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L'Exil des Aschkenazy

De
210 pages

Aujourd'hui, la Galicie est une petite province à l'ouest de l’Ukraine, autour de la ville de Lvov. Jusqu'en 1918, elle constituait la frontière nord de l'empire austro-hongrois. Une importante communauté juive y vivait paisiblement. Parmi elle, la famille Aschkenazy composée des parents, de deux fils et de trois filles.

Cet ouvrage raconte leur histoire à travers deux guerres mondiales qui ont bouleversé le monde. À l'issue de ces deux cataclysmes, pratiquement aucun membre de cette famille ne vivait plus en Galicie, ils avaient tous émigré pour trouver un meilleur avenir...


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175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

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Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-414-12762-7

 

© Edilivre, 2017

1914

Dans le grand jardin, l’ombre fraiche d’un grand chêne offre un refuge contre la chaleur torride de ce mois de juillet aux nombreux convives réunis autour de la longue table recouverte d’une nappe blanche. Les conversations roulent, ponctuées d’éclats de rires et d’embrassades affectueuses. La gaîté d’une réunion de famille, animée, tendre et agitée, comme toutes les autres réunions de famille. Leo Aschkenazy est assis au bout de la longue table. Il rayonne de bonheur aujourd’hui, car ils sont tous assemblés autour de lui pour fêter son anniversaire.

Les conversations bruyantes s’entrecroisent dans un brouhaha incessant, dans un mélange confus d’allemand, de yiddish et de polonais, à l’image de ce coin de terre où se croisent tant de cultures différentes. La famille Aschkenazy vit depuis des décennies à Przemysl, une petite ville située en Galicie, aux confins de l’empire austro-hongrois. Cette petite ville abrite une population catholique de langue polonaise, une communauté juive assez importante et une nombreuse administration autrichienne, surtout militaire. Car Przemysl est une ville de garnison défendant la frontière russe très proche. En 1914 l’empire autrichien s’étend jusque-là et il n’existe plus de Pologne depuis le troisième partage de cette nation en 1795.

Leo inspire physiquement le respect : sa tête massive et carrée s’orne d’un nez droit et fort, d’un haut front surmonté de cheveux blond-roux mêlés de blanc coiffés en brosse, d’une moustache drue aux pointes légèrement relevées, à la mode autrichienne, et de grands yeux bruns, qui peuvent exprimer toutes les gammes de sentiments, de l’autorité la plus ferme jusqu’à la tendresse paternelle la plus douce. Leo n’est pas très grand, mais son corps massif et puissant, ses larges épaules et sas jambes solides en imposent à tous ses interlocuteurs. Comme tous les jours, mais peut-être plus particulièrement en ce jour de fête de famille, Leo est très élégant : il est vêtu d’une redingote gris clair d’une étoffe fine et légère, d’un gilet croisé en soie et d’une cravate aux tons rouge et ocre. Son pantalon sombre tombe impeccablement sur des bottines noires recouvertes de guêtres blanches immaculées.

Le physique de Leo lui sert dans l’exercice de sa profession parfois difficile. Notamment lorsqu’il faut rappeler des créanciers indélicats au respect des signatures et des échéances. Car Leo est banquier, un banquier réputé de la petite ville de Przemysl. Pas un employé de banque, pas un clerc ou un fondé de pouvoirs : il est son propre maitre, de sa propre banque avec ses propres capitaux. S’il gagne de l’argent sur les prêts qu’il consent, il accroit son capital et s’il en perd du fait de créanciers insolvables, il assume seul les pertes. Ce métier l’a conduit à aiguiser son jugement des affaires en général et des êtres humains en particulier et à inspirer une autorité paisible, mais qui ne souffre pas la discussion. Leo compte entre autres dans sa clientèle tous les industriels, commerçants et artisans juifs, une communauté prospère.

Son épouse Mina lui fait face à l’autre bout de la table et il ne se lasse pas de l’observer derrière ses paupières plissées. Elle est si belle et si fière de la famille qu’elle a fondée avec lui, une famille heureuse !

Mina est ce qu’on appelle une maitresse femme. Avec le temps et de nombreuses grossesses, sa ligne s’est alourdie, mais son doux visage encadré de beaux cheveux gris drus et abondants, soigneusement coiffés en un chignon serré sur la nuque inspire toujours la force paisible et l’amour dont elle a constamment fait preuve à ses côtés depuis plus de trente ans de mariage. En cette chaude journée d’été elle porte une robe de cotonnade blanche à broderies qui lui rappelle leur mariage à Iaroslav en 1877. Mina lui a donné cinq beaux enfants qui font leur fierté. Elle lui a aussi apporté un confort matériel, auquel il ne pouvait prétendre dans sa jeunesse : Mina vient d’une famille riche, les Libermann, propriétaires de puits de pétrole en Ukraine et sa dot était confortable. Un des frères de Mina est un des espoirs de la haute administration et nombreux sont ceux qui promettent à ce libéral démocrate un avenir politique brillant (il sera membre du gouvernement polonais en exil à Londres plus tard).

Ayant longuement observé son épouse, la tête pleine de souvenirs, le regard de Leo fait ensuite le tour de la tablée. Sur sa droite, son regard croise celui de sa fille aînée, Mania, engagée dans une discussion animée avec son frère. Mania est une grande jeune femme rousse à la silhouette pleine, aux joues rondes, aux grands yeux d’un bleu foncé presque noir. Elle est douée d’une autorité naturelle dont elle use avec douceur, notamment dans son rôle d’aînée des enfants. Elle a épousé récemment un allemand et vit désormais à Berlin. Ils ont tous les deux fait le voyage en train pour cette réunion de famille.

Son mari est à son côté, car on ne sépare pas les jeunes époux dans la première année de leur union. Un jeune homme tout en rondeurs, tant sur le plan physique que moral : un visage un peu poupin, orné de grands yeux noirs rieurs et d’une fine moustache, Paul Stern est toujours souriant, a toujours le mot pour rire. Et surtout sa gentillesse et sa générosité ont conquis toute la famille. Paul a la chance d’être l’héritier d’une famille prospère. Il a hérité des entreprises de minoterie en Silésie de son père, ainsi que de plusieurs propriétés confortables à Berlin et dans les environs et d’une collection d’œuvres de peintres français.

Puis son regard glisse vers la voisine de Paul, sa fille cadette Lucia. Lucia ne ressemble pas à sa sœur aînée et Leo se demande distraitement pourquoi : Lucia est brune avec de longs cheveux repliés en bandeaux autour de son visage long et mince. Elle ne sourit pas souvent mais tous connaissent, derrière son sérieux, sa grande gentillesse. Lucia est encore célibataire et vit avec ses parents à Przemysl.

Le regard de Leo glisse ensuite sur sa gauche. Sa fille dernière née, Sonia, est plongée dans une conversation animée avec son voisin, son frère Marcel. Leo et Mina pensent toujours avec tendresse à Sonia : ils l’ont ainsi prénommée en raison des difficultés rencontrées par Mina lors de sa dernière grossesse. Cette vie qu’ils avaient voulu donner une fois de plus et qui avait bien failli emporter celle de Mina. Sonia est mince, petite, vive et tranchante. Son visage mince, orné de cheveux bruns coupés courts presque à la garçonne, est animé par des yeux noirs qui crachent souvent le feu, au gré des humeurs de son tempérament de braise. Sonia vit aussi à Przemysl avec ses parents.

Aux deux côtés de Mina siègent les deux fils de Leo : Marcel, qui vient d’achever des études d’ingénieur à la faculté de Lvov. Marcel est calme, réfléchi, toujours rationnel, d’une solidité éprouvée qui fera de lui le pivot de cette famille pour un temps. Cette apparence sereine cache des convictions ardentes : à l’université, Marcel a rejoint les esprits les plus progressistes de sa génération. Il est devenu un fervent patriote polonais. Il désire de tous ses vœux qu’un nouvel état polonais voie le jour et que sa « patrie » soit ainsi délivrée de l’occupation autrichienne. Et cette nouvelle patrie polonaise, il ne la conçoit pas sur un autre modèle que socialiste !

A la gauche de Mina, Dollek, le fils cadet de la famille, fait du charme à toute la tablée comme à son habitude. Dollek est un surnom, il a été baptisé Abraham. Mina l’a placé à sa droite car c’est la place qu’il occupe dans son cœur. Dollek dans l’esprit de sa mère est « beau comme Dieu » ! Sa haute stature, son corps mince et athlétique, en imposent à tous. Son visage encore juvénile est d’un ovale parfait. Son menton est volontaire, orné d’une fine fossette en son milieu. Sa peau mate est lisse et parfaite, ses grands yeux noirs surmontés de paupières lourdes et de sourcils d’un dessin délicat, sont chargés de sensualité. Ses cheveux noirs, drus, épais, qu’il coiffe en arrière parfaitement séparés par une raie. Depuis l’adolescence, Dollek enflamme le cœur des jeunes filles de son âge comme celui des femmes plus mûres. Il sait rester discret sur ses conquêtes mais adore séduire, à commencer par sa mère naturellement. Mais Dollek n’aura jamais la solidité de caractère de son frère Marcel…

Dollek et Marcel sont en uniforme de l’armée autrichienne. Ils ont été mobilisés depuis peu. Ils ont fière allure dans leur vareuse gris clair à col monté, leur culotte de cavalier et leurs bottes noires rutilantes.

Malgré le bonheur de se retrouver en famille, Leo ressent une sourde inquiétude au fond de lui-même. Il ne parvient pas vraiment à partager la gaité de ses enfants et de ses gendres. Le fait de voir ses fils en uniforme n’y est pas pour rien. Car la guerre menace : l’armée autrichienne a commencé à mobiliser. Pour le moment on ne parle encore que d’une opération punitive contre la Serbie, coupable aux yeux de l’administration impériale d’avoir fomenté l’assassinat le 28 juin dernier de l’archiduc François-Ferdinand, l’héritier de la couronne impériale autrichienne.

A l’annonce de l’évènement, Leo avait d’abord eu une réaction de compassion, de père. Il avait compris et partagé la peine du vieil empereur François-Joseph, la meurtrissure d’un vieil homme qui perd un neveu après avoir perdu un fils. Il avait perçu le désarroi de cet homme qui n’avait jamais pu tourner la page nouvelle du vingtième siècle, de ce vieillard qui vivait encore dans les fastes et les traditions d’un dix-neuvième siècle si brillant et à qui un entourage obséquieux cachait les profondes éruptions de violence de ces temps nouveaux.

Mais au-delà de la compassion, Leo craint que ce qui prend l’allure d’une expédition punitive dans les Balkans puisse se transformer en un conflit élargi, mettant face à face à l’est des empires comme la Russie, l’Autriche et l’Allemagne et à l’ouest l’Allemagne et des démocraties comme la Grande Bretagne et la France. Il ne va pas jusqu’à imaginer encore un conflit mondial, où toutes ces puissances s’affronteraient sans merci, mais il sait que le danger existe.

L’émergence d’un nouvel empire allemand après la victoire de l’armée prussienne sur les autrichiens à la bataille de Sadowa, puis sur les français en 1871 à Sedan a soudain donné naissance à un nouvel acteur dans le concert des grandes nations européennes qui dominent le monde depuis le dix-septième siècle. Une nouvelle puissance qui réclame à grands cris sa place à la table des « grands » !

Ce que Leo craint aussi, c’est l’intervention de l’empire tsariste. Si un conflit éclatait, la frontière entre l’empire russe et l’empire austro-hongrois passe pratiquement devant le portail de leur propriété ! Certes les informations sur l’armée russe ne sont pas inquiétantes : mal armée, mal équipée et surtout mal commandée, l’armée russe n’est qu’un ramassis de moujiks, mais ils peuvent mobiliser plus d’un million d’hommes…

Oui, au fond de lui-même, Leo est plus inquiet que la famille qu’il a réunie autour de lui aujourd’hui. Tandis que Mina s’était extasiée sur la beauté de son fils en uniforme autrichien, il avait ressenti une gêne teintée de tristesse et pendant que les deux serveuses passent de grands plats chargés de rôti d’agneau et de légumes fumants et que les convives se passent entre eux le plat de sauce aux herbes amères, il se laisse gagner par une douce mélancolie : reverraient-ils une aussi belle fête l’an prochain ? Ne sont-ils pas en train de vivre les derniers moments d’une longue ère de trois décennies de paix, de prospérité, d’immenses progrès techniques et scientifiques, que l’on désignera plus tard, avec nostalgie, la « Belle Epoque » ?

La rêverie inquiète de Leo est soudain interrompue : la servante apporte un gros gâteau couvert de crème fouettée et de cerises confites et toute la famille chante en son honneur !

*
*       *

Le même jour, Rifka, son mari Simon Reinfeld et leurs deux enfants se mettent à table, dans le jardin de leur maison de Perchtoldsdorf, dans les environs de Vienne sur les premiers contreforts des alpes. A l’ombre des grands sapins qui bordent le jardin de la propriété, la petite famille jouit du dernier déjeuner dominical avant que Simon ne rejoigne son centre de mobilisation. Car Simon est également en uniforme de l’armée autrichienne. Il a aussi reçu ses papiers de mobilisation par le courrier l’avant-veille et doit rejoindre son corps dans une caserne située dans la banlieue viennoise le soir même. Il est officier de réserve et appelé à commander une unité d’artillerie.

Rifka rayonne de toute la beauté de la trentaine resplendissante. Sa chevelure frisée d’un merveilleux blond vénitien foisonne comme à son habitude. Elle a tant de mal à la discipliner comme l’exigerait la bienséance. Sous l’effet de la chaleur, ses bonnes joues arrondies sont teintées de rose et ses yeux gris clair sous ses paupières lourdes scintillent de joie.

La famille de Rifka vient de Iaroslav, une petite ville de la même région de Galicie que les Aschkenazy, et les familles se connaissent. La famille de Rifka, née Brüll, est venue s’installer à Vienne depuis plusieurs décennies. Ils ont ouvert un commerce de confection prospère et Rifka elle-même a ouvert une boutique de mode enfantine qui remporte un succès certain auprès de la clientèle huppée de la capitale.

Les deux petits-enfants, Kurt et Edith, s’asseyent sagement. Ils connaissent la sévérité de leur mère. Simon tient à leur expliquer son départ sans les inquiéter…

« Je vais partir cet après-midi, leur dit-il d’un ton serein et en souriant, pour rejoindre ma caserne. »

Le petit Kurt est très excité à l’idée que son père, déjà en uniforme, va porter des armes.

« Est-ce que vous allez vous battre, tirer sur des ennemis ? demande Kurt d’un ton enfantin.

« J’espère que nous n’en aurons pas l’occasion ! » lui répond son père en riant. Mais il n’en est pas si sûr. Le vieil empereur François-Joseph semble enragé depuis l’assassinat de son neveu. Et il est entouré d’une vieille cour d’officiers sourcilleux, pressés de laver dans le sang l’affront porté à la couronne impériale. Depuis l’attentat de Sarajevo, toute la presse viennoise assoiffée de vengeance ne résonne que de discours accusant le pouvoir serbe de complicité avec les anarchistes qui ont commis cet attentat odieux.

Une cuisinière apporte un plat de poisson en contournant un massif de rhododendrons en fleurs. A la différence des Aschkenazy de Galicie, qui pratiquent un judaïsme léger (ils se rendent à la synagogue une fois par semaine et célèbrent naturellement Pessah, Kippour et la fête des lumières, mais leur fidélité s’arrête là), Rifka est pratiquante d’un judaïsme strict. On mange kasher à sa table, tous les jours que le Seigneur fait.

*
*       *

A Montrouge, dans la banlieue de Paris, dans un petit logement humble composé d’un séjour, d’une cuisine et de deux chambres exigües, dont les fenêtres donnent sur une cour privée de soleil, Roger tend son assiette à sa mère. C’est une grande femme mince, au teint pâle, au visage régulier et carré, aux grands yeux bleus, clairs comme de l’eau, aux cheveux d’une blondeur proche de la blancheur. Un physique hérité de ses origines alsaciennes. Sa famille a émigré en France dans les années 1870 pour ne pas devenir allemande !

Elle a épousé un séduisant jeune homme venu de Toulouse, employé dans les chemins de fer et surtout syndicaliste militant. Le père de Roger, plus râblé et plus musculeux, est brun. Sa famille est originaire de la Montagne Noire, d’un tout petit village isolé où ses ancêtres ont trouvé refuge sous Louis XIV, à l’époque des dragonnades. Car Roger vient d’une longue lignée de protestants. La foi de l’église réformée est profondément ancrée dans cette famille : le repas a été naturellement précédé d’une courte prière récitée à voix haute et le culte des saints, de la vierge Marie et de toutes ces fariboles catholiques est sévèrement condamné. La famille revient du Temple parisien de la Porte d’Orléans où ils assistent au culte tous les dimanches. Une grande salle aux murs blancs totalement dénudés, ornés d’une simple croix en bronze, sans corps de Jésus.

C’est là un des paradoxes de cette forte personnalité : malgré des idées socialistes fermement ancrées, il est profondément croyant. Et les discours anticléricaux de ses camarades de combat syndical le laissent de marbre. Comment pourraient-ils comprendre que les reproches qu’ils adressent à l’église catholique dans leurs discussions enflammées, ses ancêtres ont risqué la mort pour les assumer en créant une église nouvelle ? Le second paradoxe c’est son patriotisme indéracinable. Bien que la plupart de ses camarades adoptent depuis l’attentat de Sarajevo une posture neutraliste et pacifiste, criant haut et fort que les guerres ne peuvent pas concerner le prolétariat international, que les ouvriers sont en réalité les victimes de ces conflits, il reste un ardent défenseur de la patrie et son désir avoué de recouvrer un jour l’Alsace et la Lorraine, cette Alsace si chère au cœur de son épouse, n’est pas étranger au mariage qu’il a fait !

Le petit Roger est né avec le siècle. Il est le second enfant de cette famille : une sœur, Henriette, l’a précédé de trois ou quatre ans. Né dans cette « belle époque » finissante, il en gardera des souvenirs heureux. De caractère, il a hérité de la douceur de sa mère, et de son père des idéaux humanistes fermement ancrés. Il aime les arts et le spectacle : il se souviendra beaucoup plus tard d’avoir vu au cirque d’hiver Buffalo Bill présenter son spectacle de cowboys et d’indiens authentiques, un spectacle qui l’a enthousiasmé et dont il rêve encore souvent. Et puis il se souviendra aussi de cette réunion de militants syndicaux à laquelle son père l’avait emmené pour soulager son épouse. Il a gardé le souvenir de ce petit homme au crâne d’œuf entièrement chauve et bombé, au bouc noir comme du charbon, qui s’exprimait en allemand d’un ton péremptoire et autoritaire, tandis qu’un camarade traduisait au fur et à mesure ses diatribes véhémentes… Ce petit homme allait marquer le vingtième siècle de son empreinte : il se faisait appeler Lénine !

*
*       *

En ce début de novembre, l’été torride a laissé la place à un automne glacé. Tandis que résonnent au loin les éclats de bombes et les grondements des canons, Leo est nu, debout dans un tub, une grande bassine d’étain posée sur le sol de céramiques rouges de la cuisine, tandis que Mina verse sur lui de l’eau chaude d’un grand broc. La grande pièce est éclairée par deux petites fenêtres et quelques bougies plantées sur la grande table de cuisine. De crainte que la maison ne soit bombardée, Leo et Mina et leurs deux filles Lucia et Sonia vivent reclus dans cette pièce depuis un mois, couchant dans une petite pièce attenante où des matelas ont été descendus. Leo, une fois rincé, sort du tub et s’enveloppe dans une grande serviette avant de s’asseoir devant la cheminée où brûle un feu de charbon bienfaisant. Dora, la dernière domestique restée avec eux dans cette grande maison désormais vide, frappe à la porte et passe une tête pour demander si elle peut entrer.

Ce que craignait Leo le jour de son anniversaire est arrivé : quelques jours après le déjeuner d’anniversaire qui avait réuni la famille à Przemysl, les évènements s’étaient enchainés avec une diabolique célérité. Les serbes et les autrichiens avaient allumé une petite mèche et le feu avait pris dans toute l’Europe !

Entre les derniers jours de juillet et les premiers jours d’août, l’Autriche-Hongrie avait déclaré la guerre à la Serbie qui avait pourtant auparavant accepté presque toutes les exigences d’un ultimatum humiliant. La Russie, alliée naturelle de la Serbie slave et orthodoxe, avait déclaré la guerre à l’Autriche, puis à l’Allemagne qui prenait la défense de son allié autrichien, en vertu des accords de la « triple alliance » liant l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et l’Italie. L’Allemagne avait déclaré la guerre à la Russie et à la France qui, en vertu des traités de la « triple entente », avaient pris la défense de la Russie. Et naturellement la Grande Bretagne avait déclaré la guerre à l’Allemagne en vertu des mêmes accords de la « triple entente ».

Une mécanique infernale ! Une bombe qui allait détruire le monde !

Le conflit avec la Serbie avait mal commencé pour les autrichiens. Les journaux de Vienne avaient tenté de cacher cet échec, mais en vain : les blessés qui revenaient du front parlaient…

Tandis que l’armée autrichienne se heurtait à l’armée serbe, l’Allemagne mettait en application le plan élaboré par son état-major sous l’autorité du général Schlieffen, qui consistait à abattre en premier l’ennemi à l’ouest, à savoir la France, avant de se retourner contre son ennemi russe à l’est. Appliquant son plan à la lettre, l’Allemagne avait envahi la Belgique, pourtant neutre dans ce conflit, ce qui avait eu pour effet d’ulcérer les britanniques très attachés à leur accès au port d’Anvers pour écouler leurs produits sur les marchés continentaux.

Pendant ce temps, l’armée russe avait porté une attaque contre la Prusse orientale, voisine de la Galicie. Les troupes russes s’étaient heurtées à des troupes prussiennes d’une organisation supérieure et mieux équipées. A la fin août, la bataille de Tannenberg s’était soldée par une cuisante défaite pour l’armée russe et une retentissante victoire pour le général von Hindenburg, un vieux cheval de retour, qu’on était allé rechercher dans sa retraite en Souabe et qui avait eu la présence d’esprit de s’en remettre aveuglément aux plans de bataille de son brillant adjoint, le général Ludendorff. Du coup, Hindenburg porté par sa gloire toute nouvelle avait été nommé au commandement des armées du front de l’Est…

L’armée russe s’était également avancée en Galicie et en septembre, après avoir envahi et occupé Lvov après la bataille dite de Lemberg (le nom de Lvov en allemand) mettait le siège devant la petite ville de Przemysl où siégeait la garnison de l’armée autrichienne. Leo et Mina et leurs deux filles avaient été pris au piège et avaient subi ce siège comme toute la population de la ville.

Heureusement les bombardements russes se concentraient surtout sur les quartiers militaires, et avaient épargné leur zone d’habitation située sur la rive gauche de la rivière San.

Leo, se tournant vers la vieille cuisinière, lui demanda d’un ton las :

« Ma pauvre Dora, qu’est-ce que nous avons à manger aujourd’hui ? »

« Mon pauvre monsieur, une soupe aux choux, comme hier. J’y ai mis des os de porc pour donner un peu de goût. Cet après-midi, j’irai en ville pour voir si quelques approvisionnements ont pu arriver. »

« Non, je vais y aller. C’est tout de même risqué ! » lui rétorque Leo d’un ton ferme et sans appel. La communauté juive est connue pour traiter ses domestiques avec beaucoup plus de ménagements que les autrichiens ou les polonais. La vieille Dora le sait et c’est son attachement à cette famille qui l’a poussée à rester dans la maison, tandis que Leo rendait leur liberté aux deux autres bonnes en les gratifiant de trois mois de salaire, puisés dans le coffre d’acier (allemand) caché dans la chambre, où il a constitué quelques réserves de billets de banque et d’or.

Lucia et Sonia, qui étaient sorties prendre l’air dans le jardin et fumer en cachette, entrèrent dans la pièce en riant aux éclats.

« Alors Père, on se sent plus propre ? Nous allons être moins incommodées par ton odeur ? » lui lance Sonia d’un ton insolent. Sonia est toujours aussi provocatrice !

Sonia et Lucia comprennent la gravité de la situation, mais la dramatique qui se joue à deux kilomètres de chez elle n’entame pas la gaité insouciante qui est le propre de leur jeunesse ! Mina leur en fait un peu reproche, mais au fond d’elle-même, les envie… elle qui passe la plus grande partie de son temps à pleurer en cachette sur leur bonheur perdu.

Soudain, deux coups fermes sont frappés à la porte. Sans attendre de réponse, un lieutenant en uniforme autrichien entre et s’adresse à Leo encore assis et enveloppé dans sa serviette.

« Êtes-vous la famille Aschkenazy ? »

« Ce qu’il en reste » répond Mina d’un ton exaspéré. L’uniforme heurte en elle toute la rancœur accumulée depuis quelques semaines.

« Je suis chargé d’un ordre d’évacuation de l’Etat-major, reprend l’officier d’un ton cassant, ignorant Mina. Vous devez vous préparer en n’emmenant que l’essentiel. Pas de meubles, un minimum de bagages et de provisions. Un camion de l’armée passera ce soir à partir de six heures pour vous emmener. Vous serez conduits à la gare de Krakow où vous seront distribués des bons de logement. Là, vous pourrez décider de rester sur place ou de vous rendre à un autre endroit à l’intérieur du territoire autrichien. »

Le jeune lieutenant s’avance vers Leo, dont le visage est marqué par la consternation, et lui remet une liasse de papiers. Puis après un salut d’une rigidité toute autrichienne, il ressort de la cuisine et laisse toute la famille frappée de stupeur et de désespoir.

A six heures, Mina et Leo sont dans le jardin de leur maison, assis sur leurs valises derrière la grille d’entrée. Mina pleure dans un large mouchoir, Lucia et Sonia assises sur un banc tout proche, fument en silence en tentant d’oublier leur désespoir de quitter cette maison et cette ville où elles ont passé toute leur enfance. Leo reste digne et droit, les mains posées à plat sur ses cuisses épaisses, plein d’autorité, comme il l’a toujours été dans les bons comme dans les mauvais jours. Il reste le chef de famille et veut en assumer toute la rigueur face au malheur qui les frappe, le pilier sur lequel tous peuvent se reposer. Mais au fond de son cœur, quelque chose est en train de se briser pour toujours. Il sait qu’ils ne reverront plus cette maison, où ils avaient bâti avec Mina une famille heureuse et pleine d’un avenir radieux, tout leur bonheur…

Il a passé l’après-midi à faire le tri des quelques affaires qu’il veut emporter dans cette fuite fatale, des papiers indispensables, des biens qu’il veut conserver dans le coffre d’acier qu’il compte porter lui-même. Il a eu une conversation d’une tristesse infinie avec Dora, lui a demandé si elle veut les accompagner, lui promettant de la traiter comme un membre de la famille, où qu’ils puissent aller. Mais Dora, perdue dans ses larmes, finit par lui avouer qu’elle préfère rejoindre son neveu qui vit dans les faubourgs ouest de la ville. Elle espère qu’il l’accueillera et l’emmènera avec lui, si lui et sa famille quittent aussi la ville. Alors Leo lui a remis un pécule généreux puisé dans le fameux coffre, avant de l’embrasser et de la serrer affectueusement contre lui. Elle a quitté la maison, une petite valise à la main, sous les regards embués de larmes de toute la famille Aschkenazy. Alors qu’elle commençait à s’éloigner, Leo lui a lancé d’un ton ferme « je suis sûr qu’un jour nous reviendrons tous vivre ici. Et vous serez la bienvenue Dora ! » Tout le monde a entendu et personne n’y a cru !

Dora s’est mise à sangloter et ne s’est pas retournée…

Un camion arrive devant le portail et s’arrête dans un tonnerre de grincements de freins et de suspensions malmenées. Une bâche recouvre tout l’arrière où deux banquettes de bois se font face. Plusieurs fugitifs sont déjà entassés avec leurs bagages.

Alors Leo se lève, ouvre le portail et présente les papiers laissés par le lieutenant à un jeune soldat descendu du camion. Mina, Lucia et Sonia se saisissent des valises tandis que Leo se charge du précieux coffre d’acier. Puis, dans un réflexe qu’il sait être un peu vain et ridicule, il prend un lourd trousseau de clefs dans la poche de son épais manteau et verrouille la grille.

Alors, sans échanger une parole, Leo et Mina se prennent par la main et se tournent vers la grande maison déjà triste et froide qu’ils abandonnent. Ils savent qu’ils ne reviendront jamais, qu’ils laissent derrière eux une vie de souvenirs heureux, de bonheur insouciant. Toute cette vie défile dans l’esprit de Leo, immobile dans un garde à vous nostalgique, tandis que Mina, qui curieusement ne pleure plus, serre sa main à lui rompre les os.

Voilà, se dit Leo en lui-même, l’exode reprend. L’exode éternel, auquel notre peuple semble condamné…

1915

« Ma chérie, cesse donc de tourner en rond ! lance Leo d’un ton agacé de son fauteuil.

« Mais Dollek a promis de passer cet après-midi et il n’est toujours pas venu ! Je me fais du souci ! »

Mina tourne en rond dans le petit salon rempli de vieux meubles bon marché, tandis que Leo, installé dans un fauteuil profond recouvert de cuir fauve, lit distraitement le journal du matin, à travers son pince-nez.

« Pourquoi, se demande-t-il à voix haute, continuer de lire ces satanés journaux qui n’apportent chaque jour que de mauvaises nouvelles ? »

Plusieurs mois ont passé depuis le départ forcé de Przemysl. Et pourtant, Mina et Leo semblent avoir vieilli de dix ans ! Leur teint est blême, leur peau est parcheminée, ils ont tous les deux maigri. Leo n’arbore plus les élégantes tenues d’avant la guerre ; il porte le même costume gris de flanelle depuis leur exode sur une chemise et un gilet tricoté de laine épaisse. Mina porte la même robe tous les jours, d’un gris passé. Ses cheveux sont ternes et d’un blanc tirant sur le jaune. La vieillesse s’est abattue sur eux en quelques nuits. La douleur les étreint continuellement, d’avoir quitté leur belle maison, le nid où ils ont élevé tous leurs enfants, d’avoir perdu tous leurs souvenirs, tous les repères de leur existence. Ils savent qu’ils ne retourneront jamais à Przemysl, qu’ils ne reverront jamais leur maison, qu’ils ne recouvreront jamais le bonheur des beaux jours. Alors ils se raccrochent à ce qui leur reste : leurs enfants !

« Il aura eu un empêchement, une urgence… tu sais, nous sommes en guerre et il est officier ! »

« Ce n’est pas une bonne raison pour ne pas venir voir sa mère » déclare Mina d’un ton péremptoire, qui n’est plus à une sottise près par instants ! Mais depuis ces derniers mois, elle a subi tant d’épreuves…

Le voyage en camions de l’armée, puis en train à partir de Krakow avait...