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La Chanson de Suzanne

De
294 pages

Suite à la Deuxième Guerre mondiale, souvent furent évoquées les situations des prisonniers français en Allemagne, rarement celles des prisonniers allemands en France.
Dès 1945, des Allemands furent prisonniers de guerre en France. Quelques thèses ont rapporté de dures conditions de vie de ces prisonniers regroupés dans des camps ; ils réparaient les ponts, les bâtiments, les routes... certains étaient envoyés à la campagne qui manquait de main-d’œuvre.
Dans cet ouvrage, l'auteure, Monique Piton, raconte comment un jeune prisonnier allemand s'intègre dans une modeste famille de paysans. La petite Mathilde n'ayant connu que la guerre est réticente à la venue de cet ancien ennemi.


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Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-19388-7

 

© Edilivre, 2016

Du même auteur :

Monique Piton est également l’auteure de ces ouvrages :

– paru en 2010 – Mémoires Libres – Editions Syllepse

– paru en 2015 – C’est Possible ! – Editions l’Echappée

Pendant les grandes vacances en 1945

La grand-mère, comme chaque jour, a insisté pour que les gamines fassent le ménage après le repas de midi. Elle gémit sur la désobéissance, le manque d’ordre et l’insouciance de ses petites-filles.

Elle répète que les enfants d’autrefois travaillaient davantage.

Mathilde, qui a onze ans, se sent mal à l’aise lorsque surviennent ces jérémiades presque quotidiennes, mais elle déteste laver la vaisselle.

Elle quitte la cuisine, poursuivie par les imprécations de l’aïeule qu’elle ne craint guère et dont elle connaît la bonté.

C’est le début des vacances scolaires, c’est juillet 1945.

Des odeurs de fleurs et de fruits mûrs s’exhalent des jardins proches.

Tout le village sent les foins. L’air bourdonne d’insectes. Il fait chaud ; les paysans disent qu’il fait lourd.

La fillette erre çà et là autour de la ferme. Elle aime être seule par moments, délaissant ses sœurs et son frère, tous plus jeunes qu’elle.

Elle grimpe lestement sur le pommier en bordure de la pâture des veaux. Cachée dans l’épaisseur du feuillage, une grosse branche horizontale lui sert de siège. Une autre branche, un peu en retrait, semble être disposée là exprès pour former le dossier. Mathilde, confortablement installée, les jambes pendantes ou ramassées sous elle, peut rester ainsi durant des heures.

Du haut de ce perchoir elle voit tout le monde, et elle est suffisamment dissimulée pour n’être vue de personne.

C’est son lieu de prédilection, un coin bien à elle que ni son frère ni sa sœur Ginette n’osent investir. Mathilde y emporte parfois des livres ou des objets qu’elle suspend à sa portée par une ficelle.

En cette fin d’après-midi, en raison du temps orageux, les cultivateurs rentrent un maximum de foin sec.

En face de la maison la route monte un peu pour entrer dans le village de Montmahoux et c’est donc toujours dans le sens de la montée que les voitures sont chargées.

Les hommes conduisent les attelages. Les femmes marchent derrière, d’un pas las et régulier, la tête abritée d’un chapeau de paille jauni par le soleil de plusieurs étés.

Même en fermant les yeux, Mathilde sait reconnaître si la charrette est vide ou chargée. Les voitures vides font davantage de bruit sur les cailloux, le pas des bêtes est plus vif aussi.

C’est Georges, le père de Mathilde, qui a fixé aux roues de bois ces cercles qui brillent comme des lames. C’est lui qui a ferré ces chevaux et ces bœufs qui passent sur la route.

Il remet en état les machines agricoles, forge avec dextérité les pièces manquantes ou cassées, impossibles à trouver sur le marché.

Mathilde éprouve beaucoup d’admiration pour son père. Elle le sait consciencieux, de bonne réputation dans le village et aux alentours.

C’est un homme chaleureux et expansif. Certes il hurle fort quand il est en colère et c’est vrai qu’il s’irrite facilement, mais jamais il ne frapperait un enfant.

Mathilde évite de le fâcher et généralement est assez proche de lui. Ils ont quelques affinités, Georges a l’esprit vif et il apprécie la sagacité de sa fille aînée. Ils ont en commun une passion pour les chevaux. Georges connaît les caractéristiques de chaque race ; il consulte parfois son livre qui traite d’hippologie, mais ses observations personnelles lui en ont appris davantage sur les particularités, les qualités ou les fragilités éventuelles des différentes extractions.

Avant la guerre, il était propriétaire de deux chevaux, les plus beaux du pays.

Mathilde se souvient de Gustave, un alezan sur lequel son père l’asseyait et dont elle agrippait l’abondante crinière blonde. Mais Gustave a été choisi pour l’armée française en 1939 et c’est Georges, lui-même, qui, le cœur gros, l’a remis aux autorités, près de Besançon lors d’un grand rassemblement à Beure.

L’autre, le placide Riquet, à la robe baie, à la longue queue noire, a été pris par les Allemands.

– Ils étaient trop beaux… disait Georges, à l’évocation de ces souvenirs, mêlant dans ses propos de la fierté et une grande tristesse.

Ces chevaux étaient de purs comtois, c’est-à-dire de petits chevaux de trait. Georges les préfère à ceux qui, maintenant, commencent à se répandre dans la région : il s’agit d’une lignée de comtois « ardennisés ». Cette progéniture donne des bêtes plus grandes, plus fortes, mais plus pataudes.

Lors de son service militaire dans la cavalerie, Georges montait une jument fine, grise et pommelée, qu’il n’oublie pas. Il narre ses exploits et Mathilde ne se lasse pas de l’écouter. Un animal aussi fringant ne saurait travailler à la culture en montagne, aussi Georges n’en convoite-t-il pas de semblable.

Il se contente d’avoir un faible pour les chevaux de ses clients, maintenant qu’il n’en a plus à lui…

En les ferrant, il leur parle. Les chevaux le connaissent. Il a l’art de calmer les plus agités. Des fermiers éprouvent une pointe de jalousie en voyant avec quelle facilité leur maréchal trouve le contact avec leur bête, mais reconnaissent qu’il en a sauvé plus d’une.

Georges sait extirper le mal des sabots blessés. Des chevaux atteints d’infections graves lui sont amenés, de loin parfois, ou bien c’est lui qui se rend sur place lorsqu’il a pu se procurer de l’essence pour sa moto, et il les remet en état de bien marcher, leur épargnant souvent l’abattoir.

Mathilde se fait expliquer en quoi consiste tel soin ou telle méthode.

Par exemple, elle croyait jusqu’à ces jours derniers que la graisse noire dont son père enduisait les sabots des chevaux après les avoir ferrés, était appliquée seulement pour embellir. Elle sait maintenant que cette graisse à pieds est nécessaire pour nourrir la corne.

Elle observe souvent son père lorsqu’il forge. Le feu de l’âtre où rougit le métal à façonner éclaire ses traits. Une grosse ride traverse son front. Se procurer du charbon, des fers, des clous est difficile. Les tickets de rationnement qui lui sont octroyés sont insuffisants. Les arrivages dans les magasins, encore limités, gênent au fonctionnement normal des ateliers et des industries. Tout métal a été requis pour la fabrication de l’armement. Georges a souvent été dans l’obligation de forger des clous en utilisant de vieux morceaux de métal !

Sur sa branche, la fillette regarde les paysans vaquer à leurs travaux.

Le soleil est implacable, l’air chargé d’électricité.

Les bruits rares sont assourdis, comme si bêtes et gens économisaient leurs mouvements.

Pas un souffle ne fait bouger les feuilles, mais dans son arbre

Mathilde jouit d’une relative fraîcheur.

En quelques gestes précis, elle cueille une pomme encore verte.

Dans ce domaine bien à elle, elle connaît chaque branche, sa forme et sa grosseur exacte. Elle n’a pas besoin de regarder pour trouver chaque prise, l’aspérité où elle posera son pied, où s’accrochera sa main.

En croquant le fruit juteux et acide, elle suit l’avancement du travail de son père qui répare, en dessous d’elle, une râteleuse. C’est pour lui une journée de fenaison perdue, mais il est indispensable de satisfaire les clients, de réparer leurs outils quand il y a urgence.

Tout à coup, Mathilde voit sa mère traverser la cour de la ferme avec une paire de draps blancs dans les bras. C’est insolite.

Intriguée et curieuse, la petite fille dégringole du pommier et emboîte le pas à sa mère qui monte aux « chambres dessus ».

C’est une autre partie du bâtiment composée de deux vieilles chambres au-dessus de la forge. On pourrait croire qu’il s’agit d’une construction neuve car la façade a été ravalée juste avant la guerre, mais à l’intérieur c’est assez délabré, les travaux de réfection ayant été interrompus. La première pièce, grise, est encombrée d’un banc de menuisier, d’un bahut débordant de vieilleries, chaussures du début du siècle, livres jaunis. Cela sent la fumée de forge qui s’infiltre par les interstices. La seconde salle est en meilleur état, mais le plancher est grossier. L’ameublement se compose d’une table ronde dévernie, d’une chaise dépaillée, d’un grand lit en bois et d’une armoire, belle jadis, mais à présent salie de traces de mouches et patinée par les ans et le manque d’entretien.

Personne ne couche plus dans cette chambre. Les derniers occupants étaient des gars de la Résistance.

Jeanne est une jeune femme réservée. Son charme est accentué par une merveilleuse chevelure brune, brillante, mouvante, mi longue, aux ondes souples ; des yeux verts piqués de points marron, des cils épais et noirs, des pommettes saillantes, un sourire toujours esquissé lui donnent une allure jeune qui peut sembler incongrue lorsqu’on la voit entourée de la marmaille qu’elle a mise au monde.

Elle ouvre la fenêtre, secoue les couvertures, tape et retourne le matelas, dispose les draps impeccables et les couvertures rapiécées.

– C’est pour qui ? questionne l’enfant.

– Pour un Allemand.

– ???

– Un prisonnier, on en a déjà parlé tu sais bien ; il arrivera ce soir et travaillera chez nous. »

Jeanne n’ajoute rien et continue à s’activer, à balayer, nettoyer.

Tout un monde de pensées contradictoires s’entrechoque dans l’esprit de Mathilde. Depuis des années elle a appris à détester les Allemands, les ennemis. N’ont-ils pas tué, détruit, martyrisé ? Un Allemand c’est un être autre, différent, donc… haïssable…

Mathilde essaie de l’imaginer. Elle se représente un homme rigide, le visage dur, la bouche amère, les yeux étincelants. Sans doute qu’il marche avec raideur, qu’il claque les talons à tout bout de champ.

– Tu crois qu’il sera comment, dis maman ?

– On verra bien, répond Jeanne distraitement.

– Peut-être que ce sera un sale bonhomme, un sale Boche quoi !

– Chut ! Je ne veux plus entendre ça ! Un prisonnier n’est plus un ennemi. C’est un soldat vaincu. Il va travailler pour nous et devra être bien traité. Et vous les gosses, il faudra être polis, tu entends ?

– Bon, bon… mais…

– On ne sait pas ce que vaut celui-là, mais on va l’accueillir aimablement.

N’oublions pas que bien des nôtres ont été prisonniers et il s’est trouvé de bonnes gens en Allemagne. Le monde entier n’est pas méchant.

– Il sera habillé en Allemand ?

– Je ne sais pas, je crois que oui.

– C’est embêtant non ?

– Essaie de ne pas te braquer comme ça. On dit toujours que tu as du cœur. Alors ? Va chercher de l’eau propre dans une bassine, on va laver cette fenêtre, j’ai des petits rideaux en bon état qui conviendront.

Mathilde obéit de mauvaise grâce. A son retour sa mère suggère :

– Va donc cueillir quelques fleurs qu’on mettra sur sa table…

– Non ! pas ça !

Et c’est Jeanne qui, ayant mis de l’eau fraîche dans un bocal, arrangera dans la chambre préparée un bouquet mêlant des soucis lumineux du jardin avec des graminées cueillies en bordure du communal.

– Tu vois Mathilde, ces fleurs seront comme une main tendue, elles seront les paroles de réconciliation qu’on ne saura pas dire.

– Maman ! c’est un Boche !

La maman se contente de faire les gros yeux, comprenant la rancœur de l’enfant, accumulée pendant les années de guerre. Il se trouve aussi que Jeanne a reçu une éducation religieuse et si elle prépare cette chambre, c’est davantage par devoir de charité que par réflexion politique envers l’ennemi vaincu.

Après les nettoyages, Mathilde, sur les talons de sa mère, traverse la cour inondée de soleil pour regagner la cuisine.

Jeanne fait une halte auprès de son mari qui l’embrasse au passage sans lâcher ses outils.

On fait les « quatre heures »

Devant la porte ouverte, sur le seuil, la grand-mère se repose à l’ombre en ravaudant des chaussettes.

Elle a oublié qu’elle était fâchée tout à l’heure ; la vaisselle est faite et rangée.

– Ah ! te voilà ! Mouds donc le café, tiens ! » invite-t-elle.

A l’entrée de Mathilde dans la cuisine, quelques mouches s’envolent.

On étouffe ici ; la grand-mère y fait du feu toute la journée, même en été, par habitude et aussi pour avoir constamment de l’eau chaude.

Mathilde attrape sur un rayon une boîte marquée « café » et qui contient de l’orge. Ces grains sont grillés chaque semaine dans un grilloir spécial muni d’un volet intérieur qui les répartit régulièrement et les torréfie sans brûler.

Aujourd’hui il ne s’agit que de moudre les céréales ainsi traitées.

Mathilde tourne la manivelle en serrant entre ses genoux le gros moulin carré en bois. Elle découvre toujours avec plaisir la poudre brune et odorante tombée dans le petit tiroir.

C’est la grand-mère qui coule rituellement le « café ». Elle met à cuire le lait.

Jamais le bon lait n’a fait défaut chez les Pasteur, malgré la guerre.

« C’est une chance i-nes-ti-ma-ble », rabâche souvent la grand-mère.

Tant d’enfants des villes en manquent encore. Elle le répète souvent et insiste sur la leçon aux enfants trop-gâtés-qui-ne-sa-vent-pas-le-voir ! Elle ronchonne souvent, cette aïeule, mais elle adore ses petits-enfants.

C’est une grosse femme, toujours vêtue de noir ou de gris depuis qu’elle est veuve. Ses amples blouses à plis lui descendent bas sur les jambes. Elle a un coquet chignon haut perché ; les cheveux sont restés châtains, mêlés seulement de quelques fils d’argent.

Elle se désole de ne pouvoir confectionner des confitures en raison des restrictions de sucre. Les fraises des bois, les groseilles du jardin sont consommées aussitôt. La famille utilise fréquemment de la saccharine.

C’est l’aïeule qui dirige la maison. Elle est à l’aise dans ce rôle.

Jeanne, la belle-fille, subit plutôt sa condition de « femme seconde ».

Elle collabore à tout, mais ne décide pas, épluche les légumes, mais ne cuisine pas. Ses fonctions sont bien définies. Tacitement c’est l’élevage des enfants, le soin au linge de toute la maisonnée. Elle récrimine parfois contre son manque de liberté, mais le statut de sa belle-mère est bien ancré. Les deux femmes sont très différentes. Jeanne, plus fantaisiste, souhaiterait davantage d’autonomie.

Son mari refuse d’admettre qu’il y a conflit entre elles. Il se veut accommodant, il choisit sa mère pour avoir la paix, se montre tendre envers sa femme pour la consoler et l’inciter à la patience.

Lui, il a sa forge, son domaine, son travail, un métier qu’il a choisi et où il se sent bien. Egoïstement, il ne cherche pas à solutionner les points de litiges que lui expose Jeanne. Ces différends concernent généralement la conduite de la ferme et Georges n’a pas l’âme d’un cultivateur.

Pour qui n’observe pas vraiment, Jeanne donne l’impression d’être passive, alors qu’elle est déterminée et tenace. Pour ce qui a trait à l’éducation des enfants, les deux femmes ne sont pas toujours d’accord.

Jeanne veut pour eux une existence heureuse, insouciante et en même temps, elle fait grand cas de ce que « peuvent penser les gens » ; la façade, l’image donnée a pour elle une importance primordiale. La grand-mère, si elle est plus exigeante sur la tenue et tolère mal de voir les filles jouer constamment, c’est parce qu’elle pense qu’une occupation dirigée, une formation équilibrée les préparent mieux à affronter la vie. Elle n’est pas intransigeante, mais attentive. Elle veut les initier tôt à tout ce qui peut les attendre et cela sans tenir compte des apparences. C’est plus ferme et plus profond : parce qu’elle connaît les injustices, elle veut qu’on puisse les combattre, donc en avoir les capacités.

Comme Mathilde est dans ses jambes, la grand-mère ne supporte pas de la voir traîner à ne rien faire et la commande aussitôt :

– Allez, mets donc la table pour les quatre heures !

La petite obéit, sans discuter cette fois.

Ses pensées sont toutes pour le prisonnier qui va arriver. Certes il n’aura pas la possibilité de jouer les autoritaires, se dit-elle, mais il est tout de même l’ennemi !

Elle dispose, sur la table recouverte d’une toile cirée, les grands bols de faïence, les cuillers, les couteaux, la miche de pain gris.

La grand-mère sort du placard un morceau de lard cuit pour le père et distribue, avec parcimonie, le sucre dans chaque bol.

Instantanément toute la famille fait irruption dans la cuisine.

Bébert, avec ses dix ans, est une aide précieuse pour la ferme. Ginette et Jacqueline qui jouaient, arrivent et rient encore. Elles s’installent sur le banc à leur place habituelle.

Jeanne soulève Cathy, cinq ans, la plus jeune, et la fait asseoir entre elle et son mari. Ils l’embrassent tous deux et lui parlent affectueusement.

Les enfants se chamaillent un peu.

Un froncement de sourcils de leur père suffit à les calmer. Il ne sévit jamais, mais les gosses le craignent.

Les enfants Pasteur sont beaux, ont tous des yeux de velours brun.

Les plus jeunes sont blondes et bouclées. Ginette et Mathilde sont brunes comme leur mère. Bébert a les mêmes yeux qu’elle, piqués de points verts et dorés.

– Les prisonniers ne sont pas loin d’arriver, dit Georges en préambule.

C’est Elie qui est allé les chercher au car à Déservillers (Elie est un cultivateur). Il y en a un pour chez Bordy, un pour lui, un pour nous.

– Espérons qu’il saura travailler, tu as besoin d’être aidé Georges ! soupire la vieille femme.

Elle soutient toujours ce fils, aveuglément, depuis que l’autre est mort.

Mathilde ne prête plus attention à la conversation. Ses oreilles bourdonnent des mots entendus : « Un pour chez Bordy, un pour lui, un pour nous. » On se partage cet arrivage d’hommes, on se le distribue, un chacun comme on le ferait avec le bétail.

Le choix de l’employeur ne leur est pas proposé.

« Un pour nous… » Qui sera-t-il ?

Mathilde boit son café au lait, y trempe un morceau de pain et fixe son frère et ses sœurs. Ils mangent en silence, captivés aussi par l’événement.

– Le temps est à l’orage, avance Jeanne, il ne faut pas faucher ce soir !

– C’est vrai, approuve Georges. Mais rien ne nous inquiète s’il pleut, nous n’avons pas de foin par terre…

Il s’éponge le front avec un grand mouchoir à carreaux et retourne à ses travaux.

Il est à quarante ans, dans toute sa force et il le sait. Il est sûr de lui, habile dans son métier, solide comme un roc, fier de sa musculature.

Son teint est coloré par le soleil et les intempéries. Il a parfois un rire jeune qui laisse voir ses dents courtes et bien plantées. Son visage est avenant et très mobile, sans cesse modifié par des expressions variées, allant de la sévérité à la simple douceur, de l’inquiétude à la joie innocente.

Souvenirs d’une période de guerre

Mathilde s’esquive, comme toujours, pour échapper à la corvée de vaisselle. Elle retourne escalader le pommier, dissimulée dans le feuillage.

Elle se remémore les Allemands, la guerre… Elle n’entend parler que de cela depuis qu’elle existe. Elle avait cinq ans en 1939 et a très bien compris ce qui se passait. Elle se souvient de ses oncles revenant en permission avec les masques à gaz ; elle a encore présentes à l’esprit les nuits terribles passées à écouter les bombardiers survolant le village. Jeanne priait. Georges avait les yeux embués, la gorge serrée, la voix enrouée par l’angoisse et l’émotion. Les bombardements étaient toujours ailleurs, cela n’empêchait pas la sollicitude. Une fois pourtant, les bombes n’étaient pas tombées loin : sur la gare Viotte à Besançon. De Montmahoux on voyait les lueurs et la fumée ; à vol d’oiseau c’est à peine à vingt-cinq kilomètres.

– Faut-il vraiment tuer tous ces gens ? disait Georges, ou bien : « Il y a pourtant assez de surface sur cette Terre pour qu’on y trouve tous une petite place sans vouloir celle des autres… Mais qu’est-ce qu’ils ont donc dans le crâne ? » Il parlait d’Hitler et de ses semblables de tous pays.

Georges n’était pas au combat en raison de sa nombreuse famille :

les pères chargés de cinq enfants et plus n’étaient pas mobilisés. Il restait peu d’hommes dans les villes et villages. Les femmes, comme à toutes les guerres, dans tous les pays et à toutes les époques, les remplacent à tous les corps de métiers, exprimant leurs compétences.

Elles savent s’adapter vite et ceci dans les pires conditions, prendre les décisions, assumer les responsabilités, continuer la vie.

Le petit village de Montmahoux où habitent les Pasteur n’a pas subi de destructions, mais la guerre était partout présente. Les gens ont vécu avec la peur, ignorant les dernières nouvelles, peur des lendemains, peur pour les leurs qui étaient au front ou faits prisonniers ou disparus. Des familles ont été endeuillées.

Mathilde a souvent vu ses parents, ou des voisins, l’oreille collée au poste de radio, la mine inquiète. Les informations étaient brouillées par des sortes de musiques lancinantes, les messages pour la Résistance étaient codés.

Au village, de nombreux enfants, parfois des familles entières, venues des grandes villes, ont été accueillis. Les Pasteur ont hébergé des petits citadins, Dédé, par exemple, dont la maman travaillait à la faïencerie de Salins ; ils les mélangeaient à leurs enfants et procuraient à la mère des aliments selon leurs possibilités, œufs, lard, légumes.

Certains produits ont manqué.

Les Pasteur se sont mis à l’élevage des moutons pour avoir de la laine qu’une voisine filait grossièrement. La grand-mère tricotait inlassablement des chaussettes.

Georges a planté des pavots pour faire de l’huile. Jeanne a fait pousser de la chicorée au jardin, qui séchée au four et mélangée avec de l’orge grillée sert toujours pour le « café ».

Georges a tenté de fabriquer du sucre avec des betteraves à sucre, mais connaissant mal la recette, ou mal outillé, il n’a obtenu qu’une sorte de caramel. Le colza poussait bien dans les champs et laissait espérer enfin une réussite, mais l’huile obtenue avait été la plus grosse déconvenue. Elle était inutilisable tellement elle avait mauvais goût. La grand-mère avait essayé plusieurs façons de la chauffer, moins fort, plus fort, rien n’y faisait, l’odeur écœurante empoisonnait les meilleures pommes de terre.

La mode était aux jupes courtes, adaptées à l’économie et à la rareté des textiles.

Les gens portaient des chaussures à semelles de bois avec le dessus en cordage ou tresse rigide, ce qui n’était pas très pratique dans les chemins de campagne où on se tordait les chevilles.

Les femmes réalisaient des sacs à main en carton recouverts de vieux tissus. Et ils avaient du charme ! De petits métiers se créaient : couture de sacs, réalisation de cartables avec d’anciens calendriers des Postes en carton entourés d’une toile cousue, mais aussi fabrication de pâtes alimentaires ; Mathilde se souvient d’une Italienne transportant une machine à faire les nouilles ; on l’avait installée dans les « chambres dessus » et elle avait suspendu les pâtes à sécher sur les perches de haricots comme on l’aurait fait avec du linge.

Ces personnes venues de régions ravagées par la guerre ou fuyant la famine offraient leurs services et se faisaient payer en marchandises, elles emportaient dans de grands sacs fixés sur le porte-bagages de leur vélo toutes sortes de ravitaillement. Il ne s’agissait pas de marché noir, mais plutôt de troc, de débrouillardise nécessaire.

Même dans ce coin perdu – qui faisait partie de la Zone occupée – loin des routes nationales, Mathilde a vu passer les troupes allemandes, les a entendues marcher au pas dans un grand bruit de bottes. Une division était demeurée au village quelques mois sans incidents notables, mais Mathilde détestait leurs uniformes vert-de-gris, les casques, les chars, les camions pleins de militaires ennemis…

Tout cela sentait la guerre, l’invasion.

Elle était imprégnée de l’esprit d’opposition aux envahisseurs dont le langage lui paraissait dur, laid ; les mots claquaient comme des gifles.

Le clocher lui-même avait été mis à l’heure allemande, mais la grand-mère continuait à rythmer la vie familiale selon l’heure française.

C’était sa façon à elle de résister. Elle persistait à dire : « A table, il est midi ! » alors que toutes les horloges indiquaient treize heures. Le soir, le couvre-feu obligeait les paysans à rentrer chez eux très tôt. L’été, c’était astreignant : il faisait encore grand jour à neuf heures – c’est-à-dire huit heures en heure française – et personne n’avait le droit de sortir, de bricoler dans son jardin ou autour de sa ferme ni surtout de se rendre chez un voisin. Dès la nuit, les fenêtres étaient garnies de couvertures, aucune lueur ne devait filtrer au dehors.

Tout point lumineux était considéré comme un signal pour les éventuels avions anglais et le responsable était passible d’arrestation.

Les gens vivaient sous la domination de l’Allemagne. A voix basse, des voisins ou parents venus d’ailleurs, évoquaient des destructions, racontaient des histoires terribles de blessés gémissant sous les décombres, de cadavres d’enfants, de villages brûlés, de jeunes gens torturés, traînés par des camions, déchiquetés, d’otages fusillés, de wagons chargés d’hommes, de femmes, de gosses juifs, les yeux fous de terreur, partant pour des destinations dont nul ne revenait.

Jamais Mathilde et les enfants de cette époque n’entendaient parler d’embellissement, de construction, de jeux organisés, de fêtes, mais toujours d’anéantissement, de dévastation.

La petite fille essayait de s’y reconnaître dans les méandres des événements.

Pendant quelque temps, la maîtresse, à l’école, avait fait l’apologie du Maréchal Pétain. Elle avait épinglé sa photo au mur, derrière son bureau. Constamment le regard des enfants se portait sur ces belles moustaches blanches qui symbolisaient l’espoir de la France.

Les enfants chantaient quotidiennement, un peu fanatisés : « Maréchal, nous voilà ! devant toi le sauveur de la France… (…) dans l’ordre de tes étoiles, nous voyons luire un ciel… Maréchal, Maréchal nous voilà ! »

Maréchal nous voilà ! en annexe.

Et puis cet air fut mis aux oubliettes, il valait mieux ne plus prononcer ce nom.

La grand-mère que Mathilde interrogeait avouait n’y pas comprendre grand-chose, alléguant qu’il fallait attendre pour en savoir davantage, la rumeur courait que le Maréchal avait trahi les Français.

Les anciens avaient du mal à l’accepter, il était un des héros de la guerre précédente.

Les informations sur les arrestations de Juifs, sur la grande rafle du Vél d’Hiv à Paris en 1942 n’avaient été rapportées qu’amoindries.

La presse n’était pas libre. Le bouche à oreille disait pourtant combien cela avait été horrible. Mais c’était tellement invraisemblable que certains n’y croyaient pas. Jamais le Maréchal n’aurait permis !

Il régnait une grande confusion. A qui se fier ? Que faire ?

Mathilde ressentait de la suspicion, voire un certain mépris envers presque tous les adultes. Comment pouvaient-ils laisser se perpétrer ces abominations ? N’auraient-ils pas dû être « là-bas » où se tramaient ces crimes pour les empêcher ? Enfin, entre tous, se disait-elle, il y aurait bien un moyen d’enrayer ces déportations !

Certes, en même temps que se produisaient ces atrocités, et depuis qu’en 1940 De Gaulle avait lancé son appel de Londres, un souffle animait le courage des populations. Des jeunes gens prenaient le maquis et contribuaient à organiser la Résistance. Des oncles et des tantes de la Zone libre venaient parfois chercher du ravitaillement, clandestinement, pour la Résistance. Mathilde s’enthousiasmait pour ce mouvement. Si elle avait eu quelques années de plus, elle se serait sûrement engagée avec les intrépides qui s’unissaient pour chasser l’envahisseur, libérer le pays de la domination étrangère.

Puis, les gens constatèrent que parfois le bruit des moteurs d’avions était différent : des bombardiers anglais, alliés de la France, survolaient avec de plus en plus d’audace le pays. « Ils sont chargés… » disait Georges.

Une nuit, un avion anglais, trop chargé justement, s’était délesté de deux bombes à proximité de la forêt de Maillot, près de Levier, évitant toute habitation. Cela faisait deux grands trous dans le terrain, des roches ayant giclé à plus de deux cents mètres.

Depuis 1942, Montmahoux se trouvait en Zone occupée. A vrai dire les privations n’y étaient pas pires qu’en Zone libre. Des frères de Jeanne résidaient à La Mouille, juste après Morez, dans cette partie du Jura dite libre, et sa sœur Marguerite à Rumilly en Haute-Savoie. Pour se rencontrer ils passaient de nuit à travers bois, courantle danger d’être fusillés. Jeanne, elle-même, y était allée lorsquesa sœur avait eu un bébé. Elle avait pu rapporter du tissu, unechance, car cette matière était « introuvable ». Les enfants Pasteur furent habillés à neuf.

Il se créait du marché noir. Les gens étaient souvent obligés de troquer, de trouver des combines pour survivre.

Chaque étranger au village était suspect, on ne savait jamais s’il s’agissait de personnes affamées ou d’inquisiteurs.

Souvent au cours des années 1943 et 1944, des inconnus avaient demandé asile aux Pasteur pour une nuit. Ils avaient couché dans la grange, car elle comportait plusieurs issues, ce qui les rassurait un peu, et ils s’étaient éclipsés au petit matin, nantis d’une musette garnie de victuailles. Les Pasteur, comme bien d’autres Français de l’époque, avaient pris des risques. Rien n’indiquait, en effet, que ces hommes appartenaient bien au mouvement de Libération ; il aurait pu s’agir d’espions ; aussi, de chaque côté, une certaine réserve étaitelle observée. Des hommes, harassés parfois, se méfiaient tellement, qu’ils filaient après s’être restaurés, n’osant prendre du repos de peur de tomber dans un piège.

Certains, mieux renseignés, étaient restés quelque temps pour travailler avec Georges afin d’échapper au S.T.O., le Service de Travail Obligatoire en Allemagne.

Hors les petits services que ces réfractaires rendaient à la ferme, ils avaient des activités secrètes ; et ce village perdu, entouré de forêts, de rochers, de grottes leur était utile. Ils portaient un faux nom, mais il n’en était jamais question, en tout cas jamais à voix haute.

Mathilde avait flairé toute cette clandestinité, mais n’avait pas essayé de s’immiscer dans ces affaires.