//img.uscri.be/pth/0f234536605cb6db174090a4db8555e164804e21
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

L'abbé de Saint-Pierre

De
209 pages
Disciple de Descartes, ayant des vues sur tout, l'abbé de Saint-Pierre multiplia les propositions de réforme dans les domaines les plus variés de la vie sociale et politique. Ses interventions plus ou moins heureuses constituent un véritable "corpus utopique" annonçant, avec près d'un demi-siècle d'avance, la philosophie des lumières. L'histoire a retenu essentiellement sa présence en 1712 au traité d'Utrecht qui lui inspira un " Projet de paix perpétuelle" (1713), dans lequel il propose la création d'une Confédération des Etats Européens.
Voir plus Voir moins

L'abbé de Saint-Pierre

Dominique Suriano

L'abbé de Saint-Pierre
(1658 - 1743)
ou

Les infortunes de la raison

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

FRANCE
L'Hannattan Hongrie Espace Fac..des L'Harmattan Sc. Sociales, BP243, Université Kinshasa Pol. et Adm. ;

Kënyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

L'Harmattan Italla Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

L'Harmattan
1200

Burkina Faso
villa 96

logements

KIN XI - RDG

12B2260
Ouagadougou 12

1053 Budapest

de Kinshasa

Du même auteur chez L'Harmattan Diran : récit d'une jeunesse arménienne (en collaboration avec Dominique Bagge)

Couverture: Dominique Suriano, The Marvell's Garden, huile sur toile 25P. (colI. part.)

@

L'HARMATTAN,

2005

http://www.Iibrairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 2-7475-8910-2 EAN: 9782747589109

Le "fameux" abbé de Saint-Pierre Ses nombreux amis étaient tristes: l'abbé de Saint-Pierre s'éteignait doucement. Depuis quelques semaines, il sentait ses forces s'en aller, mais sans aucune souffrance. Ne manifestant aucun regret d'avoir à quitter le monde, il prenait congé de ses proches tranquillement. Il envisageait le suprême passage comme - disait-il - "un voyage à la campagne". En digne philosophe, il avait retenu la leçon de Socrate. Les derniers jours, il ne parlait plus que par monosyllabes. "Fin!" murmura-t-il, à un moment. Son entourage comprit "Faim!" et l'on se réjouit d'avoir à lui préparer à manger. "Finis!" dut-il rectifier en faisant appel à son latin. Il ferma bientôt les yeux. II avait vécu quatre-vingt cinq ans. Le "flash-back" invite à remonter aux commencements. Cet homme, qui était-il et qu'a-t-iI fait de sa longue vie? Saint-Pierre (Charles Irénée Castel, abbé de) est né à SaintPierre-Eglise (1658-1743) disent les dictionnaires où il figure en qualité d'écrivain et de philosophe. On y apprend qu'il a été exclu, par ses pairs, de l'Académie française - fait rarissime - au motif d'avoir, par ses critiques, manqué de respect à la mémoire de Louis XIV. Le "fameux abbé de Saint-Pierre !" disait-on de son vivant. C'était pour s'en moquer, mais gentiment semble-t-iI, parce qu'on le trouvait souvent un peu naïf dans son comportement ou légèrement ridicule dans l'étalage de ses rêves trop confiants. D'ailleurs, les témoignages d'estime ne lui ont pas manqué et il a

7

toujours bénéficié de marques enviables d'un intérêt indulgent et affectueux. Ce qui faisait dire à Jean-Jacques Rousseau - avec une pointe de dépit? - que l'abbé de Saint-Pierre, alors octogénaire, était "l'enfant gâté de trois ou quatre jolies femmes". Elles comptent parmi les égéries ayant animé ces "bureaux d'esprit" qu'on appellera, vers la fin du XVIIIe siècle, les "salons". Il n'empêche que l'abbé est bien oublié, aujourd'hui. On n'a rien retenu de lui, sinon qu'il est loin d'avoir subjugué ses contemporains et que son œuvre n'a guère soulevé l'admiration des siècles! Des limites du genre biographique
"Etrange idée de vous intéresser à ce personnage vous venez d'en dire!" après ce que

Faut-il la baptiser "conscience critique" cette voix intérieure avec laquelle j'entretiens un dialogue imaginaire? Je sais gré à cette voix familière de s'imposer à moi comme moteur d'interrogation, d'enquête, de perplexité. Car à la différence des confidents de théâtre, mon "alter ego" a son franc-parler et c'est de lui que me viennent toujours mes premiers doutes. Je ne peux qu'admettre l'évidence: à quoi bon attacher mes pas à quelqu'un dont il y a si peu à dire? On s'attendrait, en bonne logique, à ce que je m'intéresse à un authentique faiseur de prouesses, tant il y a d'actions d'éclat à célébrer et de faits surprenants et "dignes d'être ouïs" à rapporter. Mais je n'ai pas choisi: la biographie de l'abbé s'est imposée à moi, presque à mon insu et j'ai poursuivi son élaboration pratiquement sans m'en apercevoir. C'est dire la nécessité profonde de mon travail! 8

"Toute écriture mérite un lecteur, certes, encore que votre façon d'attirer l'attention me laisse sceptique sur vos chances de succès... mais je vous vois réprimer un sourire! - C'est qu'il me revient en mémoire un méchant écrivain qui espérait tirer son épingle du jeu en prenant les devants sur toute critique par ces mots: "on dira que j'écris bien des pauvretés, je réponds que je ne les écrirais pas si mon héros ne m'en donnait l'occasion. " - Vous n'êtes pas sérieux! Qui sait? Et qu'y a-t-il derrière l'apparente naïveté de certains "aveux dépouillés d'artifice" ? Celui-ci, par exemple: "J'ai débuté dans la littérature en écrivant des livres pour dire que je ne pouvais rien écrire..." Ce sont des propos tenus, entre deux séjours à l'asile, par Antonin Artaud, qui n'était peut-être pas le plus insensé parmi ceux qui se piquent de littérature. " Tout le monde n'a pas de tels accès de lucidité. Une boutade inattendue, un bon mot laborieux ou une simple remarque anodine de l'auteur lui-même, à propos de son activité, peuvent s'affirmer, au regard de toutes les méprises et les complaisances qu'il entretient habituellement sur lui-même, comme les plus éclairants des commentaires critiques. La biographie, que diable, reste une entreprise bien modeste! Je veux espérer pour l'abbé et pour moi que nous ne multiplierons pas les calembredaines. On ne peut suivre Voltaire, qui le fréquentait volontiers tout en s'en gaussant, comme dans cette épigramme, à propos d'un buste de lui: "Heureusement que ce n'est qu'un portrait, l'original dirait quelque sottise!"

9

Voltaire était injuste. L'abbé n'en disait pas toujours et quelques-unes des lettres qu'ils échangèrent indiquent que l'abbé était loin d'être désarmé dans leurs controverses et qu'il lui arrivait même de marquer des points. Pour en finir avec cette présentation longuette, je ferai un nouvel aveu qui n'a rien de paradoxal: c'est en me promenant dans les rues de Suresnes que j'ai rencontré l'abbé, c'est-à-dire que j'ai lu son nom sur une plaque: "Abbé de Saint-Pierre (16581743)" et la raison de l'hommage qui lui est rendu: "auteur d'un projet de paix perpétuelle". Comme je m'astreins aussi régulièrement que possible à cet exercice recommandable à tous et en particulier aux gens de mon âge et de ma condition -la marche- une sorte de gravitation me pousse vers le même itinéraire. A passer et à repasser devant cette plaque de rue, une question fort irrespectueuse s'est insinuée dans mon esprit: "De quel projet foireux pouvait-il bien s'agir ?" Point n'est besoin d'être philosophe patenté pour s'aviser que "le bruit et la fureur" n'ont jamais déserté le théâtre de l'histoire. L'abbé pas plus que d'autres n'a trouvé le remède qui empêcherait les hommes de se jeter méthodiquement les uns sur les autres pour s'entretuer. "Alors, l'abbé, va te faire lanlaire avec ton plan!" J'ai voulu savoir tout de même de quoi il retournait. Je n'ai eu aucune peine à me procurer le texte mais je dois rassurer mon interlocuteur qui m'écoute avec une bienveillance inépuisable, on ne va pas faire le volume là-dessus. Je n'en dirai, le moment venu, que le strict nécessaire. A sa lecture, j'ai éprouvé l'effet 10

dormitif qui s'apparente, je suppose, à la torpeur engourdissant l'individu à l'approche de la paix perpétuene~ Imaginons cependant que le plan ait réussi. C'eût été pour l'abbé un triomphe à mériter un arc~ Mais ils ne sont pas faits pour ça~ A défaut, on aurait pu lui consacrer un joli square entouré de troènes, avec en son centre une statue, peut-être? Les équestres ont ma préférence~ Je l'imagine, dressé sur un cheval ailé, un Pégase symbolisant son inspiration pacifiste! Mais un abbé pacifiste sur un cheval en pleine caracole, ça n'existe pas~ Ça n'existe pas et la paix perpétuelle non plus! Alors, sa rue à Suresnes, un mirage? Relativisons: une rue, certes, pas un boulevard, et en banlieue. Selon "la réalité effective des choses", il ne s'agit même pas d'une distinction à titre personnel. C'est une des conséquences d'une opération, somme toute, assez singulière pour mériter une digression~ Petit détour par la cité-jardin de Suresnes Plus de soixante ans après son achèvement, la cité-jardin de Suresnes reste un bel exemple de réalisation immobilière à "visage humain" rendant plus sordides encore les grands ensembles construits un demi-siècle plus tard, et bien branlante la théorie du progrès infini dont l'abbé de Saint-Pierre notamment était un des adeptes~ Les débats, conférences, études, visites dont eUe ne cesse de faire l'objet portent essentiellement sur les aspects techniques~ On n'oublie pas, cependant, que cet ensemble constitue aussi et surtout le témoignage d'une volonté politique et sociale. Le nom d'Henri Sellier (1883-1943) y reste attaché~ Ce sénateur, ministre de la Santé publique, fondateur de l'office 11

public H.B.M. (ancêtre des H.L.M.) du département de la Seine, a été maire de Suresnes de 1919 à 1941. Il entendait, selon le "credo" progressiste de l'époque, lutter contre "le taudis et la tuberculose". Il n'aura pas ménagé ses efforts, tout au long de sa vie, pour accorder son action avec ses idées socialistes. Ses concitoyens, toutes sensibilités confondues, sont unanimes, aujourd'hui, à reconnaître qu'il y est parvenu. On voit la manifestation de l'idéal qui l'animait quand on traverse le quartier qui a pour centre l'église "Notre-Dame de la Paix", la bien nommée. Les rues environnantes portent le nom d'hommes ayant milité pour la paix entre les nations. Un vœu d'Henri Sellier qu'il justifiait ainsi, devant le Conseil municipal: "Nous souhaiterions rendre hommage aux penseurs et aux hommes d'Etat de toutes les religions et de toutes les nationalités qui, au cours des siècles jusqu'à notre époque tragique, ont tendu à l'humanité le flambeau qui doit la guider vers la paix définitive et la fraternité des peuples". La tournure est quelque peu emphatique. C'était, dans l'entredeux guerres, le goût de répoque. Pourtant, la référence qui en est faite - "notre époque tragique" - dépasse la figure de style et prend toute sa dimension pour nous qui savons ce qui va se passer par la suite. Mais nous sommes en 1932 et tous les espoirs sont encore pennis. En tout état de cause, voilà un homme qui a assuré la pérennité du souvenir, ici-bas, d'une cohorte de fantômes bienveillants, ces fauteurs de paix dont l'ombre flotte au coin des rues suresnoises et qu'Henri Sellier est allé rejoindre à son tour. Il a désormais un boulevard, par un juste retour des choses.

12

Son initiative en faveur des défenseurs de la paix a été superbement menée. Il a banni, sciemment et fort logiquement, tous tralalas et flonflons lors de l'inauguration. Elle s'est faite sans tambour ni trompette, au sens strict. "Notre hommage est modeste, certes - disait Monsieur le Maire - il est dépourvu de pompe officielle. Aucun ministre ne viendra prononcer une harangue laborieusement confectionnée avec des lieux communs traditionnels devant les plaques. Nous nous bornerons à y rappeler, pour chaque voie, la raison d'être de sa dénomination."
Henri Sellier terminait dont il constituerait, son allocution ainsi: "il va de SOI

qu'aucun cortège militaire ne participera à cette apothéose d'idées par sa présence, la négation. "

On ne peut être plus conséquent avec ses principes. Depuis, on arpente donc, dans ce coin de Suresnes, les artères dédiées notamment à Suny, Grotius, Kant, Wilson, Penn, Stresemann, Briand... Et l'abbé de Saint-Pierre s'est trouvé englobé dans l'hommage collectif. Mais la "grande illusion", selon le titre fameux du film que Jean Renoir tournait à l'époque -1937- se dissipait de plus en plus dans les esprits et dans les cœurs. Le maire de Suresnes avait rêvé à contretemps à sa société idéale. Il aura bientôt à concilier son sincère désir de paix et de progrès social avec sa non moins sincère volonté de défendre le territoire national et les valeurs de la République. II fut révoqué de ses fonctions de maire par Vichy en 1941. Arrêté et interné à Compiègne, puis finalement relâché mais restant sous la menace d'une déportation, fortement ébranlé 13

sur le plan physique et moral, il mourut en 1943 dans sa soixantième année. Je reviens à mon sujet qu'en fait, je n'avais pas quitté. Retour à "la vie de l'abbé" Mon témoin fictif craint tant le risque de vacuité de mes propos qu'il en oublie l'exemple i]]ustre de Flaubert rêvant d'écrire un livre sur rien, ce qui devrait l'inciter à l'indulgence à mon égard. Mais il ne désarme pas: "Sans doute avez-vous quelque raison méconnue à ce jour, quelque élément nouveau justifiant la réouverture du "dossier", comme cela se passe dans les affaires pénales ou les procès en béatification ?" Non, je n'ai découvert aucune piste inexplorée, aucun document inédit, je me contente de glaner dans des champs déjà moissonnés. Il n'empêche qu'il y a tant d'idées dans les écrits de l'abbé qu'on peut même tirer parti de ses erreurs. Leur lecture pourrait être profitable à tous et surtout à beaucoup d'hommes politiques. La biographie restant, je l'ai dit, une entreprise très limitée, n'a pour but essentiel que de satisfaire un sentiment de curiosité. Il n'est pas toujours de bon aloi. Et la chanson ne varie pas: succès, échecs, amours et désamours, espoirs et déceptions et au bout du parcours, l'enlisement dans les ornières de la convention. La nature première de la biographie était autrement grandiose! Ne vous étonnez pas, je m'explique! Peut-on imaginer aujourd'hui, une époque, dans l'ancienne Egypte notamment, où les qualités d'un disparu n'étaient pas portées à la connaissance du monde pour des raisons profanes mais pour aider à attendrir les dieux. C'est pour ces dieux qu'on donnait au 14

défunt une image digne de leur faveur et on la diffusait auprès des fidèles pour qu'ils puissent intercéder par des prières appropriées et le rappel de ses actions passées; d'où les assertions laudatives - à l'attention des passants - sur les stèles, les statues, les parties des tombes accessibles au public.. Dès lors, peut apparaître moins saugrenue que pathétique une proclamation fréquemment utilisée comme: "je suis un dignitaire qui mérite qu'on l'écoute! n II reste bien quelque chose de ce rituel dans nos modernes célébrations mais de manière très dégradée, et le sens original en est bien perdu aujourd'hui qu'on célèbre le sacre de l'homme seul.. Tout le monde pourtant a sa dignité et mériterait qu'on l'écoute! Alors, l'abbé de Saint-Pierre est à entendre plutôt deux fois qu'une! La formule antique s'appliquerait à merveille au fronton d'un monument qui lui serait consacré.. Un hommage qui serait tout le contraire d'un nouvel enterrement en dépit du nom qu'on lui donne: un "Tombeau".. Un "Tombeau", oui! Rappelez-vous la pièce musicale de Ravel.. Elle est dite le Tombeau de Couperin.. En littérature, on retient de Mallarmé: le Tombeau d'Edgar Poe, le Tombeau de Baudelaire. On peut en recenser d'autres comme le Tombeau de Du Bellay. On a même eu, naguère, un Tombeau à Monsieur (sic) Aragon.
Il est temps de nous appliquer à dresser le nôtre.

Famille, naissance et éducation Les Castel de Saint-Pierre ont donc leurs racines ancrées dans le sol normand, à Saint-Pierre-Eglise, à l'extrémité ouest du Cotentin. Ayant eu à faire plusieurs fois, au cours des siècles, la 15

preuve de l'authenticité de leurs titres nobiliaires, ils en reçurent, à chacune de ces occasions, la confirmation officielle. Ce qui infirme les doutes de Saint-Simon. On sait que le "ducomane" cher à Stendhal, fils d'un page de Louis XIII, créé duc et pair parce qu'il savait, à la chasse, présenter mieux que les autres son cheval au souverain, était fort chatouilleux sur les dignités attachées à la "naissance". Sa suspicion, fruit sans doute d'une aversion personnelle pour certains membres de cette famille, n'était pas fondée: archi-prouvée, la noblesse des Castel de Saint-Pierre demeure incontestable. En 1644, la seigneurie de Saint-Pierre fut érigée en marquisat, au bénéfice de Charles Castel. C'est le père de l'abbé. A ses différents titres, il ajoutait celui de grand bailli du Cotentin. A l'époque, les baillis avaient perdu leurs antiques attributions mais ils restaient, à tout le moins nominalement, les chefs de la noblesse de la région. Par son mariage, Charles était allié aux Bellefonds, cette ancienne et influente famille de Normandie. On s'en fera une idée plus précise en notant que Madeleine Gigault de Bellefonds, sa femme, fut la tante du maréchal de Bellefonds et du maréchal de Villars, l'un étant fils du frère, l'autre de la sœur d'icelle. Charles et Madeleine eurent cinq fils. Le premier, Bon-Thomas, en application du droit d'aînesse, fut marquis de Saint-Pierre et grand baiIli du Cotentin à la suite de son père. Le deuxième est Charles-Irénée. Les historiens l'ont répété à satiété pour les cadets, deux carrières s'ouvraient principalement: les carrières militaire et ecclésiastique. Les Castel de Saint-Pierre ne font pas exception à la règle. La 16

constitution de notre héros, plutôt délicate, l'écartait du métier des annes. A l'instar d'une école historique américaine qui s'efforçait naguère de "revisiter" les grands événements du passé en formulant des hypothèses de remplacement (counter factual hypothesis), on pourrait, cette fois, en un jeu tout à fait gratuit, se demander ce qu'il serait advenu de notre chantre de la paix, placé comme son cousin, à la tête de régiments de dragons? Mais c'est aussi vain que le trivial: "si ma tante en avait!". Malgré son absence de vocation, il devint donc homme d'église. Le troisième, François-Antoine, de l'ordre de Malte, est connu sous le nom de chevalier de Saint-Pierre. Le quatrième, Louis-Hyacinthe, comte de Saint-Pierre, fut, notamment, le premier écuyer de la mère du Régent, la princesse Palatine. Il bénéficia d'un grand crédit au Palais-Royal, qu'il dut surtout à l'entregent de sa femme, c'est elle que Saint-Simon détestait. Elle jouissait d'une grande faveur non seulement auprès de la mère mais surtout auprès de la femme du Régent. Sa famiJle en profitait. C'est grâce à elle que Charles-Irénée est devenu aumônier de la Palatine et a obtenu l'abbaye de Thiron (dans l'actuel département d'Eure-et-Loir). Pour la petite histoire, relevons que le couple verra sa petite-fille, la petite-nièce de l'abbé donc, épouser, en 1742, le fameux Charles de Brosse, président à mortier au Parlement de Dijon. Le cinquième et petit dernier fut jésuite et obtint d'être le confesseur de la Palatine. Comme son frère Charles-Irénée en était 1'aumônier, on les confond souvent. Le décor planté, la famille présentée, la parentèle et la fratrie aussi, nous abordons en pays de connaissance.

17

Poursuivons l'esquisse de la "niche" socioculturelle que le futur abbé a trouvée à sa naissance et dans laquelle il va grandir. A Caen, le collège jésuite accueille les élèves issus de la meilleure société.. Charles-Irénée y sera donc envoyé.. On vivait alors dans le prolongement de la Contre-Réforme, l'Eglise savait désormais qu'elle ne pouvait combattre les dangers qui menaçaient son esprit et son unité qu'en pliant à ses propres fins les idées mises en mouvement lors de la période qu'on appelle, commodément, la Renaissance.. Les jésuites s'y employaient en dispensant un enseignement nourri d'humanisme.. Charles-Irénée, comme tant d'autres, en a reconnu la qualité mais il n'avait que peu de goût pour les langues anciennes, pas plus que la bosse des mathématiques; ses professeurs ne parvinrent pas à en faire un humaniste accompli.. Pour lui, l'exégèse des modèles tirés de J'Antiquité ne souffrait pas la comparaison avec la découverte de l'esprit nouveau qu'apportait la philosophie de Descartes.. Charles-Irénée adopta avec enthousiasme le mode de penser cartésien et se passionna pour l'étude des sciences et spécialement de la physique. Ce n'est pas le lieu de reprendre ici, sur un mode mineur, l'analyse de la "crise de conscience européenne" que Paul Hazard, notamment, a développée dans son maître livre du même nom. Sans détailler la variété des courants qui affectent une vie intellectuelle pleine d'effervescence, je dois, pour expliquer le rôle des jésuites dans l'engouement du jeune Saint-Pierre, rappeler cette évidence: les choses changent avec le temps. Lors de la scolarité de notre futur abbé, les jésuites encourageaient le cartésianisme sans craindre que les manifestations de la raison à 18

partir du doute méthodique n'entraînent le risque d'ébranler les fondations de la société traditionnelle. Descartes lui-même, selon le témoignage de son ami Baillet, que les historiens ne manquent pas de citer (cf notamment Henri Lefebvre in Descartes), loin de songer à appliquer le "doute méthodique" aux choses de la religion, fait vœu d'aller à Notre-Dame de Lorette pour recommander "cette affaire", qu'il jugeait la plus importante de sa vie, à la Sainte Vierge. Mais le rationalisme scientifique, et en particulier le "mécanisme" dudit Descartes, contenait en germe de quoi ruiner la conception providentielle de l'univers. Ils finirent donc par être condamnés en Sorbonne. Les persécutions furent d'ailleurs inopérantes. Le piquant de l'affaire me paraît être la parution des œuvres, entre 1680 et 1690, soit plusieurs années après la condamnation de Descartes, du célèbre Père Malebranche qui adapte à la religion l'essentiel des thèses cartésiennes. Pour achever en point d'orgue, on peut noter aussi que Bossuet, l'inflexible défenseur de l'orthodoxie théologique, morale et politique, mourut en 1704, au milieu de la lutte qu'il menait contre un autre prêtre de la même congrégation, l'Oratoire, le père Richard Simon, exégète de la Bible selon les pnnClpes cartésiens et qui venait de publier ses derniers travaux. En fait, la caractéristique qui marque la fin du XVIIe siècle, c'est la préoccupation de comprendre l'ordre du monde beaucoup plus que de le changer. Nombreux sont ceux qui cherchent à concilier la Foi et la Raison. Pour l'abbé de Saint-Pierre, la chose est entendue dès le collège: il restera toute sa vie un bon cartésien. Sur le plan religieux, il est bien homme du XVIIe siècle par 19

un ferme attachement à ses devoirs de chrétien, par une attitude de respect envers le catholicisme qui paraît moins tenir à son état de prêtre qu'à ses sentiments profonds. Digne dans sa vie et réputé irréprochable dans ses mœurs, il veut la paix non seulement sur les champs de bataille mais dans les cœurs. Peu enclin au rigorisme, il est assez loin du Dieu des jansénistes. D'ailleurs, il ne professe que mépris au regard des multiples et incessantes controverses religieuses. Ne s'intéressant qu'à une chose: "la charité bienfaisante", il n'entend "ni persécuter, ni damner personne". Il a ceci de remarquable et d'étonnamment moderne de manifester des aspirations plus portées vers le mieux-être terrestre des personnes que vers le salut des âmes. Sa manière de rappeler son entrée manquée dans les ordres dénote sans équivoque son absence de mysticisme: 'J'ai moi aussi été victime de cette petite vérole de l'esprit qui frappe les jeunes gens entre quinze et dix-huit ans: la fantaisie de se faire moine!" . II alla frapper à la porte des Prémontrés de Caen mais le père prieur ne voulant pas de lui, le renvoya, "doutant qu'il ait assez de santé pour chanter longtemps en chœur". On retiendra de l'anecdote que son manque de coffre n'empêcha pas l'abbé de ne rendre son dernier souffle qu'à quatrevingt-cinq ans! Déjà écarté de la vie militaire par sa faible complexion, l'abbé se félicitera vite d'avoir échappé à la vie monastique. D'abord pour lui-même - racontera-t-il plus tard - et il ajoutera avec une désarmante simplicité et une absence totale de vanité: "et par

20