989, La formation de l’économie coloniale au Mozambique. Pacte
colonial et industrialisation. Du colonialisme portugais aux réseaux informels de sujétion
marchande. 1930-1974. Thèse de doctorat EHESS, Paris, non publiée.
5 Rita-Ferreira A., 1982, Presença lusoasiática e mutações culturais no sul de Mozambique
até 1900. Lisbonne IICT/JICU p. 124 ; Pereira Leite J., 1996, “A Diáspora indiana em
eMozambique: Em torno da presença indiana em Mozambique, séc. XIX primeiras
décadas da época colonial », Economia Global e Gestão, nº2/1996, Lisbonne, pp. 67-108,
et 2001, « Indo-britanniques et Indo-portugais : présence marchande au Sud de
eMozambique au moment de l’implantation du système colonial, de la fin du XIX siècle
jusqu’aux années 1930 », Outre-Mers Revue d’Histoire, RFHOM, 1er semestre 2001,
pp. 13-37.
47
La gestion coloniale portugaise qui, à Berlin (en 1885), a vu confirmer
ses droits historiques sur le territoire de l’océan Indien occidental, de Cabo
Delgado à Delagoa Bay (LM), a tiré toutes les conséquences politiques du
contexte économique prometteur qui lui était offert en Afrique australe.
Autrefois autorisé par ses partenaires européens à occuper un vaste territoire,
et conscient des contraintes économiques et politiques qui à l’époque
compromettraient sa nouvelle tâche impériale en Afrique orientale, le
Portugal se réservait uniquement l’administration directe de la région au sud
6du Save . La nouvelle étape inaugure le transfert de la capitale de la colonie
de l’île de Mozambique à Lourenço Marques en1898.
eLes récits qui nous sont parvenus des dernières décennies du XIX siècle
témoignent de l’ambiance de changement qui caractérisait le commerce au
sud du Mozambique « Les biens qui allaient de Lourenço Marques jusqu’au
territoire de Muzila (second monarque du Royaume de Gaza) pour être
troqués contre de l’ivoire, voyagent aujourd’hui bien plus en sécurité
jusqu’à Bilene, où l’échange se fait en livres sterling… Le commerce de
Muzila est aujourd’hui réduit à la vente de quelques peaux aux négociants
du Transvaal et du Natal et à l’échange de livres résultant des tributs levés
7sur leurs sujets des ports du sud et de Lourenço Marques » .
Compte tenu de cette évolution, il n’est pas étonnant que la région de
Delagoa Bay et son proche hinterland aient représenté à l’époque, en dépit
du climat d’insécurité existant dans une grande partie de l’empire de Gaza,
un pôle d’attraction pour la communauté mercantile asiatique installée sur le
territoire et qui va progressivement remplacer le commerce africain. Un récit
de voyage montre de manière révélatrice l’agressivité de l’intervention des
agents indiens « Les Asiatiques à l’intérieur de nos districts, dès qu’ils se
trouvent à une demi-journée de leurs bases, deviennent des seigneurs
absolus ; à Inhambane, c’est un véritable essaim à la chasse aux Noirs qui
viennent du Natal ou de Lourenço Marques en raison de leurs livres, qu’ils
envoient ensuite en Inde où elles atteignent un bon prix. Un Noir qui revient
chez lui avec de l’or est aussitôt assailli par une horde de Maures et
d’Indiens qui le séduisent de toutes les manières jusqu’à ce qu’il leur laisse
8son argent » .

6 En effet, 65 % du territoire mozambicain étaient laissés sous gestion étrangère. Deux
Compagnies souveraines (Compagnies à Charte ou Majestatiques), contrôlaient le centre
de la colonie (25 % du territoire au nord du Save et jusqu’au Zambèze resteraient soumis
à l’administration de la Companhia de Moçambique, sous tutelle de la British South
Africa Company, pendant 50 ans, de 1891 à 1941). L’extrême Nord (25 % du territoire),
du Lúrio au Rovuma, avait été donné à la Companhia do Niassa, pour 25 ans, de 1893 à
1928, dominée par les intérêts britanniques. Voir Pereira Leite J., 1989, op.cit.
7 Extrait d’un récit de voyage de A. Maria Cardoso, de 1882, cité par Rita-Ferreira A.,
op.cit. p. 124-125.
8 Commentaires de M. Serrano après son voyage en 1890, cité par Rita-Ferreira, op.cit.,
p.125.
48
Comme on le sait en ce qui concerne l’activité commerciale, la réussite
de l’implantation du système colonial au Mozambique passait, non
seulement par l’extinction définitive du trafic clandestin d’esclaves
(commerce dit « illicite » ou « honteux ») mais par la création des conditions
nécessaires au développement du commerce « licite » des produits agricoles
et autres. Au sud du Save et dans une première phase, ce processus a été
surtout fondé sur le commerce de l’alcool, produit à partir de la canne à
9sucre . Il est évident que sur ce territoire, stratégiquement décisif pour
l’administration portugaise, mais privé de l’action des grandes compagnies,
condamné à se transformer en une énorme réserve de main-d’œuvre au profit
des mines du Rand, et peu occupé par les Portugais, la présence des
Asiatiques était incontournable. À notre avis, les dirigeants étaient
conscients que ces hommes de négoce étaient devenus indispensables pour
dynamiser le commerce, en milieu rural comme dans les centres urbains.
La fixation de ces sujets britanniques, tant à Lourenço Marques que dans
tout le territoire au sud du Save, est le résultat de la conjugaison de plusieurs
facteurs. La situation vécue en Inde sous la colonisation britannique, en
particulier au Gujarat dont sont originaires tous les Indiens, ainsi que les
emutations économiques qui à partir de la fin du XIX siècle ont révolutionné
l’Afrique australe, et la mise en place de la nouvelle gestion coloniale en
Afrique orientale portugaise, ont conditionné ce mouvement d’arrivée.
Rappelons également que cette vague migratoire vers le sud du Mozambique
a été aussi fortement liée à l’histoire troublée de l’intégration socio-
économique des Indiens en Afrique du Sud, à partir de la deuxième moitié
du siècle. La discrimination politique et socio-économique dont ont été
victimes les membres de cette communauté, pendant les premières décennies
du siècle, notamment dans le Transvaal voisin, a fortement motivé leur
mobilité au-delà de la frontière sud-africaine, comme le confirment les récits
10de mémoires .
Des signes évidents de rejet envers la présence indienne se sont
manifestés, de la part de certains segments de la société coloniale
11mozambicaine , notamment de leurs concurrents les plus directs, les petits

9 Sur la situation économique au sud du Save dans la phase de transition de la colonisation
eportugaise du XX siècle, voir Capela José, 1995, O álcool na colonização do Sul do Save
1860-1920. Maputo, Ed. autor, pp. 7-31. Quant au trafic clandestin d’esclaves vendus à
Zanzibar, voir AHM, Fundo do Sec. XIX (Governo geral Moçambique), Caisses (8-30) et
Ofícios do Cônsul de Portugal em Zanzibar, 1882-1890, doc. 128,134.
10 Voir Pereira Leite J.,1996, op.cit., A vulnerabilidade da fronteira meridional de
Mozambique: do Transval ao Sul do Save. pp.77-82 et, 2001, op.cit., p. 24.
11 La ségrégation de fait qui sévissait dans la capitale de la colonie s’inspirait du racisme
sud-africain. Zamparoni V., 2008, “Vozes asiáticas e racismo colonial em Mozambique”,
Lusotopie vol XV (1), juin, pp 59-76 et 2000, “Monhés, Baneanes, Chinas e
Afromaometanos. Colonialismo e racismo em Lourenço Marques, Mozambique, 1890-
1940 », Lusotopie, pp.191-222.
49
commerçants de détail d’origine portugaise, installés dans la brousse
(appelés cantineiros dans les zones rurales) ou dans la capitale, et dont les
intérêts étaient représentés et défendus par là Associação Comercial de
Lourenço Marques. Nous savons toutefois que, sur ce point, l’administration
coloniale portugaise a toujours fait preuve d’une grande ambiguïté et
d’inefficacité. Face au besoin de moraliser et de réglementer l’activité
marchande des Asiatiques, s’imposait un fort sentiment que leur action était
indispensable au développement commercial de la colonie. Par ailleurs, le
fait que la majeure partie de ces commerçants était de nationalité britannique
n’encourageait guère le gouvernement portugais à mettre en place une
politique de rigueur. Les impératifs diplomatiques, dans le contexte des
12équilibres géopolitiques de l’époque, le conseillaient .
Le développement du négoce au sud du Save dans le contexte de l’État
nouveau
Les règles qui présidaient à la gestion de l’économie de transit et
d’émigration, consacrées en 1928 par la convention entre le Mozambique et
l’Union sud-africaine dès le début de la gestion coloniale de l’État nouveau,
ont établi, comme le prouve l’historiographie économique récente, les
conditions structurelles de la viabilité économique de la présence portugaise
13dans la colonie mozambicaine jusqu’au milieu des années 1960 . En plus
des avantages macroéconomiques de cette intégration régionale, démontrée
par la solvabilité externe de l’économie mozambicaine jusqu’au milieu des
années 50, grâce au financement du déficit structurel de sa balance
commerciale par les revenus provenant d’Afrique du Sud (comptabilisés
dans la balance sous la dénomination de « invisibles courants »), cette
relation aura un profond impact sur le plan microéconomique, bien qu’il soit
difficilement quantifiable.
Les nouvelles opportunités de négoce générées par la création et la
longévité du flux migratoire entre le Sud du Save et le Transvaal ont
constitué un facteur décisif pour l’installation des commerçants indiens.
eCette dynamique qui remonte à la fin du XIX siècle, à partir du moment où
la main-d’œuvre mozambicaine devient indispensable à l’industrie minière
du Rand, a traversé toute la période coloniale. Le réseau mercantile
asiatique, autorisé et spécialement localisé pour tirer le meilleur parti des

12 Pereira Leite J., 1996, pp. 91-93 et 2001, pp. 24-25.
13 Clarence-Smith G., 1985, The third portuguese Empire 1825-75. A study in economic
imperialism, Manchester UP; Newitt M., 1981, Portugal in Africa : the last hundred
years, Londres, C.Hurst; et 1995,A history of Mozambique,Londres, Hurst & Company;
Pereira Leite, J., 1989, op. cit., et 1993, « Mozambique 1937-1970. Bilan de l'évolution de
l'économie d'exportation. Quelques réflexions sur la nature du "Pacte colonial" », Estudos
de Economia, Vol. XIII, nº 4, juillet-septembre, pp. 387-410.
50
revenus provenant du salariat masculin massif en milieu rural au sud du
Save, a été sur le plan microéconomique le grand bénéficiaire de cette
révolution économique.
D’une part, le système du deferred pay, inscrit dans la Convention de
1928, correspondant à 50 % du montant des salaires des émigrants, payés en
escudos par l’administration coloniale lors de leur retour au pays et qui
devaient être dépensés sur le marché intérieur, bénéficiait essentiellement au
14commerce asiatique . D’autre part, étaient créées les conditions permettant
de capter les revenus réguliers provenant du change illégal ou du trafic de
l’or, liés à la conversion en escudos des maigres économies des mineurs,
15magaíças, ou provenant encore de négoces clandestins . Ce type de négoce
était tout autant ou même plus lucratif pour les commerçants asiatiques du
sud du Save, que celui qui résultait de la traditionnelle activité commerciale
en milieu rural africain.
La lettre de l’Intendance de l’émigration de L.M. adressée au secrétaire
général du Haut-Commissariat le 5/07/1924 est révélatrice à ce sujet : elle
fait part de la décision du Gouvernement général de « … ne plus renouveler
les autorisations des Asiatiques Changalal Quessawgy, horloger de
profession, et de Geopaldes Sawgi, commerçant, tous deux établis dans la
ville de Ressano Garcia (à la frontière avec l’Union sud-africaine) impliqués
dans le change illégal de livres sterling anglaises des indigènes revenus du
16Transvaal » .
En 1938, ce sont les rapports de l’Inspection régulière des
circonscriptions d’Inhambane mais aussi de Morrumbene, Vilanculos,
Homoine, Inharrime et Zavala qui rendent compte de la situation du
commerce : « la situation économique est bonne, mais malheureusement, les
richesses ne proviennent pas de l’agriculture et les commerces installés dans
la circonscription vivent de l’argent que l’indigène rapporte du Transvaal, il
17y a quinze établissements ». Les rapports de 1944, à la fin de la guerre, qui
nous informent de la démographie du district d’Inhambane, détaillent
explicitement une présence indienne importante à Jangamo, localité où la
présence de commerçants Ismaïlis est également confirmée.



14 Lors de la révision de la Convention en 1964, le montant du « deferred pay » passera à
60 % des salaires perçus par les mineurs, donc une augmentation de la part de leurs
revenus qui devait être dépensée au Mozambique.
15 Magaiça : transcription en portugais du terme ronga ma-gayisa, travailleur qui revenait
des mines d’Afrique du Sud, in Dicionário Houaiss.
16 AHM, 1944, Direction des services de l’administration, Caisse 61.
17 AHM/ISANI, 1944, Caisse 30, Rapports des circonscriptions de Murrumbene,
Vilanculos, Homoine, Inharrime, Zavala.
51
Population non indigène (mâles et femelles) résidant dans les
circonscriptions et les postes au sud du Save-1944
Ind. Ind. Métis Métis
Port. Européens Chinois
Port. Brit. Port. Britanniques
Zavala 29 1 18 13 73 11
Inharime 64 17 16 30 292
Jangamo 427 19 250 75 983 1
Homoine 140 12 162
Morrumbene 51 11 40 6 218
Massinga 34 5 14 6 48
Vilanculos 22 19 15 19 9
Govuro 15 6 9 58 21
Source : compte rendu de l’administration régulière du district d’Inhambane, 1944.
Inspecteur Raul Cândido Reis. Fonds:AHM/ISANI, caisse 30.

On peut noter que, dans l’ensemble du Sud du Save, en plus des
transactions avec les Africains, une demande européenne alimentait aussi le
commerce d’un vaste réseau de cantinas, dont l’importance était moindre
dans les zones rurales que dans les noyaux urbains. En effet, tant sur le
littoral, entre Inhambane et João Belo et de là jusqu’à Manhiça, ainsi que
dans l’agglomération créée par l’industrie sucrière de Xinavane (la
Sociedade Agrícola do Incomati) sur les rives de l’Incomati, de petites
cantinas approvisionnaient une clientèle diversifiée de Blancs, de Métis et
d’Africains. Ce commerce situé près des plages augmentait
considérablement à l’époque estivale, pendant la season qui avait lieu
chaque année entre décembre et janvier, du fait de la consommation des
familles sud-africaines et des différents segments de la bourgeoisie coloniale
de la capitale, qui venaient ici pour profiter du soleil et de la mer.
La monétarisation des produits de l’agriculture africaine destinés à
l’exportation entrait en compte dans le chiffre d’affaires des commerçants
indiens (le coprah provenant des palmiers d’Inhambane, la mafura et la noix
de cajou). Il s’agissait cependant d’un négoce aléatoire, compte tenu des
fluctuations du commerce international dont dépendaient les cours de ces
produits. Ce négoce a fortement subi les contrecoups de la crise de 1929-
1933 ainsi que l’interruption du trafic transocéanique pendant la Seconde
Guerre mondiale. L’après-guerre a certainement donné un nouvel essor à
l’activité exportatrice du sud du Save.
Nous savons également qu’à partir de la fin des années 50 et du début des
années 60, certains se sont aventurés dans des secteurs agro-industriels
destinés au marché international et, très probablement, au moment où
52
l’exportation de la noix de cajou (cajou brut/ châtaigne) au sud du Save n’a
été autorisée qu’une fois assuré l’approvisionnement des usines de
décorticage de la colonie au prix fixé par la loi. Cette mesure reflétait une
politique protectionniste de la gestion coloniale en faveur de
l’industrialisation naissante du cajou au Mozambique. Une telle politique a
rendu le commerce du cajou brut, en tant que châtaigne, moins intéressant
pour les commerçants indiens qui ont été ainsi privés des recettes résultant
du prix beaucoup plus avantageux auquel ils le fournissaient aux industries
18de la côte de Malabar . Nous sommes en droit de penser que, dans ce
contexte, certaines familles indiennes ont été forcées de délocaliser
progressivement leurs négoces plus au sud, afin de se rapprocher des
opportunités qui leur étaient offertes dans des régions plus proches de la
capitale.
En effet, pendant les années 60, avec l’éclosion de la guerre coloniale/
guerre de libération nationale, et avec ses conséquences sur les changements
de la politique coloniale sur le plan économique et social, Lourenço Marques
a été le théâtre d’une expansion urbaine et périurbaine considérable, propice
au commerce asiatique. Par ailleurs, l’expansion du marché intérieur,
générée par les nouvelles vagues de migrants portugais, s’est accompagnée
d’un boom du bâtiment et d’une consolidation du secteur industriel destiné à
ce même marché. Cette dynamique de croissance a été favorisée par
l’amélioration des capacités de financement de l’économie, grâce à la
délocalisation du capital financier portugais qui, à partir de 1965, renforce la
présence de banques commerciales dans la colonie. Par ailleurs, la fin du
régime de l’indigénat a ouvert la voie à une insertion socio-économique
progressive de la population urbaine africaine, cliente potentielle pour un
commerce en expansion dont, inexorablement, les Indiens ont été les
bénéficiaires privilégiés, compte tenu de leur espace mercantile, large et
19diversifié, qui s’étendait de la ville du caniço à celle des Blancs .


18 Rapports et comptabilité de Caju Industrial, AHM, SE av nº 229, 1962 ; Pereira Leite J.,
1989, op. cit., et 1995, « A economia do caju em Mozambique e as relações com a Índia:
dos anos 20 ao fim da época colonial”, Ensaios de Homenagem ao professor Francisco
Pereira de Moura, ISEG/UTL, pp. 631-653, Lisbonne.
19 Sur les changements dans l’économie coloniale du Mozambique pendant l’après-guerre :
voir Pereira Leite J., 1989 et 1993, « Colonialismo e industrialização em Moçambique:
Pacto colonial, dinamização das exportações e import substitution-1930-74», Ler
História, nº 24, pp. 53-70.
53
Le District de Mozambique : entre les dynamiques de l’océan Indien et
celles de l’espace colonial
Le pouvoir d’attraction de la Macuana
eÀ partir de la fin du XIX siècle, le Nord du Mozambique a attiré lui
20aussi des nouvelles vagues d’immigration indiennes qui s’y fixeront . Le
district de Mozambique, région septentrionale du territoire (incluant l’île de
Mozambique, la côte swahili entre le Ligonha et le Lúrio, et le territoire
Macua, entouré par ces deux fleuves, et proche des terres du Niyssa) est
également un lieu d’installation privilégié pour la communauté ismaïli
ependant les premières décennies du XX siècle.
eBien que toute cette région fût officiellement dès la fin du XIX siècle
sous administration portugaise, comme l’était le territoire au sud du Save, la
période de « pacification » va s’y prolonger d’une décennie, en raison de la
forte résistance à l’occupation portugaise des peuples Macua et des sultanats
afro-musulmans de la côte swahili. Ce n’est qu’à la veille du déclenchement
21de la Première Guerre mondiale que les habitants et les cadres de
l’administration établis depuis l’époque de l’Empire asiatique portugais
pourront effectuer en toute sécurité le passage de l’île de Mozambique à la
terre ferme à Mossuril, porte d’entrée de la Macuana et sous domination du
sultanat de Sancul. Il est toutefois probable que la situation d’instabilité et de
précarité dans le Nord du territoire entre 1914-1918, due à la confrontation
avec les Allemands, ait fortement découragé l’immigration des Asiatiques et
notamment des Ismaïlis qui, ayant quitté l’Inde britannique au tournant du
siècle à la recherche d’une vie meilleure, s’étaient déjà aventurés, légalement
22ou non, le long de la côte de l’Afrique orientale . Selon les témoignages
oraux de ces derniers, la majeure partie des familles est arrivée dans le
district de Mozambique entre les années 1920 et 1930. Il s’agit donc d’une
migration plus tardive que celle vers le sud du Save, plus éloigné du conflit
23mondial .
Dans les années 1920, les conditions d’une occupation coloniale effective
étaient rétablies dans le Sud de la colonie, ainsi qu’une stabilité politique
indispensable à la mise en œuvre des infrastructures nécessaires à

20 Pereira Leite J., 1996 et 2001, op.cit.
21 Sur la résistance des Swahilis du Mozambique (sultanats de Quitangonha, Sancul,
Sangage et Angoche) et des peuples Macua à l’occupation coloniale, voir Rocha, Aurélio
(1989) « A resistência em Mozambique: o caso dos Suahili, 1850-1913», in Actas da I
reunião Internacional de História de África, Lisbonne, IICT/CEHCA,pp.581-612;
Pelissier R, 1984, La Naissance du Mozambique, Orgevala, tome 1, 2.
22 Sur les incursions allemandes de l’Ostafrika au Niassa et dans le district de Mozambique
voir Pelissier R., op.cit., Chap. IX, Les diables du nord du Mozambique, pp. 681-722.
23 e Les sources orales indiquent qu’il y eut des arrivées dès la fin du XIX siècle. Se reporter
également à l’étude monographique sur l’Ile de Mozambique, attribuée à E. Marras 1884,
op.cit., chapitre 1 de l’ouvrage.
54
l’exploitation économique du district de Mozambique. Le gouvernement
devait s’investir d’urgence dans des mesures concrètes afin de dissiper les
doutes que ses partenaires européens manifestaient alors sur la capacité
colonisatrice du Portugal. Ce défi était d’importance, compte tenu de la
valeur historique de l’île de Mozambique, autrefois capitale de l’Afrique
orientale portugaise, et de sa référence symbolique à l’ancien empire
24portugais d’Asie.
Par ailleurs, un nouvel évènement économique a pu renforcer
l’établissement de nouvelles vagues migratoires transocéaniques dans cette
région de l’océan Indien occidental. Sur la côte de Malabar (Inde),
l’industrie du décorticage avait commencé son approvisionnement en noix
de cajou en provenance du Mozambique dès 1919. Il est certain que le
processus de monétarisation de cet oléagineux issu de l’agriculture familiale
africaine, et particulièrement abondant sur la côte nord de la colonie, a été
majoritairement assuré dès le début par les commerçants indiens mais aussi
portugais établis dans la région. Il deviendra la principale raison économique
de l’augmentation de la présence mercantile indienne dans le Nord du
Mozambique.
L’historiographie lusophone récente rend compte de l’amplitude des
effets de cette révolution économique dans la région de Mossuril, dès les
epremières décennies du XX siècle, moment où le régime de servage assurait
25la transition (par l’institution des rentes du muta-hane ), entre le système
eesclavagiste aboli au milieu du XIX siècle et les formes successives de
conditions de travail imposées par l’administration coloniale.
Cette forme de monétarisation de la noix de cajou a perduré jusqu’à la fin
des années 30, tout au moins dans les plantations comme celles du Mossuril. Ce
système, bien que désavantageux pour la nouvelle administration coloniale qui
avait un besoin urgent d’assurer une perception efficace de l’impôt de paillote,
avait cependant permis aux hommes de négoce qui se consacraient à la
26commercialisation de la noix de cajou d’accumuler un capital important . Il

24 Les possessions portugaises au Mozambique ont fait partie de l’État de l’Inde jusqu’en
1750.
25 « Muta-hane » (en langue Macua) : travail hebdomadaire gratuit consacré à la cueillette
des noix de cajou dans la région du Mossuril, effectué par les familles africaines qui
habitaient sur les terres plantées d’anacardiers et attribuées en régime de concession aux
habitants blancs ou asiatiques établis sur l’île de Mozambique. Voir Pereira Leite, J.,1995,
op.cit., et Soares, Paulo R., 1988, «O caju e o regime das propriedades no Mossuril
entre1930-50» in Arquivo. Boletim do Arquivo Histórico de Moçambique, pp. 91-103.
26 L’histoire économique de la noix de cajou au Mozambique, notamment dans la phase
initiale de sa monétarisation, est tributaire des informations précieuses contenues dans
certains rapports de l’administration, rédigés pendant les premières années de l’État
nouveau. Lire, en particulier. A. E. Pinto Correia : Relatório da inspecção ordináriaàs
circunscrições do Distrito de Mozambique, vol. I et II 1936-37, LM, 5 avril 1938,
AHM/ISANI/Caisse 76.
55
faudra attendre l’après-guerre pour que l’administration prenne la décision d’une
part de remplacer le travail gratuit dans les plantations par des loyers en
numéraire, plus compatibles avec la solidité des finances coloniales, et d’autre
part de fixer pour chaque année et dans l’ensemble de la région de production de
la noix de cajou un prix minimum d’achat au producteur. Bien que très
pénalisante pour l’économie traditionnelle africaine, cette imposition a subsisté
apparemment pendant toute la période coloniale et a limité le volume de ce
produit sur le marché selon le système d’échange, habituel au modus operandi
27des cantinas disséminées en milieu rural .
En ayant su s’adapter et en ayant pu survivre aux turbulences du contexte
économique ultérieur (l’interruption du flux exportateur de la noix de cajou
pendant la Seconde Guerre mondiale et l’approvisionnement obligatoire de
l’industrie nationale en particulier à partir des années 60), le commerce de la
noix de cajou, indissociable du dynamisme des réseaux mercantiles indiens,
econnaîtra une importance économique durable pendant tout le XX siècle
colonial au Mozambique.
Le cajou, le chemin de fer et les nouveaux marchés
Au nord de la colonie, tant les Ismaïlis que les autres Indiens ont trouvé
dans la monétarisation et l’exportation de la noix de cajou la raison
principale de leur activité. Étant donné la place centrale qu’occupe ce
commerce dans l’insertion socio-économique de ces communautés et dans
l’économie de la région, son impact a été visible au niveau
macroéconomique dans l’évolution des comptes extérieurs de la colonie. Il a
pu également être évalué à partir de ses effets redistributifs dans les revenus
de plusieurs générations d’hommes d’affaires, comme les sources écrites et
28orales nous le prouvent . Le cajou qui a permis dans certains cas des
niveaux d’accumulation mercantile élevés, et dans d’autres la simple survie
économique, a pu être évalué en fonction de la trajectoire des familles de
commerçants Ismaïlis, non seulement dans le Nord de la colonie mais aussi
au sud du Save.
D’un côté, nous pouvons noter la nature informelle de son processus de
monétarisation, basé essentiellement sur l’échange direct en milieu rural
africain, mobilisant des producteurs et des réseaux mercantiles autour de
transactions qui ont échappé, pour une grande part, au contrôle de
l’administration. D’un autre, nous pouvons observer l’autonomie relative
avec laquelle, à partir des années 20, le circuit exportateur s’est établi en
marge des intérêts, de la logique et de la régulation effective de l’empire
portugais, lequel, au départ, n’avait rencontré quelque succès que dans la

27 Sur la dynamique de monétarisation, voir Pereira Leite J., 1995, op.cit.
28 Sur les revenus de la noix de cajou, à partir des statistiques du commerce extérieur, voir
Pereira Leite J. & Khouri N., 2012, op.cit., pp.114-133.
56
fiscalité douanière. Cette situation semble avoir perduré jusqu’à la fin des
années 50, moment à partir duquel le démarrage de l’industrie du
décorticage a nécessité une intervention protectionniste, afin de garantir la
compétitivité mozambicaine face à la concurrence industrielle indienne.
Cette nouvelle dynamique nuira naturellement aux intérêts des exportateurs
de cajou brut, bien que leur présence n’ait jamais été remise en cause à
l’époque coloniale.
Nous ferons remarquer que, jusqu’alors, la gestion coloniale de l’État
nouveau s’était essentiellement focalisée sur la promotion et la
réglementation de la culture obligatoire du coton. Le district de Mozambique
y joua un rôle essentiel jusqu’à la fin des années 50, car c’est ici que le volet
essentiel du pacte colonial, fondement économique de l’aventure coloniale
eportugaise au XX siècle, a été mis en œuvre : assurer l’approvisionnement
en matière première de l’industrie textile métropolitaine. En marge de ce
système qui s´institutionnalise à partir des années 1920-30, un autre système
que nous nommons pacte mercantile avec l´Inde a traduit l´effectivité d´une
situation mercantile antérieure qui a perduré au-delà des années 1930,
échappant au contrôle institutionnel de l´administration coloniale. Ce pacte
mercantile qui liait les deux côtes de l´océan Indien (la noix de cajou comme
matière première pour les industries indiennes) dépendait de l’habileté
d’hommes de négoce et de la fiabilité de leurs réseaux. Quelques-uns, dotés
de forts référentiels identitaires et de solides relations intracommunautaires,
comme certains Ismaïlis, ont été capables d’établir et de conserver
durablement des ponts avec le monde rural africain et avec l’administration
coloniale portugaise, ainsi que des solidarités mercantiles avec les intérêts
29industriels indiens .
Parallèlement au négoce du cajou, la mise en place d’infrastructures
ferro-portuaires a également motivé l’extension des négoces du littoral nord
du territoire jusqu’aux rives du lac Nyassa. L’histoire du chemin de fer nous
fournit une grille utile pour comprendre la mobilité mercantile indienne dans
le district de Mozambique, en particulier quand il s’agit de suivre les
trajectoires des familles qui ont été amenées à s’aventurer au-delà des côtes
de l’océan Indien, et à étendre leurs négoces à l’intérieur de la Macuana. Les
récits de mémoire montrent bien dans quelle mesure l’arrivée du chemin de
fer dans le nord du Mozambique a permis, à l’image d’autres expériences
historiques semblables, de définir de nouveaux projets de vie, de connaître
d’autres mondes et d’élargir les frontières mentales, culturelles et sociales.
C’est ainsi que la ville de Nampula, capitale du district de Mozambique
en 1935, située à 150 km de la côte, s’est imposée comme pôle économique
dominant et comme entrepôt central dans la liaison ferroviaire qui sera
construite en direction de la frontière lointaine avec le Malawi et les rives du

29 Pereira Leite, J., 1989, sur les économies du coton et du cajou.
57
lac Nyassa. La progression du chemin de fer sera malgré tout lente dans ce
Far West mozambicain, région considérée comme peu intéressante dans les
plans de l’administration coloniale, davantage attentive à l’intérêt stratégique
des liaisons avec l’Afrique du Sud et la Rhodésie du Sud. Bien que ce projet
ait été ébauché dès 1913, il faudra attendre l’après-guerre pour que la voie
ferrée couvre les limites occidentales du territoire de la Macuana. En 1950,
le train qui arrive à Nova Freixo au bord du fleuve Lúrio, entrepôt occidental
du district de Mozambique, a déjà traversé 538 km en pays Macua. Avec lui,
les conditions d’expansion des frontières mercantiles indiennes étaient
créées. Les mémoires que les Ismaïlis nous donnent de ce moment évoquent
la centralité de Nampula, la « cité des rêves », lieu de transit et,
simultanément, pôle de dynamisme économique et de modernité urbaine.
Elle sera pendant les décennies suivantes une base militaire de la guerre
coloniale, et de nouvelles opportunités d’affaires s’y présenteront et
nécessiteront une gestion prudente des intérêts en présence, compte tenu de
30l’ambiance de politisation croissante qui y règnera alors .
C’est dans une situation de grande instabilité politique, due au conflit
armé dans la région à la fin des années 60, que la dernière phase du projet
ferroviaire sera réalisée. Quelques années avant la révolution d’avril au
Portugal, le chemin de fer atteindra en 1969 Vila Cabral, capitale du district
du Nyassa. La ligne de Nacala à Vila Cabral couvrira alors 800 km du
territoire. Mais, ironie du sort, la proximité du territoire en guerre fera que
les terres du Nyassa ne pourront être atteintes qu’en avion ! L’insécurité de
la région avait fortement compromis l’activité commerciale. C’est ainsi que
Valimamade Jamal, homme de négoce bien établi au Nyassa, bien informé et
doté d’un capital social reconnu, avait décidé de délocaliser son négoce et sa
31famille vers le Sud de la colonie .
En 1970, l’ironie de l’histoire se poursuivant, ce sera le nouveau tronçon
Nova-Freixo – Entre-Lagos établissant la liaison directe de Nacala à la
frontière du Malawi, qui sera inutilisable. Ce tronçon traverse alors le
territoire qu’empruntent les guérilleros du Frelimo qui inaugurent, au début
de cette décennie, le front sud de la guerre contre le colonialisme portugais à
partir de la Zambézie, en défiant la présence portugaise au barrage de
32Cabora Bassa . Le sacrifice en vies humaines qui a eu lieu au moment de
l’achèvement tardif de cette ligne du chemin de fer n’est compréhensible

30 Pereira Leite J. & Khouri N., 2012, op.cit., chapitre 5 : ‘’Nampula, cidade dos sonhos
nexus espacial e temporal’’.
31 Ibid, chapitre 4, ‘’Trajectórias da fixação ligadas ao caminho-de-ferro: Família de
Valimamade Jamal’’.
32 Le front de Manica et Sofala sera ouvert en 1972. Voir sur la question le chapitre IX de la
thèse de Souto Amélia N., 2003,A administração colonial portuguesa em Mozambique no
período de Marcelo Caetano, 1968-1974, Instituto de História Contemporânea, Faculdade
de Ciências Sociais e Humanas, Universidade Nova de Lisboa.
58
qu’à la lumière de l’importance politique que le régime donnait à cette
manœuvre de diversion, au moment où l’armée coloniale portugaise engagée
dans l’opération Nó Gordio, Nœud gordien, lancée en juillet 1970, s’était
trouvée confrontée à un échec militaire décisif face au FRELIMO dans la
33région de Cabo Delgado .
Les trajectoires des commerçants Ismaïlis
La reconstitution de la vie économique des Ismaïlis du Mozambique nous
a obligées, à mobiliser de manière différenciée et prudente les rares sources
écrites disponibles à ce sujet et à les croiser avec une analyse des récits de
mémoire des membres de la communauté. Par ailleurs, notre intention de
suivre et d’évaluer la trajectoire socioéconomique des Ismaïlis est une
opération d’autant plus délicate que le contexte d’informalité relative
qu’implique l’activité commerciale, ancrée dans de fortes solidarités
familiales et communautaires, la rend peu propice à des bilans quantitatifs.
C’est pourquoi les registres de constitution des sociétés publiés dans les
bulletins officiels du temps colonial et les informations véhiculées par les
annuaires de la colonie ont constitué des sources documentaires importantes,
soumises au croisement avec les témoignages oraux et les documents des
archives. Ces registres permettent non seulement d’identifier et de localiser
les entreprises et les entrepreneurs, d’appréhender la trajectoire, la
dimension et la diversification de l’activité entrepreneuriale des Ismaïlis,
mais aussi de saisir la structuration des négoces au cours du temps à partir
des solidarités familiales, communautaires et extracommunautaires. Les
indices écrits et oraux, recueillis au sein de la communauté mais aussi à
l’extérieur de celle-ci, ont conféré une plus grande intelligibilité à des
dimensions peu connues jusqu’à aujourd’hui de la vie économique de ces
hommes de négoce.
L’analyse de trois trajectoires familiales bien différentes illustrera cette
dynamique. Nous les estimons significatives du modus vivendi des Ismaïlis
au Mozambique, compte tenu de la diversité des lieux de fixation (Sud du
Save et district de Mozambique), de la mobilité et de la durée de leur
présence sur ce territoire.
Au sud du Save
L´Eldorado sud-africain évoqué a constitué une révolution économique
de grande envergure qui a conditionné les stratégies coloniales portugaises et
qui a entraîné la mobilisation et le renouvellement des flux migratoires, aussi
bien des Africains que de ceux originaires du sous-continent indien. C’est

33 Voir História dos Caminhos de Ferro do Moçambique, 1971, 3 volumes, Edition
officielle, Lourenço Marques.
59
dans ce contexte que nous devrions trouver les bases de l’accumulation du
capital mercantile des familles ismaïli installées dans cette région
méridionale de la colonie mozambicaine.
Famille Gulamhussene Giná
Rai Gulamhussene Ismail Giná, figure de proue de la communauté
ismaïli de Lourenço Marques dès le milieu des années 50, moment où il
assume la présidence du Conseil ismaïli de Son Altesse Aga Khan, est un cas
34exemplaire de réussite économique .
Né en Inde britannique, dans une famille originaire de Gonda, il vit et
développe ses négoces au Mozambique jusqu’à la fin de la colonisation
portugaise. Une trajectoire qu’il commence comme sujet indo-britannique,
puis à partir de 1947, année de la création des États de l’Inde et du Pakistan,
comme citoyen pakistanais, à l’instar d’autres Ismaïlis de son époque,
immigrés en Afrique orientale.
Nous pouvons présumer que son arrivée avec son père Ismail Ginà dans
ele Sud du Mozambique a eu lieu pendant les premières décennies du XX
siècle. Des témoignages attestent qu’ils n’étaient pas les premiers de la
famille à débarquer en Afrique australe pendant le premier quart du siècle
dernier. Une petite cousine germaine de Gulamhussene Ismail Giná, sa
future bru que nous avons interviewée, éclaire les liens de parenté qui ont
structuré l’activité économique de cette famille :
« Les gens faisaient tout pour la famille… pour que tous s’entendent bien. Parce
qu’avant, il n’y avait pas de séparation : c’était une affaire de famille, tout le
monde travaillait ensemble. Si les femmes étaient toutes cousines ou sœurs,
c’était tant mieux, parce que personne ne voulait se séparer des autres, on
travaillait tous pour le même groupe. La famille était vraiment très importante…
Je me souviens : je me suis mariée, la famille de mon mari était composée de 5
frères (les cinq enfants du patriarche Gulamhussene), plus ma belle-sœur... La
famille Gulamhussen, avez-vous connu la famille Gulamhussen ? Ils faisaient
partie des commerçants les plus connus, les plus riches de Lourenço Marques,
avec 5 frères qui travaillaient ensemble. Nous avions différentes choses. Mon
mari par exemple s’occupait de l’usine de bonneterie, mon beau-frère plus âgé
s’occupait de la partie administrative et mon beau-père des finances. Il avait une
usine de décorticage du cajou et d’emballages, et tout ça, un des frères devait y
aller. Nous avions une entreprise ici à Porto, un était ici, l’autre là-bas, un autre

34 Voir Keshavjee, Habib V. (s.d) The Aga Khan and Africa. His leadership and Inspiration,
South Africa. Au milieu des années 1950, Gulamhussene Ismail Giná continue de présider
la communauté ismaili de LM, selon l’annonce publiée dans le BO, nº 22 28/05/55 :
Annonce de la communauté ismaili de Son Altesse Aga Khan. « Sur demande de la
direction, en vertu des dispositions de l’article 21 des statuts, je convoque l’assemblée
générale de la communauté ismaili de S.A.A.K. pour une réunion extraordinaire à son
siège, n° 75 avenue Luciano Cordeiro, dans cette ville, à 19 heures 30 le 17 juin
prochain, afin de délibérer sur les changements des statuts proposés par la direction »
L.M., 27 mai 1955. Le président, Gulamhussen Ismail Giná. (BOM, n° 22, 28/05/55).
60
avait des affaires dans la région de Xipamanine qui était habitée par des Noirs...
Je veux dire : ils étaient tous éparpillés, ils travaillaient tous pour leurs intérêts
communs… Et tous les samedis, une fois par semaine, ils se réunissaient et
35
chacun parlait des affaires » .
Les sources documentaires disponibles nous permettent de retracer, à
partir du début des années 30, la trajectoire économique de cette famille de
commerçants ismaïli, dont le réseau de négoces dans le Mozambique
colonial avait son siège dans la capitale, couvrait tout le Sud du Save,
s’étendait à la Zambézie, allait jusqu’en métropole et jusqu’au continent
indien.
Des années 30 à la fin de la 2e Guerre mondiale : incertitude et
renforcement des liens communautaires (première phase
d’accumulation de capital)
Les premières informations signalées dans les Annuaires de LM en 1932
concernent Ismail Giná et Gulamuhussen Ismail et autres, à propos du district
d’Inhambane (Cuambana), où ils sont certainement en concurrence avec
d’autres Indiens, dans des cantinas, liées à l’activité du commerce de la noix de
cajou, qui à cette époque représentait déjà un précieux produit d’exportation.
Sept ans plus tard, en 1939, et toujours dans le même district, ils apparaissent
en association avec la famille Tharani, autres commerçants Ismaïlis (Tharani,
Gulamhussene & Cª Inharrime), dans la ville d’Inhambane où ils se consacrent
au commerce de gros et à Inharime, au troc avec les Africains. Cette localité
desservie par le train leur assure une liaison avec le port d’Inhambane. Ce
partenariat se maintient pendant les années difficiles de la guerre mondiale. Du
fait de la diminution du commerce international et de la rareté des biens
alimentaires importés, ils se livrent, à l’instar d’autres commerçants Ismaïlis
installés au sud du Save, au stockage et à la vente à prix spéculatifs du riz
produit par l’agriculture africaine. Ceci a représenté une manière efficace, bien
que non dénuée de risques, de compenser les pertes dues à l’interruption des
exportations du cajou vers l’Inde. Dès 1940, la présence des deux commerçants
s’étend à la commune de Homoine, une région agricole au nord du district
d’Inhambane rendue accessible grâce à l’ouverture de la ligne du chemin de fer
36d’Inhambane à partir de Mutamba . C’est à la même époque et toujours en
partenariat, dans l’import-export, que nous retrouvons ces deux commerçants
établis à Lourenço Marques. En 1945, Gulamhussene Gina était déjà un
commerçant important :

35 Entretien avec Firoza, Lisbonne, 20/12/2005.
36 Anuário da província de Mozambique1954-55. De nouvelles voies s’ouvraient ainsi à
l’expansion mercantile au sud du Save et augmentaient les possibilités d’obtenir des
produits africains destinés au marché intérieur (riz) ou à l’exportation (cajou), dès que la
fin de la guerre le permettrait.
61
« Ce qui s’est passé, c’est qu’avant l’arrivée de Sultan Muhammed Shah, une
cantina gagnait 10 000 escudos par mois ; 5 ans après elle en gagnait déjà
150 000. Donc, ça veut dire que pour les Ismaïlis, ça été une bénédiction et un
miracle…. » Gulamhussene faisait « le change, le troc direct de mafuras, de
cajou et de cacahouètes, dans la brousse, qu’il ramenait à Lourenço Marques. Il
a envoyé 2 de ses fils, l’aîné et le cadet, au Pakistan pour étudier. Il est allé
s’installer à Lourenço Marques. Et il était, disons, un homme très dynamique. Et
très probablement son beau-père qui était d’Afrique du sud devait avoir de
37l’argent et lui en avait donné un peu » .
L’importance économique de ces deux familles ismaïli vers le milieu des
années 40 doit beaucoup à la manière dont ils ont su profiter des
opportunités qui s’offraient à eux et qui créaient des conditions
d’accumulation du capital dans un contexte d’instabilité économique. Ce
capital leur permettra de relever les défis que leur offraient les mutations
socioéconomiques et politiques de l’après-guerre au Mozambique.
De l’immédiat après-guerre à la fin des années 40 :
capitalisation, urbanisation et ouverture extracommunautaire
Les registres officiels disponibles pour les années 1945 et 1947 font état
d’une stratégie d’extension des négoces de Gulamhussene Ginà dans la
capitale de la colonie (LM). Nous pouvons observer d’abord l’intérêt pour
des investissements extracommunautaires dans le domaine du commerce. Il
partage les parts avec deux associés d’origine portugaise dans une société
qui existait déjà (Sarmento e Abrantes Ltda). Dans un deuxième temps, il
crée une entreprise avec deux associés Ismaïlis (Universal comercial, Ltda)
dans laquelle il détient la majorité du capital social. La même année, il
augmente le capital de la société Gulamhussen & Ca, Ltda, constituée
pendant les premières années de cette décennie. Il détient 95 % du capital et
partage symboliquement le reste avec un entrepreneur sunnite. Un autre fait
notoire est son incursion dans le secteur de l’industrie d’extraction (Pedrera
de Muguene), où il s’associe à des Blancs d’origine portugaise, dans un
contexte où les projets d’infrastructures de l’État créent de nouvelles
opportunités d’affaires. Parallèlement, il investit en actions avec son fils aîné
et sa femme Jeni Chagan, dans le secteur des assurances (Companhia de
Seguros Nauticus, S.A.R.L.).
Les registres des Annuaires de 1945 confirment le maintien de son
alliance avec la famille Tharani dans le commerce de gros (Tharani,
Gulamhussene & Ca) à L.M. et à Inhambane et relatent l’autonomisation des
intérêts de Gulamhussene & CaLda dans l’import-export dans la capitale de

37 Entretien avec Issa, Lisbonne, juillet 2011.
62
la colonie. Les deux familles sont maintenant établies au cœur du centre
38urbain, près des installations portuaires et de la gare du chemin de fer .
Selon les registres des BO, l’évaluation du capital réalisée par les
Gulamhussene, pendant la période analysée, est impressionnante. Elle est de
l’ordre de 11 millions d’escudos. Ce montant témoigne du pouvoir
économique, considérable et reconnu, de cette famille, cinq ans après la fin
de la Deuxième Guerre mondiale.
Les années 50 et les nouvelles frontières de l’import-export :
du sud du Save à la Zambézie
Pendant les années 50 la trajectoire des Gulamhussene connaîtra
39plusieurs ajustements . D’abord le renforcement de leurs investissements
commerciaux dans la capitale de la colonie, passe par des réajustements de
leur capital, des liquidations, l’acquisition ou la création de nouvelles
entreprises, privilégiant l’association avec des Blancs portugais. Un des
établissements de la famille, situé avenue de la République, importante
artère du commerce asiatique intra-urbain, a une visibilité particulière dans
40la cosmopolite capitale de la colonie .Cependant la société pionnière
Gulamhussene & Ca Ltda (LM). après recomposition du capital social en
1950, fera l’objet d’une mise en liquidation en 1952, étalée sur trois ans avec
l’intervention d’une commission de liquidation représentée par la BNU et
par son concurrent, la Casa Coimbra (la firme Abdool Sacoor, Abdool Latif

38 En 1946, les archives officielles mentionnent la présence de ces commerçants ismaili, tant
à LM qu’à Inhambane. Une note du bureau provincial de l’agriculture, datée du
3/12/1946, adressée à l’administrateur de la commune, fait référence à la composition des
principaux stokeurs de riz : 7 Indiens, parmi lesquels Tharani & Ca, Gulamhussene & Ca,
4 hindous et 2 sunnites qui se partagent le négoce avec 6 Européens, parmi lesquels 1
Portugais et 5 Sud-Africains. AHM, Fundo da Administração do Concelho de LM, caisse
2005, 1947-49, 3 vol.
39 Visibles dans les BO de 1951, 1952, 1953 et1955.
40 Merali Aziz (à publier), Ismaïlis em Moçambique. Memórias do sul,. « Avenue da
República, entre les avenues Álvares Cabral et General Machado, nous avons la firme
Gulamhussene & Cª Ltda, dont le nom est bien visible sur l’enseigne placée en hauteur
qui occupe toute la longueur de la façade. C’est un immeuble isolé, tout en longueur,
avec un toit à deux pentes, l’entrée est au milieu de la façade, entourée de deux
devantures toujours bien achalandées. La partie de devant est consacrée au commerce de
détail, surtout du prêt-à-porter, des tissus, de la mercerie, des produits de beauté, de la
bijouterie et des accessoires. La partie du milieu est la section des ventes en gros, avec
les secrétaires du propriétaire et des gérants, qui reçoivent non seulement les
commerçants, mais aussi des représentants de commerce qui viennent présenter leurs
produits. Nous ne pouvons oublier que c’est dans cette section que l’on s’occupe de
l’achat et de l’exportation de produits coloniaux comme le cajou, la mafura, le sésame, le
coprah, les haricots. Au fond, il y a bien sûr un entrepôt. Leterrain vague du côté de
l’avenue General Machado, planté d’une demi-douzaine d’eucalyptus, sert d’entrepôt
pour l’outillage agricole, les surplus de la guerre comme des jeeps et d’autres matériels
et marchandises non périssables ».
63
& Ca, Indiens sunnites). La même année, une nouvelle société commerciale
se constitue Lourenço Marques Mercantil, Ltda avec un capital social de 2
millions d’escudos, dans laquelle Gulamhussene se taille la part du lion,
98,75 %, et prend en charge la gérance, laissant une part symbolique à un
Blanc de la colonie. En 1953, la famille investit son capital dans la
Sociedade de Importaçao e Exportaçao Moçambicana, Ltda, LM avec une
participation diversifiée de capitalistes locaux.
Ensuite, la famille élargit ses frontières marchandes ainsi que le volume
des affaires dans l’import-export. Les BO et les Annuaires relèvent la
présence des Gulamhussene dans les districts de Gaza (Xai-Xai, 1952/55) et
d’Inhambane (1951), importants centres du commerce d’exportation de la
noix de cajou, ainsi qu’en Zambézie (Quelimane, 1952/55), territoire central
dans le commerce du coprah.
Enfin, c’est aussi à partir de cette décennie que les sources officielles
confirment l’approfondissement des liens des Gulamhussene avec les
entrepreneurs métropolitains, dans le textile cotonnier du Nord, et avec des
41commerçants de Lisbonne . Ces liens sont mis en évidence dans les récits
de mémoire :
« Nous avions notre entreprise ici (au Portugal),… il y avait des usines qui ne
travaillaient que pour nous… Nous avions des associés ici, des associés là-bas, à
Guimarães, dans le Nord… C’est pour cela que quand nous avons perdu
42l’Afrique l’industrie textile d’ici en a été affectée » .
Au cours de cette décennie, nous pouvons constater que le patriarche
Gulamhussene dirige toujours d’une main ferme les affaires de la famille, et
son importance est bien visible dans la société de LM :
« Pour améliorer son commerce d’import-export, Count Gulamhussene en est
arrivé à acheter un bateau à voiles qui s’appelait le Low Hill, avec trois grands
mâts et un moteur auxiliaire. Quand le bateau est arrivé dans le port de la ville,
une réception a été donnée au coucher du soleil pour toutes les hautes
personnalités, les autorités, le corps diplomatique et les commerçants. Il semble
qu’il n’a pas réussi à obtenir l’enregistrement et le certificat de navigabilité qui
devaient être délivrés par la capitainerie du port de Lourenço Marques. À cause
de cela le Low Hill n’a finalement jamais été utilisé et est toujours resté ancré
dans la baie d’Espírito Santo. Quelque temps après, un matin, la ville s’est
réveillée avec le Low Hill qui brûlait. Les gens qui ont assisté au spectacle
disaient que c’était un “feu d’artifice” digne d’être vu, avec des flammes qui

41 Des documents existant dans le courrier du gouvernement général (AHM: Fundo do GG
435), 10/01/50, font état d’un télégramme qui confirme « l’autorisation de séjour au
Portugal d’une durée de 3 mois du citoyen pakistanais Gulamhussene Ismail Giná,
commerçant, accompagné de son épouse Jeni Chagan Giná, pour un voyage d’affaires
chez leur associée, la société Ultracol Comercial Limitada, Rua Sociedade Farmacêutica
54 terceiro, Lisbonne. Nous ne voyons pas d’inconvénient à leur retour. Le coût du
télégramme et de la réponse est payé par l’intéressé. Le 22/12/49 ».
42 Entretien avec Firoza, Lisbonne 20/12/2005.
64
montaient par-dessus les mâts… une vision dantesque et un grand préjudice
43
pour son propriétaire » .
À partir de 1953, Gulamhussen passe un peu la main à son fils aîné
Hassanaly Gulamhussene Ginà, mais ce n’est que dans les dernières années
de la colonisation que sa descendance s’affirmera de manière plus visible
dans la conduite des affaires.
Les années de rêve (1960-70) : plans industriels, solidarités coloniales
et stratégies postcoloniales
Les années 60 voient s’élever d’un côté le vent de la contestation contre
la présence coloniale portugaise, aussi bien en Inde qu’en Afrique, et d’un
autre côté, sont le théâtre des nouvelles mesures prises par l’administration
coloniale. Il s’agit donc d’un moment particulier, vécu différemment par les
différents segments de la société mozambicaine. Les récits de mémoire nous
disent que cette époque, marquante dans la vie des Ismaïlis, a été
prudemment suivie par les chefs de famille, attentifs aux vicissitudes d’une
existence partagée entre deux mondes qui s’ignoraient : celui des
colonisateurs et celui des colonisés. Une attitude qui était certainement
partagée par tous les autres Asiatiques du Mozambique.
La visibilité des Gulamhussene Ginà dans les registres coloniaux
ressurgit en 1964-65, alors que la guerre de libération déstabilise déjà le
Nord de la colonie et que la politique d’intégration de l’espace économique
portugaisen est à sa cinquième année. C’est dans ce contexte économique,
propice à l’expansion du marché intérieur, que nous observons les
44adaptations réalisées par cette famille dans ses négoces .
Aux activités de « commerce de gros, import/export, commissions,
consignations, et de tout autre secteur autorisé par la loi » participent les 5
fils. La nouvelle société Gulamhussen & Filhos, ayant son siège avenue de
la República, probablement à l’emplacement de l’ancienne Gulamhussene &
Ca Ltda, avec un capital social de 5 millions d’escudos, sera à partir de ce
moment la seule à révéler l’identité de la famille. La même année, dans ce
même secteur d’affaires, mais avec un capital social de 2 millions d’escudos,
répartis entre le patriarche et ses descendants, la Sociedade Comercial do
Índico, ayant aussi son siège à LM, s’est constituée.
Par ailleurs, bien connu et très fréquenté par la clientèle de la ville, le lieu
était aussi pendant les dernières années de la colonisation le bureau de
change de la famille. Comme le confirment les sources orales, un accueil
personnalisé et efficace était assuré par le patriarche Gulamhussene Ismail
Ginà lui-même et permettait à ceux qui voulaient voyager ou assurer des
transferts d’argent vers la métropole, de convertir les escudos mozambicains

43 Merali Aziz (sous presse), op.cit.
44 Trajectoire mentionnée dans les BO de 1965 à 1967, et de 1972 à 1975.
65
en devises étrangères. Ce négoce aux profits assurés était disputé entre
plusieurs Asiatiques, discrètement établis dans la Baixa.
La diversification des négoces des héritiers de Gulamhussene Ismail Ginà
dans le secteur industriel, à partir du milieu des années 60, est une
innovation qui doit être soulignée. D’un côté, le fils aîné Hassanali se lance
en 1967 avec un associé portugais dans le décorticage de la noix de cajou
dans le district de Gaza. De l’autre, au début des années 70, ses frères
investissent, toujours en partenariat avec des associés portugais, dans
l’industrie du vêtement. Il est certain qu’il s’agit de projets tardifs de
diversification, bientôt compromis par la fin de la colonisation. Mais ils
prouvent la ferme intention de cette famille, ayant déjà de fortes connexions
avec le Portugal, de donner une continuité à ses négoces au Mozambique, où
elle bénéficie d’un indiscutable prestige économique et d’un niveau
d’acceptation et d’intégration considérable dans la société de LM de
l’époque. Comme nous l’indique notre interviewée, évoquant ce que furent
les meilleures années de sa vie dans le Mozambique colonial, c’est
indubitablement le privilège d’appartenir à cette famille qui signe une
intégration qui différencie les Gulamhussene Ginà de la majorité des Ismaïlis
de Lourenço Marques.
« Le nom de Gulamhussen ouvrait de nombreuses portes, c’est pour cela que je
me sentais une privilégiée,... les ministres du gouvernement, qui allaient et
venaient, offraient des dîners… La famille de mon beau-père était toujours
invitée et ça nous a aidés… la Casa Coimbra était connue mais, par exemple, au
niveau économique, la famille Gulamhussen l’était plus, parce que nous avions
des négoces dans le Nord du Mozambique de Cabo Delgado jusqu’à
Inhambane… Nous achetions tous les produits du Mozambique, les cacahouètes,
le coprah, le cajou, nous avions des usines de décorticage du cajou, nous
avions... bon je le dis : un nom... Gulamhussene…. Il y avait le textile, ensuite
nous avions… tous les produits agricoles, tous… Nous étions bien là-bas. Nous
étions très bien… Notre maison, la maison dont nous avions hérité avait 10
chambres, nous donnions des dîners, tous les gouverneurs sont venus dîner à la
maison, les secrétaires d’État, nous avions la maison qu’il fallait pour ça. »
Pour notre interwievée, ces années 60, « ont été les meilleures années de ma vie,
c’était l’hôtel Polana, tous les samedis… l’hôtel Cardoso, la famille Cardiga
faisait partie de mes proches, je suis la marraine d’un de leurs fils… et ils sont
les parrains de ma fille Magda… La famille Mesquitela dont le plus jeune était
45notre ami, car nous sommes allés ensemble au lycée. … Quand je suis entrée au
lycée Salazar, j’étais la seule Indienne. Musulmane. Il y avait des Goanais mais
on les comptait sur les doigts de la main. C’était quelque chose, parce qu’on ne

45 Les Cardigas, une famille bien connue de LM, étaient de riches éleveurs de bétail au sud
du Save. La famille Mesquitela était proche du régime. M. Mesquitela père était membre
de l’Union nationale.
66
46laissait pas les Indiens étudier au lycée Salazar. J’étais la seule Indienne …
Nous avons vu la ville évoluer… la guerre était loin… Beaucoup de gens sont
arrivés, des militaires qui apportaient un savoir-faire et un savoir-vivre dans la
société que nous fréquentions… Par exemple, ma mère travaillait pour le
mouvement national féminin ; elle en faisait partie. Elle était l’amie de l’épouse
47
du gouverneur Arriaga , moi j’étais très amie avec leur fille… Une convivialité
que nous avions avec ce qu’on appelle l’élite, nous faisions partie de ce groupe,
48
nous travaillions pour quelque chose en quoi nous croyions » .
La trajectoire de réussite économique et sociale de la famille Gulamhussene
Ginà est exemplaire. Son parcours a été, jusqu’à la fin, largement lié à la figure
centrale du patriarche, un génie des affaires « bien qu’il n’ait fait que l’école
primaire… Gulamhussene Ismail Ginà a été le premier Comte » de la
communauté et quand dans les années 60 « il venait à Lisbonne, il était connu
49comme le comte de Son Altesse Aga Khan » .
Un parcours qui, comme celui de la majorité des autres Ismaïlis, l’a lié
inexorablement à l’aventure coloniale portugaise et l’a conduit à abandonner le
Mozambique au moment de l’indépendance.
Il est intéressant de conclure cette trajectoire du temps de la colonisation
avec le témoignage de Carlos Adrião Rodrigues, avocat démocrate et vice-
président de la Banque centrale du Mozambique (ex-BNU) après
l’indépendance, qui rend compte de la manière expéditive dont Gulamhussen a
assuré le transfert de ses fonds vers l’étranger. Selon l’avocat, ceci fut fait en
totale conformité avec la législation coloniale encore en vigueur en 1975.
L’achat de la récolte auprès des producteurs de coprah s’est effectué à un prix
supérieur à celui fixé par le marché. Pour cela, il a dû vendre préalablement le
maximum de ses biens (ce qui laisse supposer une puissance économique assez
exceptionnelle) pour disposer d’escudos mozambicains, fort bien cotés dans le
marché des changes. Il paya également à la Banque centrale, et selon la loi en
vigueur, les droits d’exportation qui permettaient au cargo de quitter le port de
Lourenço Marques pour le Pakistan, procédure dont dépendaient les
autorisations nécessaires au débarquement du coprah dans le port de destination.
La contre-valeur en devises de sa marchandise devait lui être remise, au
Pakistan, par son importateur. Ce transfert très habile, rapide et massif de
devises vers l’extérieur, qui ne pouvait donc pas entrer dans le Fonds des
changes du Mozambique, avait échappé au contrôle du jeune gouvernement
mozambicain. Ce dernier, alerté par la quantité de devises perdues, mit alors en
vigueur une loi exigeant que toutes les exportations soient dorénavant effectuées

46 Deux autres interviewés ont cependant affirmé qu’il y avait d’autres Ismaïlis qui
fréquentaient le lycée Salazar dans ces années.
47 En réalité, notre interviewée fait référence au général Kaulza de Arriaga, alors
commandant de l’armée portugaise au Mozambique.
48 Entretiens réalisés avec Firoza, Lisbonne, 16/11/2005 et 20/12/2005.
49 Entretien réalisé avec Issa, Lisbonne 15/07/2011.
67
en devises. Il se tourna vers l’avocat pour savoir s’il y avait une procédure à
l’encontre de ce commerçant ismaïli. Aucune, répondit l’avocat, le commerçant
ayant agi selon la loi portugaise encore en vigueur, la seule solution serait la
négociation. En effet, des représentants du FRELIMO rencontrèrent le
prestigieux commerçant au Portugal, qui proposa de remettre au gouvernement
50mozambicain la moitié de la valeur en devises du coprah exporté .
En territoire Macua
Si le commerce du cajou a représenté la principale force d’attraction pour
l’installation de tous les Indiens dans le district de Mozambique, l’avancée
du chemin de fer qui a complété un réseau routier vulnérable a été un facteur
décisif pour leur mobilité. Le chemin de fer qui a permis la valorisation
économique de l’ensemble de ce territoire est un élément essentiel pour
comprendre non seulement la reproduction des dynamiques mercantiles,
mais aussi la démultiplication des opérations d’insertion économique et
d’accumulation de capital.
51La famille de Mamade Hussene
L’aïeul paternel, haut fonctionnaire d’un rajput du Rajasthan, a été
déporté par les Britanniques en 1880 pour des raisons politiques et incarcéré
en Afrique du Sud. Il eut un fils né en captivité. Réfugiés à Delagoa Bay,
territoire que l’aïeul juge trop inféodé aux anglais, ils remontent rapidement
vers le nord du Mozambique et s’installent à la fin des années 1880 non pas
sur l’Ile, mais à l’intérieur, à Nampula. Lorsqu’a eu lieu la pacification de la
Macuana par Mouzinho de Albuquerque, l’aïeul et son fils s’y trouvaient
déjà : « Je me souviens que mon grand-père parlait leur langue. Mon grand-
52père est intervenu en faveur de la paix » . L’aïeul décède rapidement et son
fils appellera son cousin du Rajasthan. Le premier résidera à Mogincual sur
le littoral swahili tandis que le second s’installera à Nampula en pays Macua.

50 Entretien réalisé avec C.Adrião Rodrigues, 2009, Lisbonne.
51 Entretien avec Nurali, Lisbonne, 12/10/2005. Pour les détails de cette trajectoire peu
commune, insérée dans deux empires coloniaux et issue d’aïeux supposés appartenir à
une caste supérieure par rapport aux membres ordinaires de la communauté ismaili du
Mozambique, voir le chapitre 5 de cet ouvrage.
52 Pour les détails historiques de ladite « pacification » et des campagnes militaires de
Mouzinho de Albuquerque, 1890-1910, il serait intéressant de se reporter à l’article
d’Aurelio Rocha, 1989, « Resistência em Moçambique, o caso dos Suaili, 1850-1913 »,
Actas da I Reunião internacional de História de Africa, pp. 581-615. Les liens des
Portugais avec les chefs de l’intérieur de la Macuana qui souffraient des négriers swahilis
de la côte se sont noués après la défaite des campagnes militaires de Mouzinho entre les
Swahilis/Macuas. Cette conquête du territoire a pu se réaliser grâce à l’aide des « 10 000
auxiliaires africains ». Ces détails nous permettent de donner crédibilité au récit de Nurali
dont l’aïeul vivait à l’intérieur des terres et non pas sur le littoral.
68
Les années 1890 à 1927 : Entre Nampula et Mongincual, des cantinas
à la faillite
Les deux cousins se consacrent au commerce. Ne disposant pas de
précisions, nous pouvons raisonnablement supposer qu’ils approvisionnaient
les populations africaines avec les produits de consommation achetés sur
l’île de Mozambique auprès des marchands baneanes, hindousqui y étaient
établis (textiles, huile, farine, sucre...) et qu’ils assuraient la monétarisation
de certains produits de l’économie traditionnelle (manioc, noix de cajou,
cacahouète, sésame, poisson séché). Pendant la Première Guerre mondiale,
dont les conséquences se sont fait sentir dans le Nord du Mozambique, la
famine ravage la région et la famille fait faillite.
« En 1918-1919, quand mon grand-père paternel est revenu d’Inde, il y avait
une famine terrible au Mozambique. Lui n’était pas concerné par ce
problème. Les gens mouraient devant sa porte, alors que ses entrepôts
étaient pleins. À la différence d’aujourd’hui quand on parle d’entrepôts, qui
sont des bâtiments gigantesques, à cette époque, un entrepôt avait, disons,
2entre 200 et 300 m … mon grand-père maternel et son cousin de Nampula
ont fait la même chose : ouvrir les entrepôts et laisser la population se
servir, parce que la nourriture était en train de pourrir. Il faut se rappeler
qu’à l’époque la nourriture c’était de la farine et du poisson séché, du
manioc, du cajou séché, etc., tout séché. Et quand tout ça est stocké, avec le
degré d’humidité en Afrique, c’était sûr que la vermine allait s’y mettre et
que ça allait commencer à pourrir. Alors, entre laisser pourrir ou donner à
la population, ils ont préféré faire littéralement faillite, mais enfin ils ont
sauvé les personnes qu’ils ont pu ».
Néanmoins, le grand-père qui arrive à recomposer son capital en 1923-24
meurt en 1928, faute de soins lors d’une épidémie de tuberculose. Un de ses
fils, Mamade Hussene Amarchy, père de notre interviewé, alors âgé de 7/8
ans, a dû regagner l’Inde avec sa mère car les autorités portugaises, n’ayant
pas reconnu son statut d’épouse et de veuve légitime, l’obligèrent à retourner
dans son pays d’origine. Quatre ans plus tard, en 1932, la mère et son fils
reviennent dans la colonie portugaise et se découvrent dépossédés de tous
leurs biens « il n’a pas pu retourner à Mogincual, parce que
l’administrateur du poste s’était emparé de tous leurs biens. Je pense que
c’était courant à cette époque ».
Les années d’errance en Zambézie : de 1927 à 1950
Mamade Hussene Amarchy, qui veut refaire sa vie loin de la Macuana,
s’est engagé comme salarié chez son futur beau-père, un métis zambézien.
La mort de sa femme l’obligera une nouvelle fois à partir. Il se rend à Alto
Molocué, une région frontalière entre la Zambézie et le district de
Mozambique, riche en or et en pierres semi-précieuses puis il finit par
revenir à Nampula, où un cousin du côté maternel ainsi que sa descendance
69
53s’étaient installés. C’est là qu’il commence la quatrième phase de sa vie , se
remarie avec une cousine du côté maternel et avec l’aide de son beau-
père/cousin pourra s’installer à l’intérieur du territoire, à Mandimba, petit
village à la frontière avec le Nyassaland, où il relance son activité
commerciale.
Un détail important retient notre attention. La famille est avant tout, avant
même la communauté ismaïli, le lieu qui peut permettre la recomposition du
capital à partir d’une alliance matrimoniale. Nous avons maintes fois
rencontré ce cas de figure parmi les membres de la communauté ismaïli.
Rien donc d’étrange pour un cousin de donner sa fille en mariage à un
membre de sa famille désargenté ou qui connaît des difficultés financières, et
de l’aider à s’installer à son compte une nouvelle fois, avec un capital qu’il
fera fructifier sous sa totale responsabilité, dans une région située plus à
l’intérieur du territoire. Alliance matrimoniale, individualisation du capital et
logique des liens de commerce constituent trois piliers de la solidarité
ismaïli, caractéristiques de son mode de fonctionnement économique.
Son fils Nurali est né à Madimba en 1950. Après l’école primaire, il
continuera des études secondaires et commerciales à Nampula et sera témoin
des grandes transformations que va connaître la ville, dans le contexte
politique colonial de l’après-guerre : le développement des infrastructures
ferroviaires et portuaires, et le renforcement du peuplement blanc dans le
Nord du Mozambique.
Les décennies 50, 60 et 70 à Nampula : recomposition de la richesse et
nouveaux liens avec le pouvoir colonial
Les nouvelles orientations politiques et économiques obligent les Indiens à
adapter leurs activités et à établir de nouveaux ponts avec le pouvoir et la
société coloniale. Ce qui s’annonce dans les années 50 caractérise le nouvel
ordre colonial : impôts, écoles, plans de mise en valeur des terres et insertion
dans un pacte économique colonial à partir de certaines cultures telles que le
coton et le sisal, banques de prêts et d’investissements, arrivée de colons
agriculteurs et non seulement de commerçants, de colons avec un savoir-faire
nécessaire au développement des plans d’infrastructures urbaines, routières,
ferroviaires et portuaires. Bref, un ordre qui apporte ses lois auxquelles chacun
est obligé de se soumettre, « les populations ont été obligées de fonctionner
d’une façon qui soit plus proche de celle qui existait au Portugal continental ».
La croissance démographique de la population blanche de Nampula et la
dynamique des services et des loisirs eurent aussi pour effet l’arrivée d’Indiens
peu qualifiés, à partir des cartas de chamada, lettres d’appel, envoyées par

53 Les étapes qui ont marqué la trajectoire personnelle et économique de Mamade Hussene
Amarchy sont bien définies : Mongicual, Inde, Zambézie et Alto Molocué, Nampula et
Madimba (Nyassa).
70
ceux déjà installés. Comparant les deux populations, notre interviewé affirme :
« les Indiens qui arrivent dans les années 50 sont moins qualifiés, mais la
fonction publique envoie déjà des gens plus qualifiés : des instituteurs, des
professeurs de l’enseignement secondaire, des médecins, des ingénieurs. Le
niveau commence à s’élever ».
Le début de la guerre en 1964 est associé à une nouvelle politique de la part
de l’État portugais, celle d’un rapprochement avec les leaders communautaires.
Bien que ne représentant pas la communauté ismaïli, son oncle fut pressenti, à
la fin des années 60, pour être maire de Nampula. Il refusa, alléguant
l’incompatibilité de faire à la fois du commerce et de la politique. Sa famille et
la communauté voteront alors pour le candidat Baessa. Des liens d’amitié
54unissaient les deux familles .
Entre 1880 et 1974, et sur trois générations, la trajectoire économique et
sociopolitique de cette famille a été traversée par la non-linéarité, l’incertitude
et la précarité mais aussi par la résilience. La non-linéarité nous renvoie à la
sinuosité de leur trajectoire économique dans laquelle les faillites des
commerçants, la recherche d’autres solutions de survie (du journalier au
chercheur d’or) dans des territoires différents, le retour au commerce dans
l’intérieur du pays, la stabilisation de leur situation économique et les phases
d’accumulation se succèdent.
L’incertitude et la précarité qui pénalisent le commerce se situent dans un
contexte de transition dans l’histoire du Nord du Mozambique, celui qui va de
ela fin du trafic négrier à l’occupation coloniale du XX siècle et qui se prolonge
durant la Première Guerre mondiale. De plus, la ligne brisée d’un parcours
familial pris entre deux législations matrimoniales qui s’ignorent (la
britannique et la portugaise) sera encore plus tortueuse au retour dans la colonie
du fait de l’impunité de l’administration coloniale, qui l’entraîne dans 25 ans
d’errance entre la Zambézie et les districts du Mozambique et du Nyassa. La
résilience de la famille qui est le résultat de l’interaction entre les liens
matrimoniaux et la recomposition de l’activité économique, au sein d’une
coutume inhérente aux familles ismaïli, permet l’investissement d’un nouveau
capital dans le développement d’un négoce dans le lointain Nyassa. Les
nouvelles opportunités surgissent dans les années 60, dans le contexte de
l’installation d’un nouveau colonat blanc à Mandimba. C’est ainsi que s’offrent
à Mamade Hussene Amarchy les conditions qui lui permettront d’assurer

54 Le fils du candidat Pedro Baessa était un chercheur d’or et avait découvert une mine d’or
à Alto Molocué où Mamade Hussene Amarchy s’était rendu entre son séjour en Zambézie
et son retour à Nampula. Notre interviewé confirme que des liens d’amitié unissaient son
père et son oncle à la famille Baessa, originaire du Cap Vert et dont les descendants ont
servi l’Empire portugais en Angola ainsi qu’au Mozambique, notamment à Nampula, où
Pedro Baessa, représentant de l’élite assimilée Macua, s’est fait élire maire au milieu des
années 60.
71
l’éducation de sa descendance. En effet, notre interviewé a été fonctionnaire
pendant la dernière décennie de la colonisation.
Conformément à ce que nous avons pu observer, les registres légaux et les
Annuaires de la colonie sont pratiquement muets sur l’existence de cette
55famille de commerçants . Nous sommes d’ailleurs amenés à postuler que cette
invisibilité a pu s’étendre à de nombreux autres cas. Les détails de la trajectoire
familiale racontée par un arrière-petit-fils s’avèrent essentiels pour nous aider à
déconstruire le stéréotype de l’Indien confiné dans son destin de commerçant.
Elle nous permet aussi de comprendre une trajectoire économique en tant que
phénomène social global.
Famille Remtula
Le destin d’un commerçant : le négoce et quelque chose de plus
À la fin de la période coloniale, la trajectoire de Piarali Remtula,
grossiste et exportateur connu à António Enes (Angoche), n’est évidemment
pas différente de celle d’autres Ismaïlis, hommes de négoce établis sur le
littoral nord du Mozambique, et dont la vie économique, structurée par de
fortes solidarités familiales et communautaires, est inextricablement liée à la
56monétarisation et à l’exportation de la noix de cajou .
Les récits de mémoire au sujet de sa trajectoire nous permettent de définir
le profil de ce commerçant, qui n’avait fait que l’école primaire mais était
« … respecté, les gens l’admiraient. C’était quelqu’un qui avait beaucoup
vécu, il fréquentait beaucoup de monde, de toutes les races, quelle que soit
leur religion. Et avec la communauté indienne aussi parce qu’ils venaient
tous d’Inde. Il a même été l’ami de Kaúlza et du gouverneur… bref c’était
quelqu’un d’ouvert, mais son intention n’était pas de collaborer, c’était une
question de survie ». Telle est l’appréciation de son plus jeune fils pour
lequel la réussite d’un bon commerçant devait réunir au-delà du savoir-faire
57en affaires « un savoir-vivre et un vécu multiculturel » .

55 Dans les Annuaires apparaissent les noms de : Karmali Popat (cousin du grand-père et
beau-père du père d’Amirali Mamade Hussene), commerçant à Nampula en 1954-55 et de
son fils Firozali Karmali Popat, à Meconta en 1972-73. Apparaissent également les noms
des petits-fils d’Amarchy Jamal : Damji et Ali Jamal à Meconta de 1939 à 1965 et
Valimamade Jamal à Vila Cabral en 1966.
56 Sont déjà installés au nord de la colonie : Bhanji Velgi, commerçant pionnier établi à
António Enes, à travers lequel plusieurs autres Ismaïlis obtiennent leur droit d’entrée
dans la colonie au moyen des cartas de chamada ; la famille Vali Kará dont deux frères
(Jamal et Jafar Kará,) quitteront le Nord et l’île de Mozambique et descendront à LM vers
le milieu des années 60 et deux autres (Virgi et Vassangi Kará), restent dans le Nord et
s’installeront ensuite à Antonio Enes.
57 Entretiens avec Hassan, Lisbonne, 12/10/2004 et 11/06/2005, sans enregistrement ; avec
Hassananali 12/11/2004, 01/02/2005, sans enregistrement. Les extraits ci-dessus
proviennent de l’entretien avec Hassan, 12/10/2004.
72
Piarali Remtula est né au Mozambique en 1930. Son père, Remtula
Keshavjee, originaire de Porbandar (Gujarat), immigre au Mozambique, à la
recherche d’une vie meilleure, avec l’un de ses frères, Ramjan Keshavjeee.
Tous deux, sujets indo-britanniques, s’installent en pays Macua,
e 58probablement durant les premières décennies du XX siècle .
Dans le district de Mozambique entre 1915-45 : apprentissage
et accumulation primitive
À leur arrivée dans le Nord de la colonie, les Ismaïlis ont partagé un
territoire et un marché où la présence indienne était forte comparativement à
l’européenne comme le montre le tableau suivant :

Recensement de la population du district de Mozambique (1915-16)
Européens Asiatiques Indigènes

h f h f h f
Mozambique 262 46 242 33 1706 1555
Memba 46 33 61 66 46173 48832
Mossuril 102 13 222 57 59459 70638
Macuana 35 2 19 1 36145 43055
Alto Lúrio 26 1 1 14347 16907
Angoche (qui
deviendra 63 7 185 22 53153 63364
António Enes)
Source : AHM, Fonds de l’administration civile/RELSER/Dist. Mozambique :
rapport annuel du gouverneur 1915-16 / Rapports et journaux de service. Caisse 5.

Suite à la pacification du district, les rapports officiels font état des
progrès dans le prélèvement de l’impôt de paillote, mais soulignent par
ailleurs les effets récessifs de la Première Guerre mondiale sur les recettes
douanières, en raison du blocus du commerce extérieur. Bon nombre
d’employés au chômage ont donc été obligés de devenir autonomes sur le
plan commercial et de survivre grâce à des opportunités spéculatives.
« De la monnaie portugaise en argent et en cuivre et des billets de la BNU
circulent. Pour payer l’impôt de paillote dans le haut Lúrio, des livres sterling et
en argent circulent en petit nombre, rapportées par les indigènes qui vivent près

58 Les sources orales ne sont pas unanimes quant à l’année d’arrivée des deux frères
Keshavjee. La famille proche avance deux dates : 1900, 1915. Une troisième source,
parent, de la famille, pense que l’arrivée des Ismaïlis de cette génération (Ibraimo Ismail,
Vali Kará, Remtula Jiva…) dans le nord du Mozambique se situe entre les années 1920 et
1930 du siècle dernier.
73
de la Rhodésie. Le manque de monnaie d’argent et de cuivre sur le marché est
notable et les commerçants asiatiques ne les obtiennent qu’à un taux de change
très élevé, en particulier lorsque c’est l’époque du commerce avec les indigènes
59
qui viennent à cette occasion » .
Quant à l’agriculture, notamment à Angoche, « ce qui rapporte le plus
maintenant aux indigènes, ce sont les cacahouètes et le riz qu’ils cultivent à
grande échelle pour la vente et accessoirement ils ont des haricots rouges,
du maïs et du coton ». À cette époque, l’administration tentait, bien que sans
y réussir, de stimuler la culture du coton, en distribuant aux agriculteurs
africains une variété à fibre courte peu recherchée sur le marché, des graines
de qualité provenant de Blantyre, dans le Nyassaland britannique. Le
commerce de ce produit était entre les mains des Indiens. Il faudra attendre
l’État nouveau pour que la culture du coton soit imposée avec succès dans la
colonie au profit du textile métropolitain et que sa commercialisation,
fortement réglementée par l’administration coloniale, échappe au réseau
mercantile indien. Notons qu’au sortir de la Première Guerre mondiale,
l’agriculture africaine produisait « l’ensemble des produits agricoles
exportés du district » et il n’y avait pas grand-chose de plus à mentionner
« si ce n’est quelques petites palmeraies à Angoche et dans le Mossuril,
60appartenant à des colons qui n’ont pas la vie facile » . Cette situation de
léthargie économique est également confirmée par les données compilées de
la direction des douanes, bien qu’il soit certain qu’une grande partie du
transit des marchandises échappait au contrôle des autorités portuaires, et
61
donc au paiement des droits de douane .
Parmi les familles indiennes résidant dans la colonie depuis la période de
l’occupation, certaines (comme la famille d’Amirali Mamade Hussene)
avaient dû retourner en Inde jusqu’à ce que des jours meilleurs permettent
leur retour au Mozambique.
Cette trajectoire n’est cependant pas celle des pionniers Keshavjee.
« Mon grand-père a débuté comme employé et, quand mon père est né en
1930, il était déjà exportateur. À 12 ans mon père a commencé à travailler
62dans l’établissement de mon grand-père » . Les Annuaires témoignent de sa
présence en 1939, époque où il se consacre au commerce dans le district de
Mozambique : à Corrane (village de la circonscription de Meconta, dans la
région intérieure de la Macuana, desservie au nord par le chemin de fer du
63Mozambique ) et à Mongincual sur le littoral de l’océan Indien, accessible

59 AHM, Fonds de l’administration civile/RELSER/District de Mozambique. Rapport
annuel du gouverneur1915-16, Rapports et journaux de service. Caisse 5.
60 Idem. Caisse 5.
61 Idem Caisse 6.
62 Entretien avec Hassan, Lisbonne, 11/06/2005
63 Comme nous l’avons vu, à cette époque le train reliait déjà le Lumbo sur la côte, à Entre
Rios, proche du territoire du Nyassa, soit plus de 400 km. Pour l’après-guerre, en
74
64par la route . Tel était l’espace d’intervention de plusieurs concurrents,
Indiens et Portugais, parmi lesquels l’influent João Ferreira dos Santos, qui
fut très vraisemblablement son premier employeur, à l’instar d’autres
Ismaïlis un peu partout dans les circonscriptions du district où João, nom
sous lequel les Africains le connaissaient, créera des plantations. Notons que
l’exercice du commerce dans les plantations avait d’ailleurs été autorisé par
le gouvernement « … désireux de contrer l’expansion des Indo-Britanniques
et de favoriser l’emploi de commis portugais. Cette disposition légale était
cependant impunément contournée par Ferreira dos Santos qui, dans toutes
ses cantinas, disséminées dans plusieurs circonscriptions, n’avait que des
65employés anglo-asiatiques » . Pendant la première moitié des années 40, les
rapports de l’administration qui témoignent du succès de la culture du coton
imposée dix ans auparavant par l’État nouveau à la population africaine
confirment l’expansion du commerce asiatique « due à un phénomène
naturel et inéluctable, que sont les changements dans les voies de
communication qui font, défont et déplacent les centres du commerce vers
66l’extérieur des villages » . La Deuxième Guerre mondiale qui avait
provoqué, comme nous l’avons vu, une importante rupture dans
l’exportation du cajou vers l’Inde, avait donc pénalisé fortement la vie
67économique des Keshavjee à l’instar d’autres commerçants . Le conflit une

1946-48, les rapports de l’administration (AHM-ISANI, Caisse 77) témoignent de
l’existence dans la circonscription de Meconta de 5 villages avec 22 établissements (18
indo-britanniques, 1 indo-portugais, 2 portugais et 1 français) ainsi que de 2
établissements dans des plantations. Meconta faisait partie à l’époque de la zone rizicole
Meconta-Nampula dont João Ferreira dos Santos était concessionnaire et de la grande
région cotonnière dont la Companhia dos Algodões de Moçambique était
concessionnaire. Les 7 établissements de Corrane appartenaient tous à des Indo-
Britanniques, parmi lesquels les Ismaïlis de la famille Keshavjee.
64 Selon le recensement de 1935, la population du district de Mozambique comptait 4 003
non indigènes (1819 européens, 9 Chinois, 703 Indo-Britanniques, 534 Indo-Portugais,
938 métis) et 500 284 indigènes. Quant auxpopulations des circonscriptions du district de
Mozambique : Meconta (73 Européens et 55 Indo-Britanniques), Mongincual (34
Européens et 29 Indo-Britanniques), Mogovolas (27 Européens et 19 Indo-Britanniques),
Moma (70 Européens et 24 Indo-Britanniques), Mossuril (307 Européens et 126 Indo-
Britanniques), Ribaué (100 Européens et 8 Indo-Britanniques), Nacala (23 Européens et
29 Indo-Britanniques). Annuaire de LM 1939. La cartographie du district de Mozambique
située dans les annexes permet de situer ces circonscriptions.
65 AHM-ISANI 1936-37 Vol. 1 Caisse 76:Relatório da inspecção ordinária. Às
circunscrições do Distrito de Mozambique-1936-37. Inspecteur administratif, capitaine
Armando Eduardo Pinto Correia. Ch.IV Circonscription de Memba.
66 AHM-ISANI, Inspection dans la province du Nyassa 1944-45, Caisse 97, Inspecteur
capitaine Carlos Henriques Jones da Silveira.
67 Cette baisse dans le négoce du cajou est confirmée au niveau macroéconomique par les
statistiques du commerce extérieur, et au niveau régional par les rapports de
l’administration qui nous informent sur les productions de l’agriculture indigène et
témoignent de la baisse drastique et même de l’absence de monétarisation du cajou dans
certaines régions, en 1943 et 44, comme c’est le cas dans les circonscriptions de Ribaué,
75
fois terminé, l’espoir de la normalisation du trafic transocéanique et de la
reprise du commerce peut avoir entraîné le départ des Keshavjee de
Mongincual vers l’intérieur du district de Mozambique, à Mogovolas, une
région frontalière avec la Zambézie, favorable à l’appropriation d’un plus
grand volume de cajou et d’autres oléagineux grâce au troc avec les familles
paysannes de la Macuana, clients privilégiés de leurs boutiques. Les rapports
de l’administration confirment en effet que le volume de la noix de cajou a
doublé entre 1945 et 1946 (passant de 616 à 1267 tonnes), la production de
cacahouètes étant elle aussi importante entre 1944 et 47 (supérieure en
68moyenne à 4700 tonnes par an) . Ce n’est certainement pas un hasard si
Remtula Keshavjee s’est établi à Mogovolas en 1945 associé à son frère
Ramjane dont la présence est signalée pour la première fois dans les
Annuaires de la colonie. Nous pouvons présumer que Piarali Remtula, âgé
de 15 ans à l’époque, continue à travailler avec son père et son oncle. Tout
indique également que l’investissement dans l’éducation de leur
descendance n’était pas une priorité pour les Keshavjee, compte tenu que les
descendants ont été très tôt initiés au commerce, activité qu’ils exerceront à
l’âge adulte. Cette vocation commerciale aura tendance à se maintenir au
cours des générations suivantes, pour lesquelles la richesse est la référence
essentielle dans leur trajectoire de vie. En réalité, seul un des fils de Piarali
Remtula, né pendant la deuxième moitié des années 50, poursuivra des
69études au lycée puis des études supérieures au Portugal .

Le parcours d’un grossiste : un monde enraciné dans la solidarité
familiale : diversification, autonomie et relation avec l’Inde
En 1949, le Bulletin officiel de la colonie indique que Piarali Remtula, alors
âgé de 19 ans, associé à son cousin Samsudine Ramjan, participe au capital social
de la société d’un commerçant sunnite de la génération de son père, Aiùba Vali
Mamade e Filho, qui possède des négoces dans les circonscriptions de Moma et
de Mogovolas depuis 1939. Ce passage à la vie adulte peut être vu comme le
début d’un processus d’autonomisation. En effet, au milieu des années 50, les
Annuaires font état de sa présence à Moma, sur la côte sud du district de

Imala, Mongincual, Moma, et la commune d’A. Enes. Par contre dans la circonscription
de Nacala l’impact négatif n’est pas visible, les niveaux de production se maintenant entre
43 et 46, de l’ordre de 4 250 tonnes par an. AHM-ISANI, Rapport d’inspection du district
de Nampula dans la province du Nyassa 1946-48, Caisse77, vol. 4.
68 Statistiques de la « Produção da lavra indígena-circunscrição de Mogovolas ».
AHM/ISANI-Relatório da inspecção ordinária ao Distrito de Nampula da Província do
Nyassa, 1946-48, Caisse 78, Vol. 5. Tableau présenté in Pereira Leite J.& Khouri N.,
2012, p.157, note 238.
69 Entretien avec Hassan, Lisbonne, 12/10/2004.
76
70Mozambique . À la même époque, son père et son oncle ont des boutiques dans
l’intérieur, à Meconta et à Mogovolas, et Samsudine partage avec eux la
responsabilité de la gestion des affaires dans cette circonscription. Nous pouvons
présumer que cette expansion est une conséquence de la reprise du flux
exportateur du cajou de la colonie dans l’après-guerre. De fait, il passe de 12 000 à
49 000 tonnes (une croissance de l’ordre de 300 %), entre 1945 et 1955, et
correspond à une expansion notable en valeur monétaire (de 8 millions à 127
millions d’escudos). Cette expansion est liée à une forte hausse du cours de la noix
de cajou sur le marché mondial qui s’est reflétée positivement dans l’accumulation
71mercantile de la famille.
Selon nos sources orales, pendant la décennie suivante (1964/65), dans un
contexte d’importants changements politiques et économiques au sein de la
colonie, Piarali Remtula a confié la gestion de la cantina de Moma à son frère
Sadrudine et s’est installé dans la ville d’António Enes. Les archives témoignent
en effet qu’à partir de 1965 le port de Moma va tomber peu à peu en désuétude au
profit de celui d’António Enes. Dans ce contexte, la baisse des recettes n’est pas
seulement due « …à une baisse dans l’exportation du sisal, mais principalement
au fait qu’aujourd’hui la plupart, si ce n’est la totalité de la noix de cajou de la
région est canalisée vers A. Enes, par voie terrestre parce qu’une usine de
décorticage de la Companhia das Culturas de Angoche y a été installée, et c’est la
noix décortiquée qui est maintenant exportée à partir de ce port, alors
72qu’auparavant elle était exportée non décortiquée à partir de Moma » .
Piarali Remtula est alors dans une nouvelle phase de sa vie économique,
caractérisée par la diversification de ses sources d’accumulation mercantile. Il
élargit ses activités au commerce de gros, se lance dans celui de l’essence et dans
l’import-export : il achète du textile et du vin provenant du Portugal et vend la
noix de cajou en Inde, un négoce où les profits sont assurés, compte tenu de la
valorisation des exportations du cajou entre le milieu des années 50 et le milieu
des années 60. Effectivement, entre 1955 et 1965 le prix du cajou a augmenté de
92 %, et les recettes liées à son exportation de 286 %, étant donné que le tonnage
de cajou vendu a doublé pendant cette période. Comme le souligne le petit-fils,
« le négoce est la base des relations avec l’Inde » bien que les relations familiales
avec le pays d’origine, plus solides du temps des grands-parents, qui ont toujours
73pris soin de la famille restée en Inde, soient maintenant plus ténues . Par ailleurs,
« Entre 1960 et 64, quand la guerre a commencé, davantage de Portugais sont
arrivés au Mozambique, mais les grands changements sont le résultat de la
construction du port de Nacala et de la ligne ferroviaire jusqu’au Malawi. On
vivait une phase de croissance, d’augmentation de la consommation, des bars et

70 AHM, ISANI Rapport d’inspection du district de Nampula dans la province du Nyassa,
ibid, vol. 1.
71 Pereira Leite J.& Khouri N., 2012, op.cit., pp. 114-129.
72 AHM/ ISANI, 1967, Caisse 84, pp. 87-90 et p. 90.
73 Entretien avec Hassan, Lisbonne 12/10/2004.
77
des cafés ouvraient » affirme l’un de nos interviewés qui, dans un premier temps,
se souciait visiblement de ne souligner que les aspects positifs de l’époque, en
minimisant les conséquences néfastes pour les Indiens de certaines « décisions qui
74faisaient partie de la politique économique du gouvernement » . Ses derniers
propos semblent faire allusion à la menace que le protectionnisme de l’industrie
nationale de décorticage représentait pour les intérêts des exportateurs.
Malgré cela, les activités de Piarali Remtula à António Enes progressent
rapidement et s’étendent l’année suivante (Annuaire de 1966) aux commissions et
aux consignations, aux assurances et au commerce dans deux quartiers
périphériques de la ville. Parallèlement à la progression de ses négoces et de ses
affaires en ville, Piarali Remtula conserve des cantinas à Moma et à Meconta,
toujours associées au nom du pionnier Keshavjee : « le vieux cacique de Nametil,
de Moma et d’Angoche ».
Autonomie en temps de guerre coloniale et expansion en Afrique
portugaise
Au début des années 70, au moment où la guerre de libération menace l’armée
portugaise au sud du fleuve Lúrio et où la dynamique d’industrialisation aggrave
les comptes extérieurs de la colonie en compromettant la régulation financière au
sein de l’espace économique portugais, les registres officiels rendent compte des
nouveaux défis qui se posent à la famille Remtula : d’un côté, les plans de
développement agricole de la commune de Moma, qui concernent quelques-uns
des fils, cousins et parents, et de l’autre, l’expansion de ses négoces sur l’île de
Mozambique, où elle est en compétition avec des concurrents ismaïli importants
parmi lesquels Bhanji Velgi. Par ailleurs, les projets industriels ébauchés à
António Enes et son réseau de boutiques étendu à l’intérieur du pays Macua
(Nametil), et sur la côte (Moma), bien que resté au nom des deux pionniers
Keshavjee, sont sous la responsabilité de la nouvelle génération. L’activité
entrepreneuriale ne va pas se limiter au Mozambique. Piarali Remtula a été le seul
commerçant ismaïli à délocaliser ses activités dans l’espace portugais : en 1972,
en Angola près de Luanda, « … il a créé une entreprise de confection
(d’uniformes militaires) associée à une autre entreprise existant au Mozambique.
75Les tissus provenaient du Portugal » mais aussi en Guinée-Bissau où, comme
l’affirme le plus jeune fils, « Il a joué un rôle décisif dans la dynamisation de
76l’exportation du cajou » . Cette stratégie a été probablement conçue pour
répondre aux difficultés financières que rencontraient les grossistes exportateurs
du Mozambique en raison de la baisse du cours du cajou sur le marché mondial,
entre 1971 et 1972 (de l’ordre de 10 %, alors qu’entre 1962 et 1971 le cours du
cajou avait connu une valorisation de 118 % !). Selon les témoignages oraux, cette

74 Entretien avec Hassanali, Lisbonne, 01/02/2005.
75 Entretien avec Hassanali, Lisbonne, 01/02/2005. L’entreprise sera nationalisée en 1975.
76 Entretien avec Hassan, Lisbonne, 11/06/2005.
78
baisse a particulièrement touché Piarali Remtula. Le réseau mercantile mis en
place entre armazenistas et cantineiros, entre les commerçants de gros et ceux de
détail, présupposait une avance en liquidité difficile à assurer en cas de forte baisse
des prix. Notons cependant que les « Armazéns Piarali » font partie de la liste des
exportateurs de la colonie présents dans une étude monographique sur le secteur,
rédigée par la BNU au début des années 1970. Ils occupent cette place sur le
marché de l’île de Mozambique, avec leurs concurrents, la société ismaïli Jamal
Kará, Sucrs Lda., deux établissements hindous et avec le célèbre João Ferreira dos
Santos, tandis qu’à Antonio Enes, c’est Bhanji Velji & Ca Lda., qui est l’unique
exportateur ismaïli, avec pour concurrents trois commerçants hindous et la
77Companhia de Culturas de Angoche . Ces détails laissent supposer une entente
entre Bhanji Velji et Piarali Remtula dans le partage de ce marché.
Il est certain que la situation d’instabilité politique qui a touché le Nord du pays
après la révolution d’avril 1974 au Portugal, en particulier dans les villes d’Ilha,
d’Angoche et de Nacala, a menacé particulièrement les Indiens. Également très
déstabilisante sur le plan économique, elle a été l’une des raisons qui ont précipité
78le départ et l’abandon des négoces de la famille . Une décision tôt annoncée dans
le BO, le 27/07/74 : « Piarali Remtula cède ses parts des Armazéns Piarali Lda.
(A. Enes) à Ashraf Remtula. Nassimbano Hussen et le nouvel associé prennent en
charge la gérance. La société reste au nom de Piarali ».
Piarali Remtula, qui n’a pas trahi l’héritage paternel, s’est imposé aux yeux de
sa communauté et de sa famille comme : « un aventurier qui a cherché à atteindre
le même niveau (que celui de son père) et qui y est arrivé… mais ça n’a pas été
facile. Cet homme avait la tête froide, un héritage de ses ancêtres hindous qui
79étaient des gens prudents et calmes, contenant leurs émotions » . Il a quitté le
Mozambique au bon moment, avant l’indépendance, accompagné de sa famille.
Vers une anthropologie de la vie économique des Ismaïlis
Comme tous les autres Indiens
Comme les autres Indiens présents au Mozambique colonial, les Ismaïlis
ont dû s’adapter, économiquement et politiquement, aux multiples troubles
e qui l’ont traversé au cours du XX siècle, et cela depuis le moment de leur
installation lors des guerres de pacification du Sud et du Nord de la colonie
jusqu’à leur départ coïncidant avec la fin de la guerre de libération et
l’indépendance de la colonie, en passant par les incidences des deux guerres

77 Caju (Monographie). Mimeo BNU, 71/72, Centre de Documentation, janvier 1973.
78 Voir Rosario, Domingo Manuel do, 2009, Les Mairies des Autres. Une analyse politique,
sociohistorique et culturelle des trajectoires locales. Les cas d’Angoche, de l’Ile de
Mozambique et de Nacala Porto. Notamment le chapitre sur Le chaos révolutionnaire
dans les villes d’Angoche, de l’Ile de Mozambique et de Nacala Porto.Thèse de doctorat
en sciences politiques, Institut d’études politiques de Bordeaux. Non publiée.
79 Entretien avec Hassan, Lisbonne 11/06/2005.
79
mondiales, celles de la rétrocession des territoires de l’Inde portugaise et
celles des politiques économiques successives de l’État Nouveau.
Leurs trajectoires économiques s’inscrivent dans les solidarités
mercantiles les plus anciennes de l’océan Indien et dont la vitalité perdure
pendant toute la période coloniale entre la côte orientale de l’Afrique et celle
de l’Inde occidentale. À l’instar des autres Indiens (sunnites et hindous
également installés dans la colonie), ils sont devenus des acteurs privilégiés
de ce commerce. Une vision simpliste de la mondialisation capitaliste,
véhiculée par les colonisations européennes, a eu tendance à ne mettre
l’accent que sur la logique des colonisateurs, annulant ou assujettissant
totalement les dynamiques à long terme, mercantiles ou culturelles qui les
ont précédés. Or, les nouvelles régulations du système mondial et les
nouveaux produits auxquels ils s’intéressent n’ont pas empêché que de
vieilles solidarités, liées à un système mercantile antérieur, aient pu perdurer,
et aient même pu prospérer dans les marges de cette nouvelle
mondialisation, tout en étant soumises au nouveau contrôle hégémonique du
80temps des colonisations.
Ce que nous a montré dans un premier temps l’histoire économique des
Ismaïlis au Mozambique, c’est sa forte ressemblance avec la trajectoire
mercantile des autres Indiens de la colonie. Il s’agit de parcours familiaux à
risque qui s’éloignent d’un modèle linéaire d’accumulation du capital. Les
sources documentaires disponibles croisées avec leurs récits de mémoire
permettent la déconstruction du mythe, créé a posteriori, d’une
représentation de la réussite économique, individuelle et atavique, que donne
en miroir tant la communauté ismaïli d’aujourd’hui que la rumeur extérieure
qui court toujours autour du succès de leurs hommes d’affaires. Cependant,
si nous considérons la communauté ismaïli dans son ensemble, nous
pouvons affirmer que celle-ci a connu une évolution positive tant au niveau
économique que professionnel et scolaire, au cours des trois premiers quarts
edu XX siècle et plus particulièrement à partir des années 50. Grâce aux
sources orales, nous savons qu’à l’exception d’une demi-douzaine d’Ismaïlis
originaires de Junagad et arrivés à la colonie déjà scolarisés et familiers de la
culture mercantile, tous les autres étaient paysans ou partageaient les
conditions de vie du petit peuple urbain des villes du Gujarat. Cette identité
originelle rendait obligatoire un apprentissage de la culture mercantile qui
représentait, comme nous l’avons souligné, l’unique possibilité
professionnelle dans la colonie. C’est ce que beaucoup ont fait auprès
d’autres Indiens, sunnites ou hindous, et même auprès de quelques
Portugais. À LM par exemple, « Jacaria Haji Ahmad (un sunnite installé

80 Beaujard P., Berger L., Norel P.(dir), 2009, Histoire globale, mondialisations et
capitalisme, La Découverte.
80
edans la colonie depuis la fin du XIX siècle) a été le refuge des Ismaïlis qui
81n’avaient pas une véritable notion du whole-sale business » .
D’une façon générale dont ce chapitre n’a pas pu rendre compte de façon
exhaustive, les contraintes internes et externes de la vie économique des
Ismaïlis ont pu être observées à partir de la non-linéarité de leurs trajectoires
(périodes d’accumulation, de faillite, de réalisation d’une nouvelle
accumulation, d’expansion et de diversification des activités commerciales
et d’investissements dans l’immobilier et le foncier) et de la mobilité relative
des familles à la recherche de solutions (des villages et des villes du littoral
situés au sud du Save du sud vers la capitale, suivis de retours vers des
villages perdus en milieu rural ; des villages de la côte nord vers l’intérieur
et vice-versa, selon les opportunités d’installation des négoces et l’extension
des lignes de chemin de fer).
Les trois trajectoires choisies et qui ont illustré notre propos nous
indiquent que dans l’après-guerre, dès 1945, il y eut de multiples cas où la
gestion familiale du capital mercantile a permis de relancer le négoce,
dépassant les crises et relevant de nouveaux défis, soit en diversifiant
l’activité mercantile et passant même du capital commercial au capital
82industriel , soit en délocalisant les négoces à l’intérieur de l’espace colonial
au Mozambique et, dans une bien moindre mesure, dans les autres colonies
portugaises, au début des années 1970. Quant aux mobilités territoriales
internes, elles ont eu lieu essentiellement au sein des espaces originaires de
fixation : au nord, dans le district de Mozambique qui, dans sa plus grande
extension, s’étend des côtes de l’océan Indien à la frontière avec le
Nyassaland (qui deviendra le Malawi), et au sud du Save, entre Inhambane
et Lourenço Marques. Seuls deux cas de délocalisation du commerce du
nord vers la capitale nous ont été rapportés, l’un au milieu des années 1960 à
partir de l’île de Mozambique (famille Kará) et l’autre au début des années
1970 (famille Valimamade Jamal), à partir de Vila Cabral (Niyssa), du fait
de l’instabilité créée par la guerre. Il ne serait toutefois pas juste d’imputer
83les mobilités internes aux seules raisons économiques .
Mais la manière de répondre à l’adversité est à chercher dans la capacité
de résilience de ces familles, qui ont pu et su s’approprier les ressources
privées mises à leur disposition à deux moments cruciaux de leur vie : celui
du mariage et celui de l’héritage. Les liens entre le mariage et le négoce,

81 Entretien avec Issa, Lisbonne, juillet 2011.
82 La diversification du capital commercial a pu s’étendre à de nouvelles formes
d’investissement, comme la chaîne de lojas Ganha Pouco(supermarchés) qui s’est
installée en 1960 dans la capitale, les agences de Rent a Car, ainsi que les fabriques de
sous-vêtements Ninita dont les produits étaient exportés en Afrique du Sud, en Rhodésie
et au Nyassaland (qui deviendra le Malawi).
83 Voir chapitre 1, les autres raisons de la mobilité liées à la scolarisation des enfants et aux
mariages.
81
comme la question de l’héritage, méritent une attention particulière car ils
permettent de mieux comprendre les piliers de l’accumulation familiale, les
liens de parenté étant essentiels à leurs activités de type mercantile ou
84capitaliste . Dans la quasi-totalité des cas, que nous avions abordés dans
notre ouvrage relatif à la vie socio économique des Ismaïlis du temps de la
colonisation, l’indivision du patrimoine légué constituait la règle. Dans
seulement quelques cas, qui se comptent sur les doigts d’une main, la
division du patrimoine a été effective et a conduit à une plus grande
autonomisation des acteurs économiques. Il s’est agi alors de la transmission
d’un capital considérable suivi de la perte immédiate ou progressive du
pouvoir économique des descendants.
La question de l’autonomisation du capital ne dépend pas que de la
division de l’héritage. Elle a lieu tout au long de la vie et de deux manières.
La première se base sur la logique, décrite dans le premier chapitre, qui
préside à l’installation et à la place que chacun occupe dans le réseau
mercantile, lequel relie le nouveau venu à ceux qui sont déjà sur le terrain.
Conformément à ce schéma, ce ne furent que quelques familles ismaïli qui
dominèrent, dans les ports de Nacala, d’Ilha et d’Angoche, et à Inhambane
au sud du Save, l’exportation du cajou vers les industries de la côte de
Malabar. Le type de contrat qui liait ces grossistes de l’import-export avec
les détaillants de leur communauté représentait d’ailleurs une forme très
ancienne du lien commercial, répandue au Gujarat, région d’origine de la
majorité de ces commerçants. Il s’agissait pour le grossiste, armazenista,
d’assurer au détaillant la fourniture en matières premières, biens de
consommation et paiement immédiat d’une marchandise qu’il recevrait en
différé lorsque le détaillant, cantineiro, lui ramènerait les précieux
oléagineux après s’être approvisionné auprès des Africains à l’intérieur du
pays.
La seconde source de l’autonomisation du capital réside dans les
alliances matrimoniales. Aussi étrange que cela puisse paraître de prime
abord, les liens matrimoniaux ont eu pour but, ou pour conséquence,
d’assurer l’indépendance professionnelle des individus. Outre le schéma
85classique de la conjugaison des richesses de deux familles , celui que nous

84 Au Gujarat, région d’origine des Indiens du Mozambique, Goody J. (op.cit.), souligne que
« Ce monde de négociants, géographiquement dispersé mais socialement intégré et
construit sans le soutien de l’État, a donné naissance à un capitalisme commercial
largement fondé sur la famille. Les liens de parenté et le mariage, aussi bien que les
rapports de dépendance, ont créé des relations de confiance, et engendré de véritables
dynasties marchandes, dans lesquelles la transmission des biens était souvent assurée par
des mariages entre les grandes familles ». (p.188)
85 C’est le cas des familles Tharani/ Hemrage qui se sont constituées en une véritable
dynastie mercantile, dans laquelle la transmission des biens et des capitaux était assurée
tout au long des générations par des mariages entre très proches parents.
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