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L'éducation des sourds et muets, des aveugles et des contrefaits au Siècle des Lumières

De
212 pages
Au milieu du XVIIIe siècle, siècle des Lumières, la préoccupation des élites éclairées était la circulation des biens et des hommes, le commerce. Il apparut donc nécessaire de faire participer le peuple, de l'instruire pour lui enseigner ses droits et ses devoirs. Le projet de l'éducation de ceux qui faisaient nombre et notamment celle des infirmes finit par s'imposer. Cet ouvrage interroge sur les méthodes et les objectifs des acteurs de ces premières expériences d'éducation spécialisée.
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Introduction
L’éducation des infirmes, c'est-à-dire l’apprentissage de la lecture et de l’écriture ainsi que celui du comput et des règles de civilités, a été souhaitée, voulue même, par les notables français dès le XVIIIe siècle, mais c’est le peuple qui a fourni les outils et les moyens de la mettre en œuvre. Au midi du XVIIIe siècle, moment où furent publiées nombre des œuvres majeures des Lumières comme l’Essai sur l’origine des connaissances humaines de Condillac et l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, la préoccupation des élites éclairées était la circulation des biens et des hommes, le commerce. Il fallait laisser libre la voie : construire des canaux, des routes et des ponts; mais, aussi, voyager aisément sur des chemins sûrs, sans vagabonds ni bandes armées. Il fallait aussi pouvoir écrire sans empêchement, ni censure ; faire courir la poste sans risques. Il apparut donc nécessaire de faire participer le peuple, de l’instruire pour lui enseigner ses droits et ses devoirs, lui apprendre comment lire, écrire et compter, comment produire des marchandises, comment faire des routes... En conséquence, le projet de l’éducation de ceux qui faisaient nombre et notamment celle des infirmes, ceux qui encombraient le plus, finit par s’imposer. Qui étaient ceux qui participèrent aux premières expériences d’éducation particulière, spéciale, comme on dira dès la fin du siècle? Comment purent-ils entrer en contact avec ceux dont ils voulaient prendre soin et, surtout, leur faire comprendre ce qu’ils attendaient d’eux ? Quels discours légitimaient ces entreprises, ces initiatives? A quels besoins sociaux, à quels impératifs de société, voire de civilisation, répondaient-elles ? Enfin quel était le rôle des décideurs, des gouvernants : comment s’amorça, en catimini presque, une politique de l’Etat en faveur des déshérités, des infortunés, qui fût autre chose que

la charité ou la simple bienfaisance?1 A cette époque, on commençait à croire que les infirmes étaient devenus tels par accident, négligence ou fatalité, et non plus du fait de la volonté divine ou d’une faute contre les lois de Dieu, encore moins de la malice du diable. Les muets, les sourds, les aveugles, les bègues, les valétudinaires étant, parmi les infirmes, les plus tolérés, les plus proches de l’humanité et de la civilisation, on pensait pouvoir les éduquer et les secourir sans trop de risques d’échec ou d’être démenti, voire d’être tourné en dérision. Ils ont fourni des éléments de prise de conscience, parce qu’ils étaient comparables aux autres êtres humains ; soit parce qu’ils avaient été à un moment donné, ordinaires, soit parce que leur infirmité ne les avait pas trop éloignés des autres; ils étaient les moins atteints comme on dira à la fin du XIXe siècle.2 Helvétius, proche des Encyclopédistes et savant éclairé, n’écrivait-il pas : « On peut être sourd, aveugle, bossu, boiteux et avoir le même désir de sa conservation, la même haine pour la douleur et le même amour pour le plaisir. »3 On appelait muets tous ceux qui parlaient un autre langage, comme les barbares du temps d’Aristote, ou ceux atteints d’hottentotisme et ne pouvant proférer qu’une seule consonne comme le T ou le K, ceux qui gesticulaient comme les sourds ou bien encore ne parlaient pas du tout, car paralysés de la langue. Tous ceux qui boitaient ou claudiquaient étaient des estropiés, des mutilés, sans plus de précision. Mais tous étaient des infortunés et on pensait, de plus en plus, qu’ils pouvaient, qu’ils devaient être éduqués. Parallèlement, l’émergence des pratiques de bienfaisance ainsi que le transfert des mendiants et autres infirmes vers les Dépôts de mendicité après 1764, révélèrent des catégories de déviants ou autres inadaptés, qui jusqu’à présent n’avaient pas fait l’objet d’interventions spécifiques. Ce dévoilement était consécutif au sentiment de scandale ressenti par certains lettrés, au spectacle de la misère bariolée qu’offraient le Grand Bureau
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Pour les autres infortunés (vagabonds, enfants trouvés, etc.), voir M. Capul. On acceptera dans les classes de perfectionnement les moins atteints parmi les anormaux. 3 Helvétius, C.-A., De l’Homme, 1771, section 4, chapitre 23, p. 349. 8

des pauvres, l’Hópital Général et les Dépôts de mendicité dans lesquels on mélangeait femmes abandonnées et enfants trouvés, vieillards et scrofuleux, prostituées et vagabonds... L’idée qu’il fallait trier les miséreux et sérier les infirmités s’imposa, de plus en plus, au fur et à mesure que l’on s’approchait de la fin du siècle. Ce processus de prise de conscience ou de changement des mentalités, peut se décrire, après coup, comme tel : d’une part, les empiristes, prosélytes, comme Voltaire ou Condillac, des conceptions lockéennes et newtoniennes, prescrivaient l’idée de table rase : on n’était plus tel par la volonté de Dieu, mais par l’effet des aléas de la vie ou de la Nature, marâtre selon certains : on devenait tel ; et d’autre part, ceux chez qui on pouvait constater des progrès physiques ou moraux n’étaient pas tout à fait tels qu’on les imaginait. Ainsi, tous les aveugles célèbres (Du Moulin, Malaval, l’aveugle de Cheselden, Saunderson, Melle Paradies, François Le Sueur) étaient des devenus tels, mais présentés comme de naissance. Pour justifier, après coup, les pratiques de guérison ou d’éducation, on fit semblant de croire que les êtres qui avaient subi un traitement (abaissement de la cataracte par exemple), ou qu’on avait éduqués avec succès étaient tels depuis toujours, et que c’était même leur état naturel, alors que ce n’était pas le cas. Encore, faut-il relativiser cette illusion : l’abbé de l’Epée ne cherchait pas véritablement à savoir si ses élèves étaient sourds ou non, pourvu qu’ils fussent pauvres et muets, au sens de l’époque. Les limites de cette prise de conscience, par conséquent, apparurent vite, ainsi que les désillusions; les différents instituteurs durent en tenir compte, soit en changeant les concepts initiaux, soit en adaptant les pratiques. Par exemple, l’Epée s’aperçut rapidement qu’accorder la priorité aux signes des sourds posait le problème de leur apprentissage, de leur transmission, ainsi que celui de leur traduction. Pereire, quant à lui, se contenta de faire parler les muets, puisque c’était ce que lui demandaient les parents ou les tuteurs. Ses disciples, Ernaud et Deschamps, pour leur part, axèrent leur pratique sur les devenus et les demi-sourds à l’aide du concept de surdité
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relative, abandonnant même le parti d’éduquer des sourds de naissance. Deschamps, après 1780, proposa carrément une éducation pour les sourds par accident. Celui qui réussit le mieux cette prise de conscience de l’éducabilité ou du traitement possible des infirmes fut, sans doute, Philippe Pinel. Il lui fallut néanmoins un concours de circonstances, comme un séjour dans la Maison Belhomme, pension recevant des insensés ou des libertins, puis à Bicêtre, où eut lieu la rencontre avec un couple perspicace, le gouverneur J.-B. Pussin et sa femme. L’œuvre inaugurée par Pussin et Pinel consista en ceci : on pouvait guérir les insensés qui présentaient des restes de lucidité, qui n’étaient pas tout à fait fous ou qui l’étaient devenus des suites d’un choc ou d’une agression. Mais pour cela, il avait fallu, sans doute, les expériences de l’abbé de l’Epée, de Verdier, de Haüy, voire de Mesmer et Puységur. Ces derniers introduisirent dans les années 1780 l’idée de traitement par la suggestion. Les rapports des médecins enquêteurs demandés par Necker et de Breteuil sur les hôpitaux avaient, de leur côté, développé les notions de douceur et de médecine expectante, ainsi qu’attiré l’attention sur les expériences anglaises des Quakers en matière de soins prodigués aux insensés. Les questions de philosophie sur l’origine des idées, la nature de la pensée humaine ou les fondements du bien et du mal imposèrent le recours aux sourds et aux aveugles, comme administration de la preuve. Pas un de ceux qui lisaient ou écrivaient avec un certain succès comme Saboureux de Fontenay, Marie Marois, Solar, Le Sueur ou bien qui réussirent à se faire remarquer comme Melle Paradies ou Pierre Desloges, n’échappa à la visite ou au questionnaire des curieux de la trempe de Court de Gébelin, Diderot, d’Alembert, Condillac, Copineau ou La Condamine. Objets philosophiques, les sourds et les aveugles le furent à satiété. Ils furent aussi parmi les infortunés, et sans doute à cause de cet intérêt philosophique, ceux que l’on jugea les plus dignes de l’exercice de la bienfaisance et de l’éducation, que l’on estima les plus aptes à sortir de la misère dans laquelle ils végétaient ou à être soustraits des hôpitaux et des pensions obscures.
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Les muets, parce que sourds, ont inspiré les premières expériences de pratique et de théorie en matière d’éducation, de l’apprentissage du français, destinées aux infortunés et autres infirmes. Les aveugles suivirent. Valentin Haüy publia son ouvrage Essai sur l’éducation des aveugles, en 1784, l’année même de la publication de celui de l’Epée, intitulé Véritable manière d’instruire les sourds et muets de naissance et, selon Pierre Henri, historien des aveugles : « Compte tenu de ce que nous savons sur le caractère d’Haüy, il n’est pas possible que ces circonstances ne fussent tant soit peu intervenues dans son désir de ne pas accroître son retard sur le plan de la création. »4 .En effet, l’abbé de l’Epée éduquait des jeunes sourds depuis 1760 et tout le monde à Paris le connaissait; Haüy l’avait vraisemblablement rencontré à plusieurs occasions et lui rendit hommage, lui reconnaissant le mérite d’avoir, le premier, ouvert une école. Il faut bien reconnaître que l’histoire officielle, complaisante à l’égard des pionniers, comme on dit, a laissé dans l’ombre bien des erreurs et autres illusions. On répète par exemple que l’abbé de l’Epée aurait inventé un langage dactylologique qu’il avait pourtant en aversion, ou que les élèves de Haüy étaient aveugles-nés alors que la plupart étaient des devenus tels. On répète aussi que, grâce à ces précepteurs et instituteurs, les infortunés des sens, du corps ou de l’esprit avaient retrouvé l’usage de leurs facultés, qu’ils étaient capables de prodiges etc., alors que la vérité était toute autre : la plupart restaient attachés à leurs maîtres ou continuaient à vivre une vie sociale pauvre et à l’écart des autres. Même éduqué, un infirme restait un infirme, et l’on mettait en doute ses capacités : on ne comprenait pas ce qu’il disait ou écrivait, qu’il balbutiait au lieu de parler véritablement.

4 Henri, P., Préface à Essai sur l’Education des aveugles de V. Haüy, Éditions des archives contemporaines, Paris, 1985, p. XI.

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Ainsi : La prise de conscience de la nécessité de l’éducation des pauvres que nous avons évoquée n’était pas nouvelle certes, mais il nous a semblé que des facteurs sociaux inédits étaient apparus : l’abandon progressif de la vieille charité catholique ancestrale au profit de la bienfaisance plus exigeante et mieux contrôlée ; la lutte contre la superstition et les préjugés menée par des écrivains comme Voltaire, sensibles aux idées des empiristes et des savants anglo-saxons ; le sentiment anticlérical ; le soin aux populations laborieuses (création de la Société Royale de Médecine) et, surtout, la présence des enfants de plus en plus nombreux, errant et chapardant dans les rues de Paris et sur les chemins des campagnes, exacerbant l’insécurité néfaste au bon fonctionnement du libéralisme naissant, lequel réclamait la libre circulation des idées et des marchandises. Toute une politique se mit en place en faveur des infortunés, avec une hiérarchie dans les priorités que l’on se propose de reconstruire à partir des documents de l’époque, des archives disponibles, mais aussi des réflexions des chercheurs qui ont écrit sur cette question. L’empathie transhistorique que nous revendiquons n’est pas exempte de présupposés, mais après tout, les philosophes des Lumières, Helvétius, Diderot, Rousseau, etc., nous accompagnent encore, et Pereire, L’Epée ou Haüy exerçaient des activités assez semblables aux nôtres : prendre soin et aider des enfants en détresse, sociale ou psychoaffective, voire même psycholinguistique, due à un déficit sensoriel ou autre. Lorsque que l’on vient en aide à un enfant, on a forcément présent à l’esprit une certaine représentation de ce qu’il est, laquelle vient nécessairement de notre propre histoire ou des attributions ou des préjugés dominants. Il en était de même autrefois, sauf que l’imaginaire personnel des acteurs ne nous est pas connu, excepté pour quelques-uns comme Rousseau. On verra que le sourd était perçu comme un être soupçonneux, indigne de confiance, l’aveugle comme un être pervers et sournois, etc. et l’on peut penser que l’éducation avait aussi une valeur morale, édificatrice. On notera aussi
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l’aspect érotique de l’image des infirmes, contre lequel, de plus en plus, selon Tissot ou d’autres, il conviendra de lutter. En fait, comme souvent, et parfois les historiens semblent l’ignorer, les préjugés les plus divers cohabitaient et se contredisaient. Les conjectures que pouvaient bien faire les érudits dépendaient des idées préconçues qui circulaient parmi eux et non de la réalité des êtres en question ; il était bien difficile de s’en démettre, puisqu’elles semblaient comme aller de soi. Ce fut à partir de ces images, populaires ou non, qu’une demande sociale commença donc à se faire entendre, émanant de différents groupes sociaux : les parents tout d’abord, et parmi eux les mères, notamment celles des classes aisées, qui souhaitaient pour leurs enfants infirmes, à leurs yeux déclassés, qu’on les guérissent de leur infirmité (mutité, surdité, cécité ou malformation) ; ensuite les philanthropes, soucieux du bien être de leurs contemporains, de leur bonheur ou de leur salut, qui firent appel à des hommes habiles qu’ils jugeaient compétents pour ce faire ; enfin, les hommes publics, préoccupés par le désordre et la violence qui régnaient dans les rues et sur les routes, et dont les infirmes étaient censés être partie prenante. On verra le rôle central, tenu par le lieutenant de police de Paris, de Sartine. Ces initiatives furent relayées par les journaux de l’époque : Journal des Savants, Mercure de France, Journal de Verdun, etc. La première chose que réclamaient ceux qui se préoccupaient des malades ou mutilés était de les guérir, tout au moins de les soulager. Les physiciens, dès le XVIe, développèrent à partir des dissections anatomiques, des connaissances plus justes et cohérentes de l’oreille, des yeux, des muscles et de leur fonctionnement. Une conception plus précise des causes de la mutité et de la cécité, de la paralysie ou de l’altération se dégagea. La guérison n’était pas toujours au rendez-vous, et il faut bien admettre que la plupart du temps l’état défectueux de la personne soignée empirait. Alors, en désespoir de cause on se tournait vers les charlatans et autres guérisseurs, et là, le plus souvent, la mort était présente.

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On en vint alors à se passer de la guérison et à se préoccuper de salut ou d’utilité sociale, sans se soucier de changer quoi que ce soit. Dès la Renaissance, les humanistes préconisèrent l’utilisation de techniques diverses pour apprendre à parler, lire et écrire aux muets, parce que sourds, et aux aveugles. A cette époque la théorie aristotélicienne du langage (le signe arbitraire et conventionnel) s’opposait à celle dite naturelle (les éléments du langage sont signes des choses et ont quelque ressemblance avec elles), notamment sur la question de leur origine : les langues (les paroles) étaient-elles apprises, de nature ou insufflées par Dieu ? La voix, support de ces langues était encore assez mal connue : au XVIe siècle, on pensait comme les médecins anciens qu’elle était produite pareillement aux sons d’une flûte ; il faudra attendre Ferrein en 1740 pour qu’elle devienne l’effet d’un instrument à la fois à cordes et à vent. On voit dès lors les différentes implications de ces conceptions : la parole était-elle à retrouver ou à créer ? Le son était-il poussé ou articulé. La lettre écrite était-elle ou non de même nature que le son ? Quel statut avait la lecture sur les lèvres ? Et de fait, du XVIe siècle avec Ponce de León jusqu’au XVIIIe, toutes les possibilités furent explorées : on employa la prière, on fit crier les enfants, on les malaxa, etc. Les signes gestuels furent le plus souvent rejetés, moins par les naturalistes comme Wallis que par les mécanistes comme Amman. Pour les aveugles, le problème était plus simple : comment rendre le signe écrit palpable, avec quels outils et quel support ? Au XVIIIe siècle, sous l’influence des empiristes et des philanthropes, en particulier les Francs-maçons qui voyaient là l’occasion de justifier leurs idéaux progressistes, libéraux et égalitaristes, des pratiques pragmatiques d’éducation des infirmes se développèrent, à la fois sur le mode groupal (la petite école : l’Epée, Deschamps) et sur le mode préceptoral, soit laïc (Pereire) soit clérical (Vanin). On notera que les précepteurs ou maîtres d’école se voulaient avant tout des instituteurs. Ils annonçaient la spécialisation et la professionnalisation de ceux qui auront à
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prendre soin et apprendre à lire et écrire aux infirmes dans les siècles suivants. On exposera donc les différentes méthodes utilisées au XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles pour apprendre à lire et à écrire aux sourds et muets, aux aveugles et autres valétudinaires. Ou plutôt, on parlera plus précisément de ceux qui furent revendiqués par les instituteurs du XVIIIe comme étant leurs précurseurs. Selon nous, Pedro Ponce, moine bénédictin de l’abbaye de San Salvador de Oña, près de Burgos, Espagne, fut le premier éducateur spécialisé, c'est-à-dire appliquant une méthode spécifique adaptée à ses élèves, et pour une demande particulière liée à l’application de la loi. Il adapta, à partir des années 1540-45, la vieille pratique de l’épellation en y joignant des signes manuels empruntés aux Franciscains. Il considérait que la parole rendue aux muets procédait de l’exorcisme : il y mêlait le forçage prôné par les Anciens (les trompettes d’Alexandre d’Aphrodise), la violence pour chasser le démon, ainsi que l’exhortation christique, à l’instar de Jean de Beverley. La parole selon Ponce devait revenir, grâce à ces expédients ; il devait aussi penser comme St Augustin que la langue, comme les signes gestuels, était la traduction du langage intérieur que Dieu imprimait dans notre âme. Quoiqu’il en soit, il dit luimême en 1578 que c’en était fini de l’interdit d’Aristote concernant les muets qui ne pouvaient pas parler, parce que sourds en même temps. Ponce de Leòn n’eut pas de disciple et on n’a pas retrouvé de document de sa main, exposant sa méthode. En Angleterre, dans les années 1650-70, des précepteurs s’attelèrent à faire parler, lire et écrire des muets, dont le grammairien et mathématicien John Wallis : ce dernier partisan de l’origine naturelle du langage faisait parler des jeunes devenus-sourds en s’appuyant sur la conception cratyliste, selon le mot de R. Barthes, que les mots avaient quelque ressemblance avec les choses : strong par exemple avait à voir avec la force. Naturellement il utilisait les signes gestuels, censés avoir encore plus de rapport avec les choses qu’ils désignaient.
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A la même époque, un médecin suisse installé en Hollande, Johannes-Konrad Amman faisait parler lui aussi des muets, pas trop sourds, non plus, s’appuyant sur les descriptions de grammairiens concernant les positions de la langue et des lèvres, mais surtout avec une meilleure connaissance de l’anatomie du larynx. Il préconisait la lecture sur les lèvres et pour suppléer à ses défauts (certains éléments ne se voient pas comme le r) il préconisait le toucher du cou, de manière à faire prendre conscience des vibrations du larynx. On peut considérer Amman comme le premier orthophoniste : il possédait une bonne culture médicale, ami des iatromécanistes et lecteur de Mercure Van Helmont et des grammairiens romains (Victorinus) ou modernes (Cordemoy). Il apprenait à prononcer correctement à des bègues. Il eut beaucoup de succès. La Mettrie l’appréciait, et en bon mécaniste, écrivait que grâce à la méthode d’Amman, on pourrait faire parler des singes. Cependant, lorsque vers 1740 Jacob-Rodrigues Pereire mit le livre d’Amman (De Loquela) entre les mains de précepteurs occasionnels, des bénédictins de l’abbaye de Beaumont en Auge, Normandie, ils « gesticulèrent à l’envie » et ne purent rien obtenir de leur élève. Ce qui fit que Pereire s’en chargea lui-même, avec un certain succès. L’élève, d’Azy d’Etavigny, fut présenté à l’Académie de Caen où il fit preuve d’un savoir faire remarqué, en prononçant quelques mots difficiles comme chapeau ou autres. La méthode de Pereire était une synthèse des précédentes. Il y ajoutait une innovation s’inspirant du Tsérouf de la Kabbale et du comput digital, lesquels imposaient l'emploi des phalanges des deux mains pour compter et écrire. Il s’agissait d’un alphabet manuel plus complexe que celui des Franciscains et des Espagnols et comportait quatre vingt signes. Il y avait un signe pour ch, un autre pour eau ; ce qui fait que pour faire lire à voix haute et écrire à son élève le mot chapeau, il fallait seulement quatre signes au lieu de sept. Pereire ne souhaita pas que sa pratique fût divulguée, ni même qu’une école normale fût créée pour former des maîtres aptes à enseigner aux sourds et muets. Il eut néanmoins des disciples proches comme Ernaud, lequel prétendait utiliser une méthode semblable à celle de Pereire (celui-ci l’accusa de plagiat) et
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d’Amman, pour enseigner les langues étrangères ou comme l’abbé Etienne Deschamps, lequel, prudent, déclarait instruire des devenus-sourds par accident ou demi-sourds. Ou plus lointains comme Pestalozzi ou E. Séguin. Notons néanmoins que l’abbé Deschamps, bien que revendiquant l’appui des médecins, dont Beauvais de Préau ou Hallé, membres de la Société Royale de Médecine, n’eut pas le succès escompté. Il est probable qu’il n’ouvrit même pas son école. Puis vint le temps des instituteurs : L’Epée, Verdier, Haüy, Deschamps. Si nous les mettons ensemble, c’est qu’ils avaient tous un même objectif qui était l’apprentissage de la langue française, qu’elle fût parlée ou écrite. Le premier donc qui proposa d’éduquer des infirmes, des sourds et muets, des sauvages par conséquent, et cela gratuitement pour les plus démunis, et surtout qui le fit savoir, fut l’abbé Charles-Michel de l’Epée. A partir de 1760, il reçut chez lui des jeunes sourdes, puis des jeunes sourds, pour leur « donner l’intelligence des mots » et surtout « faire leur salut ». Sa méthode d’apprentissage de la langue française était construite sur l’utilisation des signes gestuels, en partie empruntés aux sourds, en partie de son invention et qu’il surnommait signes méthodiques en référence à Descartes. Il ne dédaignait pas, à ceux qui entendaient un peu, d’enseigner le français parlé (sous formes de récitations apprises par cœur), mais, il jugeait que c’était là une corvée qu’il fallait laisser à de simples maîtres d’école, à des bonnes. Non seulement il leur enseignait le français et le catéchisme, gratuitement, mais il logeait, à ses frais, les élèves les plus pauvres, dans des pensions environnantes, dans lesquelles il faut bien le reconnaître, ils servaient de domestiques pour les autres pensionnaires, généralement des personnes âgées déficientes. L’idée d’école spéciale fit son chemin et vers 1770, un médecin instituteur, nommé Jean Verdier, ouvrit près du jardin des Plantes, un établissement destiné à recevoir des valétudinaires, des infortunés des sens ou des membres (boiteux, bossus) qui ne pouvaient suivre l’enseignement ordinaire des maisons d’éducation ou des collèges. Il proposait un enseignement adapté, mais payant, arguant que de toute
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façon cela coûtait moins cher qu’un précepteur. Il dut abandonner son école en 1785, sous la pression des pouvoirs publics qui souhaitaient agrandir le Jardin des Plantes. Sans doute aussi par manque de moyens financiers. Quelques années plus tard (1784), aidé par les Philanthropes (les Francs-maçons principalement), un traducteur des services administratifs nommé Valentin Haüy, ouvrit une école pour les aveugles. Il ambitionnait d’apprendre à lire et à écrire à de jeunes aveugles à l’aide d’une casse d’imprimeur adaptée (avec des oeils inversés) et des plumes métalliques non fendues. Les lettres imprimées sur du papier gaufré étaient les mêmes que celles de l’alphabet latin. La manière d’apprendre à lire et à écrire ne différait de celle des écoliers ordinaires que par le fait que les lettres étaient en taille douce d’un cóté de la feuille et en relief de l’autre. Apprendre donc la langue française, comme il faut, comme l’écrivait Saboureux de Fontenay, mais aussi se rendre utile et être de bons sujets du roi, telle était la finalité des intentions des instituteurs des infortunés : ils n’étaient pas exigeants sur les résultats. On notera que la plupart des élèves restaient auprès de leurs maîtres ou retournaient dans leur famille ; s’ils travaillaient, ils étaient en tout cas interdits (ne pouvant ni tester, ni hériter). Mais, il était un type de misérables qui fascinaient les philosophes : les sourds, muets et aveugles. La manière d’éduquer ces derniers était l’analogon même de toute possibilité d’enseigner une langue à un être humain. Il ne semble pas que quelqu’un fût parvenu à apprendre à parler, lire et écrire à un tel être dépourvu d’ouïe et de vue, mais certains firent des propositions comme L’Epée (il jugeait cela facile, même sans les signes gestuels, et pour cause), ou Deschamps, lequel proposa un programme qui fut repris par V. Haüy (les lettres en métal gravé). L’avant dernier chapitre sera consacré aux techniques et outils utilisés par les instituteurs des infirmes, depuis le guide langue et le cornet acoustique jusqu’aux plumes métalliques. On insistera sur un instrument qui eut un avenir certain : le bureau typographique, utilisé par presque tous, y compris Itard. On conclura par l’analyse des résultats et leurs
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critiques aussi bien par les instituteurs et leurs contemporains que par les intéressés eux-mêmes. En réalité, tout le monde s’accorda pour affirmer qu’il fallait en quelque sorte relativiser la portée des acquis. Mais, l’essentiel n’était-il pas qu’on s’occupât de ceux qui étaient plus ou moins abandonnés, relégués dans des pensions obscures ou végétant dans les hôpitaux généraux ; massa carnis comme le prétendait Luther. Ou bien encore étaient employés à des tâches animales, comme faire tourner des roues de débardage.

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Chapitre 1
Préjugés et infirmités
Comment les lettrés, ceux qui écrivaient, s’imaginaient-ils les infirmes dans leur vie quotidienne ? De quoi pouvaient-ils porter témoignage, eux qui, le plus souvent, n’avaient pas vécu la misère, ni même la pauvreté. Les images des infirmes5, faites d’un amalgame de fantasmes, d’idées populaires, de notions médicales parcellaires, etc., étaient transmises de génération en génération par les mots du langage courant, lesquels étaient, bien entendu, polysémiques, porteurs de multiples sens. On parlait de colère aveugle, ou d’une inquiétude sourde, et forcément les êtres humains porteurs des infirmités correspondantes héritaient, en quelque sorte, de la charge affective que véhiculaient ces mots. Diderot, par exemple, écrivait métaphoriquement : « Faire sourdement ce qu’on pourrait faire impunément avec éclat. C’est préférer le petit róle du renard à celui du lion. »6 De quels préjugés fallait-il donc se défaire pour qu’émerge l’idée d’une éducation possible des infirmes et autres infortunés ? La connaissance que l’on pouvait avoir de l’infirmité était tributaire, au XVIIIe siècle des conditions de l’advenue de celle-ci, ainsi que de son degré d’altérité. Par exemple, on ne pouvait nommer le sourd qu’à la condition, soit qu’il fût devenu tel, soit qu’il lui restât quelque audition. Pour les autres, nés réellement sourds, le doute persistait et le rejet s’opérait hors de la vie sociale, hors même de l’humanité ; ils s’avéraient être des monstres, des insensés pour le moins. De toute façon, la catégorie générale, qui regroupait tous ceux qui ne parlaient pas, comme on l’a suggéré plus haut, était celle de muet. Selon J. Picoche, le mot muet était issu d’une base muDu fait de la Bible et des Evangiles, au XVIIIe siècle encore, sont associés (notamment pour ce qui concernait les miracles) sourds, muets, aveugles, boiteux, et paralytiques : la population éducable que nous étudions, en quelque sorte. Ceux qu’on pouvait changer, transformer.... 6 Diderot, D., Œuvres complètes, Club Français du livre, vol 13, p. 163.
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