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L'Hermione, ma liberté

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220 pages

Description

Jean Ferru, jeune laboureur protestant, vit humblement avec les siens dans une chaumière isolée, perdue au fond des bois dans le Sud des Deux-Sèvres. En 1775, il est arrêté pour braconnage sur dénonciation du père de celle qu'il aime, un riche propriétaire terrien catholique. Condamné à 6 ans de travaux forcés au bagne de Rochefort, il va y vivre l'enfer jusqu’à ce que l'Hermione entre dans sa vie...


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Date de parution 05 mars 2014
Nombre de lectures 27
EAN13 9782332684066
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

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Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-68404-2

 

© Edilivre, 2014

Le contrat

Mon histoire a basculé le 22 Février 1775…

Avant cette date fatidique, dans cette région éloignée de tout du sud des Deux Sèvres, dans ce fief protestant, on vivait misérablement de la terre. Plusieurs chaumières s’élevaient aux abords de deux domaines détenus par de riches propriétaires catholiques. Perdus au milieu des champs et des bois, seul un chemin blanc caillouteux nous reliait au premier village.

On dépendait des Malinaud. Mon père Paul avait réussi à se faire enrôler comme fermier, il y a cinq ans déjà. Cela n’avait pas trop été difficile, même si on regardait les protestants d’un air méfiant. Les récoltes s’annonçaient prometteuses et on manquait surtout de bras. Il fallait faire vite ; les épis mûris par le chaud soleil de l’été ne pouvaient attendre. Mon père fut pris à l’essai et on lui confia une parcelle à moissonner, dans les plus brefs délais. C’était inespéré et l’espoir renaissait à la maison D’une constitution robuste, le travail ne lui faisait pas peur d’autant qu’il maniait à merveille le fléau, la faucille ou la faux. Pour se mettre à son avantage et prouver ce qu’il savait faire, il partait tôt le matin pour rentrer tard le soir. A ce rythme, dépassant la fatigue, il eut tôt fait de terminer sa tâche bien avant Léon Bouvrit qui devait traiter une parcelle pourtant plus petite…

Le lendemain, le vieux Malinaud surpris par la rapidité de mon père et l’exécution du travail bien fait, le fit appeler au château comme on disait…

Sur la grande table de la cuisine, un contrat de travail l’attendait, le liant désormais à la vie du domaine. Le patriarche était assis en bout de table et le regard en coin, observait les réactions de mon père qui prenait connaissance du fameux document. C’était un acte de fermage qui prendrait effet à la Saint-Michel. Mon père se voyait ainsi octroyer la libre exploitation de deux arpents de terre derrière la chaumière et la possibilité d’élever plusieurs animaux qui pourraient paître sur le domaine. En contre partie, il devait travailler six jours par semaine, sur les terres de Malinaud. Piètre marché ou marché de dupe, mais pouvait-il refuser ?

Rusé, le vieux Malinaud tenait une plume trempée dans l’encre et demanda à mon père, d’apposer son nom, au bas de la feuille : Ferru Paul.

– Je suis bien content de travailler pour vous !

– Moi aussi, je suis bien content de t’avoir enrôlé. Tu seras d’un grand secours au Léon.

Buvons et trinquons à notre marché. La piquette n’était pas trop bonne, mais les yeux étaient rieurs, pour des raisons diverses. L’un était déjà satisfait d’avoir sauvé ses récoltes, et l’autre se réjouissait de ne plus avoir à quémander un travail journalier aléatoire à droite, à gauche, pour assurer la subsistance des siens. Tout allait pour le mieux, dans le meilleur des mondes, dans notre chaumière jusqu’à ce jour maudit du 22 Février 1775, où ma vie bascula…

Les années fastes

Les années fastes… C’est beaucoup dire, mais il y avait toujours plus pauvre parmi les protestants, dans notre contrée. Il subsistait encore des comportements de défiance à leur égard et il leur était plus difficile de trouver du travail. Malinaud, pourtant n’avait pas hésité… Dès lors, une sérénité toute humble régnait dans la chaumière.

En suivant un sentier bordé de fougères et de buissons, à quelques encablures du château, se dressait notre modeste maison, au milieu d’une cour, où s’ébattaient en liberté, poules et canards. Un muret en pierres sèches, une spécialité de la région la ceinturait, pour préserver son intimité et la protéger des rôdeurs. Au fond de la cour, un abri pour loger nos deux vaches et cinq chèvres jouxtait le toit du cochon.

Chaque jour, nous avions l’habitude avec mon frère Rémi de conduire les bêtes à la pâture. Nous devions, seulement avant de partir, indiquer à notre mère la parcelle sur laquelle nous allions, insouciants du danger qui pouvait arriver…

– Aujourd’hui, on va à Puyssotteau. !

– Vous êtes prudents et ne rentrez pas trop tard, la nuit tombe vite.

On riait comme des fous et on tombait entre les rires et les larmes, dans les bras l’un de l’autre. Notre complicité était totale… Puyssotteau, c’était une belle pâture dans un contrebas, cernée par des chênes centenaires. Tout à l’entrée, derrière les barrières de bois, se trouvait l’un des rares puits de la contrée. C’est ici que les gens venaient chercher l’eau. Sur la margelle, une corde était enroulée autour d’une énorme poulie. Sur le côté, Un grand volant qu’il fallait manœuvrer, faisait remonter le seau à la surface qui heurtait de temps à autre les parois du puits. Tirer sur le volant, demandait de gros efforts. C’était une de nos corvées assumées. Ensuite, sur un long fléau posé sur l’épaule, à chaque extrémité, on y accrochait un seau plein et il fallait rentrer à la maison, sans renverser le précieux liquide.

Les bêtes étaient vite sorties du toit et les deux vaches filaient, l’une derrière l’autre, sur le sentier qui les menait à Puyssotteau Elles savaient que dans moins d’une demi-heure, elles brouteraient l’herbe tendre. Les chèvres, quant à elles étaient moins dociles, car elles prenaient des libertés, avec le tracé du chemin. Tantôt attirées par les branches basses d’un chêne, elles essayaient avec leur petite langue rugueuse de chiper quelques feuilles. Tantôt prévenues par le bêlement d’une copine, elles traversaient le chemin, pour déguster une convoitise fleurie. Rémi s’en donnait alors à cœur joie Il se prenait pour un chevalier chasant les manants et armé de son bâton, il poursuivait les chèvres espiègles, en les frappant sur l’échine, pour les ramener dans le droit chemin. Au passage, il se faisait surprendre, par quelques orties avides de chair tendre. A cause de mes moqueries, mes mollets non plus n’étaient pas épargnés.

– Tiens, prends ça, sale bouc !

– Oh ! Calme toi. Je ne suis pas un bouc et d’abord, je suis sur le sentier !

En arrivant à Puyssotteau, à peine avions nous baissées les barrières que les deux vaches ne tardaient pas à entrer dans le champ, pour y brouter l’herbe verte. Les chèvres montraient moins d’empressement à rejoindre la pâture. Peut-être, sentaient elles un danger imminent les menacer. Toujours est-il, que Rémi, gesticulant, devait s’employer avec son bâton, pour les chasser dans l’enclos. On allait alors se poster, sur le côté opposé, à l’abri d’un gros chêne pour mieux surveiller nos bêtes. Les vaches ne posaient pas de problème particulier, elles allaient au milieu du champ, là où l’herbe est la plus tendre. Les chèvres, quant à elles, étaient d’un naturel plus mesquin et attirées par les bordures que proposaient les branches des arbres, elles cherchaient souvent à fuguer, comme si l’espace dont elles disposaient ne suffisait pas. Il fallait être vigilant, ouvrir l’œil et le bon… Il n’était pas possible d’envisager de rentrer à la maison, avec une chèvre en moins.

Allongés dans l’herbe, notre garde commençait…

– Rémi, passe-moi le couteau qui doit se trouver dans la besace à côté de toi. J’étais passé maître dans l’art de préparer les manches d’outils. Un tas de perches rectilignes m’attendaient. La lame du couteau à la verticale comme un racloir se déplaçait sur la branche pour en retirer l’écorce juste avec une pression suffisante pour obtenir un manche lisse. C’est mon père qui dès mon plus jeune âge m’avait appris à manier le couteau.

– Il a eu de la chance, papa, d’être enrôlé par Malinaud…

– Oui et non, répondis-je.

– Comment ça ?

– C’est vrai, que c’est une chance pour un protestant de trouver du travail chez un riche notable catholique, alors que la plus grande méfiance est de mise…

– Et alors, pourquoi tu dis « non » ?

– Tout simplement parce que papa méritait d’être enrôlé, et Malinaud ne s’y est pas trompé.

– Pourquoi tant de défiance envers les protestants ?

– Oh ! Là, c’est toute une histoire qu’on m’a vaguement racontée…

– Allez, dis-moi, Jean ;

– Tu sais, c’est comme dans les familles où il y a des discordes. Les catholiques et les protestants ont la même origine mais sous l’influence d’un pasteur, un nommé Calvin, ils ont voulu se séparer, chacun suivant sa propre voie.

– Et ça a mal tourné ?

– Tu peux le dire ! Le pouvoir royal ne l’entendait pas ainsi et voulut par la force punir les dissidents.

– De quelle manière ?

– En leur faisant la guerre, en les pourchassant, en les privant de droits seulement admis aux catholiques.

– N’as tu pas remarqué ce qui se trouve derrière la maison, à l’abri d’une rangée d’ifs ?

– Si, bien sûr, une dizaine de pierres plates alignées.

– Ce sont les tombes de nos ancêtres. Ils n’ont pas eu droit au cimetière du village voisin. Au moins, ils sont près de nous.

– Rémi s’était mis debout, pour compter à haute voix les bêtes dispersées dans le pacage. Aucune bête n’avait fugué. Tant qu’à moi, j’avais terminé l’ouvrage que je m’étais assignée et cinq beaux manches en témoignaient ainsi que les salissures d’écorce qui recouvraient maintenant mes vêtements.

La nuit que nous n’avions pas vue arriver, tombait déjà et le soleil déclinait très vite. On rassemblait à la hâte nos menues affaires, quand un bruit furtif se fit entendre dans les herbes. C’était notre père qui inquiet, venait à notre rencontre.

– Chut ! Pas un mot, venez près de moi…

– Qu’y a t-il ?

– Regardez en direction des deux chèvres, en lisière du champ, derrière le bouquet de fougères, et ouvrez bien vos oreilles.

Cette attention particulière nous fit serrer la gorge Trois paires d’yeux immobiles nous observaient. On entendit perceptiblement un léger gémissement. Une louve et ses deux jeunes étaient aux aguets. Sans l’arrivée propice de notre père, une chèvre aventureuse à l’entrée du bois aurait fait les frais de son insouciance, au grand bonheur des loups. Il frappa très fort, à plusieurs reprises dans ses mains, et la petite meute disparut aussitôt comme par miracle.

Sur le chemin du retour, le père allait devant les bêtes, portant à l’épaule les seaux d’eau accrochés au fléau. Rémi et moi fermions la marche, derrière les chèvres. De temps à autre, Rémi se retournait, pour s’assurer que nous n’étions pas suivis. Il ne faisait plus le fanfaron comme à l’aller et s’il jouait du bâton sur le dos des chèvres, c’était avant tout pour arriver le plus vite possible à la maison. Il avait peur, et moi aussi d’ailleurs. Ce soir là, les bêtes furent vite rentrées dans les toits.

Ma mère Huguette que l’on surnommait malicieusement la « Huguenote » nous attendait inquiète, sur le seuil de la porte. Elle était la bonté même… Deux yeux azur illuminaient son visage picoré de grains de beauté. Une belle chevelure ample, légèrement rousse dont les boucles tombaient sur les épaules, lui donnaient cet air rebelle qui n’était pas le sien. Quand elle parlait, on croyait entendre une gitane andalouse tant les « r » roulaient dans sa gorge. Elle en avait aussi l’allure car on la voyait toujours vêtue de la même longue blouse noire. Pourtant, ce n’était pas la « Bohémienne » qu’on l’appelait, mais la « Huguenote. » Très pieuse, c’était une fidèle de l’église réformée, mais elle devait être prudente pour pratiquer son culte et c’est souvent le samedi, sur le coup de midi, que le Pasteur nous rendait visite.

– Et bien vous autres, vous voilà enfin ! J’étais morte de peur…

La porte d’entrée en bois vermoulu, usée par le temps, grinça sur ses gonds mal graissés, pour nous laisser passer. La lampe à huile éclairait d’une lumière blafarde cette pièce qui était notre lieu de vie. Assis côte à côte sur l’un des deux bancs de la longue table, les deux derniers petits bougres de la famille, piaillaient d’impatience de revoir leur mère…

– Me revoilà, je n’ai pas été bien longue, quand même !

Tout juste entré, père se baissa pour se délester de ses deux seaux toujours pleins, qu’il alla ranger avec précaution, sur le potager. C’était en fait un évier cimenté d’où partait, en sa partie centrale incurvée, un tuyau en plomb qui traversait le mur. L’eau après usage, s’écoulait à l’extérieur de la maison.

– Vous avez été bien sages, aujourd’hui ?

– Oui, P’pa.

Un bon feu réchauffait la pièce et donnait un peu plus de clarté qui illuminait maintenant les visages. Dans cette grande cheminée où l’on pouvait tenir debout, les flammes dansantes léchaient toujours le même chaudron noirci où mijotait la traditionnelle soupe épaisse de fèves, qui constituait il faut bien le dire, l’essentiel de notre alimentation. De temps à autre, un morceau de viande agrémentait le menu. C’était alors, presque jour de fête… Heureusement que pour remplir les ventres, le pain ne faisait pas défaut. Pour terminer le repas, une pomme ou quelques noix, ramassées sous le noyer derrière la maison, faisaient l’affaire.

La table était vite desservie pour s’entasser sur le potager. La mère faisait la vaisselle en économisant l’eau qui venait de Puyssotteau.

Un buffet, une haute armoire et un lit à rouleaux constituaient le reste du mobilier de cette grande pièce. Deux petites fenêtres perçaient les murs blanchis à la chaux, pour laisser passer la lumière du jour. Les petits quant à eux, jouaient souvent sous la table, sur le sol de terre battue, que notre mère je ne sais par quel mystère, réussissait à faire briller.

Voilà planté le décor de notre cadre de vie, où nous nous sentions tout heureux. Mine de rien, la nuit avançait et il ne fallait pas trop traîner, pour économiser la lampe à huile. Sur le coin de la table, le père finissait de trier des graines de semence. La mère s’était mise debout et de son pied, poussa le bas de la porte au fond de la salle qui donnait sur notre chambre. En fait, c’était une vaste pièce où se trouvaient deux grands lits. Les petits couchaient ensemble et moi je dormais avec Rémi. Les draps en grosse toile de lin râpaient la peau, mais après une rude journée passée dans les champs, le sommeil nous gagnait vite. Pourtant, avant de fermer les yeux pour la nuit, on pensait au loup qui nous guettait à Puyssotteau et il nous semblait le voir, sur les deux armoires de la chambre éclairée par la flamme de la lampe. Les paupières alourdies, le loup n’insistait pas et se retirait sans faire de bruit…

Le chant du coq nous réveillait trop vite, et le soleil rythmait la cadence de nos journées bien remplies. Aux premières lueurs de l’aube, la première tâche de notre mère était de faire le feu. Elle allait dans la remise au fond de la cour et revenait chargée d’une brassée de brindilles et de fagots pour la première flambée. En deux temps, trois mouvements les ramilles crépitaient et les flammes léchaient le pot de fer contenant le lait frais juste tiré des chèvres. De larges tranches de pain maintenues par une fourchette étaient rôties sur les braises incandescentes. Une odeur de pain chaud emplissait maintenant la pièce… La marmaille s’éveillait. Vite habillés, Rémi et moi ne perdions pas de temps pour sortir les bols du buffet dont la porte grinçait toujours quand on l’ouvrait.

– Allez donc chercher votre père. Il est en train de traire les deux vaches. Dans le toit, assis sur un tabouret près du flanc de Rosette, les doigts experts glissaient le long du pis gonflé de la vache. Le lait giclait en saccades sur les parois du seau.

– Ne viens-tu pas ? C’est l’heure ! Le petit déjeuner est servi.

– J’en ai pour un instant et j’arrive.

Réunis autour de la table pour avaler un bol de lait chaud et manger une rôtie où s’étalait une crème onctueuse de lait de chèvres, c’était déjà les prémices d’une bonne journée qui commençait…

L’herbe humide, la rosée du matin, c’était autant de signes que l’automne arrivait. Malinaud attendait la Saint Michel, avec impatience. Pour mon père, c’était une autre histoire, une sorte de course contre la montre. Après, il serait beaucoup moins disponible. Il mettait les bouchées doubles pour nous soulager, Rémi et moi, on voulait plus que tout, mettre en labour la parcelle derrière la maison. Sitôt le bol de lait avalé, on partait de bon matin, tous les trois, chacun une fourche sur l’épaule. C’était à dix minutes. Chemin faisant, il n’était pas rare de voir débouler, des buissons bordant le sentier, deux ou trois lapins nous passer entre les jambes. Père promit de nous apprendre à poser des collets, ce qui était formellement interdit par la loi, pour des gens de notre condition. Les gardes-chasse veillaient et ils étaient sans pitié, pour les braconniers.

La pluie de la veille avait ameubli la terre… Mon père savait qu’il était opportun de la travailler. Pour notre apprentissage, il aimait nous montrer comment on manie la fourche, pour éviter la fatigue Le pied gauche en action, pour enfoncer les piques dans le sol, puis le manche en appui, sur la cuisse droite pour faire levier. La fourche se soulevait, sans trop d’effort, pour soulever la terre grasse à souhait. Il allait vite et gardait le même rythme effréné. De temps à autre, il se redressait et s’essuyait d’un revers de manche, la sueur qui perlait au front. Du coin de l’œil, il nous observait et nous reprenait, avec des conseils judicieux.

– Rémi, incline davantage ta fourche sur la cuisse.

– Jean, bascule plus rapidement ta fourche. Soulève à peine et verse aussitôt. Et le travail reprenait toujours aussi intense. Il nous tardait qu’il veuille bien nous accorder la pause promise. On aurait pu l’appeler la bienvenue. Rémi, qui était d’une constitution plus fragile que moi, n’en pouvait plus. Le manche de la fourche, lui avait fait cadeau de deux belles ampoules, dans la paume de la main. On décida de rentrer à la maison, pour le soigner.

Comme on approchait de la maison, voyant Rémi se tenir la main, la mère s’écria :

– Avance donc, je vais te soigner. Que t’est-il arrivé mon petit Rémi ?

– Rien, c’est le métier qui rentre !… répliqua mon père qui profita de ce court répit fortuit, pour récupérer dans la remise où l’on entassait fagots et bûches, une bobine de fil de fer… Il avait une idée derrière la tête…

Quand il entra dans la cuisine où étaient encore attablés les enfants, une suave odeur de fricot lui caressa les narines…

– Prends donc un morceau, ça te tiendra le corps. Tu travailles tant…

Il ne se fit pas prier et but à la suite, une bolée de cidre. Il s’essuya la bouche avec la main. Il était prêt…

– Les garçons, commença t-il d’un air grave, en suivant le sentier ce matin vous avez vu des lapins batifoler dans les buissons… Vous arrivez à un âge où je dois vous apprendre à les attraper avec des collets… La chose est sérieuse. Nous autres paysans, n’avons pas droit de chasse et encore moins autorisation de braconner. Les gardes-chasse qui veillent, sont sans pitié pour les contrevenants Si vous êtes pris, c’est la prison assurée pour un bon bout de temps… alors, prudence et discrétion. N’en parlez à personne.

Voilà, c’est facile à préparer. Il dévida sur la table une bonne longueur de fil de fer et à une extrémité avec une boucle, fit un nœud coulant. C’est aussi simple que ça !

Pour améliorer l’ordinaire, prendre des lapins, c’est bien ! Se faire prendre pour des lapins, c’est pas la peine… Et il éclata de rire !

Moi qui étais d’un tempérament plutôt rebelle et qui m’insurgeais contre les injustices, voir l’esprit frondeur de mon père me rendait tout heureux.

– Allez, maintenant, on y va !

Sur le sentier qui nous ramenait à la parcelle, où trois fourches fichées en terre nous attendaient, Rémi et moi, on encadrait notre père. Sur son dos, il portait un baluchon qui contenait trois collets… De temps à autre, on se retournait pour s’assurer que personne ne nous suivait. Sitôt arrivés, le sac fut dissimilé dans les buissons, à l’abri de tout regard. Les fourches étaient plantées au même endroit. Pendant notre courte absence, personne n’avait eu la bonne idée de terminer notre ouvrage !

Rémi, avec une large bandelette autour de la main, grimaça de douleur pour cette reprise. Au bout d’un court instant, il oublia ses maudites ampoules et pensait à tout autre chose… Tout le monde avait du cœur à revendre… Quand le père s’arrêta enfin, les joues étaient écarlates, les fronts ruisselaient de sueur…

– Ta main a tenu le choc, mon Rémi ?

– Elle est toujours là et bien là !

– Jean, va chercher notre sac.

Je ne me le fis pas dire deux fois et de suite, j’avais retrouvé le baluchon où il était caché.

– Bon, d’abord, on va faire le tour de la parcelle pour repérer les passages des lapins. Là, voyez ces herbes couchées qui partent dans les fourrés… on va poser un collet.

D’une main preste, il sortit le premier fil de fer terminé par un nœud coulant. Placé à la verticale sur le passage, le lapin ne pouvait que s’y engouffrer. L’autre extrémité sera attachée à un bout de bois planté dans la terre. Une poignée d’herbes pour camoufler le piège et le tour est joué…

– Je vous donne à chacun un collet, que vous placerez où bon vous semble.

Veillez à bien le dissimuler et que tout soit le plus naturel possible. Les lapins ont l’habitude de sortir de leur terrier, surtout le soir. Demain matin, on saura si la chance était de notre côté.

Il nous tardait de revenir le lendemain sur la parcelle, non seulement pour en finir avec les labours, mais plutôt pour lever les collets…

Les journées passaient ainsi immuables, tout au long des saisons. Tendre des collets ou ramasser des champignons, étaient des petits plaisirs illicites qui pouvaient mettre malheureusement notre liberté ou notre vie en danger…

Au fil des saisons…

Nous n’avions guère de visite dans notre chaumière isolée de tout. On vivait quasiment en autarcie et nous n’allions pas souvent au village, si ce n’est pour faire provision de ce qui nous était indispensable… Pour le reste, au fil des saisons, on se débrouillait… De temps en temps, ma mère faisait le pain. Sur la table de la cuisine, elle étalait une bonne quantité de farine de froment qu’elle mouillait en la malaxant au levain qu’elle avait préparé à part. Cette pâte était triturée, retournée, travaillée, pétrie. Quand elle était enfin lisse et sans grumeaux la pâte reposait deux heures, dans la pièce d’à côté qui n’était pas chauffée.

A nouveau travaillée pendant quelques minutes, la pâte avait doublé de volume Il suffisait ensuite de la mettre en forme, sur une plaque en fer. Ensuite de la pointe d’un couteau, elle faisait deux incisions pour éviter que le pain n’éclate à la cuisson. Avec cette boule de pâte, on pouvait confectionner deux gros pains qui nous faisaient la semaine… Dernier châtiment, un four antique en pierres derrière la maison, les attendaient pour les cuire et les dorer à point.

Quand la nature se paraît des couleurs automnales, c’était pour nous, le temps des récoltes… Dans les bois, le sol sous les châtaigniers était jonché de feuilles et de marrons dont les bogues hérissés de piquants étaient un gage d’absence de vers. Les châtaignes pouvaient ainsi se garder tout l’hiver. Elles se révélaient aussi précieuses que les glands pour nourrir le cochon ou agrémenter nos soirées quand elles éclataient au feu de la cheminée…

Derrière la maison, deux énormes noyers qui n’avaient pas d’âge, se montraient chaque année toujours aussi généreux. Il était vite fait de remplir des sacs de noix ocre qui se trouvaient au sol. Avec une grande gaule, on faisait tomber les dernières récalcitrantes qui accrochées par leurs gangues encore vertes, ne voulaient encore quitter l’arbre nourricier. Elles finissaient pourtant contraintes dans le même sac.

On traitait les noix dans l’huilerie attenant la maison. En fait, c’était un réduit où se trouvait dans sa partie centrale une immense meule cylindrique en pierre. Un axe en fer la traversait et c’est cet axe qu’il nous fallait mouvoir, faisant tourner ainsi la meule sur une aire circulaire où l’on étalait nos noix. La roue sans pitié les écrasait, libérant alors une huile jaunâtre qui s’écoulait par le bec pourvu à cet effet, pour emplir les tonneaux. Bras tendus sur l’axe, d’un coup de reins simultanés, nous n’étions pas trop de deux pour mouvoir cet énorme cylindre. De front, on conjuguait nos forces, pour ébranler la machinerie. Une fois élancée, elle devenait plus docile, mais tout de même, les efforts demandés étaient si violents, qu’il fallait souvent s’arrêter…

Les pommiers donnaient dans la cour des fruits si petits et si acides qu’on ne pouvait les consommer en tant que tels. Quand les pommes tombaient au sol, les poules venaient nous les disputer, en les picorant… On les chassait, mais trop gourmandes, elles revenaient sans cesse à la charge, en piaillant et en battant des ailes… Bref, on finissait par remplir, tant bien que mal, notre petite charrette… Avec ces pommes, on faisait du cidre qui était notre boisson par excellence.

Ainsi, nous étions autonomes, enfin presque, et ne manquions quasiment de rien C’est pour cette raison qu’on ne sortait guère, qu’on ne voyait personne, excepté le dimanche, où on avait la visite du pasteur Pougnard…

Les protestants

Ma mère Huguette était très pieuse et le nom la « Huguenote » dont on l’avait affublé, lui collait bien à la peau… Sa bible, qu’elle tenait de ses parents, ne la quittait pas. Elle nous disait que c’était son trésor, sa raison de vivre… Les prières, les psaumes, les chants liturgiques, tout lui était familier.

Comme nous étions trop éloignés du village, nous n’allions pas à l’école et c’est elle qui nous apprit à lire, avec comme seul support, sa bible. Elle était d’une patience extrême et chaque jour auprès d’elle, on baignait dans le livre saint.

Il faut dire qu’à notre époque, ce n’est pas facile pour un protestant de pratiquer son culte. Depuis que l’Édit de Nantes avait été révoqué, le pouvoir royal n’admettait pas l’église réformée et dans notre contrée, le drame du Grand-Ry était encore bien vif dans les mémoires et dans les esprits pour nous le rappeler… C’était il y a tout juste un siècle, en 1688 dans la bergerie de Grand-Ry proche de Prailles, pas loin d’ici… Les protestants, assemblés en réunion clandestine dans ce logis, furent surpris par les Dragons de l’Intendant Foucault. Dès leur arrivée, ils firent feu sans pitié sur les pratiquants. Ils en...