//img.uscri.be/pth/dee2b9d83f768906828d61446d5b08dfc1105680
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 19,46 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

La communication entre Tunis et Istanbul 1860-1913

De
302 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 233
EAN13 : 9782296323018
Signaler un abus

La communication entre Tunis et Istanblll 1860-1913 :
Province et métropole

Collection "Histoire et perspectives méditerranéennes" dirigée par Jean-Paul Chagnollaud
Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours.. Derniers ouvrages parus:
Jean-François Martin, Histoire de la Tunisie contenlporaine, de Ferry à Bourguiba ( 1881-1956). Serge Pauthe, Lettres aux parents, correspondance d'un appelé en Algérie. Nicolas Béranger, Introduction et notes de Paul Sebag, La régence de Tunis à la fin du XVIlesiècle. Joseph Katz, L'honneur d'un- général, Oran 1962. Khader Bichara (éd.), L'Europe et la Méditerranée. Géopolitique de la
p roxÎ1ni té.

Mokhtar Lakehal, Récits d'exil d'un écrivant. Maurice Faivre, Un village de harkis. Bertrand Benoît, Le syndrol1ze algérien. L'Ïtnaginaire de la politique algérienne de la France. Mohamed Cherif, Ceuta aux époques abnohade et 111érénide. Robert Attal, Regards sur les ju~fs d'Algérie. Abdelmajid Guelmami, La politique sociale en Tunisie de 1881 el nos jours. Moncef Djaziri, Etat et société en Libye. Lionel Lévy, La conullunauté juive de Livourne. Mahrez Hadjseyd, L'industrie algérienne, crise et tentatives d'ajustement, 1996. Michel Roux, Le désert de sable, le Sahara dans l'inlaginaire des Français (1900-1994), 1996. Driss Ben Ali, Antonio, Di Giulio, Mustapha Lasram, Marc Lavergne, Urbanisation et agriculture en Mediterranné: Conflits et C0l11plé111enta rités , 1996. Bernard Pierron, Juifs et chrétiens de la Grèce 111oderne:histoiredes relations interconununautaires, 1996 A. Labdaoui, Intellectuels d'Orient, intellectuels d'Ociident, 1996. Colette Juilliard, Inlaginaire et Orient, L'écriture du désir, 1996. Patrick-Charles Renaud, La bataille de Bize rte. Tunis Îe- 19 au 23 jui Uet 1961, 1996.
(~~)L' I-Iall:nattall, 1996 ISBN: 2-7384-4475-X

Andreas

TUNGER-ZANETTI

La communication entre Tunis et Istanbul 1860-1913 :
Province et métropole

L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

~
~/l IJl ti Jè 111}JI f,

tilC( T,tn isiens, si tl((ueilltlnh~ si ouverts

Avant-propos

Avoir le choix entre un grand nombre de sujets également passionnants et qui ont à peine été effleurés, c'est un privilège de ma discipline, l'islamologie dans sa démarche historique. J'ai eu la chance de choisir un sujet qui n'a cessé de me passionner. Mais chercher son chemin dans des eaux peu connues, loin des rives familières comporte des dangers. Si je ne me suis pas noyé en pleine Méditerranée, à mi-chemin entre Istanbul et Tunis, entre l'histoire et la sociologie, entre l'arabe et le turc, c'est grâce à une combinaison de facteurs favorables liés à des personnes et à des institutions auxquelles j'exprime ici ma profonde reconnaissance. D'abord, sur le plan matériel, j'ai pu profiter d'une bourse du canton d'Appenzell Rhodes-Extérieures pour étudier pendant quatre ans, de 1990 à 1994, en AHem )gne. Mes parents ont contribué à certains frais extraordinaires comme l'impression de cette étude, qui est également subventionnée pour une partie substantielle par la « Wissenschaftliche Gesellschaft in Freiburg im Breisgau ». L'université de Fribourg en Brisgau où cette étude a été acceptée comme thèse de doctorat en 1994, a été pour moi un foyer idéal et stimulant: le professeur Werner Ende m'a beaucoup encouragé par son intérêt constant et son humanité. J'ai toujours quitté son bureau avec un nouvel élan. Le professeur Michael Ursinus, puis le professeur Johann Straug ont guidé ma découverte de l'univers ottoman. C'est grâce à eux que j'ai pu participer aux journées d'études semestrielles organisées avec le professeur Paul Dunl0nt pour les étudiants et les jeunes chercheurs associés aux universités de Fribourg, I-Ieidelberg, Strasbourg et Paris. Enfin, les discussions avec mes collègues à Fribourg et ailleurs ont été un puissant antidote contre la solitude du chercheur devant son sujet. En Tunisie, j'ai partout été accueilli chaleureusement. Je dois particulièrement mentionner Mnle Kmar Kchir-Bendana et MM. Khaled Kchir et Habib Belaid, chercheurs à l'Institut Supérieur d'Histoire du Mouvement National, les professeurs 7

Moncef Chenoufi, Abdeljelil Temin1i et Ali Zouari, ainsi que le personnel des Archives Nationales Tunisiennes et de l'Institut des Belles Lettres Arabes. Gérard van Krieken et Daniel Goldstein doivent être nTentionnés parce qu'ils ont non seulement provoqué mon intérêt pour l'étude de l'histoire tunisienne, Inais m'ont aussi donné l'exemple en écrivant leurs thèses sur un sujet tunisien en français et non pas en néerlandais ou en allemand. Je suis cependant d'avis que la communauté scientifique s'intéressant à l'Afrique du Nord devrait beaucoup plus tenir compte des études faites en d'autres langues que le français, l'anglais et l'arabe. Gérard van Krieken ainsi que Anja Pistor-Hatan1, Herbert Landolin Müller et le professeur Johann StraufS ont lu tout ou partie du texte et ont fait beaucoup de suggestions utiles. Si le lecteur français ne se heurte pas à chaque ligne à des fautes de grammaire ou de style, c'est le mérite de M. François Leuba et de Gabriela Ochsner Jannibelli. Et si j'ai été à même de présenter le tout dans une belle typographie, je le dois en grande partie à Kai-Uwe Baumbach qui m'a permis d'utiliser ses caractères. Ma femme Bettina a toujours soutenu mon entreprise que, sans elle, je n'aurais pas pu mener à bien.

8

,

Note sur la translitération

et la conversion

des dates

I f
~. ~

i

Question combien épineuse, tuais inéluctable que celle de la translitération des noms et termes étrangers. J'ai fixé certains principes que je me suis efforcé de suivre aussi rigoureusement que possible. Puisque le point de départ de l'étude entière ainsi que la plus grande partie des sources se trouvent en Tunisie, le système de translitération est centré sur l'arabe, dans l'essentiel du moins. L'essentiel dans les mots arabes ce sont les consonnes. J'ai adopté le système proposé en 1935 au 19èmeCongrès des Orientalistes à Rome, identique en principe à celui employé par la revue Arabica1. Pour les consonnes, les mêmes caractères sont employés en turc ottoman et en arabe. Dans les mots turcs,
on trouvera donc également f au lieu de j,

!! au

lieu de z ou ?, sauf en cas de 'cita-

tions. Ce sont les voyelles qui indiquent la langue à laquelle un mot appartient dans le contexte particulier. Ainsi sommes-nous amenés à écrire fay!; al-islam quand il s'agit du jurisconsulte suprêlne de Tunis, mais fey!; iiI-islam pour le chef de la hiérarchie savante ottomane. Pour la vocalisation des mots turcs je me tiens au Redhouse Yeni Türkçe - ingilizce Sozlük, 12ème édition, Istanbul, 1991. Contrairement au « Yeni Redhouse» les voyelles longues dans les éléments d'origine arabe ou persane sont indiquées par un trait (ii, i, Û). Dans le cas des mots turcs devenus courants dans l'arabe tunisien (p.ex. panba), la voyelle longue est également indiquée, de même dans les noms de famille d'origine turque, mais assimilés en Tunisie (Bas I:fanba). Les mots devenus familiers en français (cadi, caïd, calife, Zitouna) sont normalement employés dans la forme recommandée par le dictionnaire Petit Robert, les noms de lieu dans la forme courante en turc moderne (pour la Turquie et les quartiers d'Istanbul) ou en français (pour la Tunisie et les autres pays). Sont employés sans distinction « Istanbul» (forme simplifiée d' « istanbul ») et « Constantinople » ainsi qu' « Izmir» (au lieu d'« izmir ») et « Smyrne ».
9

I

Dans les citations textuelles j'ai non seulement gardé l'orthographe de l'original, aussi la typographie dans la mesure du possible. Quant à la datation des événen1ents, je me suis efforcé d'être le plus précis possible.La conversion des dates de l'ère musulmane et de l'ère chrétienne est basée sur les tables de WÜSTENFELO-MAHLER2. les cas où l'on n'indique que le mois ou Dans l'année de l'événement selon le calendrier musulman, j'ai donné la date où COll1-

mence (<< corn. ») le mois ou l'année en question. Si une date apparaît sous la farIne
1283/1866, j'ai vérifié que l'événement se soit en effet passé pendant la période com(1er Mu~armune aux deux années indiquées, en l'occurrence entre le 16 mai 1866 ram 1283) et le 23 Satban 1283 (31 décembre 1866). L'abréviation des mois islamiques, selon l'usage de l'époque, est la suivante:

M S RA R GA G B S N L DA D

Muharram Safar Rabït al-awwal Rab(- al-ahar Gumada ;l-üla Gumada al-ahira Ragab Sa<ban Ramadan Saww~Ù Qü l-~igga Qü l-qa<da et

Il est certain que, malgré mes efforts, un certain nombre d'erreurs d'inconséquences sont restées dans le texte. Q!t'on ne m'en veuille pas trop.

10

Abréviations

Pour les abréviations et sigles des revues et des ouvrages, voir p. 267sq.
AE app. art. cart. chap. cf. col. coIL corn. Cons. gén. Corr. poL doe. dos. éd. f fig. ibid. idern intr. I. n1. l111n. Affaires étrangères appendice article carton cha pi tre
(Ol?fer, con1 parez

11. no. N.S. p. passl n1 p.ex. pl. prés. Rés. gén. se.

note numéro Nouvelle Série page(s) en divers endroits par exem pIe pluriel présen té par rfclo Résident général scilicet, à savoir sans date si ngu lier sans lieu sfqueJlS, page suivante sequel/les, les deux pages suivantes supplément sub 'l/{Jef,1110tde classemen t ton1e traducteur; 'lJerso volume traduit par dernière ligne

colonne collectif comrnence le . . . (pour la datation) Consul général Correspondance document dossier éditeur; figure ouvrage cité imn1édiatement avant même auteur introduction ligne mort en . . . ministre, ministère par édité par
fèui lIe, jiJ!io

politique

s.d. sg. s.I. sq. sqq. suppI. S.v. t. trad. ult. v vol.

Il

In trod uction
A.LES RELATIONS TUNISO-OTTOMANES DES LIENS PUREMENT SYMBOLIQUES?

Quand le journaliste et savant tunisien Mu~ammad as-Sanüsï visita Istanbul en 1882, il y rencontra une poignée d'amis qui avaient choisi la ville du sultan-calife comIne leur lieu d'émigration. Il leur consacra un chapitre dans sa relation de voyage). Abstraction fàite des Inotifs individuels qui avaient poussé ces hommes à l'émigration plusi~urs questions s'imposent: pourquoi se sont-ils installés à Constantinople et non pas ailleurs? étaient-ils les seuls Tunisiens à vivre dans cette ville? quelles étaient leurs relations avec la Tunisie ? Tout cela se résutne dans la question générale: sur quel fond social et politique la vie de ces émigrants se déroulait-elle? Si, pour en savoir plus sur les relations tuniso-ottoInanes durant la deuxième moitié du XIXe siècle, on s'adresse à l'historiographie traditionnelle, on est déçu. GANIAGEommence le c

chapitre sur la « Situation internationale de la Régence vers 1860 » en ces termes:
Au milieu du XIXènle siècle, la Régence de Tunis se trouvait, vis-à-vis de l'Ernpire turc, dans une situation intern1édiaire entre l'autonornie et la complète indépendance, situation InaI définie qui permettait aux puissances européennes de tenir les heys, au gré de leurs intérêts, pour des princes indépendants ou pour des vassaux de la Porte ottomane2.

Les actes formels, qui, dans la perspective de GANIAGE, constituent les rapports entre ces deux régions, sont bien énumérés: titulature ottoInane des beys et des officiers, prière au nom du sultan, monnaie battue à son chiffre, demande d'investiture accordée par un firman, envoi d'élnissaires, tout ceci pour aboutir à la conclusion

suivante: « La Turquie n'entretenait pas de relations diplomatiques régulières avec la Tunisie3. ».
Cette image a survécu jusque dans des ouvrages récents: 13

During the [...1 reign of I.~.I Ah111ad Bey (1R37-55) ()ttotnan pressure was applied on Tunisia at regular intervals that the country accept some fortn of ()ttotnan sovereignty. (...1 Until the end of his reign Ahtnad Bey rejected all fonns of Ottotnan sovereignty. (...1 in general the 1110re persistent the Porte beG1nle in detnanding fOflnal recognition of Ottotnan sovereignty, the t110re alluring Ahmad Bey found the French support of his independance4.

JULIENva encore

plus loin:

Ahmed Bey [...1 se débattit, plus encore que son père, entre les exigences de la France et de l'Angleterre, les préten tions de la Porte et les eliffieu Ités tinancières. Son règne fut un perpétue I effort pour tnaintenir un in1possible équilibre, n1ais s'il joua les souverains indépendants, il ne réussit à éviter le contrôle ottoman qu'en laissant à la France une influence qui équivalut à un protectorat déguisé'.

La question des relations est donc réduite à une question de contrôle et de souveraineté6. Cette réduction n'est rien d'autre que l'écho du point de vue officiel concernant les relations entre Tunis et Istanbul, point de vue soutenu avec vigueur depuis l'occupation de l'Algérie en 1830. La France visait en effet à ériger une zone tampon entre sa « possession» en Algérie et l'Empire ottoman afin d'éviter des affrontenlents directs à la frontière. A cette fin la diplomatie française créa, concernant la Tunisie, la doctrine du statu quo, expression qui se retrouve constamment dans la correspondance diplomatique française et qui essayait de suggérer que le bey de Tunis était depuis longtemps un souverain autonome, sans aucune obligation envers la Sublime Porte, attaché au sultan en tant que calijè par des liens purement religieux et donc purement symboliques. Il semble que les hommes d'état français étaient plus ou moins convaincus de leur doctrine, et ceci d'autant plus facilement que le facteur religieux devait, selon leur propre système de valeurs, jouer un rôle tout à fait marginal. Au niveau des réalités méditerranéennes, on essayait avec succès de ferIner les yeux sur le nombre relativement modeste de contacts journaliers entre la Tunisie et la Turquie. Mais les contacts existaient - c'est un fait dont témoignent les représentants français dans leur correspondance lorsqu'ils décrivent d'un ton excité certains événements gênant leur propre démarche. La Porte n'avait d'ailleurs aucune difficulté à souscrire à la formule du statu quo; mais celle-ci n'avait pas la même signification pour les dignitaires ottomans que pour les diplomates français7, ainsi que l'illustrent certains cas concrèts. En général l'historiographie, que les àuteurs soient des Européens ou d~s Arabes du Machreq8, ne s'est pas encore émancipée de cette image peu satisfaisante qui doit trop à la doctrine diplomatique française de l'époque et à l'histoire événementielle et qui tient trop peu Gompte des relations inoflicielles. Si les auteurs se réfèrent à l' !tpaj" d'IBN ABï J?-QIYÀF, d'ailleurs une source indispensable, cela ne change guère quelque chose. Bien au contraire: la présentation du chroniqueur tunisien peut mêIne avoir raffermi cette manière de voir. Qu'on estime les pressions de la SublÎtne Porte dangereuses ou non, qu'on n1inimise ou exagère l'emprise française sur la Tunisie, pour les historiens ne semblent compter que les actes politiques. 14

.

Autre limitation de l'historiographie: on s'est presque toujours borné à décrire la politique d'A~mad Bey. Ses successeurs ont donné beaucoup moins d'occasions aux historiens de discuter les relations tuniso-ottolnanes. Le thème n'est abordé que dans le contexte de la politique de Ijayr ad-Din visant à resserrer ces liens. On ne s'interroge que rarement sur les résultats de cette politique. La démission du grand homme d'état et l'occupation française quatre ans plus tard semblent souligner l'échec de cette politique9. Il convient cependant de signaler la version présentée par un auteur ottoman. Il s'agit de Me~n1ed MUI:ISINu>, fonctionnaire ayant servi de longues années en Egypte avant de publier en 1312 (corn. 5-7-1894) au Caire un manuel de Géographie

d'Afrique, Ajj-iqa delïli, écrit en turc. Le chapitre sur « la province de Tunis» (Tünus
eyaleti) est beaucou p plus détaillé que dans d'autres livres de géographie. Sur treize pages et demie, huit sont consacrées à l'histoirell. MUI:ISIN retrace de manière assez détaillée les hauts et les bas des relations tuniso-ottomanes. Rien d'étonnant à ce qu'il souligne les signes d'attache et d'allégeance (lnerbü!iyyet we-tabi"iyyet) : mention du nom du sultan sur la monnaie et dans le prône du vendredi, tribut, aide IJ.lilitaire et financière, échange de cadeaux et d'émissaires et, bien sûr, le firman sultanien de 1871. L'occupation française et la conjoncture internationale qui l'a amenée ne sont point passées sous silence. Toutefois, l'accent est encore mis sur l'histoire politique et diplomatique12. En sortant du cadre des présentations générales, on trouve certaines études approfondies des relations tuniso-ottomanes. Les plus importantes et les plus solides sont celles de Robert MANTRAN, d'André RAYMOND, Khélifa CHATER, e Mohamed Hédi de d CHÉRIF, e Ali ZOUARI t de AbdeljeliJ TEMIMI. ANTRAN inauguré la recherche dans d e M a ce domaine par l'importante introduction à son /nvenltlire des documents d'archives turcs du Dar el-Bey (1961)13, mais il s'est occupé presque exclusivement du côté Qfficiel des relations. RAYMOND, a choisi une approche économique14 pour en arriver, par lui, l'étude des Grandes villes arabes dans l'En1pire ottoman, à la grande vue d'ensemble dans son chapitre sur Les provinces arabes (XVr - XVI/If siècle) dans l'Histoire de l'E,npire ottoman. CHATER, CHÉRIF ZOUARI nt voué leurs efforts à l'histoire économiet o que et sociale. TEMIMI nfin n'a cessé de fouiller les archives turques et de publier les e documents les plus divers sur les relations entre le Maghreb et les régions centrales de l'Empire ottoman. C'est par la connaissance intime des documents d'archives que MANTRAN pouvait affirmer que
Ces envois continuels de personnages la Tunisie et l'Elllpire ; ils représentent
par des traités ord inai res
15.

officiels montrent bien que des liens réels existent entre plus que des rapports nornlaux entre deux nations unies

On notera cependant que toutes ces recherches et études ont mis l'accent sur les périodes antérieures au XIXe siècle ou sur l'époque d'A~mad Bey au plus tard. Quant aux relations tuniso-ottomanes de la deuxièn1e moitié du XIXe siècle et qui ne portent 15

pas sur les aspects diplomatiques, on pourrait, à en croire les ouvrages d'histoire, être tenté de douter de leur existence. Et pourtant, les contacts offic'iels ont continué jusqu'en 1881 et, quelque rares qu'ils soient, n'ont pas de sens s'ils ne sont pas l'expression de contacts dans d'autres dOlnaines. C'est donc dans la recherche de ces « autres» contacts que je me suis lancé. La perspective adoptée dans cette étude est plutôt celle de Tunis que celle d'IstanbuL Elle est d'une part le résultat du choix des sources, tuais d'autre part un aspect de la réalité historique: pour les Tunisiens il y avait deux métropoles, Istanbul et Paris, tandis que la capitale ottomane entretenait des relations avec une quarantaine de provinces ou d'entités cOIuparables. Econon1iquement, la Tunisie n'avait, depuis longtemps, pour la Sublime Porte qu'un poids très modeste. Dans les domaines militaire, politique et culturel son rÔle était plus important, mais confrontés avec la désintégration progressive de l'empire, les hommes d'Etat ottomans ne trouvaient guère le temps de penser à cette province lointaine, d'autant plus que, pour la plupart, ils n'avaient jamais vu la Tunisie de leurs propres yeux. L'intérêt pour « l'autre» semble avoir été plus vif à Tunis qu'à Constantinople. Pour pouvoir saisir l'essentiel de ces relations, il semblait donc plus facile de COtUn1encer la recherche du côté tunISIen. Tout phénomène mettant en contact Tunis et Constantinople devait m'intéresser, de mêtue que tout témoignage d'un contact entre Tunisiens et Turcs sur place à Istanbul ou à Tunis. Heureusement, les Archives Nationales Tunisiennes conservent une source qui promettait d'apporter beaucoup à la connaissance des relations inoflicielles : la correspondance des agents tunisiens (ZlJtlkï/,pl. 7i.Juktllâ')à Constantinople. De par leur tâche et la fréquence de leurs rapports, on pouvait espérer y trouver mention des choses les plus diverses. Si un seul agent ne pouvait pas tout savoir, ne pas être au courant de tous les développements en cours, il devait du moins connaître toute la gamme des contacts tuaintenus et des informations échangées entre Tunis et Istanbul. Et, en effet, nos espérances n'ont pas été déçues. Poser la question des contacts jusqu'en 1881, c'est en même temps poser la question pour la période postérieure à cette date. L'occupation française a-t-elle cou pé immédiatetuent tous les contacts? Sinon, quelles sont les relations qui ont subsisté? Comme pour l'époque précoloniale, il existe une correspondance officielle. Mais ce n'est plus un 'Tunisien qui écrit de Constantinople au premier ministre à Tunis, c'est le Résident général qui rapporte les faits majeurs et mineurs, dans sa « Correspondance politique» au ministre des Affaires étrangères à Paris. Les Résiden ts généraux jugent, bien sûr, très différemment les faits comparés aux wakïls tunisiens, et le choix des événements commentés est également autre. Mais, après tout, le monde qu'ils décrivent est toujours le mên1e, ce qui nous pern1et de poursuivre la recherche sur le sujet. A ce point de la recherche, il me paraissait utile d'accéder à un autre niveau de réflexion: toute relation entre Tunis et Istanbul exigeait des contemporains intéressés certaines connaissances sur le partenaire et, de temps en temps, l'échange d'informa16

tions pour Inettre à jour ces connaissances. Les relations consistent essentiellenlent en la structure de la communication entre les hommes. Pour le sinlple échange de nou..

veUes,on trouve parfois l'expression « le courant d'informations » (en anglais: jlo7o o..linformation). Mais, en général, nous entendons par « information» automatiquement une information expriInée par des mots. Le terme de comlnunication a cependant l'avantage d'englober aussi d'autres formes d'échange de signes, p.ex. les valeurs, les symboles, les rites. Qui plus est: tandis que le concept des relations est assez vague, il existe toute une théorie de la communication pour les aspects les plus divers de l'échange non seulement entre individus, mais aussi entre groupes ou institutions. Les questions posées par les théoriciens de la comtuunication, les concepts qu'ils ont développés ont été pour moi une source extrêmement riche d'inspiration et 111'ont permis d'y voir plus clair et de varier mon approche. Le sous-chapitre C. (<< Réflexion méthodologique ») expliquera avec plus de détails la nature de cette inspiration. L'approche choisie entraîne des conséquences d'une certaine portée. La plus ÎInportante me semble être la distinction, du moins formelle, entre la for111eet le contenu des relations. Dans les différents modèles théoriques de la communication, on trouve toujours plus ou moins les mêmes éléments constituant le processus de la communication. En analysant ces éléments un par un, on peut dans une certaine mesure faire abstraction du contenu de la communication, du message. Dans une deuxième étape on peut étudier l'inHuence du message sur les autres éléments du processus et vice versa. Ces interdépendances font que la substance des relations en question ne peut plùs être vue dans la seule catégorie des messages échangés entre Tunis et Constantinople. Il est tout aussi important de savoir

-

pour reprendre

la fameuse

formu-

le - qui communique avec qui par quels moyens et avec quel eJJèt. La présente étude parle surtout du qui-avec-qui, elle ne traite pas expressérnentdes messages. J'espère cependant montrer quelques-unes des interdépendances mentionnées, toucher par diverses approches à la substance de la communication et faire résurgir un peu la variété et la richesse inattendues des relations tuniso-ottomanes à une époque qu'on croit trop vite stérile sous cet aspect. Pour juger proprement de l'intensité des relations entre Tunis et Constantinople, il faudrait les comparer avec celles que chacun des deux centres entretenait avec d'autres pays ou régions. Il en résulterait probabletnent que les échanges entre Tunis et Istanbul ne furent pas extrêmement vifs. Pourtant, ils sont loin d'être sans importance pour l'un et l'autre, même après l'occupation française de la Tunisie. Pour le dire à peu près dans les termes employés par le professeur ZOUARI lors d'une entrevue avec lui à Sfax: on ne coupe pas d'un jour à l'autre des relations qui ont subsisté pendant plusieurs siècles. Puisque je n'ai pas pu aborder, pour le moment, l'analyse du contenu de la COlnmunication dans son contexte, cette étude n'aboutira pas à un jugement final sur cette question. En abordant le contenu avant l'analyse des autres éléments et surtout des communicateurs, on ne peut pas arriver à des résultats solides 16. J'espère cependant avoir mis à la disposition des chercheurs les bases indispensables pour des études plus poussées. Certaines pistes de recherches sont indiquées dans la deuxièlue partie. 17

Il faudrait encore justifier les lin1ites chronologiques de l'étude. Prenons d'abord le terminus ad quem. Plus que l'an 1909 (date de la déposition de {Abdül~amïd II), les années précédant immédiatement la Première guerre mondiale apparaissent con1Ine une rupture profonde. L'incident du cimetière du Djellaz en 1911 et le boycott des tramways en 1912 ont fait surgir un certain éloignement entre les autorités du Protectorat et l'élite tunisienne vouée jusque là à la politique dite d'associatio,n. Je ne pouvais exclure de l'étude l'exil de {Alï BasI:Ianba et de ses an1is. L'exécution en 1913 de Mu~ammad a~-~ali~, fils de Ijayr ad-Dïn, par les Jeunes Turcs constitue une autre illustration du durcissen1ent du clin1at entre les éléments en jeu. En outre, l'année 1913 voit la délitnitation définitive de la frontière tuniso-tripolitaine, acte par lequel la Sublime Porte reconnaît implicitement la dOlnination française sur la TunisieI7, et un arrangement franco-ottoman concernant la protection des Marocains et des Tunisiens en TurquieI8. A partir de 1914 c'est la guerre avec toutes ses conséquences: loi martiale, propagande et efforts redoublés visant à nuire à l'ennemi. Les contacts entre Tunisiens et Turcs n'ont pas cessé pendant la guerre, niais ils prirent un autre caractère. Deux aspects importants des contacts après 1914 ont déjà trouvé l'attention des chercheursI9. Il est plus diflicile de justifier la date où débute cette étude. En effet il y aurait de bonnes raisons de partir, par exemple, du règne d' A~mad Bey (1837), surtout pour tout ce qui concerne le côté officiel et diplomatique. On pourrait aussi se borner à l'époque marquée par l'activité politique de Ijayr ad-Dïn (avec plusieurs dates au choix). Dans une époque où le changement semblait parfois être la seule chose constante, il n'est pas difficile de justifier a posteriori une date convenable. Dans la mesure où notre étude porte sur la communication, certains événements concernant l'infrastructure et les médias font du début des années 1860 une nouvelle étape: à partir de 1861 il devint possible d'échanger des dépêches télégraphiques entre la Tunisie et l'étranger. La même année et l'année précédente, deux journaux importants font leur apparition dans les deux villes principales de notre contexte: ar-Rii'id at-

tünisi (<< L'éclaireur tunisien »), journal officiel, mais d'une variété assez grande, à Tunis en 1860, et al-Gawd'ib (<< Les nouvelles en circulation ») à Istanbul en 1861.
Tous les deux étaient lus
«

de l'autre bout»

de la Méditerranée.

En plus, nous nous

trouvons toujours au début du long règne de Mu~ammad a~-~adiq Bey (1859-1882) et de la carrière de son ministre extraordinaire, Ijayr ad-Dïn. Je n'insiste cependant pas trop sur l'année 1860 comme point de départ. Selon le cas, la présentation des faits commence avant cette date. Un dernier mot concernant le titre de cette étude: « province et métropole ».

C'est, je l'avoue, seulement à un niveau très formel qu'on peut désigner la Tunisie entre 1860 et 1913 comme province de l'Empire ottoman. De l'autre côté, est-elle déjà dénuée de toutes les caractéristiques d'une province? D'ailleurs qu'est-ce qui fait une province? L'empire ottoman y répond par la multitude des modèles. Les rapports entre le centre du pouvoir et les régions placées sous sa domination directe ou sa suzeraineté ont pris les formes les plus diverses. Du moins sous l'aspect non18

institutionnel, le rapport entre la Tunisie et Constantinople sen1ble correspondre à celui entre une province et une Inétropole : Istanbul attirait les Tunisiens dans un sens culturel très large, alors que le contraire n'était pas le cas. Cependant, il existait une autre métropole qui disputait de plus en plus à la capitale ottolnane le primat dans l'orientation culturelle des Tunisiens. Si l'attrait de Paris est rarement discuté dans cette étude, on peut du n10ins dire que la Tunisie est province de deux métropoles. Il est beaucoup plus diflicile de dire quand Paris prend le pas sur Constantinople. Si l'on juge les dirigeants, c'est peut-être durant les années 1850. Q!.tant à l'élite bourgeoise de Tunis on cherchera le changement décisif entre la fondation du collège ~adiqï et les prelnières années du Protectorat. Les couches populaires enfin n'ont probablement jamais cessé de préférer le siège du califàt à la capitale du pays colonisateur. Finalement la ville de Tunis est elle-même une sorte de métropole par rapport à la Tunisie entière. Le nom du journal tll-lfiiçlira exprime cette position. Tunis est donc province et métropole en même temps. Q!.t'on se tienne, devant ces équivoques, au sous-titre de l'étude.

B. LEs SOURCES

Les principales sources primaires de la prése.nte étude, à savoir la correspondance des agents tunisiens à Istanbul et celle des Résidents généraux de France à Tunis, ont déjà été mentionnées. Quant à la correspondance française, sa valeur est connue. Pour puiser dans cette source, j'ai pu profiter de l'Institut Supérieur d'Histoire du Mouvement National à Tunis - El Manar. L'institut met à la disposition des chercheurs des microfilmes pris sur les fonds originaux conservés aux Archives du Q!.tai d'Orsay et aux archives du "ministère de la Guerre au Château de Vincennes. Le choix des fonds consultés a été déterminé par les titres des cartons et des dossiers. Il est hors de doute que d'autres dossiers, couvrant d'autres domaines, fourniraient d'utiles compléments. Aux Archives Nationales Tunisiennes, je me suis lin1ité à la section Empire ottoman dans la Série historique. Contrairement à la chancellerie et aux services de documentation français de l'époque, l'administration de la Régence avait à peine commencé à conserver les documents permettant de retracer ses activités. Le triage fait au département des Affàires étrangères à Tunis manque parfois de rigueur. De l'autre côté, l'administration tunisienne était petite et sa correspondance avec Istanbul sans grande envergure. J'ai dû laisser inexploités certains dossiers concernant surtout des sujets d'avant 1860 (p.ex. la plupart des missions). Pour des raisons rnéthodologiques exposées plus haut, la correspondance des agents tunisiens à Istanbul promettait le pl us. Des personnes très différentes étaien t grou pées sous ce titre, mais la pl u part d'entre elles n'occupaient pas de fonction officielle. Nous nous somInes attaqués aux plus longues de ces séries de correspondance, espérant pouvoir y suivre plus clairernent les développements des relations entre Tunis et Istanbul. La correspondance de 19

certains autres agents et des Fonctionnaires ott0I11anS fut un con1plén1ent utile pennettant parfois de voir le Inên1e événement sous deux angles. L'utilité de la correspondance de ce genre de sources a du reste déjà été n10ntrée par d'autres chercheurs20. Il existe, sans aucun doute, des fonds d'archives qui éclaireraient d'avantage le thètne abordé ici. Il faudrait d'abord chercher dans les archives du Pren1ier ministère (Ba~bakanltk Ar~ivi) à Istanbul. Les archives de l'ancienne An1bassade de France à Constantinople, aCGessibles à Nantes, pourraient apporter certains con1pléments. Une autre catégorie de sources restera également plus ou tn01ns inexploitée pour le Inoment : les journaux de l'époque. Les deux feuilles dont il sera souvent question par la suite, ar-Râ 'id tlt-tüniJi et lll-Gllwii 'ib sont du plus grand intérêt pour les questions posées. Il existe du Rii 'id, chose précieuse pour les chercheurs, une collection couvrant toute notre époque. Et pour tll-Gawâ 'ib, au moins neuf années sur les 24 de son existence sont documentées par la collection conservée par la Bibliothèque Nationale à Tunis. Or, c'est précisément cette richesse des sou~ces, exceptionnelle pour cette époque, qui défend l'utilisation su perficielle des deux journaux. En feuilletant les tomes des deux journaux, je me suis vite résigné devant la tâche imn1ense qu'ils représentent. Le dépouillement systématique des périodiques arabes, ottomans ou persans n'a d'ailleurs que commencé. Ayant eu à faire avec un assez grand nombre de personnes dont on ne trquve trace dans l'historiographie, certaines sources posent le problème de l'identification des personnes mentionnées. Dans les sources narratives cornIne dans la correspondance des agents tunisiens, les faits mentionnés en relation avec une personne inconnue permettent souvent de lui assigner une place ou de l'identifier après avoir rassemblé tous les détails accessibles. Il n 'en est pas de Inên1e avec les sources de caractère énumératif qui pourtant sont indispensables si l'on s'efforce de saisir la totalité d'un phénomène. Le sous-chapitre III.D. « Artisans et con1merçants » se fonde pour une bonne partie sur cette catégorie de sources. A côté des pétitions signées par les commerçants tunisiens à Istanbul et adressées au gouvernement du bey, les annuaires de commerce ont été d'un certain profit. Quels sont alors les obstacles que rencontre l'étude de ces annuaires? D'abord l'utilité d'un enregistrement ou d'une annonce dans un annuaire de commerce ne peut pas avoir été évidente pour les Tunisiens, surtout pour les bonnetiers avec leur métier et leur clientèle traditionnels. Il est significatif que le nombre des boutiquiers qui portent un nom musulman grandit avec le temps par rapport aux noms nonmusulmans (arméniens, grecs, juifs, européens). Un élément d'éthique marchande peut également jouer son rÔle, à en croire GÜLERSOY explique l'absence de publiciqui tés, voire de tableau indiquant le nom du propiétaire d'une boutique au bazar d'Istanbul en ces termes:
It was the noble, contented Turkish-Islamic view of the world, which considered any effort to attract customers, boastfulness abou t oneself: one's art or Inerchandise as shameful that prevented any bills being put in the Bazaar'~I. 20

Selon lui, cette situation ne changea qu'après la restauration du bazar couvert suite au tremblelnent de terre en 1894. Un autre problème, plus grave, réside dans le grand nOlnbre de noms Inusuln1ans identiques: dans un mêlne métier ou dans une Inên1e rue, il peut nous arriver de

trouver deux artisans qui se nOlnment « Hadji Mahn10ud » ou « Mehlned Salih ».
Tout indice de nationalité manque, car le nom d'un Mu~amlnad d'origine arabe est converti dans l'annuaire sous la n1êlne forIne que celui d'un Mel)med d'origine

turque. En plus, le mot ibn (<< fils de ») manque partout et n'est que rarelnent ren1placé par la combinaison turque du non1 du père avec zâde. « Mehlned Salih » peut
ainsi désigner un nom personnel double (isnz) ou un Mu~alnmad fils de ~alil! (avec un vrai patronyme, ntlsab) ou bien un Mu~an)mad avec le nom de famille Ibn ~ali~ d'après un ancêtre qui se nommait ~ali~. Pour toutes ces raisons il est fort probable que bon nombre de Tunisiens se cachent parmi les autres artisans et boutiquiers de l'annuaire; même s'ils ne se sont pas adaptés en Turquie, ils ne peuvent être reconnus COlnme Tunisiens que grâce à des sources indépendantes qui nous révèleraient leur origine exacte.

c.

RÉFLEXION

MÉTHODOLOGIQUE

Bien que cette étude ne s'inscrive pas dans le cadre de la sociologie ou de la science de la communication, il semble utile d'emprunter à ces disciplines leurs principaux concepts et termes techniques. Cette approche nous a permis de formuler des questions plus précises sur la communication entre la Tunisie et le centre de l'Empire ottoman. Soulignons cependant que la sociologie et la science de la communication étudient les hommes et les sociétés contemporains, consacrant beaucoup de ten1ps et d'efforts à la recherche empirique. Or, notre étude est historique: nous ne pouvons pas organiser des entrevues avec Ijayr ad-Dïn ou avec le secrétaire des affàires tunisiennes à la SublÎ1ne Porte ni participer comme observateur à l'assemblée ,des commerçants djerbiens à Constantinople. Nous ne connaissons pas leur voix, leurs gestes ni, dans la plupart des cas, leur comportement ou leurs avis personnels. Nous ne pouvons que lire leurs lettres et leurs ouvrages, nous efforcer d'en déduire le message qu'ils voulaient exprimer, mais aussi les informations qu'ils n'avaient pas l'intention de dire. Nous devons décrire les événements et les circonstances, déceler les alliances et les intérêts afin de. rendre visible les structures et les tendances de changement. De plus, il faudrait éviter d'étendre les conclusions des recherches portant sur la communication dans les sociétés occidentales modernes à une société prémoderne ou en voie de modernisation22 qui possède une culture differente.Emprunter des termes et des concepts à la science de la communication signifie donc nous intéresser à certains phénomènes sociaux, voir les choses de manière différente et diriger notre attention sur des mécanismes qui, autrement, auraient pu nous échapper. 21

Alors que la science de la communication en tant que discipline de la sociologie a étudié la communication de nlasse dès son essor dans les années quarante, la recherche historique en comn1unication a toujours été délaissée. Cela s'explique par le fait que la communication ne s'est imposée à la science comlne objet de recherche qu'avec le changement de la nature du processus de communication provoqué par les révolutions techniques qui se sont succédées à un rythme accéléré23. La recherche s'est d'abord occupée des phénomènes sociaux liés à la radio, moyen technique moderne qui suscita nombre de questions nouvelles, et de la propagande dont l'itnportance était devenue apparente durant la Deuxième guerre mondiale. Bien que, dans les années cinquante, on ait redécouvert, avec KATZ et LAZARSFELD comme pionniers, l'importance de l'influence personnelle dans la communication de masse, celle-ci est toujours, du fàit de ses implications multiples, le principal objet de recherche24. Dans notre étude, la communication de masse apparaît tout au plus sous la forme des journaux, des almanachs et des livres25. Se rencontrera plus souvent ce que Herbert MENZEL appelle la Quasi-Mass Communication26, largement identique, semble-t-il, à la « communication quasi primaire» de HORSTREIMANN27appartiennent à cette ; catégorie par exemple l'agitation semi-publique d'un prédicateur ou les discussions qui doivent avoir eu lieu au sein de la colonie des commerçants djerbiens à Istanbul. La forme de communication la plus courante et la mieux attestée dans notre contexte est sans doute la communication primaire (ou privée, personnelle,face-toface communication) qui se déroule entre deux personnes ou dans un groupe très restreint. Dans notre contexte, les participants communiquent d'ailleurs souvent en tant que représentants d'institutions officielles (gouvernements) ou privées (journaux, associations). Ivlalheureusement, mais aussi typiquement, il n'existe pas de théorie de la communication universellement acceptée. Selon les disciplines, une théorie a été élaborée dans une perspective plutôt mathématique, anthropologique, sociologique, linguistique, politologique etc. Le théoricien français Robert ESCARPIT propose le schéma suivant28 : Source Codeur

>

Î - - - - - - - - - - Canal - - - - - - - - - - -ï D'autres schémas sont beaucoup plus compliqués29. La diversité des approches ne fait que traduire la cOlnplexité du phénomène de la communication sans laquelle la société humaine dans toutes ses manifestations ne peut être imaginée. En même temps, cette diversité scientifique conduit, dans le domaine des terminologies, à une vraie tour de Babel. Je me suis accomodé de ces inconvénients pour pouvoir, à l'instar d'autres chercheurs étudiant l'histoire des pays musulmans30, profiter des résultats de recherche de la théorie de la communication. Une théorie de la communication acceptée par les historiens nous fait encore défaut. Je ne prétends donc pas, dans la présente étude, appliquer rigoureusement une 22

-

Emetteur

~

voie

~

Récepteur

-

Décodeur

Destinataire

théorie déterminée. Je me suis laissé guider par les questions et les manières de voir que les chercheurs des autres disciplines ont apportées aux phénomènes de la communication. Ces questions ln' ont aidé à voir plus clairement les détails du processus d'échange qui s'est opéré entre Tunis et Constantinople. Cette inspiration m'a amené à employer certains termes et concepts qu'il me semble utile de présenter brièvement. Le problème de la confusion des terminologies est aggravé par le problème de la traduction des termes d'une langue à l'autre. Prenons comme exemple les termes désignant les hommes qui communiquent. Alors que, dans le communication research américain, on parle toujours de communicator, la traduction française cornmunicateur se rencontre rarement31. Les théoriciens français préfèrent parler de source. Dans notre contexte on peut négliger la question de l'émetteur (ou transmetteur, anglais: transmitter) qui transforme le message en une forme transmissible (vibrations mécaniques, impulsions électriques)32. Cette distinction n'est importante que dans les cas où la source et l'émetteur ne sont pas identiques, par exemple dans une station de radio où le redacteur d'un texte est la source, la fonction d'émetteur étant partagée par les éléments de l'appareil technique. On verra que même dans le cas des institutions (gouvernements, journaux), celles-ci furent souvent identifiées par les contemporains avec certaines personnes. Le poids de l'individu dans l'institution était alors plus grand qu'il ne l'est aujourd'hui dans la

société moderne dite « de masse ». Mais quel terme choisir: communicateur,sourceou
un troisième? Ajournons la réponse en nous tournant d'abord vers celui auquel le message est adressé. Même confusion des langues: en allemand et en anglais la personne envisagée par la source de la communication s'appelle Rezipient ou receiver, tandis que le récepteur n'est pour ESCARPITue le « dispositif qui reçoit les messages q transmis sur une voie sous forme de modulations de l'énergie vectrice33 ». Le terme correspondant à la source est, en français, le destinataire. La distinction entre source et destinataire ou, si l'on veut, communicator et receiver est essentielle pour l'analyse de la communication de masse. Dans d'autres situations cependant, un autre fait fondamental s'impose: les hommes sont des sources et des destinataires de messages en même temps, souvent en relation avec le même partenaire. Pour cette raison, le terme communicateur me semble utile pour désigner l'individu en tant que source et destinataire de messages. Cette nature double des communicateurs est particulièrement importante dans le cadre de notre étude où l'échange mutuel et constant constitue l'un des principaux objets de la recherche. Il est cependant vrai que des termes comme échange ou partenaires34 (au lieu de communicateurs etc.) suggèrent une égalité dans la relation qui n'est pas toujours de mise. Elle ne l'est pas dans le cas des agents tunisiens à Istanbul qui, sans compétence aucune, ont pour tâche principale de transmettre des lettres et de rédiger des rapports. En même temps, le récepteur et le destinataire de leur correspondance, le premier ministre tunisien, donne des ordres, exige des informations sur tel ou tel sujet, mais n'est pas pour les agents une source d'informations sur les événements qui se passent à Tunis (sauf pour les changements importants au sein du gouvernement ou de l'administration). 23

Des différences analogues apparaissent

dans l'elnploi

des termes ctinlll et voie.

ESCARPIT définit le canal comme la « partie d'un système où circule l'énergie vectrice,
comprenant au moins un éInetteur et au moins un récepteur reliés par une voie]5 ». Autrement dit, la voie est le canal moins l'émetteur et le récepteur. Or, dans le cas de la communication non médiatisée par des moyens techniques, dans la conversation orale par exemple, faut-il inclure l'homme parce que son organe vocal est l'émetteur ou faut-il l'exclure parce qu'il est surtout le producteur de l'information qu'il émet et donc plutôt source qu'émetteur? Sans vouloir mépriser les tentatives visant à développer un modèle englobant toutes les facettes du phénomène de la communication et à saisir tous ses éléments par des termes bien définis, il nous faut constater qu'un tel modèle n'existe pas encore. Pour le but que nous nous sommes proposé, il paraît suffisant de prendre conscience des éléments fonctionnels de l'acte de communication qui sont exprimés par des définitions comme celles que nous venons de mentionner. S'y ajoutent deux limites spécifiques de la recherche historique: d'abord la rétrospective historique et l'état des sources ne permettent pas toujours de cerner précisément tous les détails nécessaires à une analyse avec l'exactitude méticuleuse à laquelle les sociologues s'appliquent généralement. Deuxièmement, l'importance du sujet nous impose de ne traiter en détail que certains épisodes (ceux qui sont les mieux documentés) et de passer en revue d'autres développements assez sommairement. Il est clair que ce procédé nous laisse souvent sur notre faim. La largeur de vue m'est cependant plus importante que l'analyse parfaite d'un secteur trop restreint. Q!.1elles sont donc les questions, formulées par la science de la communication, qui peuvent nous guider dans notre recherche? La formule classique de LASSWELL

'

caractérise le processus de la communication en ces termes: « who says what in
which channel to whom with what effece6 ? » Sont compris dans cette formule: la source et l'émetteur, l'acte d'énonciation du message, le message et son contenu, le média et la voie, le récepteur et le destinataire, les conséquences. Mais il y a encore d'autres aspects à ajouter qui serviront à mettre en relief chacun de ces éléments ainsi que leur interdépendance.

_

ad émetteur/récepteur:

est-ce un groupe

ou un individu,

une organisation

ou

son représentant? Q!.1elssont son rang social, ses facultés (langues !), son caractère et les valeurs qu'il reconnaît? Quelles sont les connaissances et les ressources dont il doit disposer pour pouvoir se servir d'un média donné? Quelle est la position de la source vis-à-vis du destinataire? Quels sont leurs intérêts, leurs intentions en communiquant ? - ad énonciation du message: quand et où le message est-il énoncé ou fabriqué? Quand et où est-il vu, lu ou entendu? La difIéreJ?ce de lieu et de temps entre codage et décodage du message a-t-elle un effet sur le contenu?

-

ad contenu

du message:

est-il destiné

au public,

à un cercle semi-public

ou à

une personne privée? Q!.1elest le sens manifeste, quel est le sens voulu? Le style est-il adapté au contenu ou y a-t-il des incohérences (p.ex. style obscur) ? 24

-

ad canal/voie:

DiflilJÙJJI.1-low widely is it [Ie canal, Ie médial available? C:ontrol. Who detennines the content tlowing through it ? Sorial fillli:tioJlJ. What role does it play in the society? ItldÙJidIlOI./ÏlllctÎotlJ. How does it serve the individual? P~vsÎcIlI thanlderÙtÎcs. What are its costs, capabilities, and so on37 ?

Adoptons ces cinq questions comme critères utiles, mais remplaçons diffusion par accessibilité pour réserver le terme diffusion au processus d'acceptation d'idées, de valeurs et de procédés techniques38. On peut ajouter une autre question: dans quelle mesure le média influence-t-il le message (p.ex. codage, style télégraphique) ?

-

ad récepteur/destinataire:

en principe

la série des questions

soulevées

à l'analyse

de la source et de l'émetteur peut être répétée. Les questions spécifiques concernent surtout la diffusion et les effets des messages reçus à l'intérieur d'un public dispersé. - ad conséquences possibles: quels sont les effets d'un acte ou d'une série d'actes de cOInmunication ? L'effet est-il conforme à l'intention de la source? Y a-t-il un n1alentendu ? Q!.telles sont les réactions du destinataire vis-à-vis de la source? Ce dernier point nous amène au cas spécial dufe.edback, la ,réponse que le communicateur reçoit (ou non) du récepteur au sujet de son message. Puisque la continuité: ou le relâchement, voire la rupture dans l'échange des messages entre Tunis et Constantinople sont essentiels pour notre étude, nous gardons en mémoire les questions suivantes: quand l'échange se tarit-il? de quel côté? pour quelles raisons39 ? On peut également se demander pourquoi une nouvelle particulière n'a pas été transmise, pourquoi une idée ou une opinion n'a pas été diffusée40 ? Les questions que soulève le concept de la communication sont apparemment trop nombreuses et trop variées pour être toutes abordées. Mais puisqu'il fàut commencer Ie travail, allons in medias res.

25

PREMIÈRE PARTIE: LES COMMUNICATEURS

Chapitre

1er

Arabes et Turcs dans la Régence de Tunis
Pour con1prendre la situation à partir de laquelle les communicateurs s'engagent dans un processus de communication, il est utile d'avoir une idée du contexte, de leur environnen1ent, du milieu qui les entoure, de la société dont ils font partie. Ceci peut nous aider à évaluer la place que la communication avec tel ou tel pays occupe dans la société en question. Dans le cadre de notre présentation des populations tunisienne et istanbuliote, nous nous concentrons sur les grou pes et les classes au sein desquels se recrutent les communicateurs. La Tunisie du XIXe siècle est sans aucun doute un pays arabe. Pourtant il n'est pas du tout fàcile de délimiter les différents éléments de sa population les uns par rapport

aux autres. Les « apports ethniques étrangers I

»

sont très divers: aux Berbères, pre-

miers habitants de l'Afrique du Nord, se sont ajoutés et mêlés Phéniciens, Noirs, Juifs, Romains, Vandales, Byzantins, Coptes ainsi que des n1usulmans arabes, persans, égyptiens, syriens, et ce même avant l'immigration des Banû Hilal au XIe siècle. D'autres Juifs et musuln1ans affluaient, venant surtout de Sicile après la conquête normande en 484/1091, et de l'Espagne musulmane au fur et à mesure que la Reconquista s'étendait2. On peut encore signaler les esclaves chrétiens pris par la course et qui, n'étant pas rachetés, se convertissaient à l'Islam et restèrent dans le pays. Même si la langue berbère est aujourd'hui encore parlée ça et là en Tunisie, on peu t dire que la population berbère a subi, depuis la conquête par les premières armées musulmanes, un processus constant d'arabisation3. Ce processus a continué sous la domination turque, même dans le domaine de l'administration et de l'armée qui étaient pourtant le champ privilégié des allogènes turcophones. L'arabe télTIoignait donc, en Tunisie, d'une vigueur assimilatrice indéniable. 29

Bien que la langue arabe se soit irnposée en Tunisie au cours des siècles, l'identité ethnique et sociale au XIXc siècle ne se définissait pas par l'arabité. En effet, chez les berbères, des sections importantes tenaient depuis la conquête islan1ique à garder la marque de leur propre identité et une certaine distance vis-à-vis du pouvoir central en professant des doctrines hétérodoxes en matière de fo{ Les hanafites, adeptes d'une des quatre écoles juridiques dans l'islaln sunnite, constituent l'autre Ininorité itnportante au pays. En Tunisie, ils sont parfois désignés son11nairen1ent COlnme Turcs à cause de leur origin.e allogène; ils seront présentés par la suite.

A. TERRITOIRE ET POPULATION Tandis que la domination hafside cOInprenait une région assez vaste s'étendant de Bougie jusqu'à Tripoli, les frontières de la province (iyâltl, en ott0111an : eyalet) de Tunis furent remarquablement stables depuis la conquête ottomane en 1574 et le sont restés jusqu'à nos jours5. Bien sûr, les mouvements des tribus vers l'Algérie et vers la Tripolitaine ne manquaient jamais de fournir des raisons ou des prétextes pour des affrontements politiques ou militaires entre les pouvoirs des provinces concernées. Mais ces conflits mineurs ne jouent aucun rôle pour la politique de la Sublime Porte. Seule la délimitation de la frontière tuniso-tri poli taine en 1913 fu t d'une certaine importance parce qu'elle marqua la fin d'une période durant laquelle la Subiime Porte avait n1aintenu ses droits sur la Tunisie. Il est cependant important de noter l'appartenance de l'île de Djerba à la Régence de Tunis depuis le début XVIIe siècle. Quant à la population de ce territoire, GANIAGE, dans son article très instructif aussi bien pour l'histoire sociale que pour la démographie, parvient au chiffre de 1,1 millions d'habitants, dont un demi-million de sédentaires et six cent mille nomades pour l'année 1277 (corn. 20-7-1860)6. Les Européens, administrés par les consuls de leurs pays, représentent une population d'environ 12 500 personnes. Quant aux Juifs, on n'a pas d'indices suffisants; en majorité sujets tunisiens, ils étaient de quinze ou vingt mille, voire mêlne trente mille7. La capitale de la Régence, Tunis « la bien-gardée» (al-ma/JrÛsa),était depuis longtemps la ville la plus peuplée; néanmoins elle ne comptait, selon GANIAGE, sans « doute pas plus de 80 000 ou 90 000 habitants vers 1860 », dont environ 60 000 n1usul111ans; en 1906 l'administration du Protectorat estimait la population à cent mille habitants/{. Pour Kairouan, on arrive pour l'année 1860 à quinze mille environ, pour Bizerte à cinq mille personnes, pour la presqu'île du Cap Bon à 25 000 sédentaires et 10 000 nomades, pour Sousse à huit mille habitants; beaucoup de localités, nommées 9. villes à l'époque, n'avaient pas plus de trois ou quatre mille habitants La grande majorité de la population tunisienne est constituée, depuis longtelnps avant la domination turque, d'arabophones appartenant au rite n1alékite. Q!lant à l'élélnent hanafite qui nous intéresse plus particulièrement parce qu'il signale toujours

une origine « turque », il n'a pas encore été vraiment étudié jusqu'à présentlo.
30

Après avoir occupé Tunis de façon passagère en 1534 et en 1569, les troupes turques s'installèrent définitiven1ent en 1574 dans la capitale et prirent le contrôle du pays entier. Le contrôle et la défense de la province furent confiés à la 10 r~ unité du corps des janissaires. Au XVIIe siècle, l'effectif de cette troupe était d'environ 4000 personnes pour toute laprovincell. A l'origine, cette rnilice se composait surtout d'immigrés stan 12 », pauvres paysans cherchant au Maghreb une pron10tion sociale que Constantinople ne leur offrait pas; s'y ajoutaient de nombreux convertisl3. C'est à Izmir que; pendant plus de deux siècles, les Anatoliens qui se faisaient enrôler pour la milice tunisienne, étaient rassemblés et s'embarquaient pour la Tunisiel4. Pour cette raison, la Tunisie posséda jusqu'à la fin du XIXe siècle un khan dans ce port et y entretint jusqu'en 1881 un agent qui la représentait auprès des autorités ottomanesl5.
«A

anatoliens, originaires des « régions de Smyrne, Denizli, AydIn, Sinope et du Lazi-

partir du début du XVIIIesiècle,on fit de moins en moins appel aux janissaires

les kulughli (fils de Turcs et de femmes indigènes)16.» On qu~lifiait ceux-ci, ainsi que leurs descendants, de « Turcs» ou « hanafites» (hanajiyya), d'après le rite auquel ils appartenaient; le mot kulughli ne semble pas avoir été en usagel7.

du Levant, auxquels on substitua progressivement

D' aprèsBAcHRoucH, « la principale concentration de Hanafiya se localisait à
Hammamet », la deuxième à Kélibia au bout du Cap Bon. En général, les hanafite£ bien qu'un 1nodus vivendi se fût établi 19».

étaient bien représentés dans les villes côtières de garnison 18.Ils n'ont « jamais noué
d'excellents rapports avec les autochtones,

La raison réside en partie dans le fait que, « bien qu'à la solde des beys, les Turcs incarnaient dans le pays la permanence de la dépendance de la dynastie husseinite à l'égard de la souveraineté ottomane20 ». L'établissement d'innornbrables contacts entre allogènes et autochtones était cependant inévitable. La langue arabe dans sa variante tunisienne en donne un vif témoignage21. Une partie des kulughIis tombaient dans l'appauvrissement, d'autres par contre changeaient de métier et devenaient des artisans. Pour eux, l'intégration et l'assimilation à la société tunisienne, voire même l'ascension sociale et l'accession à l'élite tunisoise devenait possible22. Ces Turcs et leurs fils, les kulughlis, quelle langue parlaient-ils? Puisque l'afflux de Turcs anatoliens diminuait de plus en plus et que les kulughlis avaient des mères arabophones, la langue arabe, en plus du turc, était pratiquée par cette deuxième génération, dès le XVIIIe siècle23.Dans la deuxième moitiè du XIXe siècle, le turc était une langue en déclin en Tunisie, comme le montrent plusieurs indices24. Il faudrait cependant en savoir plus sur l'attachement personnel des hanafites tunisiens à la culture turque à cette époque. La tunisification naturelle que subissaient les kulughlis n'empêchait cependant pas qu'ils se voient, et qu'ils soient considérés par leurs contemporains autochtones, comme les seuls vrais soldats. Surtout à partir du règne de I:Iammüda Bey (1782-1814), ils se sentaient poussés à se confirmer dans cette identité d'autant plus énergiquement qu'ils n'étaient plus les seuls soldats, le bey faisant de plus en plus appel à des troupes d'indigènes recrutés parmi les tribus arabes et berbères25. La dernière grande levée de hanafites eut lieu en 186526. 31

S'il est vrai que les Turcs et leurs descendants en Tunisie constituaient le noyau de la force armée, l'essentiel du pouvoir gouvernemental et administratif était presque

monopolisé par les tnanlelouks

(111tlrnlük)27.

Bien qu'appartenant au bey avec leurs

biens et leurs vies, ils n'étaient pas des esclaves au sens usuel, accomplissant un travail forcé. Le terme mamelouk désignait en Tunisie ottornane ce qu'on appelait gultlrn ou qui dans les pays centraux de l'empire, c'est-à-dire une institution fondamentale du système étatique ottoman2R. Les mamelouks tunisiens étaient le plus souvent originaires de Grèce ou du Caucase (Circassiens, Géorgiens, Abkhazes). La carrière des mamelouks se déroulait selon le n10dèle suivant: nés dans un milieu chrétien, séparés dès l'enfance de leurs familles, ils étaient convertis à l'islam et préparés dans l'école du palais impérial à Istanbul à des tâches militaires ou civiles. Suivant l'âge auquel ils étaient conduits en Tunisie, une partie importante de leur formation se déroulait à Tunis soit au palais du Bardo, soit dans une maison privée29. Ceux qui étaient doués et trouvaient un protecteur grimpaient l'échelle des fonctions; les autres devaient se contenter de charges moins importantes. Leur non1bre total était cependant assez restreint : BROWN évalue le nombre des jeunes mamelouks ayant à peu près le même âge et subissant ensemble la formation à une douzaine tout au plus30. Les mamelouks « vivaient dans l'intimité des grands, formant un personnel de confiance, souvent dévoué, mais intrigant et ambitieux, sans attache ni avec les autoch-

tones ni avec les Turcs3l. » « Si l'écrasante majorité des mamelouks mena une existence
obscure32 », BACHROUCH compte une trentaine, des Géorgiens en grande majorité, en « qui se hissaient au premier plan de la stratification sociale33 ». Le jour de l'affranchissement formel d'un mamelouk venait normalement avec la mort de son

maître. D'ailleurs, « très peu de mamelouks épousèrent des autochtones34. »
Il est frappant de constater que les charges importantes au sein du gouvernement et l'accès à la milice traditionnelle restassent strictement ferlués aux autochtones35. Cette situation ne changea que timidement au cours du XIXesiècle. Même dans des insti tu tions « modernes» comme l'armée régulière créée en 1831 et le Grand Conseil convoqué à partir de 1861, les mamelouks restaient beaucoup mieux représentés qu'on ne l'attendrait vu leur nombre36. Dans les hautes sphères politiques nous allons rencontrer, avant le Protectorat, bon nombre de mamelouks. L'attachement qu'ils avaient les uns pour les autres, mais aussi envers l'Empire ottoman comme institution, sera à remarquer plus d'une fois.

Cependant, de même que le nombre des « Turcs », celui des mamelouks arrivant du
Levant dans la Régence diminua au cours du XIXe siècle. Alors que les seuls esclaves blancs étaient encore quelques centaines vers 181637,on comptait à peine 150 en 1831 ou en 1860 ; à l'avènement du Protectorat il n'en restait que 75. Les causes en sont claires: les nations européennes avaient obtenu du bey en 1816 la fin de la course ayant fourni une partie des esclaves blancs, en 1830 l'interdiction de l'esclavage des chrétiens venant des Balkans et en 1846 celle de l'esclavage des noirs3R. Depuis que le sultan ottoman avait interdit la traite des esclaves blancs en 1854 et celle des esclaves noirs en 1857, les mamelouks devenaient de plus en plus rares39. Il semble en effet que 32