L’ingénue aux désirs secrets

-

Livres
186 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Dans ce troisième tome de la série Les Ingénues de Maya Rodale, la jeune fille de Londres la moins susceptible de se retrouver dans une situation compromettante est soumise à la tentation par un inconnu dangereusement séduisant…

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 22 février 2017
Nombre de visites sur la page 68
EAN13 9782897672409
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0075 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème

Copyright © 2014 Maya Rodale
Titre original anglais : What a Wallflower Wants
Copyright © 2016 Éditions AdA Inc. pour la traduction française
Cette publication est publiée en accord avec HarperCollins Publishers, New York, NY.
Tous droits réservés. Aucune partie de ce livre ne peut être reproduite sous quelque forme que ce soit sans la permission écrite de l’éditeur, sauf dans le
cas d’une critique littéraire.
Éditeur : François Doucet
Traduction : Janine Renaud
Révision linguistique : Féminin pluriel
Correction d’épreuves : Nancy Coulombe
Conception de la couverture : Matthieu Fortin
Photo de la couverture : © Jon Paul Studios
Mise en pages : Sébastien Michaud
ISBN papier 978-2-89767-238-6
ISBN PDF numérique 978-2-89767-239-3
ISBN ePub 978-2-89767-240-9
Première impression : 2016
Dépôt légal : 2016
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Bibliothèque Nationale du Canada
Éditions AdA Inc.
1385, boul. Lionel-Boulet
Varennes, Québec, Canada, J3X 1P7
Téléphone : 450-929-0296
Télécopieur : 450-929-0220
www.ada-inc.com
info@ada-inc.com
Diffusion
Canada : Éditions AdA Inc.
France : D.G. Diffusion
Z.I. des Bogues
31750 Escalquens — France
Téléphone : 05.61.00.09.99
Suisse : Transat — 23.42.77.40
Belgique : D.G. Diffusion — 05.61.00.09.99
Imprimé au Canada
Participation de la SODEC.
Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada (FLC) pour nos activités d’édition.
Gouvernement du Québec — Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres — Gestion SODEC.
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Rodale, Maya
[What a Wallflower Wants. Français]
L’ingénue aux désirs secrets
(Mauvais garçons et belles ingénues ; 3)
Traduction de : What a Wallflower Wants.
ISBN 978-2-89767-238-6
I. Renaud, Janine, 1953- . II. Titre. III. Titre : What a Wallflower Wants. Français. IV. Collection : Rodale, Maya. Mauvais garçons et belles ingénues ; 3.
PS3618.O328W4314 2016 813’.6 C2016-940715-2
Conversion au format ePub par:
www.laburbain.com« Une danse, une seule… »
« C’est tout. Je ne me ferai pas d’idées, promis. »
Elle leva les yeux vers lui. Dommage qu’elle ne puisse s’expliquer pourquoi elle était si
hésitante. Elle gaspillait sa vie à laisser ainsi la peur la retenir. Devant elle se trouvait un homme
séduisant qui s’était toujours montré gentil avec elle et qui ne lui demandait qu’une danse. À vrai
dire, au plus profond d’elle-même, elle mourait d’envie de danser avec lui.
— Bien, dit-elle doucement.
La dernière fois où, comme maintenant, elle avait posé sa main dans celle d’un homme avait
marqué le début de la fin.
Prue se força à respirer normalement. Inspirer. Expirer. Inspirer. Elle ordonna à son cœur de
battre régulièrement et tenta de maîtriser ses émotions et ses craintes.
Le regard de Castleton se posa sur son visage. Elle leva les yeux vers lui. Cette fois, elle le
regarda vraiment, s’attardant sur sa bouche, qui était ferme, sensuelle et lui souriait de manière
encourageante. Ses yeux bleus semblaient plus sombres à la lueur des bougies.
— Vous amusez-vous ? lui demanda Castleton d’un ton affectueux.
Elle plongea son regard dans le sien. Ah, ces yeux-là ! Sages. Sombres.Pour toutes les Prudence et les Roark de ce monde.
Et pour Tony.R e m e r c i e m e n t s
e dois une fière chandelle à Sara Jane Stone, Aimee H et Tony Haile, qui ont lu lesJ premières versions de ce roman et m’ont nourrie de leurs commentaires pertinents. Mille
mercis à mes amis Facebook qui m’ont aidée à trouver le titre de ce livre ; à mes amis, ma
famille et les femmes écrivaines pour leur soutien ; et à mon éditrice, Tessa. Je me sens tout
particulièrement redevable aux courageuses victimes d’agression sexuelle qui m’ont raconté leur
histoire et leur guérison, et ainsi aidée à rédiger ce que Prudence avait vécu.Introduction
Chers lecteurs,
Il arrive parfois qu’une histoire s’empare d’un auteur et ne le lâche pas. L’ingénue aux désirs
secrets s’éloigne de mes habituelles histoires d’amour légères. Ce roman-ci relate une
agression sexuelle, il est plus sombre et profondément émouvant. Mais il connaît un
dénouement heureux.
Bien qu’il se déroule dans le passé, il est inspiré de ces récits beaucoup trop fréquents de
violence sexuelle envers les femmes que nous rapporte la presse d’aujourd’hui. Ces histoires,
qui nous bouleversent et nous mettent en rage, m’ont incitée à prendre le crayon et le papier
(ou à employer mes doigts et mon clavier) et à raconter celle d’une jeune fille, Prudence, qui
après avoir subi le pire des outrages parvient à trouver l’amour et l’acceptation ; et celle d’un
héros, Roark, anticonventionnel mais qui sait se montrer héroïque quand ça compte ; et d’un
scélérat qui récolte ce qu’il a semé.
Mais L’ingénue aux désirs secrets est d’abord et avant tout une histoire d’amour, ce qui
signifie que c’est celle d’un héros et d’une héroïne qui tombent amoureux, se sauvent l’un
l’autre, et vivent heureux à jamais.
Amicalement,
MayaP r o l o g u e
Londres, 1820 Au bal de Lord et Lady Blackburn

on Dieu, êtes-vous là ? C’est moi, Prudence.M Sa voix faiblit. Ses genoux se dérobèrent sous elle, son dos glissa contre le mur, et elle
s’affaissa par terre.
Dieu ne lui répondit pas, ce qui était tout aussi bien. Prudence n’avait pas de mots pour
décrire la c h o s e qui venait de lui arriver. Elle était en train de valser et une seconde plus tard…
Un sanglot lui monta à la gorge. Elle ramena les genoux contre sa poitrine et les entoura de
ses bras. Elle commença à se balancer lentement sur le sol, d’avant en arrière, d’avant en
arrière, en s’étreignant elle-même. Ses souvenirs étaient flous, entrecoupés de quelques flashs
déchirants, trop vifs. Elle sentait encore l’odeur de l’homme sur son corps — un mélange
écœurant de tabac froid et de vin.
Elle était vaguement consciente du son de l’orchestre et de la rumeur assourdie des
centaines d’invités qui riaient et bavardaient. Ils ne se doutaient pas le moins du monde que, au
bout du couloir, une jeune fille venait d’être dépouillée de tout. Une jeune fille d’à peine dix-huit
ans, qui était encore innocente, une débutante à sa première saison dans le monde, avec toute
la vie et ses promesses devant elle.
É t a i t .
Tout était différent, à présent.
Il y avait à peine une heure, elle croyait en l’amour, en la passion, aux contes de fées. Elle
croyait en la miséricorde divine et s’imaginait que les chevaliers volaient au secours des
demoiselles en détresse. Mais c’était a v a n t. Personne n’avait répondu à son appel. Personne
n’avait volé à son secours.
Désormais, Prudence ne compterait que sur elle-même.Chapitre 1
Quelque part dans le Wiltshire, 1824 Neuf jours avant le bal de Lady Penelope
Imaginons qu’une jeune fille se déplace vers l’ouest sur la route de Londres et qu’un jeune
et charmant voyou se déplace vers l’est sur la route de Londres, où se rencontreront-ils ?
ès sa première saison, miss Prudence la Prude Payton avait compris qu’elle ne se
D marierait jamais. À sa troisième saison, elle s’était réconciliée avec l’idée désolante que
l’amour et le mariage ne figuraient pas dans sa carte du ciel. Ce qui était très bien. TRÈS BIEN.
Sincèrement, la perspective de vivre une longue et ennuyeuse existence de célibataire ne la
dérangeait pas le moindrement. Pardi, songez à toutes les broderies et les activités de
bienfaisance qu’elle aurait l’occasion d’accomplir.
Du moins, c’est ce qu’elle croyait.
C’était avant que l’invitation arrive. Une missive finement tournée, à l’écriture élégante,
l’invitant au bal du centième anniversaire de l’école où elle avait reçu son éducation, soit
l’Académie pour Jeunes Filles de bonne famille de Lady Penelope.
Avec cette invitation, la cruelle et humiliante vérité lui avait sauté aux yeux : aucune diplômée
de l’Académie n’avait mis plus de quatre saisons à se décrocher un mari.
Sauf Prudence.
Jusqu’à tout récemment encore, elle n’était pas la seule à devoir supporter son échec sur le
plan matrimonial — ses amies, Emma et Olivia, faisaient tapisserie avec elle et n’attiraient pour
ainsi dire aucun jeune prétendant. Prudence avait fini par imaginer leur avenir conjoint à vivre
toutes trois dans un charmant cottage au bord de la mer. Elle savait bien que cette invitation, ce
bal, ce moment allaient arriver, mais Prudence avait toujours cru qu’elle l’affronterait avec ses
amies chéries à ses côtés. Mais Emma était tombée sur un duc, et Olivia avait trouvé l’amour
avec un homme des plus invraisemblables. Prudence se réjouissait pour ses amies
— sincèrement. Personne ne méritait plus de connaître l’amour et le bonheur qu’Emma et
Olivia.
À présent, Prudence était seule.
Seule à faire tapisserie.
Étant donné que le mariage n’était pas une option pour elle, elle se retrouvait de ce fait dans
une position quelque peu délicate. Par délicate, elle entendait angoissante et affolante, à vous
nouer l’estomac et à vous plonger dans un état de terreur constant.
Elle pouvait soit se résigner à être le seul échec du siècle, soit affronter ses peurs et tenter
une dernière fois de mettre le grappin sur un mari. Mue par une lueur d’espoir qui l’étonna
ellemême et un courage qu’elle ignorait posséder, Prudence se lança dans une ultime tentative
pour se marier.
D’où Cecil.
Prudence regarda l’homme qui sommeillait devant elle dans le wagon-poste. Persuadée qu’il
n’y avait pas d’homme pour elle à Londres, Prudence s’était rendue à Bath avec sa tante et
tutrice, Lady Dare. C’était là, dans l’un des grands salons, qu’elle avait noué une relation
improbable avec Cecil, Lord Nanson, qui avait tendance à se refugier dans le coin des laissées
pour compte durant les bals. Ils en étaient venus à la conclusion qu’un mariage de convenance
éclair, secret, ferait leur affaire à tous deux.Voilà donc pourquoi ils se rendaient à la propriété de Cecil où ils s’épouseraient grâce à une
dispense spéciale.
Ç’aurait pu être romantique, sauf qu’il n’était pas amoureux d’elle, et qu’elle n’était pas
amoureuse de lui. Cecil ne désirait que deux choses : que sa mère cesse de le harceler pour
qu’il se marie, et Lord Fairbanks. Après leur mariage de pure forme, Prudence et Cecil
prévoyaient rentrer très vite à Londres où elle pourrait prouver à tous qu’elle n’était pas l’échec
de l’histoire longue d’un siècle de l’Académie pour Jeunes Filles de bonne famille de Lady
Penelope, et ensuite…
Et ensuite, elle n’en avait aucune idée.
Elle savait seulement qu’elle devait assister au bal et qu’elle n’en aurait pas la force sans
avoir la bague au doigt. Sinon, l’Animal gagnerait.
Au fil des ans, Prudence était devenue experte dans l’art de prétendre que cette chose
affreuse ne s’était pas produite. Elle n’en avait parlé à personne, et avait fait semblant avec
Emma, Olivia et Lady Dare d’être la même. Parfois, il lui arrivait presque de le croire.
Mais alors, l’Animal se manifestait — dans un sursaut de sa mémoire, ou par sa présence à
la même réception — lui rappelant qu’elle n’avait aucun avenir. Pas un homme ne voudrait d’elle
ni ne l’aimerait. Ce qui n’avait plus aucune importance, étant donné qu’elle ne désirait pas avoir
de rapports intimes avec un homme. De temps à autre, toutefois, elle éprouvait un ardent désir
de lui donner tort.
Donc, un mari pour le bal de Lady Penelope.
Cecil, avec ses pâles joues rondes et ses jolies boucles blondes, ne lui ferait jamais de mal.
De cela, elle était certaine. Dans son sommeil, il respirait doucement par ses lèvres
entrouvertes. Prudence tenta de ne pas en être suprêmement agacée. Elle évita délibérément
de songer à la perspective de passer tout le reste de ses nuits à côté d’un homme qui respirait
par la bouche. Nécessité fait loi.
De toute manière, se connaissant elle-même et connaissant Cecil, ils feraient sans doute
chambre à part. À son avis, Cecil n’avait pas plus envie de coucher avec elle qu’elle avec lui. La
façon dont son regard s’était attardé sur Lord Fairbanks alors qu’ils bavardaient tous ensemble
à Bath ne lui avait pas échappé. Il ne lui ferait pas de mal. Ni ne la toucherait. Ce qui lui
convenait parfaitement.
Cependant, la perspective de ce mariage de convenance ne lui avait pas apporté le
soulagement escompté. Ce n’était pas ce dont elle avait rêvé. Elle avait rêvé d’amour : de cette
sorte d’amour passionné qui vous consume, dont vous ne pouvez vous passer, que vous avez
envie de clamer sur les toits, sans lequel vous mourriez.
Du moins ne serait-elle plus vieille fille. Du moins ne serait-elle pas l’unique échec du siècle
d’existence de l’Académie.
Elle était capable de le faire.
C’était la meilleure solution. C’était la seule solution.
Il n’y avait aucune raison pour que son estomac se noue. Il n’y avait aucune raison pour que
son cœur se serre un peu plus à chaque battement. Et il était inutile de s’apitoyer sur ce qu’elle
avait perdu.
Dans le wagon-poste, tous les autres voyageurs dormaient. Les autres, c’étaient un homme
corpulent d’âge moyen et sa non moins corpulente épouse, un jeune homme maigre avec des
lunettes et un pasteur. Aucun d’entre eux ne respirait par la bouche.
Prue se tourna vers la vitre et regarda le paysage champêtre se dérouler sous ses yeux dans
le clair de lune. Les champs cédèrent la place à une forêt déprimante. À la place d’arbrescentenaires d’un vert luxuriant et des prés touffus, la nature était sèche, raidie, craquelée et
brunie par la sécheresse.
Ils auraient dû arriver à Chippenham il y avait plusieurs heures déjà, mais le voyage avait
souffert de nombreux délais. Premièrement, la voiture de Cecil avait subi des dommages
irréparables. Mais comme Prudence tenait à rentrer à Londres à temps pour le bal de Lady
Penelope, ils n’avaient eu d’autre choix que de voyager par la poste.
La femme de chambre de Prudence et le valet de Cecil, chargés d’aller préparer la maison,
avaient pris la première poste. Prudence et Cecil étaient demeurés derrière pour déjeuner
tandis que Cecil écrivait à sa mère, à Londres, pour lui annoncer son mariage imminent. Une
heure plus tard, ils avaient repris la route, cette fois dans la voiture de poste, serrés contre des
inconnus.
Malheureusement, la malchance avait poursuivi Prudence. Quelqu’un avait omis d’attacher
correctement les bagages, et dans les environs du village de Corsham, ils avaient tous
dégringolé dans un immense vacarme. Les valises, les malles et une partie de leur contenu
— des effets masculins indécents, un bonnet écrabouillé, des gants de cuir — s’étaient
retrouvées dispersées sur le chemin poussiéreux.
Ils avaient été retardés.
Et il se faisait tard.
On n’avait pas remis sur le toit de la voiture la petite valise de Prudence qui se trouvait à
présent à ses pieds. Prudence rêvait d’allonger les jambes. Elle désirait ardemment s’étendre
entre des draps frais, dans une chambre obscure. Et peut-être laver ses membres et son
visage poussiéreux à l’aide d’un gant de toilette humide et froid. Elle avait envie d’être seule,
derrière une porte verrouillée.
La voiture s’arrêta brusquement. Quelques passagers s’agitèrent et clignèrent leurs yeux
ensommeillés. À côté d’elle, Cecil se réveilla. La nuit était noire et calme. Parce qu’ils gardaient
le silence, ils entendirent la voix forte et claire du voleur de grand chemin.
— La bourse ou la vie !
Les occupants de la voiture se réveillèrent tout à fait en entendant quelqu’un approcher et les
chevaux énervés piaffer et hennir.
Ils se mirent alors à argumenter — le cocher et le voleur —, et dans la nuit, leurs voix rudes
et furieuses n’étaient pas sans rappeler le grondement du tonnerre précédant un orage. Le
cœur de Prudence se mit à battre très fort. Elle mourait d’envie de prendre la main de Cecil. Au
lieu de quoi, elle prit sa valise et la serra contre sa poitrine.
L’épouse corpulente fondit en larmes. Le pasteur se perdit en marmonnements. Des prières,
sans doute.
— Cecil, faites quelque chose, murmura Prudence d’une voix pressante.
Il était un homme, son protecteur dans ce vaste et méchant monde, et le danger les guettait.
Elle avait besoin de lui. Chacun savait que rencontrer un voleur de grand chemin n’augure rien
de bon. Il est rare qu’on en ressorte avec ses possessions et sa vertu. Prudence n’avait
décidément pas de veine.
— Vous devriez descendre de voiture, répondit Cecil.
Il fallut un moment à Prudence pour se remettre du choc et retrouver l’usage de la parole.
— Avez-vous perdu la raison ? siffla-t-elle.
Un homme qui a toute sa tête n’envoie pas une femme se battre à sa place. Il n’offre pas sa
fiancée en sacrifice. Elle savait qu’il n’y avait pas d’amour entre eux. Mais tout de même !
— C’est hors de question, dit-elle, le menton tremblant.— C’est vous qu’il veut, dit Cecil, donnant ainsi le coup de grâce à son image de chevalier.
Le cocher et le voleur s’engueulaient copieusement, de leurs voix grondantes comme le
tonnerre, ponctuées par le claquement sec d’un éclair.
Suivi d’un bruit sourd. Puis du silence.
Ce n’était pas un éclair. C’était un coup de feu.
— Je suis mère, sanglota la femme qui respirait avec effort et pressait un mouchoir sur ses
lèvres.
Elle n’eut pas besoin d’en dire davantage pour que tous comprennent : la vie de la jeune
célibataire valait moins que la sienne. Le voleur préfèrerait une jeunesse pour assouvir les
plaisirs abominables qu’il avait à l’esprit.
— Il veut nos objets de valeur, pas moi, murmura vivement Prudence dans l’espoir de les
ramener à la raison. Donnons-les-lui, et il ne nous fera peut-être aucun mal.
— Mais si ce n’est pas seulement cela qu’il veut ? répliqua Cecil, livide de terreur. De toute
façon, je ne peux me départir de mes objets de valeur.
Prue sourcilla. Son père avait un revenu de cinq mille livres par an. Si quelqu’un dans cette
voiture pouvait se départir de ses objets de valeur, c’était bien Cecil.
Prudence jeta un coup d’œil au pasteur. Il croisa son regard et s’empressa de baisser la tête
et de reprendre ses prières. Elle songea à lui dire de ne pas gaspiller sa salive. Elle songea à lui
dire de demander grâce pour elle.
Tous se tendirent en entendant de lourdes bottes écraser les gravillons du chemin de terre.
Menaçant était ce bruit de pas.
Le cœur battant, Prue considéra ses compagnons de voyage. Tous la suppliaient du regard
de se sacrifier pour eux.
— Vous pourriez le distraire, chuchota vivement Cecil. Pendant que nous irions chercher des
renforts.
— Cecil, de grâce… implora Prue tout en sachant que c’était vain.
Les raisons mêmes pour lesquelles elle l’avait estimé sans danger lui revinrent clairement en
mémoire : il ne souciait pas d’elle, il ne la toucherait pas, il ne voulait que le paravent qu’elle lui
offrait.
— Allez-y, Prudence. S’il vous plaît, plaida Cecil.
Il se pencha devant elle pour soulever le loquet. La portière s’ouvrit, Cecil poussa Prue
dehors, puis referma la portière.
Parce qu’elle n’avait pas cru qu’il serait assez cruel pour la pousser à bout de bras, elle n’y
était pas préparée. Elle dégringola sur le sol, atterrit sur les fesses.
Aussitôt, un cri à vous glacer le sang jaillit de la voiture.
Comme sa vision se faisait à l’obscurité, elle retint son souffle et jeta un coup d’œil sous la
voiture. Elle vit la lune se mirer sur les bottes de cuir noir lustrées du voleur de grand chemin de
l’autre côté de la voiture.Chapitre 2
rudence serra sa valise sur sa poitrine et fit doucement un pas en arrière, puis unP deuxième. Puis un autre et encore un autre. Personne ne s’en rendit compte, car Prudence
était devenue experte dans l’art de passer inaperçue.
Elle entendit le pasteur prier à voix haute. Prudence savait que ça ne servirait à rien — elle
savait d’expérience que Dieu n’exauçait pas les prières. La femme corpulente pleurnichait. Prue
aurait voulu lui dire qu’il était vain de pleurer. Cecil faisait d’une voix forte mille promesses au
voleur. Elle aurait voulu dire au voleur que Cecil ne tenait pas parole.
Elle venait de se faire plaquer.
Alors qu’ils étaient attaqués par un voleur de grand chemin.
Cecil aurait dû la protéger ; au lieu de quoi, il l’avait abandonnée. Le pasteur n’avait
aucunement eu pitié d’elle. C’était la preuve, encore une fois, d’un fait regrettable mais avéré :
les hommes ne vous sauvent jamais la mise.
Personne n’était jamais venu sauver Prudence quand elle en avait besoin.
Une fille ne peut compter que sur elle-même.
Elle serait bien avisée de ne jamais l’oublier.
Par conséquent, sachant qu’il était vain d’attendre sur le bas côté qu’un chevalier arrive sur
son cheval blanc, Prudence commença à marcher très vite et très silencieusement dans la
sombre forêt dans le but de s’échapper. Des aiguilles de pin formaient un tapis sous la mince
semelle de ses bottes de cuir. Sur sa peau la nuit était fraîche, ce qui était un soulagement
bienvenu après la chaleur incessante des jours précédents. Elle agrippait sa valise à deux
mains.
Elle courut aussi vite et aussi loin qu’elle le put, jusqu’à ce que ses poumons menacent
d’exploser. Elle ralentit alors l’allure et continua d’avancer en marchant et en se parlant
doucement à elle-même.
— Il ne te poursuivra pas, se raisonna-t-elle tout en s’enfonçant dans la forêt, péniblement
consciente des ombres et des bruits nocturnes étranges. Un voleur de grand chemin a mieux à
faire que de pourchasser de pauvres jeunes filles dans une forêt obscure et franchement
terrifiante au cœur de la nuit.
De temps à autre, elle s’arrêtait et tendait l’oreille au cas où le voleur la suivrait ou Cecil,
ayant retrouvé ses esprits, viendrait quémander son pardon.
— Je suppose que le mariage est hors de question, à présent, soupira Prue au bout de
quelques heures de marche pendant lesquelles elle n’avait pas rencontré âme qui vive, humaine
ou animale. Si jamais on apprenait que j’ai tenté de m’enfuir avec Cecil pour l’épouser et que j’ai
fui un bandit de grand chemin en ma seule compagnie, j’y perdrais ma réputation. Comme si ce
n’était pas déjà fait !
Elle eut un rire silencieux, sarcastique.
— Je dois tout bonnement trouver une autre issue, poursuivit-elle. Aller vivre chez Emma. Ou
Olivia. Ça ne me torturera pas du tout d’être témoin de leur bonheur conjugal avec leurs maris
ignoblement amoureux.
Personne n’entendit l’amertume de sa voix.
Parce qu’elle était seule. Au fin fond du Wiltshire. Au cœur de la nuit.
— Je devrais peut-être bien me retirer dans un cottage près de la mer. Ou bien passer le
reste de mes jours avec Lady Dare.La flamboyante Lady Dare s’était chargée d’élever Prudence alors que celle-ci était encore au
berceau, malheureuse petite orpheline à la suite de la mort de sa mère et de son père au cours
d’une épidémie de tuberculose. Prudence, trop jeune au moment de leur mort, n’en conservait
aucun souvenir, et sa tante et sa gouvernante constituaient sa famille. Lady Dare se trouvait
actuellement à Bath avec son amie, Lady Palmerston, persuadées que Prudence était en route
pour Londres.
Ce qui était vrai. En tout cas, pas faux. D’une certaine manière.
La forêt s’interrompit enfin, débouchant sur une route. Elle la suivit, dans l’espoir d’atteindre
un hameau où elle pourrait louer une chambre, prendre un bain, et réfléchir à ce qu’elle ferait du
reste de sa vie.
— Message reçu. Pas de mariage pour Prudence, marmonna-t-elle.
Le mariage était ce pour quoi une jeune fille était éduquée, par conséquent Prue pataugeait
un peu dans le flou quant à savoir quoi faire de sa vie.
La solution la plus sensée consistait à rentrer à Londres et à prétendre que rien de tout ceci
n’était arrivé. Elle excellait à ce jeu. Pour tout un chacun, elle était miss Payton, une laissée
pour compte timide et réservée. Personne — ni même Emma et Olivia — ne connaissait
l’hideuse vérité à son sujet.
Considérant que son ultime tentative pour se marier avait spectaculairement échoué, elle
n’avait plus aucun motif d’assister au bal de Lady Penelope ; Prudence ne se sentait pas le
courage d’y aller seule, et comme il était inconcevable qu’elle se trouve un mari maintenant,
cela signifiait qu’il ne servait à rien de se presser pour rentrer à Londres.
Le soleil commençait à se lever. Elle continua de marcher.
Le soleil s’éleva dans le ciel, la bombardant de ses chauds rayons. Elle marcha péniblement sur
la route de terre pendant des heures et des kilomètres. Des champs bordaient la route, et Prue
en vint à regretter la fraîcheur de la forêt, en dépit de ses recoins sombres et terrifiants.
Ses cheveux auburn, qui s’étaient depuis un bon moment déjà échappés de leur chignon, lui
collaient sur la nuque. Des gouttelettes de sueur ruisselaient entre ses seins. L’étoffe de sa robe
était plaquée sur son corps, ce qui était doublement inconfortable dans une telle chaleur. Les
baleines de son corset lui cisaillaient la peau.
Prue fit passer sa valise d’une main à l’autre. Les deux lui faisaient mal. Elle songea à la
laisser sur le bas-côté, mais elle espérait encore trouver asile en quelque part et elle aurait alors
besoin de la robe propre, de la brosse à cheveux et de l’argent qu’elle renfermait. Elle s’entêta
donc à la traîner jusqu’à ce que la peau de ses mains soit à vif sous ses gants.
Son teint clair était sans doute d’un rouge éclatant à présent. Ses taches de rousseur étaient
sans doute plus foncées. Alors qu’elle étudiait encore à l’Académie de Lady Penelope, elle
s’était fait beaucoup de souci à cause de ses taches de rousseur, ou parce qu’elle avait oublié
les pas du quadrille en dansant avec un jeune homme séduisant, ou pour toutes sortes d’autres
motifs ridicules qui ne constituaient pas de véritables problèmes.
Elle poursuivit sa route, pendant encore un kilomètre, ou deux, ou douze. On aurait dit
douze. Les gros nuages blancs s’étaient assombris considérablement. Un coup de tonnerre
interrompit le chant d’un oiseau. Un orage. Bravo. La pluie la rafraîchirait peut-être, mais l’idée
d’avancer dans la mare boueuse que deviendrait la route ne l’enchantait guère.
C’est alors que, ô bonheur, le son le plus doux du monde atteignit ses oreilles : le son d’une
voiture qui approchait. Le bruit des sabots et des roues ne laissait aucune place au doute.