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L'Hégémonie des financiers au Mexique sous le Porfiriat

De
210 pages
Pour moderniser le pays, le régime de Porfirio Diaz, 1877-1911, cherche à attirer des investisseurs étrangers. Au début du XXè siècle, les Cientificos, artisans de cette politique, privilégient les rapports avec des capitalistes français. A travers le rôle de la fiscalité, de l'utilisation des deniers publics et l'orientation de la politique économique et financière, cet ouvrage dévoile la génèse d'une puissante communauté d'intérêt qui contribue à la modernité du Mexique et à la consolidation de la dictature.
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L'hégémonie des financiers au Mexique sous le Porfiriat

L'autre dictature

Collection Recherches et Documents -Amériques latines dirigée par Denis Rolland, Pierre Ragon Joëlle Chassin et Idelette Muzart Fonseca dos Santos
Dernières parutions INVERNIZZI Antonella, La vie quotidienne des enfants travailleurs, 2001. HEMOND Aline et RAGON Pierre (coord.), L'image au mexicaine: usages, appropriations et transgressions, 2001. D. ROLLAND, L. DELGADO, E. GONZALEZ, A. NINO, M. RODRIGUEZ, L'Espagne, la France et l'Amérique Latine, 2001. SERRE Agnès, Belém, une ville amazonienne, 2001. TULET, ALBALADEJO, BUSTO CARA, Une Pampa en mosaïque, 2001. DEVETO, GONZALEZ BERNALDO, Emigration politique !.~ une perspective comparative, 2001. LUCCHINI Riccardo, Femme, violence et identité, 2002. PERRONE-MOISÉS Leyla et RODRIGUEZ MONEGAL Emir, Lautréamont. Une écriture transculturelle, 2001. D'ADESKY Jacques, Racismes et antiracismes au Brésil, 2001. LIENHARD Martin, Le discours de esclaves de l'Afrique à l'Amérique latine, 2001. HERZOG Tamar, Rendre la justice à Quito, 1650-1750,2001. HOSSARD Nicolas, Aimé Bonpland, 1773-1858, médecin, naturaliste, explorataur en Amérique du Sud, 2001. FERNANDES Carla, Augusto Roa Bastos Écriture et oralité, 2001. DUROUSSET Éric, À qui profitent les actions de développement? La, parole confisquée des petits paysans (Nordeste, Brésil), 2001. GRUNBERG Bernard, Dictionnaire des Conquistadores de Mexico, 2001. ODGERS Olga, Identités frontalières, immigrés mexicains aux EtatsUnis, 2001. SALAZAR-SOLER Carmen, Anthropologie des mineurs des Andes, 2002. PERISSA T Karine, Lima fête ses rois, 2002. ROUJOL-PEREZ Guylaine, Journal d'une adoption en Colombie, 2002. DEBS Sylvie, Cinéma et littérature au Brésil, 2002. LAMMEL Annamaria et Jesus RUVALCA MERCADO, Adaptation, violence et révolte au Mexique, 2002. MINGUET Charles, Alexandre de Humboldt, 2003.

Javier Pérez-Siller

L'hégémonie des financiers au Mexique sous le Porfiriat

L'autre dictature

L' Harmattan lnstituto de Ciencias Sociales y Humanidades, BUAP

L.hégémonie des financiers L'autre dictature 2.- Finances - Banques

au Mexique

sous le Porfiriat.
-

1.- Mexique - Porfiriat - Histoire Economique et sociale
- Investissements - Dépenses

1877

-

1911

- Dette publique

3.- Finances publiques - Travaux publics - Budget de l'Etat 4.- Pouvoir économique - Oligarchie - acteurs politiques

Illustration en couverture: caricature "El hombre necesario", in El Hijo dei Ahuizote, 15 mars 1891, Mexique. Première édition: 2003

@ Javier Pérez-Siller E-mail: jacinto09@ao1.com perezsiller@hotmail.com @ Instituto de Ciencias Sociales y Humanidades, Av. Juan de Palafox y Mendoza 208 75000 Puebla Mexique Tel. (22 2) 229 55 00 ext. 5980 Fax. (22 2) 229 56 81 @ L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris France BUAP

ISBN: 2-7475-4308-0

ABREVIATIONS

AGN AMAE AMF

BAGN
BCM BduM BLM BLT BNM BNF CT DDCD EEP-FT HMM HMM-PVE HMM-RVE HNM HNY HSEL lAI INAH INAP MH SHyCP

Archivo General de la Nacion (Mexico) Archives du ministère des Affaires étrangères (Paris) Archives du ministère de l'Economie et des Finances (Paris) Bibliothèque de l'AGN (Mexico) Banco Central Mexicano Bibliothèque nationale du Mexique (Mexico) Banco de Londres y Mexico Bibliothèque Lerdo de Tejada (Mexico) Banco Nacional de México Bibliothèque nationale de France Cuentas del Tesoro Federal Diario de los Debates de la Camara de Diputados Estadisticas Economicas del Porfiriato, Fuerza de trabajo y actividad economica por sectores. Historia Moderna de México Ibid., Porfiriato Vida Economica Ibid., Republica Restaurada Vida Economica Hémérothèque nationale du Mexique (Mexico) Hémérothèque de New York Hémérothèque du "Stock Exchange" (Londres) Ibero- Amerikanisches- Institut (Berlin) Instituto Nacional de Antropologia e Historia Instituto Nacional de Administracion Publica Memoria de Hacienda Secretaria de Hacienda y Crédito Publico

INTRODUCTION

La croissance économique et le développement sont des problématiques qui restent d'actualité pour les pays du Tiers-monde. L'écart qui existe entre ces pays « pauvres» et les pays « riches », et dont l'origine remonte au début de la révolution industrielle, se creuse davantage pendant le XIXe siècle 1. Depuis les premières années de leur indépendance, les anciennes cololnies latinoaméricaines cherchent à s'ajuster et à s'adapter aux besoins de la mondialisation. Elles suivent un modèle de progrès tourné vers l'exportation des matières premières, en échange de technologie, de capitaux et d'articles manufacturés provenant des pays « riches ». Au nom de la compétitivité et du libéralisme, les élites des pays « pauvres» favorisent la modernisation des forces productives et l'exploitation des ressources. Ce faisant, elles adaptent le modèle de progrès aux conditions politiques et sociales de leur pays. Au Mexique, le porfiriat apporte une réponse originale et même exemplaire à ce défi. La période de 1877-1911 captive, en effet, nombre d'historiens, fascinés par l'efficacité de ce régime qui parvient à une croissance économique et une stabilité politique, et dont les empreintes sont visibles encore aujourd'hui. Mais, si l'adaptation du modèle de progrès que réalise le Mexique est un succès, la chute du régime qui en est le promoteur et la Révolution laissent entrevoir de profondes failles.

1 Voir E. Hobsbawm,

L'Ere des empires

1875-1914,

Paris, Fayard,

1989.

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La Révolution et les années de guerre civile qui se sont ensuivies, 1910-1920, ont été endossées à la seule responsabilité du dictateur « Porfirio Diaz». Les intellectuels ont, ainsi, construit une image de la période, où la personnalité du Général articulait toutes les ficelles du pouvoir. Or, s'il est vrai que Diaz a bel et bien régné, il est également vrai qu'il existait un autre pouvoir qui gouvernait. Il s'agit d'une communauté d'intérêts qui s'est constituée autour de la politique économique de l'État et qui a introduit, voire même fait aboutir, le modèle du progrès. La fiscalité joue un rôle de premier plan dans cette aventure. A la différence des gouvernements de la première moitié du XIxe siècle, l'administration de Porfirio Diaz surmonte, en effet, la crise fiscale chronique qui les affaiblissait. Il ne s'agit pas d'un problème administratif, comptable ou moral, mais de la capacité de la société à couvrir le coût des appareils de l'État 1. Afin d'élargir la richesse sociale, il a fallu appliquer un vaste programme de réformes favorisant le développement de l'économie et instaurer un régime fiscal capable de prélever une partie des revenus sociaux. Lors de l'application de cette réforme, 1867-1896, des rapports se sont établis, des liens se sont tissés entre les différents acteurs sociaux, contribuables ou bénéficiaires de la modernisation, qui ont eu pour conséquence d'asseoir le pouvoir du régime sur des bases sociales solides. C'est alors que commence la croissance économique accélérée et que le pays atteint une certaine modernité. Les Cientificos, qui apparaissent au bon moment et au bon endroit, sont au coeur de cette modernité. Leur parcours dévoile le véritable sens de la politique
1 Il s'agit d'un problème de croissance économique et de distribution des revenus. Voir J. Fontana, La quiebra de la monarquia absoluta, 1814-1820, Barcelona, Ariel, 1987.

Introduction

/9

économique et leur rôle dans le régime. Non seulement, ils dominent pendant plus de trente ans les Commissions parlementaires et contrôlent pendant dix-huit ans le ministère des Finances, mais ils sont encore actifs dans les Conseils d'administration des principales institutions financières. Avec la loi bancaire de 1897, ils brisent le monopole de la Banque Nationale et s'ouvrent, avec la fondation de banques locales dans tout le pays, un champ vierge où, très vite, fleurit l'oligarchie bancaire. Présents dans la banque et les négoces, les Cientificos se trouvent, au tournant du siècle, aux commandes des plus grandes et importantes sociétés. Ils exercent un véritable pouvoir sur la politique économique et sur les affaires du Mexique. Mais ils dessinent un but bien précis: moderniser le pays et le faire s'élever parmi les nations « les plus civilisées ». Pour ce faire, ils se lient avec de nombreux investisseurs, nationaux et étrangers, afin de créer une communauté permettant "l'équilibre entre les divers intérêts". Cette communauté regroupe des investisseurs européens, anglais et français, mais aussi les fameux « Barcelonnettes », qui possèdent les grands magasins des principales villes du pays et qui sont actionnaires de grandes usines et de banques. José Y. Limantour, ministre des finances, établit surtout des liens avec les Français. Les banques françaises sont toujours invitées à participer aux emprunts mexicains. En 1911, deux tiers de la dette extérieure mexicaine sont ainsi cotés à la Bourse de Paris, tandis que deux tiers du capital des banques mexicaines sont entre les mains d'investisseurs français et de « Barcelonnettes ». L'alliance entre le régime porfiriste et les intérêts européens est bien solide. Limantour s'appuie sur les Cientificos pour gérer le trait d'union avec ses alliés et faire le contrepoids à l'expansion nord-américaine. En mettant à exécution cette politique, qui se trouve au coeur de leur projet de modernisation, les

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Cientijicos instaurent leur propre dictature, complémentaire de la dictature politique. Le général Dîaz garantit, en effet, le pouvoir et sa gestion, fait et défait les alliances, accorde ou refuse les postes aux fidèles, exerce la dictature politique. Il reste que la communauté d'intérêt guidée par les Cientijicos est bien la maîtresse des affaires. Mais ce qui permet la stabilité du régime engendre aussi sa faiblesse.. . Basé sur le dépouillement de l'ensemble de la législation produite par le ministère des Finances pendant la période, sur les collections des rapports annuels des ministres (Memorias de Hacienda), les volumineux Comptes de la Trésorerie (Cuentas dei Tesoro federal), les brochures et plaquettes officielles, les archives de la Direction centrale du ministère des Finances, ainsi que le Journal des Débats de la Chambre des députés (Diario de los Debates) et divers journaux de l'époque, nationaux et étrangers, ce livre a été enrichi par l'examen détaillé et l'étude minutieuse de la correspondance diplomatique et financière conservée dans les archives françaises. Une masse importante d'informations, complétée par divers travaux, dont nous avons déjà publié la critique 1. A travers l'étude de la fiscalité, de l'utilisation des deniers publics et l'orientation de la politique économique et financière, ce livre dévoile la génèse d'une puissante communauté d'intérêts qui, faisant frein à l'expansion des compagnies nord-américaines, a contribué à la modernité du Mexique et a consolidé la célèbre dictature du général Porfirio Dîaz. Voici 1'histoire de l'autre dictature...

1 Voir 1. Pérez Siller, La fiscalidad: un observatorio para el historiador. Ensayo de historiografia sobre el porfiriato 1867 - 1995, Puebla, ICSyHAleph-Paris, 1999.

I.

LES CONDITIONS DU PROGRÈS

Pendant ses cinquante premières années, le pays a vécu de nombreuses guerres civiles et trois interventions étrangères. Les gouvernements n'arrivaient pas à se maintenir. La crise fiscale endémique qui les rendait vulnérables, en était l'une des raisons. Les recettes étaient minces et plus des deux tiers du budget étaient réservés à la guerre. La Réforme fiscale proposa de les réduire afin de favoriser la croissance économique. Il fallait faire face à l'Armée, pilier du pouvoir étatique depuis la Viceroyauté. On observe le Géant de la Paix, avec l'écharpe du Budget de Guerre, en train de dévorer le Trésor National. Le train de la Trésorerie lui amène dans son assiette les impôts et les contributions qui proviennent des entrepôts industriels, agricoles et commerciaux. En bas à gauche, un cuisinier apporte une assiette d'augmentations: il s'agit du Congrès El Hijo dei Ahuizote, 1886.

Au coeur du «miracle porfiriste », deux processus économiques nouveaux méritent notre attention: la

révolution ferroviaire et la révolution financière 1. Ces
révolutions modernisent et bouleversent de manière radicale les mécanismes économiques de la société et de l'Etat, nerfs de l'élan économique. Elles trouvent leur fondement dans deux changements politiques déterminants: la modernisation et la réduction de l'armée, ainsi que l'ouverture aux élites d'un champ nouveau du pouvoir' (les banques). Or la politique budgétaire et financière qui favorise progressivement ces révolutions et répond aux intérêts des élites porfiristes, est financée par les contribuables. Les élites croient que le développement d'un réseau national de communications (chemins de fer) permettra une meilleure circulation des marchandises et amènera, par conséquent, le progrès et la modernité. Mais le coût d'une telle entreprise ne pouvant être supporté par l'épargne nationale, l'Etat fait appel aux entreprises étrangères et octroie des concessions avantageuses subventionnées par les revenus fiscaux. La crise fiscale séculaire contrecarre cependant ces plans. Aussi l'Etat se voit-il contraint de recourir aux dépenses publiques, de réduire le budget de l'armée et de chercher des crédits. Les obstacles ne sont pas
1 Nous empruntons ce concept à l'historien Jean Bouvier (Initiation..., chapitre IV, pp.67-78). op. cit.,

14 / L'autre

dictature

surmontés pour autant. Il s'avère en effet difficile de rétablir le crédit extérieur, tandis que le système bancaire brille par son absence. Avant de nous pencher sur la révolution financière, il nous faut examiner la manière dont les élites ont réussi à changer la structure budgétaire, car il ne s'agit pas seulement d'un problème administratif mais surtout politique. 1. Réduction et modernisation de l'armée, 1867-1884 L'armée, importante institution durant la période coloniale, devient, avec l'Indépendance et pendant tout le XIXe siècle, un pilier fondamental et déterminant du pouvoir de l'Etat. Jusqu'en 1867, les dépenses militaires absorbent plus de 70 % du budget fédéral. Dans ces conditions, le gouvernement, fragilisé par le déficit fiscal, ne peut adopter une quelconque politique de développement économique. L'aspiration au progrès implique pour les gouvernements la recherche de la paix et la réduction des dépenses militaires. Ce progrès, fondé sur la construction de chemins de fer, conduit à faire des communications un poste essentiel du budget de l'Etat. Ces visées imposent d'importants changements: la révolution ferroviaire est alors précédée d'une révolution politico-militaire dont il convient de rappeler les grandes lignes. Le 21 juin 1867, le général Porfirio Diaz remet la capitale de la République mexicaine entre les mains du président Benito Juarez: il reconnaît, de fait, l'autorité et la légitimité du président et des institutions civiles. Après dix années de guerre contre les conservateurs et l'envahisseur français, le nouveau gouvernement peut enfin proposer des réformes économiques et sociales. Une de ses premières mesures consiste à réduire les effectifs de l'armée, alors

Les conditions

du progrès /15

composée de plus de quatre-vingt mille hommes 1. José Ma. Iglesias, présentant au Congrès ce délicat projet, déclare:
«Le gouvernement espère être bientôt en mesure de réduire les forces armées de la République [...] car il croit qu'une petite armée, bien organisée et disciplinée, pourvue d'armes modernes, sera plus efficace, pour maintenir la tranquillité publique ou pour la rétablir le cas échéant, qu'une troupe plus nombreuse mais mal organisée et mal armée. » 2

Iglesias propose encore la création d'une école militaire afin de « former des officiers dignes et aptes », capables de «convertir en soldats les masses du peuple» en cas d'invasion étrangère. Le plus important reste sans aucun doute pour le ministre de réduire les dépenses budgétaires. Il souligne ainsi:
« Les sommes que nous économiserons, si nous parvenons à cette réduction, pourront être employées, pour le meilleur profit du pays, à l'encouragement de l'immigration étrangère, à la construction de chemins de fer et aux travaux publics. Ce qui nous permettra d'accéder rapidement à la prospérité et au bien-être que nous souhaitons tous. » 3

Les députés sont gagnés d'avance car ils voient dans le progrès économique une condition du maintien de la paix et de l'ordre, et dans l'armée une puissance concurrente et turbulente. Les militaires, en revanche, sont réticents. C'est pourquoi, avant de lancer une telle offensive, le président
1 Les ministres de l'époque parlent de 100 000 hommes, mais Bernardo Reyes avance le chiffre de 65 000 (voir « Les militaires », in Le Mexique, son évolution sociale, p.426). 2 MH 1868, janvier, p.13. 3 Id.

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Juarez réunit une « Junte» de généraux afin de discuter les modalités de cette politique. Ceux-ci acceptent le licenciement d'une partie des soldats et des officiers et s'engagent à contenir le mécontentement. C'est donc un pacte d'honneur entre les combattants de la liberté et les juaristes républicains. Les troupes sont alors regroupées en cinq zones et les commandements confiés aux plus prestigieux généraux (Alejandro Garcia, Mariano Escobedo, Ramon Corona, Diego Alvarez et Porfirio Diaz 1). La réduction des effectifs est immédiate, comme l'illustre le tableau suivant, extrait du rapport annuel du ministre de la guerre, le général Ignacio Mejia 2 :
Tableau 1 REDUCTION DES EFFECTIFS DE L'ARMEE (1867-1869)

1867 (a)

1867 (b)

1868

1869

Troupe Sous-officiers Officiers Généraux TOTAL

46 952 3 681 624 19 51 276 (*)

18 852 1 186 260 9 20 307

17 128 1 075 219 9 18 431

15 408 1 101 264 9 15 766

Source: Memoria de la Secretaria de Guerra y Marina, 1869. (a) Août 1867 ; (b) Décembre 1867 ; (*) Les soldats qui se trouvent dans diverses garnisons (trente mille) ne sont pas pris en compte.

Plus des deux tiers de l'armée sont licenciés, soit plus de trente mille soldats, mille cinq cents sous-officiers et dix généraux. Notons que ces chiffres sont inférieurs à la
1 Porfirio Diaz est nommé à la tête de la seconde zone militaire, mais il se retire dans son «hacienda» de La Noria et est remplacé par le général Ignacio Alatorre. 2 Ignacio Mejia est ministre de la guerre des gouvernements de Juarez et de Lerdo de Tejada (de 1867 à 1876).

Les conditions

du progrès /17

réalité car ils ne tiennent pas compte des soldats en poste dans des garnisons de moindre importance, auxquels le plan du gouvernement ne reconnaît pas les droits d'anciens combattants. Ce plan a de fâcheuses conséquences du fait du nombre et de la nature des troupes licenciées. Celles-ci formaient en effet une armée improvisée qui a combattu les conservateurs et l'intervention française, une armée de maquisards, de « guerrilleros », composée de paysans sans terre et d'hommes illettrés et comptant peu d'hommes d'armes (hormis quelques célèbres officiers). Après dix ans de guerre, ces soldats ont perdu tout contact avec la société civile: ils ne connaissent que l'armée, tandis que les structures économiques du Mexique ne leur offrent guère de perspective d'insertion. La situation est d'autant plus dangereuse que la défaite de l'Empire a mis au chômage de nombreux soldats et officiers des troupes impériales, des hommes prêts à reprendre les armes à la première occasion. Le respect - voire la vénération - des militaires pour le président Juarez aide au maintien d'un fragile équilibre. Cet équilibre est vite rompu. En premier lieu, par les soulèvements de San Luis Potosi et de Zacatecas (1870),

que le gouvernement parvient à réprimer l, puis par la
révolte de «La Noria» Ganvier 1872), dirigée par les généraux Porfirio Diaz et Geronimo Trevifio, qui est autrement plus violente et difficile à combattre. Le manifeste de ce mouvement, hostile à la réélection de Juarez et réclamant le respect de la Constitution de 1857, lance alors: « qu'aucun citoyen ne s'impose ni ne s'éternise dans l'exercice du pouvoir et celle-ci sera la dernière

1 En 1869, Ignacio Mejia signale qu'« en réalité aucun corps d'armée n'a cessé d'être en action pendant les vingt-sept mois du gouvernement» (Memoria de Guerra, 1869, p.24.). De son côté, l'historien Luis Gonzalez dénombre 49 mois pendant lesquels les gouvernements de la « République restaurée» (qui compte 112 mois d'existence) ont suspendu les garanties individuelles afin de maîtriser les soulèvements (<< Elliberalismo triunfante », p.925).

Malgré la volonté des gouvernements de Juarez et de Lerdo de Tejada, de 1867 à 1876, de réduire l'Armée, ils durent faire face à de nombreux soulèvements et rébellions qui les obligèrent à renforcer les corps armés, à modifier des lois et à suspendre les garanties individuelles. Etat d'exception qui dura 44 mois sur les 112 vécus par la République restaurée. Ouvertement en faveur de Diaz, le caricaturiste Villasana critique ces pratiques à travers son dessin: en haut, les ministres corrompent les libertés avec de l'argent, tandis que les insurgés de San Luis, Queretaro et de Jalisco le font avec les armes. La liberté est braquée par leurs lances... La Orquesta, 12 de febrero de 1873.

Les conditions

du progrès /19

révolution» 1. Si les troupes fidèles réussissent à contenir ce soulèvement, c'est surtout la mort subite de Juârez, en juillet 1872, qui désamorce le conflit. Le président Lerdo de Tejada, qui lui succède, décrète aussitôt une amnistie générale, mais, bien que considéré comme un fonctionnaire dévoué et brillant, il ne jouit pas auprès des militaires du même prestige que le légendaire Juârez. On se souvient, de plus, que son gouvernement est incapable d'apporter des solutions à la crise minière, d'alléger le déficit fiscal et de faire face à l'agitation de l'Eglise contre les nouvelles lois laïques. Lerdo n'a pas tiré les leçons des soulèvements, ni mesuré la montée en puissance des porfiristes et leur soif de pouvoir. Il se contente de doter les militaires d'armes généraux fidèles au commandement des régions rebelles (Fuero dans Ie Nuevo Leon et Coahuila, Ceballos dans l'Etat de Jalisco). Puis il impose sa réélection. Aussitôt, le général Diaz brandit le drapeau de la révolte avec la proclamation du «Plan de Tuxtepec» (janvier 1876) qualifiant les élections de frauduleuses et proposant d'inclure dans la Constitution le principe de «nonréélection du Président et des gouverneurs» 3. De plus, le gouvernement, déjà fragilisé, est encore divisé par l'attitude du ministre de la Justice, José Ma. Iglesias, qui n'accepte pas la réélection de Lerdo et qui, dès les premiers affrontements armés, se proclame président provisoire. Avec la victoire à Tecoac (Tlaxcala) des généraux Porfirio Diaz et Manuel Gonzâlez sur les troupes fidèles au gouvernement Lerdo de Tejada (16 novembre 1876), « la Révolution de Tuxtepec» chasse du pouvoir les civils,

nouvelles 2 et d'assurer ses arrières en désignant des

1 Voir Ie manifeste dans F. Madero, La sucesion presidencial en 1910, pp.96-104. 2 Notamment de fusils et de carabines Remington. Voir B. Reyes, «Les militaires », op. cil. 3 On trouvera le texte intégral et commenté du Plan de Tuxtepec ainsi que les

réformes de Palo Blanco dans F. Madero, op. cil., pp.111-115.

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dictature

traités de « bureaucrates» incapables, et place le pays dans la dictature qui va demeurer jusqu'à la Révolution 1. Tecoac marque le début du règne long et sans partage de Porfirio Diaz 2. Si cette longévité s'explique en partie en termes politiques, on ne peut ignorer le programme économique et social du régime. Il est vrai que, dès son arrivée au gouvernement, Diaz désarme habilement ses opposants et neutralise les prestigieux « hommes d'armes» susceptibles de lui faire obstacle. Il est vrai également que ses ambitions ne l'aveuglent pas et qu'il cherche la concertation, crée un large «consensus» et choisit d'appliquer, selon les mots de Francisco Bulnes, «le minimum de terreur et le maximum de bienveillance» 3. Que le régime soit ou non une dictature éclairée, modérée ou répressive ne suffit pas à en expliquer la longévité 4. Il doit être reconsidéré à la lumière des effets sociaux de sa politique, de l'oeuvre accomplie, d'un programme apparemment « neutre» ayant pour devise « paix, ordre et progrès» et pour conséquence la légitimation du pouvoir. De même que la politique fiscale, la réorganisation de l'armée est une pièce maîtresse de cette pratique du pouvoir. A la différence de ses prédécesseurs, le général Diaz connaît parfaitement le fonctionnement et la composition de l'armée. Il sait qu'il ne pourra garantir la paix dans le pays sans contrôler étroitement les militaires. En conséquence, il se propose de former une armée fidèle
1 A ce propos, F. Madero écrit: «Le gouvernement constitutionnel qui existait après 1857 fut remplacé par une dictature militaire, dirigée depuis, excepté durant une brève interruption, par le général Diaz» (op. cil., p.120). 2 Afin de préparer son retour, Diaz laisse la présidence, pendant la période 18801884, à son compère le général Manuel Gonzalez, mais demeure dans la direction des affaires politiques. Cette période, nous le verrons, est synonyme de continuité. 3 La plupart des historiens du Porfiriat admirent l'habileté de Diaz à se défaire de ses concurrents politiques, caciques régionaux ou généraux prestigieux, et à créer un grand parti. Voir F. Bulnes, El verdadero Diaz y la Revoluci6n, ou l'ouvrage Flus récent de F.X. Guerra, Le Mexique... D'autres auteurs choisissent de qualifier la politique de Diaz par deux mots: « pain et bâton».

Les conditions

du progrès /21

aux institutions, au régime, voire à sa personne. Au lieu d'utiliser l'instrument budgétaire comme Juarez et Lerdo, Diaz choisit de réformer de l'intérieur le corps militaire et d'incorporer dans l'armée fédérale les troupes régionales ainsi qu'une infime partie des anciennes troupes impériales. En 1878, le journal porfiriste La Voz del ejército 1 annonce le projet présenté au Congrès par le sénateur Antonio Moreno. Cette initiative inaugure une longue suite de mesures (prises sur cinq ans) qui vont asseoir la modernisation de l'armée et assurer le contrôle de Diaz sur ces forces répressives. En 1879, l'Assemblée crée un corps spécial (présidé par le général Manuel Gonzalez, alors ministre de la Guerre), chargé de conduire ce processus. Plusieurs lois sont alors promulguées, dont celle dite d'« Organisation de l'armée» (1881) qui décide du nombre de soldats, du système de recrutement, de l'emplacement des troupes sur le territoire et des attributions des commandements 2. Cette loi a pour but fondamental d'atomiser l'armée et d'ôter tout pouvoir de décision aux généraux et au ministre de la Guerre. Au

lieu de cinq zones ayant chacune un commandement 3, le
pays est désormais divisé en onze zones militaires dotées chacune de cinq directions. Le chef de zone ou de direction ne doit pas être né dans l'Etat où il prend ses fonctions. De plus, il ne prend pas ses ordres du ministre mais dépend désormais du Président, qui le nomme et le déplace tous les

deux ans 4. Les avantages sont évidents: les chefs sont
détachés de leurs troupes tandis que le Président place ses fidèles et limite le pouvoir du ministre de la Guerre, second
1 Ce journal est le porte-parole des porfiristes durant la réforme militaire. Il est remplacé en 1884 par le journal Periodico militar, dirigé par le ministère de l'armée. 2 Voir le décret du 28 juin 1881, «Organizacion definitiva deI ejército », in Dublan y Lozano, op. cit., T.XIV, pp.883-934, ainsi que le premier rapport ~résidentiel de Manuel Gonzalez, in La Hacienda publica..., p.30. La loi du 4 décembre 1867 avait établi cinq zones militaires. 4 Voir l'article XXV de la loi, alinéas 3 et 4.