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L'Imaginaire médiéval

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392 pages

Description

Si toute société, toute époque a son imaginaire, certaines semblent en receler plus que d'autres ou lui donner une importance plus grande. Ainsi en allait-il des hommes et des femmes de l'Occident médiéval. Immergés dans un monde de réalités cachées qu'ils considéraient comme plus réelles et plus vraies que celles saisies par leurs sens extérieurs, ils se nourrissaient de cet imaginaire que leur fournissaient les sens intérieurs dont l'Église leur enseignait qu'ils leur apportaient les messages de Dieu - à moins que Satan ne se fût glissé en eux.
On verra ici, dans ce «long» Moyen Âge qui pour Jacques Le Goff aborde jusqu'à nos rivages, l'univers multiple et conflictuel du merveilleux, les images de l'espace et du temps de l'ici-bas et de l'au-delà, les représentations du corps et leur saisie par l'idéologie, les codes symboliques et les métaphores littéraires qui ont permis de penser le monde et la société. Les attitudes à l'égard des rêves fournissent un observatoire privilégié : d'une Antiquité passionnée par l'oniromancie, comment est-on passé à la révolution répressive que le christianisme a fait subir à l'interprétation des rêves et quels enjeux de fond révèle leur retour en force à partir du XIIe siècle ? Et, à la suite du Marc Bloch des Rois thaumaturges, quelle place faire à l'imaginaire dans le retour à l'histoire politique de l'anthropologie historique ?
L'imaginaire, un des grands acteurs de l'histoire.

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Ajouté le 05 septembre 2013
Nombre de lectures 41
EAN13 9782072239335
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
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BibliothèquedesHistoires
JACQUESLEGOFF
L'IMAGINAIRE MÉDIÉVAL essais NOUVELLEÉDITION
mf
GALLIMARD
©ÉditionsGallimard,1985. ©ÉditionsGallimard,Paris,1991,pourlanouvelleédition.
PRÉFACE
Lesessaisrassemblésicisontlasuitede ceuxprésentésen1977sous letitrePourunautreMoyenÂge.Ilsprécisent,étendent,approfon-dissentcettequêted'unevisionrenouveléedel'histoiremédiévale.On yretrouveraenparticuliertroisthèmesceluidutemps,objet privilégiédel'historien,celuidesrapportsentreculturesavanteet culturepopulaire,réalitésrécemmentcontestéespard'excellents esprits(PierreBourdieu,PeterBrown,RogerChartier.)1maisqueje croisobjectivementfondéesettoujoursbonnesàpenser,celuide l'anthropologiepolitiquehistorique,étiquetteàdéfiniretdestinéeà orienterdansdenouvellesperspectivesleretourimpressionnantde l'histoirepolitique.Undomaineentreautres,aucarrefourdela culturedesclercsetdecelledupeuple,lesrêves,faiticil'objetd'une recherchepluspoussée. Unedimensiondel'histoirem'adepuisquelquesannéesdeplusen plusretenucelledel'imaginaire.fautd'autantplusladéfinir qu'elleestnaturellementfloue.Jetenteraidelefaireaumoyende troistypesderéférence.Lapremièreconcernelesconcepts.Trop souventl'imaginaireestconfonduaveccequedésignentdestermes voisins,àl'intérieurdedomainesquiserecoupent,maisquidoivent êtresoigneusementdistingués.D'abordlareprésentation.Cevocable trèsgénéralenglobetoutetraductionmentaled'uneréalitéextérieure perçue.Lareprésentationestliéeauprocessusd'abstraction.La représentationd'unecathédrale,c'estl'idéedecathédrale.
1.PierreBouRDIEU,LaDistinctioncritiquesocialedujugement,Paris,1979, p.459.RogerCHARTIER,«Laculturepopulaireenquestion»,H.Histoire,8, 1981,pp.85-96.PeterBROWN,LeCultedessaints,trad.franç.,Paris,1984,etLa Sociétéet lesacrédansl'Antiquitétardive,trad.franç.,Paris,1985,pp.213-214il citeA.D.MOMIGLUNO,«PopularReligiousBeliefsandtheRomanHistorians», StudiesinChurchHistory,VIII,1971,p.18.
Préface Il L'imaginairefaitpartieduchampdelareprésentation.Maisily occupelapartiedelatraductionnonreproductrice,nonsimplement transposéeenimagedel'esprit,maiscréatrice,poétiqueausens étymologique.Pourévoquerunecathédraleimaginaire,ilfautavoir recoursàlalittératureouàl'artàlaNotre-DamedeParisdeVictor Hugo,auxquarantetableauxdelaCathédraledeRouendeClaude Monet,àlaCathédraleengloutiedesPréludesdeClaudeDebussy. Maiss'iln'occupequ'unefractionduterritoiredelareprésentation, l'imaginaireledéborde.Lafantaisie,ausensfortdu mot,entraînel'imaginaireau-delàdel'intellectuellereprésentation. Ensuite,lesymbolique.Onnepeutparlerdesymboliqueque lorsqu'ilyarenvoidel'objetconsidéréàunsystèmedevaleurs sous-jacent,historiqueouidéal.LesroisdeFrancedesportails royauxdescathédralessontl'actualisationdesroisantiquesdeJuda (ouinversement).Lafemmeauxyeuxbandésdelasculpturegothique estl'emblèmedelaSynagogue.Cesstatuessontsymboliques.Elles exprimentlacorrespondancedel'AncienetduNouveauTestament, dumonderoyalduMoyenÂgeetduMondebiblique,desfiguresde l'artetdesidéesdelareligion.QuandVictorHugoditde Notre-Dame,vueparQuasimodo:«Lacathédraleneluiétaitpas seulementlasociété,maisencorel'univers,maisencoretoutela nature»,ilcréeunecathédralesymbolique,miroirdestroismondes quelegénialbossuydéchiffre,maisaussiunecathédraleimaginaire toutel'égliseprenaitquelquechosedefantastique,desurnaturel, d'horrible;desyeuxetdesbouchess'youvraientçàetlà.»),carcet exemplemontrebiencommentcescatégoriesdel'espritpeuvent s'unir,serecouvrirmêmeenpartie,sansqu'ilfaillerenonceràles distinguer,justementpourbienlespenser. Cettedistinctionesttoutaussinécessaireentrel'imaginaireet l'idéologique.L'idéologiqueestinvestiparuneconceptiondumonde quitendàimposeràlareprésentationunsensquipervertitaussibien le«réel»matérielquecetautreréel,l'imaginaire».Cen «'estque parlecoupdeforcequ'ilréaliseparrapportau«réel»contraintà entrerdansuncadreconceptuelpréconçuquel'idéologiqueaune certaineparentéavecl'imaginaire.QuandlesclercsduMoyenÂge exprimentlastructuredelasociététerrestreparl'imagedesdeux glaives,dutemporeletduspirituel,dupouvoirroyaletdupouvoir pontifical,ilsnedécriventpaslasociété,ilsluiimposentuneimage destinéeàbienséparerclercsetlaïcsetàétablirentreeuxune hiérarchie,carleglaivespirituelestsupérieurauglaivetemporel. Quandcesmêmesclercsdécoupentdanslescomportementshumains septpéchéscapitaux,cen'estpasunedescriptiondesmauvaises conduitesqu'ilsréalisentmaislaconstructiond'unoutilpropreà
III Préface combattrelesvicesaunomdel'idéologiechrétienne.Quelleque soit lapartd'inventionconceptuellequ'ilsrenferment,lessystèmes idéologiques,lesconceptsorganisateursdelasociétéforgésparles orthodoxiesrégnantes(ouparleursadversaires)nesontpasdes systèmesimaginairesàproprementparler.Maisencorelafrontière estparfoisdifficileàtracer.QuandJeandeMeun,dansleRomande laRose,évoquel'âged'oretlanaissancedupouvoirpolitiquedansla sociétéhumaine,est-cedel'imaginaireoudel'idéologique?Lesdeux ensemble,àl'évidence.Maislatâcheducritiquelittérairecommede l'historienestdefairelapartdesdeuxetd'analyserleursimbrica-tions. Cetexemplem'amèneàlaseconderéférencequ'évoqueleconcept imaginaire.Lesdocumentssurlesquelstravaillel'historienpeuvent sansdouterenfermertousunepartd'imaginaire.Mêmelaplus prosai'quedeschartespeut,danssaformecommedanssoncontenu, êtrecommentéeentermesd'imaginaire.Parchemin,encre,écriture, sceaux,etc.,exprimentplusqu'unereprésentation,uneimagination delaculture,del'administration,dupouvoir.L'imaginairedel'écrit n'estpaslemêmequeceluidelaparole,dumonument,del'image. Lesformulesduprotocoleinitial,desclausesfinales,deladatation, lalistedestémoins,pournepasparlerdutexteproprementdit, reflètentautantquedessituationsconcrètesunimaginairedu pouvoir,delasociété,dutemps,delajustice,etc. Maisilestclairquel'histoiredel'imaginaireasesdocuments privilégiésettoutnaturellementcesontlesproductionsdel'imagi-nairelesœuvreslittérairesetartistiques. Documentsdifficilespour l'historien.L'exploitationdelaplupartd'entreeuxsupposeune formation,unecompétencetechniquequel'historienn'apas.La scandaleusespécialisationdesdomainesuniversitairesenFrance maisaussidanslaplupartdespaysétrangersn'empêchepas seulementdeposerlesbasesd'uneinterdisciplinaritéproblématique, rendantparàpeuprèsinévitablesdeséchecsdontlesbonsapôtres quionttoutfaitpourlesentraverfontensuited'indécentesgorges chaudes.Elleestmêmetelle quedesbarrièresdifficilementfranchis-sablescloisonnentlesdomainesdel'histoire,empêchantlesétudes synchroniquessérieuses.LeMoyenÂgeproduitparnosétudes universitairesestunMoyenÂgesanslittérature,sansart,sansdroit, sansphilosophie,sansthéologie.Parchance,ledialogueentreles historiens«purs»etlesarchéologuesconquérantsduMoyenÂge fonctionneassezbien.Heureusementaussiquelquesmédiévistes courageuxregardentpar-dessuslesfrontièresetquelquesspécialistes ouvertsdesdomainesdontilestécartés'efforcentdel'informeroude leformer.Ilfautlastatured'unGeorgesDubypouroserécrireet
Préface IV réussirsuperbementLeTempsdescathédrales.Ilfautdes historienséclairésetpuissantspourcréerilyaquelquesprogrès depuispeudesrencontrespluridisciplinairessurunemêmeépoque, commelesmédiévistesitaliensquiontcréé,ilyaunetrentaine d'années,lessemainesdeSpolèteconsacréesauhautMoyenÂge.À quandunInstitutduMoyenÂge,uneMaisondesMédiévistesen France? Dansleurincompétenceetleurisolement,lesmédiévistes«purs» secontententengénérald'utiliserd'unemanièrepeusatisfaisanteles documentsdel'imaginaire.Ilsleurdemandentdeleurfournirdes informations«historiques»,c'est-à-direportantsurlesélémentsde l'histoiretraditionnellelesévénements,lesinstitutions,lesgrands personnagesetdepuisquelquetemps,cequiestquandmêmeun progrès,lesmentalités. Levraihistoriendel'imaginairedoittraitercesdocumentsen tenantcomptedeleurspécificité.Cesœuvresnepeuventluifournir desrenseignementssurcepourquoiellesn'ontpasétéfaites.Elles sontenelles-mêmesuneréalitéhistorique.Médiocresougéniales(et l'historiendevratenircompteduniveau,deladiffusion,dudegréde représentativité,sansprivilégiernil'œuvredesérienilechef-d'œuvre,maissanslesmésévaluernonplus),ellesn'obéissentpasaux mêmesmotivations,auxmêmesrègles,auxmêmesfinalitésqueles documentsd'archivesquel'historienal'habituded'utiliser.Les valeursesthétiques,lebeausontd'ailleurseneux-mêmesd'éminents objetsd'histoire.Desprogrèsontétéfaitsdansl'utilisationdestextes hagiographiquesarrachésaupurpositivismebollandistequinous devonstant)pourêtretraitéscommegenrespécifique,produitdes croyancesetdespratiquespopulairesenmêmetempsquedel'attitude del'Églisefaceàcepersonnagefondamentaletchangeantdu christianisme,lesaint,dontlaconnaissancevientd'êtrerenouvelée parPeterBrownetàcettevaleuressentielledelasociétéchrétienne, lasainteté.Maisbeaucoupresteàfaireavantquel'historienmaîtrise l'usagehistoriquedelalittératureetdel'art.Jen'offreicique destâtonnementsdansl'exploitationdequelquesœuvreshisto-riques. Latroisièmeréférencepourl'historiendel'imaginairedécoulede lasimpleconstatationquedansimaginaireilyaimage.Raisonde pluspourdistinguercedomainedeceluidesreprésentationsetdes idéologiessouventpurementintellectuelles.Maislesvraiesimages sontconcrètesetfontdepuislongtempsdéjàl'objetd'unescience individualiséel'iconographie.Àl'époquehéroïquedel'iconographie
1.Voirlesdeuxouvragescitésàlanoteprécédente.