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La culture populaire en Grèce pendant les années 1940-1945

De
248 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296182226
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La culture populaire
en Grèce
pendant les années 1940-1945Collection «Histoire et perspectives méditerranéennes»
dirigée par Ahmet INSEL, Gilbert MEYNIERet Benjamin STORA
Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions L'Harmattan se propo-
sent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des
origines à nos jours.
Ouvrages parus dans la collection:
O. Cengiz Aktar, L'Occidentalisation de la Turquie, essai critique, préface de A. Caillé.-
Rabah Belamri, Proverbes et dictons algériens.-
Juliette Bessis,Les Fondateurs, index biographique des cadressyndicalistes de la Tunisie-
coloniale (1929-1956).
- Juliette Bessis,La Libye contemporaine.
- Caroline Brae de la Perrière, Derrière les héros... les employés de maison en service
chez les Européens à Alger pendant la guerre d'Algérie (1954-1962).
- Camus et la politique, actes du colloque international de Nanterre (juin 1985), sous
dit. J. Guérin.
Christophe Chiclet, Les communistes grecs dans la guerre.-
Catherine Delcroix, Espoirs et réalités de la femme arabe (Égypte-Algérie).-
Geneviève Dermenjian, La crise anti-juive oranaise (1895-1905) : L'antisémitisme-
dans l'Algérie coloniale.
Fathi Al Dib, Abdel Nasser et la révolution algérienne.-
- Jean-Luc Einaudi, Pour l'exemple: l'affaire !veton, Enquête, préface de P. Vidal-
Naquet.
Familles et biens en Grèce et à Chypre, sous la direction de Colette Piault.-
Monique Gadant, Islam et nationalisme en Algérie d'après« el Moudjahid », organe-
central du FLNde 1956 à 1962, préface de B. Stora.
Seyfettin Gürsel, L'Empire ottoman face au capitalisme.-
Kamel Harouche, Les transports urbains dans l'agglomération d'Alger.-
Marie-Thérèse Khaïr-Badawi, Le désir amputé, vécu sexuel de femmes libanaises.-
- Ahmed Khaneboubi, Lespremiers sultansmérinides : histoire politique et sociale
(1269-1331).
Ahmed Koulakssis et Gilbert Meynier, L'émir Khaled, premier zaiin ? Identité algé--
rienne et colonialisme français.
Ammar Koroghli, Institutions politiques et développement en Algérie.-
Annie Lacroix-Riz, Les protecteurs d'Afrique du Nord entre la France et Washington.-
- Ramdane Redjala, L'opposition en Algérie depuis 1962, t. 1.
Daniel Rivet,Lyautey et l'institution du protectoratfrançaisau Maroc (1912-1925),-
3 tomes.
Christiane Souriau, Libye: l'économie des femmes.-
- Benjamin Stora, Messali Hadj, pionnier du nationalisme algérien (1898-1974) (réé-
dition).
- Benjamin Stora, Les sources du nationalisme algérien: parcours idéologiques, ori-
gines des acteurs.
- Benjamin Stora, Nationalistes algérienset révolutionnairesfrançais au temps du
Front populaire.
Claude Tapia, Les juifs sépharades en France (1965-1985).-
de), Le conflit gréco-turc, préface de P. Milza.- Semi Vaner (sous la dit::
Gauthier de Villers, L'Etat démiurge, le cas algérien.-
Brahim Zerouki, L'imamat de Tabart : premier État musulman du Magreb, tome I.-
Coordination générale de la collection: Christiane DUBOSSON.Pour ~ous renseigne-
ments concernant ce secteur et pour recevoir le dernier catalogue des Editions L'Har-
mattan, écrire à l'adresse suivante: 5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris.Collection
«Histoire et perspectives méditerranéennes»
Antigone MOUCHTOURIS
La culture populaire
en Grèce
pendant les années 1940-1945
Préface de Marie-Claude Groshens
Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique
75005 Paris@ L'Harmattan, 1989
ISBN: 2-7384-0413-8PRÉFACE
Antigone Mouchtouris met à la disposition du public Ei-ançaisun corpus de
chansons de la résistance grecque qu'elle a collecté, rassemblé et traduit.
L'intérêt historique et sociologique de ces œuvres dont les auteurs sont pres-
que tous anonymes tient au rôle mobilisateur qu'elles paraissent avoir joué sur
le terrain entre 1940 et 1945, ainsi qu'à la vivacité des souvenirs qu'elles conti-
nuent aujourd'hui de provoquer chez les survivants.
Pour comprendre et expliquer cet impact, l'auteur articule deux approches com-
p1émentaires:
-la première, macro-sociologique et dialectique, repose sur la réintégration
de ce matériel dans son contexte historique et social;
-la seconde, micro-sociologique et structurale, en dégage, par une analyse
purement interne, les structures signifiantes au niveau sémantique.
Comme ces approches se réclament des travaux de L. Goldmann et AJ. Grei-
mas, il n'est pas étonnant que la problématique adoptée soit apparentée aux leurs.
Selon cette approche, les œuvres de la pensée ne doivent pas être considérées
comme des « reflets idéels» falsificateurs d'une vérité qui leur pré-existerait vir-
tuellement dans la réalité; ce sont elles qui créent le sens en dégageant de
l'encombrement des éléments subsidiaires les orientations caractéristiques des situa-
tions historiques qu'elles poussent logiquement et courageusement jusqu'à leurs
ultimes conséquences. Aussi les personnages de fiction - et plus particulièrement
les héros - remplissent-ils une fonction de dévoilement de la vérité; ils exem-
p1arisent des modèles rationnels; leur destin figure celui qu'aurait accompli la
personnalité la plus adéquate, la plus capable de comprendre et d'assumer la situa-
tion à laquelle le sort aurait pu l'adjuger.
C'est pourquoi l'échec de ces personnages - tout comme leur réussite - n'a
rien d'accidentel; ou bien ce sont eux qui les décident, ou bien c'est l'auteur
qui les décide pour eux. Dans tous les cas, l'échec dénonce «confesse », dit-
Levi-Strauss - le caractère impraticable de la situation réelle dans laquelle et pour
laquelle les héros littéraires ont été créés.
7Cette dénonciation-confession est d'autant plus significative que ces héros cor-
respondent à des personnes réelles connaissables par d'autres sources; certes les
deux ne se confondent pas; aussi, dans les chansons de la résistance grecque,
le héros nommé Aris n'est pas Aris Velouchiotis, capitaine de l'ELAS, mort le
16 juin 1945 ; le premier est recréé dans l'imaginaire alors que le second a effec-
tivement existé; l'un et l'autre n'en constituent pas moins un être à deux faces,
fictif/réel, point de jonction asymptotique des deux démarches macro- et micro-
sociologique indiquées plus haut.
Car la première tend à prouver par une analyse thématique purement empiri-
que, doublée de commentaires historiques, que la résistance grecque réaction-
à la situation d'occupation - se termine, dans la victoire même, par un échec
du fait de la mort d'Aris Velouchiotis (et d'autres chefs) au cours de cette période
obscure située entte la fin de la résistance et le commencement de la guerre civile.
Et la seconde confirme ce pessimisme en révélant qu'il appartient aux structures
fondamentales du vocabulaire utilisé dans les chansons.
L'analyse sémantique aboutit en effet à distribuer les textes en quatre catégo-
ries centrées respectivement sur les manifestations de «la perte », «la quête »,
«l'affirmation du héros» ou sa « disparition ». Or, mis bout à bout, ces quatre
groupes de textes racontent une histoire: celle de la disparition du héros au
moment de ce qui aurait pu être son triomphe.
Sans doute peut-on regretter que cette étude, malgré le foisonnement de don-
nées historiques de toutes natures, dont certaines ont été recueillies par Antigone
Mouchtouris de la bouche de témoins, n'analyse guère les circonstances réelles exac-
tes de cette «disparition du héros» : mort au combat? suicide? liquidation?
Il est vrai qu'elle ne fait pas œuvre d'historien mais de sociologue de la culture.
Ce qu'elle montre, c'est que les chanteurs n'ont pas trouvé ces morts «naturel-
les» car, si tel était le cas, ils les auraient chantées sur un mode héroïque, opti-
miste, alors qu'ils l'ont fait sur un mode qu'elle juge « tragique» et qui serait
plutôt à notre avis «élégiaque ».
qui, en sup-En effet, ce sont les dernières créations - celles de 1944-1945 -
primant le « happy end» de la série tout entière, en réorganisent le sens in extre-
mis; or, dernières chronologiquement et logiquement, ces créations font des chan-
sons grecques de la résistance une lamentation de ce que la « perte », vécu séman-
tique de la situation d'occupation, n'est pas réparée.
Autrement dit: prise comme enjeu stratégique dans le champ des forces inter-
nation, réalité sociale,nationales, la Grèce, sous quelque forme qu'on l'envisage -
~ demeure impuissante àsymbole culturel et affectif, mère ou « Grande Idée »
orienter son propre destin de façon conforme à ses valeurs.
La déploration de cette perte d'autonomie n'annonce-t-elle pas la désintégra-
tion sociale qui éclate au grand jour avec la guerre civile?
Mme GROSHENS
Maître de conférence,
Univetsité Paris X-Nanterre
8INTRODUCTION
Les termes de culture populaire désignent aujourd'hui des modes
d'expression esthétique - artistique - et un ensemble de normes socia-
les d'un groupe donné ou de plusieurs groupes homogènes.
La èhanson de résistance entre 1940 et 1945 en Grèce est un mode
d'expression spécifique de ce vaste champ d'exploration sociologique. La
résistance grecque - à l'instar de celle de la Yougoslavie - a pénétré
rapidement les couches populaires, et la chanson a largement prévalu dans
le champ culturel hellénique, comparable à la signification du carnaval dans
d'autres cultures nationales ou régionales.
Dans la langue grecque, le terme tragoudi (Tpayouol) signifie poème,
chant\ mais l'on peut aussi faire référence à l'ancien terme tragédie dont
le terme actuel tragoudi serait dérivé par l'intermédiaire des drames de
danse des Romains.
Paroles, musique et danse sont les trois éléments constitutifs de la chan-
son. C'est au moment de l'occupation ottomane et de la guerre de libé-
ration qui la suivit que se construisirent les fondements de la chanson popu-
laire traditionnelle. Les chansons de la résistance reviennent à l'opposition
nationale et à la vie quotidienne de cette époque.
Lorsqu'un peuple âgé de plus de 2 000 ans entreprend de s'interroger
sur son ethnie - terme à comprendre suivant sa définition grecque: exis-
tence en tant que peuple, nation - et prend son identité comme objet
de réflexion, il est amené à faire un retour à ses sources, à revenir sur
son long passé pour trouver les liens constituant son histoire.
Cette dernière est vécue et pensée par les Grecs comme continue, mal-
gré les apparentes interruptions dues aux interventions extérieures. La con-
1. Kiriakidis, Histoire de la littératUre néo-hdlénique, Éd. Dimaras, Athènes, p. 7.
9tinuité est assurée grâce aux faits culturels, par leur similitude au cours
du temps. La chanson est une de ces expressions qui disent l'histoire d'un
peuple et c'est pourquoi au début de la période de résistance, pendant
la Deuxième Guerre mondiale, le peuple chercha à renouer avec cette forme
de chansons folkloriques. Ce fut le début d'une vague de création.
L'ampleur prise par la chanson et la poésie est fonction de leur capa-
cité à couvrir et à exprimer tous les aspects de la vie à semblables épo-
ques. Elle peut être très aisément diffusée et reproduite. L'individu peut
décider de se l'approprier ou bien de la partager avec un public; de même,
un groupe entier peut se manifester par le chant. Elle peut donc être créa-
tion individuelle ou collective; la chanson devient alors une expression pro-
pice à l'étude de la relation entre l'œuvre littéraire et la société.
De plus, ce mode d'expression domine chez le peuple grec au moins
depuis l'occupation turque et la lutte contre les Ottomans (1821). Il reste
que la période de la résistance présente un intérêt et une spécificité lui
conférant une portée historique exceptionnelle. Sur ce point, il faut souli-
gner que la société grecque a vécu consécutivement l'occupation italienne
et allemande et que la résistance à l'occupant fut réellement prise en charge
par une grande partie de la population.
Notre analyse s'en tient à la chanson à partir du moment où elle appa-
raît associée aux mouvements de résistance, fin 1941, jusqu'au milieu de
l'année 1945, alors que la guerre contre les Allemands est terminée fin
1944 et que se prolonge une période instable, épilogue de la résistance.
Cette production populaire nous permettra de connaître les inspirations
de ceux qui l'ont créée et en ont usé comme moyen d'expression, leurs
valeurs éthiques, leur univers symbolique et les structures sociales de ce
milieu donné au cours de la résistance.
La culture populaire suppose des formes sociales élaborées au sein de l'ima-
gination populaire de façon inconsciemment artistique. La recherche vise ainsi
la culture d'une part comme expression collective et d'autre part
comme expression d'un peuple confronté à un occupant. La production litté-
raire présente donc, à ce titre, le double intérêt de représenter une image de
la résistance et de permettre une étude de la chanson populaire.
L'utilisation d'une méthode spécifique a été nécessaire pour la com-
préhension des rapports existant entre les hommes, et entre eux et la société,
à travers l'analyse du développement d'un aspect de ses manifestations cul-
turelles : la chanson; le principe de départ est que les structures de l'univers
de l' œuvre sont analogues aux structures mentales de certains groupes
sociaux qui sont ici les groupes antifascistes actifs2.
En ce sens, l'objet de l'étude est de saisir une structure significative
et constitutive d'une structure plus vaste qui en est l'explication. Pour le
faire apparaître, il faut tout d'abord mieux situer l'objet culture popu-
laire dans le champ des recherches contemporaines.
2. Sont groupés sous cette dénomination les groupes de résistants qui se sont opposés
militairement à l'occupation fasciste.
10Chapitre premier
CULTURE - CULTURE POPULAIRE
Depuis les années cinquante, l'étude de la culture populaire donne lieu
à des développements divers et nombreux. En fait les recherches et les
réflexions en ce domaine ont cours depuis un siècle déjà mais elles ont
longtemps assimilé cette culture à un folklore. Ce n'est plus le cas
aujourd'hui où les chercheurs lui accordent implicitement le statut de cul-
ture. En outre les créateurs de la culture populaire se manifestent et exi-
gent la pleine reconnaissance de leurs pratiques culturelles.
Le nombre de définitions du terme culture proposées jusqu'à nos jours
avoisine les 2503. Cela n'a rien de surprenant si l'on admet que ce con-
cept puisse comprendre toutes les activités humaines: il est en cela un
concept à sens multiples, souvent lié à la notion de civilisation et, en même
temps, utilisé comme synonyme de littérature et ans. La culture peut ainsi
se définir comme une structure complexe, plus ou moins cohérente, incluant
connaissances, lois, règles, éthiques, coutumes, tout ce qui confume et ins-
titue le social.
Concernant précisément la culture populaire dans ses définitions les plus
récentes, on peut dans un premier temps insister sur les rappons de dépen-
dance, voire de contradiction, entre culture dominante et culture domi-
née. Cela revient à traiter de l'organisation sociale en terme de classe, con-
texte dans lequel la culture populaire existerait nécessairement en contra-
diction avec la culture de la classe économiquement dominante.
Cette forme d'opposition s'observe généralement lorsque l'on se réfère
aux termes culture lettrée et culture illettrée. En ce cas, la différence se
3. Cf. R. Boudon.
11situe au niveau de l'instruction et non plus seulement à celui de l'appar-
tenance sociale.
Cette notion nous intéresse à un autre titre: au cours de périodes his-
toriques marquées par des conflits sociaux aigus, on a pu constater le déve-
loppement, sinon la création d'une culture militante. La culture du peu-
ple noir s'est ainsi enrichie dans la lutte contre l'esclavage: c'est entre
1800 et 1810 que furent créés la plupart des chants de type spirituals.
Ils coïncident avec lés premiers espoirs de liberté4. La culture populaire
ne signifie pas une culture à la portée de tout le monde, dans le quoti-
dien, pas plus dans les classes dites populaires que dans les autres.
Le terme populaire, avec peuple, désigne une catégorie de la popula-
tion s'exprimant à travers un mode culturel (image d'un éthos spécifique)
qui caractérise l'ensemble d'une couche sociale. Par peuple nous enten-
dons les ouvriers, petits employés, ouvriers agricoles, petits commerçants,
agriculteurs, c'est-à-dire une catégorie d'individus dont le style de vie peut
être comparable et qui se détermine à travers un mode de comportement
et de pensée identique, plutôt qu'au « volk » de la pensée allemande du
dix-neuvième siècle (même si cette notion réapparaît au niveau du con-
tenu: «le peuple grec», «la patrie»...).
Le peuple rassemble aussi bien ceux qui tiennent une place donnée
dans la production économique que ceux qui ont une forme et un con-
tenu d'éducation (de savoir) spécifiques de ces couches sociales et il se mani-
feste autant dans les circonstances exceptionnelles que dans le quotidien.
Inversement, la culture populaire n'existe pas uniquement comme élé-
ment de lutte sociale: témoins les chansons de mariage, de fêtes, les ber-
ceuses, toutes expressions qui ne sont pas évacuées des formes modernes.
Ces différents aspects, parfois contradictoires entre eux, ont toutefois la
particularité d'être une culture « du quotidien ». Cet aspect est également
caractéristique de l'expression populaire et paraît non seulement dans les
thèmes choisis mais également dans la transcription directe du vécu social.
Les moyens mis en œuvre pour cette expression présentent sur ce point
un caractère de permanence qui peut s'élargir au niveau de leur structure
symbolique.
Entre cette culture populaire des années quarante et celle du XIX' siè-
cle - plus spécifiquement dans le domaine de la chanson - nous obser-
vons des similitudes au niveau symbolique. À l'inverse, et parce que le
milieu populaire est moins que jamais un milieu totalement homogène,
qu'il est (à l'image de tous les milieux) stratifié, divisé en diverses caté-
gories socioprofessionnelles, se manifestent des productions artistiques diver-
sifiées pouvant exprimer les préoccupations propres soit à un certain métier,
4. M. Yourcenar, Fleuve profond, sombre rivière, Gallimard, Paris, NRF, p. 53.
12soit aux régions. Plus particulièrement, au sein de cette culture, nous trou-
verons reproduite la césure issue du mode de vie industriel :
- art paysan et, plus largement, culture rurale;
- culture urbaine.
La culture rurale est relativement simple à saisir et à définir, contraire-
ment à la culture populaire urbaine. L'homme du peuple de la ville existe
d'abord culturellement à travers son propre modèle qui se modifie peu
à peu, de telle sorte que son fonctionnement peut rendre compte de tou-
tes les mutations sociales. Dans les sociétés urbaines, les structures de com-
munication sont telles que, par la diversification des occurrences qu'elles
rendent possibles, elles s'opposent à l'immobilisme social et donc culturel
(ce qui limite le constat préalablement souligné de la permanence).
Enfin, cette dernière décennie, un mouvement social s'est cristallisé
autour de données culturelles: il s'agit de revendications sociales et poli-
tiques fondées sur l'affirmation d'une différence culturelle. En France,
entrent dans ce cadre les mouvements régionalistes occitan, corse ou bre-
ton. Aujourd'hui, ce phénomène se produit généralement dans les pays
du tiers monde où il se présente avec beaucoup plus d'acuité en termes
d'ethnicité. Il a attiré l'attention des chercheurs sur une revendication sociale
fondée sur la différence culturelle posant le problème de identite. Cel'
point intéresse particulièrement l'analyste de la culture grecque puisque,
nous l'avons vu, la question de l'identité y est beaucoup plus ancienne
(mais posée de façon ambiguë).
Jusqu'à quel point le mouvement moderne est-il opposé au courant
apparu pendant les années trente tel que celui qui est représenté par le
folkloriste italien Corso, rallié au mouvement fasciste? La culture tradi-
tionnelle peut en effet servir les fins des mouvements politiques de con-
servation sociale. L'histoire contemporaine grecque nous offre pour exem-
ple significatif le comportement des militaires grecs qui ont pris le pou-
voir en avril 1967. Leurs premières manifestations sur les ondes des radios
grecques furent des retransmissions de musique traditionnelle, espérant en
cela rassurer la population quant à leurs sentiments purement patriotiques.
Ce mouvement pourra toutefois être différencié de ceux que nous avons
évoqués plus haut tant sur le plan des structures de diffusion que sur celui
des finalités.
La culture populaire n'est donc pas seulement un art de mémoire et
de transmission, du moins pas durant la résistance où, sous diverses for-
mes, elle a représenté un moyen et une forme de combat.
Que pouvait et que peut encore représenter la résistance pour ceux qui
en inventaient ou interprétaient les textes?
Le postulat qui admet qu'une création produite « sur le terrain» signifie
un investissement symbolique nous conduira, à travers notre réflexion, à
5. Identité régionale. ethnique, nationale: ces questions sont présentes dans les chan-
sons grecques de résistance.
13l'appréhension des motivations des individus et des liens existant entre leur
désir et le désir collectif.
La méthode de recherche adaptée à ces interrogations s'appuie sur une
démarche construite en 2 temps:
- connaissance de la période de la résistance par le recueil d'informa-
tions (chansons, histoires de vie) ;
. - utilisation de méthodes permettant la mise en valeur des données
obtenues: traitement et analyse.
LES RECUEILS
Six recueils de textes de chansons se trouvaIent à notre disposition:
-le recueil n° 1, établi par T. Adamos, compte 181 textes et est inti-
tulé Chansons populaires de la résistance6. Ces textes représentent la
majorité de notre corpus (nous en avons retenu 83).
Ce recueil, signalé comme le plus complet, a été édité pour la pre-
mière fois en Roumanie, où le collectionneur a séjourné jusqu'en 1974.
Les précisions apportées par T. Adamos ont éclairé divers points tels que
le mode de recueil des textes, les problèmes posés, les origines (la diffu-
sion des chansons étant effectuée principalement par voie orale, leur ori-
gine géographique et historique ne pouvait être retenue que par des per-
sonnes intéressées à ces aspects). .
Cet ouvrage est dédié « aux combattants de la résistance nationale, aux
héros et martyrs qui sont tombés dans la lutte pour la liberté nationale
et la renaissance nationale de la patrie ».
0 2 est signé par E. Kyriasi et est composé de 220 textes7- Le recueil n
dont 7 ont été traduits et que l'on peut classer en trois catégories:
. des chansons populaires au sens que nous avons défini plus haut,
c'est-à-dire nées de la résistance ;
. des textes écrits par des poètes connus, et utilisés comme hymnes
par les diverses organisations militaires;
. des textes de chansons appartenant à un répertoire international:
chants yougoslaves, italiens.
Nous n'avons pas pu prendre contact avec cette collectionneuse et nous
n'avons donc pas obtenu de précisions sur les textes et les conditions de
recueil. L'ouvrage lui-même n'apporte guère d'éléments sur ces points.
6. Takis Akamos, Chansons populaires de la Résistance, Athènes, Kastanioti, 1977, 238 p.
7. E. Kyriasi, des maquisards et révolutionnaires, Athènes, 1975, 142 p.
14L'introduction met en avant l'importance affective et historique de la chan-
son de la résistance. Si les commentaires sont inexistants, en revanche de
nombreux dessins et photos d'acteurs de la résistance sont placés en guise
de préambule. Cet ouvrage est dédié « aux anti-fascistes morts et vivants ».
0 3 a été élaboré par nos soins au cours de notre enquête- Le recueil n
auprès des anciens résistants. Nous avons pu rassembler 8 chansons iné-
dites8. Ces textes ont été recueillis dans un village au pied du mont
Olympe (nommé Rapsani et réputé pour la participation massive de ses
habitants à la résistance) auprès d'anciennes résistantes (dans les milieux
des anciens résistants, les femmes passent pour se souvenir plus aisément
des chansons interprétées). Il n'y a pas eu à ce jour de recueil systémati-
que des chansons de la résistance, ce qui laisse supposer qu'il existe des
textes inédits (ou du moins des variantes non connues de textes déjà rele-
vés).
Ces textes sont souvent spécifiques à un groupe (par exemple, seules
les femmes chantent aujourd'hui - et se souviennent - des chansons
où la femme souffre dans son rôle de mère).
- Le recueil n° 4 présente 14 chansons dont une seule a été traduite9.
- les autres étant présentes au sein des autres recueils - et s'intitule
14 chansons de la résistance et de la guerre de libération 1941-194410.
Un sous-titre précise qu'elles sont écrites « pour chœur mixte, en quatuor,
sans accompagnement ». Etabli par Aki Smirnaiou, ancien résistant, cet
ensemble de textes ne possède ni introduction, ni commentaire, mais la
dédicace suivante: « Aux merveilleux combattants de la résistance natio-
nale, à la lutte de la libération nationale 1941-1944 ».
- Le recueil n° 5 regroupe 162 chansons, dont nous en avons traduit
11,6 pour les besoins de notre étude et il est présent dans le dernier
12 qui retra-volume d'une série de 4 ouvrages titrés St'armata, St'armata
cent l'histoire de la résistance. Ecrite par un collectif d'anciens résistants,
cette œuvre est parue à Athènes en 1965 (date du 20. anniversaire de la
résistance) .
Les textes sont illustrés de photographies et reproductions de dessins
de l'époque, ainsi que de quelques partitions musicales. Le premier volume
porte la dédicace suivante:
« Aux vingt ans de la résistance nationale
À ceux qui sont tombés
8. Cf. annexe, p. 230.
9. Cf. p. 234.
10. Akis Smirnaiou, 14 chansons de la résistance et de la guerre de libération 41-44,
Athènes, 1982.
11. Cf. annexe, p.234.
12. St'armata, St'armata (Aux armes, Aux armes I), travail collectif des maquisatds, Athè-
nes, Yannicos, 1965, 4 tomes.
15À tous ceux qui ont combattu
Qui ont peiné, souffert la torture
Aux sympathisants de notre patrie
Aux combattants-maquisards d'EAM-ELAS
Aux martyrs de la liberté. »
0 6 est composé de 67 chansons présentées sous forme- Le recueil fi
13 lors de ses spectacles publics. De mêmede brochure par Panos Tsavelas
que pour le recueil n° 4, nous n'avons traduit qu'un seul textel4.
Aujourd'hui auteur-compositeur-interprète, P. Tsavelas a fait partie de
la résistance et a appartenu à un chœur au sein d'une organisation de
la jeunesse anti-fasciste. Il continue d'interpréter des chansons de la résis-
. . .
tance parml ses propres compos1t1ons.
Tous ces recueils de textes, sauf le 3", sont édités en Grèce et en lan-
gue grecque exclusivement. Nous en avons donc traduit 106 que nous avons
présentés en annexe. Les tirages parfois limités de ces ouvrages ne per-
mettent pas de mesurer à sa juste valeur l'intérêt suscité par cette forme
d'expression et par cette période historique de la Grèce auprès d'une cer-
taine frange de la population grecque - d'où n'est pas exclue la jeunesse.
Parallèlement à ce travail sur les recueils, nous nous sommes documentée
sur le contexte historique et social de la Grèce à cette époque, à partir
d'ouvrages dont la plupart sont parus après 1974 (d'une part parce que
l'histoire abordée de manière objective s'écrit généralement après un cer-
tain temps, ensuite en raison d'une censure exercée avant cette année-là)
et dont les auteurs sont en majorité d'anciens résistants traitant de la résis-
tance à partir de leur propre expérience. Nous avons enrichi les informa-
tions obtenues à travers ces lectures par une enquête menée auprès
d'ancien(nes) résistants(tes) ayant ou non appartenu à des organisations
militaires telles que: EAM,EPON, ELASI5.
L'ENQUÊTE AUPRÈS DES ACTEURS SOCIAUX
Ces rencontres ont permis de constituer un ensemble de données pré-
cises sur les conditions d'existence de cette période, et sur la place et le
rôle de la chanson pendant la résistance auprès de ces acteurs sociaux.
13. Cf. annexe, p. 237, P. Tsavelas, Recueil de chansons de résistance, brochure, Athènes,
1982, 24 p.
14. Cf. annexe, p. 238.
15. Cf. EAM Front National de Libération; EPON Front National de Libération= =
Armée Populaire Grecque de Libération. Cf. Chapitre « La Grècede la Jeunesse; ELAS=
pendant les années 40-45 ».
16Nos contacts - pris depuis ::\thènes - nous ont menée dans la région
de Thessalie principalement, en Epire, à Roumelis, en Macédoine. L'enquête
s'est déroulée sur plusieurs périodes entre 1982 et 1983 auprès d'une cin-
quantaine de personnes (anciens résistants et sympathisants).
Les questions (au nombre de 20) ont été élaborées à partir des cinq
thèmes suivants:
. intérêt porté à cette manifestation;
. atmosphère sociale, culturelle;
. mode d'organisation;
. le souvenir et sa manifestation dans le présent ;
. connaissance de l'acteur social et de sa participation à la résistance.
Les données étant dès lors recueillies, il s'agissait de procéder à leur
traitement que nous avons choisi d'effectuer sur des bases strictement empi-
nques.
LA MÉTHODE D'ANALYSE
L'hypothèse de base méthodologique est celle d'un « isomorphisme entre
structures sociales et structures mentales ». L'analyse des données (décom-
position, mise en ordre et structuration) implique le choix d'une stratégie
d'approche. Celle-ci coordonne deux démarches.
La première est macro-sociologique. Elle peut être qualifiée d'histori-
que puisqu' elle situe l'objet dans le temps et, de plus, y introduit des
étapes; elle est aussi structurale puisqu'elle traite les rapports humains et
leur relation avec la réalité psychologique comme deux totalités. Plus pré-
cisément, les remarques de méthode de Lucien Goldmann ainsi que ses
propres applications à différents objets mentauxl6 nous ont servi de fil
conducteur .
Toutefois cette méthode conserve dans la majorité de ses études un
caractère de généralité telle qu'elle peut encore être qualifiée de philoso-
phique. C'est pourquoi elle a été articulée à une méthode de sémantique
structurale très fine, adaptée des travaux de A.]. Greimas17.
Cette approche de micro-analyse linguistique comprend dans l'esprit
18.même de son créateur une dimension sociologique Elle a l'avantage
16. Cf. Le Dieu Caché, Gallimard, Paris, 1955, 454 p. Pour une Sociologie du Roman,
Gallimard, Paris, 1965, 373 p.
17. A.J. Greimas, Sémantique Structurale, Larousse, Paris, 1966.
18. A.J. Sémiotique et Sciences Sociales, Seuil, Paris, 1976.
17d'une hyper-empiricité. S'attachant uniquement au sens immanent du dis-
cours, le rapport de l'homme avec l'univers est posé comme signifiant et
relève des compétences linguistiques implicites véhiculées par une culture.
L'analyse sémiotique permet de saisir la signification immanente des
termes utilisés et, par conséquent, de voir comment ce discours se situe
dans ses rapports avec la société grecque, et quelles sont les formes narra-
tives, ou encore de saisir la représentativité sociale du discours. On peut
aussi déterminer la place du social dans une expression esthétique et la
manière dont une manifestation culturelle participe au social.
Précisons davantage.
Analyse macro-sociologique
La méthode structuro-génétique utilisée ici pour effectuer une analyse
macro-sociologique implique la détermination des conditions sociales et his-
toriques d'existence d'une œuvre littéraire. Lucien Goldmann dont les
recherches s'inspirent de la pensée dialectique se base sur le fait que le
sujet créateur de toute vie intellectuelle et culturelle est social avant d'être
individuel. Il exprime là le fait d'une influence réelle de la vie sociale
et économique sur les hommes. La création apparaît ainsi comme l'expres-
sion d'une conscience sociale et non individuelle.
La relation essentielle entre la vie sociale et la création littéraire ne con-
cerne pas le contenu de ces deux productions de groupes humains mais
seulement les structures mentales. C'est pour cette raison que Lucien Gold-
mann ne considère pas l'œuvre littéraire comme le simple reflet d'une cons-
cience collective réelle et donnée, mais l'aboutissement à un haut
degré de cohérence des tendances propres à la conscience de tel ou tel
groupe. Le caractère social d'une œuvre réside surtout en ce qu'un indi-
vidu ne saurait jamais établir par lui-même une structure mentale cohé-
rente correspondant à ce qu'on appelle une vision du monde. Cette con-
ception de œuvre littéraire ou de la culture se rattache à une discussionl'
d'ordre philosophique: la relation existant entre le monde intérieur et le
monde extérieur.
Les critiques principales portées à l'œuvre de 1. Goldmann concernent
le caractère philosophique de l'analyse qu'il propose et le problème de
l'autonomie de l'œuvre littéraire (son mode d'analyse néglige l'autono-
mie de l'individu par rapport à son monde extérieur et nie le fait que
sa conscience soit soumise à l'individuel et non au social).
La nature des données de notre enquête, et plus largement de notre
recherche, justifie l'intérêt que nous portons à cette méthode.
La culture populaire, production d'une certaine époque, est porteuse
de termes qui font référence aux événements de la résistance. Elle est
l'expression du quotidien et narre des faits historiques. En outre, cette poé-
sie possède son propre style et se structure autour de symboles déterminés
qui ne sont pas des éléments du monde extérieur.
18Compte tenu de ces observations, des réflexions inspirées des interro-
gations sur cette période donnée de l'histoire grecque, et à partir du pos-
tulat que tout comportement est une tentative de donner une réponse signi-
ficative à une situation particulière, nous avons pensé que cette méthode
était la mieux à même de nous permettre d'approfondir cette forme artis-
tique et d'expliquer son adéquation à cette période historique.
Analyse sémiotique
L'étude sémiotique inspirée de la sémantique structurale de A.]. Grei-
mas19 nous permet d'étudier le sujet parlant comme micro-structure, avec
pour postulat que la création linguistique est un signifié de nature collec-
tive. Nous approchons ainsi la question des rapports entre langage et société.
Ils se situent dans la manifestation de la communication. L'étude des con-
notations sémiotiques nous permet de connaître la connotation sociale de
ce langage. L'univers sémantique se désigne comme l'univers de l'imma-
nence. La question du rapport entre langage et société ne paraît donc pas
être le centre d'intérêt de ses recherches. En revanche il parle de la situa-
tion du fait folklorique par lequel il nous renvoie à la socio-sémiotique
ou l' ethno-sémiotique.
De sa recherche et de sa théorie nous retiendrons comme moyen d'analyse
et d'interprétation de ces données ce qui appartient au concept d'isotopie
(cf. chapitre « Analyse sémiotique»). Ce dernier exprime la relation entre
les termes donnant au texte une signification et assurant l'homogénéité
du discours. Si nous prenons, par exemple, les vers suivants:
Ce printemps et cet été
Oiseaux ne chantez pas en ce lieu de Zachlorou
Les villageois sont en deuil... 20.
nous pouvons dégager une isotopie (en l'occurrence temporelle) définie par
les termes [printemps] et [été]. Elle peut être présentée sous la forme d'un
carré sémiotique qui, à travers un rapport de contrariété qu'il suppose,
nous permet d'introduire deux nouveaux termes. Dans ce cas les quatre
termes considérés seront dits isotopes. (On entend par carré sémiotique la
représentation visuelle de l'articulation logique d'une catégorie sémanti-
que, c'est-à-dire la visualisation des structures élémentaires du discours).
Il ressort d'un carré la relation entre un objet-élément et son contraire.
Ainsi printemps et été, associés par déduction à [hiver] et [automne], leur
sont respectivement contraires.
L'isotopie permet une forme de lecture uniforme du discours. Dans
un texte, pourront ainsi être dégagées les isotopies acrorielles (cf. chapi-
19. A.]. Greimas, cf. note 16.
20. Extrait de «Zachlorou », annexe, p. 209.
19tre : « Analyse sémiotique ») temporelles, spatiales ou autres. À l'aide du
carré sémiotique, nous établirons un regroupement des isotopies dans le
but de les interpréter. La propriété qu'a le carré sémiotique de visualiser
des oppositions permet de vérifier par la mise en évidence d'un contenu
finement analysé le cadre apporté par le structuralisme génétique.
Précisons que la méthode d'analyse sémiotique employée ici ne veut
que s'inspirer de celle que propose Greimas et, à ce titre, n'en fait pas
une application systématique. En effet, le caractère idiolectapl des textes
individuels, étudiés fréquemment par Greimas comme son étude sur
Maupassane2, ne nous intéresse que dans la mesure où l'on retient la
dimension sociale de la communication.
Greimas lui-même ne nie pas cependant la dimension sociale du lan-
gage, ainsi qu'il l'exprime dans un ouvrage tel que « Sémiotique et Sciences
Sociales» (op. cit.) ou « Maupassant, la Sémiotique du texte» (op. cit.).
L'usage que nous faisons de la méthode d'analyse sémiotique ne se
veut pas un approfondissement de celle-ci mais plutôt un travail dans le
sens de l'élaboration d'une base de réflexion sur la portée de la linguisti-
que dans une étude sociologique. Par ailleurs, les deux méthodes utilisées
(de Greimas et de Goldmann), présentent à nos yeux une certaine com-
plémentarité. La notion des contraires est, dans les deux cas, un principe
de base et il nous a paru intéressant de mettre en valeur cet aspect dans
le thème du rapport entre langage et société.
La mise en œuvre de cette démarche double explique notre plan
d'approche. Son caractère historique oblige dans un premier temps à faire
le point de la situation grecque à la veille de la résistance: c'est l'objet
de la première partie.
Les deux parties suivantes sont consacrées à l'analyse du corpus. La 2e
partie, approche macrosociologique, présentera une dimension historique
qui ne disparaît pas de la 3e partie, approche socio-linguistique, où elle
co-existe avec l'analyse des structures.
LA GRÈCE À LA VEILLE DE LA RÉSISTANCE
Situation politique et économique
Les limites géographiques confirment souvent l'identité politique d'un
pays et la Grèce moderne, dont les frontières ont été souvent modifiées,
a longtemps cherché. cette stabilité.
21. Idiolectal: provenant de l'activité sémiotique d'un acteur individuel.
22. A.J. Greimas, Maupassant, la sémiotique du texte, Seuil, Paris, 1976, 267 p.
20Depuis la fin des guerres balkaniques et, par la suite, la Première Guerre
mondiale, elles se sont élargies, de même que la population s'est accrue23.
La vie politique grecque est caractérisée par l'instabilité.
« Il y a des moments dans l'histoire de ce pays où l'historien a l'impres-
sion que la politique de la Grèce se fait en l'absence des Grecs et que
son sort se joue ailleurs. C'est seulement dans les mouvements de protes-
tation, de résistance, qu'on découvre la présence du peuple grec, même
si ces mouvements ne prennent pas toujours des formes politiques préci-
»24ses.
Ce texte résume parfaitement l'histoire politique de la Grèce depuis
le XIX' siècle. D'un autre côté, le sort de la Grèce, tel qu'il est présenté
ici, est symptomatique de celui des pays en voie de développement. Le
caractère marquant en est le défaut d'autonomie.
Le début du xx' siècle avait été ~arqué par ascension de la bour-l' ~
geoisie dans la gestion politique de l'Etat grec. Le coup d'Etat de 1907
lui avait donné le pouvoir. Elefterios Venizelos avait laissé son nom à l'his-
toire comme représentant charismatique de cette classe.
Les premières réformes sociales permettaient de penser que la Grèce
avait commencé à devenir un pays moderne. Toutefois, cette période
(1900-1936) devait se révéler très agitée politiquement.
Parallèlement, l'industrialisation favorisait la formation de la classe
ouvrière qui a joué un rôle sur la scène politique à travers l'existence du
parti ou du syndicat.
En 1936, à la suite d'un coup d'État, le pays se trouve sous la direc-
tion du général Métaxas qui, avec l'accord du roi George II, décrète l'ins-
tauration de la dictature.
Le soutien des Anglais fait dire aux historiens grecs qu'ils étaient les
véritables maîtres du pays.
De cette situation, la Grèce retient sa non-participation à la guerre de
1940. Elle suit une politique de neutralité qui la conduit à ne pas être
en mesure de se préparer militairement et psychologiquement à un conflit.
Le manque d'autonomie politique marque également la vie économi-
que.
La base essentielle de l'activité économique de la Grèce était à ori-l'
gine le secteur primaire.
Le secteur secondaire devait connaître une extension entre les deux guer-
res. Il ne pouvait toutefois être encore question d'une véritable industria-
lisation. On ne pourra en parler qu'avec la progression de la bourgeoisie
23. Le nombre d'habitants passe de 2 187 208 en 1889 à 5 016 889 en 1920, pour attein-
dre le chiffre de 6204077 en 1928 (à la suite de l'afflux de réfugiés d'Asie Mineure).
Cf. Nicolas Svoronos, Histoire de la Grèce Moderne, PUF, Paris, Que sais-je?, 1960.
24. Cf. Article de N. Svoronos dans le dossier Grèce, in Les temps modernes, 1969,
n° 276.
21nationale, l'arrivée des réfugiés d'Asie Mineure et l'afflux des capitaux étran-
gers.
Cette prospérité apparente basée sur la présence de ces capitaux qui
s'introduisent en masse sous forme d'emprunts entraîne un contrôle de
l'économie du pays par les prêteurs étrangers.
En ce qui concerne l'industrialisation, précisons qu'il s'agit d'une période
que l'on peut qualifier de précapitaliste car il ne se développe que de
petites unités industrielles peu avancées technologiquement. Plus de 90 %
des usines sont en fait de simples ateliers utilisant de faibles quantités
d'énergie.
N. Svoronosrésume très justement la situation économique: « Le déve-
loppement de l'industrie et de la navigation tient à la dépréciation rapide
de la monnaie, au niveau extrêmement bas des salaires ouvriers et aux mesu-
res de protectionnisme frappant les consommateurs. Le développement
industriel, en outre, n'est pas en rapport direct avec l'augmentation de
la main-d'œuvre et l'accroissement du tonnage de la navigation n'entraîne
pas celle des équipages.
Par conséquent, le chômage dans les villes s'accroît, le revenu des tra-
vailleurs en général tombe bien au-dessous du minimum vital, tandis que
»25.les richesses se concentrent dans les mains d'une minorité
Le secteur tertiaire, longtemps investi par les classes moyennes, est en
revanche très important.
La marine marchande grecque a posé les bases de son expansion avant
la Seconde Guerre mondiale. Le phénomène migratoire porte ses fruits au
sein de l'économie grecque car la rentrée de devises étrangères améliore
sensiblement la balance des paiements.
Le monde agricolereste un cas particulier. Depuis la moitié du XIX' siè-
cle et jusqu'au début du xx' siècle, 65 % des terres cultivées appartenaient
à quelques propriétaires qui les cédaient à des cultivateurs.
Cet état de fait est modifié en 1917 par la proclamation d'une réforme
agraire qui ne sera effective qu'après 1923.
Par la suite le secteur agricole est caractérisé par une tendance à la con-
centration des terres. Cette nouvelle situation, en relation avec le phéno-
mène urbain, va participer à la création de nouvelles conditions économi-
ques et sociales. En effet, les mouvements dans le milieu rural vont favo-
riser une migration vers les ceptres urbains, en même temps que se déve-
loppe une vers les Etats-Unis (phénomène amorcé dès la fin du
XIX' siècle). Ce départ de près des 2/3 de la population active vers l'exté-
rieur est compensé par l'arrivée, à partir de 1923, des réfugiés d'Asie
Mineure (rendue à la Turquie le 21 juillet 1923).
À cette période, le premier syndicat ouvrier est fondé: le nombre
d'ouvriers est passé de 26 124 en 1807 à 60 000 en 1920 (près du tiers
ont moins de 18 ans) et à 140000 en 1938. C'est en 1920 que naît la
25. N. Svoronos, Histoire de la Grèce Moderne, op. cir.
22CGT grecque, alors que la classe ouvrière prend de plus en plus d'impor-
tance dans les rapports de force politiques et sociaux.
Les ressources agricoles restent cependant les principales dans un pays
où l'urbanisation en est à ses débuts (taux d'urbanisation en 1920 : 23 %).
Situation culturelle
Les intellectuels et la culture
« La religion grecque est la culture. La culture populaire est pour notre
peuple art et plaisir esthétique. Il signifie aussi l'amour de la langue grecque
pour l'essence (la substance) de notre héritage hellénique. Les origines les
plus profondes de l'hellénisme se trouvent dans notre culture nationale.
»26.Grâce à elle, nous avons pu nous conserver et gagner nos occupants
Ce point de vue identifiant « culture populaire », « culture nationale»
et « religion» est en fait représentatif de la culture des intellectuels aux
alentours de 1880.
Depuis la libération et la constitution de l'État grec dans la deuxième
moitié du XIX' siècle jusqu'aux années vingt de notre siècle, les préoccu-
pations des intellectuels ont été axées sur les problèmes nationaux. Dans
cette période, le problème de base est la conception de l'hellénisme. La
question de la langue est apparue vers les années 1880 et devait tenir le
devant de la scène culturelle jusqu'à la fin du premier conflit mondial.
L'opposition entre la langue des puristes (Katharevousa) et la langue popu-
laire (Dimotiki) se transforme en véritable conflit dont le fondement poli-
tique se situe dans l'opposition du mouvement « vulgariste » (Dimotikis-
mos) à la langue puriste27. Le problème national est bien le point de
départ de ce conflit. Dans son livre Le Voyage28 le philologue Yannis
Psycharis, dont le nom reste associé au mouvement « vulgariste », identi-
fiera la lutte pour la patrie à la lutte pour la langue.
L'événement de la constitution de l'État grec a été marqué par les créa-
tions du poète Solomos dont une des œuvres fut choisie comme texte de
l'hymne national grec. De son côté, le poète Palamas a souvent exprimé
à travers ses œuvres la transformation bourgeoise de la société grecque.
L'intelligentsia grecque est tellement liée à la nation (par l'intermédiaire
des problèmes qu'elle se pose) qu'elle participe aux activités entreprises
par celle-ci. La fin de la Grande Idée29 va donner, avec la fin de l'espoir
en Asie Mineure, de nouvelles directions intellectuelles. L'écrivain Théo-
26. M. Théodorakis, La musique pour les masses, Yolkos, Athènes, 1977.
27. La langue puriste est le mode d'expression officiel de l'Etat dans l'enseignement
secondaire et supérieur jusqu'en 1880. .
28. Y. Psychiaris, Le Voyage.
29. Il s'agit d'élargir les frontières de l'hellénisme. L'idée de la Libération Nationale
devient synonyme de résurrection de l'Empire byzantin. C'était la Grande Idée qui devait
régir pendant longtemps la politique extérieure de la Grèce.
23tokas écrivit plus tard: « Nos ancêtres ont vu couler, au port de Smyrne,
non seulement leurs forces militaires mais aussi leurs idéaux, leur assu-
rance. »
L'échec, qui affecte tant les consciences que l'économie, intervient au
cours de la période d'adaptation de la Grèce à l'industrialisation. De même,
dans le domaine culturel, les intellectuels se rapprochent des modes de
pensée d'Europe de l'Ouest.
Soit par l'influence, soit par adaptation, soit par la rencontre avec des
intellectuels étrangers, l'activité intellectuelle durant cette période s'oriente
néanmoins vers une expression universalisée sur le fond, quoique d'aspect
hellénique. Il faut préciser que la formation des universitaires grecs a sou-
vent été effectuée en Occident, et que des courants intellectuels issus de
pays étrangers tels que la France étaient admis et suivis en Grèce.
Le positivisme, notamment, était au cœur de la formation reçue par
les étudiants grecs à l'étranger à partir de la fin du XIX' siècle. Cela impli-
quait une relative négation des anciennes valeurs culturelles. Une partie
30)de l'intelligentsia grecque (représentée par Kordatos refusa les liens avec
le passé et critiqua violemment celles et ceux qui s'y rattachaient.
Mais les préoccupations de ces intellectuels ne furent ni toujours res-
senties ni toujours suivies par la population. Les intellectuels sont d'ail-
leurs souvent issus d'Athènes et passent la plupart de leur temps à l'étranger
(France, Allemagne). Leurs pôles d'intérêts ne sont, de ce fait, pas synchro-
nisés avec ceux de la population grecque (ce qui, en revanche, s'est avéré
pendant la guerre).
Le développement de la culture populaire en ville et à la campagne
La ville
Le nouveau pouvoir instauré en Grèce par les grandes puissances
d'Europe (deuxième moitié du XIX'siècle) s'est intéressé au développement
~
culturel du nouvel Etat grec mais il s'est établi en ce domaine une inéga-
lité entre les centres urbains - notamment Athènes - et le reste du pays.
De même, le comportement face aux formes culturelles issues de l'étran-
ger est systématiquement favorable pendant que sont rejetées les formes
culturelles traditionnelles.
Dès le milieu du XIX' siècle (sous le règne du roi Othonas) le déve-
loppement culturel prend ainsi des voies inhabituelles pour le peuple grec.
Le traditionnel café-théâtre où les artistes portaient des costumes traditionnels
est interdit. À sa place, on introduit les cabarets à l'image de ceux de
l'Occident.
Au xx' siècle, des modifications interviennent jusque dans les tradi-
tions les plus établies. On peut prendre pour exemple l'aptitude au mariage
des jeunes filles des grandes villes. Pour être en faveur auprès d'éventuels
30. Kordatos, sociologue grec du début du xx' siècle.
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