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L'éducation d'un enfant caché

De
320 pages
Comme dans un roman picaresque, ce livre raconte l'enfance et la jeunesse d'une petite Viennoise chassée à travers l'Europe pendant la Shoah. Après avoir bénéficié de l'asile politique offert en France, tout changea avec la guerre et le gouvernement de Vichy. Son père et son frère furent déportés à Auschwitz. Elle survécut, cachée d'abord avec sa mère, puis seule dans la clandestinité. Ce livre sert de témoignage sur une époque douloureuse de notre histoire.
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L’ÉDUCATION Edith Mayer
D’UN ENFANT Mémoires CordMémoires CACHÉ
ee du XX siècledu XX siècle
Comme un roman picaresque, ce livre raconte l’enfance
et la jeunesse d’une petite Viennoise chassée à travers
l’Europe pendant la Shoah. Après avoir bénéfi cié de l’asile
politique offert par la France en 1939, tout changea avec la L’ÉDUCATION
guerre et le gouvernement de Vichy. Son père et son frère
furent déportés à Auschwitz après des années passées D’UN ENFANT CACHÉdans différents camps : Les Milles, Gurs, Rivesaltes. Elle
survécut, cachée d’abord avec sa mère, puis seule pendant
la clandestinité. Après la guerre, bien que dans l’extrême
pauvreté, elle réussit à rattraper son éducation dans des
circonstances rendues encore plus diffi ciles par une mère
névrosée. Elle obtint son Baccalauréat, puis une licence
ès lettres à l’Université de Toulouse avant d’émigrer aux
États-Unis.
Ce livre sert également de témoignage sur une époque
douloureuse de notre histoire. Plus intéressantes encore
sont les prises de conscience morales et spirituelles de la
jeune fi lle tout le long de son épopée.
Edith Mayer Cord, mère de trois enfants et grand-mère de
sept, habite aux États-Unis depuis 1952. Elle était professeur
de français et d’allemand pendant 14 ans avant de devenir
conseillère fi nancière diplômée, travail qu’elle fi t pendant 27
ans. Aujourd’hui elle donne des conférences pour partager les
leçons apprises au cours de cette triste page de notre histoire.
En couverture : photo prise a Montlaur en avril 1942 par Kurt Mayer, frère
de l’auteur.
ISBN : 978-2-343-00559-1
33 €
L’ÉDUCATION D’UN ENFANT CACHÉ Edith Mayer CordL’ÉDUCATION D’UN ENFANT CACHÉ eMémoires du XX siècle


Déjà parus


Michelle SALOMON-DURAND, De Verdun à Auschwitz,
L’histoire de mon père André Raben Salomon (1898-1944),
2013.
Robert du Bourg de BOZAS, Lettres de voyage. Avant-propos
et notes de Claude Guillemot, 2013.
Marion BÉNECH, Un médecin hygiéniste déporté à
Mauthausen. Portrait de Jean Bénech, 2013.
Larissa CAIN, Helena retrouvée. Récits polonais, 2013.
Lucien MURAT, Carnets de guerre et correspondances 1914 –
1918. Documents présentés et annotés par Françoise FIGUS,
2012.
Zysla BELLIAT-MORGENSZTERN, La photographie,
Pithiviers, 1941. La mémoire de mon père, 2012.
Serge BOUCHET de FAREINS, De l’Ain au Danube,
reTémoignages de vétérans de la 1 Armée Française (1944–
1945), 2012.
Gabriel BALIQUE, Saisons de guerre, Notes d’un combattant
de la Grande Guerre, 2012.
Jean DUCLOS, Notes de campagne 1914 – 1916 suivies d’un
épilogue (1917 – 1925) et commentées par son fils, Louis-Jean
Duclos Collectif-Artois 1914/1915, 2012.
Odette ABADI, Terre de détresse. Birkenau – Bergen-Belsen,
nouvelle édition, 2012.
Sylvie DOUCHE, Correspondances inédites à des musiciens
français. 1914-1918, 2012.
Michel RIBON, Jours de colère, 2012.
François MARQUIS, Pour un pays d’orangers, Algérie 1959-
2012, 2012
Jacques RONGIER, Ma campagne d’Algérie tomes 1 et 2,
2012.
Michèle FELDMAN, Le Carnet noir, 2012.
Jean-Pierre CÔMES, Algérie, souvenirs d’ombre et de lumière,
2012.
Claude SOUBESTE, Une saison au Tchad, 2012. Edith Mayer Cord





L’ÉDUCATION D’UN ENFANT CACHÉ

Traduit de l’anglais par l’auteur
En collaboration avec Catherine Richet et Philippe Guiot







L’HARMATTAN



Ouvrage de même auteur :

Becoming Edith : The Education of a Hidden Child
©2008 Edith Cord
Publié par The Wordsmithy, LLC
ISBN 987-1-935110-01-9

























© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-00559-1
EAN : 9782343005591
Remerciements

Cette adaptation française de mon livre Becoming Edith : The
Education of à Hidden Child paru aux Etats-Unis en 2008, a été
réalisée grâce au soutien de mes enfants et amis. Mon vieux copain
Léon mérite une mention spéciale pour ses encouragements continus.

Je dois aussi beaucoup à mon associée et amie Gabrielle DeMers qui
par ses talents et son adresse technique a contribué énormément à la
préparation du manuscrit.

L’intérêt porté à mon histoire par le public auquel j’ai eu le privilège
de m’adresser au cours des conférences données aux États-Unis
continue à servir d’inspiration. Mon vœu est qu’à son tour mon livre
puisse servir d’inspiration au lecteur. Ce livre est dédié à la mémoire de mon père
S. J. (Adolf) Mayer
Déporté à Auschwitz
De Drancy, France
Le 11 septembre 1942
Par le convoi numéro 31


Et à la mémoire de mon frère
Kurt Mayer
Déporté à Auschwitz
De Drancy, France
Le 31 août 1942
Par le convoi numéro 26


Et à la mémoire de tous ceux
Qui ont été tués pendant la Shoah.
ODE A…

C’est le produit le moins cher
A la portée de tous. Il ne coûte pas un sou
Tout le monde peut le distribuer.
Ceux qui le reçoivent en sont heureux.
Il peut être donné aux vieux comme aux jeunes, aux hommes et aux femmes
Quelle que soit la situation mondiale
Il ne dépend ni de l’économie, ni de l’endroit
Il reste à la portée de tous dans toutes les circonstances.

Malgré tout cela il n’y en a pas assez
Les gens ne le distribuent pas librement
Et pourtant, tout le monde en a besoin.
Tout le monde souffre du manque.
Il peut prendre plusieurs formes
Et peut être adapté à celui qui le donne aussi bien qu’à celui qui le reçoit.
Malgré cela, il n’y en a toujours pas assez.

Pourquoi le monde est-il donc si avare de ce produit ?
Pourquoi n’est-ce pas le cadeau le plus répandu et le plus librement donné ?
Il guérit, il fait plaisir, il mène au bonheur,
Il renouvelle l’énergie et apporte paix et harmonie.
Les jeunes poussent mieux grâce à lui
Et les vieux vivent plus longtemps.
Tous en bénéficient.

Il peut prendre la forme de bonne volonté envers tous les hommes,
Ou bien il peut créer des liens profonds entre hommes et femmes.
Deux êtres peuvent vibrer si profondément en harmonie
Qu’ils atteignent une joie profonde
Et font l’expérience d’une unité que nous cherchons tous.

Pourquoi n’y en a-t-il pas davantage ?
Et qu’est-ce donc ?

L’AMOUR
11 Préface à l’édition française

Le sang continue à couler 68 ans après la fin de la Deuxième
Guerre mondiale. Les génocides continuent, les préjugés demeurent,
l’antisémitisme a repris, parfois sous une nouvelle forme. De même,
l’oppression de la femme se poursuit, le désir de dominer, de
contrôler, de priver certains de leur liberté, de leur vie même, au nom
de quelque idéologie – tout cela continue. Qui l’aurait cru il y a 68
ans à l’aube d’une nouvelle ère, quand le vers d’Isaïe fut inscrit au
pied du nouvel immeuble des Nations Unies à New York :

« Nous transformerons nos épées en charrues et nous cesserons
d’enseigner l’art de la guerre. »

Est-ce par manque de courage ? Aujourd’hui nos jeunes se battent
dans des pays lointains pour apporter l’air vivifiant de la liberté aux
opprimés. A l’essor du nazisme ceux qui gardaient un sens moral clair
avaient le courage d’élever la voix. Au temps de l’Occupation ils
avaient le courage de combattre le fléau totalitaire. Nous leur devons
notre liberté. Nous avons des obligations envers ceux qui ont donné
leur vie pour que nous puissions être libres, et nous avons l’obligation
de préserver cette liberté pour les générations à venir.
Aujourd’hui aussi il faut élever la voix pour défendre la liberté, la
justice, l’égalité entre hommes et femmes. Il faut utiliser la parole
pour soutenir ceux qui se battent pour ces libertés que nous avons
acquises au prix de tant de souffrance.
Comme le disait si bien Jean-François Revel, il y a une tentation
totalitaire. Il y a ceux qui sont prêts à échanger leur liberté pour un
bout de pain qui leur est accordé par un gouvernement et des
fonctionnaires anonymes. C’est la fable du loup et du chien. L’idéal
est un gouvernement qui nous permet de nous épanouir, une société
prête à nous donner un coup de main si nous tombons, prête à nous
aider en cas de désastres, mais qui nous encourage à devenir des
individus autonomes et responsables.
Ce que nous pensons sur le salut de l’âme, nos croyances sur l’au-
delà, notre façon de prier, tout ceci consiste en des décisions
personnelles et fait partie de la liberté de conscience. Mais tant que
nous partageons cette magnifique planète, il y a des règles de base que
nous devons respecter si nous voulons être prospères et vivre en paix.
13 Il nous faut le courage d’élever la voix devant l’injustice et il faut
du courage pour accepter les risques de la vie. La sécurité n’existe pas.
Le monde meilleur, c’est à nous de le créer par nos idées, nos paroles
et nos actions. Voilà les leçons que j’ai apprises et que je veux
partager avec le lecteur. C’est avec l’espoir de contribuer à un avenir
heureux pour nos enfants et nos petits-enfants que je confie mon
odyssée au public.

Edith Mayer Cord

Columbia, Maryland, Etats-Unis, printemps 2013


























14




PREMIÈRE ENFANCE












I

VIENNE – Enfance et premiers souvenirs
Ma vie a commencé à Vienne, capitale de l’Autriche, dont les
grands immeubles au style classique rappellent ceux du centre de
èmeParis. Au XIX siècle, la ville de Johann Strauss était la capitale
d’un empire multilingue et le centre culturel de l’Europe centrale. La
Première Guerre mondiale mit fin à cette époque.
Quand ce conflit meurtrier éclata, mes parents vivaient avec leurs
familles à Czernowitz, ville commerçante située près de la frontière
russe, qui faisait alors partie de l’Empire austro-hongrois. Pour
échapper à l’avancée des troupes russes en 1914, les familles
abandonnèrent tout et trouvèrent refuge à Vienne. A cette époque, la
capitale autrichienne comptait deux millions d’habitants dont 200 000
Juifs. Ma mère avait douze ans et ses trois frères aînés furent
mobilisés pour servir comme officiers dans l’armée autrichienne. Karl,
le plus jeune, fut tué en 1916 en Italie, une perte dont ma grand-mère
maternelle Rosa et ma mère ne se remirent jamais.
Josef Buchholz, mon grand-père maternel, était un homme beau et
élégant avec des yeux noirs et une barbiche à la Napoléon III. Bien
qu’il ait fait des études qui lui décernaient le titre de rabbin, il ne
l’utilisa jamais. Il était grossiste en produits alimentaires, il achetait
des sardines par wagons ou des graines à la tonne. Par la suite j’appris
17 que de nombreux Juifs à Czernowitz vivaient du commerce depuis des
siècles, la ville se situant au carrefour de routes commerciales.
La famille de ma mère était aisée. Il y avait des domestiques à la
maison. Tout le monde parlait l’allemand et tous les enfants allaient
dans des écoles et des universités germanophones. Mon grand-père
était un membre respecté de la communauté et les Buchholz avaient ce
qu’on appelle en yiddish « yiches », c’est-à-dire qu’ils descendaient
d’une famille de la bonne société.
Du côté de mon père, le milieu social et la situation financière
étaient plus modestes. Mon père est né en 1888 à Horodenka, petite
ville qui elle aussi faisait partie de l’ancien Empire austro-hongrois et
qui fut par la suite incorporée à la Pologne. Ses parents l’avaient
nommé Schmil Juda, mais tout le monde l’appelait Adolf – un prénom
très en vogue à l’époque (deux de mes oncles également prénommés
ainsi adoptèrent un autre prénom après la guerre).
Lorsque mon père avait un an, la famille déménagea à Lemberg,
rebaptisé Lvov, puis Lviv (aujourd’hui en Ukraine). Quelques années
plus tard, la famille déménagea à nouveau pour s’installer à
Czernowitz où mon grand-père paternel ouvrit un magasin de
confection pour hommes. Les Buchholz s’habillaient chez mon grand-
père et c’est ainsi que les deux familles firent connaissance.
Papa, l’aîné de huit enfants, disait souvent qu’il ne voulait pas avoir
autant d’enfants que ses parents, car il voulait diriger notre éducation
et garder le contrôle. Etant le fils aîné, il était très proche de son père.
A la maison tout le monde parlait yiddish.
Mon père n’était pas très grand. Il avait le visage rond, les yeux
bleu gris, une peau très blanche, un front fuyant et des cheveux blonds
très fins. Quand j’étais petite, je remarquai avec étonnement que les
poils sur sa poitrine et sur le dessus de ses mains étaient noirs. Il était
toujours rasé de près à l’exception d’une petite moustache bien taillée.
Il portait des lunettes et commençait à devenir chauve quand je le
connus vers la quarantaine.
Le père de Papa, Josef Mayer, avait une maîtrise plus limitée de
l’allemand. Quand il avait six ou sept ans, mon arrière-grand-père le
surprit en train d’essayer d’apprendre l’allemand. Il déchira le livre en
disant : Du wirst dech schmatten ! (Si tu apprends l’allemand, tu vas te
convertir !) Mon grand-père paternel lisait couramment l’hébreu et le
journal yiddish alors que sa connaissance de l’allemand resta plus
limitée. Pour ne pas faire la même erreur que son père, il fit en sorte
18

Mon grand-père maternel Josef Buchholz
19

Ma grand-mère paternelle Rifka Rachel Mayer, née Halpern
Photo prise à Vienne
20

Mon grand-père paternel Josef Mayer. Photo prise à Vienne
21
Mes grands-parents paternels à Karlsbad (Karlovy Vary) en 1925. Ils
tiennent leur gobelet d’eau minérale. Cette carte fut envoyée à mes
parents à Vienne. Le message est en allemand et c’est ainsi que j’ai pu
constater que mon grand-père pouvait écrire l’allemand.

22 que Papa reçût une excellente éducation laïque. En plus des huit
années obligatoires, il envoya Papa pour quatre ans dans ce qu’on
appellerait aujourd’hui une école supérieure de commerce. En
conséquence, Papa acquit une très bonne maîtrise de l’allemand ainsi
qu’une bonne formation professionnelle en plus de ses études
religieuses.
Plusieurs années après ma naissance, Papa conduisit ses parents,
alors âgés de 70 ans, à la mairie pour qu’ils soient mariés civilement.
Ils étaient en effet uniquement mariés selon la loi juive, n’ayant jamais
obtenu une autorisation de mariage des autorités autrichiennes.
J’appris par mes lectures que les Autrichiens demandaient des frais
exorbitants pour une licence de mariage, le but étant de contrôler le
nombre de naissances chez les Juifs. Par conséquent, selon la loi
autrichienne, tous les enfants issus de ces mariages étaient considérés
comme illégitimes et ils se voyaient attribuer le nom de famille de leur
mère. Après le « mariage civil » de mes grands-parents, mon père
abandonna le nom de Halpern pour prendre celui de Mayer. Le frère
cadet de mon père, Oskar, devint également un Mayer tandis que son
frère Michel resta un Halpern. J’ai donc des cousins germains des
deux noms et mes premiers documents scolaires sont également au
nom de Halpern.
Papa voulait toujours faire les choses selon les règles et appliquer la
loi à la lettre. Après la Première Guerre mondiale, en tant qu’ancien
résident d’une région qui n’était pas de langue allemande, il avait la
possibilité de choisir la nationalité roumaine ou autrichienne. Avec
fierté il choisit l’Autriche, ceci en dépit du fait qu’il fut obligé pendant
la guerre de passer quatre ans dans un camp de détention autrichien
comme « ressortissant ennemi ». Pourquoi Papa fut interné ainsi et
pourquoi les frères de Maman furent mobilisés dans l’armée
autrichienne restera toujours un mystère pour moi.
A la fin de la guerre, la situation de Maman à Vienne devint de plus
en plus précaire. Son père décida de retourner à Czernowitz,
désormais partie de la Roumanie, pour voir s’il restait quelque chose
de son patrimoine. Il emmena son deuxième fils Léon avec lui. Peu
après son arrivée à Czernowitz, mon grand-père mourut d’une crise
cardiaque. Léon décida de rester là-bas, il épousa une femme nommée
Klara et ils eurent trois enfants : Josef, Rosa et Karl.
Au cours de la Deuxième Guerre mondiale, cette partie de la
Roumanie changea de mains à plusieurs reprises entre l’Allemagne et
l’Union Soviétique. Josef, le fils aîné de Léon, fut incorporé à l’armée
23 soviétique quand la région était sous le contrôle de l’URSS. La guerre
terminée, Josef se trouva en Union Soviétique dans l’impossibilité de
partir. Il épousa une femme russe, eut deux filles, travailla comme
contremaître quelque part loin de Moscou et fut, selon son frère cadet,
assassiné par les communistes.
Après la guerre, mon oncle Léon et sa femme tentèrent d’émigrer
vers la Palestine avec leur fille Rosa, mais ils furent arrêtés par les
Anglais et envoyés dans un camp de détention à Chypre où ils
restèrent jusqu’à la création de l’Etat d’Israël en 1948. Karl, le plus
jeune, réussit finalement à s’échapper de Roumanie, devenue
communiste, et à rejoindre le reste de sa famille en Israël.
En 1918 Maman était à Vienne avec sa mère et son frère Rudolf,
son aîné de treize ans. Maman avait 16 ans. Ils habitaient toujours le
même appartement au centre de la ville. Il était situé au quatrième
étage d’un bel immeuble sans ascenseur dans le premier
arrondissement de Vienne, au numéro 17 de la Werdertorgasse, au
coin du quai François Joseph près du canal du Danube.
De nombreux Juifs vivaient dans le premier arrondissement, mais
pas autant que dans le deuxième, donné aux Juifs par le roi Léopold et
donc nommé Leopoldstadt, ou Cité de Léopold. La Judengasse, ou rue
des Juifs, menait au Judenplatz, ou Place des Juifs, où, selon Maman,
on brûlait les Juifs au Moyen Age. Je me rappelle très bien de ma
réaction à l’époque : « Je suis contente qu’on ne fasse plus cela
maintenant. » Aujourd’hui, cette pensée évoque un sourire amer. Il
s’avère que, depuis mon jeune âge, j’étais consciente de faire partie
d’une minorité persécutée dont les membres étaient traités comme des
citoyens de deuxième classe. Aujourd’hui, sur le Judenplatz, on a
érigé un Mémorial à la Shoah.
Maman alla dans une école privée pour jeunes filles jusqu'à l’âge de
16 ans. En 1919, ma grand-mère maternelle mourut de la grippe
espagnole, laissant Maman seule et sans ressources. Maman avait reçu
une éducation bourgeoise : elle savait jouer du piano, avait appris le
français et savait broder de jolies choses, mais elle n’avait aucune
formation professionnelle.
Mon grand-père avait bien contracté une assurance-vie pour deux
millions de couronnes, mais avec l’inflation galopante en Autriche,
l’argent avait perdu toute sa valeur.
De la triste expérience vécue par ma mère, j’ai retenu deux leçons :
premièrement, il était indispensable d’apprendre un métier pour
pouvoir subvenir à mes besoins et deuxièmement, il fallait regarder les
24 assurances-vie d’un œil critique, car, même avec un faible taux
d’inflation, l’argent que l’on reçoit à la fin perd une partie de sa
valeur.
Maman, devenue orpheline, avait un tuteur dont je n’ai jamais
connu le nom. Ce dernier et son frère Rudolf s’attachèrent désormais à
lui trouver un mari. Selon Maman, un mariage fut arrangé (un
chiddech) avec un homme aisé beaucoup plus âgé qu’elle. Mais après
les fiançailles, le fiancé rompit les fiançailles et dédommagea Maman
avec une somme d’argent assez importante. Elle se vanta toujours par
la suite d’avoir été une jeune fille riche.
Mes parents se rencontrèrent à Vienne après la guerre au cours
d’une soirée donnée en l’honneur des fiançailles d’une des sœurs de
mon père. Maman, invitée à cette fête, avait à peine 17 ou 18 ans et
Papa en avait 32. Sa famille faisait pression sur lui pour qu’il se marie.
Bien que Papa fût presque deux fois plus âgé que Maman, ils
décidèrent de faire le grand saut. Quand j’étais petite, Papa nous
racontait souvent qu’il avait cherché Maman avec une lanterne et qu’il
avait fini par la trouver de cette manière. Maman disait seulement que
Papa lui avait plu, ce qui contrastait grandement avec la façon dont
elle parlait d’un cousin pour lequel elle avait le béguin quand elle
avait quinze ans.
Après la mort de grand-mère Rosa, Maman continua à vivre dans
l’appartement avec son grand frère Rudolf. Mais quand celui-ci vint à
se fiancer, il voulut l’appartement pour lui tout seul. A peine fiancée à
mon père, Maman fut mise à la porte par Rudolf. Mon père nous
raconta qu’ils passèrent la nuit tous les deux dehors assis sur un banc
du parc. Papa intenta un procès à son futur beau-frère et le résultat fut
que les deux couples étaient obligés de partager l’appartement. Inutile
de dire que cela n’allait pas créer des relations amicales entre les deux
familles.
Le mariage de mes parents eut lieu en novembre 1921. Un an et
demi plus tard, le 10 mars 1923, naquit mon frère Kurt dont le nom
hébreu était Mordechai. Je suivis en 1928, le 15 juin. Nous habitions
toujours au même endroit.
Je me souviens très bien de l’appartement. Il y avait un robinet
d’eau froide sur le palier qui servait tous les appartements de l’étage.
Dans l’appartement il y avait un long couloir avec la porte du cabinet
à gauche, et à droite la porte qui menait aux deux pièces occupées par
mon oncle, sa femme et leur fille Alice surnommée Lizzie (Maman
aimait bien Lizzie, car elle disait que Lizzie lui ressemblait. J’ai pu
25


La photo de fiançailles de mon père
26

La photo de fiançailles de ma mère
27

La photo de mariage de mes parents – novembre 1921


28 constater bien plus tard que Maman avait raison quand, adulte, je pus
enfin faire la connaissance de ma cousine. En effet, à Vienne, je ne lui
avais jamais parlé.). Tout au bout du couloir, une autre porte menait
aux deux pièces où nous logions.
Les fenêtres de nos chambres donnaient sur une cour intérieure, à
l’angle de celles de mon oncle. Ainsi les deux familles pouvaient
entendre tout ce qui se passait chez l’autre. Pendant tout notre séjour à
Vienne, les deux familles ne se parlèrent jamais. En fait, mes parents
parlaient souvent d’eux, mais sur un ton de dénigrement. Par
conséquent, malgré mon jeune âge, j’étais bien consciente de la
tension qui régnait entre les deux familles.
Après les fiançailles, Maman donna à Papa la dot qu’elle avait
reçue. Selon elle, il dépensa l’argent pour ouvrir un magasin pour son
père et Maman lui en voulut toujours. En fait, les relations avec la
famille de Papa étaient désastreuses. Maman méprisait presque tout le
monde, à l’exception de la sœur aînée nommée également Anna.
Malheureusement, celle-ci mourut peu après au cours d’une grossesse.
Après la nuit de noces, ma grand-mère paternelle examina les draps
pour s’assurer que Maman était vierge – une vieille coutume – et
Maman ne le lui pardonna jamais. Quant aux frères et sœurs de Papa,
tous, sauf sa sœur Hilda, étaient aisés. Peut-être que Maman était
jalouse. Les tensions au sein de la famille étaient telles que nous
n’allions jamais rendre visite à mes oncles ou tantes et nous n’étions
jamais invités à leurs fêtes de famille comme les anniversaires ou les
bar mitsvot. Notre seul contact avec la famille de Papa était à travers
mes grands-parents ou quand Maman avait besoin de quelque chose.
Une fois, lors d’une visite dans le magasin de mon oncle, ma tante
nous reçut avec un : « Qu’est-ce qui t’amène ici ? » Maman en fut
offensée et lui en voulut pour toujours. Lorsque Maman me rabâchait
que je ressemblais aux sœurs de Papa, je savais que ce n’était pas pour
me faire un compliment.
Toujours selon Maman, après leur mariage, Papa l’abandonnait tous
les soirs pour rendre visite à son père. Elle y voyait un dévouement
excessif de mon père pour mon grand-père. Au départ, j’acceptai cette
interprétation, mais arrivée à l’âge adulte, je ne pus m’empêcher de
me demander si Papa était vraiment heureux avec sa jeune épouse. Il
avait quinze ans de plus qu’elle, c’était un dandy élégant, alors que
Maman était une adolescente de dix-huit ans sans expérience, ayant
grandi protégée du monde et avec une éducation limitée.
29

Mon frère Kurt à l’âge de trois ans


30
Moi à l’âge d’un an
31