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KOSOVO : LES BATAILLES DE L'INFORMATION

De
190 pages
Rarement une guerre aura fait couler autant d'encre. En 79 jours de bombardements, journalistes, spécialistes, mais aussi intellectuels et artistes vont inonder les colonnes des quotidiens et des hebdomadaires de prises de position, d'analyses et de commentaires. Avec le recul, l'image laissée par les médias pendant cette guerre est tout sauf monolithique. Le journaliste, de simple témoin plus ou moins objectif, devient véritablement acteur du drame. Reporter, envoyé spécial ou membre d'un desk, il est en première ligne de la bataille de l'information que se livrent Belgrade et Bruxelles. Il est à la fois soldat, otage, moteur et victime de la lutte pour le monopole de la vérité.
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Raymond Clarinard Julien Collette

Kosovo: les batailles de l'information

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Collection Des conflits et des hommes dirigée par Patrick Denaud et Béatrice Bouvet

Déjà parus
Algérie: FIS, sa direction parle, 1998 Patrick DENAUD, Valérie PRAS, Kosovo, lutte arméee UCK, 1999.

naissance

d'une

"On ne dit pas le quart de ce que l'on sait sinon tout croulerait le peu qu'on dit les voilà qui hurlent" Albert Camus "Les vrais coupables dans cette longue liste d'exécutions, d'assassinats, de noyades, d'incendies, de massacres et d'atrocités [...] ne sont pas, répétons-le, les peuples des Balkans. Ici la pitié doit se montrer plus forte que l'indignation. Ne nous laissons pas aller à condamner les victimes. Pas plus que les gouvernements européens ne sont les vrais coupables. Ils ont au moins tenté. de réparer les choses et souhaitaient assurément la paix sans savoir comment y parvenir. Les véritables coupables sont ceux qui trompent l'opi~ion publique et tirent parti de. l'ignorance des gens pour faire courir des rumeurs inquiétantes et tirer la sonnette d'alarme, poussant leur pays et par conséquent les autres à se comporter en ennemis. Les véritables coupables sont ceux qui par intérêt ou p.enchant,déclarant constamment que la guerre est inévitable, finissent par la rendre telle tout en affirmant qu'ils ne peuvent l'empêcher. Les véritables coupables sont ceux qui sacrifient.l 'intérêt général à leur intérêt personnel [...] et qui imposent à leur pays une politique stérile de conflit et de représailles".
Baron d'Estournelles de Constant, membre de la Commission d'Enquête sur les Balkans, organisée en 1913 à l'issue de la Deuxième Guerre balkanique, sous l'égide de la Fondation Carnegie pour la Paix Internationale

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République Fédérati ve de Yougoslavie, Kosovo et pays voisins. (Carte réalisée par Thierry Gauthé)

Introduction

Rarement une guerre aura fait couler autant d'encre. En 79 jours de bombardements, journalistes, spécialistes, mais aussi intellectuels et artistes vont inonder les colonnes des quotidiens et des hebdomadaires de prises de position, d'analyses et de commentaires. Le monde, au printemps 1999, a vécu à 1'heure du Kosovo. Sur Internet, des dizaines de sites se créent, tribunes de tel ou tel camp qui y déploie toutes les batteries de sa propagande. Grâce à la Toile, plus besoin d'être un expert, un initié, pour pouvoir accéder à une masse mouvante d'information, et surtout l'alimenter. Dès les premières frappes, les médias occidentaux se félicitent d'avoir su échapper au syndrome de Timisoara et de la Guerre du Golfe. Enfin, les journalistes travaillent librement, en toute indépendance. Avec le recul, l'image laissée par les médias pendant cette guerre est loin d'être aussi monolithique. Il est en effet indéniable que la scène journalistique a été dominée par un discours, celui de l' OTAN, répercuté ensuite de différentes manières par les diverses rédactions. Car ces dernières, au même titre que les aviateurs de l'Alliance, sont en guerre. Le journaliste, de simple témoin plus ou moins objectif, devient véritablement acteur du drame. Reporter, envoyé spécial ou membre d'un desk, il est en première ligne de la bataille de l'information que se livrent Belgrade et Bruxelles. Il est à la fois soldat, otage, moteur et victime de la lutte pour le monopole de la vérité. Côté serbe, il est le porte-drapeau d'une idéologie destructrice. Côté occidental, il se fait le rapporteur, conscient ou non, d'une certaine image de la guerre. Dans les journaux, sur les chaînes de télévision et de radio, et sur Internet enfin, plusieurs guerres se développent progressivement en parallèle. La guerre officielle, celle de l'OTAN, reprise à l'envi par les médias occidentaux. L'autre

guerre, serbe celle-ci, diffusée par la Radio-Télévision Serbe, et retransmise sur le Web par des organes comme le ministère yougoslave de l'Information. Et une troisième vision du conflit, amalgame de paranoia, de théories du complot, de désinformation, mais aussi de véritables révélations d'une précision troublante, distillées au compte-gouttes sur les sites concernés par des sources dont les intérêts ne sont pas toujours bien définis. Le tout compose cette bataille de l'information dont la réalité des combats sur le terrain n'est plus qu'une facette, de plus en plus occultée. Ce sont ces guerres et cette bataille que nous nous efforcerons de décrypter dans les pages qui suivent, en nous appuyant essentiellement sur la presse anglo-américaine et sur plusieurs sites Internet. Des pages qui poseront davantage de questions qu'elles n'apporteront de réponses.

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Première

partie

En première partie, nous nous proposons de revenir sur le récit de deux guerres, l'une officielle et l'autre qui serait susceptible d'avoir eu lieu. La deuxième version est en fait une composition artificielle à partir de plusieurs sources qui ne se recoupent pas nécessairement sauf sur certains points essentiels tels que les pertes de l' OTAN et la présence de troupes au sol. Elle a pour but de souligner l'énorme divergence existant entre la guerre dont ont témoigné les médias occidentaux et celle que d'autres (Serbes, Russes, expatriés ou témoins directs) croient avoir vécue. Divergence qui est au cœur-même de la bataille de l'information que nous traiterons en deuxième partie. Concrètement, cette "autre guerre" est sanglante. On pourrait presque parler de ''vraie'' guerre, par opposition à celle, aseptisée, hygiénique, décrite par l'OTAN. Une guerre faite de combats violents, de pilotes abattus, d'immeubles détruits, de coups de mains, d'offensives et de contre-offensives meurtrières. Une guerre qui n'a peut-être jamais existé autrement que sur le papier.

I.
Chronologie de la guerre du Kosovo
Avant d'aborder l'analyse proprement dite des réactions médiatiques à la guerre, il n'est pas inutile de revenir sur la version officielle du conflit. Le 23 mars 1999, Javier Solana, secrétaire général de l'OTAN, par son ordre de Hlancerdes opérations aériennes en République Fédérale de Yougoslavie", engage l'Alliance Atlantique dans la première guerre de son histoire. Voici, dans les grandes lignes, ce que la presse occidentale a retenu de cette guerre. 24 mars: Dans la nuit, les premiers missiles Tomahawks tombent sur le territoire yougoslave. Sont visés des objectifs tels que casernes, centres de transmission, batteries de défense antiaérienne. La Yougoslavie proclame l'état de guerre. 25 mars: 20 000' Kosovars franchissent la frontière macédonienne. La RFY rompt ses relations diplomatiques avec les principaux pays de l'Alliance. Violentes manifestations à Skopje, Athènes et Moscou. Les bombardements continuent et frappent entre autres la caserne d'Urosevac, base des troupes serbes en action au Kosovo. 3 MiG-29 sont détruits. 26 mars: Les opérations de I'OTAN visent plus particulièrement Belgrade et le Kosovo afin d'essayer d'endiguer la vague d'atrocités dont sont victimes les populations albanophones. 27 mars: Nouvelle vague de frappes sur Pristina et la capitale yougoslave. 28 mars: Un F-117A furtif est abattu dans la nuit. Le pilote est récupéré. L' OTAN passe à la phase 2 de l'opération "Force Alliée", qui prévoit des attaques sur les forces yougoslaves au sud du 44ème parallèle.

29 mars: Envoi d'un renfort de 20 avions supplémentaires. Première rumeur venue de Moscou faisant état de la volonté yougoslave de négocier en échange d'un arrêt des frappes. 30 mars: Rencontre entre le Premier ministre russe Evguéni Primakov et Slobodan Milosevic. Echec de l'effort de médiation russe. 31 mars: Des soldats yougoslaves franchissent la frontière macédonienne près de Kumanovo et capturent trois Ol's, en fait des Casques Bleus qui ne font pas partie du dispositif de Force Alliée. 1er avril: Milosevic limoge huit généraux de la Ilème Armée, déployée au Monténégro. Montée des tensions entre Belgrade et Podgorica. 3 avril: Des missiles de I' OTAN détruisent les ministères serbe et yougoslave de l'Intérieur à Belgrade. 4 avril: Annonce de l'envoi en Albanie de 24 hélicoptères d'attaque AH -64 Apache, qui seront accompagnés de 2 000 hommes. 350 000 personnes auraient fui le Kosovo depuis le début de l'offensive serbe. S avril: Les frappes s'intensifient. Première "bavure" occidentale qui fait 17 morts à Aleksinac. 6 avril: Deuxième tentative de Milosevic, qui propose un cessez-le-feu à l'occasion de la Pâque orthodoxe. Refus de l'OTAN. 7 avril: Belgrade décrète la fermeture de la frontière avec l'Albanie et la Macédoine. 8 avril: Révélation, par l'Allemagne, de l'existence du plan "Fer à cheval", prévoyant l'expulsion de la population albanaise du Kosovo. 9 avril: Menaces russes et confusion quant aux missiles nucléaires de Moscou, qui pourraient être de nouveau pointés sur les pays de l'OTAN. Il avril: Mise en place par l'OTAN de l'opération Abri Allié, qui implique le déploiement de 8 000 hommes en Albanie en mission humanitaire. 12 avril: Un train est atteint par erreur par des tirs de l'OTAN à Gredelicka. 10 tués. 13 avril: Le général Wesley Clark demande des renforts aériens se chiffrant en centaines d'appareils. Incursion serbe dans le nord de l'Albanie, à Kamenica.

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14 avril: Un F-16 américain bombarde par erreur un convoi de réfugiés albanais. 75 morts. 16 avril: Un lieutenant serbe est capturé par l'UCK et remis à l'année américaine. 18 avril: Rupture des relations diplomatiques entre la Yougoslavie et l'Albanie. 20 avril: Arrivée des premiers Apache en Albanie. 21 avril :Bombardement du siège du Parti socialiste serbe de Milosevic. 22 avril: La Roumanie et la Bulgarie ouvrent leur espace aérien aux forces de l'OTAN. Milosevic, appuyé par Viktor Tchemomyrdine, propose que le Kosovo soit sous contrôle d'une présence internationale civile. Refus de l'OTAN. 23 avril: Bombardement de l'immeuble de la RTS, la radiotélévision serbe. 10 tués. 26 avril: Un Apache s'écrase. Les deux pilotes s'en tirent sans dommages. 27 avril: L' OTAN bombarde un quartier résidentiel à Surdulica. 20 morts. 30 avril: Des missiles de I' OTAN tombent sur le siège de l'état-major et le ministère de l'Intérieur à Belgrade. 1er mai: Un AV-8B des US Marines en vol d'entraînement s'abat dans l'Adriatique. Bombardement d'un bus sur un pont près de Pristina. 39 morts. 2 mai: Un F-16CG américain tombe en Serbie, victime d'une panne de moteur. Le pilote est récupéré. Première utilisation des bombes au graphite. La Serbie est privée d'électricité. Les trois soldats américains capturés sont libérés. Milosevic fait une nouvelle proposition de paix. 3 mai: Nouvelle erreur de l'OTAN, qui détruit un bus et deux voitures à Pec. 17 morts. Rejet de la dernière proposition de Milosevic. 4 mai: Un F-16 américain abat un MiG-29. 5 mai: Deuxième accident d'Apache. Les deux pilotes sont tués. 7 mai: Une bombe frappe un marché et un hôpital à Nis. 15 morts. 8 mai: Bombardement de l'ambassade de Chine. 4 morts.

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10 mai: Annonce par Milosevic d'un début de retrait de l'armée et de la police, expliqué par la fin officielle de la lutte contre l'UCK. Les réfugiés kosovars seraient plus de 900 000. 14 mai: Bombardement de Korisa. 87 Kosovars sont tués. L'OTAN parle de l'utilisation par les Serbes de boucliers humains. 16 mai: Manifestation de familles de soldats serbes dans des villes du sud de la Serbie. 3 Français engagés dans l'UCK sont tués. La Yougoslavie prétend qu'il s'agit de parachutistes de l'armée française. 18 mai: Début des rencontres Ahtisaari- TchernomyrdineTalbott. Le ministère yougoslave des Affaires Etrangères affirme que Belgrade est intéressé par la déclaration du 08. 20 mai: Une bombe de l'OTAN touche un hôpital. 4 morts. 21 mai: Le général Wesley Clark parle ouvertement de l'éventualité d'une intervention terrestre au Kosovo. 22 mai: L'OTAN frappe par erreur une position de l'UCK à Kosare. 67 tués. 24 mai: Bombardement de la prison d'Istok. Plusieurs dizaines de détenus sont tués. 27 mai: Le Tribunal Pénal International pour l'ex-Yougoslavie inculpe Slobodan Milosevic pour crimes contre I'humanité. 28 mai: Belgrade déclare approuver les principes du 08. 30 mai: Bombardement du pont de Varvarin. Il morts. 31 mai: Bombardement d'un sanatorium à Surdulica. 20 morts. 3 juin: Milosevic accepte le projet d'accord du 08 présenté par Ahtisaari et Tchernomyrdine. 5 juin: Début des pourparlers entre militaires à Kumanovo, en Macédoine. Offensive de l'UCK. 7 juin: Les pourparlers sont interrompus. Bombardement de Pastrik. 9 juin: 21 heures. Conclusion de l'accord de Kumanovo. 10 juin: Les forces serbes entament leur retrait.

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II. Récit d'une autre guerre
Combats aériens, bombardements et opérations commandos du 24 mars au 15 juin 1999 Essai de reconstitution à partir de rapports militaires serbes et russes cités dans les médias yougoslaves et russes, de sites Internet serbes et russes, d'informations en provenance d'agences de presse (ITAR-TASS, Tanjug), mais aussi d'articles de la presse des pays de l'OTAN. Les infonnations recoupées par des sources occidentales sont annotées en bas de page. (Toutes les heures sont indiquées en temps local)

1. Les premiers jours. Du 24 au 31 mars 24 mars 1999. Depuis plusieurs jours déjà, les troupes yougoslaves sont en état d'alerte maximale. S'attendant à une attaque imminente des forces de l'OTAN, les unités serbes ont pris leurs dispositions. Le 20 mars, le général Samardzic, commandant de la Illème Armée déployée au Kosovo,l déplaçait son Etat-major et installait son PC tactique avancé à Pristina. Pendant tout le week-end du 20 et 21 mars, des renforts ont afflué, dont une brigade du Corps de Nis et une brigade à effectifs renforcés du Corps de Leskovac. En outre, deux autres brigades, une détachée de la 1ère Année et l'autre de la Ilème Armée (Monténégro), se 'préparaient également à rallier le Kosovo. Enfin, les régiments de SAM de la IIlème Armée ont quitté Nis pour se positionner autour de Pristina afin de défendre l'aéroport de la capitale kosovare et les lignes de communications.

1 Il sera bientôt remplacé à ce poste-clé par le général Nebojsa Pavkovic.

Dans les trois jours qui précèdent les premières frappes, le silence s'abat sur le Kosovo. Un silence électronique qui impressionne les spécialistes occidentaux2. L'OTAN parvient certes encore à surveiller les transmissions électroniques de la zone de combat où s'affrontent forces yougoslaves et UCK, mais partout ailleurs, la province est muette. Cette absence de transmissions a pour but de masquer à l'adversaire les positions de systèmes sol-air mobiles, dont 24 lanceurs SAM-6 au moins sont déployés sur le théâtre d'opération du Kosovo. Les seuls à rester actifs sont les hommes du Ministère de l'Intérieur (MUP, Ministarstvo Unutrasnjîh Poslova). Les forces de police, réparties en unités de la taille d'une compagnie équipées d'armes légères et de véhicules blindés, sont accompagnées des Bérets Rouges des Unités d'Opérations Spéciales du Ministère de l'Intérieur et de "commandos". La MUP a aussi pris sous son commandement les formations irrégulières de sinistre mémoire telles que les Tigres d' Arkan et les Aigles Blancs de Bokan. Toutes ces unités se déplacent entre autres dans des blindés YPR-765 néerlandais, récupérés sur les Casques Bleus à Srebrenica en 1995. A part les paramilitaires, donc, et les groupes de combattants de l'UCK, plus rien ne bouge au Kosovo. Dans leurs cantonnements, derrière leurs positions d'artillerie et de missiles, sur les bases aériennes construites dans les flancs des montagnes, pilotes, conscrits et professionnels de l'armée yougoslave attendent. Bombes sur la Yougoslavie 24 mars 1999. Brutalement, ce à quoi tous se sont préparés depuis des jours, voire des mois, se déclenche. A Aviano, en Italie, dans le Missouri, en Allemagne, en Grande-Bretagne, les appareils de l'OTAN décollent, précédés par les premières vagues de missiles Tomahawk. La guerre commence. Confonnément à leurs consignes d'engagement, les unités de radar de la PVO, la défense antiaérienne yougoslave, ne passent en mode actif que de façon intermittente, le temps d'accrocher le vol des Tomahawks et des avions en approche. A Pristina, Nis,
2 Jane's Defence Weekly. Edition du 24 au 31 mars.

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Belgrade, les sirènes retentissent. Sur les bases, quelques chasseurs-intercepteurs décollent. L'Armée de l'Air yougoslave choisit de les faire intervenir à la fois contre les Tomahawks tirés par l'US Navy et contre les appareils de combat de l'OTAN. Dépassés aussi bien en nombre qu'en armement, ils espèrent renouveler les exploits de leurs grands-pères au-dessus de Belgrade en avril 1941. Ils savent que leur lutte contre un adversaire dix fois supérieur s'inscrira en droite ligne dans le catalogue des sacrifices héroïques du peuple serbe. Pour eux, les Kosovars importent peu. Seul compte le fait que la Serbie est agressée. Très vite, les premiers missiles tombent sur la Yougoslavie. Les premiers incendies se déclarent, les premières victimes sont relevées. La PVO déclenche un tir nourri contre des cibles presque invisibles que ses radars, par peur d'être repérés, ne peuvent que brièvement illuminer. Le rugissement des appareils de l'OTAN est omniprésent, même si ceux-ci, pour l'instant, volent à très haute altitude. Leurs multiples doubles bangs, quand ils franchissent le mur du son, ébranlent le sol et les vitres et sont souvent confondus par les témoins yougoslaves avec l'explosion de bombes ou de missiles. A 20 H 35, au-dessus de Titel, le MiG-29 de Nebojsa Nikolic abat au missile un avion de l'OTAN qui s'écrase quelques minutes plus tard. Vingt trois minutes plus tôt, la défense antiaérienne serbe affirmait avoir endommagé un Tornado allemand. Enfin, dans les environs de Lazarevac, le pilote Slobodan Peric tire un missile et touche sans l'abattre un appareil non identifié. Un MiG-29 yougoslave qui vient de décoller est abattu. Dans le même temps, un autre MiG-29 est endommagé par des tirs accidentels de la PVO. La guerre bat désormais son plein dans le ciel au-dessus des Balkans. A 0 H 30 le 25 mars, deux appels "MAYDAY" sont lancés par des avions de l'OTAN survolant l'Adriatique.3 Un FIS américain crachant une épaisse fumée blanche se pose en catastrophe sur l'aéroport de Rajlovac, près de Sarajevo, en Bosnie. Après une nuit de combat, toutefois, le bilan est mitigé. Les Yougoslaves se réjouissent d'avoir infligé des dégâts à leurs
3 Sources militaires grecques.

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adversaires, mais leurs propres pertes sont loin d'être négligeables. Quoi qu'il en soit, l'affrontement correspond pour l'instant à ce qu'ils souhaitaient sur le plan psychologique: ils sont effectivement David, qui résiste à un Goliath démesuré. Dans la journée du 25 mars, la radio de Belgrade annonce: HLa nuit dernière, comme la Luftwaffe de Hitler il y a 57 ans, 11 mois et deux semaines, l'OTAN, sous le commandement des EtatsUnis, a déclenché une agression criminelle contre notre pays ". Dès les premières heures de la soirée du 25 mars, les avions de 1'OTAN reviennent, pour être à nouveau accueillis par la résistance acharnée des Serbes. A 23 H 00, deux FIA-I8 s'écrasent à Il kilomètres au sud de Ruma. L'un d'entre eux au moins serait canadien. Une demi-heure plus tard, la montagne de Fruska Gora est le théâtre de plusieurs bombardements. Un appareil (un F-II7 A selon certains) est abattu. Le pilote s'éjecte et est fait prisonnier près du village de Krusedol, d'où il est emmené jusqu'au commissariat le plus proche. Un Tornado allemand est détruit. L'équipage s'éjecte. Le pilote, un homme, est tué tandis que le navigateur, une femme, est capturé dans le village de Remeta et déposé dans le même commissariat que le prétendu pilote de F-117A. Rapidement, la routine de la guerre s'installe. Raids de l'OTAN de la fin de l'après-midi jusqu'au petit matin suivant, canons de la PVO qui strient le ciel de leurs traçantes sous le hurlement des sirènes, roulement sourd des explosions des bombes et des missiles. Le 26 mars, à 17 H 00, un MiG-29 détruit un F-I6C en combat aérien à sept kilomètres au sud de Pancevo. A 17 H20, un MiG-21 abat un F-I5E américain ,dont l'équipage est tué audessus du village de Donja Tmova, à 15 kilomètres au sud de Bijeljina, en République Serbe de Bosnie. L'aviation yougoslave, en ces premiers jours des frappes aériennes, est mise à rude épreuve. Ainsi, vingt minutes avant l'affrontement entre le MiG21 et le F-15E, un MiG-29 a été détruit au-dessus de la Bosnie par trois F-I6 néerlandais à une altitude de 7100 mètres. A 1 H 00 du matin le 27 mars, un nouveau Tornado allemand est détruit. L'équipage s'éjecte et est fait prisonnier dans les environs du village de Konjevici, près de Cacak. Deux heures vingt plus tard, dans une zone comprise entre Vrutak et KIemna, près d'Uzice, un hélicoptère de la SFOR

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échange des tirs avec une unité d'infanterie yougoslave et est détruit par un missile portable Strela-2M. Les 22 hommes à bord sont tués. Dans la journée, trois appels "MAYDAY" sont repérés en mer Ionienne, un émis par un F-16 néerlandais, l'autre par un F-I5 américain et le troisième par un appareil français.4 Le 27 mars, plus encore que les jours précédents, est particulièrement actif, puisqu'à 15 H 50, vers la ville de Djeneral Jankovic, près de la frontière macédonienne, un F/A-I8 Hornet canadien s'écrase en territoire macédonien. A 20 H 55, à Budjanovici, le F-117A du capitaine Ken "Wiz" Dwelle, numéro de série HO AF 82/806, est abattu par les tirs des canons de 23 mm de l'unité de défense antiaérienne du colonel Gvozden Djukic. Un hélicoptère de sauvetage est abattu à la frontière macédonienne à 22 H 30. Chiffres russes

28 mars 1999. Cinquième jour des opérations. Les combats font rage à la frontière albanaise avec les formations de l'UCK qui tentent de monter en puissance en profitant de la couverture aérienne que leur offre l'OTAN, ce qui leur sera fatal quelques jours plus tard. Jour et nuit, les avions occidentaux sillonnent le ciel yougoslave. Si, du côté de Bruxelles, on admet n'avoir perdu qu'un seul engin, le F-117A du capitaine Dwelle, du côté de Belgrade, les bilans les plus contradictoires commencent à fleurir. La population fait front, ses soldats font leur travail et défendent la mère-patrie, infligeant de lourdes pertes à l'ennemi. , C'est là qu'intervient le général A. Kvachnine, chef de l'EtatMajor général des forces armées russes. Se voulant neutre, il déclare que la Yougoslavie, à cette date, aurait perdu entre 8 et 10 appareils: 3 ou 4 MiG-235, au moins 4 MiG-21 et 1 ou 2 MiG29. Le général Kvachnine affirme ensuite que l'OTAN aurait
4 Idem. 5 L'annonce de l'existence de ces MiG-23 dans l'arsenal yougoslave fut une surprise pour les spécialistes, qu'ils soient yougoslaves ou russes (les Occidentaux n'en ont pas fait mention). Selon certaines sources, la y ougoslavie aurait disposé de 5 à 10 appareils de ce type, de provenance irakienne: l'Irak aurait envoyé plusieurs avions en Yougoslavie avant la guelTedu Golfe, et Belgrade les déploierait avec l'accord de Bagdad.

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perdu au moins 7 avions de combat, et plus de 30 missiles de croisière, détruits ou endommagés par le "rideau de ferraille" de la DCA serbe. La moindre intervention russe, même médiatique, est très attendue par le ministère de I'Infonnation yougoslave, qui la reprend aussitôt à son compte. Cela avait été le cas d'une visite d'une délégation russe arrivée à Belgrade peu de temps avant Evguéni Primakov. Parmi les membres de la délégation se trouvait un représentant de Rozvooroujénié, le plus grand marchand d'armes de Russie, venu apparemment négocier la livraison à l'armée serbe d'équipements de visée nocturne pour les batteries de Sam-6.6 Pendant toute cette agitation politico-militaire, les opérations se poursuivent. Bombes et missiles continuent de pleuvoir sur le territoire yougoslave. Un F-15 américain est descendu à 2 H 50 à Zabrdje, près de Bijeljina. Le pilote est tué. A 3 H 00, dans la même zone, c'est au tour d'un hélicoptère de sauvetage et de récupération HH-60 Black Hawk, avec 12 commandos embarqués à bord, d'être touché. Il s'écrase en territoire bosnoserbe, entre Bijeljina et Tuzla, près de la frontière serbe. Seuls les deux pilotes en réchappent.7 A la même heure, près de Gornji Milanovac, un pilote qui se serait éjecté est capturé. Dans le reste de la journée, deux autres appareils occidentaux non identifiés sont détruits8, ainsi qu'un hélicoptère de sauvetage, encore une fois près de la frontière macédonienne. 29 mars, sixième jour de guerre. La défense antiaérienne serbe n'a toujours rien perdu de son mordant. HLes forces aériennes et de défense aniiaérienne yougoslaves maintiennent leurs capacités opérationnelles sur l'ensemble du territoire de la RFY", déclare d'ailleurs le général Spasoje Smiljanic, commandant en chef de l'Armée de l'Air yougoslave. Lequel doit toutefois concéder que les infrastructures fixes ont déjà subi, du fait des attaques aériennes, des dégâts se montant à 300 millions
6 Foreign Report. Jane's Defence Weekly, édition du 24 au 31 mars. 7 Dans son édition du 3 avril 1999, le quotidien grec Athinaiki rapporte que 12 corps de soldats américains auraient été déposés au 424ème Hôpital Militaire Général de Salonique le 31 mars 1999, avant d'être transférés aux Etats-Unis. 8 Selon le GRU, les services de renseignements militaires russes, il pourrait s'agir de F-I6 abattus par des SAM et des obus de 23 mm.

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de dollars. Pour l'instant, il estime n'avoir eu que 7 tués et 17 blessés dans ses rangs. Tôt le matin, vers 1 H 30, au-dessus du village de Stojna, à 14 kilomètres de Pale, capitale de la République Serbe de Bosnie, un F-15 ou un F-16 est touché. Le pilote s'éjecte mais est retrouvé mort par la suite, la nuque brisée. Les bombardements de l'OTAN n'ont pas encore atteint la phase 2 et restent d'intensité limitée. Ils se concentrent essentiellement sur les cibles stratégiques, espérant aveugler les positions de la PVO et l'empêcher ainsi de tirer ses missiles. Les attaques ont pour l'instant lieu du milieu de l'après-midi jusqu'aux premières heures du matin. D'autres missions, d'identification, de repérage et d'évaluation des dégâts, se déroulent pendant la journée. Le 30 mars, à 1 H 00, près de Virpazar, deux appareils sont touché, un Harrier britannique, dont le pilote s'éjecte mais sera fait prisonnier, et un F-16 américain qui escortait le Harrier. Le pilote fait alors demi-tour vers l'Italie, mais perd de l'altitude audessus de l'Adriatique et finit par s'écraser près de bâtiments de combat de l'OTAN. Une unité de sauvetage française récupère le pilote américain. Le pilote britannique, quant à lui, a été capturé par des éléments de la police monténégrine. On raconte qu'il aurait été rendu à l'Alliance à la fin de la guerre, à l'occasion du voyage en Italie du président monténégrin Milo Djukanovic. Le 30 mars est une journée peu faste pour les Tornado de l'Alliance. Un appareil allemand, touché à 2 H 30 au-dessus de la montagne de Cer, tombe en Bosnie, mais l'équipage réussit à s'éjecter. Un autre, à 16 H 30, est atteint près de Vranje. Là encore, l'équipage s'éjecte et atterrit entre deux villages sur la route qui mène à Kriva Feja. Enfm, à 23 H 30, aux environs de Prizren, un Tornado britannique est abattu. L'équipage s'éjecte et atterrit en territoire sous contrôle de l'UCK. Les partisans de l'Armée de Libération du Kosovo escorte les deux pilotes jusqu'à la frontière albanaise où ils sont confiés à des représentants de l'OTAN. Le 31 mars est une journée comparable. C'est surtout dans la soirée que les Occidentaux enregistrent des pertes. Un F-117 s'écrase en Macédoine de retour de mission. A 18 H 00, un hélicoptère de sauvetage est détruit avec à son bord 20 commandos. A Sirig, près de Novi Sad, un nouveau Tornado

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