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L’Échappée cathare

De
172 pages

Début XIIIème, Comté de Barcelone : Ana a quatorze ans, âge qui lui ouvre les portes du monde des adultes.

Emportée par l’enthousiasme de sa marraine, doña Sofía, la jeune fille va appréhender les mystères venus d’Orient et entreprendre un voyage initiatique vers le Comté de Toulouse. Entre rencontres prévues ou fortuites, Ana découvrira que le chemin vers la connaissance de soi, des autres et des secrets des savoirs, est parsemé de complots et d’embûches.

Réussira-t-elle à être à la hauteur des attentes de ceux qui comptent sur elle sans entraîner le chaos dans sa famille ? Et surtout, en sortira-t-elle psychologiquement et physiquement indemne ?


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Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

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www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-19864-6

 

© Edilivre, 2017

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Le roi d’Aragon, Alfonso I° n’a pas d’héritier. Sa petite nièce, Pétronille d’Aragon, alors âgée de deux ans, est promise en mariage au comte de Barcelone, Raimond Bérenger IV. La jeune héritière amènera en dot l’Aragon, le Languedoc et la Provence. Ainsi, le comté de Barcelone s’agrandira considérablement et Raimond Bérenger IV cumule les titres de Comte de Barcelone et de Roi d’Aragon.

Mais Raimond Bérenger IV est ambitieux. Il désire sans attendre étendre davantage son territoire, au-delà de l’Aragon, du Languedoc et de la Provence, de l’autre côté des Pyrénées, jusqu’au comté de Toulouse qui subit déjà les assauts du duc d’Aquitaine.

En outre, il sait de source sûre que le comte de Toulouse, Raimond VI, déplaît au Pape : il s’est laissé séduire par une nouvelle croyance, dite Albigeoise1. Ses adeptes et ses fidèles, les Parfaits, appartiennent indifféremment au monde de la noblesse ou à celui des artisans. Leur influence s’étend tout autour du Lauragais, entre montagne Noire et Pyrénées où ils bâtissent des castra2 réputées imprenables.

Beaucoup plus au sud du continent, la partie méridionale de la péninsule ibérique est occupée par un calife dont le royaume brille par sa culture et sa science.

En 1204, les comtes de Toulouse et de Barcelone signent une trêve…


1. Albigeoise : Cathare

2. Castra : Cité.

1205

C’était la seule cache possible…

Recroquevillée derrière un imposant bahut en bois massif qu’ils ont peiné à déplacer juste assez pour qu’elle puisse se glisser entre le mur et le fond du meuble, Ana presse ses tempes de ses deux paumes dont elle ne sent même pas la moiteur. Elle espère que, grâce à l’ombre qui a envahi la grande salle, personne ne sera étonné de ne pas voir le bahut adossé à la paroi.

Il est parti… Elle avait perçu les pulsations de son cœur dans ses oreilles tandis qu’elle discernait les pas assourdis se glisser furtivement hors du réfectoire. Des grincements du vieux plancher… Elle avait à peine entendu le couinement de la porte tant son pouls battait fort…

Il a franchi la porte et, depuis, le temps s’écoule avec lenteur… Tous ses sens en éveil, elle se concentre pour réprimer sa respiration qui pourrait trahir sa présence.

Comment a-t-elle pu lui laisser prendre de tels risques ? Ana s’en veut de l’avoir écouté, même si, quand il a pris les choses en main en lui recommandant de se cacher, elle a pensé que c’était la seule solution raisonnable tant elle se sentait en pleine confusion.

Malgré elle, ses pensées s’égarent… Ana songe qu’elle ne sera plus jamais la même… Ce qu’elle a vécu ces derniers temps ne pourra pas la laisser indemne… Elle sent confusément qu’elle a perdu une part d’elle-même, peut-être la meilleure, à cause de lui… Elle a l’impression qu’il n’a jamais été tel qu’elle l’attendait, ou tel qu’elle se l’imaginait… Comment a-t-elle pu se fourvoyer à ce point ?

Les bras resserrés autour de ses genoux, Ana se dit que lui accorder de nouveau sa confiance sera au-dessus de ses forces… Après un soupir vite réprimé, elle se demande alors pourquoi elle n’a pas tiré une leçon de ce qui lui est arrivé : pourquoi a-t-elle si facilement donné foi aux dires des Parfaits ? Avoir confiance en un être proche qui vous trahi est une erreur certes regrettable, mais il s’agit surtout d’un défaut d’appréciation, d’un manque de discernement ou d’une incapacité à cerner le caractère des personnes qui nous côtoient. Mais les Parfaits sont des gens qui ne les connaissent que depuis peu et il leur serait peut-être bien commode de livrer des étrangers catalans ! Elle se mordille la lèvre inférieure et, d’un hochement de tête, se refuse à creuser cette éventualité plus avant…

De nouveau aux aguets, elle tente de saisir un murmure, un souffle, un bruissement, révélateurs d’une présence… Rassurée par le silence pesant qui l’entoure, elle laisse de nouveau ses pensées courir vers des regrets immenses : elle est si loin de la protection bienveillante de son père ! Si loin du comté de Barcelone où rien ne pouvait lui arriver ! Son esprit en déroute prend le contrôle de ses nerfs et elle doit alors se redresser pour réprimer un sanglot. Ses bras se détachent de ses genoux et elle porte de nouveau les mains à ses tempes… « Essaye de te calmer, Ana… » Elle fait appel à la raison, prend une grande inspiration et se souvient… C’était juste une belle aventure, un jeu… Comment tout a pu tourner aussi mal ? Ce qui lui semblait amusant est devenu terrifiant, incontrôlable…

Prologue

Quartier El Call, Barcelone, printemps 1205

Le jeune Mateo se hâte de suivre les ruelles bordées de hautes maisons. Le quartier d’El Call semble s’apaiser à cette heure, vêpres3 ayant sonné depuis longtemps aux clochers des églises. Le rythme rapproché des pas de l’homme résonnent sur les pavés inégaux et se répercutent sur le mur des demeures étroitement serrées les unes contre les autres, parfois mêlés à ceux de promeneurs que Mateo aperçoit à peine : vêtu d’un long manteau sombre bordé d’un liseré de soie pourpre, il porte en outre un couvre-chef taillé dans le même tissu et dont les pans retombent autour de son cou, comme s’il voulait se prémunir de la fraîcheur de cette nuit de printemps. Or, l’air est particulièrement doux, et ce soir-là souffle une brise agréable. Les arbres et les plantes aux fleurs à peine écloses qui ornent çà et là les jardins des maisons, les placettes, dégagent un parfum parfois léger, parfois entêtant.

La silhouette, au dos bien droit, hâte le pas. Son regard pourrait, en s’élevant, entrevoir les colombages des maisons qui sont sur le point de s’endormir, tranquilles et apaisées : la cité ne bouillonne plus d’activités diverses, chacun s’apprête à se pelotonner confortablement chez soi. Mais Mateo ne voit pas la clarté de la lune qui s’infiltre et éclaire les façades jusque-là restées dans l’ombre. Pas plus qu’il n’entend les cris de joie des enfants qui, échappés à la vigilance de leurs parents, continuent à se poursuivre dans l’ombre. Rien, parmi les odeurs de légumes ou de fricots mijotant à petit feu, les interpellations entre voisins qui s’enquièrent de leur journée de travail ou se souhaitent une bonne soirée, la vision des derniers passants pressés de rentrer chez eux, ne peut perturber la concentration du jeune homme vers le but qu’il s’est fixé.

Enfin, l’horizon de Mateo s’élargit : la ruelle étroite s’ouvre sur une petite place que le jeune homme traverse sans aucune hésitation. Peu enclin à en admirer la jolie fontaine dont le bruit de l’eau, apaise les esprits les plus préoccupés à cette heure calme et sereine, il se dirige droit sur une demeure un peu en retrait dont la porte est tapie dans l’ombre, protégée des regards par un auvent de chêne qui retient les rayons de la lune. D’un geste vif, Mateo dégage le bras droit du tissu de son manteau et frappe selon un code bref et précis.

« Pourvu qu’il soit là ! » murmure-t-il entre ses dents.

Presque aussitôt, comme si l’on n’attendait que ce signal, le huis s’entrouvre et Mateo se faufile prestement à l’intérieur du logis.

L’homme qui l’accueille est plus âgé que lui. Il porte une chemise en lin couleur or et des chausses mordorées lui seyant à merveille. Il a aussi, glissé dans un ceinturon de cuir, une lame au manche orné d’or et de rubis. Son regard est clair et franc mais il tend une main avide pour saisir le parchemin que Mateo a brandi de façon presque triomphale, après l’avoir sorti de son pourpoint.

– Enfin… Le traité de chimie de Jabir b. Haiyan.

– J’ai eu du mal à l’obtenir, souligne Mateo.

– Je sais, je sais… Mais les templiers à Jérusalem font des merveilles et arrivent à obtenir des sultans bien des révélations qui valent de l’or !

– Attention, don Gonzalo, n’oubliez jamais que personne ne doit le voir !

– Tranquillise-toi, je connais l’importance du secret dans une telle affaire !

– Je n’en ai jamais douté, rétorque le jeune homme. Mais “abre el ojo y te ahorrarás enojos”4, ajoute-t-il, espiègle, en castillan, car il sait bien que c’est là l’une des maximes favorites de son ami.

– J’ouvrirai l’œil, et le bon, sourit don Gonzalo. Mais brisons là et viens donc voir ! s’exclame-t-il en repliant avec précaution la soie qui protège le précieux document.

– Vous savez bien que je l’ai déjà vu, sourit Mateo devant tant d’enthousiasme.

D’un geste large, don Gonzalo invite alors le jeune homme à le suivre. Il entame la descente d’un petit escalier situé au fond de la pièce. Les marches sont étroites et grincent un peu mais, avec assurance, Mateo lui emboîte le pas. Une lueur rougeoyante jette des ombres sur les murs, tandis que le crépitement des bûches de bois sec accompagne la progression des deux hommes. Mateo songe alors qu’il ne s’agit point-là de ténèbres effrayantes mais plutôt de lueurs prometteuses pour qui sait les apprivoiser : le feu est une lumière qui éclaire les esprits les plus obscurs. Et Dieu sait s’il y en a en ces temps difficiles !

– Je sais bien, mon jeune ami, reprend don Gonzalo avec un soupir. Et tu sais combien je t’envie : être polyglotte. Mon rêve !

– Le mérite ne m’en revient pas, murmure Mateo, songeur, car c’est Don Del Monte qui m’a tout appris !

– Certes, mais tu as eu comme mentor un chevalier émérite qui a eu l’heur d’aller jusqu’à Al Andalus5 ! Et, ajoute-t-il, il faut des dispositions particulières pour parler, lire et écrire le catalan, l’occitan, l’aragonais, le castillan et l’arabe !

Mateo se saisit d’un tison et relance le feu sans répondre.

Dehors, juste en face de la maison où est entré Mateo, une ombre se dissimule prestement alors que résonnent les voix de promeneurs tardifs. Elle ne veut ni qu’on la remarque, ni qu’on l’apostrophe. Il lui faut en effet éviter d’être obligée de quitter sa cachette et de devoir ainsi abandonner la filature qui lui permet de s’assurer du bon déroulement des opérations.

« Dans cette affaire, je joue gros, songe-t-elle. Je ne dois ni déplaire au Comte de Toulouse, ni indisposer celui de Barcelone. Allons ! ». Alors, se préparant à une longue attente, l’homme resserre autour de lui sa longue cape de drap noir, et s’assure que les pans de son chapeau lui recouvrent bien les oreilles et le cou. Ils dissimulent aux regards le manteau blanc qui révèlerait son identité. L’homme n’est plus tout jeune et en a vu bien d’autres… Avec un soupir, tandis que les cloches se mettent à sonner complies6, il se résigne à poursuivre une patiente surveillance dont peut dépendre l’avenir du Comté de Toulouse…

« Une fois ma mission suffisamment avancée, je rendrai visite à Don Beltrán afin de l’informer des dernières nouvelles, hélas peu rassurantes… ».

Cela fait des années qu’il n’a pas revu le catalan, dont la droiture et la tolérance n’ont jamais été démenties par le passé.

« C’est un homme juste et qui, j’ose l’espérer, saura se faire entendre auprès du Roi d’Aragon, Comte de Barcelone qui doit plaider la cause de Raimond VI de Toulouse afin de respecter la trêve établie entre les états… C’est vital pour notre avenir à tous », songe encore l’homme en sentinelle devant le domicile de don Gonzalo.


3. Vêpres : sonnent le coucher du soleil

4. Ouvre l’œil, cela t’évitera bien des ennuis

5. Territoires conquis par les musulmans de 711 à 1492. Véritable âge d’or de la civilisation arabe (sciences, culture, techniques…)

6. Complies : 21 heures

I

Ana piétinerait presque sur place tant il lui tarde d’être enfin prête ! Comme le cérémonial du bain parfumé d’essences de plantes aromatiques lui a semblé long ! Elle s’est mordue l’intérieur des joues plusieurs fois tandis que Maria, sa camériste, lui enjoignait de se tenir tranquille : en effet, après les ablutions nécessaires à toute jeune fille de bonne famille, comment l’aider à revêtir la robe à encolure carrée ? Maria a, comme toujours, fait preuve d’une grande patience, car Ana s’est tortillée et a rechigné pour enfiler les divers jupons ainsi que la robe, dont l’éclatante couleur violette rehausse celle de ses yeux et de son manteau garni d’hermine.

« Etre bien habillée est d’une importance majeure car cela révèle la richesse et la noblesse… Ou encore l’appartenance à un corps religieux comme les moines cisterciens ou les templiers qui portent un habit blanc » Ana déteste cette rengaine que lui serine sa camériste dès qu’elle en a l’occasion. « En plus, songe-t-elle, je n’aime pas le blanc, qui devient vite jaune, car les teinturiers ne savent pas décolorer les tissus. Ils attendent stupidement que les étoffes blanchissent au soleil de l’été… Je préfère le noir, comme les grandes toges des moines bénédictins… ». Mais elle garde ses réflexions pour elle, afin que Maria n’épilogue pas sur les vertus des différents ordres ecclésiastiques.

« A chaque métier son vêtement particulier, et ses couleurs », continue la dame de compagnie en posant une coiffe rouge sur la chevelure d’Ana, sans tenir compte de la moue de la jeune fille.

Enfin débarrassée de sa camériste, partie avec le linge pour les lavandières, Ana avec célérité et précision ajuste sa coiffe, qu’elle estime mal positionnée car elle ne dissimule pas assez ses oreilles à son goût et se dépêche de soulever la lourde tapisserie qui délimite l’espace de l’étage qui lui est attribué. Sitôt son geste achevé, une fois la tenture retombée, elle croise le regard de son frère cadet.

Il n’y a aucun feu dans la vaste cheminée qui occupe presque toute la largeur de la pièce. Le chambranle posé sur les montants qui encadrent le foyer est orné d’une frise en bois finement ciselée de scènes de chasse. Ana songe soudain que le temps n’est pas loin où l’âtre sera, comme chaque été, empli de plantes aromatiques ou fleuries qui distilleront leurs parfums… Par les fenêtres ouvertes entrent les chants croisés des oiseaux, le bruissement des feuilles bercées par une douce brise et quelques rayons de soleil… Ignorant délibérément la nature printanière, Rodrigo est assis sur le banc face à la cheminée, le dos rond, et sculpte sans conviction le manche d’une dague à l’aide d’un fin coutelas.

Donnant un coup de pied dans les quelques copeaux répandus sur le sol il lui demande, plein d’espoir, où elle se rend.

« Chez doña Sofia, elle vient de recevoir des tissus », répond-elle. « Accompagne-moi si tu veux, mais fais vite, car je suis pressée ! »

Elle comprend au haussement d’épaules de Rodrigo que, pour lui, les étoffes sont affaires de filles et que, du haut de ses douze ans, il dédaigne sa proposition. Aussi Ana lève les yeux au ciel en riant et s’élance dans l’escalier en lui conseillant d’aller faire quelques combats avec des épées en bois avec ses amis.

Rodrigo ne daigne même pas répondre : il en a assez de ces joutes et aspire à des batailles plus glorieuses. Haussant de nouveau les épaules, il passe une main paresseuse dans ses cheveux aussi noirs que ses yeux et reprend son occupation, non sans avoir lancé à sa sœur une petite pique… Aucune raison qu’elle se sente à l’aise alors que, lui, trouve la vie pesante et sans saveur…

Tandis que son frère se morfond, la jeune fille dévale lestement les marches aux superbes mosaïques. Pourtant, quelque part, dans sa tête les derniers mots de Rodrigo résonnent désagréablement : a-t-elle oublié quelque chose ? En arrivant dans l’entrée, elle se fige : elle n’est pas fardée ! Elle s’apprête à remonter les marches quatre à quatre quand des éclats de voix la retiennent.

Son père, Don Beltrán, s’exclame avec force :

« Il est impensable que le comte de Toulouse soit menacé d’excommunication ! »

« Si fait » répond une voix qu’Ana n’arrive pas à identifier, « Pierre de Castelnau ne renoncera pas… »

« Pierre de Castelnau », répète le père d’Ana d’un ton préoccupé… « C’est un moine cistercien, non ? »

« Oui. Il est aussi l’envoyé du pape Innocent III pour résoudre les questions religieuses dans le comté de Toulouse. Vous savez, avec la montée de l’influence des Parfaits, le pape est inquiet, » lui répond son vis-à-vis. « Mais il faut que je vous laisse : ma mission pour Raimond VI de Toulouse s’achève là. Je vais pouvoir m’en retourner au pays des Mille Collines. »

Ana se penche alors avidement mais elle ne peut apercevoir que le dos du chevalier qui s’entretient avec son père, don Beltrán Del Monte y Verbeña. L’escalier est majestueux et peu propice à une écoute curieuse et confortable. Mais les oreilles à l’affût, le regard aiguisé, Ana scrute le palier. Elle aperçoit alors les deux hommes se donner une accolade fraternelle. Le manteau blanc de l’inconnu rappelle à Ana l’attribut des moines cisterciens… Ce chevalier serait-il un traître à la cause de Pierre de Castelnau ? Serait-il venu avertir, par le biais de don Beltrán, le comte de Barcelone des dangers que court Raimond VI de Toulouse ? Cela n’aurait rien d’improbable…

Mais un mouvement de la tapisserie qui ferme le salon alerte Ana : d’un pas léger et vif, elle remonte l’escalier afin de ne pas être surprise par son père : bien plus souvent qu’à son tour, celui-ci la met en garde contre sa curiosité qui, selon lui, ne pourra que lui apporter des ennuis.

« Tiens, te revoilà ? » ironise Rodrigo en la voyant apparaître en haut des marches.

« Tu aurais pu me dire que je n’étais pas fardée ! » gronde Ana.

« En frère aimant, je t’ai dit que tu étais bien pâlichonne ! Mais tu n’as pas daigné te retourner, ni me répondre ! Peut-être n’avais-tu point entendu ? » répond Rodrigo, ravi de trouver dans la contrariété d’Ana une agréable diversion contre l’ennui.

Ana réprime un geste de dédain et se précipite dans sa chambre. Dans un grand coffre en bois près de son lit, elle se saisit d’une petite boîte et l’ouvre d’un coup sec. Comme à chaque fois qu’elle effectue ce geste, ses yeux se voilent : ces fards appartenaient à sa mère, et son père les lui a légués. Elle repousse ses pensées sombres avec un soupir et, d’une main experte, applique en toute hâte du safran sur ses joues. Puis elle fait claquer le couvercle et réajuste une dernière fois sa coiffe un peu mise à mal par ses allers retours. Bien décidée à ne pas lui faire le plaisir de lui montrer sa contrariété, elle passeen silence devant Rodrigo qui l’attend, accoudé à la fenêtre. Elle fait mine de ne pas voir son sourire espiègle et exaspérant et dévale la volée de marches. En bas, l’entrée est vide et aucune conversation ne provient du salon, aussi Ana se glisse-t-elle rapidement dehors.

Dans les rues et sur les places que la jeune fille traverse d’un pas rapide, les chalands étalent pêle-mêle fils, laines, toiles et draps, graisse, peaux, fers bruts ou ouvragés, épices et denrées diverses et variées et interpellent les passants d’une voix tonitruante. Les odeurs sont à la fois fortes et variées, sucrées et acres, douces et désagréables, car elles se côtoient et se mêlent les unes aux autres. Elle aperçoit au loin les deux tours romaines de la plaça Nova et entre dans la première enceinte fortifiée de la ville, suivie par les harangues vives des crieurs de vin et des colporteurs d’objets aussi variés que bougies, couteaux ou pots de terre. Dans ce brouhaha et au milieu d’une foule colorée et bruyante, car même les marchands aiment à porter de la couleur, Ana se faufile aisément.

Elle continue tout droit vers la Plaça San Jaume. Enfin, la voici dans le barri gotic, le plus vieux quartier de Barcelone… Elle est distraite toutefois et accorde peu d’attention à ce qui l’entoure. En effet, elle ne peut s’empêcher de penser à la conversation qu’elle vient de surprendre entre son père et le chevalier inconnu. Elle n’a pas tout compris car la politique ne la passionne pas vraiment mais le ton dramatique des deux hommes évoquant des faits opposant le Comte de Toulouse au Pape Innocent III lui a fait peur pour des raisons évidentes : l’excommunication !… Ana en frissonne encore. Il n’y a pire punition en ce monde ! Ana sait que son père a ses entrées à la cour du Comte de Barcelone et qu’il y jouit d’une excellente réputation : veuf depuis cinq ans, il s’est attaché à élever ses enfants avec les valeurs qui lui tiennent tout particulièrement à cœur. Jamais excessif en matière de religion, don Beltrán est en effet très attaché aux traditions. Ana n’ignore pas que l’indulgence dont son père fait preuve à son égard doit beaucoup au fait qu’elle est le portrait de sa mère. Elle sait aussi que son père ne cèdera pas quant au mariage qu’il veut arranger pour elle : elle est son aînée et, selon les lois en vigueur, son héritière. Il lui faudra donc épouser un homme de bonne naissance, qui prendra la suite de don Beltrán pour gérer tous ses biens. Et don Beltrán ne transigera pas : il veut un gendre qui possède son propre fief, exigence destinée à éviter que le futur mari de sa fille ne soit qu’intéressé et cupide. Quant à Rodrigo, né cadet, il devra convoler avec une héritière digne de leur rang. Jusque-là, Ana a réussi à éconduire les prétendants que lui a présentés son père, sans que le mérite ne lui revienne : aucun n’avait de fief à la hauteur des possessions de son père. Mais elle sait qu’elle ne pourra indéfiniment tenir tête à don Beltrán car elle a déjà quatorze ans !

Perdue dans ces réflexions, ses pas la guident sans aucune hésitation dans le dédale de ruelles et elle arrive enfin devant le palais de Doña Sofía. Se secouant pour chasser ses sombres pensées, elle en franchit le seuil.

« Entre donc mon enfant », l’accueille Doña Sofía qui ajoute en se tournant vers le chevalier assis près de la fenêtre : « Je te présente don Gonzalo, mon précieux fournisseur d’étoffes venues du monde entier. »

« Enchantée », murmure modestement Ana tandis qu’un homme d’âge mûr se lève et s’incline en souriant :

« Tout le plaisir est pour moi, señorita. »

« Don Gonzalo », reprend alors doña Sofía, « est… Comment dire ? Un homme aux multiples facettes, n’est-ce-pas mon ami ? »

« N’exagérons rien ! » s’exclame don Gonzalo.

« Si, si, il est négociant, entre l’Orient et la Catalogne, en tissus précieux et en draps fins. Son goût sûr et son habileté n’ont pas leur pareil. En outre il est aussi devenu un banquier, que je pourrais sans nul doute qualifier de… raisonnable », achève-t-elle en riant.

« Vous me flattez » sourit alors Don Gonzalo, en songeant aux usuriers qui pratiquent des prêts prohibitifs aux nobles acculés par la perte de leurs biens au jeu ou à la guerre.

« Regarde, Ana ! » s’exclame alors doña Sofía, « viens donc voir la qualité de ces étoffes ! »

La jeune fille s’approche du bahut qui dégorge de tissus aux couleurs chatoyantes souvent bordés d’or fin. Elle songe...